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Un miracle, chapitre 15

Hector Malot

On touchait au moment des élections générales, et c’était, dans la circonscription électorale de Condé, un sujet de préoccupation et de soucis pour bien des gens.

Le baron Friardel, le député en exercice, qui avait été jusqu’à ce jour le candidat agréable du gouvernement sans être ostensiblement son candidat officiel, se trouvait devenu candidat désagréable. Dans le monde administratif on ne disait point, il est vrai : « Si le baron Friardel est réélu, c’en est fait de la France et de la dynastie » ; mais quand on parlait de lui, c’était avec embarras et réticence, comme si on en savait long sur son compte.

— Ah çà, qu’a donc fait notre député ? disaient les maires en sortant de chez le sous-préfet.

Et les malins prenaient un air entendu, tandis que les naïfs déclaraient n’y rien comprendre.

— Peut-être qu’il est légitimiste.

— Peut-être qu’il est orléaniste.

— Il est ce qu’il était quand nous l’avons nommé.

— Eh bien, alors ?

— Avez-vous ou n’avez-vous pas confiance dans le gouvernement ? tout est là ; ce n’est pas pour monsieur celui-ci ou monsieur celui-là qu’on vote, c’est pour le gouvernement ; si le gouvernement ne veut plus du baron Friardel, nous ne pouvons pas le soutenir.

— C’est évident.

— Mais n’en veut-il plus ?

— Ah ! Voilà.

— Il en veut toujours.

— Il n’en veut plus.

— Que monsieur le sous-préfet s’explique.

Et ces malheureux maires suaient d’inquiétude quand ils recevaient la visite du baron Friardel. Il était encore le député du gouvernement, mais demain il ne le serait peut-être plus. Comment manœuvrer au milieu de ces incertitudes ? M. Maridor notamment en perdait la tête.

— Soyons diplomate, se disait-il.

Mais il ne suffit pas de vouloir être diplomate pour le devenir du jour au lendemain, au moins dans les choses de la vie et sans titre officiel ; car les grâces d’État, qui du soir au matin font d’un général ou d’un avocat un ambassadeur, ne s’étendent point aux simples maires ; d’ailleurs, si ces grâces peuvent donner le titre de diplomate ; elles ne donnent point la science de la diplomatie ; et c’était cette science que M. Maridor désirait.

Prendre un air froid et poli en même temps, parler sans rien dire et comprendre ce qu’on ne vous dit pas, que n’eût-il donné pour se trouver doué tout à coup de ces qualités ! Et il y a des gens qui se figurent qu’il n’y a rien de plus facile que d’être maire.

Au moins si le baron Friardel s’expliquait ! Mais il en était de lui comme de M. le sous-préfet, on n’en pouvait rien tirer de précis. Était-il ou n’était-il pas l’homme du gouvernement ? Mystère. Pourquoi ne le serait-il plus ? Pourquoi le serait-il encore ? C’était à jeter sa langue aux chiens.

En fait, la question était embrouillée, pour des têtes plus fortes que celle du maire d’Hannebault.

M. Friardel avait été nommé une première fois député de la circonscription de Condé-le-Châtel avec l’appui du clergé et la neutralité de l’administration. Cette nomination presque libre, alors que tant d’autres étaient dues au zèle des gardes champêtres, des gendarmes, des instituteurs, des maires, des cabaretiers et de l’armée des fonctionnaires, lui avait donné une sorte d’indépendance. Il pouvait ne pas regarder les ministres pendant les séances, prêt à obéir à leur moindre signe. En habile homme qu’il était, il n’avait point abusé de cette indépendance. Toutes les fois que le gouvernement avait eu besoin de son vote, il l’avait donné de bonne grâce. Seulement, ce vote n’était point acquis d’avance, il fallait le demander ; alors, donnant, donnant. Personne comme lui ne savait se rendre aux bonnes raisons.

— Ce matin encore j’étais hésitant sur la question, mais Votre Excellence m’a convaincu.

Et il retenait l’Excellence une minute pour lui rappeler, que quelques jours auparavant il avait demandé une faveur à l’obtention de laquelle il tenait beaucoup.

Ce n’était pas lui qui menaçait la dynastie impériale, ou qui montait à la tribune pour taquiner les ministres et blâmer l’administration. Il laissait cela aux ambitieux et aux imprudents, il n’était qu’indépendant, mais il l’était bien.

