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Crazy lover, chapitre 3

Zoé Vernon

Mimi attendit de se fondre dans une flaque d’ombre pour enfin oser reprendre sa respiration. Son cœur tambourinait douloureusement contre ses côtes. Daniel Clément était une force de la nature. Une allure de voyou, un teint légèrement olivâtre, comme s’il avait des racines espagnoles bien que son nom de famille ne le laisse pas à penser, une beauté arrogante et des yeux qui lui donnaient toujours l’impression qu’il sondait son âme et lisait en elle.

Son attitude était ridicule, mais revoir Daniel, sentir sa main sur son bras, ses yeux se poser sur elle avec un calme désarmant, bien que toujours teinté de cette lueur malicieuse, l’avait totalement prise au dépourvu. Aujourd’hui, elle détestait cet homme, alors qu’un an auparavant elle avait ressenti cette connexion, cette force qui l’avait immédiatement attirée à lui tandis qu’elle défendait Mathilde au milieu d’une rue du 18e arrondissement de Paris. L’attraction, le désir avaient été réciproques. Immédiat. Brutal. Mais quelques semaines plus tard, il l’avait rejetée de la plus cruelle des façons au moment où elle avait besoin de lui.

Et il fallait qu’il réapparaisse dans sa vie au plus mauvais moment ! Daniel était une complication qu’elle ne pouvait pas prendre le luxe de gérer. Pas maintenant. Ni jamais, tenta-t-elle de se persuader. Mais l’attirance qu’elle éprouvait pour lui lui était

revenue en plein visage, comme un boomerang. Et la violence du choc de le revoir la poursuivait encore. Daniel était un danger. Et elle avait bien assez à faire pour ne pas croiser la route du seul homme qui ne devait jamais, mais jamais découvrir son identité, même si vraisemblablement c’était trop tard. Au moins n’avait-il pas encore trouvé ce qui se dissimulait derrière.

Une douleur, comme une pointe qu’on lui enfonçait dans la poitrine la plia presque en deux. Mimi chercha

nouveau son souffle et tenta de refouler la panique qui venait de s’insinuer dans ses veines. Elle prit plusieurs longues inspirations, ferma les yeux et visualisa la douleur sous la forme d’un objet, n’importe lequel. Si elle parvenait à synthétiser la douleur, celle-ci était plus facile à repousser. Elle fit apparaître mentalement une chaise. Banale, à laquelle elle mit le feu. Contrairement aux fois précédentes, elle prit du temps à s’embraser, et Mimi pouvait même en ressentir la chaleur qui en émanait. Suffocante, privant son espace d’oxygène. Celui qui lui servait à respirer entretenait le feu. Elle inspira plus profondément, laissant son esprit, ses émotions, vaincre sa peur. Puis, lentement, le processus s’inversa. La chaise se consumait enfin et au bout d’un temps qui lui parut interminable, elle visualisa un tas de cendre. Les fumées s’en échappaient, mais les flammes, comme sa terreur venaient, d’être circonscrites.

Du moins temporairement. Les feux devenaient de plus en plus difficiles à maîtriser. Depuis qu’elle avait découvert qu’il rentrait en France. Mimi se ressaisit. Elle ne pouvait plus se cacher derrière ces artefacts. Elle avait retourné le problème dans tous les sens, et une option se détachait des autres : la fuite. Encore une fois. Mais elle n’avait pas le choix. Il n’y avait pas

que sa vie qui était en jeu. Si cela avait été le cas, elle aurait affronté son passé. Ses conséquences surtout. Mais elle ne pouvait pas. Elle n’en avait pas le droit.

Elle n’avait pas peur de lui, mais était terrifiée par ce qu’il était capable de faire.

*

L’ambiance frétillante l’apaisa instantanément. Mimi se dissimula le temps de se reprendre dans l’ombre d’un recoin. Après l’oppressante solitude qui l’avait accompagnée jusqu’aux coulisses du cabaret, la vie qui palpitait, la chaleur, les filles pour certaines en train de s’habiller, de se maquiller. Il régnait dans les bakcstage un joyeux désordre. Mais elle savait qu’il ne fallait pas se fier au chaos qui régnait dans les coulisses. Au contraire, tout était savamment orchestré. Les costumes, l’ordre de passage. Au millimètre, à la seconde près. Le jacassement incessant des autres danseuses lui comprima malgré tout le cœur. Elles appartenaient à une grande famille. Elle en faisait partie. Il y avait bien des conflits, des clans qui se créaient, des jalousies qui s’exacerbaient, mais jamais Mimi ne s’était sentie seule… jusqu’à ce soir. Car même entourée d’une cinquantaine de danseuses dont nombreuses étaient devenues des amies, elle ne pouvait se confier au risque de les mettre en danger. Elle prit conscience brutalement qu’elle vivait probablement les dernières apparitions sur scène. D’ici quelques jours, semaines, tout au plus, elle devrait abandonner ce qu’elle avait mis une décennie à bâtir. Mimi ravala ses larmes. Ce n’était pas le moment de flancher.

