Mimi enregistra les paroles sans analyser. Seul son instinct de survie la maintenait debout. Combien de temps resta-t-elle ainsi, sans esquisser le moindre geste ? Le temps lui parut une éternité, mais elle comprit qu’il ne s’était écoulé que quelques secondes, car avant qu’elle ne tombe au sol, des mains la soutinrent et deux hommes l’encadrèrent. Malik s’accroupit, retenant Mimi contre lui. Elle entendait vaguement des pas qui s’éloignaient et la voix de Malik qui essayait de percer sa conscience. Elle fut secouée légèrement et s’obligea à poser ses yeux sur ceux sombres et durs de Malik.
— Est-ce que vous êtes blessée ?
Apparemment, ce n’était pas la première fois qu’il lui posait la question. Mimi ne put que secouer la tête. Les mots refusant de franchir ses lèvres. Elle parvint néanmoins à lire le soulagement sur les traits de Malik tandis qu’un fort sentiment de culpabilité la rattrapa et la frappa de plein fouet.
— Je suis désolée, croassa-t-elle.
Mimi lui fut reconnaissante de ne pas répondre une
platitude du genre « ce n’est pas grave ». Si c’était grave ! Elle s’était délibérément mise en danger, entraînant avec elle deux hommes qui n’avaient rien demandé. Si celui qui l’avait agressée ne s’était pas enfui ? S’il avait sorti une arme ? Blessé Malik et Antoine ? C’était peut-être leur métier, mais jamais elle ne se pardonnerait d’entraîner quelqu’un d’autre qu’elle-même dans ses ennuis.
Des voix percèrent sa conscience. Des voix de personnes qu’elle ne parvenait pas à identifier, mais qui selon toute vraisemblance appartenaient à des passants témoins de son agression.
— Je viens d’appeler la police.
La voix était précipitée et emprunte de panique.
— Ils vont arriver dans quelques minutes, ajouta la voix.
Elle entendit Malik grogner. La venue de la police ne l’emballait visiblement pas. Et elle non plus. Elle ne pouvait pas leur raconter ce qu’il s’était réellement passé dans cette rue. Mimi sentit un froid l’envahir à cette pensée. Il ne fallait pas que la police s’en mêle. Au moins rejoignait-elle l’avis de Malik. Même s’il ne l’avait pas énoncé clairement, elle ne pouvait qu’être d’accord avec lui.
— Qu’ils nous rejoignent à l’intérieur du cabaret, marmonna-t-il.
— Mais, vous ne pouvez pas partir, bredouilla la voix. Ils vont arriver.
Mimi sentit clairement Malik se raidir
— Dans le cabaret, articula-t-il avec une lenteur qu’elle trouva effrayante. Dites-leur de passer par la porte de service, ajouta-t-il avant de reprendre sa route, en soutenant toujours Mimi.
Elle lui fut reconnaissante, une fois encore, d’avoir pensé à la réputation du cabaret en dirigeant les forces de police vers l’entrée de service. La grande porte ne ferait pas une bonne publicité au cabaret et c’était la dernière chose qu’elle souhaitait.
Avec soulagement, ils entrèrent enfin au chaud. Laurent, le responsable de la sécurité du cabaret, leur tenait la porte avant de la refermer rapidement. Malik le suivit dans le dédale des couloirs et précéda Laurent dans un bureau. Celui de la direction. Mimi y était entrée un nombre incalculable de fois, et elle fut soulagée de se retrouver dans un environnement calme et confortable, loin du brouhaha des loges.
Un des responsables du cabaret l’attendait visiblement. Laurent avait dû faire passer le message de son agression.
— J’ai appelé le médecin de la troupe. Il sera bientôt là. Comment te sens-tu, ma belle ?
— Mal, geignit Mimi.
Elle était au bord de la nausée et pas une cellule de son corps n’était pas douloureuse.