De pareils hommes ne sont pas les ennemis d’un gouvernement et une administration prudente s’en contente volontiers ; nombreux ils seraient gênants, mais s’ils ne sont que quelques-uns ils rendent des services ; on les propose en exemple. – On nous accuse de ne vouloir que des commis ou des complaisants, voyez le baron Friardel ; n’est-il pas assez indépendant ? S’il vote pour nous, c’est que nous avons dix fois raison.

Dans ces conditions, le baron Friardel devait se croire le député à vie de Condé-le-Châtel, et il l’eût été, en effet, si une nouvelle ligne de chemin de fer n’avait dû traverser une partie de la circonscription. Or, l’inventeur de cette ligne, dont le besoin ne se faisait pas sentir, était un financier parisien qui voulait être député, La Motte-Blériot, bien connu dans le monde des affaires.

— Faites-vous nommer dans votre département, lui avait dit le ministre, nous vous appuierons.

— Je suis trop connu dans mon pays ; personne ne voterait pour moi ; à Condé j’ai le prestige de mon chemin de fer.

Comme on ne pouvait rien refuser à M. La Motte-Blériot, il avait été convenu qu’il se présenterait à Condé ; mais le gouvernement, de peur d’un échec qui était possible avec un adversaire tel que Friardel, ne s’engageait pas à l’appuyer ostensiblement. À lui de préparer son succès ; à la dernière heure seulement l’évêque, le préfet, les procureurs impériaux, le commandant de la gendarmerie, l’ingénieur des ponts et chaussées, l’ingénieur des mines, le receveur général, les directeurs des contributions directes et indirectes, le directeur de l’enregistrement, le directeur des postes, l’inspecteur des télégraphes, l’inspecteur des écoles primaires auraient à intervenir et à dire tout bas, de la bouche à l’oreille, le nom du préféré de l’administration. Jusqu’à ce jour on devrait se contenter de combattre Friardel en dessous, de telle sorte que s’il ne triomphait pas, on dirait que l’élection de M. La Motte-Blériot était une nouvelle confirmation de la confiance des campagnes, qui n’avaient pas voulu de l’indépendance séditieuse du baron Friardel.

Une des premières visites de M. La Motte-Blériot dans sa tournée électorale fut pour l’abbé Guillemittes, et afin de ne pas se faire « coller » sur l’architecture par le doyen d’Hannebault, il amena avec lui le journaliste Liénard, qui rédigeait son journal financier. Liénard avait pour mission de donner le ton, et M. La Motte-Blériot, une fois qu’il était averti, achevait les phrases de son cornac.

— Quelle admirable église du treizième siècle ! dit Liénard après avoir visité l’œuvre du doyen.

— Ah c’était le bon siècle, acheva M. La Motte-Blériot.

— Celui de l’élégance dans l’exécution et de la foi dans l’idée, dit le journaliste.

— La foi ! continua le banquier, c’est ce que je dis toujours, le salut est là.

— C’est le port, dit Liénard, qui ne croyait même pas en lui.

— L’arche sainte ! s’écria le financier.

— Vous êtes religieux ? interrompit l’abbé Guillemittes.

— Comment donc ! religieux ! répliqua le candidat ; pour moi personnellement je n’ai pas le temps, hélas ! emporté par les affaires, de consacrer à la religion tous les instants que je voudrais, mais je fais élever mon fils chez les jésuites ; par là, M. le doyen, vous pouvez juger de mes principes.

Disant cela, il s’approcha du tronc sur lequel on lisait : « Pour les travaux de l’église », et il glissa une liasse de billets de banque pliés en deux ; puis, comme s’il était désolé de la modicité de son offrande, il fouilla dans son gilet, dans son pantalon et versa dans le tronc tout ce qu’il put réunir de louis et de pièces de monnaie.

— C’est ce qui s’appelle vider ses poches, dit le journaliste chargé de fournir les mots de la situation.

— Et quelle meilleure occasion ! dit le financier ; mais pour une œuvre de cette importance les dons de simples particuliers ne sont rien, c’est l’appui de l’État qu’il lui faut ; aussi je veux, si les électeurs me choisissent pour représenter la circonscription de Condé, que l’église d’Hannebault soit inscrite la première sur la liste du ministère des beaux-arts. Chaque année il vous faut des tableaux, des statues.

