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Crazy lover, chapitre 37

Zoé Vernon

Mimi sentit sa gorge se nouer et d’un geste inconscient passa sa main sur son front. Les souvenirs s’agglutinaient, les émotions s’entrechoquaient dans son crâne et un instant, elle crut être balayée par une nausée qu’elle contrôla au prix d’un effort qui lui vola une partie de ses forces.

Greg lui tendit un verre d’eau qu’elle accepta, mais ses mains tremblaient si fort qu’elle dut le reposer sur la table basse.

— Je… on. On est devenus amants, balbutia-t-elle. C’était la première fois que l’on faisait attention à moi. Que l’on me considérait comme une personne. Comme une adulte…, ajouta-t-elle, sa voix s’éteignant sur ses derniers mots alors qu’elle risquait un regard vers Daniel.

Les ombres dans son regard semblaient danser et engloutir progressivement ce qui restait de sentiments humain en lui. Mimi le reconnaissait à peine. Et elle était responsable de cette transformation. Une prise de conscience qui lui donna l’impression qu’on lui arrachait le cœur et qu’on le ressortait de sa poitrine pour l’exhiber comme un trophée macabre.

Greg, tout comme Daniel, connaissait les détails

techniques », mais découvrait à travers le récit de Mimi la façon dont cela s’était déroulé.

Maledizione !

Mimi avait seize ans, De Ribaupierre, vingt-huit de plus. Il avait retrouvé des photographies de l’homme d’affaires à l’époque. Elle n’avait aucune chance face

un homme au charisme aussi puissant que de De Ribaupierre. Elle se trouvait dans une situation de détresse émotionnelle, financière et affective et en prédateur qu’il était l’avait remarquée immédiatement. Il avait à peine posé les yeux sur elle qu’elle était déjà à sa merci. Même si elle ne le savait pas encore. Si ce pourri n’était pas en train de mourir, il irait l’abattre d’une balle en pleine tête. Et à regarder Daniel, il partageait ses envies de meurtre. Mais à la différence de son ami, il parvenait à maîtriser ses émotions.

Un sentiment de honte la submergea. Elle avait honte de son comportement. Honte d’avoir eu cette relation avec un homme marié. Honte, car le dégoût qu’elle lisait dans le regard de Daniel était pire que les coups que Ghislain ne s’était pas privé de lui donner…

Comme s’il avait perçu sa détresse, Greg l’obligea à se concentrer sur sa voix.

— Mimi, l’appela-t-il doucement. Continuez.

Elle lui lança un regard perdu, mais hocha la tête et poursuivit.

— Au début, il était gentil.

Tu m’étonnes ! fulmina Daniel.

— Je n’ai pas remarqué tout de suite, mais peu à peu, il m’a éloignée de mes amis, et je me suis vite retrouvée isolée, avec Ghislain pour seul repère.

Daniel serra les poings. Il connaissait par cœur le profil de ce genre de type.

— Et les premiers coups ont commencé à tomber. Il était assez malin, et moi drôlement bête, pour me faire croire que s’il me frappait, c’était parce que je faisais quelque chose de mal. J’y croyais, murmura-t-elle.

— C’est le schéma classique des prédateurs, Mimi, la rassura Greg. Ils agissent sur leurs victimes en utilisant la culpabilité.

— Je le sais, acquiesça doucement Mimi, la tête baissée.

Mais même après toutes ces années, elle se sentait tellement responsable. Elle aurait pu fuir, demander de l’aide. Mais elle était restée enfermée dans cette dynamique. Mimi prit une grande inspiration et poursuivit d’une voix tremblante, mais déterminée.

— Cinq mois après ma rencontre avec Ghislain, je suis tombée enceinte. Il l’a appris et a voulu que j’avorte. J’ai refusé. Il m’a frappé, alors je me suis enfuie… acheva-t-elle en essuyant mécaniquement une larme qui coulait sur sa joue.

Mimi triturait l’ourlet de son pull. Elle avait bien

trop honte pour relever la tête et affronter le regard des deux hommes. Aussi poursuivit-elle, les yeux au sol.

