En lisant cet entrefilet, le baron Friardel se sentit menacé sur un terrain qu’il avait cru jusqu’à ce jour solide et inattaquable, et tout de suite il pensa à consulter l’abbé Fichon.
— Le coup part d’une main cléricale, se dit-il ; seule, une main cléricale saura le parer.
— Il n’y a pas à vous inquiéter outre mesure de cette petite manœuvre, dit le vicaire général, notre clergé ne sera pas dupe de cet accès de piété qui prend M. La Motte-Blériot comme une fièvre. D’ailleurs, je crois pouvoir vous assurer que le concours de notre clergé vous est acquis.
— Vous croyez, mais demain n’est à personne.
— Sans doute et j’admets que votre prudence normande ne se fie qu’à ce qu’elle tient. Cependant, si vous considérez les conditions dans lesquelles se présente votre élection, vous devez, il me semble, n’avoir aucune crainte de notre côté. Monseigneur est désolé de l’opposition qui vous est faite. Par son origine il se trouve obligé d’accueillir le candidat que son gouvernement lui envoie, et je ne serais pas surpris qu’il votât pour lui. Mais ce sera tout ; il n’osera pas aller plus loin ; si dans son cabinet, au coin de la cheminée, il recommande M. La Motte-Blériot, il n’interviendra ni ouvertement ni officiellement ; tandis que moi je pourrai le faire et le ferai : vous êtes le candidat de l’église, vous représentez nos idées, nos principes, nos droits, cela sera affirmé.
— Mais la manœuvre religieuse de mon adversaire ?
— Je conviens qu’il serait imprudent de la négliger ; aussi je vous engage à aller consulter l’abbé Guillemittes ; les reliques de M. La Motte-Blériot sont offertes à l’église de Rougemare ; or il y a entre le curé de Rougemare et le doyen d’Hannebault une rivalité qui fera de celui-ci le partisan le plus solide, le conseil le plus utile que vous puissiez souhaiter. Écoutez-le et laissez-vous guider par lui ; c’est un homme qui réussit tout ce qu’il entreprend : s’il se met de votre côté contre le curé de Rougemare et son donateur, je les plains tous deux. Bien entendu, cela pourra vous coûter une statue ou un rétable ; aussi voyez si vous êtes disposé à ce sacrifice.
Disposé ? non, assurément. Le baron Friardel n’était, ni par habitude ni par principes, disposé à aucun sacrifice d’argent, mais il se résignait à ceux qu’il croyait productifs. C’était là le cas. Il avait fait un coûteux cadeau à l’église d’Hannebault ; en rappelant adroitement ce premier cadeau il pourrait, sous doute, rogner quelque chose sur le second.
— M. le baron, dit l’abbé Guillemittes après avoir attentivement écouté l’exposé de l’affaire, je ne comprends qu’une manière de lutter contre un adversaire habile : il a fait une chose qui est bien, faites-en une qui soit mieux.
— Vous me conseillez donc d’imiter M. La Motte-Blériot ?
— Il a offert des reliques à l’église de Rougemare ; à votre place, j’en offrirais à celle de Cinglais ou de toute autre paroisse.
— Mais je ne suis pas dans la même condition que M. La Motte-Blériot ; je suis connu dans notre pays, mes principes religieux et ma foi y sont, je l’espère, appréciés.
— Assurément, et mon église est là pour porter hautement témoignage de cette foi et de cette charité. Mais l’offrande généreuse que vous avez faite à l’église d’Hannebault date de plusieurs années, et le souvenir en est effacé, dans l’esprit du public, s’il ne l’est pas dans le cœur de ceux qui l’ont reçue ; tandis que celle faite par M. La Motte-Blériot à l’église de Rougemare date d’hier, ou plus justement datera de demain, c’est-à-dire du moment de l’élection ; c’est donc elle qui frappera les oreilles, alors que le bruit de la votre sera pour ainsi dire éteint : la foule est oublieuse ; pour conserver sa faveur il faut travailler sans cesse et ne pas s’en rapporter au passé.
— Si je donne des reliques à l’église de Cinglais, il me semble qu’on pourra m’accuser d’avoir fait une spéculation. Des reliques provoquent des pèlerinages et amènent des voyageurs dans un pays ; les deux auberges de Cinglais et trois cabarets sur cinq m’appartiennent.
