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Crazy lover, chapitre 24

Zoé Vernon

Après avoir refermé la porte des toilettes derrière elle, Mimi observa la lucarne. Seul point d’entrée, en l’occurrence de sortie, qui n’avait pas été mis sous surveillance. Pour la simple raison que l’ouverture était a priori impossible à franchir. Sauf pour une personne menue et souple. Très souple. Deux conditions qu’elle remplissait.

Mimi rabattit le couvercle des toilettes avant de monter dessus. Ses mains tremblaient tellement qu’elle mit un temps infini à débloquer le loquet et ouvrir le minuscule vasistas. Une bouffée d’être frais l’atteignit au visage quand elle y parvint. Elle entendait le bruit sourd de la musique de l’autre côté de la porte. Elle pouvait même d’ici sentir le pouls du cabaret, maintenant en pleine effervescence.

Dans deux minutes, Malik et Antoine s’apercevraient qu’elle n’était pas sur scène. Deux minutes. Le temps qu’il lui restait. Ses mains tremblaient et les battements de son cœur étaient si puissants qu’ils lui faisaient presque mal à la poitrine. Mimi s’obligea pendant quelques secondes à respirer calmement et parvint à juguler la panique qu’elle sentait monter. Elle pensait naïvement que fuir serait simple. Qu’il lui suffirait d’enjamber une fenêtre et de tourner le dos à une vie construite avec patience. Une

hérésie. Pure et simple.

Fuir était comme un poids qui pesait lourdement sur son cœur et sa conscience.

Fuir était douloureux.

Fuir la blessait un peu plus.

Mais fuir était aussi le seul moyen d’éloigner le danger.

Mimi fit passer son sac par l’étroite ouverture. Elle dut pousser pour le faire basculer. Un sac qui contenait toute sa vie. Quelques vêtements, des photos, et c’était tout. Elle n’incluait pas l’argent qu’elle avait amassé et mis précieusement de côté depuis plusieurs années. En prévision. Sept mille euros en espèce qu’elle avait caché.

Elle jeta un œil à sa montre. Vingt-deux heures. Si tout se déroulait normalement, elle serait chez Marty dans moins d’une heure pour récupérer ses faux papiers. Et après… Après, elle aviserait.

Mimi ignora la boule qui obstruait sa gorge et celle qui pesait sur son estomac, pour se concentrer sur le vasistas. Elle se contorsionna pour passer ses jambes dans l’ouverture. La gymnastique pour y parvenir fut plutôt acrobatique, mais elle réussit, non sans s’écorcher les mains, à se glisser à l’extérieur, l’estomac sur le rebord, les pieds dans le vide à passer la moitié de son corps. Elle se retint à la force des bras, puis se laissa tomber et se réceptionna souplement sur ses pieds, trente centimètres en contrebas.

Mimi se baissa, d’une part pour reprendre son souffle, et d’autre part pour récupérer son sac qu’elle passa en bandoulière. Elle observa la petite cour dans laquelle elle se trouvait. Une porte métallique, simple, la séparait de la rue. Ce serait l’endroit où elle serait

le plus vulnérable. Elle savait que les hommes de Daniel se trouvaient à quelques pas de là. Devant la porte d’issue de secours du cabaret en amont de la rue. Elle rabattit sur sa tête la capuche de son sweet et ouvrit doucement la porte.

Elle prit deux secondes avant de s’engager dans la rue. Le seul moyen de passer sans se faire trop remarquer était d’adopter une attitude normale. Une option qui s’avérait compliquée. Le martèlement de son cœur résonnait dans son corps, la faisant trembler. Les pulsations frappaient ses tempes, les rendant douloureuses. Rageusement, elle essuya les larmes qui lui obstruaient la vue.

Dans quelques secondes, elle sortirait définitivement de la vie de Daniel. Et ce constat la paralysa. Sa poitrine se serra si fort qu’elle en eut le souffle coupé. Elle réprima un sanglot et se força à redresser la tête et avancer dans la rue faiblement éclairée d’un pas sûr, mais qui lui bouffa toute son énergie.

Elle aperçut la silhouette massive d’un homme de Daniel et sentit son regard posé sur elle. Mimi retint sa respiration, certaine qu’il allait se retourner et se mettre à courir vers elle. À son grand étonnement, elle parvint au coin de la rue et tourna à l’angle. Alors, seulement elle relâcha son souffle.

Mimi dut s’appuyer contre un mur. Sa tête tournait, sa respiration était hachée. Chaque bouffée d’air, douloureuse. Son corps, son âme, son cœur étaient à l’agonie et Mimi plaqua une main devant sa bouche pour étouffer un sanglot. Un coup de klaxon plus haut dans la rue la sortit de sa torpeur. Elle devait se reprendre. Et vite.

