Cette lettre contraria vivement l’abbé Guillemittes.
Non pas précisément parce qu’elle lui montrait son neveu jeune et inexpérimenté, exposé aux tentations du spiritisme (de cela il n’avait guère souci), mais parce qu’elle précisait en termes formels la faiblesse de mademoiselle Pinto-Soulas d’un côté, et de l’autre la puissance dangereuse du charlatan qui s’était emparé d’elle, pour exploiter sa fortune.
Et ce qu’il y avait de pénible à reconnaître sur la vérité de cette situation, c’était qu’il devait jusqu’à un certain point s’accuser de l’avoir préparée.
Il n’y avait pas d’illusion à se faire ; en voulant que mademoiselle Pinto-Soulas, alors qu’elle subissait son influence et ses conseils, s’enfermât dans des occupations sérieuses pour y demeurer toujours, il avait commis une de ces grosses sottises qui sont indignes d’un homme de sens et d’expérience. La combinaison de ce plan valait celle de ces maris naïfs qui croient mettre leur femme à l’abri des tentations et du danger, s’ils lui donnent les tracas de tenir une maison et les soucis d’élever des enfants. Que lui faut-il de plus à cette femme dont toutes les heures sont prises ? Que peut-elle désirer ? À quoi peut-elle rêver ? Elle rêve cependant, et aussi elle désire. Elle rêve le ciel bleu, si d’ordinaire l’orage est sur sa tête ; l’orage, au contraire, si le ciel bleu pèse depuis longtemps lourdement sur elle ; elle désire, dans son tranquille ménage, le trouble et l’émotion ; dans les platitudes de la vie, l’inconnu et l’idéal. Quelle faute à lui de s’imaginer que, dans la construction d’une église, l’étude de l’architecture, les leçons d’une maîtrise, cette jeune femme ardente allait trouver à fatiguer ou à user son ardeur et sa jeunesse ! Un moment elle avait pu se laisser distraire, mais précisément par cela seul que c’était une simple distraction, elle n’avait pas duré longtemps ; l’âme a ses appétits maladifs tout aussi bien que le corps. Sa folie à lui, homme d’expérience, avait été de croire qu’il pouvait détourner ces appétits et les tromper. Il eût dû s’en emparer, au contraire. C’était là qu’il fallait frapper, c’était par là qu’il fallait fortement agir. Les armes ne lui manquaient pas, cependant ; quelle niaiserie de n’avoir pas voulu, de n’avoir pas osé s’en servir ! Aujourd’hui, elle serait sous sa direction, docile, pieds et mains liés, tandis qu’elle était sous celle d’un charlatan, qui, en excitant sans scrupules ses désirs et ses caprices, la tenait affamée dans sa main habile.
Malheureusement il était trop tard maintenant, et ce qui était accompli était irréparable, au moins pour l’heure présente ; s’il y avait eu niaiserie à la laisser partir, il y aurait, en ce moment, imprudence et folie à vouloir la disputer au médium, alors que celui-ci avait de son côté le prestige irrésistible que donnent le nouveau et l’inconnu.
Et cependant, pour les intérêts de l’église neuve, aussi bien que pour l’influence de l’abbé Guillemittes dans le diocèse, il était grandement à souhaiter que mademoiselle Pinto-Soulas pût revenir tout de suite au château de la Haga.
En effet, le moment de la confirmation approchait, et la question de savoir chez qui l’archevêque descendrait commençait à se poser dans une forme inquiétante. Si mademoiselle Isabelle habitait son château, il n’y avait pas de question ; Monseigneur descendrait chez elle, cela était obligé, la tradition, aussi bien que toutes les convenances, l’exigeaient. Mais si elle était absente d’Hannebault, un doute menaçant se présentait.
En obéissant à l’usage, monseigneur Hyacinthe devait dîner au presbytère ; mais suivrait-il, cette règle ? Après son abstention lors de la consécration de l’église, il était permis de tout craindre ; et comme son inimitié, bien que paraissant endormie depuis quelques mois, n’était nullement éteinte, il y avait tout lieu de supposer qu’elle profiterait de cette occasion pour éclater aux yeux de tous.
Livré à lui même, l’évêque, toujours prudent, pouvait, il est vrai, hésiter ; mais resterait-il livré à lui-même jusqu’à la fin ? ne pèserait-on pas sur lui ? ne le pousserait-on pas du côté où il n’avait que trop de disposition à tomber ? Jamais occasion ne s’était présentée plus belle pour l’abbé Lobligeois ; quel triomphe pour lui, pour son orgueil comme pour sa vengeance, s’il pouvait enlever l’évêque au presbytère et le faire descendre chez madame Prétavoine ! du même coup c’était frapper son ennemi et flatter son amie.
