Décidé à tenter sur Isabelle l’apparition des esprits, la première chose à faire était d’avoir deux bustes de madame Pinto-Soulas et du marquis de Rosselange.
Il se fit conduire chez un sculpteur qui avait travaillé à l’église d’Hannebault et lui demanda si l’on pouvait modeler ces bustes d’après les photographies spirites : il ne s’agissait pas d’une œuvre d’art ni même d’une ressemblance parfaite ; ce qu’il fallait c’était un à peu près et une grande rapidité d’exécution. Dans ces conditions le sculpteur s’engagea à livrer ces deux ébauches trois jours après.
Cela fait, le doyen pensa à se donner l’aide qui lui était indispensable pour la préparation de la boîte et de la glace, et naturellement il s’adressa à Hubert. Mais celui-ci s’étant fait expliquer ce que son oncle voulait de lui et le rôle qu’il devait jouer, refusa absolument son concours : explications, prières, colères, rien ne l’ébranla.
— Vous ne pouvez pas détester ce Nedopeouskine plus que je ne le déteste moi-même, dit-il ; vous ne pouvez pas désirer plus que moi de voir mademoiselle Isabelle affranchie de son influence, mais je n’oserais jamais intervenir entre elle et lui.
— Parce que ?
— Parce que je respecte ses croyances même quand je les trouve mauvaises, et ne me crois pas le droit de lui ouvrir de force les yeux si elle ne veut pas les ouvrir d’elle-même.
— Si elle était emportée par le courant, resteriez-vous sur le bord à la regarder se noyer ?
— Certes, je me jetterais à l’eau ; mais si elle me disait qu’elle veut mourir, si grand que fût mon désir de la sauver, je ne la sauverais pas de force. Je crois bien qu’elle est à l’eau aujourd’hui, entraînée par le courant comme vous dites, mais je ne me permettrai jamais de lui tendre une main qu’elle ne demande pas.
— C’est absurde.
— Eh ! mon oncle, qui sait si elle n’est pas plus heureuse de son erreur qu’elle ne le serait de la vérité ; vous prêtre, vous avez peut-être le droit d’agir au nom de cette vérité, c’est peut-être un devoir pour vous, mais moi je ne suis pas prêtre.
— Vous êtes mon neveu, vous êtes un enfant, votre devoir est de m’obéir.
— En tout, mon oncle, je le ferai, mais pas en cela.
— Mademoiselle Isabelle a bien voulu vous convertir au spiritisme, et vous, vous n’osez pas attaquer chez elle ce que vous croyez une erreur.
— Non, mon oncle, je n’ose pas ; si, dans une conversation avec elle sur le spiritisme, elle me demandait ce que je pense de cette croyance aux esprits, je lui dirais mon sentiment ; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ; vous voulez que, dans une scène de fantasmagorie, je me fasse votre compère pour lui démontrer que ce qu’elle croit si passionnément n’est qu’une jonglerie ; pour cela je dois mettre en jeu le portrait de sa mère, c’est-à-dire sa mère elle-même ; jamais je ne ferai cela.
Cette résolution si fermement affirmée rendit l’abbé Guillemittes hésitant dans l’exécution de son projet, car il était arrivé à l’âge où les gens de bonne foi avec eux-mêmes s’arrêtent souvent troublés devant les croyances de la jeunesse. Qui a raison ? l’expérience ou le sentiment, la naïveté ou l’habileté ? Peut-être dans cette répugnance d’Hubert y avait-il une délicatesse d’impression que son sens moral émoussé ne pouvait plus sentir. Peut-être mademoiselle Pinto-Soulas ne pardonnerait-elle pas au chirurgien qui la débarrasserait de son mal ? Elles sont nombreuses les femmes qui rougissent devant leur médecin et qui, malgré toute leur reconnaissance, sont mal à l’aise auprès de lui.