Mimi se redressa, même si son corps protesta, et s’obligea à marcher. Elle devait s’éloigner du cabaret. Aussi, prit-elle une rue transversale, moins

fréquentée. Elle rattraperait l’artère principale un peu plus bas et prendrait le métro pour se rendre dans le 18ème.

La jeune femme marchait, tête baissée. Non pas par souci de discrétion, mais parce que si elle la relevait, elle serait capable d’abandonner son projet de fuite, faire demi-tour et se précipiter dans les bras de Daniel. Son cœur se déchira un peu plus et de maudites larmes vinrent envahir ses yeux. Elle n’essaya même pas de les essuyer. Elle connaissait le quartier par cœur et ses pas la menaient sans que ses yeux aient besoin de diriger. Daniel lui manquait déjà. Sa force, son énergie, sa capacité à lire en elle. Celle de pouvoir d’un simple regard, seulement avec sa présence, la rassurer. À lui dire par ses silences qu’il la protégerait.

Seigneur ! Qu’elle aimait cet homme ! Le découvrir au moment où elle le quittait la ravagea et les larmes qui lui embuaient les yeux redoublèrent. Comment allait-il vivre son départ ?

Un échec probablement.

Elle n’était qu’une mission qu’il devait effectuer. Rien d’autre. Si cela avait été le contraire, il ne l’aurait pas tenue à distance comme il l’avait fait. Jamais, il ne lui avait permis d’entrer dans sa vie. Dans son lit, mais jamais dans son cœur.

Le choc lui coupa le souffle. Une douleur vive lui brûla la joue, tandis qu’une autre, plus vive encore, lui traversa le crâne. Étourdie, Mimi mit quelques secondes pour comprendre ce qui arrivait… avant que la panique ne la submerge. Et en même temps, son esprit analysa la situation avec une rapidité qui accrut sa peur.

D’instinct, elle sut que l’homme qui la maintenait de

force, une main plaquée contre sa nuque, son corps la recouvrant et empêchant le moindre mouvement, n’était pas Ghislain. L’homme était plus massif, plus lourd. Même après des années, son corps aurait reconnu avec dégoût s’il s’était agi de Ghislain.

Un frisson de terreur la secoua néanmoins. Elle se retrouvait seule dans une rue déserte de la capitale alors que les deux personnes qui devaient assurer sa protection se situaient à moins de cent mètres. Elle aurait pu rire de la situation si celle-ci ne l’effrayait pas tant.

Les attaques violentes dans ce genre n’étaient pas si fréquentes dans ces quartiers de Paris. Elle avait affaire à une agression d’opportunité en se retrouvant au mauvais endroit au mauvais moment. Son agresseur était à la recherche d’espèces, de bijoux, n’importe quoi qui pourrait se revendre au prochain coin de rue pour lui payer Dieu seul savait quel genre de substance illégale. Ce qui rendait cet agresseur probablement instable.

— J’ai de l’argent, réussit-elle à articuler.

Un ricanement lui répondit lui hérissant tous les cheveux de sa nuque. Son cœur manqua un battement quand elle sentit l’homme se rapprocher. Instinctivement, quelque chose dans sa posture lui dicta que cet homme avait un « profil » différent. Une aura malsaine émanait de lui, comme s’il ne s’agissait que d’un jeu.

— Dans mon sac, précisa-t-elle cependant, la voix tremblant de plus en plus.

Mimi réprima un violent frisson quand le souffle de l’homme lui effleura la nuque puis se déplaça sous son

oreille.

— Tu possèdes quelque chose qui m’intéresse, mais qui ne se trouve pas dans ton sac.

La voix basse et sombre la tétanisa un peu plus.

— J’ai aussi un téléphone. Prenez tout.

Mimi ne reconnut pas sa voix. Un simple filet étranglé empli de supplication. Son pouls lui martelait le crâne, intensifiant la douleur. Elle sentait la nausée remonter et lui tordre l’estomac quand la langue de l’homme se promener sur sa joue.

— Je n’ai rien d’autre. Je vous en supplie…

— Tss, tss, murmura l’homme. Un petit effort, ajouta-t-il en imprimant un coup de reins contre les fesses de Mimi.

Mimi ne put retenir un sanglot de détresse et une terreur la paralysa quand elle sentit son érection s’enfoncer dans le bas de son dos. Ses jambes vacillèrent dangereusement. Cet homme jouait avec elle. Avec ses peurs, sa vulnérabilité. Avec horreur, Mimi réalisa qu’il aimait faire souffrir. Aimait voir la souffrance. Encore plus lorsqu’il l’infligeait lui-même.

