Daniel se concentra sur sa conduite, mais plus encore sur son environnement. Les voitures s’étaient déjà scindées une fois en groupe de deux quelques centaines de mètres après leur sortie de la tour.
Un premier binôme roulait vers le sud de Paris, un second vers l’ouest et un troisième, le sien vers l’est.
Il regardait fréquemment son rétroviseur, et était maintenant certain que Giraud ne le filait pas. Le contact radio lui apprit que le binôme se dirigeant vers le sud semblait suivi. Entre les trois possibilités, Daniel aurait également choisi le sud pour sortir de Paris et sa région, rejoignant ainsi les autoroutes soit A6, A5 ou encore l’A10 et rouler vers le sud pour mettre un maximum de distance entre paris et eux en un minimum de temps. En théorie.
Daniel sortit du périphérique et après plusieurs kilomètres s’engagea dans une rampe menant à un parking souterrain. Il avait délibérément choisi ce parking qui offrait plusieurs sorties. Il entrait par la sud et sortirait par l’est, lui laissant dans l’hypothèse où Giraud les avait suivis, de quitter le parking et gagner de précieuses minutes.
Il manœuvra le véhicule avec une dextérité et une fluidité prouvant son habitude à ce genre d’exercice, puis stoppa le moteur. Aussitôt, il sortit de la voiture
pour ouvrir la portière arrière. Il eut un pincement au cœur lorsqu’il vit Mimi sursauter avant de se recroqueviller un peu plus sur la banquette. Immédiatement, un sentiment de protection l’envahit et le besoin de prendre soin de Mimi le saisit aux tripes avec une force qui le fit gronder. Il se ressaisit. Elle était assez terrifiée comme cela et il était inutile qu’il rajoute à son état de stress son incapacité à gérer ses propres émotions. Aussi se pencha-t-il lentement, et caressa l’épaule de la jeune femme.
— Mimi, il faut sortir, interpella-t-il doucement, mais fermement tout en lui tendant la main.
Qu’elle agrippa comme on s’accrochait à une bouée. Il surprit son regard inquiet quand elle émergea de la voiture pour scruter les alentours.
— Tout va bien, la rassura-t-il. On change simplement de véhicule.
— D’accord.
La fêlure et l’incertitude dans la voix de Mimi firent monter la colère en lui. Il détestait la voir ainsi. Fragile, vulnérable. Il se retint d’encadrer le doux visage de la jeune femme. S’il la touchait, il savait que sa concentration foutrait le camp et il ne pouvait pas se permettre de baisser sa garde. Giraud était peut-être à l’opposé de leur position actuelle, mais il ne pouvait en aucun cas prendre le moindre risque.
Malik, qui les avait accompagnés, tendit à Daniel une clé de voiture. Daniel appuya sur la télécommande et déclencha le déverrouillage d’un véhicule garé juste à côté. Il ouvrit la portière arrière, et Mimi grimpa pour se coucher aussitôt sur la
banquette, avant que Daniel ne la referme. Elle entendit les deux hommes parler sans comprendre leur propos, les devinant seulement.
Quand la portière conducteur s’ouvrit et que le véhicule tangua légèrement sous le poids de Daniel, Mimi sentit un soulagement vif l’envahir. Puis, l’odeur maintenant familière de Daniel la rattrapa. Alors seulement, elle s’autorisa à respirer pour la première fois depuis qu’ils avaient quitté l’appartement de Daniel. Avec lui, elle se sentait en sécurité. Libre. Apaisée.
Quand ils furent suffisamment éloignés de la région parisienne, Daniel s’arrêta dans un petit village et se gara. Mimi put enfin quitter la banquette arrière pour prendre place à ses côtés. Aussitôt, il remit le moteur en marche et emprunter les routes départementales.
Mimi avait beau se concentrer sur les panneaux, elle ne connaissait absolument pas les villages qu’ils traversaient et n’aurait su dire dans quel département elle se trouvait.
Ce qu’elle pouvait certifier, par contre, était que Daniel semblait se détendre à mesure que la voiture avalait les kilomètres. Prise d’une impulsion, elle se souleva au-dessus de l’accoudoir central pour poser un baiser léger sur la joue de Daniel. Elle apprécia le chaume qui griffa ses lèvres, la chaleur de sa peau, son odeur qui la réconfortait.
— Merci, murmura-t-elle.
