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Crazy lover, chapitre 23

Zoé Vernon

Avec attention, il observa la jeune femme blonde. Enceinte. Qui constituait pour lui une porte d’entrée pour un face à face avec Charlie Meyer. Il était un opportuniste et se servait allégrement de tous les moyens dont il disposait pour parvenir à ses fins. Et si les moyens se résumaient à une femme enceinte, il ne possédait pas suffisamment de conscience morale pour écarter la possibilité de se servir de la blonde.

Un rictus se dessina sur ses lèvres. Il avait mis du temps à la retrouver. Il saluait son habileté. Cette faculté à se dissimuler dans une ville comme Paris était pour le moins surprenant pour quelqu’un qui n’avait pas reçu l’entraînement adéquat. Car se cacher requérait une grande discipline, un savoir-faire et des ressources d’ingéniosité que visiblement Charlie Meyer possédait. Elle s’était forgée sur le terrain non sans commettre quelques erreurs. Minimes, mais qui lui avait permis de remonter jusqu’à elle.

Il reporta son attention sur la jeune femme blonde. Il avait tout prévu. Utiliser cette femme pour approcher Charlie Meyer. Un plan qui malheureusement devait être revu. Connaître l’identité de la blonde avait donné une perspective

encore plus attirante. Il connaissait la réputation de son mari, Logan Matthews, ses liens avec les autorités, avouables, et d’autres plus obscures. Et cet homme représentait un défi supplémentaire qui l’avait ravi. Approcher sa femme ne serait pas aussi simple. Matthews la surveillait comme un lion, mais cela ne mettait que plus de piment. Il avait dû cependant revoir sa stratégie d’approche en apprenant qu’ils quittaient Paris pour rejoindre sa forteresse en Angleterre. Ce qui rendait maintenant l’approche impossible. Il était intrépide, mais savait renoncer quand le rapport risques/résultats était trop élevé.

Un autre défi encore plus intéressant était survenu. Daniel Clément. Qui surveillait la rouquine comme du lait sur le feu. Il connaissait Clément. Sa formation, ses états de services, sa façon de travailler. La tâche pour approcher Meyer serait difficile. Mais pas impossible. Car si Charlie Meyer était sous la garde de Clément cela signifiait qu’elle était sous pression. Et lorsque l’on est sous pression, on fait des erreurs.

Il attendait juste le bon moment.

Car il viendrait. Il le savait. Les hommes faisaient des erreurs. Tout le temps.

Il possédait un avantage de taille.

La patience.

*

Troisième jour de suite qu’il se comportait ainsi.

Le schéma qui régissait « leur vie » était répétitif.

Mimi se réveillait dans le lit de Daniel tous les

matins.

Seule.

Elle ignorait où il passait la journée. Elle savait une chose : il fuyait sa présence. Dès qu’elle mettait un

pied à l’extérieur, deux malabars lui collaient le train. Malik et Antoine étaient heureusement sympathiques. Ils n’avaient pas cherché à se montrer discrets, ordre de Daniel avait elle compris après les avoir interrogés sans cesse. Même si les deux hommes n’étaient pas de grands bavards, elle était parvenue à créer un lien. Autant joindre l’utile à l’agréable. Quoiqu’être surveillée lui pesait et la rongeait. D’une part, elle sentait sa liberté et son libre arbitre se déliter et d’autre part, récupérer ses faux papiers chez Marty serait plus problématique. Pas impossible, mais compliqué.

Mais c’était surtout l’attitude de Daniel qui la blessait le plus. Tous les soirs, sauf aujourd’hui, exceptionnellement, où Malik et Antoine l’avaient remplacé et l’escortaient jusqu’au cabaret, Daniel l’emmenait à son travail et au retour, à peine la porte franchie, ils faisaient l’amour comme si c’était la dernière fois.

Les moments partagés étaient peut-être ce qu’il y avait de plus intime entre un homme et une femme, mais Daniel n’aurait pas pu la tenir plus à distance. Il ne lui parlait pas. Ne lui faisait pas suffisamment confiance pour lui livrer son histoire. Celle de Lizzie. De quoi était-elle morte ? Un accident ? Une maladie ? Quel âge devait-elle avoir ? Pas plus âgée que Daniel, supposa-t-elle. Mourir si jeune n’était pas dans l’ordre des choses.

Mimi sentit son cœur se serrer. Elle n’avait pas connu Lizzie, mais sa mort était injuste. Elle avait bien saisi que cette femme avait marqué la vie de Daniel, qu’elle avait été celle qui l’avait poussé à s’engager dans l’armée à dix-sept ans. Elle était suffisamment intuitive pour comprendre que Daniel l’avait aimée profondément et que sa mort avait irrémédiablement

brisé quelque chose de précieux et d’essentiel chez Daniel pour que vingt ans après, il la tienne aussi éloignée.

