Daniel rejoignit son appartement, l’humeur sombre. Il traversa d’un pas rapide le salon et stoppa en entendant du bruit provenant de la cuisine. Son instinct lui hurlait de retrouver Mimi quand sa raison, et cet autre sentiment plus insidieux qui flottait à la surface de sa conscience, lui dictaient de fuir.
Pourrait-il réellement s’autoriser une histoire avec Mimi ? Logan en était certain. Les contusions qui recouvraient son corps en étaient les témoins les plus parlants.
Daniel secoua la tête. Il était plus prudent de garder la même ligne de conduite. Depuis vingt ans il la suivait, et jusqu’à aujourd’hui, il n’avait jamais eu de raison de la remettre en question et donc d’en changer. Il allait poursuivre comme il en avait l’habitude. Prendre ce que Mimi lui donnait, mais sans en demander trop.
Car ce trop, Daniel était incapable de le gérer.
Aussi reprit-il sa marche jusqu’à sa chambre qu’il traversa sans jeter un regard sur le lit défait. Le faire serait une erreur. Il s’engouffra dans la salle de bain tout en prenant soin de refermer doucement la porte derrière lui. Cinq minutes plus tard, il en ressortait, une serviette ceinte autour de la taille. Le souvenir de la veille le percuta de plein fouet et un son proche du
grognement s’échappa de sa gorge quand il revit Mimi. À genoux. Devant lui. Ses lèvres roses se refermant autour de…
Stop ! s’ordonna-t-il.
Il s’habilla en un tour de main. Il devait quitter cette chambre. L’appartement. Au plus vite. Cette femme court-circuitait tout son bon sens et une seconde de trop le mènerait à l’implosion.
Mimi tartina généreusement sa troisième tartine. Le pain était excellent, et les confitures maison, encore plus. Elle ricana bêtement en imaginant Daniel repartir de chez sa mère les mains pleines de réserves pour passer l’hiver.
l’instant, elle se sentait bien. Reposée.
Un sentiment qui l’avait désertée depuis bien
longtemps. Même si le comportement étrange de Daniel lorsqu’il avait quitté la chambre quelques heures plus tôt amenait une ombre à son état de liesse.
Peut-être était-ce elle qui avait mal interprété le comportement distant de Daniel ?
Elle était encore dans les limbes du plaisir et n’avait pas totalement réintégré son corps. Un instant, elle s’autorisa à se demander à quoi pouvait ressembler la vie en compagnie d’un homme comme lui. Cette pensée la figea, et Mimi secoua la tête, préférant l’éloigner avant qu’elle ne s’ancre véritablement dans sa conscience. Déployer de tels espoirs était dangereux… mais tellement attirant.
Le sourire lumineux de Mimi accueillit Daniel quand il franchit le seuil de la cuisine. Avec ses cheveux
négligemment attachés en un chignon bas, ses joues roses, simplement vêtue d’un t- shirt blanc. Celui-là même qu’il lui avait rageusement retiré la veille, nota-t-il et qui le troubla outre mesure. La jeune femme était penchée au-dessus d’un bol rempli de café, une tartine dangereusement couverte de confiture à distance égale entre le bol et sa bouche. Une bouche qu’il préféra quitter des yeux avant de fondre sur elle et lui faire subir les pires outrages.
Il vit la jeune femme se redresser sur sa chaise, poser précipitamment sa tartine sur le plan de travail, et se lever, visiblement prête à le rejoindre. Aussitôt, ses sens, son corps, se mirent en alerte. Il ne pouvait pas la laisser s’approcher. Aussi se composa-t-il une expression dure et distante qu’il n’eut pas de mal à prendre.
— Je dois y aller.
Mimi le regarda avec des yeux incertains. Pas de bonjour, encore moins de rappel de ce qu’ils avaient vécu cette nuit qui lui serra douloureusement le cœur. Daniel n’était pas mal à l’aise, se rendit-elle compte, il l’ignorait. Ce qui était beaucoup plus douloureux.
— O.K., acquiesça-t-elle en hochant doucement la tête, stoppée dans son élan, et déstabilisée par l’attitude de Daniel.
— Je viendrais te chercher pour te déposer au cabaret, ajouta-t-il en détournant les yeux avant de faire demi-tour et s’éloigner.
Mimi resta les bras ballants à observer l’endroit où quelques secondes plus tôt se trouvaient Daniel, dangereusement beau dans son costume anthracite.
