— Quoi ? répondit Daniel avec impatience après avoir sorti son portable de sa poche arrière de jean et décroché.
— Tu es en retard.
Succinct. Droit au but. Sans fioriture. Tout ce qui définissait Greg, son associé.
« En retard ».
Et pour cause, se renfrogna Daniel, les yeux toujours fixés sur la porte qui venait de se refermer sur la silhouette aussi tendue qu’alléchante de la jolie rousse. Mathilde lui avait parlé de la visite de Mimi dans la soirée. Une force, qu’il ne parvenait pas à s’expliquer, l’avait poussé à rester. Depuis des mois, Mimi l’évitait, la colère à son encontre toujours profondément ancrée chez la jeune femme. Alors, il l’avait volontairement attendue — traquée ? — dans son propre hall, quitte à faire passer les intérêts de sa société en second plan. Une action qu’il ne regrettait pas quand il se remémora le regard apeuré de Mimi. Quelque chose n’allait pas, et vu le ressentiment que Mimi éprouvait à son égard, il était évident qu’elle n’allait pas se confier à lui. Dans ce cas, ne lui restait qu’une option. Découvrir ce qu’elle lui cachait et faire
en sorte de résoudre son problème.
Quel qu’il soit.
Mais surtout, mettre les moyens dont il disposait pour la protéger. C’était d’ailleurs dans ce domaine qu’il excellait.
Car avec son expérience et ce qu’il en avait tiré, si une femme, ou même un homme tentaient de se cacher et de passer inaperçus, cela prouvait que, dans la majorité des cas, ces personnes se sentaient traquées. Et lorsque l’on se sentait traqué, cela signifiait qu’on l’était réellement. À moins d’être atteint de paranoïa, ce qui n’était incontestablement pas le cas de Mimi.
Il repoussa et étouffa sous une couche de certitudes ce fourmillement qui, par ces subtiles vibrations, soulevait des souvenirs, des émotions qu’il avait profondément enfouis depuis plus de vingt ans. Aussi, se persuada-t-il qu’il allait aider Mimi, même si elle ne le savait pas encore. Uniquement parce qu’elle était une amie de Mathilde ! Car tout ce qui touchait Mathilde avait un impact sur Logan, qui par ricochet, l’atteignait lui.
— J’arrive, grogna-t-il avant de raccrocher.
*
Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent dans un chuintement familier. Une sensation de fierté et d’apaisement l’envahit quand il sortit de la cabine qui venait de le déposer à l’avant-dernier étage d’une tour du quartier de la Défense. Daniel s’engagea dans le hall où régnait perpétuellement une activité. Les bureaux n’étaient jamais endormis, même s’ils
fourmillaient un peu moins la nuit. Depuis six ans, Greg et Daniel étaient associés. Ils avaient créé leur société de sécurité privée spécialisée dans la protection physique des personnes et la mise à disposition d’agents, que l’on nommait dans le langage familier, gardes du corps. Ils intervenaient aussi bien en France qu’à l’étranger. Grâce à leur réseau, leur professionnalisme et cette faculté à allier discrétion et efficacité, ils avaient rapidement atteint une notoriété qui se traduisait aujourd’hui par l’obligation de refuser des missions.
Si au sous-sol de l’immeuble, ils détenaient une flotte plutôt conséquente de véhicules adaptés aux différents types de mandats qu’ils effectuaient, le dernier étage lui appartenait. Daniel l’avait acquis et transformé en loft. Logement qu’il avait délaissé ces derniers mois quand il avait consacré tout son temps à la protection de Mathilde et Logan. Maintenant que Grabowski n’était plus en état de leur porter préjudice, il ne voyait plus l’intérêt de rester sur Paris pour loger et se réappropriait le dernier étage. Cela ne le dispensait pas de profiter de son appartement situé dans l’immeuble qui appartenait à Logan dans le 8e, et où il venait de croiser la jolie Mimi pas moins d’une demi-heure plus tôt.
Daniel avait connu Greg sur le terrain lorsqu’ils œuvraient pour le gouvernement. À plusieurs reprises, ils avaient été amenés à s’engager sur des missions communes, même s’ils n’étaient pas binôme. Les deux hommes, malgré leur jeune âge à l’époque, avaient l’accréditation maximum sur les trois niveaux qui définissent les articles de lois sur le code du secret de la défense nationale : très secret défense.
