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Crazy lover, chapitre 26

Zoé Vernon

Plus aucune émotion ne trahissait la voix de Daniel. Il énonçait des faits de façon analytique, froide, sans compassion.

— Giraud a été engagé dans un but bien précis. Au mieux, obtenir quelque chose de toi. Au pire, t’exécuter.

Et comme elle était toujours en vie, c’était l’hypothèse numéro un que Daniel retenait. Un regard vers Greg lui confirma qu’ils étaient d’accord sur ce point. Giraud était un professionnel. Jamais il n’aurait laissé passer l’occasion d’exécuter un contrat. Mimi lui était tombée dans les bras et pourtant elle était encore en vie.

Mimi reçut l’information comme un coup violent porté en plein estomac, lui coupant le souffle et toute réflexion, ses pensées totalement engourdies. Elle comprenait seulement qu’elle ne pouvait plus fuir ni dissimuler la vérité. Du moins une partie. Et vu comment les deux hommes la dévisageaient, elle ne pouvait plus se cacher. Elle se sentait acculée. Quel que soit le chemin qu’elle emprunterait, elle était piégée.

Mon Dieu !

Ghislain avait mis un tueur à ses trousses. C’était complètement surréaliste. Rien ne pouvait être vrai. C’était un cauchemar d’où elle allait se réveiller. Ghislain ne pouvait pas être obsédé à ce point ? Et pourtant, la tension qui émanait des deux hommes, la dureté de leurs traits étaient des signes évidents, traduisant une chose : qu’elle se trouvait dans une situation qui la dépassait complètement. Mimi baissa la tête, comme si le simple poids du présent était trop lourd à porter.

— Ghislain De Ribaupierre, murmura-t-elle.

— L’industriel ? la brusqua Greg.

Il venait de faire le lien entre De Ribaupierre et l’information qu’avait lâchée Joaquim concernant le commanditaire. Les deux venaient des États-Unis. Si c’était une coïncidence, elle était de mauvais goût.

Mimi hocha la tête en guise de réponse avant de la relever. Les yeux noirs de Greg étaient incendiaires, torturés même, et Mimi sentit son estomac se nouer. Elle voyait l’homme dangereux qu’il était, et cette constatation lui fit froid dans le dos. Il était aussi sa meilleure chance de survie, comprit-elle.

Alors elle fit le récit de ce qu’elle cachait depuis plus de douze ans en commençant par le début. Sa naissance « accidentelle », ses relations conflictuelles avec son père. Le fait qu’il la rende responsable de la dépression de sa mère, mais surtout de son suicide. Son besoin de trouver quelqu’un qui la comprenne. Quelqu’un qui l’aime. Pour elle. Pas pour son nom et ce que la notoriété de son père pouvait apporter.

Daniel observa la jeune femme qui se confiait. Il connaissait son histoire, connaissait les moments sombres qui avaient jalonné sa vie et orienté ses choix. Il se crispa cependant quand elle poursuivit.

Elle avait rencontré pour la première fois Ghislain De Ribaupierre lorsqu’elle avait seize ans.

Daniel vit rouge.

Seize ans !

Si ses calculs étaient exacts, De Ribaupierre avait quarante-quatre ans à l’époque ! Mimi perçut sa crispation.

— Ce n’était pas ce que tu penses, ajouta-t-elle doucement.

Une phrase juste pour lui. Même dans son récit, elle voulait le rassurer.

Nom de Dieu !

— Ce type est un pédophile !

— J’avais seize ans, Daniel.

— Tu avais peut-être atteint ta maturité sexuelle, mais tu restais une gamine paumée, et cet enfoiré ne s’est pas gêné pour profiter de ta vulnérabilité, argua-t-il d’une voix dure dans laquelle Mimi put ressentir toute la colère que Daniel éprouvait contre Ghislain.

Mimi s’était longuement interrogée sur ce fait. Oui, elle était jeune, mais elle s’était toujours persuadée qu’elle savait aussi ce qu’elle faisait. Quoiqu’en dise Daniel. Mais avec le recul, peut-être que les mots de son amant commençaient à faire écho avec une

morale et une conduite qui lui avait échappé à l’époque. Car ce qu’elle vivait aujourd’hui avec Daniel n’était en rien comparable à ce qu’elle avait traversé avec Ghislain. Le fait que Daniel ne l’accuse pas pour ses actes passés libéra quelque chose en elle, même si elle ignorait quoi. Le pardon peut-être ? Peut-être aussi n’était-ce finalement pas de sa faute si elle avait dû fuir… ?

Elle releva les yeux et croisa ceux de Greg. Toute trace d’hostilité avait déserté son regard. Elle crut y déceler de la compréhension. Ni de la pitié ou de la honte, mais un sentiment salvateur que quelqu’un la comprenait et ne la jugeait pas. Elle se tourna vers Daniel et y lut une émotion semblable qui lui donna la force de poursuivre son récit.

