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Un miracle, chapitre 1

Hector Malot

Un grand nombre de personnes, dans le diocèse de Condé, n’avaient jamais voulu croire que l’abbé Guillemittes mènerait à bien la construction de l’église d’Hannebault.

Une catastrophe financière semblait devoir être la fin de cette entreprise considérable. Comment un simple curé de petite ville parviendrait-il à payer une église dont les dépenses s’élèveraient à deux ou trois millions peut-être ? Et tandis que les dévots s’étaient inquiétés, les incrédules s’étaient réjouis : un curé en faillite, cela serait drôle.

Le succès inespéré des souscriptions, la marche régulière des travaux, l’habileté de l’abbé Guillemittes à se tirer des situations critiques, son activité, son adresse, sa ténacité, n’avaient point modifié ces sentiments.

— Attendons la fin, avait-on dit.

Mais lorsqu’on avait vu mademoiselle Pinto-Soulas s’établir au château de la Haga et devenir une sorte d’associée pour le doyen, une commanditaire toujours prête à renouveler ses mises de fonds, on avait été obligé de se rendre à l’évidence : – l’église d’Hannebault serait achevée ; – elle serait un monument remarquable, – le curé ne serait pas mis en faillite ; – son œuvre ne serait pas un scandale pour la religion.

Quelques voix, il est vrai, soufflées par madame Prétavoine, la pénitente de l’abbé Lobligeois, avaient essayé de soulever d’hypocrites insinuations sur l’association du doyen et de mademoiselle Pinto-Soulas, mais ces bruits absurdes n’avaient pu prendre aucune consistance, ils étaient tombés aussitôt soulevés.

— Mademoiselle Pinto-Soulas dominée, exploitée par le curé ? Oui. Mais sa maîtresse ? Non. Personne n’avait voulu admettre cette accusation qui se réfutait d’elle-même quand on connaissait mademoiselle Isabelle.

L’abbé Guillemittes, un homme d’affaires, un intrigant, un manieur d’argent ? oui ; mais un séducteur ? Allons donc ! Il avait vraiment bien d’autres idées en tête, et la grande fortune de mademoiselle Pinto-Soulas lui permettait de les réaliser.

Alors les esprits les plus mal disposés contre lui s’étaient singulièrement adoucis.

— Quoi qu’on pût dire, c’était un habile homme.

— Il avait réussi.

Et la considération, le respect, la sympathie même lui étaient venus de son succès, tant il est vrai qu’en ce monde on ne tient pas rigueur aux gens heureux.

À Hannebault, à Condé-le-Châtel, dans le diocèse, dans les départements environnants, on ne parla plus que de l’abbé Guillemittes et de l’église d’Hannebault.

Ces beaux jours durèrent près d’une année ; mais un soir, dans ce ciel tranquille et pur, une nouvelle avait éclaté, terrible comme un coup de foudre : mademoiselle Pinto-Soulas partait pour Paris.

Hubert avait été au château, et mademoiselle Isabelle s’était excusée de ne pas pouvoir faire de musique.

— Je pars demain, dit-elle, et j’ai des ordres à donner qui me prendront toute ma soirée.

Hubert, atterré, n’avait pas osé faire de questions, et il était rentré au presbytère, où il avait annoncé ce voyage à son oncle.

— Quand mademoiselle Pinto Soulas doit-elle revenir ? demanda celui-ci.

— Je ne sais pas ; je ne l’ai pas demandé.

Assez surpris de ce voyage, dont il n’avait pas entendu parler jusqu’à ce jour, le curé n’en avait pas été autrement tourmenté ; après tout, il était bien naturel qu’elle fut appelée à Paris pour ses affaires.

Seul, Hubert s’était inquiété des raisons qui pouvaient déterminer ce brusque départ.