Leur dernière mission, six ans auparavant, avait
sonné le glas de leur carrière au sein des diverses entités gouvernementales. Daniel avait trente-trois ans, Greg sept de moins. Celui-ci avait été blessé. À partir du moment où sa jambe avait été touchée, Greg avait immédiatement compris que sa carrière s’arrêtait. Bien qu’il ait retrouvé l’usage de ses membres inférieurs, il n’était plus en mesure d’assurer les missions. Les séquelles, même minimes, l’avaient rendu inapte pour les opérations terrestres. Si Greg s’en était sorti, le binôme de Daniel n’avait pas eu cette chance. Bien que la chance n’avait pas sa place dans ce genre d’opération. Le succès était le résultat d’une préparation minutieuse, ordonnée et contrôlée. Les impondérables avaient été en amonts tous anticipés, et dans le cas où une option leur aurait échappé, les hommes étaient suffisamment entraînés pour s’organiser et s’adapter. Cela excluait le risque zéro. Celui-ci était présent, et c’était précisément grâce à lui que les hommes restaient vigilants. Sauf lorsqu’un membre de l’équipe décidait de jouer solo. Ce qui était arrivé ce jour. Un homme. Un seul s’était scindé du groupe, refusant de suivre les instructions, et l’opération avait tourné au massacre.
Avec un soupir exaspéré, il lança un regard vers le bureau de l’accueil, de nouveau désespérément vide. Leur dernière réceptionniste les avait lâchés du jour au lendemain pour rejoindre un petit ami perdu dans il ne se souvenait plus quelle pampa du bout du monde. Depuis, les intérimaires se succédaient sans qu’ils soient parvenus à trouver la perle rare. Quand il repensait au nombre d’entretiens que Greg et lui avaient fait passer, il en avait encore le tournis. La succession de candidats et candidates était hallucinante, à la limite de la plaisanterie. Si une ou un postulant était parfait pour le poste, et ils étaient
nombreux, l’environnement de la protection rapprochée les effrayait. Ou alors, les horaires ne leur convenaient pas. Ou encore, le poste à plein temps les empêchait de profiter entièrement de leur famille, ce que Daniel et Greg comprenaient parfaitement. Il y avait aussi les cas « particuliers », ou certaines femmes, et même des hommes qui n’avaient pas hésité à mettre en avant les avantages dont la nature les avait dotés. Non que l’expérience eut été traumatisante. Simplement désespérante. Il y avait également les cas où le manque de discrétion du candidat était tellement flagrant qu’ils ne pouvaient se permettre de l’engager. La discrétion dans la profession était fondamentale, et ce concept échappait à beaucoup de candidats.
Quoi qu’il en soit, la situation devenait problématique. L’accueil téléphonique était la vitrine de la société. Ils ne pouvaient fournir une image de professionnalisme et de stabilité si leur entreprise était incapable de trouver une personne susceptible de remplir correctement son rôle. Les deux hommes ne perdaient pas espoir, mais Daniel devait s’avouer qu’il avait un peu mis de côté le problème.
Daniel salua plusieurs agents avant de se diriger vers le bureau de Greg. La réunion restait informelle. Les deux hommes évoquaient les missions à venir, réorganisant les équipes disponibles tout en faisant le point sur celles en cours. Puis, celles qui devaient être révisées et réadaptées en fonction du pays où se rendait leur client. Les lois n’étaient pas les mêmes partout, même si elles s’organisaient autour d’un axe identique.
Le mouvement de toupie qu’il imposait à son téléphone portable fut interrompu avec efficacité quand Daniel entra dans le bureau. Comme le reste de
l’étage, la pièce était aménagée de façon sobre et élégante, alliant moderne et meubles anciens. Le mariage fonctionnait à merveille, et il se dégageait des lieux une sensation de sérénité. Les bureaux représentaient également la vitrine de leur société. Ils devaient aussi apporter une notion de sécurité, de sérieux aux clients qui venaient les rencontrer. Mais aussi d’une forme subtile de puissance. Ce que conférait la vue panoramique sur Paris depuis leur étage. Non qu’ils dominaient le monde depuis la tour, mais la vue donnait une profondeur et une perspective de leur environnement qui apaisait leurs clients, souvent anxieux dans la démarche de faire appel à leur service.
