Mimi grogna quand Daniel se leva. Il déposa un baiser sur ses lèvres. Doux, sans envahir sa bouche. Se détacher d’elle fut plus difficile qu’il ne l’imaginait, mais il s’y força pour rejoindre la salle de bain et se débarrasser du préservatif. Quand il revint dans la chambre, la jeune femme n’avait pas bougé. Étendue entre les draps, alanguie, les joues roses, les lèvres gonflées, le corps recouvert d’une fine couche de transpiration.
Une vision parfaitement impudique, absolument divine qui le stoppa un instant sur le seuil avant de reprendre sa course et s’allonger aux côtés de la jeune femme.
Mimi s’étira avant de se pelotonner contre Daniel. Un sentiment étrange le saisit. Un mélange d’étonnement qu’elle se perde si facilement dans ses bras, de fierté d’être celui à qui elle accordait sa confiance et surtout cette puissante émotion de vouloir à tout prix protéger cette femme.
D’elle même s’il le fallait.
Aussi resserra-t-il ses bras, sa main caressant paresseusement la peau douce de Mimi. Il baissa les yeux et ses lèvres se retroussèrent légèrement, amusé de voir comment elle faisait son nid au creux de ses bras. Comme un chat se frottant et cherchant la
meilleure position avant de s’abandonner au sommeil.
D’une voix traînante, presque éraillée, repue de sexe, le corps comblé que Mimi parlât.
— Tu comprends pourquoi je ne pouvais pas rester dans le lit. Cela aurait été indécent de faire tout ce que l’on vient de faire dans le lit qui accueille ta maman.
Il rit légèrement et ses soubresauts envoyèrent comme de délicieuses décharges dans le corps de Mimi.
— Parce que ce que nous avons fait ne correspond pas à ta définition de l’indécence peut-être ?
— C’était absolument indécent, confirma-t-elle. Au moins, le spectre de ta maman ne nous hantait pas.
Daniel grimaça cette fois. Autant il adorait sa mère, autant la voir s’insinuer dans son intimité ne lui plaisait pas du tout, même s’il comprenait et partageait la théorie de Mimi.
— Ma mère serait choquée, c’est certain.
Mimi gloussa et le mouvement fit tressauter sa jolie petite poitrine contre son torse. Pour son plus grand plaisir.
— Parle-moi de toi, Daniel Clément. Ta jeunesse, ta vie, demanda la jeune femme en effectuant des cercles du bout du doigt sur le torse de Daniel.
Il s’obligea à se concentrer sur les paroles de Mimi et non sur ce que sa main sur lui provoquait comme
chaos. Surtout dans la partie sud de son corps.
— Que veux-tu savoir ?
— Tout, répondit spontanément Mimi.
Un enthousiasme qui fit rire doucement Daniel. Même dans sa recherche de connaissance, Mimi était sincère, fraîche, d’une curiosité bouleversante.
— Comme tu dois le savoir, j’ai passé une grande partie de ma jeunesse dans le Sussex en Angleterre.
— Hum, hum, confirma Mimi paresseusement. Mathilde m’a expliqué que ta mère s’était mariée avec Harold, qui travaillait pour le père de Logan.
— Exact. Ma mère l’a rencontré lors d’un voyage à Londres. Ils sont tombés amoureux, se sont mariés, et ma mère s’est installée dans la propriété des Matthews. Et j’étais dans les bagages.
Mimi releva légèrement la tête. Elle ne parvenait pas à identifier avec précision l’inflexion qu’avait prise sa voix. Entre reconnaissance, rage et respect. Un cocktail d’émotion pour le moins atypique.
— On dirait que cela ne te rend pas heureux. Daniel soupira longuement.
— Non, ce n’est pas ça. Je suis plus que reconnaissant au père de Logan de nous avoir accueillis.
— Mais… ?
— Mais trouver ma place dans cette nouvelle vie a été difficile au début.
— J’imagine que pour un enfant, se retrouver dans un pays étranger, vivre avec des étrangers ne devait
pas être facile.
— Surtout quand le fils de famille ne semble pas ravi. Nos débuts ont été… mouvementés.
Mimi ricana, se représentant un Logan enfant et boudeur. Loin de l’homme sûr de lui, à la limite de l’arrogance qu’il était devenu.
— Vous vous êtes battus avant de devenir les meilleurs amis du monde.
Daniel haussa un sourcil, amusé par la perspicacité de la jeune femme.
— En effet. Je crois que la pire humiliation a été de nous retrouver les deux dans le bureau de son père. Il n’a pas élevé une seule fois la voix, mais nous a demandé de nous expliquer. Avec des mots cette fois, et non nos poings. Lui et Harold étaient mes figures paternelles.