— Je… j’ai pris le train jusqu’à Paris et je suis allée chez ma sœur. Je ne pouvais pas rentrer chez moi. Ghislain m’aurait retrouvée… et je pense que mon père aurait profité de mon « état » pour me mettre à la porte. Clotilde, ma sœur précisa-t-elle, même si je savais que c’était inutile, m’a suggéré de rentrer. Mais quand je lui ai dit que j’étais enceinte et qui était le père, elle a compris que c’était une option inenvisageable. Elle avait fréquenté quelque temps les cercles de Ghislain et connaissait sa réputation… emportée. Je suis restée cachée chez elle et mon beau-frère toute la durée de ma grossesse… et quelques mois après, le temps de récupérer.

— Qu’avez-vous fait d’Adèle ? demanda doucement Greg.

Il voyait la jeune femme à son point de rupture et un mot trop brusque pouvait la voir se refermer complètement. Et Daniel ne l’aidait pas sur ce coup !

Mimi prit une inspiration saccadée, entrecoupée par les larmes qu’elle tentait d’endiguer.

— Clotilde venait d’avoir un petit garçon deux ans auparavant. Amaury. Une grossesse compliquée qui a laissé des séquelles irréversibles. Elle ne pouvait plus avoir d’enfant. Ou en avoir serait possible, mais le processus long, et loin d’être garanti. La décision a été vite prise. C’était la plus sure pour tout le monde.

OK. Greg voyait parfaitement le schéma

maintenant. Tout comme Daniel quand il releva les yeux pour croiser ceux torturés de son ami.

— Comment avez-vous fait pour dissimuler votre grossesse ?

Mimi esquissa un pâle sourire.

— Mon beau frère est médecin. Ça a été très simple. J’effectuais mes visites prénatales dans son cabinet, mais il utilisait la carte Vitale de ma sœur.

Elle portait le bébé, mais c’était sa sœur qui était inscrite sur les documents.

— J’ai accouché à domicile. C’est de plus en plus fréquent, s’empressa-t-elle d’ajouter alors que Greg allait intervenir.

— Et la sage femme, pour le contrôle post-accouchement ?

Greg n’y connaissait pas grand-chose dans ce domaine, mais il lui semblait tout de même qu’une visite était organisée après l’accouchement.

— Elle est venue. Mon beau-frère lui a expliqué qu’il avait déjà ausculté ma sœur et que tout allait bien. Que s’il y avait un problème, il la contacterait. Elle s’est simplement occupée d’Adèle. C’était un bébé superbe, murmura Mimi. Magnifique.

Sa voix s’éteignit et elle dut prendre sur elle pour dépasser ce sentiment de tristesse, cette impression qu’on lui arrachait les entrailles et qu’on la privait d’oxygène. Comme douze ans auparavant lorsqu’elle avait dû se séparer de sa fille et la confier aux seules

personnes capables de l’aimer comme si c’était leur propre enfant.

Et aujourd’hui encore, même si cela lui déchirait le cœur, elle savait qu’elle avait fait le bon choix. Pour Adèle.

Elle vivait avec cette blessure, mais c’était un prix à payer bien peu élevé en comparaison de ce qu’aurait été sa vie si elle était restée auprès de Ghislain. Elle aurait fui. Avec le temps, elle serait partie loin de Ghislain. Elle le savait. Mais elle aurait perdu son bébé.

— Ils m’ont donné de l’argent, aidé dans la procédure pour changer de nom. Et je suis partie. Même si cela me déchirait le cœur, j’ai dû laisser Adèle. J’ai abandonné mon bébé, murmura-t-elle avec un désespoir dans la voix qui toucha étonnamment Greg.

Mimi sentait les larmes couler sur ses joues, mais ne fit rien pour les essuyer. À quoi bon… ? Elle osa un regard vers Daniel. Et ce qu’elle vit la tétanisa. Une fureur sourde trahissait ses traits. Elle pouvait la voir physiquement à la couleur sombre de ses yeux, la crispation de sa mâchoire, la tension dans ses épaules. Il semblait à un animal prêt à bondir. Et vu la lueur féroce qui brillait dans ses yeux, elle n’était pas certaine de ressortir vivante s’il décidait de s’attaquer à elle.