Daniel reporta son attention sur Greg. Il arqua un sourcil amusé en observant son associé. Si physiquement, ils étaient aux antipodes l’un de l’autre, sur le plan professionnel, ils partageaient non seulement les mêmes valeurs, mais aussi cette faculté de se donner à fond dans les missions qui leur étaient confiées. Ils savaient reconnaître leur force, mais surtout leur faiblesse et agir en conséquence. Et c’est cette faculté à analyser une situation qui leur avait probablement sauvé la vie à bien des reprises.
Greg assis à la table de réunion de son bureau ne releva pas la tête, seulement les yeux. Comme s’il économisait chaque geste. Il dégageait une autorité naturelle, une force, qui, combinées à une impassibilité quasi robotique, intimidait la plupart de ses interlocuteurs. Son visage, sa posture restaient imperturbables dans toutes les situations. Un stoïcisme et un contrôle de soi qui aurait pu être effrayants pour ceux qui ne le connaissaient pas. Mais au-delà de son masque impénétrable, Greg cachait une générosité, mais aussi des secrets et une solitude pleinement assumée et surtout volontaire. Daniel
n’avait pas tenté de forcer les verrous de Greg. Il le connaissait comme quelqu’un d’intègre, de loyal. Et cela lui suffisait.
Si Daniel avait abandonné la coupe classique que les militaires arboraient, Greg l’avait gardée, quoiqu’un peu plus civile. Cheveux rasés courts sur les côtés, plus longs sur le dessus. Tout chez lui trahissait un style de vie rigoureux. Il s’imposait une discipline sportive qui allait de pair avec leur métier, et Greg n’avait, à l’instar de Daniel, rien perdu de sa force physique. Comme Daniel, Greg était expert dans le combat rapproché et son corps avait été sculpté par des années d’entraînement. Daniel ne put que remarquer la cicatrice qui barrait la joue de son ami, depuis la pommette gauche descendant en une ligne si droite jusqu’à sa mâchoire que l’on aurait pu penser qu’elle avait été tracée de façon presque chirurgicale, ce qui était loin d’être le cas. Elle était le résultat de nombreuse erreurs commises par une personne. Celle qui avait fait tuer le binôme de Daniel et avait blessé gravement Greg. Ce qui interpella Daniel ne fut pas de voir cette cicatrice. Il était présent lorsque c’était arrivé. Non, ce qui le tracassait c’était que Greg se rasait deux fois par jour pour éviter que l’ombre de sa barbe fasse justement ressortir cette marque. Et là, la repousse associée à la lumière artificielle faisait ressortir avec force sa cicatrice, ce qui ne ressemblait pas à Greg. Son regard d’un noir profond accrocha celui de Daniel.
— Quatorze minutes.
— Tu me chronomètres, maintenant ? demanda Daniel narquois.
— Seulement quand tu perds la main, riposta Greg avec un calme dans la voix, proche de la froideur.
Une remarque qui ne manqua pas d’amuser Daniel face à l’humour pince-sans-rire de Greg. Tous leurs
portables étaient dotés d’un GPS pour des raisons évidentes de sécurité qui permettait de positionner leurs agents n’importe où et n’importe quand. Il était manifeste que Greg avait vérifié sa position et prenait plaisir à lui rappeler qu’il était sorti des clous. Il aurait dû mettre le double de temps pour parcourir la distance depuis le 8e arrondissement. Surtout avec la circulation qui allait crescendo. Mais sa rencontre avec son elfe lui avait échauffé les sangs, et Daniel avait laissé l’affect prendre le dessus. Il se sentait à présent plus calme, mais pas totalement apaisé.
— Le « problème » qui t’a retardé est réglé ?
— Je ne la qualifierai pas de problème, soupira Daniel avant de prendre place sur une chaise face à Greg. Mais rien n’est réglé non plus.
— « La » ? releva Greg, en arquant un sourcil qui disait très clairement qu’il avait compris de qui Daniel parlait.
Même s’il n’avait pas été concrètement sur le terrain, Greg avait étroitement secondé Daniel durant l’affaire Grabowski. Il connaissait le dossier sur le bout des doigts, les intervenants directs et indirects, comme Mimi. Et Daniel grogna de s’être dévoilé si rapidement.
Un sourire discret éclaira le visage de Greg.
— Si tu veux parler de la fille avec qui tu as joué au con, c’est certain que tu vas ramer pour qu’elle revienne dans de bonnes dispositions.
