Dans le monde religieux et dévot du diocèse de Condé, on ne parlait que de la piété éclatante de mademoiselle Pinto-Soulas ; et ces bruits, colportés et commentés, établissaient au loin la réputation du curé d’Hannebault.
Jusque-là, on lui avait reconnu le mérite d’être un architecte de talent, un habile homme d’affaires, mais les qualités sérieuses du bon prêtre lui avaient été contestées. Pour certaines consciences sévères il était même un embarras : ces honnêtes gens rendaient à l’église d’Hannebault la justice qui lui était due, mais glissaient toujours légèrement sur le compte de son curé. Quant aux incrédules et aux malveillants, ils ne se gênaient pas pour dire que l’abbé Guillemittes ferait un excellent gérant à la tête d’une maison de commerce, que, comme commis-voyageur, il n’aurait pas son pareil, mais que ce n’était pas un prêtre, ou alors la religion n’était qu’affaire de boutique.
— Si j’avais un stock de biberons démodés, disait le médecin Chaudun, je le donnerais à notre doyen, et je suis certain qu’il trouverait moyen de m’en débarrasser avec bénéfices ; si j’avais besoin de réunir des actionnaires pour un chemin de fer de Paris à la lune, je les lui demanderais et je suis certain aussi qu’il les découvrirait ; mais, si j’avais la clef de ma conscience à donner, ce ne serait pas à lui que je la confierais.
Et il faut dire que, si cette opinion n’était point admise par tout le monde en ces termes, il y avait cependant un grand nombre de gens, et des plus droits, qui ne la contestaient point dans sa conclusion.
La conversion de mademoiselle Pinto-Soulas changea le sentiment public.
— Car c’est bien une conversion, disaient les dévots qui font de la solidarité cléricale une affaire de conscience ; mademoiselle Pinto-Soulas était à Paris livrée aux tentations d’une espèce de sorcier ; M. le curé d’Hannebault a été la chercher ; il lui a arraché les écailles qui fermaient ses yeux, il l’a ramenée à la vérité, et aujourd’hui elle est un sujet d’édification pour tous.
— Et une vache à lait pour son église, disaient les mal-pensants ; mademoiselle Pinto-Soulas est riche, avec elle les souscripteurs particuliers deviennent inutiles ; mieux vaut avoir affaire à une seule personne qu’à dix ou vingt mille, alors surtout qu’on la tient dans sa main.
— C’est de la captation, disait le notaire.
— De la possession, disait M. Chaudun.
Mais ces notes isolées se perdaient dans le concert général des louanges.
Il y avait un fait certain qui sautait aux yeux de tous : en arrivant à Hannebault, mademoiselle Pinto-Soulas ne pratiquait pas, maintenant elle pratiquait. À qui attribuer le mérite de cette conversion, si ce n’est au curé qui avait profité de ses relations pour amener ce résultat ? Habilement profité, disaient les méchants. Eh bien, après ? Depuis quand l’habileté était-elle un crime ? S’il avait agi maladroitement, de manière à ne pas réussir, mériterait-il mieux les remerciements ?
Ce qui, mieux encore que ces discussions, affirmait le succès de l’abbé Guillemittes, c’était le désappointement et la colère de ses adversaires.
— On ne parle que de la conversion de mademoiselle Pinto-Soulas, lui dit M. Fichon ; si vous pouviez la décider à faire une offrande à l’œuvre de Monseigneur, offrande que vous porteriez vous-même, ce serait de bonne guerre ; on s’occupe beaucoup à l’évêché de l’influence que vous avez su prendre sur la riche héritière.
— Mais cette influence est nulle : je suis son confesseur, voilà tout.
— Assurément, assurément ; mais on aurait préféré vous voir le confesseur d’une vachère ou d’une tréfileuse ; il n’y a qu’une demoiselle Pinto-Soulas dans le diocèse, et vous êtes son directeur. Quant à moi, mon cher doyen, je vous fais mes compliments les plus sincères. N’oubliez pas l’offrande à Monseigneur : plus elle sera grosse, mieux cela vaudra. Bien entendu, en parlant ainsi, je ne crois pas appauvrir votre église, mademoiselle Pinto-Soulas est assez riche pour donner des deux mains.
— C’est ce qu’elle fait.
