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Un miracle, chapitre 2

Hector Malot

À Monsieur l’abbé Guillemittes,

« Mon cher oncle,

» Je vous disais dans ma dernière lettre que je n’avais pas encore vu mademoiselle Pinto-Soulas, bien que, selon vos instructions, je me fusse présenté plusieurs fois à son hôtel. Depuis, j’ai été plus heureux. Si je ne vous ai pas écrit aussitôt, c’est parce que j’ai voulu compléter ma lettre par quelques renseignements qui, je le pense, vous intéresseront.

» Lors de mes premières visites j’avais demandé au concierge si je pouvais voir mademoiselle Pinto-Soulas, et toujours le cerbère qui veille dans cette belle niche dorée que vous connaissez m’avait répondu négativement, de ce ton poli que sait garder un fonctionnaire de son rang, mais en même temps de ce ton roide qui indique une consigne.

» À la longue, cette réponse, toujours la même, m’avait amené à croire que je pourrais venir pendant cent ans rue de Clichy sans être jamais reçu. Je changeai donc de système et demandai à voir madame Françoise : s’il y a une consigne pour la maîtresse, me dis-je, peut-être n’y en a-t-il pas pour la nourrice. Le raisonnement était bon. On me dit de traverser la cour et que je trouverais madame Françoise dans un parloir à droite, au rez-de-chaussée.

» Tout d’abord, il me parut assez étrange que, dans un si bel hôtel, il n’y eût pas un monde de valets ; mais plus tard j’appris que mademoiselle Isabelle n’avait point monté sa maison et qu’il n’y avait pour garder l’hôtel que le concierge et un seul valet de chambre. Cela paraît donc signifier qu’elle ne doit pas faire un long séjour ici.

» Je trouvai madame Françoise dans le parloir qui m’avait été indiqué. Elle parut satisfaite de me voir.

» — Vous êtes donc venu à Paris ? dit-elle ; cela me fait plaisir ; je crois bien que c’est le bon Dieu qui vous amène ; en vous voyant, mademoiselle va penser au pays, ça changera ses idées.

» — Quelles idées ?

» — Est-ce qu’on sait ? des idées noires. Elle ne veut recevoir personne ; mais pour vous, il n’y a pas de consigne ; attendez un moment, je vais la prévenir.

» Et la voilà partie, me laissant seul. Elle fut assez longtemps sans revenir, et je me demandais déjà si, après avoir pénétré dans l’intérieur, j’aurais le même sort qu’à la porte, lorsqu’elle reparut et me fit signe de la suivre.

» Je trouvai mademoiselle Isabelle dans cette bibliothèque dont vous m’avez parlé ; elle était entourée de livres, les uns posés sur une grande table, les autres jetés à terre sur le tapis ; et elle paraissait travailler. À mon entrée, elle se leva et me tendit la main.

» — C’est votre oncle qui vous envoie ? me dit-elle.

» — Non, mademoiselle, je viens à Paris pour l’école des beaux-arts.

» Et alors je lui racontai comment vous aviez eu la bonté de m’envoyer à Paris plutôt que je n’espérais. Je lui dis aussi qu’en attendant l’ouverture des cours j’étais entré dans l’atelier de M. Duchalais et que je travaillais le matin chez un entrepreneur.

» Elle m’écouta attentivement, mais sans me faire de questions ; tout en parlant je levais de temps en temps les yeux sur elle et la regardais. Je fus alors frappé des changements qui s’étaient faits en elle, dans sa personne aussi bien que dans sa physionomie. Vous savez comme à Hannebault son regard était accueillant, plein d’une bonté encourageante et sympathique ; je le vis au contraire indifférent ou préoccupé ; pour sa toilette, elle était négligée, au lieu d’être comme autrefois charmante de simplicité et de fraîcheur.