Depuis quelques mois mademoiselle Isabelle avait paru moins tranquille et moins libre. Avec lui elle avait semblé prendre moins de plaisir à faire de la musique. Plusieurs fois, le matin, elle avait manqué de venir aux leçons des enfants de chœur. Plusieurs fois, le soir, elle avait fait dire par la nourrice qu’elle était indisposée. Enfin Mario, le secrétaire italien, qui, pendant les premiers mois de son séjour à Hannebault, s’était montré roide et presque insolent avec lui, avait affecté pendant ces derniers jours de lui faire un accueil en apparence charmant, mais au fond duquel, avec de l’attention et un peu de finesse, on pouvait voir de la raillerie et du défi. Que voulaient dire ces remarques diverses ? en les groupant et en les expliquant l’une après l’autre, ne prenaient-elles pas une importance décisive ?

Plusieurs jours se passèrent dans ces interrogations douloureuses. Par les gens du château on avait su que le voyage de mademoiselle Isabelle serait de courte durée. Mais le temps fixé pour son retour s’écoula sans qu’on la vît revenir, et alors l’inquiétude commença à prendre le curé lui-même.

Que signifiait cette absence prolongée ? Madame Françoise avait accompagné sa maîtresse à Paris, et on ne pouvait dès lors l’interroger. S’il écrivait ? Mais sous quel prétexte ?

Hubert vint à son aide.

— Mon oncle, dit-il un matin en déjeunant, est-ce que vous savez quand mademoiselle Isabelle reviendra ?

— Non. Pourquoi cette question ?

— Vous savez qu’elle a commandé elle-même le rétable de l’autel de Saint-Cénéri. Le terme du premier payement est dépassé, l’entrepreneur demande de l’argent ; que dois-je dire ?

— Répondez que j’écris à Paris et qu’on attende la réponse de mademoiselle Pinto-Soulas.

Les jours s’écoulèrent les uns après les autres, et cette réponse n’arriva pas.

Une fois encore, Hubert fournit une raison pour écrire de nouveau : un des enfants de la maîtrise, celui qui précisément montrait les dispositions les plus remarquables, était sur le point de quitter Hannebault ; on lui offrait une place de groom, et ses parents, contre son gré, voulaient l’obliger à la prendre. Mademoiselle Isabelle avait maintes fois parlé de faire un sacrifice en sa faveur : si elle consentait à ce sacrifice, on pourrait peut-être le garder ; mais l’occasion perdue, on ne le remplacerait pas ; il était doué.

Le curé envoya une nouvelle lettre : mais elle n’y répondit pas plus qu’elle n’avait répondu à la première.

Cela devenait inexplicable. Et dans le pays on commençait à parler de cette absence.

— Mademoiselle Pinto-Soulas s’est sauvée, disait madame Prétavoine. Si riche qu’elle fût, le curé lui coûtait trop cher ; l’église pourrait bien rester inachevée.

Une conférence ayant eu lieu à ce moment, l’abbé Lobligeois s’y montra avec son air arrogant et ses paroles à double sens des mauvais jours.

Cela devenait vraiment étrange. Et comme si ce n’était pas assez de ce départ, tout dans la paroisse allait de mal en pis. Le maire, au nom du conseil municipal, suscitait des chicanes au conseil de fabrique, les entrepreneurs envoyaient leurs mémoires et Hubert lui-même montrait une telle indifférence pour toutes choses qu’on n’en pouvait rien tirer. Apathique, indolent, distrait ou paresseux, il n’exerçait plus aucune surveillance sur les ouvriers ou les travaux ; l’abbé Colombe, qui avait voulu le réprimander avec douceur, avait été si mal reçu qu’il en était tombé dans une tristesse désespérée.

Pour l’ornementation intérieure de son église, l’abbé Guillemittes était assez souvent obligé d’aller à Paris, tantôt pour les sculpteurs, tantôt pour les peintres. Il résolut d’avancer l’époque de son prochain voyage et de chercher de ses propres yeux l’explication de cette absence inexplicable.

Il partit donc pour Paris, et en arrivant, sa première visite fut pour l’hôtel de la rue de Clichy.