Quant à l’abbé Lobligeois, il était accablé de ce triomphe, qui venait le frapper au moment même où il croyait voir éclater les mines qu’il avait si habilement disposées. Que n’avait-il écrasé son ennemi le jour où il l’avait tenu dans sa main ! Mais il avait voulu jouer avec lui comme le chat avec la souris. Il avait voulu l’humilier, il avait voulu jouir de son agonie savamment prolongée, et maintenant, l’occasion perdue ne se retrouverait sans doute jamais.
— Ce n’est pas une femme qui aurait fait cette faute, disait et répétait madame Prétavoine tournant et retournant le couteau, les femmes savent tirer d’une occasion tout ce qu’elle peut donner. J’avais cru que les prêtres étaient à moitié femmes.
Elle disait cela avec un ton de mépris qui irritait encore la blessure du curé de Rougemare, car, à ces reproches mérités, elle ne manquait pas de joindre l’éloge de l’abbé Guillemittes. On avait cru que c’était un simple bâtisseur, un maçon, quelle erreur de jugement ! c’était, au contraire, un habile homme, un esprit délié, un caractère résolu ; il ne laissait pas échapper les bonnes occasions et il trouvait moyen de sortir en vainqueur des mauvaises. C’était un coup de maître que cette direction de mademoiselle Pinto-Soulas. Avec l’appui de sa fortune, où ne pourrait-il pas atteindre ? Il serait évêque un jour sans doute. En attendant, il s’était mis au-dessus des difficultés financières de son entreprise ; il ne venait plus de billets de lui en recouvrement ; il payait comptant ou, quand il ne payait pas, il renvoyait les entrepreneurs à une date certaine, sans que ceux-ci osassent parler de billets. Madame Prétavoine mettait une telle acrimonie dans ses reproches et une telle ardeur dans ses éloges que l’abbé Lobligeois se demandait avec une certaine inquiétude si, par cet échec, son autorité sur sa pénitente n’avait pas été détruite ; en tout cas, son prestige avait été obscurci ; il n’était qu’un prêtre, il n’était plus une idole et un oracle ; M. Prétavoine prenait avec lui des airs dégagés qu’il ne se serait jamais permis autrefois, et même il osait déclarer tout haut que l’abbé Guillemittes était une forte tête financière, ce qui s’appelle une forte tête ; et il n’était pas douteux que, dans la banque, il eût fait une belle fortune par la fertilité de ses combinaisons. C’était un homme à qui l’on pouvait demander des conseils et qu’il valait mieux avoir pour ami que pour ennemi.
Si vif que fût l’effet produit sur l’abbé Lobligeois par ce succès, il y avait quelqu’un cependant qui l’avait plus vivement encore ressenti, mais dans un sens contraire. Ce quelqu’un était l’abbé Colombe.
Lui qui avait pris mademoiselle Pinto-Soulas « pour un vase de perdition », quel pauvre homme il était ! C’était une sainte, ou tout au moins, si elle ne l’était pas encore, elle le deviendrait assurément un jour, après sa mort.
Et il n’avait pas encore osé lever les yeux sur elle de peur qu’elle l’entraînât à la concupiscence. Quand il se rappelait ce souvenir, il rougissait jusqu’à la racine des cheveux, et il devint si malheureux d’avoir un jour porté ce jugement téméraire, qu’il voulut s’en accuser hautement. Il raconta donc à son curé l’histoire de la baignade, sur laquelle jusque-là personne n’avait su la vérité.
— Oui, c’est pour me mettre à l’abri de la concupiscence que j’ai été me plonger dans l’Andon : comme si une chaste personne telle que mademoiselle Pinto-Soulas, chaste et immaculée, pouvait nous induire à la tentation même à son insu : ce n’est pas une fâââme !
— Mais, malheureux ! il y avait là de quoi vous tuer.
— Mourir n’eût été rien, si je n’étais pas mort en état de péché, car mon action était coupable, bien coupable.
— Et quand on pense que c’est vous, mon chez abbé, qui êtes l’auteur de cette conversion, car c’est votre sermon qui a dessillé les yeux de mademoiselle Pinto-Soulas et l’a amenée au tribunal de la pénitence ! Je le disais encore il y a quelques jours à l’évêché : si la timidité ne rendait pas quelquefois la voix de M. l’abbé Colombe balbutiante, ce serait un grand prédicateur, il a le don des paroles touchantes, il faut penser à lui.