Et elle comprenait qu’elle n’était pas de taille à se mesurer contre cette Lizzie. Qui qu’elle soit. Même morte. Car s’il était plus facile de lutter contre les vivants, se battre contre un fantôme était une partie perdue d’avance.

Et cela, Mimi ne le supportait plus. Car si elle n’avait pu percer les défenses de Daniel, lui avait percé les siennes.

Et ce matin, en se réveillant à côté de draps froids, elle avait pris une décision.

Irréversible.

Elle avait bêtement espéré que Daniel serait capable de l’aider. Oh, bien sûr, il le faisait. Techniquement, il était l’homme parfait. Elle se sentait en sécurité et tous ses besoins étaient comblés et satisfaits. Mais elle avait compris qu’elle voulait plus. Même s’ils étaient sexuellement compatibles, ils n’avaient pas d’avenir ensemble. La fuite qu’elle menait depuis douze ans lui pesait terriblement sur les épaules et elle avait cru que Daniel serait celui qui l’aiderait. Qu’il résoudrait son problème et qu’elle pourrait enfin se poser. Avec lui. Car là aussi, bêtement, elle avait compris qu’elle tombait amoureuse de cet homme. Un homme qui refusait de la laisser entrer dans sa vie.

Alors, elle avait décidé d’en sortir.

Ce soir même.

Une douleur vive, comme si une main lui avait empoigné l’intérieur des entrailles et lui tournait le ventre. Elle ne pensait pas avoir mal comme cela. Physiquement mal également. Au point de sentir son estomac se contracter douloureusement. Les larmes

vinrent. L’attaque fut si soudaine que Mimi stoppa sa marche et plia sous la force de l’impact, la respiration coupée. Elle sentit la douleur se propager à l’ensemble de son corps et la paralyser totalement. Elle chercha difficilement son souffle et un voile noir lui obstrua un instant la vue.

— Tout va bien ? demanda Malik.

Mimi redressa la tête pour l’observer, et hocha du chef, incapable de parler.

Elle se força également à redresser son corps et se détendre. Elle inspira longuement et obligea son visage à revêtir un masque de sérénité. Ce qu’elle était loin de ressentir. Les beaux yeux bruns de Malik, soulignés par de longs cils, rendaient son visage très expressif et Mimi lui adressa un sourire rassurant. Des deux hommes, Malik était celui avec qui elle se sentait le plus à l’aise. Il possédait une douceur dans sa voix qui contrebalançait sa carrure de rugbyman.

— Oui, merci.

Il fronça les sourcils, peu convaincu, mais n’insista pas. Ce fut lorsqu’il lui pressa doucement le bas du dos pour la faire avancer qu’elle réalisa qu’elle s’était arrêtée en plein milieu du trottoir. Et elle comprenait que Malik se soit posé des questions sur son attitude.

— Où est Daniel ? demanda Mimi pour orienter l’attention sur une autre personne qu’elle-même.

— Réunion avec Greg, répondit-il laconique.

Mimi lui lança un regard en biais espérant d’autres explications. Qui ne vinrent pas. Elle haussa mentalement les épaules.

Si Daniel voulait jouer à ce jeu, qu’il le fasse. Même si le fait qu’il l’évite la blessait un peu plus encore.

Ses pensées furent interrompues quand Malik ouvrit la porte de service du cabaret. Mimi allait entrer, mais il la retint et Antoine les précéda.

Mimi souffla d’exaspération.

— Est-ce vraiment nécessaire tout ça, demanda-t-elle avec une pointe d’agacement dans la voix. Que voulez-vous qu’il m’arrive à l’intérieur ?

— Indispensable, répondit Antoine qui était revenu et les autorisa à entrer dans le cabaret.

Le cabaret avait toujours été un endroit où elle se sentait libre et en sécurité. Et depuis que Daniel était entré dans sa vie, cette liberté était corrompue et sérieusement écorchée. Cette liberté qui lui était si chère s’était peu à peu resserrée. Une situation qui s’était installée progressivement, subtilement. Daniel avait pris de plus en plus de place. Au début, sa surveillance s’arrêtait aux portes de cabaret. Elle s’était propagée à ses mouvements dans la rue. Puis jusqu’à chez elle. Pour finir par se faire convaincre de vivre avec Daniel. Chez lui. Avec ses propres décisions. Ses propres règles. Au détriment des siennes.