Greg n’attendit pas que Daniel, dont le visage venait de s’assombrir, réponde. D’ailleurs, il n’y avait rien à ajouter. Car malgré la légèreté de leur conversation, il était suffisamment intuitif pour comprendre que quelque chose tracassait Daniel. Et tout aussi fin pour savoir que même lui ne parvenait pas à mettre le doigt sur le problème. Greg reprit la parole avec un sérieux qui lui était coutumier,
toutefois teinté d’une légère inquiétude.
— Dois-je inclure une enquête et une protection ?
— Pas pour le moment, répondit Daniel au bout de quelques secondes.
Ce qui confirma les doutes de Greg. Il garderait néanmoins une équipe en réserve. Au cas où…
Les deux hommes embrayèrent sur les affaires courantes. Au bout de trente minutes, ils avaient réorganisé le planning et adapté les équipes.
— Maintenant, tu vas me dire ce qu’il se passe ? interrogea Daniel.
Durant la demi-heure qui venait de s’écouler, Greg avait à plusieurs reprises fait glisser son index le long de sa cicatrice. Un signe anodin aux yeux des profanes. Mais à ceux de Daniel, il révélait très clairement l’agitation intérieure qui secouait Greg.
Celui-ci ne chercha pas à démentir. Il attrapa son téléphone et après plusieurs manipulations tourna l’écran vers Daniel qui se figea. La photo n’était pas de bonne qualité, mais le personnage représenté facilement reconnaissable. Ainsi que les informations indiquées sur la capture d’écran d’une vidéosurveillance des douanes de l’aéroport Paris Charles de Gaulle.
D’après la date et l’heure, Romain Giraud, avait atterri le matin même d’un vol en provenance de l’aéroport international John-F.-Kennedy de New York.
— Objectif ? demanda Daniel soucieux.
— Inconnu.
Pour le moment compléta mentalement Daniel. Car les deux hommes avaient parfaitement conscience que la présence de Giraud sur le territoire français ne relevait en rien d’une visite de courtoisie. Giraud avait été un partenaire, un homme à qui ils avaient eu le malheur de faire confiance lors de leur dernière mission. Mais il avait surtout été le binôme de Greg.
L’homme qui était responsable de la mort de plusieurs de leurs frères et de tout le merdier dans lequel il avait plongé l’intégralité des membres de l’équipe sur place ce jour-là. Parce qu’il n’avait pas supporté de suivre des ordres et des directives. Ils avaient été exfiltrés. Les morts avaient été enterrés et avaient reçu, à titre posthume, la médaille de l’ordre du mérite. Les blessés avaient été soignés. Giraud avait été renvoyé pour insubordination et refus d’obéissance. Daniel, comme de nombreux membres de leur groupe avaient amèrement regretté que la France ait supprimé la justice militaire en temps de paix. Car ses hommes et lui n’auraient pas été cléments quant à leur jugement et la peine que Giraud méritait.
Daniel avait suivi son parcours de loin. Greg, avec une attention redoublée. Giraud se servait maintenant de ce que l’armée lui avait appris pour le mettre au service de personnages peu recommandables. En clair, il était devenu un mercenaire plutôt efficace, faisant preuve de peu de scrupule et ne détenant aucun sens moral. Le peu de valeurs qu’il possédait encore lorsqu’il faisait partie de leur unité avait bien vite été oublié pour le profit. Ce qui le rendait aussi insaisissable que dangereux. Le problème était que légalement et juridiquement parlant, il n’avait commis aucun délit, même si tous étaient d’accord pour reconnaître que Giraud n’agissait jamais par bonté d’âme, et que les moyens utilisés s’étendaient du rapt
l’exécution pure et simple de sa cible.
— Besoin de soutien physique et matériel ? demanda Daniel.
Greg lui adressa un sourire qui aurait fait frémir le diable lui-même. Il releva la tête de façon imperceptible. Daniel ne put que visualiser la lueur de
danger qui brillait au fond des prunelles noires de son ami. Il comprit aussi que quoiqu’il dise ou qu’il fasse, Greg ne l’écouterait pas.
Mener une vendetta n’apportait rien de bon. Il le savait pour avoir plus ou moins inconsciemment nourri celle de Logan à l’égard de Grabowski avec les conséquences qui en avaient découlé. Tout s’était bien terminé, mais cela aurait pu tourner au carnage.
