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Crazy lover, chapitre 20

Zoé Vernon

Le coup fut rapide. Puissant. D’une précision chirurgicale.

Recentrer ses pensées.

Voilà ce qu’il aurait dû faire au lieu de vivre une de ses plus belles nuits depuis des années.

— Tu sens le sexe et la frustration à plein nez.

Daniel releva la tête en entendant la voix grave et sombre de Logan. Isolé dans ses pensées, il avait baissé sa garde et n’avait pas entendu son ami pénétrer dans le dojo.

— Et toi, tu sembles trop heureux pour être honnête, marmonna Daniel en lui jetant un regard par-dessus son épaule.

Un sourire incurva légèrement les lèvres de Logan, pourtant avare dans le domaine. Sauf quand il les adressait à Mathilde. Dans ce cas, la terre pouvait bien s’arrêter de tourner, il n’avait d’yeux que pour sa beauté blonde.

— Est-ce ta harpie rousse qui te met dans des états pareils ?

Seul un grognement étouffé par le bruit mat d’un poing s’écrasant sur le cuir du sac de sable lui parvint. Logan se positionna derrière et immobilisa le sac pour que Daniel ait une visée plus forte sans être déséquilibré par le mouvement de balancier. Il fronça les sourcils quand il vit le visage renfrogné de Daniel. Une expression de souffrance mêlée de regret qu’il n’avait pas vue sur les traits de son ami depuis longtemps.

— Il serait temps qu’elle quitte tes pensées, dit-il d’une voix rude.

Daniel relava la tête, l’air encore un peu plus revêche.

— Qu’est-ce que tu crois que j’essaie de faire, à ton avis !?

— Je parlais de Lizzie, répondit Logan avec calme pour contrebalancer la tempête qui ne manquerait pas de faire rage dans l’esprit et les gestes de Daniel.

Daniel reçut le message avec une violence qui le figea sur place. Il releva les yeux vers Logan, qui le regardait avec une compréhension qui lui vrilla l’estomac. Parler du passé n’apportait jamais rien de bon, aussi se servit-il de l’agressivité qui courrait dans ses veines et l’empoisonnait pour répondre avec brusquerie.

— C’est ridicule !

— Alors pourquoi t’acharnes-tu sur ce sac ?

— Nom de Dieu ! Lâche-moi, Logan ! s’emporta Daniel.

— Non.

Un mot qui trancha l’air comme une lame. Daniel s’éloigna de quelques pas du sac pour donner de l’amplitude et de la force dans sa jambe qui vient frapper durement le sac. Logan recula sous l’impact, mais ne lâcha ni le sac ni Daniel des yeux.

— Frappe autant que tu veux, tant que ta putain de culpabilité te pourrira l’esprit, tu seras toujours en colère.

— Évidemment que je suis en colère, rugit Daniel en se redressant, les poings serrés. Je suis fou de rage même, si tu veux savoir. Heureux ? demanda-t-il avec morgue.

Bon sang, comment un simple entraînement sportif avait-il pu déboucher sur une séance de psychothérapie ? Logan possédait de nombreuses qualités, mais deux principales se détachaient du lot. L’honnêteté et le pragmatisme. Et aujourd’hui, Daniel aurait bien aimé lui faire ravaler ses qualités qui venaient de se transformer en ses pires défauts. Car, elles le mettait face à son passé. Face à lui même.

Et il détestait ça !

— As-tu oublié que j’ai tué un homme ? As-tu oublié que c’est toi qui t’es dénoncé pour un crime que j’ai moi-même commis ?3 As-tu oublié que si Lizzie est morte, c’est parce que je n’ai pas été foutu d’arriver à l’heure. Cinq putains de minuscules minutes qui lui ont coûté la vie !

— Et toi, as-tu oublié que tu as assez expié ta peine ? Cela fait vingt ans, Daniel. Il est temps de lâcher l’affaire.