— Comme électeur, dit l’abbé Guillemittes, je n’ose prendre un engagement, car je ne sais quel sera le candidat de monseigneur.

— Voilà qui est parlé ! s’écria M. La Motte-Blériot, qui se croyait sûr d’avoir l’appui de Mgr. Hyacinthe ; si tout le monde était dans ces idées, le repos de la France serait assuré. Quoi de plus simple et de plus logique ? l’empereur désigne aux électeurs un candidat qui mérite sa confiance, et les électeurs ratifient le choix de l’empereur ; par ce moyen, le gouvernement se soumet périodiquement au jugement de la nation, sans risquer son existence même.

— L’ordre est à jamais établi, dit le journaliste.

— L’ère des révolutions est fermée, acheva le banquier.

En quittant l’abbé Guillemittes, M. La Motte-Blériot se rendit chez Prétavoine, au grand contentement de Liénard, dont le rôle fatigant allait être interrompu pour quelques instants ; entre banquiers on parlerait la langue des affaires ; il n’aurait rien à dire.

Ces prévisions se réalisèrent ; le banquier parisien et le banquier provincial s’expliquèrent, sans qu’il fût besoin d’un trucheman.

— Vous avez vu notre curé ? demanda madame Prétavoine.

— Assurément, ma première visite dans le pays a été pour lui. Je l’ai traité avec cérémonie, pensant que vous me pardonneriez, si j’agissais avec vous en confrère, en ami. Au reste, je suis très satisfait de son accueil.

— Il vous a promis sa voix et son influence ?

— Il ne m’a rien promis formellement ; mais il réglera sa conduite sur celle de Monseigneur, et Mgr. Hyacinthe sera pour le vrai candidat du gouvernement.

— L’influence de Monseigneur n’est pas toute puissante dans le diocèse ; à côté de la sienne et peut-être au-dessus règne celle de M. l’abbé Fichon, et vous devez savoir que M. le vicaire général sera pour M. le baron Friardel. Déjà il vous combat : on dit tout bas que vous n’offrez aucune garantie à nos opinions religieuses ; ce sera une arme puissante contre vous.

— Mon fils est chez les jésuites.

— Cela n’est pas suffisant et cette tactique est bien démodée ; comment voulez-vous convaincre un paysan en lui expliquant que vous faites élever votre fils par les révérends pères ? Pour lui vous êtes un homme d’argent ; cette accusation ne sera que trop commode à exploiter, et elle aura du poids non seulement auprès des paysans, mais encore auprès de bien des prêtres.

— Les marchands du Temple, dit Liénard, pour ne pas s’endormir.

— Précisément. Que pourront répondre vos partisans ?

— Que je dote le pays d’un chemin de fer.

— Cela est bon pour les intérêts, mais pour les idées ? M. le baron Friardel est connu comme un homme qui pratique ; il y a dans le diocèse des témoignages de sa foi ; tous les prêtres savent qu’il a donné une verrière à l’église d’Hannebault.

— Friardel est un farceur ; s’il pratique ici, il se rattrape à Paris.

— Son nom est écrit sur la verrière de notre église. Qu’avez-vous à opposer à cela ? Je ne parle que pour les gens religieux, et ils sont nombreux dans notre diocèse.

— Je peux donner une verrière aussi ; s’il ne faut que cela…

— Il serait vraiment trop beau à vous de faire un cadeau à notre curé qui, j’en ai la certitude, sera contre vous.

— Parce que ?

— Parce que Monseigneur sera pour ; cet antagonisme tient à des raisons particulières trop longues pour être expliquées ici.

— Cependant il faut que je fasse quelque chose.

— Assurément, dit Liénard en intervenant ; madame me paraît expliquer très finement la situation du pays, la position respective des deux adversaires et l’attitude que vous devez prendre. J’ai déjà vu un cas analogue au vôtre, il y a quelques années en Bretagne. Trois jours avant l’élection, le candidat orléaniste fait une distribution de chapelets bénits par le Saint-Père. Le candidat légitimiste se croit perdu, mais une dame vient à son aide ; elle réunit ses amies et toutes les âmes pieuses de la ville ; on travaille jour et nuit et l’on peut, la veille de l’élection, faire une distribution de scapulaires qui enfonce celle des chapelets. Il vous faudrait quelque chose dans ce genre.

