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Crazy lover, chapitre 4

Zoé Vernon

La musique vibrait dans le corps de Mimi. Elle observait chacune des filles avec qui elle partagerait le prochain tableau. Ici, on s’appelait par son nom de scène, celui que l’on prenait dès que l’on était engagé dans la troupe. Mimi avait choisi Mimi Grande, prononcé Grandé. En rapport avec sa taille. Elle était l’exception. Il lui manquait un centimètre pour entrer dans les critères stricts qui permettaient d’intégrer le cabaret. Mais sa cambrure était son plus gros atout et avait compensé ce léger manque. Un nom de scène qui était apparu comme une évidence.

Le troisième tableau allait débuter. Mimi respira à fond, son avenir se résumant pour le moment sur les prochaines minutes. Un frisson lui parcourut la nuque et elle ouvrit brusquement les yeux. Une sensation, comme un courant électrique se propageait le long de sa colonne, mettant ses sens en alerte. Elle se força à revenir sur ses exercices de respiration.

Au cours de la semaine écoulée, elle avait constamment ressenti des petits picotements derrière la nuque. Différents de ceux qu’elle éprouvait les soirs où elle était sur scène.

Lors des répétitions cette semaine, ce sentiment d’être observée ne l’avait pas quitté. Mais elle lui interdisait d’avoir un tel contrôle sur son corps ! La

peur. Elle ne la paralysait pas, au contraire, elle faisait circuler dans ses veines ce poison qui rendait sa peau et ses sens hyper sensibles au point d’en devenir douloureux. La peur lui donnait une conscience aiguë de son corps. Il se révoltait, mais malheureusement cela se traduisait par des erreurs sur scène. Elles étaient quasi invisibles pour le public, mais sa meneuse elle, ne les avaient pas laissé passer, même si elles ne s’étaient produites que lors des répétitions.

— Mimi, tu entres sur scène sans tes problèmes ! Si tu n’es pas capable de les compartimenter, je te remplace.

Ce qui équivalait pour elle à une mise à pied qu’elle ne pouvait se permettre. La danse était son refuge, bien que ses défenses pour le protéger s’altéraient et laissaient des brèches de plus en plus béantes. Mimi ne se voilait pas la face. Elle se savait en sursis. Dans quelques semaines, son contrat d’intermittence prendrait fin, et elle avait déjà compris qu’elle ne pourrait pas rempiler. Sa carrière au cabaret avait une date de péremption, c’était une certitude, mais elle souhaitait plus que tout éviter de l’écourter. Elle désirait profiter de ces ultimes instants avant de tourner définitivement la page sur les dix dernières années. Une douleur lui comprima la poitrine à cette pensée, qu’elle tenta de refouler. Pas maintenant. Elle ne pouvait pas perdre pied maintenant. Elle ne demandait pas l’impossible. Juste quelques semaines.

Un nouveau frisson remonta le long de sa colonne. Différent de ceux éprouvés durant les répétitions. La nuance était subtile, néanmoins perceptible. Mimi ferma les yeux et respira profondément. Ce qu’elle ressentait à l’instant, cette impression d’être observée était dérangeante, mais sans la sensation malsaine qu’elle charriait avec elle habituellement et qu’elle

avait distinctement ressentie tout au long de la semaine.

Clara Honey, une des danseuses se glissa doucement derrière le rideau. D’ici, elle pouvait apercevoir la salle sans être vue. Certaines filles aimaient prendre la « température » avant de monter sur scène. Mimi préférait se concentrer sur la chorégraphie. Que la salle soit pleine ou vide, ce qui n’arrivait jamais, elle enchaînait ses pas et se laissait porter par la musique. Lorsqu’elle dansait, c’était les seuls moments où elle pouvait relâcher sa garde. La scène était l’unique endroit où elle se sentait réellement à sa place. Mimi n’avait pas cette impression dérangeante d’être un imposteur en mentant depuis dix ans à celles qu’elle considérait pourtant aujourd’hui comme sa seule famille.

