Le soir, après que Daniel lui ait ordonné de passer un foulard ainsi que des lunettes de soleil, à la mode des années cinquante, pour dissimuler sa joue encore marquée par son agression, ils firent une halte dans un petit hôtel de campagne en se faisant passer pour un couple en vacances.
Ce qui aurait pu être idyllique. Le cadre était charmant, les propriétaires adorables… mais Daniel aussi froid qu’un bloc de glace dès qu’ils se retrouvèrent seuls dans la chambre. Au grand désespoir de Mimi, qui ne pouvait qu’assister, impuissante, au déclin de leur relation. Si elle pouvait appeler ainsi l’embryon de rapprochement qu’ils avaient vécu.
Même si cela ne faisait que quelques jours, elle avait cette impression que le temps s’était distordu et que cela faisait des semaines qu’elle n’avait plus ri, profité des mots tendres et souvent délicieusement indécents ainsi que des caresses de Daniel.
Elle avait face à elle la version robotisée d’un Dieu vivant qui inspectait, probablement par habitude, ce qui leur servirait de « nid douillet » pour la nuit.
Et la dureté de Daniel lui faisait mal. Physiquement mal. La douleur lui enserrait la poitrine et Mimi devait faire un effort pour respirer correctement, s’efforçant de cacher son état de détresse à Daniel. Il lui avait
pris trop de choses. Son cœur en l’occurrence. Pas question de lui laisser sa dignité en versant des larmes, qui, elle en était certaine, ne l’atteindraient même pas.
Pendant que Mimi était sous la douche, il commanda au gérant un plateau-repas, indiquant que sa « femme » était épuisée par le voyage. Il avait ensuite fait le point avec Greg via leur ligne sécurisée, puis avait attendu que la jeune femme sorte de la salle de bain pour dîner. Le repas s’était déroulé dans une ambiance tendue et Mimi avait à peine avalé trois bouchées. La tension sur son joli visage accentuait les cernes sombres sous ses yeux et la pâleur de sa peau. Ce qui avait agacé Daniel. Non contre elle, mais contre lui.
— Va te coucher, lui ordonna-t-il.
Il grimaça en entendant l’âpreté de sa voix, mais étrangement, Mimi s’exécuta. Il aurait de loin préféré qu’elle lui renvoie son humeur de dogue plutôt que ce silence résigné et cette douleur qui obscurcissait ses sublimes yeux ambre. Un état qui mit les nerfs de Daniel un peu plus à rude épreuve.
Installé dans un confortable fauteuil, Daniel observait la jeune femme couchée dans le lit, repliée sur elle et lui tournant le dos. Au mouvement qui soulevait les draps, il savait qu’elle ne dormait pas. Il aurait donné tout ce qu’il possédait pour la rejoindre dans ce lit, la prendre dans ses bras et lui murmurer que tout se passerait bien.
Même s’il savait que ce n’était pas les mots que Mimi attendrait. Elle voulait qu’il s’ouvre à elle, qu’il lui parle et exorcise ses démons. Mais il s’en sentait
incapable. Non par pudeur, mais par peur de la perdre s’il lui avouait que Lizzie était morte par sa faute. Comment pourrait-elle lui faire confiance, lui remettre sa propre vie si elle détenait cette information ? Lui-même se faisait à peine confiance et il devait faire un effort considérable, prendre sur lui pour se maintenir
niveau et rester professionnel dès que Mimi se trouvait dans un périmètre proche.
Peu à peu, la respiration de la jeune femme se modifia et Daniel sut précisément à quel moment elle s’endormit. Il en profita pour caler son propre sommeil à celui de Mimi. Ses années dans l’armée lui avaient appris à utiliser la moindre minute de répit pour récupérer. Dormir quand c’était possible et tirer parti de ces micro-moments de sommeil. Il avait une conscience aiguë de son entourage. Analysant le moindre bruit, le plus petite modification dans la respiration de Mimi. Son état de tension le laissant toujours en semi éveil.
Le soleil n’était pas encore levé que Daniel était douché et habillé. Il avait accordé à Mimi quelques minutes de sommeil supplémentaire, mais il était maintenant temps de quitter l’hôtel pour reprendre la route avant le réveil des tenanciers et des premiers clients.
L’après -midi touchait à sa fin. En cours de route, ils s’étaient arrêtés dans un supermarché, achetant des vêtements pour Mimi et quelques produits de base. Daniel était exempté de cette tâche, un sac de ses vêtements toujours prêts dans un des coffres de leurs véhicules pour parer à n’importe quelle mission.
Plus ils avalaient les kilomètres, plus le ciel se dégageait. Un ciel d’un bleu pur. Bien qu’en octobre, il régnait dans le nord de l’Italie une douce chaleur qui
parvenait à réchauffer légèrement Mimi. Mais le froid qui régnait dans son corps n’avait rien à voir avec le climat.