» Comme je comptais qu’elle allait m’interroger sur l’église, sur la maîtrise, sur le pays et sur vous-même, je restai à ma place parlant très longuement de mon travail et attendant toujours ses questions. Mais elle ne m’en fit pas, ni sur cela ni sur d’autres sujets ; d’une main distraite, elle feuilletait des volumes, mais sans lire.

» Enfin, bien embarrassé de ma contenance, je me décidai à me retirer, car je ne trouvais plus de paroles, et, si j’avais su comment sortir, je serais parti depuis longtemps déjà, tant j’étais mal à l’aise et peiné.

» Mais au moment où j’allais me lever, madame Françoise entra.

» — Gardes-tu M. Hubert à dîner ? dit-elle.

» — Avons-nous un dîner, d’abord ?

» — J’irai le commander.

» Il faut vous dire qu’il n’y a pas de cuisiniers à l’hôtel, mademoiselle Isabelle fait venir sa nourriture d’un restaurant voisin et elle n’a pour la servir que son seul valet de chambre et madame Françoise.

» J’allais répondre qu’il m’était impossible de rester plus longtemps, quand madame Françoise me fit en cachette un signe qui semblait dire que je devais accepter. J’acceptai donc.

» — Puisque tu as un invité, dit madame Françoise, ne feras-tu pas toilette pour le recevoir ?

» — Tu as raison, nourrice.

» — M. Hubert, me dit madame Françoise lorsque nous fûmes seuls, il faut que vous trouviez moyen de distraire ma pauvre maîtresse, c’est pour cela que je vous ai fait inviter à dîner. Autrefois elle avait de l’affection pour vous, du plaisir à vous voir ; vous êtes un bon jeune homme, parlez-lui d’autrefois, et tâchez qu’elle se mette à son piano ; voyez, il est couvert de poussière : depuis plus d’un mois elle ne l’a pas ouvert. Mais ce n’est pas tout. Quand vous m’entendrez annoncer le comte Nedopeouskine, qui viendra bien sûr à la fin du dîner, vous ne vous en irez pas.

» — Mais, madame Françoise.

» — Je sais bien ce que vous allez me dire ; vous allez me parler de politesse ; il ne s’agit pas de politesse, il s’agit de la santé, du repos de ma chère fille ; elle est tombée dans les mains d’un homme terrible, du diable, il faut m’aider à l’en tirer.

» — Comment cela ?

» — Je ne sais pas trop ; mais il me semble que si vous pouviez lui donner l’idée de retourner à Hannebault, elle serait sauvée.

» Tout cela n’était pas très clair pour moi et j’aurais voulu en demander davantage, mais mademoiselle Isabelle rentra en quelques minutes, elle avait fait disparaître le négligé de sa toilette et elle avait repris sa beauté d’autrefois, plus pâle seulement et surtout plus fatiguée.

» — Puisque tu ne dînes pas seule aujourd’hui, dit madame Françoise lorsque nous nous mîmes à table, j’espère que tu vas manger et ne pas renvoyer les plats sans y toucher ; en tous cas, tu ne vas pas pouvoir lire dans tes vilains livres, et ce sera toujours quelque chose.

» — Je n’aurais pas lu aujourd’hui, nourrice, j’attends quelqu’un.

» — Le comte Nedopeouskine, pour sûr ; alors ce n’est pas lui qui peut te mettre en appétit ; il reste là à te regarder sans avoir jamais mangé un morceau ou bu seulement un verre de vin.

» — Il ne mange pas.

» — J’ai connu des gens comme ça ; ils ne mangeaient pas, ils ne dormaient pas ; seulement, quand on ne pouvait pas les voir, ils dévoraient les poulets et ils ronflaient comme un tourne-broche.

» — Nourrice, tu parles d’une personne que j’aime.