Elle s’assit avec reconnaissance dans un des fauteuils devant le bureau. Sa tête la lançait et sa joue la brûlait toujours. Elle effleura sa pommette du bout des doigts et grimaça.
Quelques secondes plus tard, Malik posa délicatement une poche de glace contre sa joue tuméfiée. Mimi se laissa aller dans le fauteuil, les
muscles douloureux d’être restés tétanisés. Elle remercia Malik pour sa douceur et sa délicatesse. Et l’en apprécia d’autant plus.
Elle entendait vaguement les hommes parler. Quelques mots lui parvinrent — renforcement sécurité, danseuses —, mais tout restait relativement confus. La seule image claire était celle de cet homme dont elle n’avait pourtant pas pu distinguer les traits, mais qui la connaissait. Ou plutôt qui connaissait son passé. Et cet homme était capable du pire pour lui arracher ses secrets.
Mimi releva la tête quand elle sentit qu’on lui touchait l’épaule. Un pâle sourire lui étira les lèvres à la vue de Celyne, un shot à la main.
— Bois !
Mimi prit le verre. Ses mains tremblaient tellement qu’un peu de liquide ambre à l’odeur de tourbe, du scotch visiblement, se répandit sur le sol.
Elle sirota sa boisson à petites gorgées. L’alcool lui brûlait la gorge, mais lui permettait aussi de retrouver ses esprits.
Elle avait l’impression que le temps prenait une dimension spéciale. Comme s’il s’écoulait avec lenteur sans qu’elle soit réellement actrice de ce qui se passait autour d’elle. Mais quand ses yeux se posèrent sur l’horloge murale, elle fut surprise de constater qu’à peine dix minutes s’étaient écoulées depuis qu’elle était entrée dans le bureau.
La porte s’ouvrit à la volée et s’écrasa contre le mur la faisant sursauter. Ses doigts se crispèrent involontairement autour du verre. La poussée fut si
violente que la poignée laissa une empreinte dans le mur. Un Daniel hors de lui apparut, pétrifiant Mimi par l’aura animale qu’il dégageait. Il ressemblait à un fauve, les traits crispés, presque déformés par une rage qui ne faisait pas que sourdre, mais qui s’échappait littéralement de son corps. Une furie, prête à tout saccager sur son passage. Mimi lut quelque chose de plus profond qui marquait ses traits. Une expression qu’elle ne lui avait jamais vue jusqu’à aujourd’hui et qui la figea : l’angoisse. Une terreur à l’état pur au point que son visage paraissait même… hanté.
Daniel posa les yeux sur la petite silhouette recroquevillée sur un fauteuil. Elle serrait si fort un verre entre ses doigts que ceux- ci étaient devenus blancs. Sans faire cas des hommes qui l’interpellaient, il se précipita vers Mimi, s’agenouillant à sa hauteur, la débarrassa du verre qu’il balança sur le sol pour la prendre dans ses bras. C’était à son corps qu’il voulait la voir s’agripper. Lui, qui devait lui apporter du réconfort. Et non un quelconque verre rempli d’alcool.
Sentir le corps chaud de Mimi contre lui ouvrit la porte à des souvenirs qu’il chassait depuis trop longtemps, et instinctivement, il resserra ses bras autour de la jeune femme.
Une étreinte sauvage dans laquelle elle accusa toute la force, toute la frayeur que Daniel avait ressentie. Une étreinte qui rassura autant qu’elle déclencha un sentiment de culpabilité chez Mimi. Elle avait été imprudente. Stupide. Elle enfouit son nez dans le cou de Daniel, respirant cette odeur si virile, si masculine, si réconfortante. Elle s’abreuva de sa chaleur et reçut tout ce que son étreinte lui disait. À défaut de ses mots.
Daniel relâcha lentement Mimi, puis ses grandes mains vinrent encadrer le visage meurtri de la jeune femme. Une douleur lui transperça la poitrine lorsque ses yeux se posèrent sur sa pommette tuméfiée. Doucement, du bout des doigts, il lui tourna le visage
la recherche d’autres blessures.