Il s’attendait à trouver cet hôtel, qu’il ne connaissait pas, avec toutes les apparences d’un hôtel habité. Il trouva au contraire les volets clos et dans l’état d’une demeure abandonnée, sinon pour toujours, au moins pour une saison, car si l’herbe ne poussait pas dans les allées du jardin et dans les pavés de la cour, nulle part on ne voyait un indice qui vint dire que le maître était à Paris.

Le concierge le rassura : mademoiselle habitait en ce moment Paris, mais pour l’heure présente elle était absente.

— À quelle heure pouvait-on la voir ?

— Elle ne recevait personne.

L’accueil n’était pas encourageant. Mais l’abbé Guillemittes, qui en avait vu bien d’autres et n’était pas homme à abandonner la partie pour si peu, fit demander à madame Françoise de le recevoir, et, grâce à ce moyen, il put pénétrer dans l’hôtel. Un valet de chambre en gilet à manches le reçut sur le perron, et, après lui avoir fait traverser une longue enfilade de pièces froides et obscures dont les meubles étaient couverts de housses, l’introduisit dans une bibliothèque où madame Françoise se tenait devant un beau feu de cheminée.

— Ah monsieur le curé, s’écria celle-ci en le reconnaissant, c’est le bon Dieu qui vous envoie pour sauver mademoiselle.

— Que voulez-vous dire ? Que se passe-t-il donc ?

— Ce qui se passe ? Ah ! voilà, c’est le difficile à savoir et à expliquer : en deux mots, ma pauvre demoiselle est possédée.

— Comment cela ?

— Je vous le demande à vous, monsieur le doyen ? Tout ce que je sais, moi, c’est que la veille de notre départ pour retourner à la Haga, un homme, ou si vous voulez une sorte de monsieur, est venu faire visite à mademoiselle et qu’il est resté enfermé sept heures d’horloge avec elle, de deux à neuf heures du soir ; et cela sans que mademoiselle pensât à dîner. Quand à la fin il a été parti, mademoiselle m’a dit que nous ne rentrerions pas le lendemain à la Haga. Je lui ai alors demandé s’il fallait défaire les malles, elle m’a répondu que non, ce qui prouve bien, n’est-ce pas, que, dans son idée, elle était décidée à retourner chez nous ; et cependant il y a de cela plus d’un mois, et nous sommes toujours à Paris.

— Et cet homme, quel est-il ?

— Ce n’est pas un jeune homme, et ce n’est pas non plus un homme vieux ; mais, vous savez, il ne faudrait pas supposer ce qu’on pourrait supposer. Malheureusement, il n’y a rien de cela, je dis malheureusement parce que s’il en était ainsi, ma pauvre enfant serait guérie de tous ses malheurs ; il vient un âge où il faut qu’une femme prenne un mari, c’est mon idée, et je ne me cache pas pour le dire tout haut, même à mademoiselle. Mais celui-là n’est pas un mari, ni du bois pour en faire un ; figurez-vous un individu avec de grands cheveux et une grande barbe sale, des yeux morts et toute la démarche d’un de ces grands singes qui ont les bras trop longs. Et voilà l’individu qui possède mademoiselle ; pour sur c’est le diable.

— Mais enfin, ma bonne dame, qu’appelez-vous « possédée » ? Que lui fait-il faire ? par quoi, comment la tient-il ? où la conduit-il ?

— Et que voulez-vous que je vous dise ? Tout ce que je sais, c’est que mademoiselle ne reste plus ici ; toute la journée elle est sortie ; et quand je lui demande ce qu’elle fait, où elle va, elle me répond que ce sont des affaires sérieuses qui sont au-dessus de moi.

— Mais par l’entourage ne savez-vous rien ?

— On dit que cet individu est un Polonais ou un Russe, et qu’il fait voir les morts ; vous voyez donc bien qu’elle est possédée ; s’il n’y avait que cela ce serait déjà bien assez, n’est-ce pas ? Mais ce n’est pas tout : la voilà reprise des accidents de sa maladie, elle ne mange plus, ne dort plus ; ma pauvre enfant ! Sauvez-la, monsieur le cure : c’est l’affaire des prêtres, n’est-ce pas, de chasser le démon ? et bien sûr que celui-là est le diable.