Elle vit Daniel esquisser un sourire discret, et ce simple mouvement fut pour elle une victoire. Minime, mais une victoire tout de même. À part le baiser léger qu’il avait posé sur ses lèvres avant de quitter
l’appartement, cette ébauche de sourire était la seule marque de tendresse qu’il lui avait accordée depuis plusieurs jours. Il était attentionné avec elle, certes, mais tellement distant que Mimi ignorait si elle pourrait combler ce vide qui les séparait. Daniel la protégeait, mais la rejetait. Et ne pas connaître la cause de ce rejet la blessait et était particulièrement douloureux. Même si elle le remerciait sincèrement des risques et des efforts qu’il venait de prendre pour qu’elle échappe à Giraud.
Le silence dans l’habitacle s’intensifia. C’était comme si à chaque kilomètre parcouru l’air de la voiture devenait plus dense. Plus difficile à percer.
— Où va-t-on ? demanda-t-elle avec hésitation.
— Italie.
Mimi inspira longuement. Ne pas se laisser atteindre par la réponse laconique de Daniel. Aussi reprit-elle avec l’espoir de briser la glace.
— Où exactement ?
— Toscane.
OK ! Les chances d’avoir une conversation avec Daniel approchaient du zéro absolu. Il semblait aussi inaccessible que la face nord de l’Everest. Mimi s’obstina néanmoins.
— Où sommes-nous actuellement ?
— Dans la Marne.
— Ouah ! Trois mots d’affilé. On progresse, marmonna-t-elle.
Elle vit distinctement les jointures des doigts de
Daniel blanchir lorsqu’il serra le volant. Mimi se tourna vers Daniel et son profil aussi sombre que figé.
— Je ne suis peut-être pas douée en géographie, mais je sais que ce n’est pas franchement le chemin le plus court pour se rendre en Italie. Pourquoi ne pas rattraper l’autoroute ?
— Pour brouiller les pistes, grogna Daniel.
— Et ? insista Mimi.
— Et l’autoroute laisse des traces. N’importe qui peut nous suivre à la trace entre les péages et les caméras de surveillance, s’impatienta Daniel.
Mimi recula sur son siège, décontenancée par l’attitude de Daniel. OK. Elle comprenait ses explications. Elle se trouvait même un peu bête de ne pas y avoir songé. Mais l’impatience de Daniel, sa distance, devenait de plus en plus insupportable et Mimi sentit son sang chauffer.
— Ce n’est pas une raison pour te comporter comme un con, s’énerva-t-elle.
Daniel mit son clignotant et s’arrêta brusquement sur le bas -côté. Surprise, Mimi dut s’accrocher au tableau de bord pour ne pas s’encastrer dedans. Elle tourna la tête vers Daniel prête à l’invectiver, mais ses mots restèrent bloqués dans sa gorge quand elle vit le visage froid et crispé de Daniel.
— Je me fous complètement de la façon dont tu perçois mon « comportement ». Mon but est de te sauver la vie, alors si pour cela je dois te bâillonner et t’enfermer dans le coffre, crois-moi, je le ferais sans aucune hésitation.
Et à la détermination qu’elle lut sur son visage, Mimi le crut sans problème. Mais c’était sans compter sur son côté rebelle.
Mimi se retourna et attrapa son sac. Elle regarda Daniel une dernière fois, espérant qu’il revienne à de meilleurs sentiments. Mais l’œil noir qu’il lui lança lui ôta tout espoir. D’un geste déterminé elle détacha sa ceinture et ouvrit la portière. Avec des mouvements vifs et précis, Daniel se pencha pour refermer la portière, lui attrapa le poignet et plaqua Mimi contre son siège, sa main crochetée à sa mâchoire, exerçant une pression ferme, mais sans être douloureuse. Cette fois son regard n’était pas noir, mais presque meurtrier et Mimi eut un geste de recul si tant est que cela fût possible. Elle savait que Daniel ne lui ferait jamais de mal, mais elle réalisa avec un temps de retard qu’elle venait de réveiller le côté le plus sombre et dangereux de Daniel. Ce qu’elle avait vu jusqu’à aujourd’hui n’était en rien comparable à l’état de rage que Daniel semblait pour le moment maîtriser.
— À quoi joues-tu, Mimi ? demanda-t-il d’une voix sombre.
Presque un grognement qui tétanisa Mimi.
— À ton avis ? Le défia-t-elle avec une assurance qu’elle ne ressentait absolument pas.
