Mimi redressa la tête et se tourna. Ses yeux se plantèrent dans ceux magnifiques de la femme qui lui faisait face. Elle sentit sa gorge se serrer, et le bref sentiment de culpabilité en l’observant se transforma vite en une haine féroce.
— Madame De Ribaupierre, la salua Mimi avec une note sarcastique que la femme ne pouvait pas ignorer.
Cette dernière haussa un sourcil parfaitement épilé. Un coin de ses lèvres s’étira, mais ne réchauffa nullement la lueur glaciale de son regard.
— Bien. Je vois que les présentations sont inutiles.
Instinctivement, le bras de Mimi se resserra autour des épaules d’Adèle, la repoussant derrière elle en une protection bien mince.
Un geste qui n’échappa pas à la femme qui posa ses yeux sur Adèle.
— Voici donc la bâtarde de mon mari.
Mimi se tendit et inconsciemment elle porta son corps vers l’avant, prête à charger. Giraud qui ne la lâchait pas des yeux fit claquer sa langue.
— Pas de ça, chérie, le menaça-t-il.
Il esquissa un sourire en voyant la jolie rouquine se tendre, mais saisir l’avertissement. Sa gestuelle lui confirma qu’elle avait compris que ses options étaient limitées. Il jeta un regard vers sa cliente. Elle avait retrouvé de sa superbe. Fière et arrogante. Comme la première fois où ils s’étaient rencontrés. Elle l’avait pris de haut, pensant pouvoir diriger les négociations. Elle avait vite compris que dans son monde, elle n’avait pas voix au chapitre. Elle avait peut-être payé une fortune pour retrouver la fille illégitime de son mari, mais c’était lui qui définissait les règles.
Son sourire froid s’accentua en la voyant si pédante et condescendante. La dernière fois qu’il l’avait vue, il venait de la baiser sauvagement dans une chambre d’hôtel. Son cul devait encore être marqué par les coups de badine et à cette pensée, il sentit son sexe s’éveiller. Il la baiserait une dernière fois avant de disparaître. Un petit bonus.
— Pourquoi ? demanda la rouquine.
Une question dont il connaissait la raison. Des hommes, et des femmes étaient prêts à tuer pour bien moins que ça.
La femme posa ses yeux sur Adèle avant de les reporter sur Mimi.
— Ouvrir les cuisses n’a pas suffi. Je savais que mon mari aimait les jeunes filles, mais je ne pensais pas qu’il serait assez stupide pour les mettre enceintes. Et plus stupide encore, de te laisser lui échapper.
Mimi se figea.
— Eh, oui, confirma la femme en même temps que Mimi comprenait les mots cachés. Tu n’es pas la seule qu’il a engrossée, mais la seule à lui avoir échappé.
— Que sont devenues les autres filles ? demanda Mimi, la voix tremblante.
— Oh, rien de bien original. Un avortement. Une somme d’argent. Et des menaces pour garantir leur silence.
Sauf avec moi, pensa Mimi. Elle s’était enfuie avant. Elle avala difficilement sa salive et un frisson glissa le long de sa colonne.
— Et vous le saviez, ajouta Mimi dans un filet de voix.
— Mon « mari » possède des goûts, disons, particuliers. Tant que tout était sous contrôle, cela ne me dérangeait pas. Mais il a fallu qu’il dérape. Une fois, ajouta-t-elle, en posant un regard froid sur Adèle. J’avoue n’avoir été informée qu’il y a peu de temps.
Le souffle de Mimi se bloqua dans sa gorge.
Mon Dieu ! Réalisa-t-elle.
Sa fuite, la naissance d’Adèle. Son « adoption » par sa sœur. Tout ça avait fonctionné. Elles étaient parvenues à brouiller les pistes et mettre sa fille en sécurité. Une douleur au niveau du cœur la prit par surprise en prenant conscience que ce secret avait été une réussite jusqu’à ce qu’un élément vienne perturber cet équilibre si fragile.
