Greg releva la tête et plongea son regard dans celui aussi sombre que l’humeur de son ami. Daniel lui avait relaté sa visite auprès de De Ribaupierre. Ce qu’il avait découvert avait contrarié leur hypothèse. Si ce n’était pas De Ribaupierre le commanditaire, ils avaient effectivement un gros problème. Mimi avait un gros problème. Et il était plus qu’évident qu’elle devait maintenant rester sous les radars le temps qu’ils découvrent qui lui avait posé une cible dans le dos.
Greg sortit une enveloppe épaisse, un trousseau de clés de maison et un de voiture. Daniel saisi l’enveloppe, les sourcils arqués.
— J’ignore combien de temps tu vas disparaître. On a toujours besoin d’un peu d’espèces sur soi, ajouta-t-il quand Daniel ouvrit l’enveloppe.
— Trois ?
— Cinq, rectifia Greg.
Daniel le remercia d’un hochement de tête. Cinq mille euros pour traverser la France et rester invisibles devraient être largement suffisants. Il le faudrait, car ce serait de toute façon leur seul moyen
de paiement. Aucune chance que l’on remonte leur piste ainsi. Les cartes bancaires étaient bannies et son téléphone était sécurisé. Seul objet, avec son arme, qui l’accompagnerait.
Il ne lui restait plus qu’à réveiller Mimi et lui apprendre la nouvelle. Même s’il supposait qu’elle se rebellerait. Mimi était une femme solaire qui détestait vivre dans l’ombre. Non qu’elle aimait être au centre des projecteurs, mais pour elle la définition de la vie ne pouvait se résumer à une planque quelconque. Mais elle aurait beau se rebeller, il était prêt à l’assommer pour la faire taire et l’entraîner à sa suite. Car il refusait de la voir mourir. Pas elle.
— Véhicules ? interrogea Daniel.
— En place.
Ils quitteraient la tour à six voitures, qui quelques kilomètres plus loin se diviserait en trois groupes de deux véhicules, rendant une filature difficile, voire impossible. Si Giraud s’amusait à les suivre, ce que lui ferait s’il était à sa place. Et si par le plus grand des hasards, Giraud parvenait à les pister, cela permettrait de le repérer immédiatement… et donc de le neutraliser. Pour cela, la seconde voiture que formait leur binôme qui le suivrait à distance le temps de quitter la région parisienne interviendrait. Soit en le ralentissant, soit en le bloquant. Ils gagneraient ainsi quelques minutes qui pourraient se révéler précieuses.
Daniel s’assit doucement au bord du lit pour observer la jeune femme qui y était étendue. Dans le sommeil, ses traits étaient reposés. Il ne voyait plus cette tension qui l’habitait constamment. Il s’en voulut de devoir la réveiller et chasser cette sérénité.
Doucement, il passa le dos de ses doigts sur le visage de Mimi. Son menton, ses joues d’une douceur de pêche, ses pommettes. Il promena ses doigts sur la ligne délicate de ses sourcils, glissa sur la fine arête de son nez, pour venir caresser ses lèvres qu’il adorait embrasser, mordiller, aspirer.
Bon Dieu !
Cette femme le rendait fou. Il était prêt à tout pour elle.
Se battre.
Mourir.
Quand Daniel releva les yeux, ce fut pour tomber sur ceux de la jeune femme, parfaitement éveillée. Son beau regard ambre était empli de tant de confiance qu’il sentit à nouveau cette gêne dans la poitrine. La même qu’il avait à plusieurs reprises ressentie… et ignorée.
— On doit partir.
Sa voix était étonnamment calme. En totale contradiction avec les émotions qui faisaient rage en lui. Il fut néanmoins surpris de voir Mimi se relever sans protester ou poser la moindre question. Daniel lui tendit la main, l’aidant à se lever du lit.
Oui, la confiance qu’elle lui accordait était totale. Surprenante, même. Et lui donna une furieuse envie de mordre dans ses lèvres tentantes, la rallonger sur ce lit pour se repaître de son corps jusqu’à ce qu’elle crie son nom.
Il chassa les images de sa tête. Il devait la garder froide, avoir des pensées réfléchies et non bourrées de scènes érotiques.
Quand Mimi sortit de la chambre pour rejoindre le salon, elle eut un mouvement de recul face à l’activité qui régnait dans la pièce. Une douzaine d’hommes envahissaient l’espace rendant la scène quasiment irréaliste. Elle reconnut Malik et Antoine, ainsi que Paul. Greg discutait avec trois autres hommes qu’elle n’avait jamais vus. Devant son immobilité, Daniel exerça une légère pression dans le bas de son dos. Comme un signal, Mimi y puisa une force qui l’encouragea à avancer. Les hommes se retournèrent d’un même ensemble vers elle pour la saluer, pour la plupart, d’un hochement de tête, et Mimi sentit sa respiration se couper d’un coup, totalement intimidée.
Le souffle de Daniel dans son cou la rassura, surtout lorsqu’il murmura contre sa nuque :
— Ces hommes sont là pour sécuriser notre départ.
— Je te fais confiance, répliqua-t-elle dans un murmure impressionné, mais où perçait une sincérité qui toucha Daniel.
Même si Mimi ignorait complètement le plan de Daniel, elle lui fut infiniment reconnaissante de prendre sa sécurité si à cœur. Elle se laissa conduire vers le canapé sur lequel Daniel l’obligea à s’asseoir.
— Reste là. On termine puis on part.
Mimi, docile, acquiesça de la tête, ne songeant même pas une seconde à lui demander pour où. Elle regardait ces hommes, qui, elle n’en doutait pas un instant, semblaient entraînés à ce genre de « mission ».