Alors il pensa à faire intervenir le père Labutte et à lui donner à jouer le rôle dont il n’osait assumer la responsabilité. Mais depuis trois mois le célèbre jésuite était tombé en enfance, et ce vieillard qui, pendant cinquante années de direction active, avait fait gagner des millions à sa Compagnie, vivait maintenant misérablement chez une pauvre veuve de Montrouge ; infirme, paralysé des jambes, presque goutteux, devenu un objet de gêne et de dégoût pour ceux à la fortune desquels il avait usé sa vie, on l’avait mis là en pension, sous l’honnête prétexte de lui donner l’air et la tranquillité de la campagne : la campagne c’était celle qui descend sale et triste de Montrouge à Bicêtre : l’air c’était celui qui s’exhalait des fumiers d’un nourrisseur ; la tranquillité c’était celle de cette banlieue pleine du tapage des lourdes voitures et du tumulte des ouvriers carriers.
Privé de cet auxiliaire, l’abbé Guillemittes en revint à son projet primitif ; après tout, c’était pour le bien d’Isabelle qu’il travaillait et il y aurait vraiment naïveté à s’arrêter devant ces scrupules d’enfant. Les missionnaires qui s’en vont dans les pays barbares ne sont point appelés par ceux qu’ils doivent convertir ; ils partent poussés par leur foi et par cette conviction que c’est leur devoir de faire triompher la vérité en combattant l’erreur. Mademoiselle Pinto-Soulas était dans l’erreur ; lorsque ses yeux seraient dessillés, sa raison lui imposerait de l’estime pour ceux qui seraient venus à son secours.
Cependant, comme il lui fallait un aide dans son opération magique, il s’adressa à madame Françoise ; ce n’était point d’adresse qu’il avait besoin, d’habileté de main, de finesse, mais seulement de complaisance. Si la nourrice voulait se prêter à sa demande, elle serait très suffisante.
— Si je veux vous aider, dit-elle lorsqu’il lui eut expliqué son plan, je crois bien, et à tout ce que vous voudrez encore, pour chasser ce maudit Polonais de la maison. Mais, voyez-vous, monsieur le doyen, je ne veux pas vous décourager d’avance ; seulement je suis bien certaine que tant que vous ne l’exorciserez pas, vous n’arriverez à rien. Vous le chasserez, il rentrera par une autre porte ; et si on lui ferme la grande porte au nez il viendra sur un manche à balai.
— Ce n’est pas lui qui est à craindre, c’est mademoiselle Isabelle elle-même ; il n’a de puissance sur elle que parce qu’elle a l’esprit malade ; si nous guérissons son esprit, du même coup nous tuerons le Polonais. Vous savez bien que, quand un enfant est malade de faiblesse et d’appauvrissement, on a beau tuer la vermine qui le dévore, cette vermine renaît sans cesse, tandis que si l’on commence par rendre la force et la santé à l’enfant, la vermine disparaît toute seule sans qu’il soit nécessaire de la tuer. Ainsi il en sera avec mademoiselle.
— Bien sûr, vous en savez plus que moi là-dessus ; mais il n’en est pas moins vrai que, si vous vouliez l’exorciser, ça serait mieux encore, parce qu’il n’y a pas de doute qu’elle est possédée. C’est Belzébuth, et il lui aura jeté un sort ; je lui disais toujours « Ne te promène pas seule comme ça le soir la veille de la nouvelle lune, surtout ne va pas du côté du carrefour des Buées ! » Ah ! bien oui, elle me riait au nez ou bien elle haussait les épaules. Ce que j’avais prédit est arrivé. Je ne me donne pas pour avoir plus de malice que ceux qui ont étudié, mais je sais ce que je sais et j’ai l’expérience du pays. Quand je n’étais encore qu’une jeune fille, j’avais dix-sept ans, notre cousine Justine Froment était possédée du diable ; rien n’avait pu la guérir ; elle se roulait par terre et mangeait l’argile des murs. M. le doyen Pelfresne, qu’on avait demandé pour l’exorciser, n’avait jamais voulu, disant toujours que ce qu’il lui fallait c’était une bonne absolution. Mais cette absolution c’était là le difficile. On attendait et elle n’allait pas mieux. Alors M. le curé de Biville…
— M. l’abbé Lobligeois ?