» — Tu l’aimes, voilà le mal, pardi ! mais moi je ne l’aime pas et je le dis ; à ta mère, à ton père, à toi, j’ai toujours dit ce que je pensais, ce n’est pas pour ce Polonais que je vais changer ; au surplus je ne l’accuse pas ; je dis qu’il me fait peur, voilà tout : tu es une demoiselle, tu as de l’instruction, tu dois savoir ce que tu fais ; moi, je ne suis qu’une paysanne, je dis ce que je pense, chacun notre droit.

» J’avais espéré dîner seul avec mademoiselle Isabelle, et ainsi pouvoir parler d’Hannebault, de l’église et de tout ce qui vous intéresse : la visite annoncée du comte Nedopeouskine m’enleva cette espérance. À peine étions-nous à table que je vis entrer un homme de cinquante à soixante ans, qui, s’étant approché de mademoiselle Isabelle, lui prit la main et lui fit sur le poignet un signe mystérieux avec une large bague. C’était le comte Nedopeouskine.

» A-t-il cinquante, a-t-il soixante ans ? je n’en sais trop rien ; c’est ce qui paraît difficile à dire, car on ne peut pas fixer les yeux sur lui sans trouver les siens qui paraissent vouloir vous inonder de rayons, exactement comme on le pourrait faire avec un miroir. Cela a quelque chose de gênant, qui doit intimider les gens ou les exaspérer. Il ne m’intimida pas ; pourtant j’évitais de rencontrer son regard, mais sans cesser pour cela de l’examiner à la dérobée, car je n’ai jamais vu homme si étrange et pour moi si difficile à comprendre. Est-il honnête ou fourbe, brave ou lâche, fort ou faible, intelligent ou bête, raisonnable ou fou, bon ou méchant ? Véritablement, je n’en sais rien, et ce ne serait pas trop de votre usage du monde pour le démêler ; quant à moi, soit inexpérience, soit maladresse, je n’y vois rien, si ce n’est qu’il pouvait peut-être bien réunir en lui ce mélange de qualités et de défauts.

» Comme il me regardait avec curiosité, mademoiselle Isabelle voulut lui dire qui j’étais ; mais à peine avait-elle prononcé mon nom qu’il l’arrêta.

» — Je savais rencontrer monsieur ici, dit-il, Malathiel m’avait prévenu ; voilà pourquoi je ne suis pas venu plus tôt ; vous aviez compagnie.

» Quel était ce Malathiel qui me connaissait et s’occupait de moi ? Cela m’étonna. C’est plus tard que j’ai su que c’était un esprit.

» Avec mademoiselle Isabelle, je n’étais pas embarrassé pour parler, mais vous pensez bien que devant ce singulier personnage je n’allais pas me lancer dans une conversation que personne d’ailleurs ne paraissait disposé à engager. Plus d’un grand quart d’heure s’écoula sans qu’on ouvrit la bouche ; le Polonais restait renversé sur sa chaise, les yeux au plafond comme s’il écoutait un esprit invisible. Enfin mademoiselle Isabelle, qui paraissait elle-même très préoccupée, rompit le silence.

» — Je suis bien aise que vous trouviez M. Hubert ici ; il sera bon pour lui de vous avoir vu, et je suis certaine que si vous le vouliez vous pourriez facilement l’éclairer.

» — Son âme a-t-elle la soif de la vérité ? aspire-t-elle d’amour à la recevoir ?

» — Son âme est neuve…

» — Alors à quoi bon ? vous savez que je ne cherche pas des prosélytes qui d’avance ne désirent pas l’être. Je n’ai jamais provoqué, jamais forcé aucune conviction. Mon temps est trop rigoureusement pris par ceux qui ont besoin de ma parole pour que j’aille la semer sur un terrain qui n’est pas préparé à la recevoir. Je sais que la conviction universelle, la conversion est proche je sais qu’elle viendra bientôt par la seule force des choses, et que bientôt les incrédules comme les indifférents seront entraînés par le torrent ; je ne trouve pas utile de mêler ce qui vient de l’homme à ce qui va venir de Dieu : les temps sont arrivés.

