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Crazy lover, chapitre 7

Zoé Vernon

Malgré son état de fatigue, aussi bien physique qu’émotionnelle, Mimi ne s’était endormie qu’aux premières lueurs de l’aube. Elle émergea difficilement, se laissant attirer par la chaleur accueillante de sa couette. Une chaleur qui produisait un paradoxe déroutant par rapport aux bruits stridents et répétitifs qui s’élevaient de la rue. Un peu comme son état d’esprit.

Embrasser Daniel avait été loin d’être une erreur. Au contraire. En dépit de son rejet de la veille, il avait répondu à son baiser. Et de façon plutôt enthousiaste. Malgré ses sourires et sa propension à amener les sujets sérieux en dérision, il n’était certainement pas là par « hasard ». Mimi soupira. Son « hasard » prenait l’apparence d’une blonde adorable enceinte jusqu’au cou qu’elle évitait de façon éhontée pour ne pas l’entraîner avec elle dans le maelstrom que constituait sa vie depuis que Ghislain De Ribaupierre avait brusquement surgi du passé. Daniel avait creusé son passé. Il avait découvert ses différentes identités. Et si Daniel avait réussi à remonter sa piste, cela signifiait que Ghislain s’en approchait dangereusement.

Mimi attrapa son téléphone posé sur la table de nuit et s’adossa contre sa tête de lit. Elle tapa le nom de

son ancien amant. Rituel qu’elle effectuait maintenant depuis plus de deux mois. À partir du moment où il avait foulé le sol français. Rien de nouveau n’apparaissait sur Ghislain. Aussi bien sur la scène publique qu’économique. Elle l’avait rencontré alors qu’elle était jeune. Très jeune…

Bon sang !

Elle avait tout juste seize ans quand il l’avait approchée pour la première fois. Et, elle, comme une jeune oie blanche était tombée sous le charme de cet homme viril qui lui portait attention. Riche industriel de la région Lyonnaise, ils s’étaient rencontrés alors qu’elle travaillait comme extra lors d’une soirée. Elle était en première et n’avait même pas encore passé son bac de Français et ignorait totalement ce qu’elle pourrait faire après le lycée. Déjà à ce moment-là Mimi savait qu’elle n’avait aucune perspective d’avenir sur Lyon. Ses rapports avec son père étaient conflictuels. Ce qui représentait un euphémisme. Sa naissance avait été l’accident qui avait perturbé le bon fonctionnement et la dynamique de cette famille aisée. Sa sœur était son aînée de dix ans et son père lui avait toujours fait comprendre par des termes blessants qu’elle n’avait jamais été désirée. Elle le gênait dans sa course aux élections. Argument que Mimi n’avait jamais tout à fait compris. Aujourd’hui encore.

Si son père n’avait jamais levé la main sur elle, les violences psychologiques avaient sans doute été pires. Surtout lorsqu’il l’avait rendu responsable du suicide de sa mère.

Mimi prit une longue inspiration. Même vingt ans plus tard, la souffrance était toujours là. Sa mère était une petite créature fragile. Aimante. Mais

terriblement faible face à un mari dominant. À croire qu’elle-même avait reproduit le schéma avec Ghislain.

Elle le revit dans son smoking le soir de leur rencontre. Lui et sa forte personnalité, son assurance et cette séduction qu’il distillait comme un cocktail aphrodisiaque. Un mélange qui l’avait irrésistiblement attirée et fait sombrer dans une relation qui, à cette époque, lui semblait normale. Naturelle. Que Ghislain ait pratiquement vingt ans de plus qu’elle ne lui avait jamais parut déplacé ni étrange. Au contraire, il était le seul homme à la voir comme une femme, et non une petite fille paumée que son père détestait et pour qui elle était aussi transparente qu’une eau limpide. Et encore, l’eau possédait des vertus et une utilité que son père ne lui prêtait même pas. Alors elle s’était accrochée à l’unique point d’ancrage qui s’était présenté à elle depuis des années. Elle était tombée dans le schéma classique de « l’autre femme ». Elle savait qu’il était marié, mais avait préféré ignorer les raisons pour lesquelles il l’avait prise pour maîtresse… à seize ans.

Elle avait été totalement éprise de cet homme, aurait fait n’importe quoi pour lui… jusqu’à ce que le petit grain de sable qui s’était glissé dans leur relation grossisse et prenne la forme d’un tremblement de terre et que Ghislain lui impose son autorité. Une férule qu’elle avait rejetée et qui l’avait contrainte à fuir et se cacher pour préserver sa vie.

Son amant n’était pas aussi animé de bonnes intentions qu’elle avait stupidement cru.

Oh ! Non.