— Oui, c’était le temps où avant de venir à Rougemare il était à Biville. Il voulut bien faire ce que n’avait pas voulu M. le doyen Pelfresne. Je le vois encore arriver, il avait apporté ses ornements, un goupillon et de l’eau bénite. Il nous fit toutes sortir de la chambre et il resta seul avec Justine. Alors voilà qu’il commence à dire des prières et voilà que Justine ou plutôt le démon qui était en elle commence aussi à se défendre ; plus il disait de prières, plus elle riait ; il lui jette de l’eau bénite, elle défait sa camisole ; il lui en jette encore, elle défait son jupon ; si bien qu’à la fin il ne lui restait que sa chemise et qu’elle se roulait par terre en criant : « Veux-tu te taire, brigand ? » Mais M. le curé de Biville ne se décourageait pas ; il lui jetait de l’eau bénite, et quand elle la recevait c’était comme si elle eût reçu de l’eau bouillante. Ce qu’il y avait de curieux, c’est que cela ne l’empêchait pas de rire, elle se dressait et disait : « Adore-moi, imbécile ; » ou bien tout à coup elle s’élançait sur le curé et le serrait dans ses bras comme si elle eût voulu l’étouffer. Je vous assure qu’il n’était pas à son aise ; il était rouge à éclater. Mais il paraît que c’était ça qui faisait le plus de mal au démon, car elle criait : « Cette peau me brûle, quelle saleté de peau ! » Alors le curé, entendant ça, la prit aussi dans ses bras et la serra si fort et si longtemps qu’il finit par faire sortir le démon… Voilà ce que j’ai vu, moi qui vous parle, car nous étions cachées dans le fournil à côté de la chambre de Justine et nous avons senti le diable passer quand il s’est enfui ; il a laissé comme une odeur de roussi. Aussi je vous dis que, tant que vous n’aurez pas vos ornements, de l’eau bénite et le livre aux prières, vous ne réussirez pas. Ce sera toujours à recommencer.
— Ce qui était bon pour votre cousine Justine ne vaudrait rien pour mademoiselle Isabelle ; il y a possession et possession.
— Je comprends ça.
— Ce n’est pas son corps qui est possédé, c’est son esprit ; c’est donc sur son esprit qu’il faut agir, et j’espère beaucoup dans les moyens plus simples que je veux employer : s’ils ne réussissent pas, il sera toujours temps d’en venir à l’exorcisme.
— Ça c’est parler, monsieur le doyen ; et j’ai toujours dit que vous étiez un homme de tête. Vous pouvez compter sur moi.
Assuré du concours de la nourrice, il attendit tranquillement le moment fixé pour agir ; mais avant il fit une nouvelle découverte qui redoubla ses espérances de succès.
En examinant l’écriture de Fouquet et en la regardant au jour, il remarqua dans le papier un nom écrit en filigrane : « Sainte-Marie. » Sans doute c’était la marque du fabricant. Il alla consulter un papetier pour savoir si l’on fabriquait toujours du papier de cette marque ou tout au moins à quelle époque on l’avait fabriqué ; il avait l’apparence d’un papier d’autrefois fait à la main avec des vergures espacées d’un pouce, non satiné, non rogné, et d’une teinte jaunâtre. Mais, malgré ces signes caractéristiques, il pouvait, tout aussi bien que le portefeuille, n’être pas du XVIIe siècle. Il ne datait pas, en effet, de cette époque, pas plus que du XVIIIe siècle, et il provenait tout simplement de « la papeterie du Marais, » qui le fabrique couramment à Sainte-Marie, petit village de Seine-et-Marne, dont on écrit le nom on filigrane dans la pâte ; à 5 francs la rame on pouvait en avoir autant qu’on voulait.
Enfin le jour de l’expérience arriva, et l’abbé Guillemittes, profitant de l’absence de mademoiselle Isabelle, alla installer ses appareils rue de Clichy. Ils étaient d’une telle simplicité qu’un enfant eût pu les disposer : deux petites caisses renfermant l’une le buste de madame Pinto-Soulas, l’autre le buste du marquis de Rosselange et un réflecteur pour poser sur une lampe. Les caisses furent cachées sous une table recouverte d’un tapis, et une grande glace placée en face fut inclinée à 45 degrés, de manière à refléter les deux images quand elles seraient éclairées ; l’inclinaison de cette glace fut la seule difficulté qu’il rencontra, mais avec l’aide de la nourrice et du valet de chambre il en vint cependant à bout.
