Les deux hommes étaient penchés sur l’ordinateur de Greg, analysant les informations qui leur étaient transmises quand leurs portables sonnèrent simultanément. Ils échangèrent un regard vif interprétant immédiatement.
D’un même mouvement, ils se ruèrent hors du bureau pour rejoindre celui de Daniel. Il poussa la porte d’un geste brusque qui alla s’écraser contre le mur.
Vide ! Cette putain de pièce était vide !
Daniel sentit son corps entier se tendre, une poussée de violence le tétanisa, ses mains se refermant en poings meurtriers. Il s’obligea à inspirer longuement. Mimi n’avait pas besoin qu’il perde la tête. Bien au contraire. Il devait avoir l’esprit sain.
— Giraud, entendit-il murmurer Greg.
Oui, cette enflure était parvenue à faire sortir Mimi de la tour. Et il ne voyait qu’une seule raison qui aurait pu pousser la jeune femme à faire la plus grosse connerie de sa vie.
Adèle.
Comme s’il lisait ses pensées, Greg réagit en sortant son portable pour joindre ses contacts auprès du ministère intérieur et de la défense… et d’autres, moins nommables.
Daniel aboya des ordres et l’effervescence dans le hall sembla se calmer une microseconde le temps que l’information circule. Plusieurs équipes se formèrent instantanément. Armées, revêtues de tenues sombres, toutes recouvert de gilet par balle. Daniel faisait confiance à ses hommes. Ils étaient entraînés et savaient exactement ce qu’ils avaient à faire. Chaque homme avait un rôle bien défini et tous savaient quelle place ils occupaient dans une mission. Tout était orchestré avec précision, rapidité et efficacité.
Greg raccrocha presque immédiatement tandis que Daniel se ruait sur son ordinateur portable et se connecta au mouchard qu’il avait installé dans le téléphone de Mimi. Aussitôt, une ligne d’écriture s’afficha. Daniel tapa rapidement un code et les données de triangulation s’affichèrent à l’écran avec une précision de moins d’un mètre sur la cible recherchée. Il zooma, les yeux concentrés sur la carte qui s’affichait.
Nom de Dieu ! Elle est à moins de cent mètres de la tour !
— On décolle, ordonna Greg en même temps que Daniel prenait son portable en main et se dirigea vers les ascenseurs.
En parallèle, il avait ouvert l’application permettant d’accéder aux conversations de Mimi. Il identifia
immédiatement le dernier message reçu, et Daniel se figea. Une photo d’Adèle portant les mêmes vêtements qu’il lui avait vus cet après-midi.
— Bordel ! gronda-t-il avant de réduire la fenêtre et d’en ouvrir une autre.
Les deux hommes fixaient la position de Mimi. Elle était statique. Daniel ne pouvait dire si c’était une bonne ou une mauvaise chose… jusqu’à ce que le curseur commence à bouger. Et la vitesse de déplacement indiquait que Mimi venait de monter dans un véhicule. Daniel, Greg et un groupe d’hommes équipés et armés jusqu’aux dents s’engouffrèrent dans la cabine.
Daniel serrait les dents et s’efforçait de rester calme alors que la tempête faisait rage sous sa peau. Il sentait la rage circuler dans ses veines, prête à se déverser. Les chances de survie quand les victimes étaient entraînées dans une voiture se réduisaient de moitié !
Mimi se trouvait dans les tunnels sous la Défense et se dirigeait vers l’ouest. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent et les hommes se ruèrent vers les véhicules déjà démarrés et prêts à partir. Ils se dispersèrent en plusieurs groupes de quatre hommes dans cinq véhicules différents. Greg s’installa au volant, Daniel à ses côtés et aussitôt, la voiture quitta les sous-sols de la tour suivie des autres dans un bourdonnement assourdissant. Les voitures sortirent du parking une à une dans une procession sinistre et guerrière.
Daniel pianotait sur son clavier avec une frénésie qui trahissait son angoisse. Il avait beau la dissimuler, il était rongé par la peur. Il allait massacrer Giraud.
Une alarme sonore retentit et aussitôt, il bascula sur la fenêtre où apparaissait la position de Mimi.
— Putain de merde ! cracha-t-il quand le curseur s’éteignit. Giraud s’est débarrassé de son portable. Je n’ai plus de localisation !
Il ouvrit une autre fenêtre, les doigts tremblants. Il lui restait encore une option, en espérant que Giraud ne l’ait pas devancé. À mesure qu’il entrait des codes, Daniel sentait un filet de sueur couler le long de sa colonne. Il se concentra jusqu’à ouvrir le programme et le lancer. Et pour la première fois de sa vie, il se mit à prier.
Un rire nerveux s’échappa d’entre ses lèvres quand l’information s’afficha sur son écran. En quelques manipulations, il la convertit en carte puis en transmission.
— J’ai la position de Giraud, annonça-t-il d’une voix rauque.
Greg esquissa un sourire, relevant le côté de sa bouche. Celui où la cicatrice marquait ses traits. Un sourire diabolique. Inquiétant. Daniel capta la lueur dans le regard de Greg. Froide. Métallique. Meurtrière.
— Cet enfoiré vient de commettre une erreur.
En gardant son téléphone portable, Giraud avait signé son arrêt de mort. Une erreur de débutant assez étonnante, mais qui en disait long sur l’ego et la confiance en soi que possédait Giraud. Un excès qui cette fois lui serait fatal.
— Et ce sera sa dernière, ajouta Greg en une promesse qui alerta Daniel.
Les deux hommes avaient un contentieux. Mais aujourd’hui, c’était Daniel qui menait la bataille. C’était son combat. C’était à lui de le neutraliser. Et non à Greg de lui loger une balle entre les yeux. Même si cet enfoiré méritait châtiment bien pire.