— Je le tuerai, gronda-t-il les yeux toujours fixés sur le visage abîmé de Mimi.
Il releva les yeux sur ceux écarquilles et plein d’angoisse de Mimi. Toute la détresse qu’il lut dans son regard le mit un peu plus à terre. C’était sa faute si elle était blessée aujourd’hui. Il n’avait pas été à la hauteur. Il avait laissé se produire ce qu’il redoutait le plus.
Quand il avait reçu l’appel de Malik, il avait su d’instinct qu’il était arrivé quelque chose à la jeune femme. Une frayeur sans nom l’avait alors complètement tétanisé. Il avait oublié tout ce que son métier lui avait appris. Il avait été incapable de compartimenter et de laisser son côté analytique et professionnel faire la part des choses. Non. Tout s’était amalgamé et il avait cru que sa poitrine allait exploser quand l’impact des mots de Malik l’avait atteint. Il avait finalement repris ses esprits et roulé à tombeau ouvert dans les rues de la capitale, l’attention seulement focalisée sur cette femme qui avait pris une place importante dans sa vie.
Mimi posa sa paume sur la joue de Daniel. Elle espérait que le contact de sa main le ramène vers elle. Il semblait si torturé qu’une partie d’elle-même souffrait. Elle allait ouvrir la bouche pour parler, le rassurer, mais la porte s’ouvrit de nouveau pour
laisser passer deux officiers de police judiciaire. Elle vit aussitôt le visage de Daniel se transformer pour revêtir une expression impassible. Un masque recouvrait ses traits et il lui semblait d’un coup imperméable aux émotions, insensible à son environnement. Et Mimi comprit qu’elle assistait au seul moyen de protection qu’utilisait Daniel pour se protéger… même si elle ignorait encore de quoi.
Daniel se leva avec réticence, laissant les policiers faire leur boulot. Écouter les détails de l’agression de Mimi était comme s’il la vivait réellement. Chaque mot que prononçait la jeune femme le renvoyait à son passé. À Lizzie. Son corps sans vie. Sa responsabilité dans la mort de la jeune femme. Daniel se retint d’écraser son poing contre le mur tant la culpabilité et le dégoût de lui-même l’écœuraient. Il écoutait cependant avec attention et comprit que Mimi ne leur fournissait qu’une version édulcorée lorsqu’elle orienta volontairement la police vers une agression d’opportunité.
Daniel se raidit. S’il avait une certitude, c’était que cela n’avait rien d’un hasard. Il se força à rester calme et combattre son agressivité. S’il voulait aider Mimi, il devait déjà reprendre le contrôle de ses émotions. Ce qu’il réussit non sans difficulté.
Pendant que Mimi terminait sa déposition, il envoya un bref message à Greg.
Mimi agressée. Rdv chez moi dans trente minutes »
Un message laconique, mais il savait que Greg lirait entre les lignes. Que comme lui, il comprendrait tout de suite que Mimi avait beaucoup à raconter et que son agression n’avait rien à voir avec un crime
d’opportunité.
Celui qu’elle cherchait à fuir depuis douze ans venait visiblement de la rattraper.
*
Mimi regardait sans vraiment les voir les numéros des étages qui défilaient devant ses yeux bien que son attention soit entièrement fixée sur Daniel à ses côtés. Après sa déposition auprès des forces de l’ordre dans le bureau du cabaret, le médecin était arrivé. Rien de cassé, hormis les contusions sur son visage et une légère raideur dans la nuque, il lui avait fait une ordonnance pour des relaxants que Mimi ne prendrait certainement pas, ainsi qu’un arrêt de travail de quinze jours. Ceux-là, elle comptait bien les mettre à profit. Puis Daniel l’avait escortée jusqu’à sa voiture, la couvrant de mille attentions, mais avec distance. Celle qu’il déployait depuis plusieurs jours.