Toutes ses dispositions prises et la place à laquelle la nourrice devait poser la lampe étant bien indiquée, il attendit le soir, puis, à l’heure où la nuit commençait à tomber, il revint.
Comme à l’ordinaire, mademoiselle Isabelle se tenait dans la pièce où les bustes avaient été préparés, et, mélancoliquement assise près d’une fenêtre, elle regardait les ombres qui commençaient à s’épaissir dans le jardin, tandis que son oreille écoutait machinalement les bruits de Paris ; le temps était à l’orage, chargé d’une électricité qui tendait les nerfs ; par intervalle, dans le ciel nuageux, passaient des lueurs fugitives qui étaient plutôt des reflets d’éclairs que des éclairs même ; les héliotropes et le réséda du jardin exhalaient des parfums pénétrants.
— Les chances sont pour moi, se dit le doyen.
Et il s’assit plein de confiance. Tout d’abord il parla de choses étrangères à son sujet, des courses qu’il faisait pour son église, de ses commandes, des artistes qu’il avait visités ; puis habilement il amena l’entretien au point qu’il voulait, en témoignant le regret qu’elle ne pût pas voir maintenant cette église, leur œuvre commune.
— Quand reviendrez-vous à la Haga ? continua-t-il. Peut-être seulement dans plusieurs années, car vous êtes retenue à Paris par des raisons dont je sais maintenant toute la force. Je n’avais jamais étudié ces graves problèmes qui vous occupent, mais depuis quelques jours j’y ai beaucoup réfléchi ; j’ai lu quelques ouvrages sérieux sur cette matière et je comprends tout l’attrait qu’ils doivent exercer sur une âme comme la vôtre. Le malheur est que, parmi ceux qui ont la religion des sciences surnaturelles, se glissent trop souvent des intrigants et des imposteurs.
— Si vous voulez faire allusion à une personne en qui j’ai toute confiance, je crois pouvoir vous affirmer que vous vous trompez.
— Vous croyez et votre croyance, bien entendu, s’appuie sur des témoignages pour vous sacrés ; mais si ces témoignages étaient faux !
— J’ai vu ; puis-je récuser mes yeux ?
— Et qui plus que nos yeux est sujet à l’erreur ; n’est-ce pas pour corriger les illusions de l’œil que le tact vient si puissamment au secours de l’homme ? Ce n’est pas tout de voir, il faut toucher, il faut comprendre. Que diriez-vous si moi, qui ne suis pas un médium, je faisais ce que font les médium ?
— C’est impossible.
Il se leva et frappa un petit coup à la porte contre laquelle il s’appuya dans un mouvement tout naturel. C’était le signal convenu avec la nourrice pour qu’elle apportât la lampe. Elle entra aussitôt et posa cette lampe à la place indiquée de manière que la lumière projetée par le réflecteur frappait vivement le tapis sous lequel les bustes étaient cachés, et laissait tout le reste du salon dans l’ombre.
— Impossible, dites-vous, continua-t-il ; peut-être, en effet, cela serait impossible avec une personne incrédule ; mais supposez au contraire, que je suis avec une personne disposée à admettre l’existence des esprits et à croire aux manifestations spirites ; supposez que les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons sont favorables à ces manifestations, ou plutôt à leur illusion, c’est-à-dire que la soirée est lourde comme celle-ci, que l’air est chargé d’électricité, que nos nerfs tendus rendent notre intelligence inquiète, que nous subissons, en un mot, des influences extérieures qui nous troublent et nous égarent ; alors si je dis à cette personne que moi aussi j’ai reçu le pouvoir d’évoquer les esprits, si je la fais regarder dans cette glace, comme je vous prie d’y regarder en réalité, ne sera-t-elle pas trompée ?
Il parlait avec autorité et mademoiselle Isabelle l’écoutait émue malgré elle. Lorsqu’il étendit la main vers la glace, elle suivit son geste des yeux. En même temps de son autre main restée libre, il souleva le tapis et instantanément l’image du buste de madame Pinto-Soulas passa sur la glace. Mais, comme il laissa retomber le tapis aussitôt, l’apparition n’eut que la durée d’un éclair.