L’emprise de Ghislain sur ses gestes, ses repas, ses émotions, qu’il contrôlait et dont elle lui avait lâchement abandonné les rênes. Là encore, aucun jugement de la part des deux hommes. Daniel s’était approché. Elle ne s’était même pas rendu compte qu’il la touchait, l’encourageait par sa simple main emprisonnant la sienne. La chaleur qu’elle perçut lui fit monter les larmes aux yeux. Jamais elle ne s’était autorisée durant sa cavale à se laisser aller de la sorte. Et pouvoir extérioriser ses émotions avait un pouvoir libérateur qui lui apporta de façon surprenante, une sérénité et un apaisement qu’elle n’avait pas ressenti depuis des années.

Elle leur parla de cette emprise sur sa vie et du moment où il l’avait frappée pour la première fois. Daniel lui pressa doucement la main. Un appel à poursuivre si elle s’en sentait capable. Et Mimi savait que Daniel ne la prenait pas pour une faible. Aussi, continua-t-elle. Les coups suivaient toujours

d’excuses, puis de reproches. S’il la frappait, c’était parce qu’elle avait forcément fait quelque chose de mal. C’était sa faute.

Un schéma classique, pensa Daniel avec amertume. Cet enfoiré l’avait isolée de tous ses amis, son environnement, faisant de lui son seul repère. Sa sœur avait quitté Lyon pour Paris, sa mère était morte et son père se désintéressait totalement de sa fille. Et ce fils de pute avait eu toute latitude pour agir. Il sentit ses poings se crisper. Il se ferait un plaisir de les tester sur la tronche de cet enfoiré. Mais pour l’instant, l’important c’était cette jeune femme qui se livrait entièrement. Qui laissait ses démons sortir enfin. Verbaliser son passé était déjà un premier pas vers la guérison. Car quoi qu’elle dise, même si plus de douze ans avaient passé, cet homme, s’il pouvait le nommer ainsi, avait, de façon absolue, défini la vie de Mimi. Au point de changer d’identité pour lui échapper.

Et puis le coup de trop. Daniel sentit Mimi se crisper et sa respiration s’altérer, en proie à une forte émotion. Il s’obligea à rester immobile pour ne pas la perturber. Il la devinait proche de la rupture, prête à s’enfermer dans une bulle de silence. Il voyait clairement qu’elle prenait sur elle. Il était persuadé de la véracité de son récit, mais il sentait qu’il devait lire entre les lignes. Mimi dissimulait des blessures certaines, et son instinct lui dictait qu’il y avait plus encore derrière, même s’il ne parvenait pas à définir quoi exactement.

Alors, elle avait fui et s’était cachée.

— Pendant deux années, compléta Daniel.

— Chez ma sœur, confirma Mimi, la tête baissée.

Greg qui n’avait pas quitté la jeune femme des yeux l’observa avec une acuité qui aurait fait frémir quiconque. Il scrutait cette jeune femme que la vie n’avait pas épargnée. Ses doigts jouaient nerveusement avec l’ourlet de son sweet, déformant le tissu. Il lança un regard à Daniel qui partageait vraisemblablement son avis. La jolie rouquine était terrifiée.

Ils ne s’étaient pas posé la bonne question.

Celle qu’ils auraient dû formuler n’était pas de savoir par qui elle était terrifiée, mais pour qui.

— Deux ans, c’est long, intervint pour la première fois Greg.

Le ton sceptique qu’il employa volontairement fit réagir Mimi comme il le pensait. Elle releva vivement la tête, les yeux lançant des éclairs.

— Une vie entière ne le serait pas non plus ! Une assertion qui confirma les doutes de Greg.

Que nous caches-tu, ma belle ? s’interrogea Daniel.

Une question à laquelle lui et Greg devaient trouver la réponse. Car vu comment Mimi s’était renfermée sur elle, le corps tendu, prête à bondir, il était évident qu’elle n’était pas prête à partager tous ses secrets. Et il la connaissait suffisamment pour savoir qu’une attaque frontale n’aboutirait à rien. Pire. Elle serait capable de s’enfuir, et cette fois, il n’était pas certain de pouvoir remonter sa trace. Et il était impensable que sa jolie rousse se fasse la belle et le quitte.

Une pensée qui le choqua par sa brutale évidence. Il se sentait incapable de ne plus voir Mimi, de ne plus partager aussi bien des moments d’intimité que leur prise de bec. Même s’il se refusait tout engagement émotionnel avec la jeune femme et s’interdisait dorénavant tout rapprochement, plus encore s’ils se déroulaient dans un lit.

— Pourquoi une telle obsession ? poursuivit Greg.