Son récit devait faire écho à son propre passé. Son père l’avait abandonné et Mimi était persuadée que Daniel venait de faire le parallèle avec sa propre histoire. Sauf que c’était elle qui détenait le mauvais rôle. Celui de la mère qui avait abandonné son bébé. Elle avait fait avec Adèle ce que son père lui avait fait subir.

Le dégoût qui s’inscrivait sur les traits de Daniel s’était accentué. Mimi ne put retenir un sanglot. Elle avait tout perdu. Sa fille, sa vie, ses amis, Daniel. Les murs parurent se précipiter sur elle, compressant l’air dans la pièce au point qu’il devint trop épais pour respirer.

Daniel se leva, tout le corps tendu à l’extrême avant d’abattre son poing avec violence dans la paroi, laissant une marque visible sur le mur. Mimi sursauta. La peur, la panique brillant dans ses yeux ambre et chauds. Les larmes coulaient maintenant sans discontinuer, bloquant sa gorge, la rendant douloureuse.

— Je suis tellement désolée…

Daniel se retourna vivement vers la jeune femme.

— Tu es désolée ? demanda-t-il d’une voix pleine de rage.

Mimi sursauta et se recroquevilla un peu plus dans son siège, les joues inondées de larmes, le cœur fiché de milliers de lames, toutes plus douloureuses que les précédentes, mais pas assez létales pour tuer.

— Daniel !

Un avertissement de Greg qui claqua dans la pièce. Il capta brièvement le regard de son ami qui le reposa sur Mimi quand elle prit la parole.

— Je te demande pardon, hoqueta-t-elle à nouveau. Je ne voulais pas abandonner mon bébé, mais je n’avais pas le choix.

— Nom de Dieu ! ragea-t-il en se dirigeant

furieusement vers Mimi qui instinctivement mis un bras devant elle pour se protéger.

Un geste qui le stoppa net. Il était tellement aveuglé par la colère qu’il ne s’était même pas rendu compte de son propre état.

Il attrapa Mimi par les bras qui poussa un petit cri d’effroi, l’obligeant à se lever. Ses mains vinrent prendre en coupe le visage de la jeune femme ravagé par la peur, la tristesse, le désarroi.

Nom de Dieu ! Qu’avait-il fait ?

Ses pouces effleurèrent ses pommettes et chassèrent les larmes. Les grands yeux de Mimi étaient rongés par un sentiment qu’il ne connaissait que trop bien. La culpabilité, mêlée de honte. Comment pouvait-elle avoir honte ? C’était elle la victime. C’était elle qui avait dû faire le choix qu’aucune mère ne devrait avoir à faire un jour. Et comme un con, il avait tellement été centré sur sa propre colère qu’il n’avait fait abstraction des sentiments de Mimi.

Daniel pencha la tête sur le côté et ses yeux trouvèrent rapidement ceux de Mimi. Il la fixa pendant quelques secondes sans rien laisser paraître. Mimi sentit son ventre se nouer dans l’expectative jusqu’à ce que les lèvres de Daniel se posent sur les lèvres avec une douceur qui contrastait avec sa fureur des minutes précédentes.

— Je suis furieux, oui, murmura-t-il contre ses lèvres. Mais pas contre toi, ajouta-t-il quand il la sentit se tendre contre lui. Je suis furieux, car on ne t’a pas laissé le choix. Je suis furieux que pour survivre tu aies dû faire le choix de laisser ta fille. Je suis furieux,

car tu n’aurais jamais dû porter seule toute cette merde pendant plus de douze ans ! Douze ans Bordel ! C’est trop. Je suis furieux, car tu n’aurais jamais dû vivre tout cela. Je suis furieux que ton père n’ait pas eu les couilles d’assumer ses propres échecs. Je suis furieux pour toutes ses raisons, mais pas pour ce que tu as fait. Tu n’as pas abandonné Adèle. Tu lui as sauvé la vie. Et je suis fier de toi, je suis fier de la force qui fait de toi la femme que j’aime.