— J’ai parlé de Cinglais, comme j’aurais parlé d’un autre pays ; j’ai parlé de reliques comme j’aurais parlé d’un autre don, s’empressa de répliquer l’abbé Guillemittes qui n’était pas homme à laisser se refermer une porte qui s’entrouvrait devant lui ; ce que vous voulez, n’est-ce pas, c’est que cette réplique domine le tapage qu’il veut faire ; Cinglais serait bon pour cela, mais si vous trouvez une église plus en vue, plus célèbre, cela sera mieux encore.
— Cette église n’est pas difficile à découvrir, elle frappe les yeux de tous.
— Où donc la voyez-vous ?
— Devant nous ; sa croix dorée nous illumine de ses rayonnements ; c’est la vôtre, mon cher doyen ; voulez-vous accepter mon offrande ?
— Accepter, accepter, dit l’abbé Guillemittes en souriant ; n’allez-vous pas bien vite, Monsieur le baron, et n’êtes-vous pas un peu comme le chasseur qui propose la peau de l’ours qu’il tuera demain ?
— Puisque M. La Motte-Blériot a pu offrir des reliques à l’église de Rougemare, moi, baron Friardel, je peux bien en offrir à l’église d’Hannebault. Il est vrai que je n’ai aucune idée des moyens à employer pour se procurer ces reliques ; mais il me semble que cela ne doit pas être impossible.
— Impossible, non ; difficile jusqu’à un certain point : il faut pour cela s’adresser à Son Ém. le cardinal-vicaire ou à monseigneur le sacristain du Pape, ou enfin au Saint-Père lui-même.
— Et cela coûte ? demanda Friardel qui ne pouvait jamais oublier son économie.
— Les reliques ne se vendent pas : vous iriez vous présenter les mains pleines d’argent, on ne le recevrait pas, et vous n’obtiendriez rien. Mais si vous avez rendu des services signalés à notre sainte religion, si vous êtes un haut personnage, on pourra vous donner des reliques. Le plus souvent ces reliques seront des fragments d’os de saints martyrs. Il y a au Vicariat et au Vatican des armoires pleines d’ossements, recueillis dans les catacombes de Saint-Calixte sur la voie Appienne ; ces ossements sont baptisés de noms chrétiens des temps primitifs, quand la pierre placée devant le compartiment des chambres sépulcrales où ils ont été trouvés ne porte pas d’inscription ; si ce compartiment est marqué d’une petite fiole de verre, c’est qu’il renferme des restes de martyrs. Le Pape seul donne des corps entiers, et il ne le fait que pour des églises ou des corporations religieuses.
— Nous sommes une église.
— Hannebault est une église ; mais vous n’en êtes point le curé.
— Alors nous nous contenterons d’un fragment de reliques, que nous obtiendrons du cardinal-vicaire ou du sacristain du Pape.
— C’est là précisément que se présente une des difficultés dont je vous parlais tout à l’heure : l’église de Rougemare peut très bien recevoir un fragment de reliques dans un reliquaire plus ou moins artistique, c’est beaucoup pour elle ; l’église d’Hannebault, par son architecture, et aussi par son importance, est condamnée à une plus grande exigence.
— Je comprends qu’il vous faille un reliquaire dans le style de l’église.
— L’exigence ne porte pas seulement sur le reliquaire ou la châsse, elle porte encore sur les reliques elles-mêmes. Ainsi, bien souvent j’ai pensé à enrichir notre église de saintes reliques, car je crois qu’elles contribuent à entretenir et à aviver la foi ; j’en ai toujours été empêché par cette raison que je voulais un corps entier, et que je ne croyais point avoir mérité cette précieuse offrande.
Il y eut un moment de silence : le baron Friardel se voyait engagé dans un chemin qui pouvait le conduire plus loin qu’il n’aurait voulu : un corps entier, une châsse dans le style de l’église, cela menaçait de l’entraîner dans des dépenses dont il ne voulait pas se charger.
— Si vous tenez absolument, continua l’abbé Guillemittes, à offrir des reliques à notre contrée, ce qui serait faire œuvre pie, je veux me mettre à votre disposition et m’employer pour vous dans la mesure de ce que je peux ; il y a quelques années, je n’osais demander un corps saint, mais aujourd’hui peut-être je le pourrais faire avec plus de chance de succès ; notre église est en bonne voie d’achèvement, et notre Saint-Père le Pape me jugera peut-être digne d’être récompensé de mes faibles efforts.