Le doyen voulut pousser plus à fond son interrogatoire, mais il ne put pas tirer d’autres renseignements précis de madame Françoise ; tout ce qu’elle savait, elle l’avait dit en bloc. À sa curiosité manquait la science de l’observation, et elle avait laissé passer inaperçus mille petits détails qui eussent pu guider le curé.

Il résolut donc d’attendre mademoiselle Isabelle qui, disait la nourrice, devait rentrer bientôt. En un quart d’heure d’entretien avec elle, guidé par ce qu’il connaissait déjà, il en apprendrait plus qu’en toute une journée de questions et de réponses à côté.

Il s’installa dans la bibliothèque et pour passer le temps il se mit à regarder les livres qui encombraient une table : remarque caractéristique, presque tous ces livres arrivaient de chez les libraires et tandis qu’un certain nombre n’étaient pas encore coupés, il y en avait d’autres qui avaient été déjà lus et relus ; cela se voyait du premier coup d’œil aux couvertures cassées et aux feuillets fatigués.

Il commença naturellement par ceux-là : peut-être lui diraient-ils l’objet des préoccupations et des études de mademoiselle Pinto-Soulas ; un livre qui traîne dans une bibliothèque ne nous apprend pas quelles sont les habitudes d’esprit ou quel est le goût de son propriétaire, mais cinq volumes, vingt volumes en disent aussi long par leurs titres que toute une conversation.

Le premier qu’il prit avait pour titre : Manifestations thaumaturgiques et des miracles ; le second : Révélations d’outre-tombe ; le troisième : le Livre des esprits ; le quatrième : Pneumatologie positive et expérimentale, la réalité des esprits et le phénomène merveilleux de leur écriture directe.

Il n’y avait pas de doute possible ; cet individu qui « faisait voir les morts », suivant l’expression de la nourrice, était un spirite ou un médium, et la possession de mademoiselle Pinto-Soulas était la possession du spiritisme.

Il continua son examen des livres empilés sur la table et il trouva encore : L’âme, son existence et ses manifestations ; L’Amitié après la mort ; Méditations sur la vie et les devoirs de S.M. la reine Victoria ; Révélations sur la vie surnaturelle de Douglas Home ; La Clef de la vie ; Les Dogmes de l’Église du Christ, expliqués par le spiritisme ; Poésies d’outre-tombe. Puis à côté de ces volumes, des morceaux de musique : Air et paroles du roi Henri III, dictés en songe à M. Bach ; Cantate spirite ; fragment de sonate, dicté par l’esprit de Mozart à M. Briou.

L’abbé Guillemittes ne s’était jamais occupé de spiritisme, il en savait tout juste ce qu’en savent les gens du monde qui ont lu dans les journaux des histoires de tables tournantes et d’esprits frappeurs ; pour lui, c’était de la folie pure ou de l’escroquerie. Croire qu’un esprit muet peut s’emparer d’un enfant et, en quelque lieu qu’il le saisisse, le jette contre terre, si bien que l’enfant écume, grince des dents et devient tout sec ; pour lui, c’était se conformer à ce que nous enseigne l’Évangile selon saint Marc ; c’était admettre pour ce fait comme pour mille autres les croyances chrétiennes sur la possession et le rôle des esprits malins. Mais, au contraire, accepter le spiritisme comme une science qui a pour but la constatation et l’étude de la manifestation des esprits, de leurs facultés, de leur situation et de leur avenir, en un mot la connaissance du monde invisible, voilà qui lui paraissait le dernier degré de l’absurdité.

