Daniel se passa une main dans les cheveux et soupira longuement.
— Je sais. Du moins, elle ne nous dit pas tout.
— Et c’est ce tout qu’il faut découvrir.
— Ça aussi, je le sais, grogna Daniel.
— Il ne la lâchera pas, insista Greg.
— Nom de Dieu ! J’en suis conscient, putain !
Giraud ne s’arrêtait pas tant que sa cible ne serait pas éliminée. Et pour cela il n’y avait que deux options. Que la cible meure. Ou que le contrat soit levé. Et pour y parvenir, il ne voyait qu’un moyen d’agir. Sans un regard pour Greg, il se dirigea vers son ordinateur. Il eut à peine le temps d’ouvrir l’application qui l’intéressait, que Greg l’interpella.
— J’ai déjà les infos.
Daniel le regarda, reconnaissant, et hocha la tête.
— Adresse de De Ribeaupière, plan du cadastre ainsi que ceux de la maison. Leur hôtel particulier a totalement été rénové, ajouta-t-il devant la question silencieuse de Daniel. Ils ont fait appel à un cabinet
d’architecte. J’ai seulement forcé leur système pour avoir les plans de la maison.
Simple. Rapide. Efficace. Tout ce qui définissait Greg… et qui faisait gagner beaucoup de temps à Daniel.
— Malik et Antoine t’attendent au parking avec une deuxième équipe en soutien, compléta-t-il.
Daniel hocha la tête, reconnaissant que Greg ait préparé une équipe si rapidement. Il se dirigea vers son bureau. Une pièce qu’il aimait particulièrement. La vue plongeante sur la Défense, comme le reste du loft, possédait ici une âme unique. Peut-être parce qu’il y avait passé des heures à préparer des missions. Ce soir, celle qui l’attendait avait un caractère particulier. Il ne pouvait pas la foirer. Il pressa un bouton qui déverrouilla une cloison dissimulée dans le mur, révélant un coffre. Seuls Greg et Logan en connaissaient l’existence. Après l’avoir ouvert, il prit une arme. Il vérifia l’objet froid et impersonnel, le chargea. Ses gestes trahissaient une grande expérience. Il ne tremblait pas ni se posait de question. Cette arme était une extension de lui même et pouvait lui sauver la vie… même s’il espérait secrètement ne pas avoir à s’en servir.
Daniel avait profité du trajet jusqu’à un quartier huppé de la capitale pour prendre connaissance des informations que Greg lui avait envoyées. Il comprenait pourquoi cet homme était rentré en France il y a deux mois. Période qui correspondait au changement de comportement radical de Mimi. Et pour cause. Cet enfoiré avait engagé un tueur. Et pas n’importe qui.
Une haine sans nom le saisit et Daniel s’obligea à respirer profondément et se concentrer sur la silhouette malingre étendue dans le lit. Entrer dans l’hôtel particulier avait été un jeu d’enfant. Le système de sécurité d’une simplicité enfantine à paralyser. Grâce aux plans que Greg lui avait fournis, il s’était rapidement orienté dans la bâtisse. Un tour discret lui avait appris où logeait sa cible. Le rez- de-chaussée était allumé. Daniel s’était faufilé dans les couloirs, attentif à ne pas se faire repérer par la femme, probablement celle de De Ribaupierre et ses deux fils, de jeunes adolescents. Une scène du quotidien presque banale, mais qui portait une atmosphère étouffante et dérangeante qui avait allumé ses signaux d’alarme. Il avait atteint discrètement l’étage et ce qu’il avait découvert ne l’avait pas laissé complètement indifférent. Pas par pure compassion, mais par surprise.
L’odeur de la mort qui pesait dans la chambre lui permit de se ressaisir très vite.
Il se pencha sur le corps décharné, le visage cendreux et émacié. À n’en pas douter, il ne restait que peu de temps à vivre. Cela aurait pu être une bonne nouvelle. En mourant, le contrat sur Mimi s’éteignait avec lui. Mais Giraud était connu pour exécuter sa mission jusqu’au bout. Commanditaire en vie ou non. Ce qui arracha un grognement de colère à Daniel.
D’un geste sur l’épaule, il secoua De Ribaupierre, sans réaction. Il accentua la pression et il vit les paupières de l’homme frémir puis s’ouvrir. Daniel eut un choc. Il avait déjà vu des morts. Leurs yeux ressemblaient de façon effrayante à ceux qui le
fixaient en ce moment. Vitreux, dénués de toute émotion.
— Qui êtes-vous ? articula difficilement l’homme. L’air lui manquait, et chaque geste l’affaiblissait.
— La dernière personne que tu verras si tu ne réponds pas correctement
— Je crains que votre menace ne me laisse indifférent, croassa De Ribaupierre avant de se mettre
tousser.
Aussitôt, Daniel lui recouvrit le nez et la bouche avec le masque à oxygène. Il pouvait crever, Daniel n’en avait cure. Mais après avoir obtenu les informations et la confirmation qu’il levait le contrat sur Mimi. L’homme inspira plusieurs courtes et laborieuses bouffées de cet air qui lui manquait. De Ribaupierre sembla se détendre et sa tête reposa contre l’oreiller. Daniel écarta le masque sous l’œil étrangement reconnaissant de l’homme.