Mimi put voir les tendons de son cou se contracter et la prise autour de son poignet et de sa mâchoire se resserrer. Il ne lui faisait pas mal, mais ainsi il lui montrait qu’elle n’était pas en position de force.
— Deux jours.
Mimi cilla sans saisir où il voulait en venir.
— Si tu quittes cette voiture. Je te laisse deux jours avant que Giraud ne te retrouve et te tranche la gorge. Les lames sont ses armes de prédilection, ajouta-t-il avec une affectation calculée.
L’analyse froide de Daniel la paralysa. Mais ce qui fit le plus peur à Mimi était le sérieux et la conviction de ses propos. Daniel perçut immédiatement la détresse de Mimi. Mais pas question de la rassurer. Sa vie était en danger et elle n’en avait encore aucunement conscience. Et vu la terreur qu’il put lire dans ses yeux, il semblerait enfin que ses mots commençaient à se frayer un chemin dans sa jolie petite caboche.
— Tu vas m’écouter attentivement.
Daniel n’avait pas élevé la voix, n’avait pas menacé Mimi, mais le simple timbre aussi calme et posé que sombre alluma toutes les alarmes de Mimi.
— Giraud a été recruté via le Darknet. C’est un tueur à gages qui jusqu’à aujourd’hui détient le triste score de 100 % de réussite. Tu saisis ?
Mimi hocha la tête, simplement car les mots refusaient de franchir la barrière de ses lèvres. Elle réalisait de façon assez brutale que ses états d’âme étaient la dernière chose dont Daniel voulait s’occuper et reçut comme un coup en plein plexus qu’il s’était investi pour mission de lui sauver la vie. Aux dépens de la sienne. Cette révélation lui coupa momentanément la respiration. Elle plongea ses yeux dans ceux devenus presque noirs de Daniel. Fini la
caresse du chocolat, elle avait devant elle la version terrifiante de Daniel.
— Alors, tes problèmes d’ego, de fierté et de midinette, je m’en fous royalement. Maintenant, tu vas te rasseoir correctement dans ce putain de siège, attacher ta ceinture et me laisser faire. Compris ?
Mimi hocha la tête et sursauta quand Daniel aboya :
— Verbalise !
— Oui, acquiesça-t-elle d’une voix tremblante.
Daniel l’épingla du regard quelques secondes supplémentaires avant de se redresser lentement, remettre le moteur en marche et s’insérer sur la route avec une application qui aurait pu être presque risible tant elle dénotait avec la fureur qui circulait dans ses veines.
Presque.
Daniel s’invectiva et se morigéna. Mimi l’avait plus qu’agacé. Il aurait avec plaisir serré ses doigts autour de son joli cou. Ou non. Il l’aurait volontiers assommée et ficelée pour qu’elle se tienne tranquille et ne le provoque pas. Mais elle était allée trop loin. Et il avait dû lui assener la vérité, qu’elle connaissait pourtant, avec la force et la délicatesse d’un bulldozer. Giraud était un tueur. Elle était la cible et le restera tant qu’un souffle de vie passerait la barrière de ses jolies lèvres. Et elle avait enfin compris que sa vie était en sursis. De façon brutale, mais le message était en définitive passé et surtout compris et pris au sérieux.
Daniel s’en voulait, car, en agissant ainsi, il avait amplifié la terreur de Mimi. Mais si c’était la seule
façon de la tenir en vie, il ne regretterait jamais. Il pouvait seulement dire adieu à l’interrogatoire qu’il voulait effectuer. Il désirait mettre à profit le long trajet jusqu’en Italie pour interroger Mimi et savoir qui elle protégeait ainsi.
Mais maintenant, il était certain que s’il lui posait des questions, au pire elle se terrerait dans le silence, au mieux elle lui dirait d’aller se faire foutre. Et probablement de façon moins élégante. Daniel grimaça.
Bon sang !
Faire parler cette femme s’apparentait à un exercice d’équilibriste sans aucun filet de secours. Et comme il était certain de ne pas pouvoir lui extorquer le moindre mot, il ferait parler ses secrets en utilisant d’autres méthodes.
Greg était sur une piste qui lui semblait à lui aussi prometteuse.
Ils avaient pour le moment un peu d’avance sur Giraud, mais celle-ci s’amenuiserait au fur et à mesure que les jours passeraient. Alors il espérait sincèrement que les recherches de Greg aboutiraient bientôt.