Le spectacle de la soirée se divisait en vingt tableaux. Mimi en assurait sept, dont trois d’affilés en

groupe et un solo, ce qui lui laissait que peu de temps pour se changer entre chaque représentation. Celui-ci clôturait la nuit. Mimi avait travaillé dur. Son corps avait souffert des répétitions, mais sa volonté lui avait toujours permis de dépasser la souffrance et les moments d’abattement. Alors ce soir, comme ceux qui lui restaient, elle allait donner tout ce qu’elle pouvait, les vivre avec toute la passion qu’elle était encore capable d’offrir au public, mais surtout à elle-même. En dansant, elle puisait une force qui lui avait permis de tenir debout et ne pas s’effondrer de chagrin quand elle repensait à ce qu’elle avait été obligée de faire. Non ! On l’avait obligée à agir de la sorte ! Et pour cela, pour tout le mal que cet homme lui avait fait, pour tout le bonheur dont il l’avait privé, elle le haïssait plus que tout. Car ce qu’il lui avait pris, jamais rien ni personne ne pourrait un jour le lui rendre.

— Tout va bien ?

Mimi sursauta en entendant la voix légèrement éraillée d’une danseuse. Celyne. Magnifique brune aux yeux de chat. Mimi se força à sourire, mais à la façon dont Celyne plissa les paupières, Mimi sentit que son geste devait plus ressembler à une grimace. Elle se reprit néanmoins et obligea sa voix à trouver une intonation posée.

— Oui, tout va bien.

— Dit celle qui se cache, lança la jeune femme en arquant exagérément les sourcils.

— Ça va, répéta Mimi.

La jolie brune la fixa pendant plusieurs secondes avant de hocher la tête et rejoindre les loges. Mimi relâcha son souffle, heureuse qu’elle n’ait pas insisté. Une des qualités de Celyne. Chaque fille possédait sa propre histoire et Celyne contrairement à beaucoup d’autres savait quand parler, mais surtout quand

respecter l’intimité de son interlocutrice.

Mimi respira profondément. Elle ne pouvait pas montrer la moindre faiblesse. Elle était là pour danser, pour offrir un spectacle aux clients, non pour leur faire partager ses problèmes. Après avoir expulsé l’air de ses poumons, elle prit une profonde inspiration, plaqua un sourire lumineux sur ses lèvres, celui qui d’habitude la caractérisait et entra à son tour dans le joyeux chaos qui régnait dans les loges. Seuls ceux qui la regarderaient vraiment verraient que son sourire n’atteignait pas ses yeux.

*

Daniel haussa un sourcil, un sourire au coin des lèvres. Il traversa le hall silencieux d’une démarche étonnamment souple et féline pour un homme de sa stature, et alla rejoindre la jeune femme assise sur une banquette confortable qui meublait l’entrée.

— Salut.

— Salut, beauté, répondit-il tout en poussant un soupir de satisfaction lorsqu’il prit place et étendit ses longues jambes devant lui.

Mathilde arqua à son tour un sourcil, amusée.

— « Beauté » ?

— Ça ne te plaît pas ?

Mathilde posa un regard sur son ventre arrondi.

— Dans la mesure ou je n’ai plus rien d’une sirène, je dirais que oui, ça me plaît, argua-t-elle un sourire aux lèvres.

Sourire auquel Daniel répondit. Mathilde avait traversé des épreuves qui auraient pu faire disparaître toute spontanéité ou joie de vivre, mais elle en avait au contraire extrait une force impressionnante. Elle et Logan méritaient le bonheur.

— Que fais-tu debout à cette heure-ci ? interrogea

Daniel avec une légère inquiétude dans la voix.

— C’est plutôt à moi de te poser la question. Il est trois heures et demie du matin, tu portes un magnifique costume sur mesure…

Mathilde s’interrompit deux secondes pour se pencher vers Daniel et inhaler profondément sous l’œil scrutateur et étonné de Daniel.