Il avait montré son vrai visage, et ce qu’avait vu Mimi l’avait choquée, détruite un peu plus et rendue

particulièrement amère et méfiante. Il avait habilement manœuvré pour qu’elle soit totalement sous son influence. Cela avait commencé par des compliments qui peu à peu s’étaient transformés en demandes, qui elles, étaient devenues des ordres. Mais toujours enrobées dans un fin papier d’apitoiement et de séduction. Et Mimi n’avait rien remarqué. Ou elle avait vu seulement ce qu’elle désirait voir. Un homme qui s’occupait d’elle et lui accordait de l’attention. Elle était tombée bêtement amoureuse sans comprendre pourquoi elle souffrait en même temps.

Ghislain exerçait son contrôle dans un besoin individuel. Elle ne voyait que par lui. Que pour lui. Il avait fallu un peu moins de six mois à Ghislain pour qu’elle perde son estime d’elle- même. Ils ne vivaient pas ensemble. Elle était encore chez son père qui ne lui accordait que son mépris et Ghislain profitait de sa femme, qui venait d’accoucher, dans leur appartement situé en plein cœur du quartier chic de Lyon.

Mais cela n’empêchait pas Ghislain de contrôler ses moindres faits et gestes. Il ordonnait. Elle obéissait. Elle ne pouvait plus sortir sans son accord, et lorsqu’il le lui donnait, c’était pour qu’elle le rejoigne dans un hôtel de façon à étancher ses désirs sexuels. Il était en quête continuelle de succès et de reconnaissance. Et qui mieux qu’une gamine de seize ans naïve et malléable pour assouvir son fantasme.

Et puis le pire était arrivé. Instinctivement, elle posa une main contre sa joue. Même après tout ce temps, elle avait l’impression de sentir la brûlure des coups portés par Ghislain. Tout cela parce qu’elle avait cru en lui, en ses mots. Elle voyait encore la lueur meurtrière dans ses yeux, ses paroles assassines, puis la caresse sur son bras et sa voix doucereuse qui lui expliquait combien elle l’avait déçu

et que par sa grandeur d’âme il était prêt à lui pardonner. À condition qu’elle obéisse. Ce n’était même pas les coups qui avaient provoqué le déclic. À sa plus grande honte, elle les lui aurait pardonnés. Non, ce qu’elle n’avait pas supporté, étaient les menaces qu’il avait ourdies si elle refusait de se plier à sa volonté.

Alors, elle avait fui. Pire, elle avait totalement disparu.

Longtemps après qu’elle l’eut quitté, la honte l’avait poursuivi. Elle avait mis des années à retrouver un semblant de confiance en elle. La danse l’avait obligée

montrer ses forces et mettre ses faiblesses de côté. Elle lui avait permis de se reconstruire. Morceau par morceau. Même si un grand bout d’elle lui manquait terriblement et qu’elle ne pourrait jamais le retrouver.

L’amertume au fil des années s’était estompée, mais pas sa méfiance. Elle ne pouvait pas dire qu’elle faisait confiance aux gens en général, aux hommes en particulier, mais sa prudence était la seule arme qui l’avait maintenue en vie.

Mimi frotta machinalement sa poitrine. Une douleur sourde qu’elle connaissait bien l’étreignait.

Juste là.

Au niveau du cœur. Comme si frotter à cet endroit pouvait alléger cette blessure toujours à vif. Elle la connaissait pour vivre avec depuis douze ans. Elle s’efforça de refouler la douleur sachant qu’elle ne disparaîtrait jamais. Elle ne pouvait que s’en accommoder. Et c’était le mieux qu’elle pouvait faire…

Mimi ouvrit une autre page Internet sur son téléphone. Rien dans les médias. Elle ressentit un soulagement furtif. Ghislain, étonnamment, semblait

fuir les mondanités. Lui qui ne manquait jamais de profiter de la presse restait particulièrement discret depuis son retour des États -Unis. Cela ne signifiait pas qu’elle devait relâcher son attention. Bien au contraire. Elle avait appris au cours de ses années de cavales que c’était lorsque tout semblait calme que le pire se préparait. Mais elle était prête. Elle avait quasiment finalisé sa fuite. Elle devait se rendre dans une semaine dans un petit bouge récupérer des papiers d’identité et un nouveau numéro de sécurité sociale. Avec un peu d’argent, celui mis de côté pour parer à ce genre d’éventualité, tout était possible…

Bientôt, dans quelques semaines, Mimi disparaîtrait. Elle prendrait une nouvelle identité, et tenterait de combler les vides du mieux qu’elle le pourrait. Même si elle savait que certains étaient irremplaçables.