Totalement inaccessible.
Absolument distant.
Elle sursauta malgré elle quand elle entendit la porte de l’appartement claquer. Comme si Daniel refermait aussi la porte sur ce qu’ils avaient vécu cette nuit. Et toutes celles d’avant. Mimi refoula la boule qui lui obstruait la gorge et se secoua mentalement. Elle n’allait pas poser un jugement simplement parce que Daniel était pressé ce matin, même si depuis qu’elle le connaissait, c’était bien la première fois qu’il évitait son regard.
*
Daniel se maudit en sortant de chez lui. Mais c’était la meilleure chose à faire. Aussi son humeur s’assombrit un peu plus lorsque son portable sonna.
Greg.
Il devait depuis la veille avoir eu des renseignements sur le commanditaire. Il doutait fortement que Joaquim lui ait lâché l’information. Ce type était aussi malveillant et sournois que le Diable. Ce que lui confirma Greg. Malgré la voix posée de son associé, Daniel avait parfaitement identifié la rage qui l’habitait. Joaquim avait gracieusement accepté les cent mille euros, mais sans lâcher le nom du commanditaire. Uniquement sa position géographique au moment où il l’avait contacté.
Les États-Unis.
Bordel !
*
Mimi frappa trois petits coups contre le panneau de bois, espérant secrètement que personne ne vienne lui ouvrir. Elle se sentait anormalement nerveuse et essuya ses paumes moites sur le tissu de son jean.
Depuis plus de deux mois, Mimi faisait tout pour ne pas croiser le chemin de Mathilde. Non parce qu’elle ne souhaitait pas la voir, mais pour éviter de lui attirer des ennuis.
Même si pour le moment Ghislain ne s’était pas manifesté, cela ne signifiait pas qu’il se reposait sur ses lauriers. Ce n’était pas son genre. Pour arriver là où il était, il n’avait pas attendu sagement que le succès, la fortune et la notoriété lui tombent dessus. Non. Il avait provoqué chaque action, chaque pas pour atteindre le sommet aujourd’hui. Et elle, elle faisait son possible pour ne pas apparaître dans ses radars. Elle sursauta cependant lorsque la porte s’ouvrit. Deux fois en moins d’une heure, se morigéna-t-elle.
Mathilde ne lui laissa même pas le temps d’entrer. Elle prit Mimi dans ses bras et la serra avec une force qui dénotait avec sa fragilité apparente. Mimi ne pouvait pas ignorer le ventre rond de Mathilde et la sensation contre son corps réveilla des souvenirs douloureux qu’elle chassa en enlaçant son amie à son tour.
Dieu ! Qu’elle lui avait manqué…
Mathilde se détacha pour attraper les bras de Mimi, l’éloignant légèrement et l’observant attentivement. Mimi soutint son regard rempli d’interrogations, et plus encore de compassion et de cette générosité qui la caractérisaient. Mathilde sourit et ce fut comme si tous ses problèmes prenaient une dimension particulière. Moins lourds, moins difficiles à gérer. Un sourire qui valait mille mots et Mimi sentit la tension et la culpabilité de cacher sa vie à son amie, se dissiper quelque peu sans toutefois disparaître totalement.
Mathilde entraîna Mimi jusqu’au salon où les deux jeunes femmes s’échouèrent dans un même ensemble sur le canapé. Un geste tellement spontané qu’elles rirent, effaçant ainsi toutes les choses qu’elles taisaient.
— Je suis heureuse de te voir, murmura Mathilde
— Moi, aussi, répliqua Mimi, la gorge étonnamment nouée. Je ne voulais pas que tu te fasses du souci pour moi.
— Ça va mieux maintenant que je te vois, répondit-elle en caressant doucement son ventre.
Un geste totalement inconscient de la part de Mathilde, mais qui attira l’œil de Mimi sur cet arrondi si parfait. Ce sentiment dérangeant vient de nouveau se rappeler à elle. Mimi baissa les yeux, incapable de soutenir le regard de son amie.
— Je suis désolée que mon attitude de ces derniers mois t’ait inquiétée.
Mathilde lui adressa un autre de ses sourires lumineux, sa main caressant de nouveau son ventre en un mouvement léger.
— Je n’ai plus de contractions depuis plusieurs jours. Mon médecin n’est plus inquiet.
— Mais ton mari oui, j’imagine, ajouta Mimi en grimaçant.