— Et tu sens diablement bon ! Sais-tu que les femmes enceintes développent certains de leurs sens.

— Et tu pensais découvrir quoi en me reniflant de la sorte ?

— Le sexe et la débauche ? demanda-t-elle mutine. Daniel pouffa.

— Au risque de te décevoir, je suis resté sage et aussi chaste qu’un moine tibétain.

— Pour ce soir, compléta Mathilde, amusée par leur répartie.

Daniel passa une main dans ses cheveux. Il faillait vraiment qu’il les coupe ! Il aurait bien aimé la contredire, car niveau chasteté, encore un petit effort et elle pourrait réellement le comparer à un moine. Tibétain ou pas. Ces derniers mois, il n’avait guère eu le loisir de s’adonner au plaisir de la chair. Un manque qui se faisait ressentir, il devait se l’avouer. Surtout lorsqu’il posa son regard près de l’entrée et que le souvenir de la peau chaude de Mimi sous ses doigts au moment où il l’avait retenue se rappela à lui. Une flèche de désir le prit par surprise. Il poussa un juron tout en se replaçant de façon à repositionner son érection.

Bon sang !

Il n’allait pas avoir ce genre de pensée à côté d’une femme enceinte, qui plus est, la femme de son meilleur ami ! Il fallait vraiment qu’il se reprenne… ou

assouvisse ce besoin primaire.

— Ça ne répond pas à ma question, reprit-il pour changer de sujet. Que fais-tu debout à cette heure-ci ?

Mathilde plaça ses mains de chaque côté de son ventre dans une position si classique qu’arboraient avec une fierté toute maternelle et férocement défensive les femmes enceintes.

— Junior a décidé de s’exprimer cette nuit. Je ne voulais pas réveiller Logan, alors je me suis levée.

— Et tu as décidé que le hall était l’endroit idéal, ajouta Daniel narquois tout en relevant que le joli visage de Mathilde semblait marqué par la fatigue.

Mathilde eut une moue qui ne trompa pas Daniel.

— Je t’attendais en fait.

— J’avais deviné, répliqua-t-il avec une douceur dans la voix qui avait toujours surpris Mathilde.

Comment un grand gaillard comme lui parvenait-il à mettre les personnes en confiance ? Sa simple présence était apaisante. Il dégageait cette aura de force tranquille qui rassurait d’emblée son interlocuteur.

— Je me fais du souci pour Mimi, avoua-t-elle. Aussitôt, toutes les alarmes de Daniel s’allumèrent.

Il ne révéla pas à Mathilde qu’il avait senti que quelque chose n’allait pas. Le comportement de Mimi l’avait immédiatement alerté. Au début de soirée, il avait tenté de mettre de côté ce que son instinct lui hurlait. À savoir que Mimi cachait quelque chose, pour aussitôt se fustiger. Cela ne le concernait pas. Il n’avait pas mis moins de deux secondes pour s’apercevoir qu’il se leurrait. À partir du moment où ses yeux s’étaient posés sur la frêle silhouette de Mimi, il avait su qu’il était foutu.

— Explique-toi.

Mathilde inspira profondément. Daniel avait adopté un ton professionnel. Elle aimait qu’il se montre si

attentif, même si inconsciemment, cela la rendait nerveuse. Car cela signifiait que Mimi pouvait vraiment être en difficulté et par conséquent, l’inquiétait de façon trop alarmante.

— Je n’ai pas d’éléments concrets à te donner. Seulement qu’elle ne ressemble plus à la Mimi enjouée et que je connais.

— Peut-être des problèmes au cabaret ? tempéra Daniel.

— Non, je suis sûre que non. Pour y avoir dansé un moment, je sais que cela n’a rien à voir avec le cabaret. Je ne m’en suis pas rendu compte immédiatement, mais avec le recul, je dirais que cela fait bien deux mois qu’elle n’est plus vraiment elle-même.

— Développe, insista Daniel.

— Elle est devenue de plus en plus nerveuse quand on sortait en ville. Plus le temps passait et moins elle souhaitait m’accompagner en ville. Alors que cela ne ressemble pas à Mimi. C’est la première à m’avoir emmenée dans les boutiques quand j’ai commencé à travailler pour Logan et constituer un semblant de garde-robe. Et maintenant, j’ai l’impression qu’elle m’évite ou vient me voir dès que la nuit tombe.