N’ayant rien à faire pendant son attente, il prit au hasard un de ces livres, qui avait pour titre : Grande rénovation des mondes, par le comte Nedopeouskine ; comme c’était le plus fatigué, il était présumable que mademoiselle Pinto-Soulas en faisait sa lecture favorite. Sur la première page se trouvaient deux lignes manuscrites ainsi conçues « À la sœur de mon âme éternelle, mademoiselle Pinto-Soulas ; comte Nedopeouskine. »

Les premières pages étaient consacrées à prouver l’existence de l’âme et son individualité après la mort. L’abbé Guillemittes comprit assez bien cette introduction, malgré le style vague et incohérent dans lequel elle était écrite. Mais où il eut besoin de toute son attention et de toute son intelligence, ce fut dans le développement de ces idées générales. L’âme, existant individuellement après la mort du corps, allait quelque part ; où allait-elle ? que devenait-elle ? Autrefois on disait qu’elle allait dans l’enfer ou le paradis ; mais la science moderne ayant détruit ces demeures imaginaires sans les remplacer, il fallait lui trouver un monde ; c’était ce qu’avait fait la science nouvelle qui la plaçait et la montrait dans l’infini ou l’espace universel. Là, ces âmes devenaient des esprits, c’est-à-dire des êtres ayant toutes nos perceptions à un degré plus subtil et vivant dans une substance fluidique qui sert de lien entre l’esprit et le corps et qu’on appelle périsprit. Ces esprits pouvaient se manifester aux vivants, ainsi que le prouvent les tables tournantes, les esprits frappeurs, etc. Ils pouvaient être évoqués, et se mettre en communication avec nous, non-seulement sous une forme immatérielle, mais encore sous une forme corporelle. Pour cela il suffisait d’avoir la puissance de leur commander. Sans doute cette puissance était rare, mais enfin elle existait. Aussi lui, Nedopeouskine, avait cette puissance à un si haut degré qu’il avait fait photographier les images qu’il évoquait, et son livre contenait une série de portraits authentiques de Socrate, Jésus-Christ, Roger Bacon, saint Benoît, etc.

Arrivé là, l’abbé Guillemittes ferma le livre. Il en savait assez : ce Nedopeouskine était un charlatan, et c’était entre les mains d’un saltimbanque, peut-être même d’un escroc, que mademoiselle Pinto-Soulas, curieuse de merveilleux, était tombée. Il n’y avait qu’un mot à dire pour lui ouvrir les yeux et la détromper.

Il attendit patiemment. Le mal était moins grand que tout d’abord il l’avait craint. Mais les heures s’écoulèrent sans que mademoiselle Isabelle rentrât. Le soir arriva.

— Est-ce que mademoiselle ne rentre pas toujours ? demandait-il à la nourrice.

— Elle rentre quelquefois très tard.

L’heure devint tellement avancée, qu’il y avait inconvenance à attendre davantage. Il se décida à partir en prévenant la nourrice qu’il reviendrait le lendemain à midi.

Mais, le lendemain, il trouva madame Françoise seule encore ; dans un billet laconique, mademoiselle Pinto-Soulas présentait ses excuses à M. le curé d’Hannebault ; une affaire importante la privait du plaisir de le recevoir ; elle le priait de vouloir bien laisser son adresse, afin qu’elle pût lui écrire lorsqu’elle serait libre.

Évidemment elle ne voulait pas le voir, mais il ne se rebuta pas. Jusque-là il était venu à une heure convenable ; le lendemain il vint à neuf heures du matin, et n’ayant pas encore été reçu, il revint le surlendemain dans la soirée. Le concierge alors lui remit une lettre, en lui annonçant que Mademoiselle et madame Françoise étaient parties pour l’Angleterre.