Le trajet s’était déroulé dans un silence pesant, l’habitacle empli de non-dits, de colère et de vérité refoulée. Mimi avait passé son temps à réfléchir sur l’attitude despotique et froide de Daniel, et une petite lueur d’espoir s’était échappée de ses réflexions.
Daniel était obsédé par sa sécurité. Et cette obsession prenait sa source dans son passé. Plus précisément à ce qui était arrivé à Lizzie. Mimi s’était longuement demandé s’il se reprochait sa mort. Et la conclusion à laquelle elle était parvenue ne pouvait être plus criante.
Évidemment qu’il se sentait coupable !
C’était dans la nature de Daniel de prendre soin des autres, d’elle en particulier, même si sa façon de faire laissait à désirer. Mais ces dernières semaines avaient prouvé à Mimi que Daniel possédait une grandeur d’âme et une générosité sans nom. Quitte à être d’une froideur blessante avec elle et particulièrement dure dans ses propos.
Tout cela, comprit Mimi, pour ne pas répéter l’histoire.
Seigneur !
L’évidence frappa la jeune femme, la laissant étourdie au moment même où Daniel stoppa le véhicule devant une propriété à faire pâlir un prince. Daniel se montrait froid, car il avait peur pour elle. Et cette peur le paralysait. Aussi, réalisa Mimi, il prenait délibérément ses distances pour ne pas, ou plus, s’impliquer dans sa relation avec elle.
Sauf qu’il était trop tard. Si Daniel ne voulait pas
ouvrir les yeux, elle se devait de le faire.
Mimi sursauta quand il lui ouvrit la portière. Elle resta quelques secondes à observer cette silhouette massive, ces traits d’une arrogante beauté, mais figés, au point qu’un muscle tressautait sur sa mâchoire.
Que Mimi rêvait de caresser.
De sentir sous ses doigts la rugosité de sa barbe naissante, de les passer dans la douceur de ses épais cheveux bruns. Mais surtout de voir dans ses yeux si tendres, cette lueur bienveillante et chaleureuse qui lui faisait battre le cœur si vite.
Qu’elle aimait cet homme ! Une autre évidence qui la figea et la fit ciller, la laissant quelques secondes hébétée. L’attitude impatiente et la main tendue de Daniel la sortirent de sa léthargie. Il l’aida à s’extraire de la voiture et Mimi le suivit comme un automate, complètement insensible à la beauté des lieux.
Ils furent accueillis par une femme d’une cinquantaine d’années, souriante et au visage avenant qui se présenta sous le prénom d’Antonella. Mimi la trouva d’emblée sympathique et apprécia la chaleur que dégageait cette femme contrairement au froid polaire que Daniel lui distribuait depuis plusieurs jours.
Visiblement, il n’en était pas à sa première visite dans les lieux. Antonella se montra chaleureuse avec Mimi, et d’une touchante familiarité avec Daniel. Elle le prit dans ses bras, telle une madone. Ses yeux brillants indiquèrent à Mimi qu’elle était non seulement heureuse de revoir Daniel, mais qu’elle le considérait comme un membre de sa famille. Mimi sentit ce petit quelque chose qui flétrissait son cœur et le racornissait. La sensation douloureuse de ne pas appartenir elle aussi à une famille, et le constat
douloureux qu’elle était au final totalement seule. Elle se força à plaquer un sourire sur son visage quand Antonnella lui adressa la parole dans un français parfait et cet accent italien si chantant.
— Si vous désirez manger quelque chose, un en-cas vous attend dans la cuisine.
— Merci, c’est très aimable à vous.
— Merci Antonnella, ajouta Daniel.
Il se tourna vers Mimi, un sourcil levé et interrogateur. Elle secoua la tête. Son estomac était bien trop noué pour avaler quoi que ce soit,
Daniel porta son attention vers Antonnella et tous deux se lancèrent dans une discussion en italien qu’il était impossible pour Mimi de comprendre. Le débit était tellement rapide qu’elle en avait le tournis. Mais vu le sourire qui ourlait les lèvres d’Antonnella et de Daniel, elle ne pouvait qu’imaginer qu’ils échangeaient plus que des banalités.
Ils traversèrent un hall spacieux où une fraîcheur bienvenue les accueillit. Daniel devait connaître les lieux, car il se dirigeait dans la maison comme s’il se trouvait en terrain conquis. Ils passèrent dans un salon magnifiquement meublé, puis s’arrêtèrent devant la cuisine. Mimi jeta un regard circulaire rapide. Elle retint un camaïeu de couleur ocre chaleureuse, une longue table en bois claire et des ustensiles de cuisine dernier cri. Son esprit analysa que le tout se mariait étonnamment bien, même si elle était incapable de décrire correctement la pièce tant son attention était portée sur cet homme sombre qui occupait toutes ses pensées.