Elle se tourna vers les portes quand l’ascenseur s’immobilisa. Elle supposait que Greg les attendait au bureau pour une espèce de débriefing. Des termes que Malik avait employés à plusieurs reprises. Le trajet jusqu’à La Défense s’était effectué dans un silence étrange. Ni lourd ni complice. Simplement empli de non-dits qu’elle ne parvenait pas à déchiffrer. La réaction de Daniel avait été brutale dans le bureau du cabaret. Toute la violence retenue aurait pu lui faire peur, mais Mimi savait qu’elle n’était pas dirigée contre elle. Elle avait simplement pris la mesure des efforts que déployait Daniel pour se retenir. Elle le respectait et l’aimait un peu plus.
Elle risqua un regard vers Daniel. Son profil était magnifique dans sa fixité, si bien qu’elle aurait pu le
confondre avec une statut de marbre. Taillé dans un matériau noble et résistant au temps, aux épreuves. Mais quelque chose la glaça dans cette expression de maîtrise et de contrôle extrême. Daniel avait érigé une barrière entre eux, et à mesure que l’ascenseur avalait les étages, celle-ci s’élevait au point de le rendre totalement inaccessible.
Elle posa une main tremblante sur le bras de Daniel qui se raidit aussitôt.
— Daniel…
Mais ses mots moururent lorsque les portes s’ouvrirent dans un chuintement discret, coupés par le ton froid de Daniel.
— Nous sommes arrivés
— Où sommes-nous ? demanda-t-elle la voix un peu cassée.
— Chez moi.
Daniel l’invita à sortir, ou plutôt entrer dans l’appartement. Mimi fit un pas, mais stoppa net, totalement prise au dépourvu par ce qu’elle découvrait. Un appartement en terrasse absolument magnifique qui dominait La Défense et Paris derrière ses hautes baies vitrées. L’ameublement était un mélange éclectique de moderne et d’élément ancien qui conférait à l’ensemble une atmosphère chaleureuse qui ressemblait tellement à Daniel.
— J’ignorais que cet appartement t’appartenait, murmura-t-elle impressionnée.
— Seuls mes proches le savent, répondit Daniel d’un ton froid.
Une remarque qui la blessa. L’inflexion de Daniel n’avait rien d’hostile. Elle confirma ce qu’elle avait déduit dans l’ascenseur. Daniel prendrait soin d’elle, mais c’était comme s’il s’interdisait toute intimité. Il dressait une barrière entre eux. Il compartimentait, verrouillait tous les accès qu’il lui avait pourtant offerts les semaines précédentes. Et cette constatation lui serra le cœur et lui donna un sentiment de gâchis qui lui fit venir les larmes aux yeux. Elle les essuya discrètement. Pas assez visiblement. Quand elle releva la tête, elle tomba sur les yeux sombres de Greg. Son expression était indéchiffrable, mais il était évident qu’il avait embrassé la situation d’un seul regard.
Mimi baissa la tête, un sentiment de honte lui pesant sur les épaules.
— Comment allez-vous ?
La voix pleine de sollicitude de Greg lui fit relever la tête et Mimi sentit ses yeux devenir de nouveau humides face à la sincérité qu’elle perçut dans sa voix. Ces hommes s’inquiétaient réellement pour elle. Et elle ne trouvait rien de mieux à faire que de la jouer solo en sabotant tout le travail qu’ils avaient effectué jusqu’à présent pour sa sécurité.
Daniel lui prit doucement le coude, comme s’il percevait sa fragilité. Il l’entraîna vers un canapé qui aurait pu accueillir dix personnes et l’obligea à s’asseoir. Ce qu’elle fit avec peu d’élégance, ses jambes ne la soutenant plus.
Greg prit place dans un fauteuil, face à elle tandis que Daniel restait debout. Mimi fixa son regard sur la table basse, alliance parfaite de moderne et d’ancien,
reflet de l’ensemble du mobilier de l’appartement.