Mimi décela aussitôt le respect qui perçait en évoquant le père de Logan ainsi que son beau-père. Visiblement, les deux hommes avaient eu une influence positive sur l’enfant qu’il était.
— Et ton père ? Tu le voyais souvent.
Mimi sentit aussitôt Daniel se figer. Manifestement, elle s’attaquait à une partie sensible de sa vie.
— Mon père a abandonné ma mère quand elle s’est retrouvée enceinte. D’ailleurs, cet homme ne mérite pas qu’on l’appelle ainsi.
La virulence de ses propos choqua Mimi, mais pas
comme les profanes pourraient le croire. Ce qu’elle avait vécu avec son propre père était peut-être différent, mais se rapprochait pourtant de façon similaire à ce que Daniel avait vécu. Instinctivement, elle posa ses lèvres sur son torse, en un baiser qui semblait comprendre, panser et ses blessures.
— C’est Harold que je considère comme mon père. Il m’a élevé, apporté une éducation, conseillé, punit par moment. Et surtout, il a toujours été un soutien et un homme formidable pour ma mère. Et je lui en suis reconnaissant. Contrairement à mon géniteur.
Mimi sentit une vague de tendresse l’envahir. Et se pelotonna un peu plus. Cet homme, fort, fier, l’était devenu, car il avait pu compter sur le soutien de personnes aussi aimantes que fiables.
— Et qu’as-tu fait après ta jeunesse dorée, poursuit-elle sur le ton de la plaisanterie pour apporter un peu de légèreté à leur discussion.
— Pas grand-chose
— Quand même ! se récria-t-elle. Tu es tout de même à la tête d’une entreprise aux reins solides implantée dans plusieurs pays, me semble-t-il.
— Et toi, tu me sembles bien renseignée, ajouta-t-il un sourire aux lèvres
— N’est-ce pas la meilleure des approches ? La connaissance.
Daniel lui lança un regard interrogateur. Cette fille était incroyable. Du moins sa façon de fonctionner. Ce qu’il savait déjà. Depuis douze ans Mimi s’était employée à survivre dans un environnement qui n’était pas le sien. Et le meilleur moyen pour le faire était de connaître justement cet environnement et les
personnages qui le composent. Pour éviter d’être pris au dépourvu.
— C’est exact, acquiesça-t-il lentement.
— Alors, le pressa-t-elle.
— J’ai intégré l’armée.
— Pourquoi ce choix ? demanda Mimi sincèrement intéressée, sa main se promenant paresseusement sur son torse qu’elle sentit immédiatement se raidir.
Il garda le silence si longtemps que Mimi crut qu’il n’allait pas répondre.
— Parce que c’était ma dernière chance de retrouver la paix, répondit-il cependant.
Mimi comprit que le sujet était sensible et Daniel pas encore prêt à lui révéler son passé. Aussi, détourna-t-elle la conversation sur un sujet beaucoup plus léger et frivole.
— Et à quel âge as-tu coupé cette incroyable tignasse ? demanda-t-elle tout en passant ses doigts dans les cheveux de Daniel.
Elle adorait. La douceur qui filait entre ses doigts. Pouvoir les saisir quand il lui faisait l’amour. Mimi en ronronna presque.
— Dix-sept répondit-il abruptement.
Mimi rejeta la tête vers l’arrière pour observer Daniel. Quelque chose en elle se réveilla, déclenchant des alarmes qui rappelaient étrangement son propre parcours. Dix-sept ans. Elle aussi avait fait un choix. Il avait de façon totalement drastique bouleversé sa vie
ainsi que l’approche qu’elle s’en faisait à un âge ou l’insouciance devrait avoir le pas sur les décisions importantes. De celles qui changent jusqu’au fondement de l’homme.
— Que t’est-il arrivé à dix-sept ans pour que cela t’oblige à rejoindre les rangs de l’armée ? demanda-t-elle doucement, interrogeant aussi bien Daniel qu’elle-même.
Aussitôt, le malaise envahit Daniel. L’année de ses dix-sept ans était sans aucun doute la pire de son existence. Elle avait forgé son caractère, définit l’homme qu’il était aujourd’hui. Incapable de se poser, préférant une vie d’errance. Il revoyait avec une précision effrayante les yeux sans vie de Lizzie, ressentait les vibrations du rire de son assassin. Sentait l’odeur de la mort, celle plus prononcée de la vengeance qui se déplaçait si vite dans ses veines qu’il en avait perdu l’esprit. Et tué un homme.
Mimi releva la tête, les sourcils froncés. Son interrogation était flagrante, mais Daniel se refusait d’aborder cette partie de sa vie avec Mimi. Quitte à être dur et tranchant avec elle.
