Rentrée à la Haga, mademoiselle Pinto-Soulas reprit ses occupations et ses habitudes d’autrefois, comme si elle ne les avait interrompues que pendant quelques jours.
Et bien que son absence eût été longue, bien qu’elle eût été remplie par des événements pour elle considérables, rien ne parut changé dans sa vie. Ceux qui, le lendemain de son retour, la virent passer calme et accueillante comme à son ordinaire, pour se rendre à la messe basse du curé, durent croire qu’elle n’avait été faire à Paris, qu’un simple voyage d’agrément.
En la quittant, la veille, l’abbé Guillemittes n’avait pas osé lui demander si elle viendrait à sa messe ; aussi l’attendait-il avec anxiété. Quelle influence les extravagances du spiritisme avaient-elles eues sur ses croyances religieuses ? Quels sentiments avaient été atteints, quels avaient sombré ? L’éducation pieuse de sa jeunesse avait-elle des racines assez solides pour résister aux secousses de Nedopeouskine ? Toutes ces questions avaient une importance décisive, au point de vue du plan de conduite qu’il comptait adopter avec elle pour l’avenir.
Comme le dernier coup de la messe tintait, elle entra dans l’église, et l’abbé Guillemittes qui, dans l’ombre de la sacristie, guettait les arrivants, tout en arrangeant ses ornements sacerdotaux, eut la satisfaction de la voir se diriger vers sa place. Quand il passa devant elle, précédé par le suisse et les deux enfants de chœur, elle était agenouillée et, la tête cachée entre les mains, elle priait avec ferveur ; la hallebarde du suisse, qui sonna majestueusement sur les dalles, ne la tira point de sa méditation.
Au lieu de se retirer la messe dite, elle attendit que l’abbé Guillemittes sortît de la sacristie, et alors elle lui demanda à visiter les travaux qui avaient été exécutés pendant son absence. Elle n’avait rien oublié, ni le nom des peintres, ni celui des sculpteurs, ni la place de telle statue, ni le dessin primitif de telle grille, et pour chaque chose elle eut un mot particulier qui montrait que, pendant son séjour à Paris, elle était revenue plus d’une fois, par la pensée, à l’église d’Hannebault.
— Comme on a travaillé ! dit-elle surprise de l’état d’avancement, dans lequel elle retrouvait ce qui à son départ était à peine ébauché.
— Chaque jour régulièrement, sans repos, sans distraction, avec ordre, car tout est là dans la vie : accomplir sa tâche pas à pas, sans se perdre à droite ou à gauche dans des sentiers qui ne conduisent nulle part, et aussi ne pas rester sur le bord du chemin en y rêvant l’impossible.
— Vous avez raison, dit-elle tristement, mais tous les voyageurs ne voient pas leur but.
— Alors ils doivent prendre un guide qui leur évite les erreurs : si lourd que soit le fardeau qui charge les épaules, on le porte quand on a près de soi un bras qui vous dirige et vous contient.
Sans répondre, elle demanda à quelle heure se donnaient les leçons de la maîtrise.
— Dans dix minutes ; c’est M. l’abbé Colombe qui a bien voulu remplacer Hubert ; il ne le vaut pas comme musicien, mais, pour l’attention et le soin, il lui est supérieur ; au reste il va toutes les semaines à Condé prendre une leçon d’accompagnement.
— M. l’abbé Colombe est donc universel ?
— Il est zélé.
Avec sa soumission habituelle, l’abbé Colombe s’était prêté aux désirs de son curé, et il avait accepté la succession d’Hubert, « bien qu’il en fût indigne, » comme il le disait lui-même ; avec une modestie parfaite il s’était remis à reprendre des leçons, répétant aux enfants le samedi, ce qu’il avait appris le vendredi, à Condé.
Quand il arriva à la sacristie et qu’il y trouva Mlle Isabelle disposée à assister à son cours, il se troubla au point d’en perdre la tête. Travailler en présence d’une « personne du sexe », sous les yeux de cette personne, être exposé à rencontrer son regard, à entendre ses paroles, à respirer les parfums diaboliques qui s’exhalaient de ses cheveux et de ses vêtements (car il croyait que toutes les femmes étaient des magasins de parfumerie), – c’était vraiment un supplice qui ne pouvait être comparé qu’à celui de saint Antoine. Cependant il rangea ses élèves et courageusement il commença sa leçon ; mais il avait la gorge tellement serrée par l’émotion qu’ayant à reprendre l’intonation d’un des enfants, il fit un couac épouvantable. Alors, tous les gamins partirent d’un formidable éclat de rire, qui acheva de le démonter. Mlle Isabelle voulut venir à son aide, mais plus elle y mettait de douceur et de grâce, plus il s’anéantissait ; la sueur lui tombait du front en grosses gouttes, il balbutiait, il se reprenait, il ne savait quelle contenance tenir et répétait machinalement :
— Mademoiselle est pleine de grâces.
