Si, pendant le dîner de la confirmation, l’abbé Guillemittes avait pu prévoir l’avenir, il eût pris des manières toutes différentes et une physionomie autre que celles qu’il se donna.
Au lieu de paraître insensible à l’offense qu’on lui faisait, et de se placer orgueilleusement à une hauteur où ne pouvaient atteindre ni l’injustice de l’évêque, ni les machinations de son ennemi Lobligeois ; – au lieu de dire tout bas que Monseigneur avait eu raison d’honorer de sa visite la maison de M. Prétavoine qui avait besoin de cet honneur, de préférence au presbytère, qui pouvait s’en passer ; – au lieu de faire en riant le calcul de ce que coûtait cette réception superbe, et de se féliciter d’une économie qui serait mieux employée à payer des travaux d’église que des dépenses de mangeaille ; – enfin, au lieu de se conduire, depuis son arrivée jusqu’à son départ, de manière à railler l’abbé Lobligeois et à blesser les Prétavoine, il les eût laissés jouir avec béatitude d’un triomphe qu’ils payaient assez cher pour le savourer ; en se montrant humble et vaincu, peut-être eût-il affaibli leur haine.
Mais, tout au rôle qu’il s’était tracé, il n’avait eu souci que de le bien jouer, et le soir, en rentrant chez lui, il s’était couché avec la satisfaction d’avoir si bravement supporté la défaite, qu’il avait mis un grand nombre de convives de son côté, même parmi ceux qui lui avaient toujours été notoirement hostiles.
Par malheur, cette petite satisfaction de vanité n’avait eu qu’une courte durée, et la réalité était venue lui montrer une nouvelle fois que, dans les choses de ce monde, il faut nettement choisir sa voie et savoir d’avance si l’on veut être un homme d’esprit ou un homme d’affaires.
C’était le 28 du mois qu’on avait célébré la cérémonie de la confirmation, et le 30, c’est-à-dire deux jours après, il devait recevoir 25,000 francs de Suchard pour payer les billets qui, après plusieurs renouvellements, arrivaient à échéance. Comme Suchard avait toujours fait les fonds de ces billets exactement, il était sans inquiétude, et jusqu’au soir, il attendit le maître carrier avec une parfaite tranquillité. Il s’agissait de donner quelques signatures, de payer quelques centaines de francs pour escompte, et tout était dit.
Mais, la journée s’étant écoulée sans que Suchard parût, il commença à prendre peur. Jusqu’à minuit il l’attendit et fit rester Cyrille levé pour ouvrir la porte.
— Le courrier de demain m’apportera une lettre et l’argent, se dit-il pour se rassurer, mais il ne se rassura point. Il y avait dans cette absence et plus encore dans ce silence quelque chose qui ne présageait rien de bon.
Il en fut de la matinée du lendemain comme il en avait été de la journée de la veille, point de Suchard, point de lettre, point d’argent.
N’y tenant plus, l’abbé Guillemittes se décida à aller chez le carrier ; c’était un voyage d’une vingtaine de lieues, mais il fallait voir et savoir.
Au moment où il allait monter en voiture, un garçon de recette de chez M. Prétavoine entra dans le jardin.
— Je viens pour cinq billets de cinq mille francs chacun, dit-il, en ouvrant son portefeuille à soufflet.
— C’est inutile, dit le doyen, ne me les donnez pas ; je passerai à la caisse.
Le garçon de recette ouvrit la bouche pour répéter sa formule ordinaire : « demain jusqu’à midi » ; mais il s’arrêta, n’osant faire cette injure à M. le curé.
Quand l’abbé Guillemittes passa au grand trot de sa jument devant la banque, il lui sembla voir madame Prétavoine à l’affût derrière un rideau ; mais la mousseline fut si vite baissée qu’il ne put avoir une certitude. En traversant Rougemare, il trouva l’abbé Lobligeois assis devant sa porte et paraissant prendre un plaisir peu naturel à respirer les tourbillons de poussière que le vent soulevait.
— Lui après elle, se dit-il, c’est bien ; le coup est préparé et c’est d’eux qu’il vient ; je ne trouverai pas Suchard.
Cependant il continua son voyage commencé, car il n’avait d’autres chances que dans le carrier, et, si faibles qu’elles fussent, il fallait quand même les courir.
— Mon mari est à Paris, dit madame Suchard.
— Quand revient-il ?
— Je ne sais pas.
— Il ne vous a rien laissé pour moi ?
— Rien.
— Vous ne savez pas si, avant son départ, il ne m’a pas envoyé des valeurs ?