L’image de Mathilde s’imprima. Elle avait été une source de vitalité, un roc. Elle avait été une des rares personnes en qui Mimi vouait une confiance absolue. Et même si elle savait qu’elle avait contacté Daniel et qu’il fourrait joyeusement son nez dans ce qui ne le regardait pas, elle ne lui en voulait pas et comprenait que son amie s’inquiète pour elle et veuille la protéger.

Mimi fit la grimace. Si elle pouvait « entourlouper »,

tromper » Mathilde sans rencontrer d’obstacle, le faire avec Daniel s’avérait un peu plus délicat. Pour lui échapper, elle devrait faire preuve d’une évidente inventivité et d’une grande capacité d’adaptation. Car elle avait la vilaine intuition qu’il ne la laisserait pas s’échapper comme ça. Elle était prête à parier dix ans de sa vie qu’il épiait le moindre de ses déplacements et connaissait son emploi du temps mieux qu’elle-même.

Il ne lui avait pas dit explicitement, mais il savait exactement qui elle était. Personne ne l’avait appelé Charlie depuis plus de douze ans. Et si lui était parvenu à remonter jusqu’à elle, cela signifiait qu’il lui restait peu de temps avant que Ghislain ne la retrouve lui aussi. Raison pour laquelle, il ne lui restait que peu de jours avant de disparaître à nouveau.

Un autre pincement au cœur lui bloqua le souffle. Mimi ferma les yeux. Elle allait se retrouver seule, mais cela valait la peine. Si elle voulait que son secret le reste et qu’il soit loin du danger que représentait Ghislain.

Mimi laissa retomber son portable sur le lit. S’apitoyer n’avait jamais été dans ses habitudes. Au contraire. Elle avait appris à tirer le meilleur de chaque situation. Si actuellement la sienne n’avait rien d’enviable, elle ne pouvait décemment pas mettre de côté le baiser hautement explosif échangé avec Daniel la veille. Et elle ne pouvait pas non plus ignorer l’attirance qui s’exerçait entre eux. Daniel était tout aussi réceptif et étrangement il lui permettait de mieux respirer quand il était là et qu’il jouait avec maestria de ses doigts et de sa bouche.

Elle savait également qu’elle ne retrouverait jamais un homme comme Daniel avec lequel elle se sentait si libre d’être elle-même de ressentir non seulement une attirance. Avec lui, elle se sentait apaisée et en sécurité. Deux émotions qu’elle n’avait pas connues depuis longtemps. Elle savait aussi par Mathilde que Daniel n’était pas du genre à s’attacher. Il papillonnait sans se poser, profitant visiblement des plaisirs charnels de la vie. Et après sa démonstration de la veille, elle avait très envie qu’il les partage avec elle.

Mais avant, elle devait aussi mesurer à quel degré Daniel s’était immiscé dans sa vie. Qu’il apparaisse

soudainement n’avait rien d’anodin. Qu’il se montre intrusif pouvait par contre poser problème. Mimi voulait être libre de ses mouvements, ce qui s’avérerait compliqué si Daniel s’amusait à la suivre. Mimi se renfrogna. La probabilité était élevée. Mais il était hors de question qu’il interfère dans ses déplacements. S’il était malin, elle pouvait l’être aussi. Et elle avait déjà une petite idée sur la façon de procéder pour l’amener à se découvrir s’il s’avérait qu’il était un peu trop protecteur.

Elle n’avait rien à perdre. Il y avait de toute façon que deux options. Soit elle avait raison. Soit elle avait tort.

Mais pas aujourd’hui. Non, pour le moment, Mimi voulait profiter de sa journée pour récupérer. Les derniers jours avaient été éprouvants, et elle avait besoin de s’isoler pour faire le point et se recentrer. Ce qu’elle avait l’intention de faire en prenant une bonne douche suivie d’un solide petit déjeuner. Ensuite, elle appellerait Mathilde, juste pour la sonder. Mathilde était incapable de mentir. Dès les premiers mots, Mimi saurait si c’était le cas ou non et confirmerait ce que son intuition lui hurlait et prouverait que son amie n’était pas étrangère à l’apparition soudaine de Daniel dans sa vie.

*

Greg prit place dans le fauteuil face au bureau de Daniel et étendit ses longues jambes. Ce dernier, le téléphone à oreille lui adressa un hochement de tête tout en écoutant attentivement son interlocuteur. Il répondait par de simples affirmations, sans développer. Une attitude qui éveilla tous les instincts de Greg qui se redressa légèrement dans son siège. Il fixa Daniel, attendant de lire une quelconque

expression. Celle-ci ne tarda pas à venir. Tous les muscles de Daniel se figèrent et ses yeux accrochèrent ceux de son ami. Il marmonna un vague remerciement et raccrocha sans quitter Greg du regard qui haussa un sourcil, en attente d’une explication.

— Caz, avança Daniel.