— C’est cela même, dit madame Prétavoine qui avait été fâchée du mot « enfonce » appliqué à des choses aussi saintes que des scapulaires, mais qui, d’un autre côté, avait été flattée du compliment adressé à sa finesse.

— Conseillez-moi, dit le banquier.

— Ce qu’il faut, c’est un acte de votre part qui parle aux yeux et aux oreilles de tous, sans contestation possible. Par exemple, si vous aviez des relations à Rome qui vous permissent d’obtenir de saintes reliques, vous pourriez offrir ces reliques à une église du diocèse, et ce serait là, il me semble, un acte de foi réunissant toutes les conditions. Les journaux pourraient, pendant plusieurs mois, s’occuper chaque jour de ce don ; vous seriez assurément attaqué par les feuilles de la révolution, et les polémiques qui s’engageraient à ce sujet vous serviraient admirablement.

— Voilà une idée ! dit Liénard.

— Si je ne donne pas une verrière à l’église d’Hannebault, pourquoi lui donner des reliques ?

— Et qui parle de l’église d’Hannebault ? interrompit madame Prétavoine : croyez-vous que je cherche en ce moment l’intérêt de mon église ? Nullement. Je trouve même que ces saintes reliques dans notre église luxueuse ne seraient pas bien à leur place, et j’aimerais mieux une bonne église de village. Celle de Rougemare, par exemple. À ce choix fait par vous, je verrais plusieurs avantages : le petit clergé du diocèse vous serait reconnaissant d’avoir porté votre offrande à une modeste église au lieu de l’adresser à une cathédrale ; et, d’un autre côté, vous vous feriez de M. le curé de Rougemare un partisan, ce qui n’est pas à dédaigner, car pour l’habileté, la volonté et les ressources de l’esprit, c’est le seul prêtre que je sache digne de lutter contre l’abbé Guillemittes, qui, je vous le répète, sera contre vous.

— Vous avez vidé vos poches trop tôt, dit Liénard.

— Heureusement j’ai gardé celle de l’habit, répliqua le financier en frappant sur son portefeuille.

— Le doyen a fait une levée sur votre bourse ? dit Prétavoine qui jusqu’à ce moment avait laissé parler sa femme.

— Il l’a levée entière.

— Et il votera contre vous.

— Allons, j’adopte la proposition de madame, et je promets de saintes reliques à l’église de Rougemare.

— Voilà une maîtresse femme, dit Liénard en sortant de chez le banquier.

— Elle est la tête de la maison ; j’ai eu affaire à elle plusieurs fois et elle a toujours trouvé moyen de tourner les choses à son avantage. Aujourd’hui elle me rend cela en suggérant son idée de reliques.

— C’est une bonne idée.

— Je ne dis pas non ; mais du diable si je sais comment exécuter ma promesse. J’ai des relations à Rome, cela est vrai ; seulement je ne peux pas dire : « Envoyez-moi une caisse de Reliques à Rougemare, franco en grande vitesse, » comme je dirais à un négociant de Palerme : « envoyez-moi des mandarines par le prochain paquebot. » Des reliques ! des reliques ! Qu’est-ce qu’on entend par là ? Où cela se trouve-t-il ? À qui faut-il s’adresser pour en obtenir ? En donne-t-on à ceux qui en demandent, comme on donne une marchandise ? Enfin combien cela coûte-t-il ?

— Pour cela, je peux vous renseigner.

— Vous savez comment on obtient des reliques, vous ?

— Non, mais je connais quelqu’un qui répondra à toutes vos questions et, très probablement, vous trouvera ces reliques. Vous rappelez-vous Vérard ?

— Qui a rédigé le Petit Financier, le Père de famille, la Bourse pour tous ?

— Oui.

— Je me souviens d’avoir eu affaire à lui pour des émissions ; il était d’une âpreté remarquable, et, après avoir reçu ce qui lui était attribué, il lui fallait toujours quelque chose en plus ; il emportait la plume avec laquelle il signait son reçu.

— Eh bien ! Vérard a quitté le journalisme financier pour le journalisme religieux ; il rédige aujourd’hui le Lys immaculé qui est l’organe d’une agence avec Rome, laquelle est elle-même l’annexe d’un comptoir d’objets de piété, ornements d’églises, bénitiers, médailles, chapelets, cierges, missels, photographies pieuses et politiques, portraits du comte de Chambord et de Bernadette Soubirous ; le tout est établi derrière Saint-Sulpice, rue Férou.