— Il est là, chuchota Clara avec dans la voix une excitation qui gagna toutes les filles.

— Qui ça ? demanda la voix éraillée de Celyne.

— Le grand type baraqué.

Mimi feignit l’indifférence sans se mêler à l’état de liesse qui s’emparait du groupe tout en essayant de calmer les battements de son cœur. Ça ne pouvait pas être lui. Cela ne lui ressemblait pas de venir lui-même. Il préférait envoyer ses sbires pour faire le sale boulot. Mais surtout, Mimi ne le reconnaissait pas. Plus précisément, elle ne reconnaissait pas l’aura et les vibrations malsaines qu’il dégageait. Une certitude. Pour l’avoir côtoyé à un moment, même très court, de sa vie, elle était certaine que l’inconnu dans la salle n’était pas lui. Elle avait appris à se fier à ses sens. À son instinct. Même si ce dernier lui murmurait de faire preuve de la plus grande prudence.

— Où ça ? demanda Kiki Rose avec impatience.

— Comme d’hab’ !

— Quatre soirs qu’il occupe la même table et cela

ne vous semble pas étrange ? intervint Celyne avec pragmatisme.

Et quatre soirs d’affilée que Mimi ressentait ces drôles picotements derrière la nuque. Quatre soirs qu’elle était sur la défensive, à tenter d’oublier l’homme dans la salle pour porter toute sa concentration sur son tableau et éviter les erreurs.

Ce n’était pas rare qu’un spectateur porte une attention particulière à une danseuse. Généralement, il laissait un mot qui atteignait les coulisses après avoir transité par Paul le responsable du bar. Jamais directement. Les danseuses étaient surveillées, protégées et quasiment impossible de les approcher sans montrer patte blanche. Une sécurité par moment excessive, mais rassurante pour les filles. Elles ne se sentaient pas vulnérables, mais certains clients avaient parfois du mal à comprendre qu’elles étaient des êtres humains, et non des objets que l’on regardait et avec lesquels on espérait pouvoir jouer une fois le spectacle terminé. Les cas étaient rares, mais pour avoir été confrontée à ce type de harcèlement la direction avait pris des mesures drastiques. Chaque soir, un taxi raccompagnait les danseuses jusqu’à leur domicile.

— Tu crois qu’il va assister à la totalité du tableau cette fois ?

Car jusqu’à aujourd’hui, l’inconnu était resté dans l’ombre sans se manifester. Et cela, au sens littéral. Il disparaissait dès que les filles entraient en scène. Il ne quittait pas le cabaret, non. Il se mettait simplement à l’abri des lumières, jouait avec les ombres sans jamais montrer son visage.

Oh, oui ! Il va rester jusqu’au bout, répondit silencieusement Mimi. Car même sans le voir, elle avait une conscience aiguë de sa présence dans la salle. Une présence troublante qui, sans être

effrayante, laissait échapper une aura de danger. Cet homme n’était pas une menace. Juste un avertissement. Et Mimi ignorait totalement ce que cela signifiait.

Un claquement de mains autoritaire d’un membre de la direction artistique mit fin au joyeux chaos dans les coulisses.

— Tout le monde se prépare. Vous entrez en scène dans deux minutes ! tonna une voix qui n’appelait aucune discussion, au grand soulagement de Mimi.

Les filles se mirent en place dans un désordre organisé. Mimi pouvait sentir l’excitation monter dans toute la pièce. Puis, l’espace de quelques secondes, le silence. Chargé d’électricité. Revigorant. Celui qui, dans un moment de répit, reprend des forces et appelle la tempête.

*

— Tu es sûre que tu ne veux pas venir ?

Mimi se pelotonna dans sa doudoune et remonta son écharpe. La fin de l’été approchait, mais l’air était saturé d’humidité particulièrement mordante cette nuit. Ce matin plutôt quand elle consulta sa montre.

3H37.