Le vicaire fut si ému par cet éloge que son trouble de joie, faillit le suffoquer.
— Je ne veux pas vous quitter, dit-il.
— Oh ! il n’est pas question que vous me quittiez ; vous savez bien qu’à l’évêché je n’ai pas le pouvoir de faire récompenser vos mérites.
— Même quand vous seriez évêque, je désire rester dans cette église, Janitor domus Domini.
— Mais je ne suis pas évêque.
— Vous le serez un jour, cela ne fait de doute pour personne.
Maintenant que mademoiselle Pinto-Soulas n’était plus « une fâââme » pour l’abbé Colombe, il avait quelquefois le courage de lui adresser la parole le premier, mais bien entendu sans lever les yeux sur elle. Il s’enhardit jusqu’au point de lui offrir Les serviteurs de Marie, et, quand elle lui rendit ce livre en disant qu’elle avait été touchée par sa lecture, il fut le plus heureux prêtre de la chrétienté. Ce fut aussi une grande joie pour lui de couper les livres pieux que l’abbé Guillemittes faisait venir toutes les semaines de chez Fabreguette, pour alimenter la dévotion de mademoiselle Pinto-Soulas. En coupant les pages, il les parcourait et son fonds de bonnes lectures s’en trouvait enrichi. Quelquefois même, quand il en avait le temps, il apprenait quelques vers au passage : ce fut ainsi qu’il retint les suivants, bien remarquables comme inspiration, disait-il :
Le cœur de Jésus m’a appris
Que l’amour est un grand mystère,
Soit pour le corps ou pour l’esprit.
Il faut tout souffrir ou tout taire.
Je bénis mille fois mon sort
Si l’amour me donne la mort.
Bien entendu cet amour était l’amour divin, l’autre n’étant « qu’un fumier ».
Heureux de son triomphe, l’abbé Guillemittes n’était pourtant pas sans inquiétude sur sa durée. Mademoiselle Pinto-Soulas l’effrayait, et c’était avec peur qu’il se demandait comment il pourrait nourrir toujours sa nature insatiable. Qu’arriverait-il le jour où il n’aurait plus un aliment nouveau à lui donner ?
Il n’était point le directeur sûr de soi, ferme dans sa supériorité, comme on en voit tant. Il se jugeait, il jugeait sa pénitente et savait le peu de solidité de l’état de quiétude, dans lequel elle se trouvait.
Déjà plusieurs fois il avait été obligé de changer de système de direction, et de prévenir avec adresse la lassitude qu’il voyait poindre, sans lui laisser le temps de s’accuser nettement. Après avoir commencé par lui interdire les lectures intelligentes, il avait dû les lui permettre. Après avoir employé avec elle la douceur, il avait recouru à la dureté. Après l’avoir admise plusieurs fois la semaine au confessionnal, il l’avait ajournée, refusée pendant des quinzaines. Et, par ces secousses, il avait habilement réveillé l’intérêt en elle, à l’heure où il le voyait prêt à s’éteindre.
Mais après ?
Déjà il sentait venir le moment où il serait débordé : il fallait qu’il inventât sans cesse du nouveau : le nouveau n’est pas inépuisable. Pour retarder ce moment il usait de l’artifice de diviser ses aliments en petites doses et de ne les servir qu’avec un accompagnement trompeur, mais il avait beau faire, son fonds diminuait, diminuait chaque jour et le rationnement menaçait. Ah ! la direction des femmes n’est pas chose si facile ou si agréable que bien des gens se l’imaginent, et, pour lui, celle de mademoiselle Isabelle était un travail incessant. Ce qu’on lui donnait, elle le recevait, mais elle n’en gardait rien : son esprit était un sable altéré qui laissait passer l’eau qu’on versait incessamment dessus. Encore, disait-elle. – Encore. – Toujours. Si l’on s’arrêtait, le vide aussitôt se produisait en elle.
Ce fut alors qu’il pensa à appeler à son aide un secours étranger.
Il y avait au patronat de Saint-Joseph une sœur nommée sœur Sainte-Ursule qui, jusque ce jour, lui avait causé des ennuis de toutes sortes, mais qui lui parut propre à le soulager dans sa tâche.