— Tu te demandes ce qui a pu se produire, reprit la
femme en voyant la confusion transparaître sur les traits de Mimi. C’est très simple, ajouta-t-elle. Mon idiot de mari a eu comme un besoin de rédemption. Il va mourir, prit plaisir à préciser la femme avec une tristesse consommée dans la voix qui n’était qu’un écran de fumée.
Mimi sentit le petit corps d’Adèle trembler contre le sien. Qu’elle aurait voulu épargner ces vérités à sa fille ! Même si Adèle possédait une maturité hors norme pour son âge, elle n’en restait pas moins une petite fille. Et savoir que les révélations de la femme allait la choquer, lui brisa un peu plus le cœur.
— Je savais qu’il t’avait prise pour maîtresse, poursuivit la femme en arpentant la pièce. Petite fille fragile et isolée de sa famille. Ses proies préférées, s’amusa à préciser la femme. Il m’a affirmé que tout était réglé. Que tu ne poserais aucun problème. Je l’ai cru. Je venais d’accoucher moi-même et j’avais l’esprit occupé par d’autres priorités. J’avoue que c’était une erreur. Bref, balaya-t-elle d’un geste désinvolte de la main. Après cette histoire, nous avons décidé de partir pour les États-Unis. Une façon d’éloigner Ghislain de ses perversités. Mais surtout, notre départ nous a permis de saisir une opportunité, d’étendre nos entreprises et d’accroître le capital de la société, dont je détiens un tiers.
Une information que Mimi ne prit pas à la légère. Elle savait par les articles de journaux que par sa fortune et sa puissance économique associées à l’ensemble de ses avoirs donnait à Ghislain un poids de taille sur le marché.
Mimi observa avec attention la femme. Tout dans ses gestes montrait une tension extrême. Elle
marchait dans le salon, revenait sur ses pas. Mimi la sentait à fleur de peau. Fragile. Trop pour ne pas être inquiétant. Car en un mot, elle pouvait ordonner à Giraud de leur trancher la gorge.
— Durant les huit années passées à l’étranger, la fortune de la société s’est considérablement accrue, confirma la femme. La vie là-bas est beaucoup plus simple.
Pour ceux qui ont de l’argent, ajouta Mimi in petto.
Même si elle se garda bien d’en faire la remarque.
— Nous avons entamé la procédure de naturalisation. Celle-ci devait aboutir dans les semaines qui viennent.
Procédure avortée, en déduisit Mimi en voyant la mine pincée de la femme.
— Mais on a diagnostiqué un cancer à Ghislain. Cela n’aurait en aucun cas été un frein pour la finalité de la naturalisation. Mais mon mari a ressenti comme un besoin impérieux de rédemption et de pardon. J’imagine qu’en apprenant qu’il n’en avait que pour quelques mois à vivre, il a voulu s’aligner avec sa conscience, ajouta-t-elle avec fiel. Il a engagé un détective pour te retrouver. Cela ne m’a pas été difficile de l’apprendre vu que cet idiot m’a remis en main propre son rapport. Vide évidemment. Il n’avait rien trouvé sur toi. Et j’ai compris seulement à cet instant que Ghislain avait menti. Et qu’il fallait que je vous retrouve. Toutes les deux, ajouta-t-elle en braquant son regard froid sur Adèle et Mimi.
— Quel rapport avec nous ? demanda Mimi
sincèrement déstabilisée.
La femme fixa son regard sur Mimi pour reprendre d’une voix étrangement posée, en totale contradiction avec l’agitation de son corps.
— Le rapport est très simple, fit la femme en faisant trois pas pour revenir se placer face à Mimi. En devenant citoyen américain, Ghislain peut à tout moment déshériter ses enfants. Ce que le droit français interdit.
Mimi la regarda avec des yeux ronds avant que la panique s’infiltre lentement en elle.
— Oh, mon Dieu… ! murmura-t-elle.