Elle se tourna vers Celyne et trois autres filles qui s’étaient déjà engouffrées dans le taxi. En temps normal, elle les aurait accompagnées avec plaisir et aurait terminé la nuit en se rendant dans la petite boulangerie du 9ème arrondissement qui ouvrait plus tôt que les autres. La première fois que le propriétaire avait vu débarquer cette bande de furies à quatre heures du matin, il avait été un brin effrayé. La cinquantaine souriante, sans une once de lubricité dans le regard ou les gestes. Et cela avait été précisément cette lueur de bonté qui avait fait

pencher la balance. Mimi toujours sur la réserve malgré son côté exubérant était parvenue à le convaincre de leur ouvrir sa boutique. Et jamais elles n’avaient mangé d’aussi bonne première tournée de croissants. Depuis, Georges avait acheté une cafetière, du café moulu premier prix, mais qui avait le goût du bonheur, et appuyait sur le bouton de démarrage de la machine dès qu’il entendait le ronronnement du moteur du taxi devant sa vitrine.

Mais cette nuit, Mimi ne se sentait pas le courage d’affronter Georges. Georges qui travaillait en silence et écoutait le piaillement des filles. Il entendait surtout quand cela n’allait pas. Il possédait une sorte de capteur qui détectait les tensions ou les coups de blues. Et à coup sûr, il percevrait le malaise qui habitait Mimi depuis deux mois. Elle avait jusqu’à aujourd’hui réussi à le dissimuler, mais elle sentait que son armure s’effritait. Celyne la regardait déjà différemment. Mimi appliquait un masque de jovialité sur son visage dès qu’elle apparaissait en public. Le masque craquelait et tombait de plus en plus vite ces dernières semaines. Elle ne pouvait pas prendre le risque de se faire démasquer par Georges… même si cela lui crevait le cœur, car cela signifiait qu’elle ne reverrait probablement plus jamais cet homme adorable.

Elle offrit un sourire lumineux à Celyne. Un sourire qui ne mentait pas ce soir quand elle pensa au boulanger.

— Pas ce soir, merci. Je suis crevée. Embrasse Georges pour moi.

Celyne la fixa un moment, comme si elle essayait de lire au-delà de ce que Mimi montrait, puis hocha la tête avant de monter dans le taxi. Mimi leur adressa un petit signe de la main, un sourire aux lèvres… qui s’effaça totalement quand les feux arrière du taxi ne

furent que deux points rouges flous au milieu d’une circulation quasi inexistante à cette heure de la nuit.

Elle se dirigea à son tour vers le taxi qui l’attendait et ouvrit la portière. Au moment de monter, son regard fut attiré par un mouvement. Furtif. Mimi se figea et tenta de percer l’obscurité. Sans succès. Si elle ne put se fier à sa vue, le frisson qui lui remonta le long de la colonne la poussa à s’engouffrer dans la relative sécurité que lui apporta l’habitacle de la voiture.

*

Le savoir et la connaissance sont des armes redoutables. Le plus délicat n’était pas nécessairement de les détenir, mais de savoir précisément quand s’en servir.

Les moyens en sa possession pour regrouper les informations dont il avait besoin ne passaient plus par les voies officielles, mais par son réseau d’informateurs qu’il rémunérait grassement. Trop, s’agaça-t-il en comparaison des résultats reçus. Mais s’il y avait acquis une chose au cours de sa « carrière », c’était bien la patience.

Il connaissait sa cible. Charlie Meyer.

Si tout se passait comme il le prévoyait, il la localiserait dans peu de temps. Et à ce moment-là, le jeu commencerait réellement. D’un mouvement sec, il referma le capot de son ordinateur après avoir effacé toute trace de son passage. Et si par hasard on remontait jusqu’à lui, l’adresse IP qu’il avait utilisée enverrait ceux qui le traquaient sur une fausse piste, dans ce cas précis, un coin paumé de l’Argentine. Il aurait pu porter son choix sur un autre pays comme l’Inde, ou, pourquoi pas, la Suède. Mais seuls ceux, une poignée d’hommes, avec qui il avait eu un passé

commun pourraient remonter jusqu’à lui et comprendraient que le choix du pays lorsqu’il brouillait les pistes était loin d’être distribué au hasard, mais suivait un schéma bien précis.