Daniel la rejoignit quelques minutes plus tard et Mimi ancra son regard au sien. La chaude couleur chocolat avait disparu pour un regard plus froid, mais
surtout déterminé. Il avait complètement abandonné son masque de nonchalance qu’il prenait si souvent plaisir à entretenir, pour revêtir un aspect professionnel qu’elle admirait autant qu’elle craignait. Car dans ces moments, le Daniel qu’elle connaissait, drôle et facétieux, n’existait plus.
— À partir de maintenant, je veux que tu suives mes consignes à la lettre.
Sa voix était posée, mais ferme, dans laquelle toute son autorité transparaissait. Il n’y avait plus de oui, de non ou de peut-être, comprit-elle. Daniel prenait en main sa moindre faculté de penser et d’agir. Et elle réalisa aussi très vite qu’il n’accepterait aucun compromis… que Mimi ne se permettrait de toute façon pas de transgresser. Elle n’était pas seule. Des hommes allaient prendre des risques pour elle et elle acquiesça plusieurs fois de la tête pour montrer à Daniel qu’elle avait parfaitement saisi.
— Verbalise, Mimi, lui ordonna-t-il cependant.
— D’accord, bredouilla -t-elle d’un coup, impressionnée par Daniel et son autoritarisme.
— Bien. On va t’exfiltrer en passant par les sous-sols et prendre les véhicules. Tant que je ne te dis pas de te relever, tu restes couchée sur la banquette.
—OK!
— Tu vas envoyer un message à tes contacts leur annonçant que tu prends quelques semaines de congés et tu seras difficilement joignable. Inclus ton responsable au cabaret, même s’il a déjà ton arrêt de travail entre les mains.
Mimi, un peu groggy, s’exécuta. Sa liste de contacts étant plutôt réduite, ce fut rapide.
— Maintenant, donne-moi ton portable. Mimi obéit et le tendit à Daniel.
— Tu ne peux pas le prendre, expliqua-t-il en le posant sur une console après l’avoir éteint. Giraud peut le tracer et nous retrouver. Il faut limiter au maximum les interactions avec l’extérieur. Tu pourras utiliser le mien si tu veux joindre Mathilde. Il est sécurisé, ajouta-t-il en voyant Mimi ouvrir la bouche.
Daniel saisit le menton de la jeune femme, l’obligeant à le regarder. Elle avait beau garder un visage impassible, il lui était impossible de dissimuler la panique dans ses jolis yeux. Cette marque de vulnérabilité toucha Daniel. Sa guerrière était courageuse, mais terrifiée. Il pouvait s’enorgueillir de maîtriser la situation, mais il était aussi de son devoir de la rassurer.
— Tout va bien se passer. Je veux juste que tu me fasses confiance.
— C’est le cas, répliqua-t-elle doucement.
Aucune hésitation dans sa réponse. Une phrase dite avec le cœur à laquelle Daniel accorda tout son crédit. Sans qu’il puisse s’en empêcher, il posa ses lèvres sur celles douces et chaudes de Mimi qui immédiatement répondit à son baiser. Un échange tendre dans lequel il lui transmettait une chaleur, une dévotion et une appartenance qui le fit reculer… au plus grand désarroi de Mimi.
Il ne pouvait plus s’égarer de la sorte ! La vie de Mimi était en jeu et sa concentration devait être maximum. Mais voyant l’égarement sur le visage de la
jeune femme, Daniel passa doucement son pouce sur ses lèvres. Aussitôt, il la vit se détendre et fermer les yeux en un geste de totale reddition et de confiance absolue.
*
Cinq minutes plus tard, les portières de six véhicules, tous parfaitement identiques, carrosserie noire, vitres teintées, claquèrent dans un même ensemble dans les sous-sols de la tour. La résonance se répercuta contre les murs en béton et fit frissonner Mimi. Un écho vite étouffé par le bruit de moteur. Les hommes, Daniel compris, avaient tous revêtu une tenue identique. Pantalon noir, veste noire et casquette. Dans un véhicule en mouvement possédant des vitres fumées, il était quasiment impossible de les reconnaître. Et cela avait été seulement à ce moment que Mimi avait pris conscience, du moins dans les grandes lignes, de la stratégie d’extraction.
Mimi était couchée sur la banquette arrière et osait
peine cligner des yeux. Si jusqu’à maintenant tout lui était apparu trouble, presque inconsistant, ce qu’elle vivait actuellement possédait un goût de concret qui la paralysait. Pendant douze ans elle avait fui un doute, une ombre au point que par moment elle avait eu l’impression qu’elle fuyait une chimère. Mais le souvenir de l’homme, Giraud, menaçant et agressif, l’avait fait tomber dans une réalité bien plus abrupte et dangereuse qu’elle ne l’aurait jamais imaginé.
Le danger était réel. Concret.
Et elle en prenait toute la mesure en cet instant. Elle ferma les yeux et étouffa un sanglot. Aussitôt, la main de Daniel passa entre les sièges avant pour venir
effleurer ses cheveux. Un geste en apparence anodin, mais qui lui apporta un réconfort qu’elle n’espérait pas. Dans l’instant, elle se détendit.
Daniel sentit que Mimi se relâchait. La tension qu’il avait sentie rien qu’en effleurant ses cheveux lui avait donné une envie furieuse de tuer Giraud. Et plus encore celui qui avait engagé cette ordure.
Il serra les dents. Mimi lui faisait confiance, mais pas entièrement. Car, comme il l’avait deviné avec Greg, ils avaient cherché dans la mauvaise direction.
Charlie Meyer fuyait non pas parce qu’elle craignait pour sa vie, mais pour la personne qu’elle protégeait. Et c’était sur cette personne qu’ils auraient dû concentrer leurs recherches.
Qui protèges-tu, ma belle ?