— Pardon, mais si vous obtenez personnellement des reliques de Rome, je ne vois pas en quoi cela pourra battre en brèche M. La Motte-Blériot.
— Aussi, n’est-ce pas ma personne qui devrait paraître, mais la vôtre ; je ferais la demande, et le don vous serait accordé. D’ailleurs, il y aurait deux choses distinctes dans ce don : les saintes reliques et la châsse qui les renfermerait. Si je peux obtenir l’une, je ne pourrais pas, en ce moment au moins, payer l’autre.
— Comment payer ? Ne me disiez-vous pas que les reliques ne se vendent point ?
— Les reliques, oui ; on ne fait pas à Rome commerce de choses saintes, cela est de notoriété publique ; mais la châsse ? Comment voulez-vous que notre Saint-Père, injustement spolié, nous offre une châsse de prix quand il a besoin, au contraire, de la générosité des fidèles ? Et puis vous savez bien qu’à Rome, les questions d’argent, pour n’avoir point la brutalité qu’on rencontre ailleurs dans les affaires temporelles, ont eu et ont toujours une certaine importance ; rappelez-vous ce trait de l’histoire de Pologne, quand les Polonais, épuisés d’hommes et d’argent dans leur guerre contre les infidèles, voulurent faire canoniser Hedwige, femme de Wladislas, qu’ils avaient nommée la sainte, à cause de ses vertus : sur les preuves écrites, la cour de Rome reconnut la justesse de cette demande ; mais avant d’y répondre elle posa de certaines conditions qui portaient sur des droits de chancellerie que les Polonais se trouvèrent trop pauvres pour acquitter : – « Point d’argent, point de sainte, » dit le pape Nicolas V. Aujourd’hui point d’argent point de châsse, point de châsse point de reliques.
— Alors je reviens à la question que je vous posais : on ne paye pas les reliques, c’est entendu, mais combien coûte la chasse ? Si elle n’est pas d’un prix trop élevé, je serai heureux de vous l’offrir ; si, au contraire elle dépasse la somme dont je puis disposer, je ne lutterai pas sur ce terrain avec M. La Motte-Blériot ; je ne suis pas un financier.
— Votre fortune est connue.
— Mal connue, Monsieur le doyen ; je viens d’être condamné à payer au fils de mon malheureux beau-frère une somme de deux cent mille francs ; l’année est mauvaise, les fermiers ne paient pas : et puis la vie à Paris, pendant la session du Corps législatif, coûte fort cher ; sans doute pour un député qui n’est point indépendant, il y a de bonnes affaires, mais je suis indépendant ; je donne mon temps à mes électeurs et je ne peux leur donner des châsses que si le prix en est modéré.
— Il ne s’agit pas d’une châsse comme celle que Bonard construisit pour Sainte-Geneviève et à laquelle il employa 7 marcs d’or et 193 marcs d’argent ; il ne s’agit point davantage d’une châsse ornée de pierreries ; si, plus tard, la piété des fidèles nous offre des pierres précieuses, nous saurons les employer comme ornement ; mais ce qui importe pour le moment c’est un coffre pour enfermer les reliques, une boîte, selon l’étymologie.
— Parfaitement, une boîte, c’est cela même, dit Friardel reprenant espoir.
— Oui, mais une boîte dans le style de l’église.
— Assurément.
— Vitrée, afin de laisser apercevoir le corps du saint.
— Vitrée, dit Friardel qui calcula que le verre n’était pas cher.
— Enfin, comprise de telle sorte que plus tard on puisse l’enrichir de tous les ornements qui nous arriveront.
— Oh ! plus tard, tout ce que vous voudrez ; pour le moment ce que je vous demande, c’est que vous sachiez la somme à payer immédiatement, et, je vous le répète, si elle n’est pas trop lourde, les reliques sont à vous.
L’abbé Guillemittes connaissait l’économie de Friardel et il savait que le baron, malgré son désir de l’emporter sur M. La Motte-Blériot, était homme à renoncer aux reliques si elles devaient l’entraîner dans une trop grande dépense : ayant donc pesé, d’un côté, son désir d’être député, et de l’autre son amour de l’argent, il lui fixa une somme que le baron accepta.
— C’était cher, terriblement cher, mais enfin il était heureux de donner cette preuve palpable du zèle de ses convictions.