Il le savait aussi pour avoir mené la sienne vingt ans plus tôt. Il avait perdu toute maîtrise de lui-même jusqu’à ôter la vie d’un homme uniquement muni de ses poings.
Regrettait-il ?
D’avoir tué ce salaud ? Non !
De n’avoir pu sauver Lizzie, celle qu’il considérait comme l’amour de sa vie
Bon Dieu ! Oui !
Le souvenir du doux et beau visage de cette jeune fille de dix-sept ans se superposa à ce même visage dont les traits s’étaient figés à jamais dans la mort. Daniel refoula l’image douloureuse.
La culpabilité l’avait suivi. Par moment, il la pensait disparue. Mais il avait très vite compris que la culpabilité était un sentiment qui s’apparentait à un poison. Il s’infiltrait dans les veines, se répandait dans le corps jusqu’à ce qu’il fasse totalement partie de vous. Il restait tapi, en dormance. Et au moment où il s’était retrouvé face à jolie Mimi et ses magnifiques yeux ambrés, hantés par la terreur, ses propres démons s’étaient réveillés. Comme si la peur attirait les sentiments les plus sombres. Le venin dont il parvenait à contrôler les effets s’était brusquement mis à circuler dans ses veines, charriant avec lui les souvenirs, les faisant vivre d’une façon douloureuse, comme si on lui enfonçait une lame dans les chairs.
La sensation était désagréable, mais il ne parvenait pas à la chasser. Daniel secoua la tête, pour se concentrer sur le présent sans toutefois réussir à mettre de côté le parallèle entre les problèmes de Mimi et la fin tragique qu’avait connue Lizzie, comme un écho sinistre qu’il ne pouvait ignorer.
— OK, soupira Daniel en revenant au présent.
— Je vais faire des recherches pour savoir pour qui Giraud travaille.
— Reste prudent et ne fais pas le con. Celui qui l’a engagé l’a fait en toute connaissance de cause. Giraud est aussi cinglé que déterminé.
Ce qui le rendait bon, excellent même, dans son travail. Et par conséquent particulièrement dangereux.
Et la lueur de défi qui traversa le regard de Greg n’augurait rien de bon.
*
Daniel retrouva le calme de son bureau. Sans allumer, il alla se poster devant les larges ouvertures des baies vitrées. La vue s’étendait loin sur Paris dont les lumières des champs Élysée restaient un spectacle toujours aussi fabuleux. Même encore aujourd’hui, Daniel ne se lassait pas. Il n’avait pas ménagé sa peine, et avec force de travail et de détermination, il pouvait maintenant respirer. Financièrement, ses objectifs avaient été largement atteints et dépassés depuis longtemps. Lui, le gamin des rues dont le père avait déserté son rôle sitôt la grossesse de sa mère dévoilée avait pris une revanche sur la vie. Sa mère, Françoise, avait péniblement survenu à leur besoin, allant de petits boulots en petits boulots. Elle s’était saignée aux quatre veines avec une dignité qui aujourd’hui encore lui nouait les tripes. Tout cela pour lui offrir un quotidien à peu près normal, composé
d’un toit sur sa tête, de trois repas par jour, et de valeurs et de principes moraux qui malheureusement ne l’avaient pas empêché de partir à la dérive. Même avec toute la bonne volonté du monde, sa mère n’avait pu l’éloigner des resquilleurs et autres petits malfrats que l’attrait de la rue propose.
Jusqu’à ce que sa mère rencontre un homme, un Anglais. Harold, qui allait bouleverser leurs vies. Même si Daniel n’avait que neuf ans à l’époque, il se souvenait encore de sa mère qui rayonnait de bonheur dès qu’elle évoquait ce Harold, même s’il ne comprenait pas pourquoi. Maintenant, avec le recul, il était content d’avoir pu assister à ce que la plupart appelaient le coup de foudre. Un concept qui l’avait frappé une fois, mais que la vie s’était chargée de lui enlever, ne laissant à la place du cœur qu’un vide immense, une douleur destructrice et une haine farouche envers la plupart des personnes en général, et un en particulier. Celui qu’il avait tué.
Depuis, même s’il papillonnait, aimait séduire et ne se privait pas d’utiliser son physique, jamais il ne s’était autorisé à replonger dans le piège de l’attachement. Les femmes traversaient sa vie, mais sans jamais s’y arrêter. Un principe auquel il ne dérogeait pas et qui lui convenait, au grand dam de sa mère qui désespérait d’être grand-mère un jour, et de façon plus subtile, de voir son fils réellement heureux, même si Daniel lui soutenait le contraire. Sa vie le satisfaisait, il avait tout ce qu’un homme pouvait désirer !