Greg se redressa, en alerte. Caz était un de leur indicateur. Il savait tout ce qui se passait sur son territoire, rien ne lui échappait. Ce type était une véritable mine d’informations et la relation qu’ils entretenaient était loin d’être la plus légale qui soit. Ils oscillaient dans leur rapport entre confiance et méfiance, mais ce fragile équilibre était payant. Quel que soit le côté où ils se situent. Caz œuvrait dans un périmètre bien précis : les quartiers nord de Paris. Ce qui inévitablement fit apparaître le nom de la jolie Mimi qui obsédait tant Daniel.

— OK. Tu m’intéresses, là, répondit Greg.

— Caz vient de m’apprendre qu’une « jolie rouquine » s’était rendue chez Marty.

Greg tiqua. Marty était bien connu pour son travail de faussaire. Un travail qu’il faisait payer grassement

ses clients. En avance et évidemment, en espèces. Et gare à ceux qui cherchaient à le rouler. Marty avait la réputation d’être aussi bon dans la falsification qu’inflexible s’il avait vent d’une entourloupe. Raisons pour lesquelles il était aussi « côté » sur le marché.

— Qu’a-t-elle demandé ?

Pas besoin de nommer Mimi, vu la pâleur qu’affichait Daniel.

— Passeport, numéro de sécu. Nom de Dieu, marmonna-t-il en se passant une main lasse sur le visage, dans quel merdier elle s’est fourrée… ?

Greg se renfrogna. Il n’aimait pas ça. Daniel était trop impliqué émotionnellement. Cette fille lui avait

ravagé le cerveau, et sûrement pas que ça, pensa Greg. Le problème était que Daniel risquait de perdre toute objectivité. Et c’était bien la première fois qu’il pouvait assister à un tel bouleversement chez son associé et ami.

Comme s’il avait suivi les pensées de Greg, Daniel redressa les épaules et se recomposa une expression impassible. Il verrouilla tous les accès à ses émotions comme il avait appris à le faire lorsqu’il était sur le terrain, et se restructura. Ce qui consistait à ériger des barrières autour de lui pour ne se focaliser que sur sa cible sans avoir la crainte d’être atteint par des pensées parasites, ou au pire comme cela lui était arrivé, par des balles tirées par l’ennemi. Il reprit d’une voix ferme.

— On renforce la protection. De niveau 1, elle passe

niveau 3.

— Je place Paul et Georges.

Daniel hocha la tête. Paul était un grand gaillard, aussi blond que lui était brun avec qui il avait servi dans l’armée. C’était un professionnel aguerri en qui il avait toute confiance. Probablement qu’être assigné à ce genre de mission ne l’enchanterait pas, habitué à des actions plus « musclées », même si Daniel était conscient qu’il sous-utilisait les capacités de Paul, celui-ci un des meilleurs. Et Mimi ne valait pas moins. Daniel aurait préféré s’en occuper personnellement. Il aurait volontiers enfermé la jeune femme dans son appartement à l’étage supérieur et profiter sans vergogne de son petit corps chaud et accueillant dans

une protection plus que rapprochée. Malheureusement, il devait se concentrer sur la raison qui la poussait à se faire faire de faux documents dans le but évident de fuir la capitale, si ce n’était la France. Et pas question de la laisser s’échapper !

— Que vas-tu faire avec Marty ?

— Rien, répondit Daniel après quelques secondes de réflexion. Je garde cette avance sur Mimi.

Greg posa ses mains sur les accoudoirs pour prendre appui et se relever pour se diriger vers la sortie.

— J’ignore ce qu’elle a aux fesses, mais pour en arriver à contacter Marty, ça ne doit pas être beau.

Daniel grogna, ce qui amena un sourire sur les lèvres de Greg, accentuant la profondeur de sa cicatrice sur la joue.

— C’est le mot fesses associé à Mimi qui te contrarie comme ça ?

Le visage renfrogné de son ami lui apporta la réponse et le fit éclater de rire.

— T’es dans la merde, mon frère. Tu l’as vraiment dans la peau.

— Tu ne pouvais pas être plus proche de la vérité, marmonna Daniel, se souvenant encore du goût de ses lèvres, de sa bouche. Des petits gémissements qu’elle poussait tandis qu’il pressait son corps contre le sien. De la fermeté de ses cuisses s’entourant auteur de sa taille. De la rondeur de sa poitrine et de la dureté de la pointe de ses adorables seins contre son torse.

Bon sang !

— Soit rassuré ! Aussi belle soit-elle, je ne suis pas intéressé par ta princesse de la nuit, termina-t-il en refermant la porte du bureau.

Daniel soupira. Oui, il l’avait dans la peau et il l’empêcherait par tous les moyens de le fuir.

Bordel !

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