Car l’Argentine avait été le pays ou tout avait changé.

Un jeu de piste qu’il s’amusait à égrainer, même s’il était certain que personne ne relèverait. Ce qui était décevant finalement.

Il tira sur les manches de sa chemise et rajusta sa veste de costume. Le tissu luxueux épousait parfaitement son torse, mettant en valeur sa silhouette sportive, résultat de longues heures d’entraînement et d’un régime alimentaire stricts. Un regard à sa Richard Mille, une beauté en Titane et carbone à plus de quatre cent mille euros, lui indiqua qu’il lui restait exactement dix-sept minutes avant de rejoindre sa cliente. Belle. Très belle, même, malgré qu’elle ait une bonne dizaine d’années de plus que lui. Douze pour être exact. Jamais il ne s’engageait dans une affaire sans effectuer une enquête approfondie préalable sur les protagonistes. Dans quatre-vingt- dix pour cent des cas, cela lui servait de garanties, ou plus précisément de moyen de pression contre ses clients qui se croyaient pour la plupart plus malins que lui. Car il avait appris un aspect fondamental sur la nature humaine. Que les hommes, même les plus respectables, cachaient les secrets les plus inavouables.

Il observa son rendez-vous. À cinquante-deux ans, il devait admettre qu’elle avait gardé une plastique plus que bandante. Il détestait cette femme qui faisait montre d’une condescendance et d’une arrogance sans nom. Une femme qui aimait diriger et contrôlait son entourage d’une main de fer. Ce qui en soit ne le

gênait nullement. Sauf qu’elle avait oublié à qui elle s’adressait. Et s’il y avait une chose qu’il ne supportait pas, c’était la complaisance.

Généralement, il la laissait prendre la main lors de leur entretien. Il était amusant de voir comment les personnes pensaient détenir le pouvoir alors qu’en fait, c’était lui qui menait les négociations. Elle était maline, futée, absolument vénale. Mais pas autant que lui. Il connaissait précisément comment allait se dérouler leur entretien. Ils parleraient affaires et ensuite, quand il jugerait que la séance était close, il engagerait la conversation sur un terrain plus personnel. Un sourire étira ses lèvres pleines. Et il adorait ce moment quand la femme de pouvoir pensait très naïvement que les rôles s’inversaient et qu’il reprenait la main. Elle devenait docile. Suppliante.

Elle abandonnait son costume de femme de pouvoir pour revêtir celui que lui avait choisi. Une femme soumise qui le suppliait de la laisser le sucer. Alors, seulement à ce moment, il prenait tout son temps, l’obligeait à ramper. À quémander. Un état qui était aussi jouissif que l’acte sexuel qu’il lui imposait. Selon ses humeurs. Mais il était assez subtil dans sa démarche pour endormir cette garce avec quelques mots appréciateur et des encouragements. Il dépassait largement le cadre de l’avilissement, mais elle était tellement certaine de détenir les rênes que jamais elle ne s’était aperçue qu’il avait depuis longtemps dépassé le cadre respectueux de son rôle de dominant.

*

Daniel porta le verre à ses lèvres sans quitter la scène des yeux, son regard immuablement accroché à Mimi. La salle était plongée dans l’obscurité que

seules les danseuses parvenaient à percer. La musique pulsait au rythme de ses propres battements de cœur.

Étrangement lancinante.

Totalement hypnotique.

Irrémédiablement sensuelle.

Le son cadencé qui sortait des hauts-parleur recouvrait la salle, emprisonnant le public, et lui en particulier. Il avait la sensation d’être enfermé dans une bulle assourdie dont les jeux de lumière glissaient sur ses sens lorsqu’ils caressaient les corps des danseuses, les rendant spectaculaires. D’une sensualité à fleur de peau. Mais Daniel n’avait d’yeux que pour Mimi qui jouait avec un talent fou avec la musique et ses accords, faisant ressortir toute sa féminité avec impertinence, élégance, et cette touche qui caractérisait les filles : l’espièglerie.