Et si Daniel perçut son trouble, il l’ignora
totalement. Ce qui serra un peu plus le cœur de Mimi. Toujours dans un silence oppressant, ils traversèrent un corridor pour rejoindre l’escalier principal menant à l’étage qui abritait la partie nuit.
Mimi grimpait derrière Daniel et distingua sans mal la raideur de sa démarche, la tension qui habitait ses épaules. Et cet état de fait devenait de plus en plus insupportable et faisait souffrir Mimi plus qu’elle ne voulait se l’avouer. L’hostilité de Daniel la blessait. Meurtrissait son cœur au point que son corps en souffrait également. Daniel s’arrêta devant une porte en chêne et l’ouvrit avant d’y pénétrer, suivi par la jeune femme.
— Ta chambre, énonça-t-il d’une voix neutre.
Mimi lui lança un regard désespéré que Daniel ignora. Elle sentit comme une pression appuyer contre sa poitrine. Elle n’en pouvait plus de son indifférence. Comme si ce qu’ils avaient vécu ces dernières semaines n’avait même pas existé. Et cette constatation était pire que tout.
Elle se tourna vers Daniel, accrochant son regard. Ses yeux avaient perdu cette chaleur qu’elle aimait tant, et elle aurait donné sa vie s’il le fallait pour la revoir au moins une fois.
— Parle-moi, supplia-t-elle dans un murmure.
Daniel se figea. Par le ton meurtri de la jeune femme. Par ses grands yeux remplis d’interrogations, de douleur. Des larmes à peine retenues ternissant ses jolis yeux.
— S’il te plaît, ajouta-t-elle d’une petite voix.
Daniel ne pouvait ignorer sa supplique. Il savait qu’elle désirait parler de son passé. De Lizzie. Mais il ne s’en sentait pas capable. Pas comme ça, alors qu’il lui battait froid depuis plusieurs jours. Elle ne comprendrait pas pourquoi il la rejetait. Il sentit cette lame de culpabilité lui transpercer la conscience en même temps qu’il avançait cette assertion. Comment le pourrait-elle s’il ne lui laissait pas une chance de comprendre ? Toute cette contradiction lui mettait les nerfs à fleur de peau, exacerbant une colère latente et que la question de Mimi venait de faire ressurgir.
Il s’avança vers Mimi, les mâchoires crispées, la faisant reculer contre le mur du couloir. Ses yeux s’écarquillèrent et Daniel put aisément y lire une forme de peur. Sentiment qu’il détestait faire naître chez Mimi. Mais elle le poussait à bout avec ses provocations, ses grands yeux interrogateurs, ses incertitudes et la douleur inscrite sur son visage d’ange.
Le dos collé contre le mur, Mimi ne put que relever les yeux vers Daniel. Elle tressaillit quand il approcha son visage du sien. Toute sa physionomie s’était transformée en un masque de douleur, de rage et d’une forme de culpabilité qui toucha Mimi au plus profond d’elle.
— Pourquoi es-tu si en colère après moi ?
peine eut-elle prononcé ces mots qu’elle les regretta. Les traits de Daniel se figèrent un peu plus, si cela était possible.
— Pourquoi ? répéta-t-il les mâchoires serrées. Tu me demandes pourquoi ?
Une question purement rhétorique qui paralysa
Mimi. Elle trouva néanmoins le courage de hocher la tête.
— Tu t’es mise en danger, articula-t-il avec difficulté.
Mimi comprit immédiatement qu’il faisait référence
sa désastreuse rencontre avec Giraud lorsqu’elle s’était enfuie.
— Il ne m’est rien arrivé, répondit-elle dans une tentative de désamorcer la colère de Daniel.
Là encore, ce n’était pas la bonne phrase à dire quand elle vit la fureur traverser le doux regard de Daniel pour devenir glacial.
— Tu aurais pu mourir ! tempêta-t-il, toujours penché sur elle.
Un courant froid qui lui donna la force de redresser les épaules. Elle aimait Daniel. À en mourir. Une prise de conscience récente, mais qui en aucun cas ne l’autorisait à décider de sa vie. Fût- elle en sursis. Et la colère de Daniel n’eut à cet instant plus rien d’anodin, réalisa-t-elle.
— Et je ne suis pas Lizzie ! répliqua Mimi avec force. Je ne suis pas morte. Je suis vivante, Daniel !
ses mots, Daniel se recula comme s’il venait de prendre un coup. Ce que les paroles de Mimi avaient sans aucun doute fait.