— Je ne m’occupe que des ouvriers, je ne sais rien des affaires des clients.
— Cependant vous pouvez voir sur ses livres s’il m’a fait cet envoi.
— Ah ! certainement.
On chercha sur les livres ; on ne trouva rien.
— Quelle est son adresse à Paris ?
— Hôtel de Champagne, rue Montmartre.
L’abbé Guillemites envoya une longue dépêche à Hubert pour que celui-ci courût à l’hôtel de Champagne, vît Suchard et obtînt de lui 25,000 francs ou des valeurs facilement négociables pour cette somme ; il ajouta que la réponse payée devait être adressée à Hannebault.
Lorsqu’il rentra au presbytère dans la nuit, il trouva la dépêche d’Hubert qui était arrivée le soir : Suchard n’était pas à Paris, il était en voyage pour quelques jours mais, comme il avait laissé sa valise à l’hôtel, on savait qu’il repasserait par Paris.
Il n’y avait plus d’illusions à se faire, plus d’espérances à échafauder, la bombe éclatait juste au moment prévu et dans les conditions où elle devait faire le plus de mal possible. C’était bien combiné, préparé longuement d’avance avec l’habileté d’ennemis qui n’abandonnent rien au hasard.
Il fallait payer ; mais comment, avec quoi, il n’avait pas trois mille francs en caisse ; mademoiselle Pinto-Soulas était absente de Paris pour une quinzaine, disait Hubert dans sa dernière lettre ; et la mère Sainte-Alix était au bord de la mer avec un assortiment de lingerie, très riche il est vrai, mais qui ne pouvait pas être réalisé en argent du jour au lendemain. Or, c’était le lendemain même qu’il fallait 25,000 francs.
Les trouver étant impossible, il ne perdit pas son temps à chercher des combinaisons plus ou moins impraticables pour se les procurer, mais il chercha le moyen de s’en passer.
Puisqu’il ne pouvait pas payer les billets, ce qu’il fallait, c’était arriver à n’avoir pas à les payer. Ah ! s’il avait été question de comptes, de mémoires, il eût pu gagner du temps mais avec des billets !
Cependant tout était là ; empêcher les protêts et avoir quelques jours devant soi pour se retourner.
Prétavoine consentirait-il à accorder ce temps ? Cette question ne pourrait être résolue qu’après la réponse qui serait faite à cette autre, tout aussi grave : – Que voulaient ses ennemis ? Son humiliation ou sa perte ?
— Avant midi, se dit-il, j’irai chez Prétavoine ; quel niais j’ai été ! avec un peu d’adresse, j’aurais peut-être pu les gagner et Lobligeois resté seul eût été dix fois moins dangereux.
Et brisé de fatigue, il s’endormit en faisant son acte de contrition ; les gens forts n’ont jamais été perdus que par l’orgueil ; quelle puissance que l’humilité !
Le lendemain, il se présenta à la banque et demanda M. Prétavoine.
— C’est pour affaire de caisse ? dit le commis en ouvrant un carton.
— Non, c’est pour une affaire personnelle.
— Alors veuillez entrer au salon, je crois que vous y trouverez M. Prétavoine.
Dans ce salon, il trouva non seulement M. Prétavoine, mais encore madame et aussi l’abbé Lobligeois qui, confortablement assis dans un fauteuil américain, prenait son café sur un petit guéridon laqué posé à portée de sa main. Enfin il y trouva un petit chien, appelé Toto, qui, à son entrée, se mit à aboyer avec rage.
Ce chien était un personnage dans la maison, car il était le maître de madame Prétavoine, qui elle-même était la maîtresse de tout et de tous. Son pouvoir était si bien établi qu’on disait dans le pays qu’il avait la clef de la caisse et qu’il ne la donnait qu’à ceux qui savaient lui plaire.
Sachant cela, l’abbé Guillemittes, qui avait l’horreur et la peur des chiens, se mit à le caresser, mais soit qu’il s’y prît mal, soit que le chien sût à quoi s’en tenir sur ces démonstrations amicales, les aboiements ne cessèrent point, malgré les exhortations de monsieur et madame Prétavoine qui essayaient de le calmer.
— Ce pauvre chéri, dit madame Prétavoine, qui parvint à la fin à le prendre dans ses bras, il faut l’excuser ; il est de très mauvaise humeur parce qu’il a mal dormi cette nuit ; c’est la faute de M. Prétavoine.
— Ah ! vraiment ! dit l’abbé Guillemittes, en s’efforçant de sourire.