— Je vois que tu as compris. Sa bâtarde peut prétendre réclamer sa part.
— Mais elle n’est même pas reconnue par Ghislain. Elle n’apparaît nulle part. Jamais elle n’aurait pu demander une part qui ne lui appartient pas. Adèle n’a aucune filiation légale avec votre famille !
La femme émit un rire froid.
— À partir du moment où Gislain a entrepris la recherche, il a ouvert la boîte de Pandore. Tout s’achète, reprit-elle froidement. Le détective a été grassement payé, mais rien ne garantit qu’il garde le secret. Si ce n’est pas lui, ce sera un autre.
— C’est totalement hypothétique ! s’exclama Mimi complètement abasourdie par un tel raisonnement.
— Et rien ne me garantit que sa bâtarde ne demanderait pas sa part. Pour l’instant, ce n’est qu’une gamine, mais à l’âge adulte…, poursuivit-elle sans tenir compte de la protestation de Mimi.
— Jamais nous n’aurions relevé quoi que ce soit, insista Mimi totalement effarée. La preuve ! Nous avons tout fait pour tenir Adèle éloignée de votre famille.
La femme fit de nouveau plusieurs pas dans la pièce pour se planter devant Mimi et braquer son regard polaire au sien.
— Je crois que tu n’as pas saisi les implications. Il suffit qu’une personne découvre les penchants de Ghislain pour les jeunes adolescentes pour mettre tout notre empire en danger. Ta « fille », cracha-t-elle, est la concrétisation des erreurs de Ghislain. Elle pourrait réclamer sa part d’héritage. Je ne me suis pas battue pour mes fils pour qu’une bâtarde débarque et rafle tout ! Car cette gamine pèse potentiellement plusieurs millions d’euros et des parts substantielles en actions des entreprises De Ribaupierre.
Mimi la regarda, complètement figée. Une langue de froid glacial s’enroula autour de sa colonne pour se répandre et parcourir son corps. Elle réalisait seulement maintenant qui était sa fille. Une héritière. Une riche. Très riche héritière. Et cette position équivalait tout simplement à une condamnation à mort.
Mimi réfléchissait aussi vite que son esprit engourdi le pouvait. La femme de De Ribaupierre était trop nerveuse. Et à tout moment, elle pouvait ordonner à Giraud de « prendre la relève ». Elle serra brièvement Adèle contre elle, mais s’interdit de quitter des yeux Giraud et la femme. Si Mimi devait agir, il fallait que ce soit maintenant. Elle observa la femme se déplacer nerveusement dans la pièce. Elle s’éloignait du côté opposé aux fenêtres donnant sur l’arrière. Giraud en biais offrait une résistance plus difficile à neutraliser.
Mimi connaissait ses propres chances de survie. Mais celles d’Adèle augmenteraient considérablement. Elle se retourna brièvement vers sa fille, attrapa son visage en coupe et chuchota rapidement.
— Dès que je te dis « maintenant », tu fais ce que l’on a dit. Compris ?
Adèle réagit immédiatement en hochant la tête et Mimi ne put empêcher ses lèvres d’esquisser un pâle sourire. Cette enfant était vive et intelligente. Mimi regrettait tellement de ne pas avoir eu le temps de la connaître. Elle posa rapidement ses lèvres sur son front et se retourna vers le couple. L’échange avec sa fille avait été bref, mais Mimi savait qu’il serait déterminant.
Giraud lui faisait face, mais légèrement décalé, laissant libre le champ à Adèle pour parcourir les quelques mètres pour atteindre une des portes-fenêtres. La femme revenait sur ses pas, puis repartit en sens inverse. C’était le moment que Mimi attendait. Elle lâcha la main d’Adèle et tout en se précipitant vers Giraud cria :
— Maintenant !