Mimi s’avança sur la scène, belle à se damner. Elle ne pouvait pas voir Daniel, mais il eut la certitude qu’elle avait deviné sa présence et dansait exclusivement pour lui. La gorge soudainement sèche, il avala une autre gorgée de son scotch. Le seul de la soirée. Il devait garder les idées claires, et Mimi avait cette furieuse tendance à lui faire oublier ses priorités. Il était ici avec en tête un but précis : découvrir qui se cachait derrière les admirables yeux ambre de Mimi. Et pourquoi, et surtout par qui, était-elle tant effrayée au point d’éviter tout contact aussi bien avec l’extérieur qu’avec Mathilde.

Et pour l’heure, Daniel devait faire un effort presque surhumain pour chasser l’attirance qu’il éprouvait pour la jeune femme et se concentrer sur l’essentiel. Une attirance qui avait pris vie dans une rue du dix-huitième arrondissement de Paris et qui ne l’avait pas quittée depuis.

Depuis plus d’une semaine, il assistait à toutes ses représentations. Il restait dans l’ombre, profitait des

services VIP du cabaret qui lui offraient la discrétion nécessaire. Paradoxalement, il évitait ainsi d’éveiller les questions que se poserait sans aucun doute le personnel s’il se présentait tous les soirs en tant que clients lambda. Son statut lui assurait une discrétion dont il se servait en ce moment même.

Il reporta son attention sur Mimi, son corps partiellement dénudé qui se mouvait avec grâce sur la scène et que les lumières sublimaient sans une once de perversion. Le rapport entre sensualité et réalisme était d’une justesse et d’une beauté incomparables, rendant les gestes de la jeune femme gracieux et empreint d’érotisme sans tomber dans la dépravation ou le voyeurisme.

Daniel s’était interrogé sur le comportement de Mimi. Il avait passé ses derniers jours à fouiller, décortiquer, analyser, étudier sa vie. Aujourd’hui âgée de vingt-huit ans, Mimi était issue d’une famille bourgeoise et aisée de Lyon. Un père à la tête d’une grosse entreprise d’import, entré en politique, au début sans étiquette, puis briguant des postes plus élevés en tant que député de sa région, visiblement plus lucratif que de satisfaire de petits mandats. Une mère décédée. En creusant, Daniel avait découvert que la mère, s’était suicidée, laissant derrière elle une Mimi âgée à peine de douze ans et une sœur, Clotilde, de dix ans son aînée.

Si la scolarité de Mimi avait été exemplaire, il semblerait que la mort de sa mère l’ait précipitée dans une sorte de fuite en avant, son dossier scolaire mentionnant des heures de retenues à n’en plus compter avec pour conséquences une série d’exclusion. La seule activité stable de la jeune fille avait été la danse qu’elle avait pratiquée avec assiduité d’après l’enquête effectuée auprès de son

ancienne professeur. Il se souvenait encore des mots de la vieille femme en parlant de Mimi : « une gamine perdue qui ne demande qu’à être aimée ».

Des propos pour le moins sibyllins, mais qu’il avait traduits pourtant facilement. Sa mère était décédée, sa sœur avait quitté le domicile pour suivre ses études et son père qui devait être aux abonnés absents. Elle s’était retrouvée seule, sans ressource, sans soutien et Daniel avait compris les excès de l’adolescence comme étant simplement un appel au secours. Un moyen d’attirer l’attention. Un schéma tristement classique.

seize ans, elle faisait déjà divers petits boulots pour payer ses cours de danse avec probablement des rêves un peu fous dans la tête. Des rêves qui avaient visiblement été stoppés net, car pendant deux ans, même en creusant comme un malade, Daniel n’avait trouvé aucune trace de Mimi. Elle avait totalement disparu de la circulation, ce qui à l’époque des réseaux sociaux relève du miracle.