Un sourire triste s’afficha sur son joli visage en une vaine tentative de dédramatiser.

— Un peu comme les chats. Elle sort la nuit. Et elle m’interdit catégoriquement que je vienne chez elle. J’ai essayé de lui parler, mais elle reste muette. Elle me fait un grand sourire en m’assurant que tout va bien.

Les mots de Mathilde eurent un impact sur les mécanismes de Daniel. Les propos de la jeune femme consolidaient ce qu’il avait soupçonné. Il ne laissa rien paraître et encouragea Mathilde à poursuivre, sachant déjà ce qu’elle allait dire.

— Bref, Mimi est une jeune femme pétillante et pleine de vie. En deux mois, c’est comme si je la voyais s’éteindre et je me sens complètement impuissante. Elle n’est pas dépressive Daniel. Elle a peur. Ça aussi je le sais, ajouta-t-elle avec un petit rire crispé au souvenir des moments pénibles qu’elle avait traversés avec l’affaire Grabowski 2 compris sans difficulté Daniel. Et je ne sais pas de quoi ou de qui, continua-t-elle doucement. En fait, reprit-elle après une courte pause, elle n’a pas peur. Cela va au-delà. Elle est terrifiée, même si elle fait tout pour le dissimuler.

Il lui avait fallu croiser le regard de Mimi pas plus tard que quelques heures auparavant pour en venir à la même conclusion que Mathilde.

— Mimi est trop fière et indépendante pour demander de l’aide, murmura Mathilde.

Ça, Daniel l’avait deviné. D’autant plus qu’elle ne lui pardonnait toujours pas de l’avoir évincée quand elle recherchait un soutien lorsque Mathilde avait totalement disparu de la circulation. Daniel passa un bras derrière les épaules de la jeune femme et l’attira

lui en une étreinte fraternelle. Avec satisfaction, il sentit le corps de Mathilde se détendre et se reposer contre lui. Daniel esquissa un sourire, heureux de pouvoir l’apaiser.

— Qu’est-ce que tu connais d’elle ? Son passé, sa famille ?

— Pas grand-chose en vérité. Ses propos ont toujours été un peu flous à vrai dire. J’ai souvent pensé que c’était dû à une certaine retenue.

— Mimi, dans la retenue ? souligna Daniel. Mathilde se renfrogna. Avait-elle été trop centrée

sur elle-même toutes ces années au point de ne pas prêter attention à son amie ? Elle se redressa et se

Crazy girl

tourna vers Daniel qui ne put que lire la peine et le désarroi dans son regard.

— Je m’en veux de ne pas avoir été à l’écoute.

Il comprenait ce que ressentait Mathilde et ne pouvait pas la laisser penser cela.

— Arrête de te fustiger. Mimi est adulte. Elle a elle-même choisi de rester discrète sur son passé.

— J’aurais quand même dû être plus attentive.

— Tu ne peux pas aller contre la volonté des gens. Et ce n’est pas parce que Mimi ne parle pas de son passé qu’elle a quelque chose à cacher, ajouta-t-il, même s’il n’en croyait pas un mot.

Juste pour savoir à quel degré de discrétion s’était livrée Mimi, Daniel posa une question d’apparence innocente.

— Mimi, c’est son nom de scène, mais quel est son véritable prénom ?

— Charlotte. C’est joli, non ?

— Oui, c’était un joli prénom.

Mais une mauvaise réponse, se renfrogna Daniel sans rien laisser transparaître. Il resserra la poigne autour des épaules de Mathilde et la força gentiment

se reposer contre lui.

— Je suis sûr que tu t’inquiètes plus qu’il n’existe de problème. Je vais voir ce que je peux faire.

Mathilde se redressa légèrement et regarda Daniel. Bon sang ! Comment pouvait-il faire autrement que de l’aider lorsque le sourire qu’elle lui adressait illuminait non seulement son visage, mais la pièce entière. Le soulagement qu’il lut sur ses traits le conforta dans ses intentions. Il déposa un baiser sur son front, et rassurée, Mathilde laissa aller sa tête contre son épaule.

— Tu as conscience que Mimi rêve de me faire la

peau ?

— Oui, mais je sais que tu es capable de te défendre.

Ça, c’était nettement moins sûr, pensa Daniel en retenant une grimace.

— Tu as aussi conscience que je vais devoir œuvrer en sous-marin ? Une approche frontale avec Mimi est exclue si je tiens à donner des petits-enfants à ma mère.