Crazy Girl. Logan se dénonce à la place de son ami auprès des autorités après qu’il ait tué l’assassin de Lizzie.

— Nom de Dieu ! Tu m’emmerdes Logan !

— Et j’en suis satisfait. Ce qui s’est passé dans cette gare a défini qui tu es aujourd’hui. Alors arrête de te victimiser et mets-toi en garde, lui assena durement Logan qui prenait position sur le tatami en s’inclinait en un salut.

Victimiser ». Le mot résonna désagréablement contre les parois de sa conscience.

Daniel imita Logan et lui rendit son salut, les yeux emplis de fureur, de frustration, de peine, de regret. Mais aussi d’une volonté farouche de mettre une branlée à cet emmerdeur de Logan.

Aussi, attaqua-t-il de la plus perverse des façons. Logan voulait la bataille ? Il allait l’avoir. Et Daniel allait se servir de ses faiblesses pour le mettre à terre.

— J’ai l’impression d’entendre ta femme, maugréa-t-il. À croire que vous vous êtes concertés. Mathilde m’a sorti la même psychologie de comptoir.

l’énonciation de Mathilde, un sourire discret s’inscrivit sur les lèvres de Logan. Daniel vit précisément le moment où la garde de Logan se fendilla. D’un geste vif et d’une rapidité surprenante, il prit appui sur sa jambe forte pour positionner son poids, fléchir les genoux et percer la défense de Logan. Le plat de sa paume toucha avec force le flanc droit de Logan qui émit un grognement de douleur.

Daniel se redressa tout en se reculant souplement avant de reprendre une position d’attaque.

— Tu vois ! C’est exactement ça que je veux éviter de nouveau, argua-t-il tout en tournant autour de Logan tout en lui lançant un regard féroce.

— Quoi donc, grogna Logan en reprenant son

souffle et en imitant la position de Daniel.

— Ta femme est ta faiblesse. Une allusion à Mathilde, et tu baisses ta garde. Résultat : tu te prends des coups. Si j’avais été armé, tu serais mort.

— Que tu crois, répondit Logan avec la même lueur de férocité dans les yeux que son ami.

Il ne laissa pas le temps à Daniel de parer son attaque. Elle survint avec rapidité et précision. Daniel encaissa le coup, mais la détermination de Logan le dépassait. Pas dans sa force, mais dans sa volonté à vouloir percer ses défenses. Et ce con y parvenait.

Daniel encaissait plus de coups qu’il n’en rendait. Pourtant de force et de niveau égal, le déséquilibre était évident. Respirant lourdement, luisant de transpiration l’un comme l’autre, Daniel préféra jeter le gant. Il aurait beau mettre toute sa volonté, toute sa rage dans ce combat, il ne le menait et ne le gagnerait pas.

Logan s’inclina pour le saluer. Son souffle était court, laborieux. Des marques rouges, reliefs de la férocité de leur combat lui recouvrait le corps. S’il s’était imposé face à Daniel, il n’était pas en meilleure forme pour autant. Mais il voulait faire passer un message à Daniel. Et si ce dernier l’avait parfaitement compris sous les coups qu’ils s’étaient mutuellement infligés, il était évident qu’il devait verbaliser pour que Daniel entende vraiment son message.

Logan observa son ami. Oui, la mort de Lizzie avait été un coup rude, un traumatisme qu’aucun adolescent de dix-sept ans ne devrait jamais subir. Et Daniel s’était interdit de vivre complètement suite à sa mort. Logan le voyait comme une façon inconsciente de se punir. Vingt ans étaient un temps largement suffisant pour se repentir.

Logan reprit la parole une fois son souffle retrouvé.

— Ma femme est peut-être ma plus grande faiblesse, mais elle reste ma plus grande force. Si je ne t’ai pas mis en charpie, c’est parce qu’elle t’aime bien, toi et ta belle gueule et elle aurait été peinée de te voir défiguré.