— J’aimerais que vous me racontiez ce qu’il s’est passé, commença Greg d’une voix qu’elle ne lui connaissait pas.
Douce. Rassurante. En totale contradiction avec l’expression sauvage qui le définissait.
Mimi releva la tête pour plonger dans le regard sombre de Greg. Si quelques jours auparavant elle en avait tressailli de peur, aujourd’hui, la force qui s’échappait de cet homme insaisissable lui laissait un sentiment de sécurité qui libéra légèrement la pression qu’elle ressentait dans la poitrine. Elle avait conscience de la présence de Daniel, mais il s’était mis volontairement à l’écart, laissant le soin à Greg de diriger le moment de vulnérabilité que Mimi vivait.
La jeune femme se concentra sur les magnifiques yeux noirs de Greg, respira profondément, plus pour se donner du courage que pour se lancer dans une longue diatribe. Les mots eurent du mal à sortir, mais sous les encouragements silencieux de Greg, elle parvint à raconter son agression. À mesure qu’elle parlait, elle sentait cette pression diminuer, sans pour autant être totalement libérée.
Le silence accueillit la fin de son récit. Elle n’osait se retourner, mais percevait dans l’air un étrange crépitement. Les deux hommes analysaient, recoupaient les informations qu’elle venait de leur livrer. Rien à son sens qui pourrait les orienter vers Ghislain. Elle ne pouvait tout simplement pas leur révéler cette part de son passé. Alors elle s’en tenait aux faits. Son agression.
— Y a-t-il un détail, une sensation, même une impression, n’importe quoi qui vous revient à l’esprit ?
Mimi plissa les yeux, se concentrant, aussi bien pour leur donner des éléments que pour lui en apporter à elle. Mais rien, sauf…
— Si… L’homme a dit une phrase bizarre. Il voulait que je répète, je suppose aux forces de police, un message : tu transmettras à Alice toute mon affection.
Elle vit aussitôt Greg se raidir et sa physionomie se modifier au point de lui faire peur. Daniel dans son dos poussa un grognement si sombre qu’elle sentit son corps se tétaniser. Jusqu’à ce qu’elle percute et comprenne.
Alice.
Un prénom et un message qui n’avaient pas été donnés au hasard. Un filet de transpiration lui glissa le long de la colonne même si elle se sentait glacée à l’intérieur.
Greg se pencha vivement vers l’avant. Mimi se recula lorsqu’il envahit son espace. Le regard attentionné avait disparu pour faire place à quelque chose de mauvais. De dangereux.
Elle se tourna vers Daniel qui observa ses yeux écarquillés par la peur. Sa jolie danseuse avait mis les pieds dans un guêpier dont elle ne mesurait pas les conséquences. Greg et lui, oui.
— Quoi d’autre ? aboya Greg.
Mimi tressaillit devant l’agressivité de Greg. Son regard alternait entre les deux hommes. Daniel toujours debout arpentait la pièce, téléphone en main.
Greg l’avait imité et s’était rapproché de Mimi. Il la surplombait, l’air si menaçant que Mimi sursauta quand il répéta sa question.
— Quoi d’autre ?
L’inflexion de sa voix n’avait plus rien d’agressif, ce qui inquiéta et terrifia d’autant plus Mimi.
— Je ne comprends pas, bredouilla-t-elle.
Elle sursauta à nouveau quand Daniel fit claquer une enveloppe sur la table basse devant elle.
— Tes papiers. Marty s’est surpassé.
Il vit clairement les couleurs quitter les joues de Mimi. Elle ne semblait maintenant plus terrifiée. Elle l’était réellement.
Bon sang !
Il aurait pu étrangler la jeune femme quand il avait compris qu’elle avait profité de son absence ce soir pour s’échapper. L’ironie de la situation était qu’il se rendait au même endroit. Dans le nord de Paris, récupérer des faux papiers chez un faussaire qui n’avait rien à voir avec un enfant de chœur.