— Là aussi, je sais que tu t’en sortiras.

Daniel secoua légèrement la tête quand il entendit le sourire dans la voix de Mathilde.

— Tu sais aussi que je ne peux pas te dire non ?

— Oui, je sais. Tu m’en veux d’en profiter ?

Daniel eut un petit rire de gorge qui raisonna dans le corps de Mathilde.

— Je t’en voudrais si tu ne venais pas vers moi, reprit-il avec un sérieux qui déstabilisa quelque peu Mathilde.

Elle redressa de nouveau la tête pour plonger son regard dans celui chocolat de Daniel.

— À cause de Mimi ?

— Non, enfin pas uniquement. Mais maintenant, tu es ma famille. Tu y es entrée à partir du moment où Logan a vu en toi autre chose qu’une petite stagiaire débutante. Et je ne laisse jamais tomber ma famille.

Mathilde lui adressa un autre de ses sourires lumineux. Elle le désarmait totalement. Il comprenait pourquoi son ami était fou amoureux de cette femme. Il n’y avait pas une once de méchanceté chez elle.

— Pourquoi ne dis-tu pas tout simplement que tu m’aimes bien ? le taquina-t-elle.

— J’avoue que je n’aime pas quand tu t’inquiètes comme ça. Ce n’est pas bon pour le Gremlins, plaisanta-t-il pour rompre le côté trop solennel de sa confession.

Mathilde étouffa un grognement faussement outré en frottant doucement son ventre. « Le Gremlins ». Elle aura tout entendu. Ce qui ne la dispensa pas de reposer sa tête contre cette épaule solide.

— Il serait temps que toi et Logan me fassiez enfin confiance ! maugréa-t-elle.

— On te fait confiance, riposta Daniel fermement.

— Si c’était le cas, vous ne seriez pas constamment sur mon dos.

— Je n’ai pas eu ce plaisir, s’amusa à répondre Daniel, certain que s’il la regardait, il verrait ses joues aussi rouges que si elle avait couru un marathon.

Ce qui ne la dispensa pas de lui enfoncer un coude dans les côtes.

— Ce n’est pas drôle, marmonna-t-elle. Si Logan t’entendait.

Si Logan l’entendait, il ne ressortirait pas vivant de ce hall. Ou alors salement amoché. Il était terriblement protecteur dès qu’il s’agissait de la sécurité et du bien-être de Mathilde. Et depuis qu’elle était enceinte, il resserrait encore un peu plus sa protection. Mais cela, Daniel le comprenait. Mieux que quiconque.

— Je ne suis pas en sucre, poursuivit Mathilde. Je ne vais pas m’effondrer chaque fois que j’ose mettre un pied dans la rue.

— Tu ne peux pas reprocher à Logan de s’inquiéter pour toi.

— Même si ses réactions frôlent parfois l’absurdité ?

Daniel se raidit imperceptiblement, mais Mathilde nota immédiatement le changement, comme le timbre plus métallique de sa voix.

— Tu ignores totalement ce qu’un homme peut ressentir lorsqu’il voit la femme qu’il aime étendue sur le sol dans une mare de sang.

Celui de Mathilde se figea dans ses veines. Les souvenirs de l’année passée lui revinrent en mémoire, et inconsciemment, elle porta une main à sa tempe. Là où la balle l’avait touchée. Mais ce qui la fit frémir fut le sentiment, qui, par son égoïsme, venait de faire resurgir la douleur de Daniel et la culpabilité qui l’habitait depuis plus de vingt ans.

— Je suis désolée, Daniel. Je ne voulais pas te faire de la peine en te rappelant la mort de Lizzie, murmura-t-elle.

— Je sais, princesse, soupira Daniel.

Daniel avait évoqué deux fois Lizzie avec Mathilde. Une fois avant qu’elle ne disparaisse pendant quatre mois suite à la fusillade de Varsovie. La seconde, lorsqu’elle était tombée enceinte. Daniel ignorait encore comment elle avait réussi à lui arracher les mots, mais il lui avait confié toute la douleur que la mort de Lizzie, tuée parce qu’elle n’avait pas répondu aux avances d’un malade, avait provoquée chez lui. La destruction, la rage, la culpabilité. Un cocktail d’émotions qui avait failli lui faire perdre la tête. Aujourd’hui, l’envie de détruire ce qui se trouvait sur sa route, la colère, avaient disparu. La culpabilité, elle, lui restait chevillée au corps comme un parasite trouve un hôte disponible.