Mimi sentit toutes ses digues céder face aux mots de Daniel. Des paroles qu’elle avait espéré entendre depuis tant d’années, mais qu’elle n’avait jamais reçues. Au point de croire qu’elle ne les méritait pas. Qu’elle ne les valait pas. Et cet homme les lui offrait avec une passion dans la voix et une détermination qui l’empêcha de douter une seconde de son honnêteté.

Mimi jeta ses bras autour du cou de Daniel qui la serra contre lui à l’en étouffer. Elle nicha son visage dans son cou, humant son odeur, puisant de sa force. Entre deux baisers et sanglots, Mimi murmura dans son cou :

— J’ai cru que tu avais honte de moi, honte de ce que j’avais fait…

— Jamais !

Il posa à nouveau ses mains autour du visage de Mimi, la contraignant à se reculer légèrement. Il inclina la tête et posa ses lèvres contre celles chaudes et douces de Mimi. Sa langue vint caresser le pourtour de ses lèvres, les obligeant doucement à s’ouvrir.

Il força la barrière de sa bouche et entama un baiser. Lent. Calme. Doux.

Un baiser qui laissait le temps aux sentiments de s’installer.

Un baiser qui ne pouvait laisser aucun doute à Mimi sur les émotions qui avaient envahi Daniel à la minute où son regard s’était posé sur elle des mois plus tôt.

Un baiser qui lui prouvait combien il l’aimait. Sa force, ses faiblesses. Surtout ses faiblesses, car il adorait la protéger.

Un baiser dans lequel il lui communiquait tous les espoirs qu’il mettait dans leur relation.

Un baiser qui disait clairement qu’il serait là et qu’il ne comptait pas la lâcher de si tôt.

Daniel quitta la bouche de Mimi à regret. Ses beaux yeux chocolat se plantèrent dans les siens.

— Ne doute jamais de moi.

Elle hocha la tête, étourdie. Mais Daniel vit distinctement dans ses pupilles qu’il venait de retrouver la Mimi pétillante qu’il connaissait.

— Verbalise, chérie.

Mimi lui adressa un premier vrai sourire que Daniel adorait voir sur son visage. Il chassait progressivement les ombres des dernières heures. Elle se hissa sur la pointe des pieds et murmura contre ses lèvres :

— Je te le promets.

— Parfait ! Maintenant, tu vas reprendre place sur ce canapé et essayer de te reposer un peu.

Mimi s’exécuta et seulement à cet instant s’aperçut que Greg avait quitté la pièce. Elle nota d’aller le

remercier d’être suffisamment subtil pour avoir compris leur besoin d’intimité. Et lui épargner le triste spectacle qu’elle avait dû offrir.

Elle inclina sa tête, la posant contre le dossier du canapé. Cette journée avait été particulièrement éprouvante. La fatigue la rattrapa avec une rapidité qui l’assomma un peu plus, car jusqu’à présent seul le soutien artificiel du stress conjugué à l’adrénaline lui avait permis de garder les yeux ouverts. Daniel se pencha vers elle et posa ses mains en coupe autour de son visage. Un geste qui lui était si familier qu’elle le recherchait à chaque instant. Il embrassa délicatement ses lèvres. Une caresse, un effleurement.

— Repose-toi, OK ? murmura-t-il.

— D’accord.

Alors qu’elle répondait, la porte du bureau s’ouvrit et la voix de Greg leur parvint.

— Tu as un moment, Daniel ?

— J’arrive, répondit-il tournant la tête vers Greg, avant de reporter toute son attention sur Mimi.

La quitter, même un court instant relevait du supplice. Jamais il n’aurait imaginé être ce genre d’homme.

— Ça va aller, murmura Mimi, qui perçut sans peine le combat qu’il se livrait.

Il se redressa à contrecœur et sortit de la pièce d’une démarche raide pour rejoindre Greg.

Aussitôt, toutes ses alarmes se mirent au rouge en voyant l’expression contrariée mâtinée d’inquiétude sur le visage de son associé.

— L’équipe chargée de la surveillance de la petite ne répond pas.

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