Il avait dit ce mot sans y réfléchir et parce qu’il était venu sur ses lèvres, mais tout à coup son esprit en fut frappé. « Pleine de grâces, » Peut-on dire à une femme qu’elle est pleine de grâces ? N’est-ce point une inconvenance, une provocation, une déclaration ? Seigneur Jésus ! On dit de la Sainte Vierge Marie qu’elle est pleine de grâces, comme on dit à Dieu qu’on l’aime ; mais est-il permis de se servir de ce langage divin, en l’appliquant à « une personne du sexe » ?
— Mademoiselle, dit-il, je vous demande bien pardon.
— Et de quoi donc, monsieur l’abbé ?
— Croyez à tout mon respect.
— Je crois que vous ne devez pas vous tourmenter ainsi pour quelques petites fautes de ces enfants ; ce n’est rien.
— Ce n’est pas de ces enfants que je veux parler.
L’abbé Guillemittes intervint :
— Êtes-vous souffrant ?
— Je ne me sens pas très-bien.
— Alors il faut remettre la leçon à demain, dit mademoiselle Isabelle ; à demain, monsieur l’abbé : mais, bien entendu, seulement si vous êtes mieux ; si vous êtes encore souffrant, je ferai la classe pour vous.
Demain ! Le lendemain il faudrait s’exposer de nouveau à ce supplice ; le pauvre vicaire rentra au presbytère dans un état pitoyable. Alors, ouvrant un livre qui faisait sa lecture favorite : les Serviteurs de Marie, par l’abbé Victor Rabillé, il chercha comment on devait veiller avec sévérité sur son cœur, et il trouva un exemple qui lui était donné par saint Bernard : « Un jour il (saint Bernard) avait arrêté avec une curiosité irréfléchie peut-être, ses yeux sur une femme ; et aussitôt, effrayé des suites que pouvait avoir pour sa virginité cette imprudence, il courut, pour se punir de sa faute, se jeter dans un étang profond et presque glacé ; il y resta fort longtemps ; tellement que le sang avait cessé de circuler dans ses membres gelés ; mais il obtint d’éteindre entièrement en lui les feux de la concupiscence. »
Il n’en était pas encore à la concupiscence et même il ne connaissait cet horrible péché que de réputation ; mais qui peut sonder les mauvais desseins du démon et qui sait jusqu’où peut tomber la pauvre nature humaine ? Saint Bernard, qui était un saint, avait bien été tenté ; lui, qui n’était qu’un infime pécheur, ne pouvait-il pas l’être ? Et alors ? À cette pensée seule, il était pris d’un tremblement qui faisait résonner sa chaîne de médailles. Quel malheur qu’on ne fût pas dans la saison où les étangs sont glacés ! Il est vrai que les eaux de la rivière étaient, dit-on, glaciales. Le soir venu, il endossa une vieille soutane, et il alla chercher sur les bords de l’Andon un endroit propice au dessein qui lui était suggéré par la lecture des Serviteurs de Marie ; il le trouva en face de la maison de M. Thomé dans un trou où l’eau était profonde ; un saule courbé sur le courant semblait disposé exprès pour qu’on pût se retenir à son branchage. Il y avait une heure qu’il était plongé dans l’eau jusqu’au cou, « attendant que le sang eût cessé de circuler dans ses membres gelés, » lorsqu’il fut brusquement dérangé.
— Ah ! brigand, s’écria une grosse voix, je t’y prends donc ; sors de l’eau que je te déclare un procès-verbal.
— Un procès, et pourquoi ?
— Pour t’apprendre à pêcher la nuit.
— Mais je ne pêche pas.
— Comment, c’est vous, monsieur le vicaire ; qu’est-ce que vous faites là ?
On s’expliqua. La grosse voix appartenait au garde-pêche qui avait cru avoir affaire à un délinquant. Le vicaire rentra transi au presbytère après avoir pris un bain, qui était une bonne précaution et non une expiation. Quant au garde-pêche, il s’en alla au cabaret raconter qu’il avait trouvé le vicaire dans la rivière, et le lendemain cette histoire fournit le sujet de toutes les conversations. Les conjectures les plus étranges furent mises en avant, et il y eut même des bonnes âmes qui donnèrent à entendre que c’était par ce chemin, que le vicaire allait tous les soirs rendre visite à mademoiselle Euphémie : ces prêtres sont si hypocrites ; voilà donc pourquoi celui-là avait mauvaise mine ; maintenant tout s’expliquait ; mais qui l’aurait jamais pu croire ? Le docteur Chaudun fit là-dessus les plaisanteries les plus salées de son répertoire ; c’était, disait-il, le plus éclatant témoignage qu’il connût en faveur de l’hydrothérapie avant l’immersion un mourant ; après, un vainqueur. Pour trouver un point de comparaison il fallait remonter à Héro et Léandre ; encore le récit antique était-il vaincu par le récit moderne, l’Hellespont étant beaucoup moins froid que l’Andon. Quand le curé de Mulcent apprit cette histoire, il en fit une idylle qu’il récitait après dîner dans les maisons où il n’y avait pas de dames :
Que de plaisir de voir deux colombelles
Bec contre bec en trémoussant des ailes
Mille baisers se donner tour à tour ;
Puis tout ravi de leur grâce lascive,
Tremper au frais d’une source d’eau vive
Dont le doux bruit semble parler d’amour.