La lettre ne contenait que ces quelques mots :

« Je suis obligée de partir pour Londres à l’improviste. Je ne sais combien j’y resterai de temps ; comme en mon absence vous pourriez avoir besoin d’argent pour quelques travaux commandés par moi, veuillez toucher au Comptoir d’escompte une somme de vingt mille francs que je mets à votre disposition. Aussitôt mon retour, je me ferai un plaisir de vous prévenir. »

Le voyage en Angleterre bien prouvé, il n’avait plus que faire à Paris ; il rentra à Hannebault fort désappointé et jusqu’à un certain point inquiet ; des sommets tranquilles où il s’était élevé et où il croyait se maintenir, allait-il retomber dans les difficultés et les tourments de son point de départ ? Mademoiselle Pinto-Soulas parlait, il est vrai, de son retour ; mais quand ce retour s’effectuerait-il ? et alors, la retrouverait-il dans les dispositions où il l’avait tenue pendant un an près de lui. Quelle influence ce spirite charlatan allait-il exercer sur sa nature mobile et maladive ? Ne voudrait-il pas s’emparer de sa fortune, et pour gagner cette fortune, de sa personne ? C’étaient là des questions que l’avenir seul pouvait résoudre, mais qui actuellement se posaient d’une façon inquiétante, et dans de mauvaises conditions. Heureusement que pour le moment les 20,000 francs du Comptoir d’escompte le mettaient à l’abri des soucis d’argent. Avant leur épuisement, les faits auraient sans doute marché et la situation se serait plus nettement dessinée.

Le retour de mademoiselle Pinto-Soulas à Paris lui apporta bientôt ce dessin plus net qu’il désirait, mais non dans le sens qu’il espérait ; car ce retour ne lui fut appris que par une indiscrétion de Mario et il ne reçut nullement la lettre qui lui avait été promise.

Ce silence devenait une circonstance singulièrement aggravante : bien certainement, il y avait chez elle un parti pris de l’éviter.

Pendant quelques jours, il balança s’il irait à Paris quand même, et s’il forcerait la consigne pour pénétrer auprès d’Isabelle. De vive force, peut-être lui serait-il possible de l’emporter. Mais pour tenter ce coup d’État, il fallait avant tout savoir quelle était au juste la puissance de l’intrigant qui la dominait, car sans ce renseignement il y avait de grandes chances pour s’aller heurter contre un mur et se casser la tête.

Comment faire cette enquête délicate ? La demander à un de ses amis parisiens, c’était dans une certaine mesure se livrer à lui, car ses amis étaient prêtres, et les prêtres sont généralement des esprits déliés en affaires ; or, il n’entrait pas dans sa nature de se livrer. Ce qu’il fallait, c’était quelqu’un de simple et de dévoué qui ne verrait que ce qu’on lui dirait de voir.

Il pensa à Hubert.

Précisément depuis quelque temps, Hubert, par son indolence et sa négligence, était devenu à peu près inutile à Hannebault. On ne pouvait rien tirer de lui, et l’abbé Colombe lui-même, qui cependant ne péchait pas par la sévérité, déclarait que « le jeune homme était incompréhensible ». Il est vrai que, pour le comprendre, il avait tout simplement demandé son gilet à Cyrille, et qu’ayant trouvé la médaille cousue à la place où il l’avait cachée, il ne pouvait s’expliquer son humeur actuelle en la comparant à l’humeur dans laquelle il était quelques mois auparavant ; car enfin la logique est la logique, et puisque, sous l’influence de la médaille, il était devenu gai, il devait toujours être gai, ayant toujours la médaille. Mais l’abbé Guillemittes, ignorant ce détail, s’en tenait à ce qu’il voyait et à ce qu’on lui disait, à savoir que son neveu s’ennuyait à Hannebault.

Il le fit venir et lui proposa d’aller à Paris.

— Vous m’avez rendu service, dit-il, il est juste que je vous en récompense ; je vous payerai une pension de 50 francs par mois pendant vos études à l’école ; avec ce que vous gagnerez de votre côté vous pourrez sans doute marcher ; notez que ce n’est pas un don que je vous fais, je sais que vous n’aimez pas les cadeaux ; c’est une dette que j’acquitte. Je voudrais, pour achever ma tâche, vous donner une surveillance élevée, mais je ne connais personne qui puisse me suppléer en cela ; je vous demande donc de voir le plus souvent possible mademoiselle Pinto-Soulas ; elle a été parfaite pour vous et pour moi pendant son séjour ici : je compte qu’elle voudra vous continuer sa bienveillance. Plus tard, vous sentirez la grande utilité d’avoir à paraître régulièrement devant une personne qui vous domine par l’autorité et le respect. Je vous donnerai une lettre pour elle, et quand vous m’écrirez, vous me direz ce qu’elle veut bien faire pour vous.