Mimi haussa les épaules avec une nonchalance qui ne trompa pas les deux hommes.

— Je l’ignore.

Faux ! pensa aussitôt Daniel.

Bien ! Puisqu’elle refusait de parler, ils devraient agir autrement. Daniel ne lui en voulait même pas de ne pas leur faire entièrement confiance. Il savait mieux que personne que lorsque l’on déterrait des secrets, ils pouvaient se retourner contre vous. Et vu comment Mimi réagissait, elle était prête à mourir pour conserver ce fameux secret.

— Daniel ? interrogea Greg.

Il se leva, lâchant à regret la main de Mimi qui le regarda avec de grands yeux effrayés et remplis de questions. La petite fille traquée était de retour et sa vulnérabilité lui pinça le cœur. La jeune femme pleine de morgue et de fougue avait totalement disparu. Elle n’était pas loin, mais Daniel savait aussi qu’il pouvait la faire revenir très vite. Pour l’instant, Mimi était encore trop choquée et sur la défensive. Dans quelques jours, elle aurait récupéré et fait la part de

chose. Alors, il la retrouverait. Une certitude qui l’encouragea à s’éloigner pour creuser du côté de De Ribaupierre.

Et le meilleur moyen d’obtenir des informations et de stopper le contrat qu’il avait passé sur la tête de Mimi était d’aller directement à la source.

— Tu ne la quittes pas une seconde des yeux.

Mimi reconnaissait à peine la voix de Daniel. Sure, forte. Déterminée. Elle se releva vivement du canapé pour se camper devant Daniel et lui saisir le bras.

— Où vas-tu ?

La panique faisait vibrer sa voix. Daniel se radoucit et posa ses mains en coupe sur les joues de la jeune femme, appuyant son front contre le sien.

— Je vais provoquer un tête-à-tête avec De Ribaupierre.

— Non ! C’est beaucoup trop dangereux.

Un cri du cœur qui déchira celui de Daniel.

Nom de Dieu !

Ce type avait fait plus de dégâts qu’il ne l’imaginait. La Mimi qui était dans ses bras tremblait et il se promit que plus jamais un homme ne lui ferait subir un tel supplice.

— De Ribaupierre n’est pas dangereux. Giraud l’est. Mais je sais l’affronter et saurais dévier ses attaques le cas échéant.

— Sûr ? demanda Mimi d’une voix tremblante.

— Je te fais la promesse qu’il ne m’arrivera rien.

Du coin de l’œil, il vit Greg se raidir. Faire de pareille assertion était tout sauf professionnel. Jamais ils ne pouvaient prédire que leur mission se déroulerait sans incident. Mais Mimi n’était pas une cliente. Mimi était une jeune femme qui avait besoin d’être rassurée. Et lui, un homme qui ne pouvait supporter de voir autant de frayeur et de souffrance sur un si joli visage.

Mimi hocha la tête. Elle se sentait épuisée, vidée. Si elle tenait encore debout, c’était grâce à la force de Daniel.

— Tout va bien se passer, reprit Daniel d’une voix posée. J’ai deux trois choses à voir avec Greg, et en attendant, tu vas aller te reposer.

Il sentit clairement Mimi se raidir, mais il maintint ses propos en posant délicatement ses lèvres sur celles de la jeune femme.

— Fais-moi confiance, ajouta-t-il doucement.

Des mots qui s’infiltrèrent dans la conscience de Mimi. Elle sentit cette fois toute la tension quitter son corps.

Confiance.

Quelque chose qu’elle n’avait jamais accordé à quiconque. Sauf aujourd’hui. Sauf ce soir

— D’accord, lâcha-t-elle.

Daniel observa Mimi. Elle était d’accord. Non qu’il ait besoin de son aval, mais elle lui accordait son

crédit et il sentit dans sa poitrine quelque chose s’ouvrir. Il ignorait quoi exactement. Mais il savait seulement que cela déversait une chaleur lénifiante dans tout son corps.

— Viens, murmura-t-il en l’entraînant, un bras solide entourant son épaule.

Ainsi, elle ne s’effondrerait pas compris Mimi. Il ne la laisserait pas tomber. Il la porterait. À bout de bras s’il le fallait. Et elle se laissa complètement aller contre Daniel.

Il l’installa dans sa chambre, l’obligeant à s’allonger avant de la recouvrir d’un plaid. Il l’observa un moment. Mimi avait fermé les yeux, il regarda son visage se détendre progressivement et son corps se délier. En moins de deux minutes, sa respiration devint plus profonde. Elle venait de s’endormir. Il posa lentement ses lèvres contre les siennes, appréciant la douceur de sa bouche, puis quitta la pièce sans un bruit et rejoignit Greg dans le salon qui se tourna immédiatement vers lui.

— Elle ment.

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