Et les miracles n’avaient rien à voir dans l’histoire, il en était convaincu. Il avait retrouvé sa trace deux ans plus tard dans les archives du ministère de la Justice où sa demande de changement de nom avait abouti quelques mois plus tard. Charlie Meyer était devenue Charline Meyer, mais se faisait appeler Charlotte par ses amis et aussi ses employeurs s’il se référait aux documents qu’il avait dénichés en fouillant dans le réseau informatique du cabaret et des données de la Sécurité sociale et de l’URSSAF.

Cette fille était un véritable caméléon, et c’était précisément ce qui la rendait non seulement intéressante, mais terriblement attirante. Comme Mathilde à l’époque, elle habitait un minuscule appartement dans le dix-huitième arrondissement, était à jour dans ses loyers, le paiement de ses impôts.

Une redevable modèle qui ne faisait pas parler d’elle. Il ne lui avait découvert aucune longue relation avec un homme, juste quelques amants de passage, ce qui lui avait amené une satisfaction déplacée en le découvrant. Et à part Mathilde et l’équipe de danseuses, il ne lui connaissait aucune autre fréquentation. Elle avait coupé les ponts avec sa famille et d’après ce qu’il en savait n’avait pas remis les pieds à Lyon depuis ses seize ans.

Il regarda Mimi évoluer sur la scène, le visage rayonnant. Il avait la sensation de retrouver la jeune femme qu’il avait rencontrée la première fois. Celle dont les yeux brillaient de candeur, qui respirait la fraîcheur et qui possédait ce petit plus qui l’avait mis

terre. Daniel grimaça lorsqu’il prit conscience à quel point il était loin du compte et qu’il se mentait à lui même. « Attirante » était loin d’être le terme adapté. Elle le fascinait littéralement.

Merde !

Parce que la Mimi qu’il avait rencontrée dans le hall de l’immeuble avait perdu de son éclat. Il avait vu la peur dans ses jolis yeux et cette constatation l’avait plus atteint qu’il ne voulait se l’avouer.

Il chassa ces pensées parasites qui l’empêchaient d’analyser la situation et retrouva sa concentration. Et il était parvenu à la conclusion aussi simple qu’élémentaire que Mimi se cachait depuis plus de Douze ans. Douze ans durant lesquelles elle n’avait pas vraiment vécu, mais survécu. Un résultat qui n’avait pas manqué de surprendre Greg lorsqu’ils avaient évoqué le nouveau sujet de « traque » de Daniel.

Il se cala plus confortablement contre le dossier de son fauteuil, sa main jouant nonchalamment avec son

verre. Il le faisait tourner entre ses doigts, suivant les mouvements lascifs de Mimi. Des mouvements hypnotiques, totalement ensorcelants. Ses jambes décrivaient des arabesques et il imagina immédiatement une autre façon d’exploiter cette souplesse. De préférence, entourée autour de sa taille, lui bien enfoui dans les profondeurs du corps tiède et tentateur de la jeune femme.

Ce n’était pas la femme quasiment nue qui dansait qui le fascinait. Elle était belle. Il n’y avait aucun doute possible. Son corps aurait perverti le diable lui-même. Non, si la majorité des personnes qui la voyait pensait qu’elle se mettait à nue, Daniel avait compris un élément essentiel. Celui qui avait échappé à la personne qui la poursuivait. Mimi en se déshabillant revêtait justement un costume et se cachait derrière cette nudité. Un paradoxe qui avait pris tout son sens quand il l’avait vue pour la première fois sur scène cinq jours plus tôt.

Elle était futée. Trop pour qu’il ne se montre pas vigilant. Car, quel meilleur endroit pour se cacher que d’être sous les feux des projecteurs tous les soirs ? Il était le premier à le reconnaître, s’il avait dû traquer la jolie rousse pendant Douze ans, la scène d’un des plus grands cabarets de France aurait été le dernier lieu où il serait allé fouiner.

Daniel avala la dernière gorgée de son scotch et reposa son verre avant de se lever. Le tableau de Mimi n’était pas encore achevé, mais il était temps pour lui d’entrer en scène.

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