Elle se sentait prise au piège dans un carcan qu’elle avait elle-même instigué. Sécuritaire, certes, mais étouffant et qui, si elle ne réagissait pas rapidement la ferait disparaître et devenir entièrement transparente. Et cette situation était peut-être beaucoup plus toxique que sa fuite perpétuelle pour échapper à Ghislain. Ce qui la conforta dans sa décision de disparaître. Ce soir.

Elle précéda Antoine, Malik fermant la marche.

Emprisonnée. Ces hommes voulaient la protéger d’un danger qu’il ne connaissait même pas. Mais voilà comment elle se sentait. Plus les jours passaient, plus elle sentait cette main se refermer autour de sa poitrine et l’empêchait de respirer normalement.

Même l’odeur particulière du cabaret, un mélange de parfum, de nourriture, de sueur, ne parvenait pas à clamer l’agitation qui s’était emparée de son corps et son esprit depuis plusieurs jours. D’habitude, le pied à peine posé sur les planches, elle oubliait tout. Tout sauf la danse. Mais depuis peu, elle ne parvenait plus

compartimenter. Sa vie privée se mélangeait à sa vie professionnelle. Les deux étaient intiment liés, mais elle avait toujours réussi à faire la part des choses. Sauf depuis que Daniel avait débarqué. Il s’imposait. Même sur la scène. Ses dernières prestations avaient été parasitées par Daniel au point de se faire remplacer sur plusieurs tableaux par Celyne.

Mimi redressa la tête et regarda cet environnement qui l’avait accueilli à bras ouverts. Un endroit où elle avait trouvé un équilibre. Une famille. Une raison de vivre.

Elle s’imprégna des odeurs, des couleurs, de l’atmosphère si particulière que dégageait le cabaret. Tout était encore silencieux, il n’ouvrirait ses portes que dans quatre heures. Pourtant, elle entendait le murmure de la foule dès que les danseuses apparaissaient. Elle sentait l’électricité, l’onde d’impatience qui traversait les corps dans l’attente des premières notes. Elle ferma les yeux pour emprisonner plus facilement ses souvenirs et les transformer plus tard en havre de paix et non quelque chose qu’elle avait définitivement perdu.

Elle laissa les deux hommes pour se diriger vers les loges. Elle ignorait comment s’y était pris Daniel pour obtenir l’autorisation de la direction à accepter la présence de ses hommes dans le cabaret. Mais ils pouvaient se balader dans l’ensemble du complexe, excepté les loges des filles. La direction avait brandi son veto.

Mimi se changea pour revêtir un leggings et un simple t-shirt. Elle exécutait les gestes avec un automatisme rassurant. Des gestes qu’elle avait répétés un nombre incalculable de fois sans réaliser qu’un jour, elle ne les ferait plus. Pour s’échapper, elle devrait déjouer l’attention de Malik et Antoine. Et pour cela, elle savait exactement comment procéder. C’était pour cette raison qu’elle ne voulait pas changer ses habitudes. Elle s’entraînerait avec les filles avant l’ouverture du cabaret et le début des tableaux qui jalonneraient la soirée.

Sauf qu’elle ne ferait pas partie du spectacle ce soir.

Mimi fit le vide dans sa tête. Elle ignorait si c’était dû au fait que ce soir serait le dernier, qu’elle avait autant profité des filles durant les répétitions. Elle avait absorbé autant que son corps et son esprit le pouvaient toute l’atmosphère, les rires, les engueulades de ce qui avait constitué son univers pendant dix ans.

Mimi respira lentement.

Profondément.

Elle mit l’affect de côté pour se concentrer sur le seul impératif de la soirée. Quitter le cabaret à la barbe des deux hommes assurant sa sécurité. Elle ne put s’empêcher de grimacer au remontage de bretelle qui les attendait quand Daniel apprendrait qu’elle avait échappé à leur vigilance. Elle avait prévu de

sortir du cabaret au moment du premier tableau. C’était toujours un peu le chaos dans les loges à ce moment, et Mimi voulait profiter de cette frénésie et s’en servir. Et elle savait aussi exactement à quel endroit elle pourrait quitter les lieux sans être vue. Cela aurait pu relever de la gageure, mais elle avait mis le doigt sur la faille dans la sécurité mise en place.

Disons que Daniel ne pensait pas que l’attaque surviendrait à l’intérieur même de ses troupes, si elle osait la comparaison. Daniel avait tout prévu. Sauf une hypothèse. Il était impossible d’entrer dans le cabaret sans montrer patte blanche.

Mais pas d’en sortir.

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