— Mon Dieu, oui, il couche dans notre lit ; M. Prétavoine s’est très bien fait à lui, mais lui n’a pas pu se faire à M. Prétavoine qui remue trop ; cette nuit, M. Prétavoine a eu un sommeil agité et cela a troublé le repos de ce pauvre Toto. Venez, Toto, baisez maîtresse chérie.
Pendant un grand quart d’heure la conversation roula sur l’amitié et la jalousie des bêtes ; M. Prétavoine raconta l’histoire d’un terre-neuve qui avait fait quatre cent lieues pour retrouver son maître, et l’abbé Lobligeois s’attendrit dans le récit de la mort d’un lévrier qui s’était suicidé pour cause de jalousie.
— On veut se moquer de moi, se dit l’abbé Guillemittes, qui suait d’impatience en écoutant ces niaiseries et en regardant l’abbé Lobligeois siroter les liqueurs que madame Prétavoine lui servait avec une onction qu’elle n’eût pas mise à verser le vin de la sainte messe.
C’était vraiment un spectacle curieux que de voir le curé de Rougemare dans cette maison : une idole chez des sauvages superstitieux, une adorable maîtresse chez un amant plein de désir et de respect n’eussent pas été traitées avec la tendresse empressée, la prévenance, la soumission révérencieuse qu’on avait pour ce prêtre. Madame Prétavoine le couvait de ses yeux émus comme une mère passionnée couve son enfant chéri ; elle suivait chacun de ses gestes, elle devinait ses regards, et, quand il daignait tremper ses lèvres minces dans son verre, elle jouissait du rossolio qu’il avalait à petits coups. Quant à M. Prétavoine, s’il était moins ému, en sa qualité d’homme, et surtout d’homme d’argent, il ne paraissait pas moins pénétré de joie pour la grâce que « M. le curé » faisait à sa maison en daignant trouver de son goût les choses qu’on lui servait. Dans sa jeunesse, il n’avait point été dévot, et même il s’était fait une certaine réputation à chanter en société les chansons de Béranger ; le Fils du Pape était alors son triomphe, et personne ne disait comme lui :
Ah ! Ventrebleu !
Ah ! Sacrebleu !
Saint-Père, au moins soyez bon père.
Ah ! Ventrebleu !
Ah ! Sacrebleu !
Mais, à vivre en contact perpétuel avec une dévote, on finit par se laisser prendre, si réfractaire qu’on soit ; il se passe une action à peu près analogue à ce que les physiciens appellent le phénomène de la capillarité, peu à peu l’eau bénite monte en vous et s’y maintient. C’était ce qui était arrivé pour M. Prétavoine ; mais, de plus, il avait trouvé dans la dévotion conjugale des avantages qu’il ne soupçonnait pas ; successivement l’abbé Lobligeois l’avait délivré de la direction de sa femme, ce qui était dur ; de l’éducation de ses enfants, ce qui était embarrassant ; et de leur mariage, ce qui était délicat. Comment n’eût-il pas été reconnaissant au confesseur actif et courageux qui, lui rendant ces divers services sans se faire prier, l’avait laissé libre de se livrer à ses combinaisons financières et de gagner sa fortune ?
Quand le rossolio fut bu jusqu’à la dernière goutte, l’abbé Guillemittes espéra que M. Prétavoine allait quitter le salon, et qu’il pourrait le suivre et l’entretenir, mais personne ne bougea ; le seul changement qui se fit eut lieu dans la conversation, on abandonna les chiens pour se rabattre sur les chats.
Voyant qu’il y avait évidemment parti pris, l’abbé Guillemittes se décida à brusquer le dénouement.
— J’aurais une affaire à vous communiquer, dit-il au banquier.
— Heureux de me mettre à vos ordres, monsieur le doyen.
— Mais c’est qu’il s’agit d’une affaire particulière !
— Eh bien, monsieur le doyen, nous ne pouvons être mieux qu’ici pour nous entretenir ; ma femme est mon associée, vous le savez, et M. l’abbé Lobligeois est notre directeur, notre conscience, pour mieux dire, de plus, il est votre ami.
L’abbé Lobligeois s’inclina en signe d’approbation ; mais qu’approuvait-il ? Qu’il était la conscience du banquier ou bien qu’il était l’ami du doyen ?
L’abbé Guillemittes pensa pendant quelques secondes à abandonner la place. Mais il s’était promis d’être humble, et si on le souffletait sur une joue de tendre l’autre. Qu’il partît maintenant dans un mouvement de fierté, il n’en aurait pas moins la honte d’avoir tenté sa démarche, et la lâcheté de n’avoir point osé aller jusqu’au bout. C’était un Calvaire à gravir, mieux valait l’escalader d’une seule fois que s’y traîner marche après marche.