Si bien absorbé qu’il eût été dans les travaux de son église, l’abbé Guillemittes n’avait pas cependant négligé d’étudier ses paroissiens ; peu à peu il avait appris à les connaître avec leurs ambitions avouées comme avec leurs secrets mobiles, et il savait à n’en pas douter que, pour recevoir « Monseigneur », les Prétavoine étaient gens à faire tout ce qui est humainement possible, car pour eux il y avait dans cette distinction, non seulement un moyen de gagner de l’argent, mais encore une satisfaction pour leur orgueil.
C’était la fortune d’Hannebault qui avait fait celle des Prétavoine ; car, au moment où s’étaient fondés les premiers établissements industriels, le riche banquier d’aujourd’hui n’était qu’un petit agent d’assurance contre l’incendie et de remplacement militaire, tandis que sa femme n’était qu’une pauvre petite mercière vendant du fil et du papier aux enfants de l’école. Pauvres à ne pas pouvoir payer en temps leur chétif loyer, tous deux étaient pleins d’activité, avides de gagner, intelligents et intrigants pour les affaires. En voyant son pays marcher, Prétavoine avait marché avec lui, et le jour où il était arrivé des traites à toucher sur les petits fabricants de la campagne, il avait ouvert un modeste comptoir de recouvrements. Pendant cinq ans, aux époques d’échéances, on l’avait vu, sans craindre le froid ou la pluie, avec de grands houseaux aux jambes et la sacoche de cuir au dos, parcourir toute la contrée et faire ses douze ou quinze lieues dans sa journée. Le succès était venu rapide pour eux comme pour le pays. Après le comptoir de recouvrements, il avait fondé une banque, puis après la banque, une caisse d’exonération militaire et une assurance contre l’incendie : si bien qu’en moins de vingt ans, sans quitter son village, sans autres ressources que celles qu’il trouvait en lui-même, il était devenu une petite puissance financière avec laquelle on commençait à compter.
Quel lustre pour eux s’ils pouvaient traiter « Monseigneur » dans leur belle maison neuve ! Cela les posait comme les premiers personnages de la ville ; quelle joie pour leur vanité de parvenus, quelle bonne affaire en même temps pour leur réputation d’honnêteté ! On sait que les évêques prennent leurs précautions avant d’accepter une invitation.
Si le mari sentait vivement les avantages de cette visite au point de vue de son intérêt commercial, la femme, âpre et impatiente, les escomptait déjà au point de vue de ses projets maternels ; avoir reçu l’évêque serait un apport qui ferait tout à fait bon effet dans la dot de la dernière fille qui lui restait à marier.
Connaissant cette situation à fond, l’abbé Guillemittes avait certes des motifs suffisants pour s’inquiéter ; mais le caractère de madame Prétavoine, qu’il connaissait non moins bien, lui inspirait des craintes plus sérieuses encore.
Lorsqu’on parlait d’elle dans Hannebault, on avait l’habitude de l’appeler toujours « cette bonne madame Prétavoine. » C’était une formule. D’où venait-elle ? on n’en savait rien. Que valait-elle ? on ne le savait pas davantage ; mais enfin, on la répétait. Les seules personnes qui fissent exception à cette règle étaient celles qui avaient vécu avec elle dans l’intimité ou dans des rapports journaliers. Celles là, au moins celles qui étaient dans une position indépendante supprimaient le qualificatif. De vrai elle n’était rien moins que bonne, et cette bonté apparente était simplement un léger vernis dont elle avait trouvé utile de se gratifier elle-même ; de loin, il pouvait tromper une observation superficielle, mais il ne résistait pas à un contact fréquent. Alors il s’écaillait et par les trous qui s’ouvraient on pouvait voir que cette prétention n’était point la seule fausse. Ainsi elle avait coutume de dire que si elle s’était mariée, c’était uniquement pour être agréable à ses parents, mais à son corps défendant ; car, pour elle, le mariage avait toujours été quelque chose de grossier et d’épouvantable ; et cependant il y avait dans le vieux village des gens à mémoire longue qui soutenaient tout bas que de la date de son mariage à la date de la naissance de son premier enfant il ne s’était point écoulé neuf mois. Ainsi elle affectait encore un profond dédain pour les plaisirs de la table, et disait hautement : « Moi je ne mange que ce qui me profite » ; ce qui l’obligeait à soutenir que les crèmes ou les fruits qu’elle adorait étaient plus nourrissants que les viandes ou les poissons qu’elle n’aimait pas. Si quelqu’un, étourdi ou obstiné, voulait lui démontrer les erreurs de cette théorie, elle ne se laissait pas démonter : « Je