» Il se tut, les yeux perdus dans le vague comme s’il voyait ce torrent dont il avait parlé ; et sa parole avait un tel accent, son geste une telle autorité, son attitude une telle extase que je me demandai si je n’allais pas être emporté par ce torrent.

» Il y eut encore entre nous un long silence et de nouveau ce fut mademoiselle Isabelle qui le rompit.

» — J’ai longuement pensé, dit elle, à notre entretien d’hier, et il est un point sur lequel je voudrais vous consulter.

» Mais il ne la laissa pas continuer ; s’étant levé, il étendit sur elle son grand bras et d’une voix tonnante :

» — Ne savez-vous pas, s’écria-t-il, qu’un étudiant qui conduisait l’âne de Rabbi Jochanan, ayant demandé à son maître la permission de parler et d’expliquer le Mercava, celui-ci, dans son respect de la règle, mit pied à terre pour écouter son élève mais à peine l’étudiant a-t-il commencé que toute la terre s’émeut, le feu descend du ciel et les arbres de la forêt entonnent le psaume : « Ô terre, louez l’Éternel ! »

» — Je vous demande pardon, dit mademoiselle Isabelle avec une véritable confusion, nous reparlerons de cela dans la soirée.

» — Quand vous voudrez, ce soir excepté cependant, car je suis obligé de vous quitter. J’ai eu un entretien avec l’empereur Maximilien, qui m’a révélé des choses de la plus haute importance. Je sais que l’assassinat de ce prince infortuné a fait naître de grands remords que je peux calmer d’un mot. Ne trouvez pas mauvais que je fasse passer aujourd’hui la politique avant vous. On m’attend ce soir ; et de cette entrevue il peut résulter un grand bien pour la paix universelle. Nous devons sacrifier nos intérêts à l’intérêt de tous. En venant vous voir, j’ai voulu vous prévenir, et vous prouver ainsi que je pense à vous.

» Nous étions arrivés à la fin du dîner ; je me demandais si je devais m’en aller ou rester, embarrassé de ce que j’avais à faire, quand mademoiselle Isabelle vint à mon secours.

» — Emportez ce livre, dit-elle en me tendant un volume, et quand vous l’aurez lu, attentivement lu, revenez me voir, vous aurez sans doute quelque chose à me dire.

» Je sortis avec le comte Nedopeouskine, mais nous ne fîmes pas route ensemble. Comme je tournais à droite, il prit à gauche ; je le saluai, il ne me rendit pas mon salut, mais de la main il me fit un signe qui signifiait tout aussi bien « laissez-moi tranquille, pauvre gueux » que « j’ai l’honneur de vous saluer. »

» Je ne fus pas plutôt seul que j’ouvris le livre de mademoiselle Isabelle. Il portait pour titre : Grande rénovation des mondes, par le comte Nedopeouskine. Vous pensez bien que je ne perdis pas de temps à regagner ma chambre, et que je me mis à le lire aussitôt. Mais si grandes que fussent mon attention et mon application, je ne compris absolument rien à l’introduction, bien qu’elle n’ait que quatre pages. Je la lus une seconde fois, puis une troisième, en pesant chaque mot, mais je ne fus pas plus heureux. Sans me décourager j’entrepris le livre lui-même, me disant que je reviendrais sur ce que je n’avais pas compris. Mais il en fut du livre comme il en avait été de l’introduction : les rares passages auxquels je trouvais un sens me paraissaient écrits par un fou. Je persistai cependant jusqu’à deux heures du matin ; et ce fut seulement quand je me sentis la tête et le cœur tourner comme si j’étais pris du mal de mer que je me décidai à souffler ma lumière. Je crois bien que je n’ai jamais passé une aussi mauvaise nuit ; j’étais furieux autant contre moi que contre ce Nedopeouskine, car j’étais obligé de m’avouer que s’il n’était pas fou j’étais imbécile. Comment eût-il été fou, puisque mademoiselle Isabelle le comprenait et paraissait en extase devant sa haute intelligence ?