Daniel planta son regard dans celui éclatant de fierté de Logan. Une fierté qui n’avait rien à voir avec la finalité de leur combat, mais qui prenait la forme d’une jolie blonde enceinte jusqu’aux yeux. Pour elle, il serait prêt à se battre jusqu’à ce que mort s’ensuive.

— Message reçu, marmonna Daniel.

— Bien !

Logan lui lança un sourire d’une franchise rare.

— Je l’aime bien ta Mimi. Même si elle est un nid à emmerdes à elle toute seule.

Daniel ne put empêcher son corps de sursauter, ce qui n’échappa pas à Logan dont le sourire s’élargit un peu plus si cela était possible.

Nom de Dieu !

Il devenait comme son ami. À l’énonciation du prénom de Mimi, il se mettait au garde-à-vous, les sens en alerte, à l’affût du moindre signe qui pourrait insinuer qu’elle était en danger.

— Et pourquoi cela ? demanda-t-il sans vraiment avoir envie d’entendre la réponse.

— Parce qu’elle te sort de ta zone de confort, répondit Logan le plus sérieusement du monde.

— Je suis loin d’être performant quand elle parasite mes pensées, répliqua Daniel, une note sarcastique dans la voix. Elle est dangereuse pour sa propre sécurité.

— Conneries ! assena Logan. La raclée que tu viens de recevoir ne t’a donc pas servi de leçon ? Elle t’oblige simplement à te centrer sur quelqu’un d’autre que toi-même. Tu te sens responsable de la mort de Lizzie et tu te caches derrière. Tu refuses de t’attacher. Tu passes d’une femme à l’autre, car tu penses lâchement qu’ainsi tu ne ressentiras rien s’il quelque chose survient. Cela t’apporte un faux sentiment de sécurité. Et tu en as parfaitement conscience !

Les paroles de son ami se fichèrent droit dans son cœur et un terrible sentiment de gâchis l’envahit. Lizzie était morte, car il avait été incapable de la protéger. Et s’il reproduisait le même schéma avec Mimi, jamais il ne se le pardonnerait. Comme s’il saisissait ses doutes, Logan reprit :

— Tu es bon dans ce que tu fais. Le meilleur, même. Si cela n’avait pas été le cas, jamais je ne t’aurais confié la protection de Mathilde. Du nouveau ?

Sans préciser, Daniel saisit le sens de sa question.

— Non, soupira-t-il.

Il remercia silencieusement son ami de dévier ainsi la conversation. Il n’était pas d’humeur à faire une introspection sur sa vie privée. Elle était parfaite telle qu’il la vivait et l’avait façonnée de sorte qu’elle cadre

impeccablement avec son métier.

— Cette femme me rend dingue, ajouta-t-il. Greg creuse de son côté, mais on ne sait toujours pas ce qu’elle fuit.

— Et toi ?

Daniel haussa un sourcil suggestif.

— Elle résiste à toute forme de torture.

— Tiens ! Comme c’est inhabituel, ironisa Logan. Aurait-on trouvé la seule femme insensible à ton sex appeal ?

— Il faut croire, marmonna Daniel.

Même si c’était plus que du sexe. Beaucoup plus. Et Logan était suffisamment intuitif pour avoir

compris entre les lignes ce que son ami taisait.

*

Mathilde s’étira et ses yeux papillonnèrent lorsqu’elle sentit un souffle caressant se promener sur son ventre. Elle ouvrit les yeux et sourit en voyant les lèvres de Logan parcourir l’arrondi de son ventre.

— Salut, sweetheart, murmura-t-il en imprimant plus fermement ses lèvres sur la peau de Mathilde.

— Salut, répondit-elle, la voix encore enrouée par le sommeil. Quelle heure est-il ?

— Un peu plus de onze heures.

— Déjà ! dit-elle, affolée. Mon Dieu ! En plus de devenir une baleine, je ressemble à une marmotte.

Mathilde voulut se relever, mais Logan posa une main sur sa poitrine et exerça une légère pression,

l’obligeant doucement à se rallonger.