En quelques mots, il dit ce qui l’amenait : on lui avait présenté des billets pour 25,000 fr. et par une circonstance inexplicable, les fonds qu’il attendait pour les acquitter n’étaient pas arrivés.
— Ah ! pardon, dit M. Prétavoine, c’est une affaire de banque, et depuis longtemps déjà absorbé par mes assurances, je ne m’occupe plus de la banque.
L’abbé Guillemittes respira, comptant qu’on allait le renvoyer au caissier.
— … Cela regarde madame Prétavoine, continua le banquier ; veuillez vous entendre avec elle.
On jouait avec lui ce qu’on pouvait appeler le système de la douche écossaise ; après le jet tiède, le jet glacé ; et l’abbé Lobligeois qui, tournant régulièrement les doigts sur sa ceinture, ne le quittait pas des yeux, comme il devait jouir ! Il est dur de souffrir sous les regards, sous les sourires de son ennemi !
En entendant les paroles de son mari, madame Prétavoine s’était tournée vers l’abbé Guillemittes, mais, comme après quelques secondes, elle n’avait point desserré ses lèvres pincées, celui-ci dut reprendre son explication.
— N’ayant pas reçu les fonds sur lesquels je comptais, dit-il, je viens vous demander de m’accorder un délai.
— Quel délai ?
Le doyen respira.
— Demain peut-être, après-demain, je serai sans doute en mesure.
— Je demande de quel délai vous parlez, délai à quoi ? Il s’agit de billets à ordre ; ces billets vous ont été présentés au jour légal : vous ne payez pas ; au jour légal aussi doivent être faits les protêts ; monsieur le doyen connaît trop bien les affaires pour ne pas savoir que c’est là une nécessité absolue à laquelle nous devons nous conformer rigoureusement.
— Cependant…
— Il est midi moins quelques minutes, si vous demandez un délai jusqu’à quatre ou cinq heures ce soir, je suis toute disposée à garder les billets jusque-là, mais je ne peux pas dépasser cette limite, car il faut que l’huissier ait le temps nécessaire pour faire les protêts et vous en laisser copie.
— C’est précisément ces protêts que je voudrais éviter.
— Je comprends cela, un protêt n’est pas agréable, surtout pour un ecclésiastique, et de plus il est dangereux en cela qu’il peut conduire à la faillite.
— Je ne suis pas commerçant.
— Je ne dis pas que vous l’êtes, M. le doyen, bien que cependant il y ait des gens, – je l’ai entendu soutenir, – qui prétendent que, par la construction de votre église, vous ayez fait acte d’entrepreneur. Je dis qu’un protêt dans des mains mal intentionnées peut conduire à la faillite, et vous comprenez facilement combien il me serait pénible à moi bonne catholique de donner des armes, même indirectement, pour qu’un ministre de notre sainte religion fût passible du code de commerce.
— C’est précisément pour cela que je…
— Sans doute, et c’est précisément pour cela aussi que moi je voudrais vous éviter ces protêts ; mais comment ? c’est ce que je vous demande ; l’article 157 du code dit que les juges eux-mêmes ne peuvent accorder aucun délai pour le payement d’un billet, comment voulez-vous que nous qui ne sommes que de simples instruments, des râteaux, pour ainsi dire, à ramasser l’argent, nous vous en accordions un ? Notre devoir est tracé d’avance : nous avons reçu cinq billets de cinq mille francs pour en encaisser le montant ; nous les avons présentés ; ils ne sont pas payés ; nous n’avons plus qu’à les remettre à l’huissier. Ce serait encourir une grave responsabilité que d’agir autrement. Si bien disposés que nous soyons à vous être agréables, M. Prétavoine et moi, nous ne pouvons pas nous écarter de notre devoir.
Ce raisonnement était si serré qu’il n’y avait rien à répliquer ; car madame Prétavoine, se renfermant étroitement dans la question du délai et la discutant méthodiquement comme une mécanique, ne laissait pas s’ouvrir la plus petite porte par laquelle eut pu se glisser un autre sujet. Vous demandez un délai, je vous démontre qu’il m’est impossible de vous l’accorder ; l’entretien est clos. Comme il ne pouvait pas l’être ainsi, l’abbé Guillemittes dut se résigner à l’élargir.
— Si vous ne pouvez retarder les protêts, dit-il, vous pouvez les empêcher.