Mathilde se colla un peu plus à Daniel, qui resserra son étreinte. Ils restèrent sans mot dire un moment, appréciant l’instant. Tout simplement. Cette parenthèse dans la nuit que rien ne vint perturber. Juste eux, cette amitié qui avait cimenté des liens très forts et particuliers, seulement entouré un silence reposant.

— Oh ! s’exclama Mathilde.

— Qu’est-ce qu’il y a ? s’inquiéta Daniel.

— Rien, le rassura-t-elle tout en lui prenant la main

et la posant sur son ventre.

Daniel étendit sa grande paume, et au bout de quelques secondes des coups se répercutèrent en une onde délicate sous sa main. Un sourire étira ses lèvres.

— C’est le Gremlins ?

— Si tu appelles encore mon bébé comme ça, je te le fais regretter, répliqua Mathilde tout en levant les yeux au ciel.

Daniel ricana et se pencha sur le ventre rond de la jeune femme.

— T’entends ça, mon pote ? La demi-portion qui te sert de mère pense faire le poids.

— Je peux savoir ce que tes yeux font à deux centimètres des seins de ma femme ? s’exprima une voix grave et profonde.

Mathilde se retourna et adressa un sourire à haut voltage à Logan qui descendait les escaliers uniquement vêtu d’un bas de jogging.

— Je parle à mon filleul, argua Daniel, le visage toujours collé au ventre de Mathilde.

— Qui te dit que ce sera un garçon ? demanda Logan. Et retire ton visage de là !

— Parce que j’ai tout un stock de techniques à lui enseigner, et pas seulement en matière de combat, ajouta-t-il avec un sourire plein de malice tout en éloignant sa tête pour sa propre sécurité.

— Seigneur, murmura Mathilde en secouant la tête tout en se levant pour rejoindre Logan.

Aussitôt, il agrippa sa nuque et la rapprocha de lui pour l’embrasser délicatement tandis que son autre main caressait son ventre dans un geste autant protecteur que révérencieux, comme le ferait le gardien d’un trésor.

— Ça va ? lui demanda-t-il doucement.

— Oui, je ne parvenais pas à dormir et je ne voulais

pas te réveiller.

— Tu aurais dû, sweetheart, chuchota-t-il, ses lèvres caressant les siennes en une promesse silencieuse. Remonte, ma belle, j’arrive tout de suite, poursuivit-il sans lui laisser le temps de répondre.

— D’accord.

La large carrure de Logan devant elle, Mathilde se pencha sur le côté pour saluer Daniel d’un petit geste de la main.

— Merci d’être resté un moment avec moi.

Il lui adressa un clin d’œil puis s’étira avant de se lever pour rejoindre Logan. Les deux hommes observèrent la jeune femme gravir les escaliers. Elle se retourna sur le palier et envoya un autre de ses lumineux sourires à Logan, puis entra dans l’appartement.

Dès que la porte se referma, Daniel retrouva un visage grave qui n’avait rien à envier à celui de Logan.

— Ta femme s’inquiète.

— Je sais, soupira Logan. Et je n’aime pas la voir comme cela.

Pas besoin qu’il précise que cela laissait des traces de fatigue sur son visage.

— J’imagine qu’elle t’a parlé de Mimi.

— Précisément.

— Je lui ai demandé d’attendre demain, s’agaça Logan. Ce n’est pas en restant debout à trois heures du matin qu’elle va pouvoir se reposer. Elle a des contractions. Le médecin lui a conseillé de se mettre au vert.

— Ta femme en a toujours fait qu’à sa tête.

— C’est bien le problème, grommela Logan. Je vais l’emmener à HylandsHall. Mais je sais qu’elle ne bougera pas d’ici tant qu’elle ne sera pas rassurée sur Mimi. Que penses-tu de son inquiétude vis-à-vis de

son amie ? C’est justifié ?

Daniel lui relata sa rencontre avec Mimi pas plus tard que le soir même dans le hall. Logan voyait Daniel se rembrunir à mesure qu’il exposait les faits et l’analyse qu’il en faisait. Sa conclusion était nette et précise.

— En clair, résuma Daniel, cette fille sent les emmerdes à plein nez.

— Hors de question que cela ait des retombées sur Mathilde !

Daniel lui lança un regard empli de détermination.

— C’est bien pour cela que je me suis déjà plongé dedans, et que j’en fais une question personnelle, répliqua-t-il sans possibilité aucune de le contredire.

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