Son départ pour Paris eut lieu cinq jours après cette conversation. L’abbé Colombe, le cœur gros et les larmes aux yeux, l’accompagna jusqu’à la voiture en lui faisant des recommandations sans fin où les conseils moraux se mêlaient assez étrangement aux conseils hygiéniques.

— N’oubliez jamais l’éducation de votre jeunesse, mon cher enfant ; le temps que vous avez passé dans cette honnête petite ville, s’il est toujours présent à votre esprit, vous préservera des dangers que vous allez courir dans cette ville de boue et de larmes qu’on appelle Paris. Élevez votre âme au-dessus des séductions de Satan, qui sait prendre les formes les plus attrayantes. Et de votre corps prenez aussi grand soin ; ainsi, même pendant les chaleurs de l’été, ne quittez jamais votre gilet ; quand celui que vous portez sera usé, écrivez-moi, je vous en enverrai un autre. Je veux, moi aussi, m’occuper de vous comme si vous étiez mon jeune frère. Adieu, mon ami ; que la sainte Vierge soit avec vous !

Dans l’intérieur de la voiture, il fit voyage avec mademoiselle Euphémie, devenue madame Thomé, et avec mademoiselle Héloïse.

Hubert était si heureux de son départ pour Paris qu’il ne put se retenir d’en parler ; il eût conté sa joie aux coussins de la diligence.

— Vous partez pour toujours ? dit mademoiselle Héloïse en le regardant.

— Je ne sais pas, mais au moins pour longtemps ; je reviendrai aux vacances.

Un peu avant d’arriver à Condé-le-Châtel, les deux femmes se parlèrent longtemps à l’oreille ; puis madame Thomé demanda à Hubert ce qu’il comptait faire jusqu’au départ de l’omnibus du chemin de fer, qui ne devait avoir lieu que deux heures plus tard.

— Me promener et déjeuner.

— Eh bien, je vous demande de déjeuner avec nous ; dans une demi-heure nous rentrerons au Bœuf couronné.

Précisément, par cela seul qu’on affectait à Hannebault de traiter madame Thomé et sa fille comme des pestiférées, Hubert accepta cette invitation, qui ne lui plaisait guère, cependant ; mais il avait horreur de montrer de la fierté et encore plus du mépris.

Madame Thomé avait commandé un déjeuner plantureux, comme Hubert n’en avait jamais mangé : en solides comme en liquides, elle avait voulu « le meilleur ». Au dessert, elle offrit à son hôte une assiette sur laquelle, au lieu d’un fruit, se trouvait une petite boîte en bois de rose.

— Monsieur Hubert, dit-elle, nous n’avons pas oublié, ma fille et moi, ce que nous devons à monsieur votre oncle, et nous ne sommes pas disposées à l’oublier. Ce que nous sommes aujourd’hui, c’est à lui que nous le devons. Nous vous prions d’accepter ce souvenir de notre reconnaissance.

Il ouvrit la boîte, elle contenait une belle montre et sa chaîne.

Il voulut refuser, mais comme il parlait en regardant les deux femmes, il s’arrêta aux premiers mots : madame Thomé avait le rouge sur la figure, et sa fille les larmes aux yeux. Ne les blesserait-il pas profondément en repoussant ce cadeau ?

— Mon oncle saura… voulut-il dire.

— Pourquoi ? interrompit Héloïse.

On vint dire que l’omnibus allait partir, elles voulurent le mettre en voiture.

— Adieu, monsieur Hubert.

— Au revoir.

Il lui sembla que la voix de la jeune fille était étranglée en prononçant son adieu ; mais, deux secondes après que la voiture eut commencé à rouler, il n’y pensa plus. Que lui importait Hannebault ? il allait à Paris.

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