— Comment cela, M. le doyen ? si vous nous indiquez un moyen praticable, je m’engage d’avance à l’accepter.
— Acquittez les billets en mon lieu et place.
— Vous avez des valeurs pour 25,000 francs à nous remettre ?
— J’ai ma parole à vous donner que demain, après-demain, dans quelques jours au plus tard, vous serez payée.
— La règle de la maison est de faire l’escompte des bonnes valeurs ; si vous en avez à nous présenter, nous acquitterons les billets, sinon nous ne pouvons le faire ; la règle d’une maison est comme la règle d’une conscience, on n’y manque pas, même pour son intérêt, même pour celui de ses amis les plus chers ; le devoir est dur à pratiquer bien souvent, cependant on le pratique.
— Je vous affirme…
— À Dieu ne plaise que nous doutions de votre parole, mais les événements peuvent vous tromper ; vous êtes certain d’avoir ces 25,000 francs demain ou après-demain au plus tard ; comme vous étiez certain hier de les avoir aujourd’hui et cependant vous ne les avez pas.
Jusque là l’abbé Lobligeois avait gardé une impassibilité absolue ; sans le mouvement de ses doigts on eût pu croire qu’on avait devant soi une statue de bois noir ; il étendit la main et madame Prétavoine se tut aussitôt.
— Il me semble, dit-il, que quand un prêtre du caractère de M. le doyen affirme une chose, c’est une garantie ; je ne sais pas ce qu’elle vaut en banque, mais ailleurs elle doit être pesée.
— Sans doute, reprit madame Prétavoine, et ailleurs je la pèserais aussi ; en banque, je suis obligée de la prendre pour ce qu’elle vaut, et les apparences lui donnent une certaine dépréciation. Que sont ces cinq billets ? Nous le savons comme M. le doyen, ce sont des billets renouvelés ; déjà trois ou quatre fois nous avons présenté cinq billets de cinq mille francs chacun à M. le doyen ; cette présentation se fait tous les trois mois et les billets sont toujours souscrits à l’ordre de Suchard. Pour qui connaît un peu les affaires, cela veut dire que M. le doyen n’a pas en ce moment le moyen de payer 25,000 francs et que Suchard lui remet les fonds en échange de nouveaux billets.
Il était dit que l’abbé Guillemittes n’échapperait pas à une humiliation ; et il sentit très bien qu’après lui avoir fait demander un délai, après lui avoir fait implorer un prêt, on allait lui exposer sa situation financière. Cependant il ne quitta pas la place, bien décidé à aller jusqu’au bout ; puisqu’il était arrivé jusque-là, il fallait voir tout et savoir tout.
— Je ne dis pas, continua madame Prétavoine, que M. le doyen n’est pas au-dessus de 25,000 francs ; en élevant sa magnifique église, il a montré à tout le monde l’abondance de ses ressources et la fertilité de son esprit ; je dis seulement que pour le moment il est au-dessous. Mais il y a plus. Nous avons escompté pendant ces six dernières semaines pour plus de 15,000 francs de billets souscrits par M. le doyen et arrivant à échéance avant un mois. D’une part, 25,000 francs, de l’autre 15,000, cela fait 40,000, c’est-à-dire une grosse somme à payer, sans compter que nous avons un certain nombre de traites sur le patronat de Saint-Joseph.
— Ceci est une autre affaire…
— Assurément, mais il n’en est pas moins vrai que c’est une charge nouvelle et qui, en mettant les choses à l’extrémité, peut vous gêner. Bien certainement, M. le doyen, en souscrivant ces différents billets à ses entrepreneurs, s’était inquiété avant de ses ressources ; mais enfin, ce que j’ai déjà dit une fois, je le répète, les ressources ayant manqué aujourd’hui peuvent manquer demain. Dans le commerce cela se voit tous les jours et l’on ne peut être sûr que de l’argent que l’on a encaissé. Nous serions dans d’autres circonstances, je serais la première à dire à M. le doyen : « Vous avez besoin de 25,000 francs, permettez-nous de vous les offrir » ; mais les temps sont critiques ; que 40,000 francs nous manquent ce mois-ci et notre crédit pourrait être ébranlé, je n’ai pas honte de l’avouer. Or, M. le doyen sait bien que, pour une maison de banque, le crédit c’est tout.
L’abbé Guillemites se leva ; il avait vidé le calice jusqu’à la lie. Il n’obtiendrait rien. On voulait les protêts ; on avait tout machiné dans ce but ; rien ne pourrait les retarder ni les empêcher.
On le reconduisit jusqu’à la porte avec des protestations de regret et des assurances de dévouement.