— Tu me le laisses, grogna Daniel en reportant son attention sur l’écran.
Daniel n’avait pas téléchargé n’importe quel mouchard dans le téléphone de Mimi. Le programme installé était un petit bijou de technologie. Un fantôme. Il infectait chaque numéro entrant ou sortant. En contactant Mimi, le mouchard avait contaminé le portable de Giraud. En quelques manipulations, Daniel avait pu afficher la position de Giraud, mais aussi tout l’historique de ses appels, de ses messages. Et ce qu’il découvrit à l’écran lui fit froid dans le dos.
— Notre théorie sur le commanditaire s’avère exacte, annonça-t-il à Greg d’une voix blanche.
Greg accéléra, sachant exactement où se rendre. Il avait décortiqué la vie, les habitudes, les biens mobiliers, immobiliers de toutes les personnes susceptibles d’être rattachées à Mimi. Ce qui signifiait qu’il avait eu accès au cadastre et connaissait précisément l’endroit où Mimi allait être conduite.
La tension dans l’habitacle s’intensifia. Le commanditaire était un novice dans le domaine du crime. Il avait fait appel à Giraud dans un but précis. Retrouver la fille de Mimi. Ce qui inquiétait les deux
hommes était que le monde du darknet qu’il avait invoqué ne répondait pas aux mêmes critères et lois que celui dans lequel il évoluait dans son quotidien. Un moment de panique, et il pouvait ordonner l’exécution de Mimi et Adèle. Et c’était ce genre de personnes imprévisibles qui étaient les plus dangereuses.
*
Mimi réprima un frisson de terreur quand Giraud quitta la route principale et engagea le véhicule sur une allée gravillonnée. Quelques secondes plus tard, une longère traditionnelle se matérialisa. Des poutres apparentes, des petites fenêtres à croisillon, un toit qui au vu de la pente devait être à une certaine époque en chaume. Maintenant, des ardoises la recouvraient offrant un contraste élégant avec les murs blancs. Une belle maison en apparence. Mais qui
l’intérieur ressemblait probablement à l’antre du diable. Des dépendances avaient été transformées en garage. Mimi put voir au moins un véhicule stationné.
Elle sursauta quand Giraud claqua sa portière et vint ouvrir presque immédiatement la sienne. D’un geste brusque, il l’attrapa par le bras pour la faire descendre. Mimi trébucha, mais la poigne de Giraud autour de son bras l’empêcha de tomber.
— Où est Adèle ?
— Que d’impatience, ricana Giraud.
Elle se sentait étourdie, saisie d’une nausée qu’elle réprima rapidement. Adèle se trouvait de l’autre côté de cette porte en chêne. Pas question de lui montrer sa faiblesse. Elle était l’adulte. C’était sur elle qu’Adèle comptait.
Giraud ouvrit la porte et s’engagea immédiatement dans un escalier étroit menant à l’étage. Mimi eut à peine le temps de laisser son regard errer dans la pièce principale. Elle avait seulement analysé qu’elle était meublée et décorée avec beaucoup de goût sans pouvoir la décrire avec précision. Comment une maison aussi charmante pouvait abriter tant de noirceur… ?
Ses lèvres se mirent à frémir quand ils s’arrêtèrent devant une porte de l’étage et que Giraud la déverrouilla. Comment pouvait-il laisser une enfant enfermée ?
— Vous n’êtes vraiment qu’un sale type, cracha Mimi en oubliant sa peur. De quoi avez-vous peur ? demanda-t-elle, le menton levé. Qu’une enfant de douze ans parvienne à vous maîtriser ? ajouta-t-elle sarcastique.
D’un geste rapide, Giraud saisit Mimi par le cou et la plaqua contre le mur. Elle hoqueta de surprise face
la brutalité de l’homme, mais soutint son regard. Elle le détestait. Le haïssait comme elle n’avait jamais haï quiconque.
— Doucement chaton, murmura-t-il en resserrant sa main et en se penchant vers Mimi.
Elle réprima le frisson de dégoût qui la parcourut quand le souffle de Giraud se perdit dans son cou, sa bouche à quelques millimètres de sa peau pour se redresser subitement et planter son regard froid dans celui de la jeune femme.
— Vous n’êtes qu’un lâche, ajouta Mimi avec une
autre grimace de dégoût.
— Probablement, acquiesça Giraud. Si j’avais écouté ma nature, j’aurai laissé pourrir la gamine dans la cave et non dans une chambre chauffée.
Mimi en eut le souffle coupé. Cet homme était un monstre et une colère sans nom se mit à circuler dans ses veines. Giraud sentit le changement imperceptible dans la posture de Mimi, pourtant entravée. Il resserra sa main sur son cou, l’empêchant de respirer. Puis, avec des gestes rapides et précis, il déverrouilla la porte et poussa Mimi à l’intérieur avant de la refermer tout aussi rapidement. Mimi se précipita sur le battant, frappant de ses poings contre le bois, le visage rouge, le souffle haché et la gorge douloureuse.
— Sale enfoiré ! rugit-elle.
En entendant le rire de Giraud, elle réalisa qu’elle avait joué exactement le jeu qu’il désirait, et cela lui fit l’effet d’une douche froide. Elle se reprit et se retourna vivement.
Le choc la paralysa. Le souffle lui manqua, et en aucun cas l’étranglement de Giraud en était l’origine. Non. Les larmes lui montèrent aux yeux et Mimi ouvrit la bouche plusieurs fois sans parvenir à émètre un son.
— Tante Charlie ?