Elle imaginait plus que bien à quel point Logan devait la maudire et la vouer aux gémonies pour avoir provoqué tant d’angoisse chez Mathilde.
— Logan s’inquiète dès que je pose un pied sur le sol.
— Il a de quoi, marmonna Mimi, ne pouvant s’empêcher de penser à la fusillade de Varsovie.
Mathilde balaya sa remarque d’un geste désinvolte.
— C’est du passé tout cela. Aujourd’hui, je suis en forme.
— De jolies formes, même ajouta Mimi en souriant.
— Je m’inquiétais réellement pour toi, reprit Mathilde avec sérieux.
Mimi sentit sa culpabilité refaire surface. Une grossesse n’était pas anodine. Cela se passait bien pour la plupart des femmes, mais le stress était l’amie des contractions, des tensions hautes et la bête noires des futures mamans, mais surtout des médecins.
Elle prit les mains de Mathilde en une étreinte rassurante. Son amie méritait, à défaut de connaître la vérité, d’en effleurer au moins une partie. Aussi pouvait-elle travestir cette vérité sans mentir ni la mettre en danger.
— Je te dois des excuses. Un… ex n’a visiblement pas compris que notre rupture était définitive et il s’est amusé à me faire un peu peur.
Mathilde poussa un petit cri étranglé et Mimi se précipita pour la rassurer.
— Daniel s’en est chargé.
Ce n’était pas tout à fait exact, mais pas complètement faux non plus. Mimi retint une grimace face à ce demi-mensonge et poursuivit :
— Il peut être convainquant quand il fait des efforts, ironisa-t-elle en pensant à cette façon qu’il avait eu de s’imposer dans le cabaret, la rue, pour ensuite investir sa vie, son corps et un gros morceau de son cœur, réalisa-t-elle.
Une pensée qui la perturba. Une pensée récurrente. N’avait-elle pas envahi ses réflexions quelques heures auparavant ? Mimi secoua discrètement la tête et se concentra sur son amie. Tout allait bien maintenant.
— Tu es certaine ?
— Absolument ! répliqua Mimi avec aplomb.
— J’en suis heureuse. Et soulagée. Je ne savais pas vers qui me tourner. Tu m’en veux ? demanda Mathilde d’une voix contrite.
— Pourquoi ? répondit Mimi réellement étonnée.
— De t’avoir mis Daniel entre les pattes.
Nom d’un petit bonhomme !
Mimi faillit s’étouffer en entendant les mots de son amie en repensant que Daniel se trouvait effectivement entre ses jambes il y avait à peine quelques heures. Elle sentit ses joues chauffer anormalement. Elle qui ne rougissait jamais ! Au moins, cela brisa la tension qui s’était installée.
Mathilde la sauva en éclatant de rire.
— OK. Je crois que je saisis le tableau, pouffa -t-elle.
Elle se redressa non sans effort, son ventre l’empêchant de se mouvoir avec fluidité, puis planta les yeux dans ceux ambre de Mimi, un sourire mutin aux lèvres.
— Maintenant, tu vas tout me dire. Depuis combien de temps êtes-vous amants ?
— Qu’est-ce qui pourrait bien te faire croire que nous le sommes ?
— Ta question elle-même est un aveu, s’amusa à répondre Mathilde en voyant l’air faussement outré de Mimi.
Il y avait tant de candeur, d’ingénuité dans sa voix que Mimi ne put faire autrement que de céder sans pour autant y mettre du cœur. Parler de Daniel avait ce petit côté… agaçant. Autant que le personnage à vrai dire.
— Il n’y a pas grand-chose à raconter, marmonna-t-elle.
Ce qui n’était pas loin de la vérité. Si elle avait des secrets, Daniel était aussi hermétique qu’une huître quand il s’agissait de parler de lui. Il n’y avait qu’hier soir où ils s’étaient livrés. Mais il avait fallu que leur vigilance soit péjorée par une séance de sexe mémorable pour cela.
— Il y a toujours quelque chose à raconter sur Daniel, la contredit Mathilde. Cela fait un an qu’il te tourne autour, alors cela m’étonnerait que tu n’aies rien à dire. Alors ? la pressa-t-elle.
Mimi soupira lourdement.
— Il est autoritaire, intransigeant, exigeant.