» Le lendemain, en arrivant à l’atelier, mes camarades trouvèrent sur ma figure les traces de mes tourments de la nuit. J’avais une mine à faire peur : quand on vit que je n’étais pas véritablement malade, on organisa ce que nous appelons une scie pour me faire dire ce qui m’avait mis dans cet état. À la fin j’avouai que j’avais voulu lire et comprendre la Rénovation des mondes. Alors éclata une explosion de rires et de railleries. Naturellement, je vous fais grâce des bons mots de mes camarades, car dans les ateliers il y a, vous devez le savoir, une grande liberté de parole.

» Le résultat de cette scie fut que pendant toute la journée on s’occupa de spiritisme, de magnétisme et spécialement de Nedopeouskine, qui est en ce moment une des curiosités de Paris. Les journaux racontent de lui des choses extraordinaires et son nom est célèbre. Chacun avait son histoire sur son compte ; il évoquait les morts ; il marchait au plafond, il donnait des concerts avec orchestre sans un seul exécutant, il guérissait les maladies désespérées, il découvrait les trésors, il dévoilait l’avenir, etc. ; si je voulais vous raconter tout ce qu’on dit de lui, ma lettre ne finirait pas. Mais tout cela ne s’appuyait que sur des on-dit et j’aurais voulu davantage.

» Un de nos camarades, Talvel, qui est l’autorité de l’atelier et qui, cette année, aura certainement le prix de Rome, voyant mon envie de savoir ce qu’était au juste ce Nedopeouskine, vint à mon secours.

» — Trouve-toi ce soir, à neuf heures, à la pointe Saint-Eustache, me dit-il, je te prendrai là et nous irons dans un café de la rue Marie-Stuart où je te ferai connaître Charvet, qui est secrétaire de Nedopeouskine. Tu trouveras peut-être même là le Dieu, car il vient quelquefois ; en tous cas, tu trouveras assurément d’autres Dieux du même genre, car ce café est le lieu de rendez-vous d’une collection d’originaux qui ont tous plus ou moins le crâne fêlé. Ce que tu nous as dit me fait croire qu’il n’y a pas besoin de te boucher les oreilles avec de la cire comme si tu étais un compagnon d’Ulysse, et que tu es à l’abri des séductions de ces gens-là ; dans ce cas, il vaut mieux les connaître tout de suite à fond, parce qu’alors c’est une affaire finie.

» À neuf heures un quart, nous entrâmes au café de la rue Marie-Stuart.

» — Nedopeouskine n’est pas arrivé, me dit Talvel, mais voici Charvet là-bas ; son voisin est un Dieu dans le genre de ton Polonais, c’est Curtius, un illuminé bavarois.

» Je ne connaissais pas Curtius, dont je ne savais même pas le nom, mais j’avais plusieurs fois entendu parler de Charvet ; c’est, paraît-il, un écrivain de talent qui a abandonné la littérature pour se faire le disciple et le secrétaire de Nedopeouskine. Nous allâmes nous asseoir à sa table et Talvel le mit bientôt sur le compte de son maître. Mais ce qu’il nous dit ne m’apprit pas grand’chose, car il nous en parla avec un enthousiasme si exalté et si vague qu’il était impossible de s’accrocher à un fait positif dans ce panégyrique. Tout ce que je pus comprendre, c’est que Nedopeouskine est un homme extraordinaire, un Messie envoyé sur la terre pour la régénérer.

» — On parle beaucoup de son pouvoir de médium, dit Talvel qui voulut le mettre sur le sujet dont j’avais souci.

» — C’est le médium le plus extraordinaire qu’on puisse voir, mais ce n’est pas tout ; ce qu’il faut connaître c’est la puissance de son esprit et la grandeur de ses conceptions.