— Effectivement, lança Daniel d’un ton froid. Le temps est compté, c’est pour cela que je vais aller à l’essentiel. Charlie Meyer.
Il vit distinctement la physionomie de De Ribaupierre se modifier et ses yeux retrouvèrent très brièvement une lueur qui leur redonna vie.
OK ! Il avait visé juste.
— Comment va-t-elle ?
La question était posée avec une sorte de sincérité franche qui déstabilisa momentanément Daniel.
— Mieux depuis qu’elle vous a quitté.
— J’ai fait des erreurs, soupira l’homme.
— Frapper une femme et la terroriser n’est pas ce que j’appelle une erreur. Rien que pour ça, je devrais vous tuer sur place.
— Et ce serait mérité, avoua l’homme faiblement.
Daniel comprit qu’il était réellement sincère et ne jouait pas la comédie. Cet homme était bourrelé de remords au crépuscule de sa vie. Et Daniel n’allait certainement pas alléger sa conscience.
— Je l’ai recherchée. Pas pour les raisons que vous pensez, ajouta-t-il précipitamment quand il vit Daniel se crisper.
— Et pour quelle raison ? insista Daniel, la voix tendue.
Un ricanement qui se transforma en toux fut sa réponse, mais cette fois, Daniel n’intervint pas avec l’oxygène. Au bout d’une interminable minute, l’homme réussit à reprendre un souffle.
— Ce serait trop simple de vous donner la réponse.
— Vous jouez la montre.
Daniel se pencha dangereusement vers l’homme. Sa voix basse baissa encore d’une octave, la rendant particulièrement menaçante. Il vit De Ribaupierre se recroqueviller sur son lit si cela était possible.
— Vous pouvez vous pavaner autant que vous le voulez, je suis venu chercher des réponses, et je vous promets qu’en sortant de ce mouroir, je les aurais obtenues.
— Je ne lui veux aucun mal, croassa l’homme.
Daniel se figea. D’un geste vif, sa grande main entoura le cou malingre de De Ribaupierre. Une simple pression suffirait à lui briser la nuque. Daniel pouvait sentir sous ses doigts la peau fragile et le peu de chair qui restait ne protégeait même pas la trachée de l’homme.
— Alors, pourquoi lui avoir collé un tueur aux trousses ?
L’homme écarquilla les yeux. Non de peur, interpréta Daniel, mais de surprise. Une expression qui ne pouvait mentir.
— Je n’ai jamais engagé quelqu’un pour la tuer, même si j’en ai largement les moyens.
Daniel relâcha sa prise et l’homme prit une profonde inspiration, qui une fois de plus se transforma en toux. Cette fois, Daniel lui posa l’oxygène. Il avait besoin de réponses et l’homme était maintenant tout disposé à parler. Mais l’émotion ou le choc de ses mots l’avait vraisemblablement marqué. Son teint cendreux était devenu encore plus transparent et des tremblements étaient venus se greffer secouant sa carcasse affaiblie.
— J’ai bien engagé un privé il y a quelques mois, mais il n’a jamais réussi à retrouver Charlie.
L’homme semblait aspirer un air épais. Chaque mot était une souffrance, chaque inspiration le rapprochait un peu plus de la mort. Comme s’il livrait ses dernières forces.
— Pourquoi ? insista Daniel. Pourquoi l’avoir recherchée après plus de dix ans ?
— Elle possède quelque chose qui m’appartient.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il brusquement.
Mais l’homme avait sombré dans l’inconscience et Daniel retint sa rage, car il avait la certitude que même s’il était resté conscient, De Ribaupierre n’aurait jamais parlé. Juste pour avoir le plaisir une dernière fois, pensa Daniel avec une satisfaction macabre, qu’il dominait et avait le contrôle sur une vie qui lui échappait.
Daniel serra les poings de frustration, de colère. Une rage sans nom circulait dans ses veines. Elle transportait son sang trop rapidement, battant contre ses tempes, emportant avec elle sa lucidité, sa capacité de réflexion. Il était habité d’une haine sauvage et d’un besoin impérieux de la chasser en frappant et détruisant tout sur son passage. Mais il avait beau être aveuglé, il parvint à se ressaisir. L’effort lui en coûtait, mais perdre les pédales maintenant n’aiderait pas Mimi.
Car ils avaient un problème.
Un gros problème.
Mimi avait un tueur à ses trousses et le commanditaire n’était pas celui qu’il croyait. Pire, il repartait à zéro et il n’avait aucune idée où chercher.
Il rejoignit la voiture où l’attendaient Malik et Antoine. La seconde équipe était garée un peu plus loin. Les deux véhicules démarrèrent à l’unisson, se perdant dans les rues de la capitale aussi furtivement que Daniel était entré dans l’hôtel particulier de De Ribaupierre.
Malik ne posa aucune question, mais sentit à la tension de son patron que les choses ne s’étaient pas
déroulées comme il le souhaitait.
Daniel sortit son portable et envoya un message à Greg.
« Exfiltration »
Car il était impossible maintenant que Mimi reste sur Paris. Sa tête avait été mise à prix, et tant qu’elle ne se serait pas brandie au bout d’une pique, Giraud n’abandonnerait jamais.