Mathilde sourit face à tant de mauvaise foi. Ces deux- là étaient attirés l’un par l’autre depuis des mois, mais ils étaient les seuls à ne pas s’en apercevoir.
C’était autant désolant que pathétique lorsqu’il s’agissait de deux êtres si intelligents.
— Certes, répondit-elle en hochant la tête, mais… ? questionna-t-elle sachant qu’il y en avait un écrit en majuscule dans les mots tus de Mimi.
— Ça me rend folle ! admit Mimi en levant les mains en l’air, excédée.
Non par la question de son amie, mais par l’attitude de Daniel. Quand le côté despotique de Daniel s’imposait et entrait en collision avec ses attentions. Des intentions, toujours distribuées avec une tendresse qui lui nouait la gorge à chaque fois. Elle aimait autant qu’elle détestait ses voltes-faces. Simplement parce qu’elle ne les comprenait pas.
— Comment cela ?
Mimi soupira longuement. Mathilde avait toujours fait preuve de bon sens. Elle avait l’avantage de connaître Daniel mieux qu’elle et pouvait peut-être lui apporter certaines réponses. Même si vouloir en savoir plus sur cet homme agaçant était une façon d’entrer un peu plus dans sa vie, et par ricochet de laisser une ouverture dans la sienne.
— Pour résumer, un jour il me fait l’amour comme un Dieu et le lendemain, c’est comme s’il regrettait en me fuyant. Bon sang ! J’ai dû le poursuivre jusque dans sa chambre et me mettre à genoux…
— OK la coupa Mathilde, je crois que j’ai saisi l’idée. Daniel est comme un frère pour moi et je ne veux pas entendre plus, grimaça -t-elle.
Mimi lui lança un regard en coin tout en désignant
son ventre du doigt.
— Parce que Junior est arrivé là par miracle ?
Mathilde regarda son ventre à son tour et un sourire rayonnant illumina son visage. Ce fut au tour de Mimi de grimacer en voyant l’expression béate de son amie et la lueur loin d’être ingénue qui traversa son regard.
— OK, marmonna-t-elle, je ne veux pas savoir non plus.
Les deux amies éclatèrent de rire et cette parenthèse leur fit un bien fou. Mimi apprécia réellement ce moment hors du temps. Comme avant, pensa-t-elle en posant un regard attendri vers Mathilde qui le lui rendit.
— Je ne le comprends pas, reprit Mimi. J’ai l’impression qu’il a tout fait pour m’approcher et quand il y est parvenu, il a totalement changé d’attitude. Il ne me repousse pas, mais il est devenu distant. En fait, il a complètement changé après qu’une amie de Greg, Alice, ait été agressée. Apparemment, elle va bien, s’empressa d’ajouter Mimi pour ne pas inquiéter inutilement Mathilde.
Mimi fut surprise en observant son amie. Ce n’était pas de l’inquiétude qui trahissait son expression, mais une intense réflexion.
— Tu dis qu’il a changé après l’agression de son amie ?
— Oui. Pourquoi ? Tu sais quelque chose sur cette Alice ?
Mathilde leva les yeux sur Mimi. Ses révélations sur l’attitude de Daniel envers Mimi avaient pris sens dès qu’elle avait mentionné l’agression d’Alice. Comment lui expliquer que le problème n’était pas Alice, mais ce que son agression avait réveillé chez Daniel sans trahir la confiance de celui-ci.
— Qu’est-ce que j’ignore ? insista Mimi, tendue.
Mathilde soupira. Elle ne pouvait pas parler du passé de Daniel si celui-ci ne l’avait pas abordé avec Mimi. Elle ignorait ce qu’il avait révélé à son amie. Et comme le disait si justement Daniel, elle ne pouvait pas lâcher un os sur lequel Mimi se ferait les dents. Ce n’était pas à elle de le dire. Ce qu’elle pouvait faire en revanche, c’était la mettre sur une piste. Connaissant Mimi elle la suivrait et ne lâcherait pas Daniel jusqu’à ce qu’il parle et crache le morceau.
— Daniel t’a-t-il parlé de Lizzie ?
— Qui est-ce ?
— Ce n’est pas à moi de t’en parler, mais à Daniel.
Et si elle pensait correctement, si Daniel s’empêchait de vivre ce qu’il ressentait avec Mimi à cause de ce qui était arrivé à Lizzie, alors cet homme était un idiot.
Un idiot amoureux et mort de trouille, mais un idiot tout de même.