— Ne mêle pas Lizzie à ça. Elle n’a rien à voir dans cette histoire, articula-t-il d’une voix blanche.
— Au contraire ! rétorqua Mimi qui sentait toute la colère des derniers jours remonter en une boule d’énergie destructrice. Elle a tout à voir.
Daniel avait pâli. Une réaction bien plus révélatrice que des mots. Mimi avait mis exactement le doigt là où se situait le problème. Le blocage pour être plus précise.
— Tu me rejettes et tu t’empêches toute forme d’attachement par peur de voir la personne aimée mourir.
Daniel serra les dents.
Bon sang !
Cette fille était beaucoup trop perspicace pour son propre salut.
Mimi vit quelque chose se modifier chez Daniel. À peine perceptible, une émotion fugace traversa ses traits tendus qui lui donna la force de poursuivre. Elle n’avait plus rien à perdre, sauf la reddition de Daniel. Si elle ne tentait rien, elle s’en voudrait toute sa vie.
— Je t’aime, Daniel. Je suis tombée amoureuse de toi et je viens de comprendre seulement maintenant comme l’idiote que je suis que je prends plus de risque à te l’avouer qu’à fuir ce fou de Giraud. Je t’en pris, laisse-moi t’approcher. Laisse-moi une chance de t’aimer.
Mimi retint son souffle, le cœur battant beaucoup trop vite. Elle observa avec appréhension le beau visage de Daniel, statufié. Soit il acceptait ses mots, soit il les rejetait, comme il le faisait avec elle. Avec ce
qu’ils pourraient vivre si elle parvenait à percer ses défenses. Tout dépendrait de lui. Soit il leur donnait une chance. Soit il se renfermait et restait imperméable à toute forme de sentiments. Elle venait de déposer son cœur entre ses mains. Il avait le pouvoir de le chérir. Ou de le broyer.
Avec une stupeur mêlée de douleur, elle regarda Daniel se diriger vers sa porte, sans un mot ni un regard. Avant qu’il ne franchisse le seuil, Mimi reprit, le désespoir transparaissant dans chaque mot :
— Contrairement à toi, je prends le risque de vivre. Tu t’es enfermé dans ton passé, Daniel. Tu crois que c’est plus facile d’aimer un fantôme qu’un être vivant. Cela te donne le faux sentiment de ne prendre aucun risque. Je ne vais pas me battre pour gagner quelque chose que je suis sûre de ne jamais obtenir.
Elle vit ses épaules tressaillir, et l’espace de quelques secondes, elle eut l’espoir ridicule qu’il allait se retourner. Il saisit la poignée et commença à refermer, laissant la jeune femme seule et complètement anéantie dans la chambre.
— Tu n’es qu’un lâche, Daniel.
Il n’y avait ni accusation ni colère dans la voix de Mimi. Et c’était peut-être cela qui toucha le plus Daniel. Il interrompit son geste… avant de le reprendre et de refermer la porte sur Mimi.
*
Mimi ne parvint pas à détacher ses yeux de la porte close, le cœur douloureusement meurtri, réussissant tout juste à faire entrer l’air dans ses poumons. Elle
lui avait avoué ses sentiments et il les avait rejetés. Sans un mot. Sans même un regard.
Le peu d’énergie lui restant quitta son corps. Elle eut juste la présence d’esprit de s’avancer vers le lit avant de s’écrouler. Le silence de Daniel était pire que les mots qu’il n’avait pas prononcés. Elle aurait accepté quelques phrases bien senties plutôt que ce silence qu’elle ressentait comme un coup puissant en plein cœur, dont la douleur irradia sa poitrine pour se répandre comme un poison à l’ensemble de son corps, l’empêchant de respirer.
Une douleur qui la saisit.
Qui réduisait ses sentiments à quelque chose d’insignifiant qu’il avait piétiné sans aucun état d’âme.
Elle se sentait vide de toute substance. Une situation étrange. Elle avait l’impression désagréable de flotter, d’être dissociée de son corps. Elle se sentait engourdie, privée de toute envie, de vie. Perdue dans une pièce immense. Démesurée. Vide. Démesurément immense, démesurément vide. Vide d’envies, vide de désirs, vide de curiosités, vide de fantaisies, vide de sens. Uniquement, emplie de douleur. Une douleur qui la submergea, noyant son cœur et son corps, les ballottant au gré de ses larmes qui avaient coulé sans qu’elle s’en aperçoive.
Mimi posa son poing contre sa bouche pour étouffer le bruit de ses sanglots. Et à cet instant, elle regretta que Giraud n’ait pas accompli la mission pour laquelle il avait visiblement été engagé.
Mourir.
Mourir pour oublier.