La cité I apparaissait comme une énorme boursouflure jaunie au milieu des immenses plaines vertes qui l’entouraient. Le halo de l’éclairage au sodium accentuait encore cette impression, ses rampes couraient en un réseau interminable, balisant inlassablement les pistes qui menaient à la cité.
Jed y retournait, comme tous les jours, après le travail. Comme toujours : la cité, la chaîne productive, la cité, immuablement. Son rêve de classe quatre s’arrêtait sur ces pistes jaunâtres. À peine se sentait-il parfois attiré par le gazon empoisonné, cette mort verte importée de la planète Éden, qu’on avait planté au-delà des rampes pour empêcher toute évasion.
Sporadiquement, le désir le prenait de sauter par-dessus les pistes, sur cette herbe rase, uniforme, dont le contact, même le plus léger, donnait la mort instantanée - et douce, disait-on -…
Le gazon avait une couleur de friandise. Jed était fasciné…
Il eut un sursaut et chassa ses pensées morbides. Sa marche machinale l’avait amené devant l’immense porche d’entrée de la cité I. La foule attendait devant l’identificateur, et il prit son tour dans la file d’attente. Un homme passa devant lui et pénétra sans se préoccuper de ceux qui étaient là. Sans doute un de ces rares privilégiés qui avaient un laissez-passer spécial, et que se souciaient des identificateurs biométriques et des classes quatre comme d’une guigne.
Jed passa le contrôle et pénétra dans la cité. Il se dirigea sans tarder vers les quartiers des plaisirs. La nuit tombait et les rues commençaient à s’illuminer. Dans le quartier des plaisirs, des
enseignes numériques, innombrables et multicolores, clignotaient de toutes parts. Ce quartier artificiel représentait un lieu relativement sûr, peu fréquenté par la police des Universels, ou les Brigades du Destin.
Jed repéra un cabaret aux abords discrets. Il entra.
L’intérieur était calme et feutré, un peu étouffant par rapport au tapage de la rue. Les tables et les banquettes moelleuses encastrées dans les recoins renforçaient l’atmosphère d’intimité. Un orchestre hétéroclite jouait en sourdine une musique insipide. Il jeta un coup d’œil circulaire. Il eut un petit pincement de cœur quand il reconnut l’abondante chevelure rousse de Jiliane. Il s’approcha d’elle. Cette dernière ne l’aperçut pas tout de suite. Elle lui tournait le dos, fixant, songeuse, son cocktail d’une belle couleur mandarine. Jed toussota. Jiliane tressauta en sortant de sa rêverie. Elle tourna la tête, le fixa de ses yeux verts, puis lui sourit. Jed se sentit un peu gêné.
Bonjour, dit-il, mal à l’aise
Bonjour. Assieds-toi. Tu prends quelque chose ? La même chose que toi.
Il appuya sur le bouton correspondant en glissant une pièce dans le distributeur incorporé à la table. Presque aussitôt, un verre amplement rempli du breuvage commandé sortit du mur. Jed commença à siroter sans dire un mot. Il glissa un regard vers Jiliane. Celle-ci semblait s’extirper avec difficulté de ses pensées. Avec agacement, Jed se demanda si elle s’était encore livrée à ses plantes orgasmiques aujourd’hui. Mais il coupa court à ces pensées.
Alors, ce contact avec la cité II ? Jiliane secoua sa toison rousse.
J’ai de mauvaises nouvelles
Elle fit une pause, comme pour accentuer un instant dramatique
Ils ont arrêté Vidor Jed accusa le coup.
Par les Anciens !…
Parle moins fort et ne jure pas comme ça ! Mais… que s’est-il passé ?
Je n’en sais rien, mais toujours est-il qu’il est entre leurs mains.
Les Brigades du Destin ?
Ça m’étonnerait. Tu sais très bien que si c’était le cas, on l’aurait retrouvé mort au coin d’une rue.
Mais alors, si c’est la police des Unis, ils se doutent de quelque chose sur l’organisation.
Ce n’est pas sûr. Ils frappent souvent au hasard. Vidor n’a pas toujours été un modèle de discrétion et il a eu parfois quelques manifestations tapageuses. C’est peut-être ce qui a motivé son arrestation.
Et que sais-tu de plus ?
Rien. Ils l’ont emmené en dehors des cités. Mais des gens l’ont vu un peu avant. Il avait l’air hébété.
Ils l’avaient passé aux hallucinateurs…
Sans doute, et ils vont continuer dans les prisons.
Le pauvre vieux, ils vont nous le rendre bientôt, mais complètement fou, à moins qu’ils ne le jettent dans l’herbe empoisonnée. Et il y a toutes les chances qu’il lâche des noms et des renseignements.
Disons de grandes chances. Ca dépend si la police soupçonne une organisation derrière lui, ou bien si elle le prend pour un
contestataire isolé…
Jed marqua une pause.