C’était une grande et belle fille, très forte et très sanguine, de vingt-quatre à vingt-cinq ans, qui, au temps où elle était sous la direction de l’abbé Colombe, avait des visions dans lesquelles elle lisait la destinée des âmes du purgatoire.
Pour la guérir de ces visions qui ne lui plaisaient guère, l’abbé Guillemittes l’avait prise sous sa direction, et en même temps qu’il avait conduit son esprit d’une main froide et dure comme le fer, il avait employé son corps dans les travaux pénibles de la communauté. Au lieu de la laisser à la broderie où elle était habile, on l’avait mise au jardin, et là, le louchet ou la fourche à la main, elle avait tenu la place d’un homme, et elle l’avait tenue sans distraction comme sans repos. Car, sous la surveillance de la mère Sainte-Alix, ce qui avait été ordonné par l’abbé Guillemittes s’exécutait de point en point et régulièrement. Dans son jardin, dès avant le lever du soleil jusqu’après son coucher, la sœur Sainte-Ursule labourait, ratissait, piochait et usait dans un labeur incessant force et santé.
Quoiqu’elle les dépensât largement toutes les deux, le sang la gênait toujours, et cela malgré les jeûnes fréquents qui lui étaient ordonnés et le chétif ordinaire que la communauté offrait à ses pensionnaires, quand elles avaient permission de manger. En même temps, bien qu’elles lui eussent été sévèrement défendues, ses visions la tourmentaient toujours. De tout cœur, elle voulait obéir à son confesseur, mais la vision était plus forte que sa volonté : les âmes pour lesquelles elle priait lui parlaient, et elle les voyait sous la forme d’un cœur souillé ou d’un cœur brillant, selon leur état moral. La nuit, des figures venaient se poser sur son lit et l’entretenaient : c’étaient des âmes du purgatoire qui lui racontaient ce qui se passait dans ce lieu et lui donnaient des nouvelles des autres âmes qui s’y trouvaient ; c’était ainsi qu’elle avait appris que le purgatoire était au centre de la terre, tout près de l’enfer, et qu’il était divisé en plusieurs compartiments.
Ces histoires, racontées dans la communauté, y produisaient un effet extraordinaire, et il fallait toute l’autorité de l’abbé Guillemines et toute la sévérité de la mère Sainte-Alix pour que la contagion ne gagnât pas les autres sœurs. Alors que serait devenu le travail ? les visions sont bonnes dans des maisons où l’on ne fait rien, ce qui n’était pas le genre du patronat de Saint-Joseph.
Ce fut cette sœur Sainte-Ursule que le doyen résolut de mettre en rapport avec mademoiselle Isabelle.
— Il y a au patronat, lui dit-il un jour, une sœur qui m’inquiète un peu : elle aurait besoin de distractions et de repos. Voulez-vous me permettre de vous l’amener ; vous pourriez lui être salutaire ?
Il l’amena donc et mademoiselle Pinto-Soulas la reçut avec une douce sympathie qui toucha la sœur Sainte-Ursule jusqu’au cœur ; la délicatesse de parole, les manières discrètes, les attentions fines de mademoiselle Isabelle ressemblaient peu au ton dur et cassant de la mère Sainte-Alix. On la promena dans le château, dans le jardin, dans le parc, dans les serres, et cette jardinière, enfermée depuis son enfance dans un couvent, jouit avec ravissement de ce qu’on lui montrait : des fleurs éblouissantes, des plantes au feuillage tropical ; jusqu’à ce jour elle n’avait pas vu d’autres fleurs que celles des choux ou des carottes, et elle n’en avait jamais rêvé de plus belles que celles des pois. Les palmiers de la grande serre la transportèrent sur les bords du Jourdain dans le pays de Jésus.
Elle revint souvent : Mademoiselle Isabelle l’emmena avec elle dans ses courses en voiture, et souvent elle alla lui faire une visite au patronat.
Ce genre de vie, si nouveau pour la recluse, n’était pas fait pour calmer son imagination. Les visions revinrent d’autant plus fréquentes et plus précises que maintenant le directeur ne les proscrivait plus avec la même sévérité. Il ne se fâchait plus comme aux premiers temps, et il ne disait plus qu’elles étaient le produit de l’hallucination.