» Il allait recommencer ses louanges, Talvel l’arrêta par une question :

» — Êtes-vous aussi médium ?

» — Non, je n’ai pas cette divine puissance ; j’ai vu, mais jamais je n’ai fait.

» — Voilà les gens de bonne foi, me dit tout bas Talvel ; regarde bien celui-là.

» — Vous ne croyez pas ? dit Charvet en se levant pour se retirer, cela est malheureux pour vous : avant l’invention du microscope on ne croyait pas non plus qu’un monde se trouvât dans une goutte d’eau ; et cependant ce monde a été découvert, vu et décrit ; nous, nous voyons dans l’espace des êtres qui vous échappent c’est le monde des invisibles, tout aussi réel que le monde des infiniment petits.

» Pendant tout le temps que Charvet avait parlé, Curtius ne l’avait pas quitté des yeux ; lorsqu’il nous eut quitté, le Bavarois s’approcha de notre table.

» — Voilà, dit-il à Talvel, ce qu’on peut appeler un véritable disciple, un fanatique ; ce Nedopeouskine a tous les bonheurs, ou, ce qui est vrai, toutes les adresses.

» — C’est un habile homme ?

» — Un habile charlatan, un dupeur, un fourbe, un imposteur.

» — Vous paraissez le bien connaître.

» — Avez-vous lu l’histoire de Casanova et de madame d’Urfé ? Non. Eh bien, c’est cette histoire qui dirige tous ses actes : son but est de chercher des esprits crédules et, les ayant trouvés, de les exploiter au seul point de vue de ses intérêts. Pour cela, j’en conviens, il est d’une habileté rare ; mais pour tout le reste, c’est un ignorant, un rustre.

» — Et ses livres ? je ne sais pas ce qu’ils renferment, dit Talvel, mais enfin, si mauvais qu’ils puissent être, ils doivent toujours renfermer quelque chose.

» — Ses livres ! Ce n’est pas lui qui les a faits ; c’est Charvet qui les a écrits d’un bout à l’autre, croyant de bonne foi n’être qu’un secrétaire, alors qu’il était en réalité le véritable auteur. Seulement, comme Charvet est un esprit sensé, un homme de talent, ne pouvant écrire que de bonnes choses, Nedopeouskine a donné aux ouvrages de son disciple ce qui leur manquait pour réussir auprès du public ; quand on lui apportait un manuscrit, il en brouillait les feuillets à peu près comme on bat un jeu de cartes, et tout de suite ce procédé bien simple donnait du piquant et de l’imprévu au livre ; l’incohérence, l’imprévu, l’obscur, que les naïfs attribuent au génie, était tout bêtement l’effet du hasard.

» — Voilà qui n’est pas si bête, il me semble.

» — Ai-je dit qu’il était bête ? Non, certes, mais habile charlatan. Et il l’est dans tout. Ainsi lisez les journaux qui parlent de lui, vous y trouverez presque toujours un passage ainsi conçu : « À quelle classe de la société appartient le fameux Nedopeouskine ? À la plus aristocratique, si on le juge en l’étudiant de près, et à mieux que cela, si l’on pénètre l’ombre du mystère qui entoure sa naissance. » Que veut dire cela ? Qu’il est fils de Dieu ? Non, il n’a pas cette audace ; mais qu’il est fils de Napoléon 1er et d’une grande dame polonaise ; suivant la légende qu’il a pris soin de répandre, il aurait été conçu pendant l’incendie de Moscou, et il aurait failli coûter la vie à son illustre père, qui, malgré les avertissements, ne pouvait s’arracher des bras de sa mère. L’histoire, les dates, les faits, tout s’élève contre cette fable, et cependant elle est admise de ses dévots. Il faut à tous ces imposteurs une naissance mystérieuse et criminelle. En réalité, il est le fils d’un paysan de la Courlande nommé Knapski, et il a été si peu engendré pendant l’incendie de Moscou, qu’il est né en 1817, le 13 novembre, à midi. Personne ne sait cela, lui et moi exceptés.