Mimi regarda l’enveloppe. Elle renfermait bien plus que des nouveaux papiers. Elle contenait un avenir qui maintenant était parti en fumée. Et entourée par deux hommes dont le self-control ne tenait plus qu’à un fil lui faisait perdre le peu de moyens qu’il lui restait. Elle avait l’impression que tout s’effondrait autour d’elle, et impuissante, elle assistait au désastre
de sa vie.
Sans qu’elle puisse les retenir, des larmes s’échappèrent de ses yeux. Elle ne fit même pas l’effort de les essuyer. Elle se sentait fatiguée. Vidée. De toute envie. De toute substance.
Daniel prit sur lui et respira profondément. Mimi était plus que bouleversée. Elle se débattait avec ses propres démons ainsi qu’avec la colère et la haine que Greg et lui dégageaient. Elle était au beau milieu d’une guerre qu’elle ne comprenait même pas. Lui non plus, d’ailleurs. Aussi, s’obligea- t-il à mesurer l’attitude et les propos de Greg. Même s’il comprenait l’urgence qui rendait son ami agressif.
Il lui adressa un regard que Greg interpréta immédiatement. Il le soutint cependant un instant avant de lâcher prise et autoriser Daniel à prendre la main.
— OK. Maintenant, on arrête les conneries.
Il prit place à côté de Mimi, gommant ainsi l’impression de dominance qu’il exerçait en restant debout.
— La personne qui t’a agressée s’appelle Romain Giraud.
— Je ne connais personne de ce nom-là, bredouilla Mimi en jetant un regard apeuré vers Greg avant de le diriger vers Daniel.
Et c’était une bonne chose, pensa Daniel. Il lança un coup d’œil rapide vers Greg qui acquiesça. Ils se
connaissaient suffisamment pour pouvoir communiquer sans prononcer le moindre mot. Giraud n’avait pas agressé Mimi par hasard. Ils avaient pensé à tort qu’il menait une vendetta contre les anciens
membres de leur groupe d’intervention. Alice étant une victime toute désignée pour atteindre Greg. Et c’est là qu’ils avaient fait l’erreur de croire que Giraud avait attaqué par vengeance. Alice n’était qu’un amusement. Tout se mettait en place dans la tête de Daniel. Et le tableau qui en ressortait l’inquiétait.
À juste titre.
Giraud avait pris pour cible Mimi. Une conclusion qui lui fit froid dans le dos. Il regarda la jeune femme qui lui semblait si fragile à l’instant. Elle n’avait aucune chance d’échapper à Giraud. C’était un miracle qu’il ne soit rien arrivé de plus dans cette rue. Elle avait dû le surprendre en tentant de s’enfuir et il avait été pris au dépourvu. Sans s’en rendre compte, elle avait déjoué le plan initial de Giraud. Car, sa fuite, même avortée, lui avait probablement sauvé la vie.
— Giraud est un ancien membre de notre unité. Il a été renvoyé pour insubordination.
— Et trahison, gronda Greg d’une façon si sinistre que Mimi se rencogna dans le canapé.
— Je… je ne sais pas ce qu’il me veut, bégaya Mimi en plein désarroi.
Elle connaissait le passé professionnel de Daniel. Il avait servi avec Greg dans l’armée, même si leur spécialisation restait un peu floue. Tout cela la dépassait. Elle sursauta quand Daniel fit claquer sa paume sur la table basse.
— Giraud est un mercenaire. Un tueur. Et tant qu’il n’a pas éliminé sa cible, il ne s’arrête pas.
— Je ne comprends pas, réussit à articuler Mimi. Tu viens de dire que vous aviez servi ensemble…
Son cerveau refusait d’admettre une vérité qui la dépassait. Mais Daniel, intransigeant, n’allait pas la laisser se défiler.
— Ce que je veux dire, ajouta-t-il d’une voix dure tout en se penchant vers Mimi, c’est que tu es la cible.