Alors, à côté de l’Écho de Condé, soutenant la candidature de La Motte-Blériot, l’Étoile de la Vallée, qui soutenait la candidature Friardel, annonça que notre Saint-Père, pour récompenser M. le baron Friardel, maire de Cinglais, conseiller général, député au Corps législatif, des nombreux services qu’il avait rendus à la religion, lui accordait des saintes reliques que celui-ci offrait à l’église d’Hannebault.
Puis, huit jours après, il publia un nouvel article sur ce sujet pour préciser le don du baron Friardel : ces reliques étaient celles de sainte Rutilie, retrouvées dans les catacombes. Le feuilleton racontait la légende de sainte Rutilie, fille d’une grande famille romaine, convertie en secret au christianisme, dénoncée par son mari païen, et martyrisée par Dioclétien. Il y avait des scènes entre la femme et le mari qui tiraient les larmes. Par malheur, le journaliste, qui était un poète parisien exporté en province pour le travail des élections, n’avait mis aucun amour dans son œuvre. Habitué à ne parler que de Zeus, de Vénus, d’Akhilleus, d’Hektôr, il avait trouvé profondément ennuyeux de s’occuper d’une martyre chrétienne, et, toutes les fois que la note trop courte qu’on lui avait donnée pour le guider avait fait défaut, il s’était lancé dans la fantaisie. Puis, quand il avait craint de s’égarer et d’aller trop loin, il s’était rattrapé à Polyeucte.
Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée,
Je suis chrétienne enfin…
Et de Rome passant à Hannebault, il avait terminé par cette citation :
Nous autres, bénissons notre heureuse aventure,
Allons à nos martyrs donner la sépulture,
Baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu,
Et faire retentir partout le nom de Dieu.
Cette fin n’avait point satisfait le baron Friardel, qui avait dit sèchement que, dans ces circonstances, le nom qu’il importait de « faire retentir partout » était le sien, Friardel ; et que c’était pour cela, pour cela seul, qu’il payait un tirage supplémentaire à l’Étoile de la Vallée.
Ce feuilleton, qui n’avait point contenté celui pour qui il était fait, avait fortement inquiété celui contre lequel il était dirigé. M. La Motte Blériot avait envoyé Liénard à Condé, et dans tous les numéros de l’Écho, celui-ci avait pris la défense des saintes reliques de Rougemare. Il n’avait plus été question de politique que d’une façon incidente ; la question des reliques avait dominé la politique : nommons La Motte-Blériot qui a donné les reliques de Rougemare, disait l’Écho ; nommons Friardel qui a fait venir sainte Rutilie de Rome pour bénir notre contrée, répliquait l’Étoile ; l’Ordre, le Prince, la Dynastie elle-même n’occupaient plus qu’un rang secondaire.
Mais chaque jour La Motte-Blériot, qui avait pris les devants, perdait du terrain : les reliques de Rougemare, c’était vague, cela ne frappait pas les imaginations comme sainte Rutilie, personne réelle méchamment mise à mort par son cruel mari. – Tu m’en ferais bien autant que M. Rutilie, disaient les paysannes à leurs maris. – Si ça arrivait, répliquaient les maris, on ne t’en ferait pas autant qu’à sainte Rutilie, tu ne serais jamais reconnue comme sainte.
L’arrivée des reliques acheva de tourner les opinions du côté Friardel ; l’Étoile raconta qu’il avait fallu une voiture à trois chevaux pour transporter la caisse immense qui renfermait sainte Rutilie, tandis qu’une charrette à un cheval avait suffi pour emporter les reliques de Rougemare, et encore n’avait-elle pas toute sa charge. Liénard, mis au pied du mur, avait répliqué qu’il ne répondrait pas à des arguments « de la force de trois chevaux ». Mais ce mot n’avait fait rire que les incrédules qui, depuis le commencement de la polémique, s’en donnaient à cœur joie ; quant aux paysans, ils avaient parfaitement compris que trois chevaux valaient mieux qu’un seul cheval.
Enfin sonna l’heure solennelle de la translation des saintes reliques, huit jours avant l’ouverture du scrutin. Dans les deux églises d’Hannebault et de Rougemare, on voulut donner à cette pieuse cérémonie toute la pompe possible. Le clergé de la contrée s’était partagé en deux camps, mais celui d’Hannebault était de beaucoup le plus nombreux : le vent du succès soufflait sur Hannebault.