Tu as donné des directives à la cité II ?
Je n’en ai pas eu besoin. Ils ont fait ça immédiatement. L’organisation de la cité II s’est restructurée suivant le plan prévu dans ce cas. Il y aura peut-être quelques vides, mais pas assez pour retarder le Grand Jour.
Et pour les autres cités, pas d’alertes ?
Pas que je sache, je t’ai dit qu’ils se préparaient lors des derniers contacts que j’ai eu avec eux il y a quelques jours. S’il y avait eu quelque chose de grave, ils nous auraient joints par les circuits d’urgence. Je pense qu’il s’agit d’un incident isolé, et non pas d’un début de démantèlement de l’organisation.
Mais les Unis vont vite se douter de quelque chose.
Peut-être, mais nous les gagnerons de vitesse. N’oublie pas
que nous sommes presque prêts.
Jed admira son sang-froid, et s’en voulut de s’être laissé aller à la peur. Les événements se précipitaient, c’était la logique des choses à l’approche de Grand Jour. Logique plutôt bizarre, d’ailleurs. Le gouvernement des Universels agissait en fonction des réponses de la Logisphère, cette immense Intelligence Artificielle, qui ne pouvait appréhender qu’un côté de la réalité. Elle ne pouvait comprendre qu’un état de fait. L’organisation représentait autre chose : une potentialité, un événement mutant qui ne pouvait être intégré à la logique des Unis. Et c’était par cette faille que la lutte était possible : l’imprévisible, les situations qui ne pouvaient se déduire d’une suite de calculs, de déductions, de probabilités. Cette stratégie, ils le savaient tous, contenait les germes de sa propre destruction, car les possibilités que la Logisphère ne pouvait digérer étaient éphémères. Il arrivait nécessairement un temps où ces variables devenaient tangibles, se matérialisaient dans les faits. Elles rentraient alors dans les paramètres de la Logisphère, entraînant une réponse immédiate.
C’était sans doute ce qui se passait. L’arrestation de Vidor était un signe avant-coureur. C’était le moment d’agir, de prendre de vitesse les logiciens du gouvernement. Sinon, ils étaient condamnés. Jed sentit un abattement soudain l’envahir. Jiliane dut s’en apercevoir.
Ca ne va pas ?
Ce n’est rien. On y a tous tellement cru, tellement travaillé ! Savoir que c’est si proche…
Tu as peur ?
Il se redressa brusquement
Il ne manquerait plus que ça ! Tu sais très bien que c’est moi qui dois…
Oui, je sais, coupa Jiliane, évitons d’en parler ici, même si on est en sécurité.
Jed eut un petit sourire et lança en bravade :
Ca ira mieux quand les Anciens s’éveilleront.
Une expression glacée passa dans les yeux verts de Jiliane.
Arrête, ne blasphème pas. Parlons d’autre chose.
Il y eut un silence gêné. Jed n’était pas très à l’aise en présence de cette femme, trop belle et trop mystérieuse, qu’il comparait sans mal
ces anges maléfiques des légendes d’avant les Anciens. Ce fut Jiliane qui rompit le silence.
Tu passeras me chercher pour le spectacle d’Antodieff ?
Oui, je crois que ça vaut mieux. Il va y avoir du monde, avec les quatre cités qui y participent. C’est d’ailleurs une bonne occasion de se réunir tous ensemble, pour une fois. Pas de police, la foule immense, c’est l’idéal pour une assemblée.
Tu l’as déjà vu, cet Antodieff ?
Non, mais d’après le succès qu’il a, ça doit être assez extraordinaire. On dit qu’il soulève littéralement les foules.
Et les Unis laissent faire ?
À mon avis, ils sont un peu pris de court. Au début, ça n’était qu’un artiste comme les autres. Ils le tolèrent parce que les classes quatre en demandent. De toute façon, c’est bien difficile à dire. Antodieff n’a pas l’air d’avoir un but très clair, son discours est ambigu. Personne ne comprend vraiment ce qu’il fait, mais tout le monde va l’applaudir. Les gens se prennent peut-être pour des classes trois !
Mais lui, c’est un classe quatre ?
Ca m’étonnerait. En tout cas, s’il l’a été, il a dû avoir l’autorisation de passer en classe trois. Ca ne serait que justice.
Il serait un prêtre des Anciens que ça ne me surprendrait pas ! Écoute, ne plaisante pas avec la religion, je n’aime pas ça.
Ne te fâche pas, désolé. Mais je suis un peu sur les nerfs. Nous le sommes tous. Partons maintenant.
Ils se levèrent. Jiliane sortit la première. Elle s’éloigna lentement, puis se retourna et fit un geste d’adieu à Jed. Ce dernier lui rendit son salut. Puis sans savoir pourquoi, il se mit à maudire les plantes orgasmiques, les Anciens, les prêtres et tous ceux qui avaient amené les végétaux édéniens sur cette planète.