Sa mère et Harold s’étaient rapidement mariés, et Daniel avait vu sa vie transformée. Harold, Britannique pure souche, était un homme travailleur et bienveillant. Si ses valeurs étaient profondes et ancrées, ses principes l’étaient encore plus. Il n’avait pas seulement accepté sa mère dans sa vie, mais aussi
Daniel avec une générosité sincère. À peine mariés, ils étaient partis s’installer en Angleterre où Harold travaillait en tant que jardinier pour une grande famille. Cela avait été un bouleversement pour Daniel qui avait quitté les rues de Paris pour une Angleterre qu’il trouvait hostile, loin de tout et dans une langue qu’il ne comprenait pas.
La famille Matthews les avait accueillis avec respect et commisération. Daniel avait rencontré pour la première fois le fils de la famille, d’un an son aîné. Logan Matthews. Dès leur première rencontre, ils s’étaient battus comme des chiffonniers, pour ensuite devenir les meilleurs amis du monde. Amitié qui se poursuivait depuis près de trente ans, Daniel approchant de l’âge canonique des quarante ans. Une donnée technique qu’il avait mise de côté et qui le fit grimacer. Non que vieillir le fasse grincer, mais le temps filait, et il restait avec cette impression de plus en plus persistante ces derniers temps qu’il passait à côté de quelque chose d’important. D’essentiel. Peut-être depuis que Logan s’était marié à la douce Mathilde et qu’ils attendaient leur premier enfant…
La porte de son bureau qui s’ouvrit apporta la lumière des couloirs, brisant la plénitude du lieu et du moment. Daniel reconnut les mouvements de Greg dans la pièce. Chaque personne détenait sa propre empreinte. Même en étant silencieux, le déplacement de l’air, aussi infime fût-il, était une signature à part entière. Et Daniel connaissait celle de Greg, tout comme la réciproque était vraie.
Daniel se retourna et passa une main sur son visage, comme si ce simple geste pouvait effacer la fatigue qui venait de lui tomber dessus. Greg l’observa avec attention. Même dans la pénombre qui les entourait, il percevait une tension latente émaner de
Daniel. Une tension qui l’habitait depuis qu’il l’avait rejoint une heure plus tôt.
— Je rentre. Tu devrais faire la même chose. Tu as une sale tête.
Daniel esquissa un sourire. C’était là une raison pour laquelle ils se complétaient parfaitement dans leur travail. Ils se connaissaient assez pour comprendre l’état d’esprit dans lequel l’autre se trouvait et anticiper. Puis agir ou prendre les bonnes décisions. Et également éviter les mauvaises.
Et Greg venait de mettre le doigt sur le problème. Un problème que Daniel avait préféré ignorer, même s’il était plus sage d’écouter son ami et rentrer chez lui un étage au-dessus pour s’offrir une bonne nuit de repos. Un problème qui avait les traits délicieux d’une danseuse de cabaret, qui possédait un corps à se damner, des yeux à faire fondre un saint, des ennuis qui rayonnaient à dix kilomètres à la ronde et auxquels il s’était pourtant promis de ne pas se mêler. Il avait tenu une heure. Une malheureuse heure durant laquelle il avait chassé le visage tourmenté de la belle Mimi. Mais sa putain de conscience l’avait rattrapé dès que le portrait heureux de Mathilde enceinte et Logan s’était immiscé dans ses réflexions.
Et merde !
— C’est ce que je vais faire, assura-t-il cependant. Greg accrocha un moment son regard, attendant
probablement que Daniel se rétracte. Mais ce dernier ne broncha pas et resta campé sur ses positions. Greg soupira et hocha la tête, comprenant ce que les mots de Daniel signifiaient. Quel que soit le problème qui le tracassait, il suivrait son idée et n’irait certainement pas rejoindre sagement son appartement.
La porte se referma, noyant le bureau dans l’obscurité, simplement illuminé par les éclairages de la ville en contrebas et des tours qui lui faisaient face.
Daniel consulta sa montre. 22 h 47. Le temps de se débarrasser de son jean et son t-shirt et de passer des vêtements un peu plus adaptés.
La journée n’était pas terminée. Au contraire, elle venait à peine de débuter.