Quand mademoiselle Isabelle entendit parler de visions et de conversations avec les âmes, elle ouvrit les oreilles et l’esprit.
Elle interrogea la sœur Sainte-Ursule, elle la pressa, et celle-ci, qui n’avait plus la bouche close, raconta ses entretiens avec les âmes du purgatoire ; elle dit aussi comme en plein jour, pendant son travail du jardin, elle voyait souvent dans une auréole rouge les âmes de ses parents, de ses amies de jeunesse ou de ses compagnes.
Ce n’était plus là de la fantasmagorie : on ne pouvait pas accuser la sœur Sainte-Ursule de tromperie, car elle était la sincérité même, la bonne foi et la simplicité. Ce qu’elle disait avoir vu, il était certain qu’elle l’avait vu. Avec quels yeux ? toute la question était là : ceux du corps ou ceux de l’hallucination ? Mais mademoiselle Isabelle ne se posait pas cette question.
Ce monde mystérieux, où elle avait si souvent voulu pénétrer et toujours inutilement, pouvait donc s’ouvrir, il s’était ouvert pour cette fille inculte mais qui avait une foi ardente. Il fallait donc avoir la foi.
Alors une intimité étroite s’établit entre ces deux femmes si différentes l’une de l’autre ; et ce que l’abbé Guillemittes avait prévu s’accomplit : mademoiselle Pinto-Soulas trouva dans son commerce avec la religieuse l’aliment nouveau qu’il ne pouvait plus lui donner : il put se reposer et se borner à une simple surveillance.
Répondant aux désirs de mademoiselle Isabelle, la sœur Sainte-Ursule avait été assez heureuse pour étendre le cercle de ses visions. Il ne se bornait plus aux âmes des personnes qu’elle avait connues ; mais il embrassait maintenant celles dont on lui parlait.
Ainsi, elle vit madame Pinto-Soulas dans le paradis et monsieur de Rosselange dans le purgatoire, où il avait des entretiens fréquents avec saint Joseph qui lui témoignait une grande bienveillance. En priant ardemment pour M. de Rosselange, on pouvait espérer le délivrer bientôt.
On pria. On s’excita mutuellement. Mais l’une et l’autre, dans leur vol, n’arrivèrent point au même but. Tandis que chez la sœur Sainte-Ursule l’exaltation se matérialisait, tandis qu’elle se laissait emporter à désirer et à attendre les visions mystérieuses avec une violence qui la faisait tomber en syncope ; tandis que ces visions revêtaient toujours une nouvelle forme sensible, de sorte qu’elle les touchait, les embrassait, les serrait dans ses bras ; chez mademoiselle Isabelle, au contraire, l’exaltation s’élevait dans des régions purement spirituelles. Pour elle pas de visions, pas de corps palpables, mais une foi ardente, un amour passionné, un mysticisme pur, qui n’avait rien de la dévotion grossière et sensuelle de la religieuse.
Pendant assez longtemps, l’abbé Guillemittes n’eut qu’à laisser aller cette foi nouvelle. Mais il arriva un moment où il fut effrayé de la route parcourue : la barque qu’il avait lancée était entraînée par le courant et elle menaçait de lui échapper : le feu qu’il avait allumé prenait le développement d’un incendie.
Mademoiselle Isabelle parlait bien souvent des douceurs de la vie religieuse, de son calme, de ses joies. Si elle allait vouloir prendre le voile ! À cette pensée, il eut peur. Dans un couvent ? mais cela ne faisait plus son affaire.
Il fallait enrayer. Mais comment ? Et cherchant à sortir de cette difficulté, il se dit plus d’une fois que décidément c’était chose lourde que la direction d’une femme. Sans doute toutes ne ressemblent pas à mademoiselle Isabelle : il y en a de simples qu’on contente avec un chapelet ; il y en a de coupables, et celles-là, quand elles ont livré leur secret, on les tient bien par leurs fautes ; mais quand elles sont affinées, ardentes et pures comme mademoiselle Pinto-Soulas !
Quelles armes trouver pour lutter contre ce mysticisme ? l’abbé était fort peu mystique lui-même et se sentait incapable de garder sa fermeté dans ces subtilités de pensée.
Un moment il pensa à appeler Hubert à son aide pour faire une diversion ; mais un événement inopiné qui se présenta fort à propos vint le tirer de son embarras.