Si autrefois l’abbé Guillemittes n’avait pas tenté de faire de mademoiselle Pinto-Soulas sa pénitente, ç’avait été surtout pour ne pas entrer en rivalité avec le père Labutte, c’est-à-dire avec les jésuites : simple curé de campagne, il n’avait point osé s’exposer à l’inimitié de la terrible compagnie.
Maintenant cette crainte avait perdu beaucoup de sa force ; le père Labutte était tombé en enfance, et depuis qu’il ne pratiquait plus le confessionnal, mademoiselle Isabelle ne l’avait pas remplacé : le moment était favorable pour réaliser ce qui naguère avait été différé. Si plus tard les jésuites se plaignaient qu’on leur eût enlevé une riche pénitente, les réponses à leur opposer ne manqueraient pas : la place qu’on avait prise n’était pas occupée ; on n’avait pas sollicité, on avait accepté ; une chrétienne, une paroissienne était sans confesseur, elle s’était présentée, on l’avait écoutée.
Mais il fallait qu’elle se présentât, et malgré les invitations indirectes qui lui avaient été adressées, malgré les allusions aux guides spirituels qui aplanissent les sentiers terrestres, elle ne paraissait nullement incliner à cette démarche. Elle venait à la messe presque tous les jours ; elle s’occupait des travaux de l’église ; elle surveillait les leçons de la maîtrise, mais elle ne parlait point du confessionnal, et lorsque la conversation penchait de ce côté, elle la détournait ou la laissait tomber.
Or, l’expérience avait été trop décisive pour que l’abbé Guillemittes se contentât de ces dispositions favorables à son œuvre, qui pouvaient changer du jour au lendemain, comme déjà elles avaient changé. Ce n’était point avec ces seules dispositions qu’il pouvait la tenir. À cette âme maladive, à cet esprit curieux et inquiet, il fallait autre chose que des occupations bornées qui toujours tournaient dans un cercle étroit. Ce n’était point parce qu’elle aurait examiné une statue, indiqué le dessin d’un fleuron ou bien fait chanter des enfants qu’elle trouverait sa journée remplie. Cela était bon tout au plus pour lui prendre quelques heures, mais cela était insuffisant pour l’empêcher de rêver et de chercher « l’au-delà ». Qu’elle retombât dans le vide où elle était lorsqu’elle était partie pour Paris, qu’arriverait-il ? S’il avait pu une fois l’arracher à l’influence du médium, c’était une heureuse chance sur la répétition de laquelle il était imprudent de compter ; d’ailleurs, contre quelle influence nouvelle faudrait-il lutter ? Quel mobile animerait, attirerait cette imagination tourmentée et indécise ? Avec elle tout était à craindre, surtout l’impossible et l’imprévu. Il fallait donc l’avoir dans la main, surveiller chaque jour son esprit et lui donner un aliment qui le soutînt toujours sans le rassasier jamais. Et quel meilleur aliment que celui qui se trouve dans une foi active ?
Pourquoi ne s’était-elle pas encore présentée au confessionnal ? Pourquoi évitait-elle tout sujet de conversation qui pouvait l’amener à s’expliquer franchement sur cette absence ? N’y avait-il chez elle qu’indifférence religieuse ? Ou bien n’y avait-il pas répulsion pour le confesseur ?
Comme à l’ordinaire, l’abbé Guillemittes se garda bien d’aborder de front ces différentes questions, et au lieu de s’adresser directement à Mlle Isabelle, ainsi que l’eût fait un bon curé de village tout simple et tout franc, comme l’abbé Pelfresne par exemple, il mit en avant l’abbé Colombe et le chargea de tâter le terrain.
Un matin il descendit au déjeuner, portant à la main le Petit Carême de Massillon.
— Excusez-moi, dit-il, d’être en retard, c’est ce livre exquis qui est le coupable. Ah quel prédicateur que ce Massillon !
L’abbé Colombe n’était point un contempteur des gloires de l’Église ; pour lui Bossuet, Bourdaloue, Fléchier, Massillon étaient également grands sans distinction comme sans préférence ; lorsqu’il avait un moment de liberté, il aimait mieux lire un chapitre de l’abbé Rabillé qu’une page de Bossuet, mais c’était là affaire de goût personnel ; il s’inclina en entendant les paroles de son curé, et répéta :
— Exquis, oui, livre exquis, si j’ose m’exprimer ainsi.