ne connais pas ces choses-là, disait-elle ; je n’ai pas eu le temps d’étudier, moi, j’ai toujours travaillé, » Au reste, les contradictions ne l’embarrassaient pas, et, selon les circonstances, elle disait blanc aujourd’hui, noir demain, avec le même aplomb imperturbable. Si on avait le mauvais goût de la prendre en flagrant délit, elle vous répondait modestement « J’ai si peu de mémoire », ce qui n’empêchait pas qu’elle sût et retînt parfaitement combien il y avait de morceaux dans un stère de bois, et de petits verres dans une bouteille de liqueur. Avec cela étroite et contrariante, elle ne pouvait pas supporter la fortune ou le succès des autres : prêter (avec toutes garanties s’entend) la soulevait d’orgueil, demander ostensiblement l’humiliait jusqu’à l’exaspération. C’était la vanité qui l’avait menée à la dévotion, car, dans la pratique quotidienne et apparente de toutes les vertus chrétiennes, elle avait trouvé un moyen infaillible de mépriser le vulgaire du haut de sa perfection. En même temps elle y avait trouvé plus encore, car ayant eu le bonheur de prendre l’abbé Lobligeois pour directeur, elle avait rencontré en lui ce qu’elle n’avait pu acquérir : l’usage du monde et l’expérience de la vie. Du jour où il avait consenti à la guider, elle avait marché droit sans tomber dans les ornières et les faux sentiers où s’était retardée sa jeunesse. Ils étaient faits pour se comprendre, ils s’étaient associés ; Lobligeois jouissait des succès de sa pénitente ; madame Prétavoine souffrait des déceptions ambitieuses de son confesseur ; il était la tête, elle était le bras, et un bras actif qui mettait en mouvement une indomptable énergie.
Habituellement résolu dans l’action et ferme devant les difficultés, si grandes qu’elles fussent, l’abbé Guillemittes ne perdait sa confiance en lui-même que dans une lutte contre une femme. D’instinct, les femmes lui avaient toujours fait peur, et avec elles il était hésitant, embarrassé, inquiet, privé de cette netteté de volonté et de cette rapidité de conception qui faisaient d’ordinaire sa véritable puissance. Que Madame Prétavoine se mît de la partie dans la visite de monseigneur (et il n’était point douteux qu’elle s’en mettrait), d’avance il se sentait battu. Contre l’évêque, contre Lobligeois, contre Prétavoine, il se croyait des chances ; contre madame Prétavoine, s’il restait seul et livré à ses propres forces, il ne s’en voyait aucune. Aussi, pour le cas où mademoiselle Pinto-Soulas ne lui viendrait pas en aide en rentrant au château, se résolut-il, après avoir bien pesé le pour et le contre, à ne pas engager la lutte. Que l’évêque descendît chez les Prétavoine au lieu de descendre au presbytère, c’était un malheur ; mais qu’il y descendît après que tout aurait été mis en œuvre pour l’en empêcher, c’était une humiliation. Or, s’il supportait avec assez de fermeté les malheurs inévitables, il ne supportait pas les humiliations, alors surtout qu’elles faisaient le triomphe de ses rivaux.
Il écrivit donc à mademoiselle Isabelle, et, sans lui dire tout ce que sa position avait de critique, il lui demanda si elle ne reviendrait pas à Hannebault au moment de la confirmation pour recevoir Monseigneur à la Haga. Depuis son départ les travaux de l’église avaient avancé, les progrès de la maîtrise étaient remarquables ; ne voudrait-elle pas recevoir les témoignages de la reconnaissance publique pour ses efforts et sa générosité ? La lettre était habile et pressante. C’était la seule carte sur laquelle il pût mettre une certaine espérance, faible il est vrai, mais enfin telle cependant qu’il devait la risquer.
Hubert fut chargé de porter cette lettre et il lui fut recommandé d’insister, même au delà du convenable, pour décider mademoiselle Isabelle à revenir à Hannebault, ne fût-ce que pendant une semaine. « Si mademoiselle Isabelle accepte, ajouta le doyen dans un post-scriptum, vous pouvez l’accompagner puisque vous avez organisé la maîtrise avec elle, il est juste que vous en soyez récompensé avec elle, je payerai volontiers les frais de votre voyage. »
Il y avait là de quoi exciter Hubert ; cependant, malgré ses instances comme malgré la lettre, il ne put rien obtenir ; mademoiselle Isabelle répondit qu’elle était retenue à Paris par des affaires importantes et qu’elle écrirait elle-même à monseigneur Hyacinthe pour s’excuser.
Alors le doyen se résigna à laisser aller les choses comme l’abbé Lobligeois les dirigerait, et pour se distraire de l’irritation que lui causait l’attente, il se jeta à corps perdu dans une affaire dont il regardait le succès comme absolument impossible.