» — Lui, je comprends cela, dis-je, surpris de cette précision, qui avait l’air d’une plaisanterie, mais vous, monsieur ?

» — Ne savez-vous pas que l’homme prodigieux qui nous fait l’honneur de nous entretenir, dit Talvel, n’est autre que saint Jean.

» Je regardai mon camarade, convaincu que la scie du matin se continuait ; puis je regardai aussi le Bavarois pour voir comment il allait la prendre, mais il inclina gravement la tête d’une manière affirmative.

» — Oui, dit-il, saint Jean venu une nouvelle fois sur la terre pour préparer la voie de la vérité, et qui est arrêté dans sa mission parce qu’il doit tout d’abord dévoiler les imposteurs, et Nedopeouskine est le plus dangereux qu’il ait rencontré sur sa route.

» — Jeune homme, dit Talvel en me faisant signe de garder mon sérieux, vous voyez devant vous le Messie de l’humanité.

» Je baissai la tête pour cacher mon rire, mais Talvel, qui est impayable pour garder son sérieux, continua :

» — Me sera-t-il permis d’offrir quelque chose à l’illustre Curtius ?

» — Curtius, dit le Bavarois, flatté de cette pieuse distinction, accepte volontiers un verre de fine Champagne.

» Si j’avais osé, j’aurais voulu dire quelque chose à saint Jean, mais j’eus peur d’éclater.

» Je sortis du café abasourdi, à moitié fou ; ce que j’avais vu et ce que j’avais entendu me dansait dans la tête comme le jour où, avec monsieur Carteret, j’allai visiter son asile d’aliénés.

» Bien certainement ce Curtius est fou ; mais si Nedopeouskine ne l’est pas aussi, c’est au moins un fourbe, un imposteur, un charlatan, enfin tout ce que dit le Bavarois. Et voilà l’homme qui domine mademoiselle Isabelle !

» Le lendemain soir je me rendis rue de Clichy, décidé à répéter coûte que coûte ce que j’avais appris sur le compte du médium ; mais je ne trouvai que madame Françoise, à qui je fis mon récit. Elle me remercia mille fois, puis elle me dit que si je ne voulais pas me fâcher avec mademoiselle Isabelle, je ne devais pas lui parler de Nedopeouskine, attendu qu’elle ne permettait pas qu’on en dît du mal.

» — Il n’y a pas pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre, ajouta-t-elle ; mademoiselle en est là ; ses yeux comme ses oreilles sont fermés, et ce n’est pas vous, mon pauvre monsieur Hubert, qui pourriez les lui ouvrir ; mais c’est égal, vous êtes un bon garçon n’oubliez rien de ce que vous savez, apprenez encore tout ce que vous pourrez, et un jour viendra, il faut espérer, où tout cela pourra servir.

» C’est hier seulement que j’ai pu voir mademoiselle Isabelle ; je lui ai remis son livre et j’ai pris mon courage à deux mains pour lui avouer que je ne l’avais pas compris.

» — C’est ma faute, dit-elle, vous n’êtes pas initié ; il faut vous préparer.

» Alors elle m’a donné un petit livre par demandes et par réponses, comme un catéchisme, et elle m’a invité une fois pour toutes à dîner avec elle chaque mercredi. Le soir, je lui parlerai de mes lectures de la semaine, elle m’expliquera ce que je n’aurai pas compris.

» Voilà, mon cher oncle, tout ce que j’ai à vous dire sur ce sujet ; quant à mon travail, je suis très satisfait, et pour le chantier et pour l’atelier. Si vous avez des croquis à mettre au net, je vous prie de me les envoyer ; j’aurai toujours le temps de les étudier sérieusement.

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