À laquelle des deux cérémonies assisterait Monseigneur ? avait été la question qui pendant longtemps avait excité la curiosité du monde religieux. – Son origine l’oblige à soutenir La Motte-Blériot, disaient les uns. – S’il doit quelque chose au gouvernement, ne doit-il rien au Saint-Siège ? répliquaient les autres ; il ira à Hannebault, il ira à Rougemare, il ira aux deux !
En réalité, il n’alla ni à l’une, ni à l’autre ; car, navré du tapage scandaleux qui se faisait autour de ces saintes reliques, partagé entre Rome et Paris, également indifférent à la piété de La Motte-Blériot et à celle de Friardel qu’il ne croyait pas sincères, il en vint, dans son tourment et son chagrin, à se donner une véritable attaque de goutte, qui le cloua dans sa chambre. Ce fut donc M. l’abbé Fichon qui présida à la cérémonie d’Hannebault le lundi, et M. de Sintis, le deuxième vicaire général, qui présida à celle de Rougemare, le mardi, de telle sorte que les deux vicaires généraux purent parler librement en faveur de leur candidat.
À Rougemare un incident marqua la cérémonie. Quand les fidèles furent admis à contempler les saints ossements, enfermés dans le reliquaire, un homme d’une paroisse voisine poussa un grand cri : à la suite d’une chute qu’il avait faite en ébranchant un arbre, il portait sa tête couchée sur l’épaule, il la releva et la remua. La foule fut frappée d’étonnement, et les histoires les plus étonnantes, commencèrent à circuler dans le pays.
À Hannebault, il ne se passa rien de pareil, et les seuls cris qui furent poussés furent des cris d’admiration quand, dans une châsse en forme de chapelle, on aperçut sainte Rutilie, de grandeur naturelle, couchée sur un matelas de satin : le corps modelé en cire, était vêtu d’une longue tunique blanche, et sa figure rose encadrée de cheveux noirs avait une expression de ravissement ; à côté d’elle, dans sa main, était la palme des martyrs.
L’abbé Guillemittes avait désiré que mademoiselle Pinto-Soulas assistât à cette cérémonie, mais, malade en ce moment de douleurs qui l’avaient presque entièrement paralysée d’un côté, elle n’avait pu se rendre à ce désir.
— C’est un grand malheur, avait dit l’abbé Colombe, car bien certainement l’exaltation de la joie lui eût été salutaire : ainsi moi, je ne suis plus le même pauvre homme, je me souviens de ce que je dis.
Si les reliques ont pour effet de raviver la dévotion chez les dévots, elles ont un effet contraire chez les incrédules, à qui elles offrent un inépuisable sujet de plaisanteries. Dans la foule qui chaque jour se rendait en pèlerinage aux reliques de Rougemare et à celles de sainte Rutilie, il n’y avait pas que des âmes pieuses, il y avait aussi des curieux et des mauvais plaisants. De ce nombre se trouva le médecin Chaudun. Quand le baron Friardel fut nommé député avec une majorité écrasante, M. Chaudun déclara qu’il voulait savoir quelle part les reliques pouvaient avoir dans la défaite de La Motte-Blériot et le triomphe de Friardel.
— Au point de vue médical, disait-il en riant, il est intéressant de savoir quels sont les meilleurs os pour faire des reliques ; ceux du tronc ont-ils plus de vertus que ceux des membres, ceux à moelle valent-ils mieux que ceux à jus ?
Il fit donc cet examen comparé et alors il déclara ne rien comprendre à l’échec de La Motte-Blériot.
— Les reliques de sainte Rutilie, autant que j’ai pu en juger dans ce corps de cire, dit-il sont composées d’os humains ; tandis que quelques-uns des os enfermés dans le reliquaire de Rougemare sont des os de volatile. Oui, madame, de simple volatile ; des cuisses de poulet. Je ne suis pas homme à me tromper là-dessus. Or, comme je ne suis pas homme non plus à douter de l’authenticité de ces reliques, scellées d’ailleurs du sceau apostolique, je me demande comment les reliques de la Colombe céleste n’ont pas plus de vertu que celles d’une sainte. Le Saint-Esprit battu par sainte Rutilie, c’est trop fort, et dans une affaire d’élection !
Ce mot dit en l’air, par un voltairien, devait avoir plus tard, répété et colporté, une importance considérable.