— S’il vous plaît, implora-t-elle la voix douloureuse tant sa gorge était serrée.

Elle ne peut retenir une larme et émettre un gémissement terrifié quand la main de son agresseur se faufila sous son pull. Instinctivement, Mimi rua, mais l’homme referma plus fermement son autre main toujours autour de sa nuque. La douleur faillit lui faire

perdre connaissance.

— Pas de ça avec moi, ma belle.

Sa voix s’était faite plus tranchante, et la note funèbre qui s’en échappa tétanisa Mimi.

— Une connaissance commune veut quelque chose que tu caches.

Tout le corps de Mimi se raidit. Ce qui n’échappa pas à l’homme qui se pencha de nouveau pour frotter son nez contre la nuque de Mimi et se mit à rire doucement.

— Tu vois, quand tu veux, murmura-t-il avec une complaisance qui figea toutes les cellules de Mimi.

L’horreur de ce qu’elle venait de faire lui coupa le souffle. L’expression de son corps l’avait trahie. Les paroles de l’homme avaient fait se dresser toutes ses défenses. Celles qu’elles érigeaient depuis dix ans. Et il les avait passées quand elle s’était figée. Son esprit se bloqua, incapable de réagir. Sa respiration se fit hachée, erratique. Son cœur battait si fort qu’il risquait de lâcher à tout instant. Le rire dans son dos s’amplifia. L’homme se nourrissait de sa peur, elle l’excitait. La pression dans le dos de Mimi en était la preuve.

— Maintenant, tu vas me dire ce que je veux.

Sa voix pourtant basse claqua comme une menace que Mimi ne pouvait ignorer. Tout comme sa main qui se resserrait un peu plus sur sa nuque, la paralysant totalement tandis que l’autre remontait le long de ses

flans pour bientôt atteindre sa poitrine. Mimi réprima un haut-le-corps qui réjouit l’homme.

— On pourrait tellement s’amuser tous les deux, ajouta-t-il avec un timbre lascif dans la voix qui arracha un autre gémissement étouffé à Mimi.

Il s’amusait. Pleinement. La petite danseuse était bandante à souhait. Il se pencha et respira longuement l’odeur délicieusement âcre que sa peau dégageait. Un mélange d’amandes, de transpiration et de cette frayeur à l’état pure qu’il reconnaissait dès qu’elle apparaissait.

Des bruits de pas l’alertèrent et il poussa un grognement de frustration. La petite danseuse lui était quasiment tombée dans les bras. Il pensait que la traque serait plus difficile. Il la suivait depuis quelques jours, mais elle était constamment accompagnée par ses deux sbires.

Il ricana en pensant à la façon dont elle leur avait faussé compagnie. Quelle n’avait pas été sa surprise de la voir longer les murs en essayant de passer inaperçue. Ce qu’elle avait réussi haut la main puisque les deux imbéciles ne s’étaient même pas rendu compte qu’elle avait filé.

Sauf lui. Il l’avait cueillie comme un fruit mûr. Il devait reconnaître qu’elle avait réussi une prouesse là ou beaucoup avaient échoué : le surprendre.

Il avait dû s’adapter, et agir dans l’urgence. Ce qui n’était jamais bon. Mais la faire parler contre un mur n’était pas la manière la plus efficace de réussir. La traîner à travers les rues de Paris était exclue. Car il sentait que dès qu’elle en aurait la possibilité, elle tenterait de fuir. La jolie danseuse n’était pas de celle qui laissait la vie décider pour elle. Pour preuve, cela

faisait douze ans qu’elle se planquait. Et lui même avait eu un mal de chien à la retrouver. Il grinça des dents. Elle l’avait pris au dépourvu et une autre occasion comme celle-ci ne se représenterait jamais.

Sauf s’il la provoquait.

regret, il relâcha la jeune femme. Il put distinctement l’entendre retenir son souffle.

Mimi s’obligea au calme, une gerbe d’espoir jaillissant d’un coup. Seigneur, je vous en supplie… psalmodia-t-elle. Elle entendait vaguement des passants qui les interpellaient derrière eux. Puis, des pas précipités. Son cœur eut un raté quand elle reconnut la cadence. Des pas lourds, mais rapides. Des pas qui ne pouvaient appartenir qu’aux deux hommes qu’elle avait semés. Des pas qui se rapprochèrent. Pas assez vite quand elle sentit l’homme lui souffler à l’oreille.

— Tu vas transmettre un message.

Mimi acquiesce, terrifiée. Tout, pourvu qu’il parte.

— Brave fille, ricana-t-il. Un son qui fit frémir Mimi de terreur. Tu adresseras à Alice toute mon affection.

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