— Vérard ne m’a jamais paru être qu’un médiocre commerçant.

— Aussi, n’est-il pas seul directeur de cette agence ; il est associé avec un abbé qui dirige la partie commerciale ; lui s’occupe surtout du journal.

— Qu’est-ce qu’une agence avec Rome, je vous prie ?

— Je ne suis pas très fort là-dessus, mais je crois que c’est un intermédiaire pour se procurer des dispenses et pour accomplir une foule de formalités sans recourir aux évêques. Vous savez qu’en ces derniers temps Rome tend à diminuer le pouvoir de nos évêques, qu’elle traite un peu comme des préfets, par dessus la tête desquels elle est bien aise de passer. De plus, on est besoigneux à Rome et l’on fait profiter un cardinal, un camérier, un fonctionnaire quelconque, de redevances, qui, dans la marche régulière des choses, iraient aux évêques. Je crois qu’une agence établie dans ces conditions doit vous procurer vos reliques, ou, en tous cas, vous renseigner.

— Eh bien ! faites, et tenez-moi au courant ; si les prix sont raisonnables, je leur offrirai des reliques. De saintes reliques offertes par le banquier La Motte-Blériot et obtenues par l’entremise de Liénard, ancien directeur de journaux de théâtre, et Vérard, ancien journaliste financier ; ce sera assez drôle. Ne nous ferons-nous pas attaquer dans le Siècle et l’Opinion ?

— Tant mieux ; nous serons alors défendus par le Monde et l’Univers.

Aussitôt qu’il fut rentré à Paris, Liénard se rendit rue Férou et fit part de son désir d’obtenir des reliques.

— Vous ne pouvez vous adresser mieux qu’à notre agence, dit Vérard ; car nous avons précisément à Rome une succursale qui fournit le monde entier, l’Europe et l’Amérique, de saintes reliques. Pour 300 écus romains, vous pouvez avoir de saintes reliques enchâssées dans un reliquaire d’un beau travail artistique ; pour 1,000 écus, nous vous donnerons un corps saint entier dans une châsse. Voici notre prospectus et notre prix courant.

— Demain vous aurez une réponse, car vous comprenez bien, mon vieux Vérard, que je n’ai pas l’intention de m’offrir ces saintes reliques pour moi-même ; c’est pour La Motte-Blériot.

— Ah bah ! La Motte-Blériot fait collection de reliques ! Pas possible, n’est-ce pas ?

— Parole d’honneur ; seulement ces reliques doivent être données par lui à une église, à l’occasion des élections.

— Alors je comprends ; mais puisqu’il en est ainsi, nous pouvons parler dans le Lys immaculé de cette pieuse donation ; vous ferez reproduire cette note dans les journaux du département, et en échange de ce petit service, La Motte-Blériot attestera qu’il a été satisfait de notre reliquaire : cela fera bien dans nos annonces.

Liénard alla porter ces renseignements à son patron, et comme le prospectus était en italien, il lui en traduisit une partie : « Notre société, occupée uniquement de travaux religieux, est la seule qui fabrique des reliquaires dits calendriers, d’après les règles d’un art élevé : elle exécute en toute espèce de métal des crucifix qui peuvent contenir des saintes reliques et jouissent, par la beauté de leur ouvrage, du droit de propriété ; elle enveloppe de cette façon les corps des saints martyrs, peint les cadres religieux et fournit tout ce qui est capable d’inspirer la dévotion (e fornice di tutto cio che è capace a promuovere la divozione). »

— C’est inspirer le vote que je désire, interrompit le banquier.

— C’est la même chose. Maintenant que choisissez-vous ? un reliquaire de ce genre, ou bien un corps entier ? car la société possède une armoire où sa trouve un trésor inqualifiable de parcelles de corps ; avec ces parcelles on forme un corps, on y appose un nom dans la forme authentique, et on le met dans une châsse de forme antique.

— Le reliquaire me suffit.

— Alors je commande le reliquaire pour 300 écus.

Huit jours après, l’Écho de Condé reproduisait un entrefilet du Lys immaculé, annonçant aux personnes bien pensantes que M. La Motte-Blériot venait d’offrir à l’église de Rougemare des reliques saintes qui, « en même temps qu’elles affirmaient la foi du donateur, attestaient aussi son vif désir d’être utile la contrée, de toutes les manières ».

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