— Mon Dieu ! s’écria-t-elle.
— Oui, vous êtes troublée, n’est-ce pas ? eh bien, regardez encore.
Cette fois ce fut l’image du marquis de Rosselange qui se peignit et s’effaça sur la glace avec la même rapidité.
Vivement, mademoiselle Isabelle se retourna, mais déjà le tapis était retombé.
— Vous voilà disposée, continua le doyen, à croire tout ce que je voudrai, que les esprits sont une réalité, que je suis un puissant médium, enfin, que l’existence du monde surnaturel vous est démontrée. Si je suis un charlatan, je pourrai vous dire cela et vous l’accepterez, car vous avez vu, je vous ai fait voir. Mais si, au contraire, je suis un honnête homme qui n’a d’autre but et n’est poussé par d’autres mobiles qu’une profonde sympathie et les inspirations de sa foi chrétienne, alors je vous dirai : regardez, regardez jusqu’au bout, et voyez bien.
En disant cela, il rejeta vivement le tapis.
Elle resta assez longtemps sans parler ; puis d’une voix saccadée :
— Une scène de fantasmagorie bien exécutée, dit-elle, détruira-t-elle ce qui était sincère ?
— Si ce que vous appelez sincère était exécuté par un imposteur, commencerez-vous à douter de cette sincérité ? Eh bien, le comte Nedopeouskine est cet imposteur, et la scène que je viens de vous montrer, il l’a jouée, par d’autres moyens peut-être (il y en a de nombreux pour produire ces illusions), mais en réalité comme moi. Et la preuve, puisqu’il vous faut encore des preuves, c’est qu’en tout il vous trompe.
Et aussitôt il expliqua la fausseté de l’écriture de Pellisson, la fausseté du portefeuille, la fausseté du papier. Puis, la voyant atterrée :
— Vous le voyez, imposteur et faussaire, dit-il ; maintenant si vous voulez le voir escroc, montons à cette chambre où il est censé déposer l’or qui sert à ces bains prétendus électriques. Je n’y suis jamais entré, puisque seul il en a la clef, mais si l’or n’y est plus, croirez-vous enfin à l’escroquerie ?
Elle hésita un moment ; puis d’une voix résolue :
— Montons ! dit-elle, et elle sonna pour que le valet de chambre les accompagnât avec une pince ou un ciseau, un outil enfin propre à faire sauter une serrure.
La porte ouverte, on ne trouva pas la moindre pièce d’or.
Ils redescendirent au salon ; elle était accablée et, pendant plus d’un quart d’heure, elle resta enfoncée dans son fauteuil sans ouvrir la bouche, les yeux perdus dans le vague.
— Il est dix heures, dit l’abbé Guillemittes, si vous vouliez, vous pourriez prendre le train de minuit pour rentrer à la Haga. Venez dans cette maison où vous avez connu le calme de la jeunesse, venez au pied de nos autels qui vous avaient rendu la force, l’espérance et la foi.
— Vous avez raison, dit-elle faiblement.
— Alors partons.
— Non pas ce soir, demain.
— Mais…
— Je comprends vos craintes, mais vous ne me connaissez pas si vous me croyez capable de retomber dans ma faiblesse. Demain je serai, à midi, à la gare pour prendre l’express.
L’abbé Guillemittes eût préféré partir immédiatement, car un retour de Nedopeouskine était possible ; mais il fallut qu’il se contentât de cette promesse. Son triomphe était assez complet, pour qu’une rechute parût peu probable.
Le lendemain, à onze heures et demie, en voyant mademoiselle Isabelle et madame Françoise dans la cour de la gare, il poussa un soupir de soulagement. Enfin !
Hubert avait voulu accompagner son oncle ; mais, bien qu’il connût le résultat de la soirée, il paraissait d’une tristesse lugubre et ne comprenait rien de ce que son oncle lui disait.
Au moment d’entrer dans la salle d’attente, Isabelle lui tendit la main :
— Si vous prenez des vacances, dit-elle, je serai heureuse que vous veniez les passer à Hannebault ; j’aurai plaisir à faire de la musique avec vous, comme autrefois. À bientôt.
DEUXIÈME PARTIE