— Je lisais, continua l’abbé Guillemittes, le Petit Carême, et je me disais que la vérité, quand elle est élevée, est de tous les temps. Ainsi lisez le sermon sur les exemples des grands et des princes de la terre, et vous pourrez le répéter aujourd’hui sans qu’il ait rien perdu de son actualité ; dans un village, dans un bourg comme le nôtre, il y aura bien peu de choses à changer pour qu’il puisse s’appliquer à nos paroissiens.
— Vraiment ? je n’avais jamais songé à cela ; mais je n’ai pas l’esprit littéraire, si toutefois je peux dire que j’ai un esprit quelconque.
— Voyez plutôt : que dit ce sermon ? Que les exemples des grands, n’est-ce pas, font le salut ou la perte de ceux qui, placés dans une position inférieure, se laissent guider ou influencer par ce qui se passe au-dessus de leur monde infime. Eh bien, appliquez cela à nos paysans et à nos bourgeois. Pourquoi celui-ci, qui n’est qu’une brute, ne va-t-il pas à la messe ? Parce que son voisin, qu’il regarde comme étant son supérieur, n’y va pas. Pourquoi Michelin épouserait-il la fille Dehais, puisque M. Thomé a donné à la paroisse le déplorable exemple de vivre avec sa servante, dont il avait un enfant ? Pourquoi Mme la notairesse se présenterait-elle au confessionnal, alors que Mlle Pinto-Soulas n’y vient pas ? S’il n’est plus question de Louis XIV et des princes de la terre, le sermon n’est pas moins vrai pour notre petit monde, et si les exemples des puissants de notre paroisse n’ont pas d’influence sur toute la France, ils en ont sur notre paroisse, comme ceux de Louis XIV en avaient sur tout le royaume.
Le cerveau de l’abbé Colombe n’était point un champ sur lequel poussaient des moissons spontanées, mais le grain qu’on y semait n’était pas perdu, avec le temps il germait. Huit jours après cette conversation, il annonça à son curé qu’il avait l’intention de prêcher « sur l’exemple ».
— C’est une excellente idée, dit l’abbé Guillemittes, comme je voudrais vous en voir souvent. Par modestie, vous restez trop dans le terre-à-terre. Il est bon de prendre quelquefois des sujets généraux. Je suis sûr que vous tirerez de celui-là un excellent parti.
— C’est que je ne m’en suis pas tenu au général, j’ai dû entrer dans le particulier, ainsi…
— Ne me dites pas, je vous en prie, ce que vous avez préparé, laissez-moi la surprise et la joie de vous écouter ; seulement laissez-moi vous rappeler que c’est toujours la timidité qui vous perd.
— Je suis un si pauvre homme !
— Dans la chaire, vous n’êtes plus un homme, vous êtes un prêtre ; vous parlez au nom de Dieu, et vous n’avez à ménager que les convenances sans prendre souci des personnes. Rappelez-vous ce que Louis XIV disait à ce Massillon dont nous parlions l’autre jour : « J’ai entendu plusieurs grands orateurs et j’en ai été content, mais quand vous parlez, je suis mécontent de moi-même ». Il faut qu’en vous écoutant, ceux qui n’ont pas la conscience en paix soient mécontents d’eux-mêmes ; ou alors vous avez prêché pour vous et non pour eux, pour votre réputation ou votre intérêt et non pour leur salut.
L’abbé Colombe prêcha donc « sur l’exemple », et son sermon produisit à peu près le même effet que celui de ce prédicateur qui, menaçant de jeter sa calotte à la tête de la femme impudique qui avait osé entrer dans l’église, vit toutes les femmes courber la tête quand il leva son bras. Les allusions du vicaire furent si transparentes que chacun se reconnut et reconnut son voisin, car toute la paroisse d’Hannebault passa devant sa justice.
— Qu’avait donc M. le vicaire aujourd’hui ? se demandait-on en sortant de la messe.
— On ne l’avait jamais vu si violent.
— C’est encore un nouvel effet de l’eau de l’Andon, dit le médecin quand on lui raconta cette sortie ; décidément elle est merveilleuse ; elle vous met le feu au corps et vous rend enragé.
Mais le résultat que l’abbé Guillemittes avait voulu produire fut atteint. Le mardi, après la messe, il vit Mlle Pinto-Soulas interroger le suisse.
— Que voulait Mlle Pinto-Soulas ? demanda-t-il.
— Elle désirait savoir quand on trouvait monsieur le doyen à son confessionnal.
— Et vous avez répondu le mercredi et le samedi avant ma messe ?
— Oui, monsieur le doyen.