— J’aime les baleines, répliqua-t-il en couvrant son ventre de baisers, son souffle laissant une traînée de frissons sur sa peau.

— Tu dis n’importe quoi, répondit Mathilde, un sourire dans la voix.

— Et j’adore la douceur des marmottes, insista-t-il en accompagnant ses mots d’une main légère qui remplaça ses lèvres.

Un mouvement interrompit son geste, et Logan immobilisa immédiatement sa main. Il releva les yeux pour rencontrer ceux merveilleusement lumineux de sa femme. Les coups se répétèrent, illuminant tout le visage de sa jolie bohème.

God ! Qu’il aimait cette femme !

— Il y en a un qui s’impatiente de te rencontrer, murmura Mathilde d’une voix douce tout en posant sa main sur la joue rugueuse de Logan.

Elle fronça les sourcils quand elle le vit légèrement grimacer. Mathilde plissa les yeux et se releva d’un bond dans le lit sans s’occuper une seconde de ses protestations.

— Mon Dieu ! Logan, que s’est-il passé ? lui demanda-t-elle, inquiète, tandis que ses doigts effleuraient délicatement la rougeur sur la pommette de Logan.

— Rien, seewthaert. Juste un entraînement un peu plus intense avec Daniel.

Elle le regarda, les sourcils froncés

— Et il est ressorti comment de cet

entraînement » ?

— Pas en meilleur état en tous les cas, ricana Logan en se remémorant leur combat.

— Et tu es fier de toi ? s’indigna Mathilde.

Logan esquissa un sourire qui la fit fondre et oublier son inquiétude.

— Dans la mesure où je lui ai ouvert les yeux, je dirais que oui.

— Sur quel sujet ?

— Mimi

— Oh !…

— Oui, « oh !… ». Mais je lui ai surtout parlé de Lizzie. Il sait qu’il n’aurait rien pu faire pour la sauver de ce malade, mais il est encore incapable de l’accepter.

— Et que vient faire Mimi là-dedans ? questionna prudemment Mathilde.

Elle savait que Logan était contrarié par Mimi. Même si elle s’escrimait à lui marteler le crâne que Mimi n’était pas responsable de ses contractions, il ne voulait pas en démordre. Pour lui, les problèmes de Mimi avaient un impact direct sur son état de santé. Elle avait demandé à Daniel de garder un œil sur son amie. Et il semblait que la surveillance de Mimi avait réveillé quelque chose chez Daniel. Ce qui était une bonne chose. À condition qu’il décide d’ouvrir les yeux. Elle ne pouvait nier que son inquiétude n’était pas bonne pour le bébé. Aussi, fut-elle surprise quand il ajouta :

— Même si cela me tue de le dire, je suis sûr qu’elle 272

est celle qui lui ouvrira enfin ses foutus yeux !

Et Mathilde rejoignait totalement son mari sur ce point.

Daniel avait ses démons. Lizzie. Son meurtre, et les conséquences qui en avaient découlées.

Un destin tragiquement stoppé en plein envol qui avait changé l’adolescent qu’il était ainsi que l’homme en devenir. Ce meurtre avait complètement défini l’homme qu’il était devenu. Elle ignorait ce qui faisait si peur à Mimi. Mais si quelqu’un pouvait lui apporter une quelconque aide, c’était bien Daniel.

Car, qu’ils le veuillent l’un et l’autre, leur passé avait un point commun qui les unissait aujourd’hui.

Même si dans cette équation, personne n’aurait pu dire de quoi il s’agissait exactement.

Mathilde posa une main sur son ventre rond tout en plongeant ses yeux dans ceux incroyablement verts et passionnés de Logan. Elle faisait confiance à son instinct. Et celui-ci ne l’avait pas trompé une seule seconde depuis qu’elle avait rencontré cet homme qui avait changé radicalement sa vie.

Pour le pire parfois.

Mais principalement pour le meilleur.

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