Elle propulsa la table basse, mince obstacle entre Giraud et Adèle avant de foncer poings en avant vers Giraud. La surprise de son geste lui fit gagner quelques précieuses secondes et Mimi vit du coin de l’œil qu’Adèle déverrouillait déjà une fenêtre.
Mimi percuta de plein fouet Giraud. La force de l’impact le fit vaciller, mais pas tomber. Mimi s’agrippa à Giraud et déploya toutes ses forces pour enrouler son corps autour du sien. Il n’y avait rien de formel dans son attaque. Elle se battait avec les armes
qu’elle possédait, et elles étaient bien minces. Cependant, cela eut le mérite de faire perdre à Giraud encore quelques secondes supplémentaires. Mimi était littéralement enroulée autour de Giraud. Elle sentait la force qui émanait de cet homme et ce n’était qu’une question de secondes avant qu’il la neutralise.
Giraud poussa une bordée de jurons. La danseuse s’accrochait à lui, le mordait et le griffait. Il repoussa un bras, mais aussitôt, elle s’accrochait de nouveau à lui. D’une poigne de fer, il crocheta les poignets de la rouquine et d’un geste puissant l’arracha violemment
lui. Il saisit vivement le cou de la furie, tendit le bras pour être hors d’atteinte et resserra ses doigts autour de sa gorge. Il ignora les griffures sur ses bras et les coups de pieds qu’elle lui lançait désespérément.
— La gamine, hurla-t-il à sa cliente qui restait prostrée.
Il la vit bouger du coin de l’œil et reporta son attention sur la rouquine.
Mimi hoquetait. De douleur, de peur, mais l’adrénaline lui donnait suffisamment de force pour résister à Giraud. Elle releva les yeux et un sentiment de soulagement intense la submergea. La porte-fenêtre était ouverte sur les profondeurs du jardin. Adèle était sortie et des larmes lui brouillèrent la vue.
Nom de Dieu ! Il avait perdu assez de temps et avait assez joué. Il resserra ses doigts autour du cou gracile de la jeune femme et d’une impulsion la projeta vers l’arrière.
Mimi retomba lourdement sur le dos. Une douleur lui vrilla le crâne et elle crut que son heure était arrivée. La poigne de Giraud autour de son cou déjà malmené l’empêchait pratiquement de respirer. Ses
poumons voulaient s’ouvrir, mais sa gorge était enflée et l’air s’y engouffrait difficilement.
Un voile noir passa devant ses yeux, mais Mimi s’interdit de s’évanouir. Si elle le faisait, elle signait son arrêt de mort. Avec le peu de force qui lui restait, elle s’obligea à se redresser. D’abord à genoux. Mais déjà, Giraud tournait les talons. Elle n’avait pas assez d’énergie pour se mettre debout et poursuivre Giraud. Aussi, se jeta-t-elle en avant, et enroula ses bras autour des chevilles de Giraud. Le geste le déstabilisa et il se retint de tomber de justesse en prenant appui sur le dossier du canapé. Mimi l’entendit grogner, et plus pétrifiant, entendit distinctement le déclic d’une arme.
Giraud sortit son arme. La plaisanterie avait assez duré. Il baissa les yeux vers la rouquine accrochée à ses genoux. Il regrettait presque de lui tirer une balle dans la tête qu’elle redressa vers lui au moment ou il arma le chien.
Le déclic résonna étrangement dans la pièce silencieuse. Un sourire étira ses lèvres quand il rencontra le regard de la rouquine. Il pensait découvrir de la peur dans ses jolis yeux, et non de la haine et une détermination qui l’impressionna. Cette femme était une battante, mais son combat s’arrêtait là. Il braqua son arme vers la tête de la jeune femme qui ne baissa pas le regard.
— Désolé, chérie, articula-t-il avec une froide détermination.
La détonation retentit dans la pièce, dans le crâne de Mimi, explosant ses sens, la privant de tout repère. Un cri transperça au travers du brouillard. Pas le sien, réalisa-t-elle. Celui de la femme.
Puis le calme.