— Rien qui ne mérite d’être relevé, articula-t-il difficilement.
Mimi obligea Daniel à croiser son regard. Elle pouvait voir la tension sur son visage. Les petites rides joyeuses qui s’étiraient et s’animaient autour des yeux quand il était lui-même étaient maintenant plus prononcées, douloureuses. Avoir à dissimuler ses propres secrets en permanence la rendait particulièrement sensible à ceux des autres. Et elle
savait précisément à quel moment renoncer dans sa quête de vérité.
— Et toi. Parle-moi de tes parents, demanda Daniel d’une voix aux inflexions pressées comme pour confirmer les impressions de la jeune femme.
L’approche n’était pas des plus fine, mais, au-delà d’en connaître plus sur Mimi, il s’intéressait réellement à elle. À son histoire. Son passé.
Il la sentit se raidir et un long silence s’ensuivit. Si long qu’il était quasiment certain qu’elle ne parlerait pas. Mais comme tout ce que faisait cette femme, elle le surprit en prenant la parole d’une voix étonnamment calme, éloignée même. Comme ci ce qu’elle s’apprêtait à dire ne la concernait pas directement.
— Ma mère est morte quand j’avais douze ans. Ma sœur était déjà montée sur Paris pour ses études et mon père savait à peine que j’existais, murmura-t-elle.
— Comment cela ? demanda Daniel avec prudence.
Il abordait un sujet sensible chez Mimi. Son passé. Et une approche trop directe pouvait le renvoyer dans les barres… et au point de départ.
— J’étais ce qu’il appelait son « accident ». Sa pire erreur, se confia Mimi. Une enfant non désirée.
Daniel resserra ses bras autour de la jeune femme. En plus de la tristesse, il y avait dans sa voix une douleur, qui même des années plus tard était toujours présente. Une blessure qui avait façonné la carapace de Mimi, comprit-il.
— Mais comme les apparences étaient tout ce qui importait à mon père, en public, il faisait figure d’un père aimant et dévoué, ajouta-t-elle une raucité dans la voix qui cette fois le toucha encore plus profondément.
Les dires de Mimi, même distribués au compte-gouttes, confirmait l’enquête qu’ils avaient entreprise avec Greg. Que Mimi avait été livrée à elle même depuis la naissance, et que cela avait empiré après la mort de sa mère. Elle avait été élevée dans une famille riche et bourgeoise. Elle n’avait peut-être manqué de rien sur le plan matériel, mais on l’avait privée de l’essentiel et sans aucun doute avait elle traversé le plus aride des déserts émotionnels. Ce qui avait obligé la jeune femme à se construire elle-même, sans figures paternelle et maternelle pour la guider. Ce qui expliquait le caractère prudent et indépendant de Mimi.
— Mais tout cela, c’est du passé, ajouta-t-elle avec un entrain qui ne pouvait dissimuler une fragilité mise
nue.
Il comprenait aussi que ce manque de repère l’avait conduite à fréquenter les mauvaises personnes. Ce que son intuition lui hurlait quand le trou de deux ans dans sa vie vient se superposer aux confidences de Mimi.
Elle se redressa, releva la tête et sourit doucement
Daniel. L’éclat de désir qui traversa ses prunelles ambre ralluma aussitôt la vie dans le corps de Daniel.
OK, elle n’en dirait pas plus !
Sa jolie rousse se servait de ses atours pour détourner son attention.
Il était un soldat. À la retraite ou non, son métier faisait partie de son ADN. Il savait d’instinct quand il devait attaquer et surtout, quand il était préférable de se replier et d’attendre une nouvelle ouverture.
Alors, il s’inclina.
Et lorsqu’il glissa ses doigts sur l’intimité de la belle Mimi pour la découvrir indécemment mouillée et prête pour lui, un sourire de satisfaction étira sa lèvre… qui se transforma en grognement quand il sentit le souffle erratique de la jeune femme muer en un gémissement on ne peu plus explicite à mesure que ses doigts devenaient aussi curieux que précis.
L’instant auparavant son esprit était parfaitement clair et l’instant suivant, il sombrait dans le plus pur et sensuel embrasement.
*
Une douce chaleur le réveilla. Il ouvrit les yeux et un sourire incurva ses lèvres quand il sentit le corps souple de Mimi blotti contre le sien. Il baissa les yeux et observa la jeune femme, dont la tête reposait sur son torse. Il se laissa aller à la contempler, admirant la ligne de ses pommettes, la plénitude de ses lèvres.
Dans son sommeil, ses traits fins paraissaient plus délicats, presque fragiles. Deux fois au cours de la nuit, ou de ce qui en restait, ils s’étaient éveillés pour faire l’amour. Une fois avec une passion dévorante, la seconde avec une tendresse, une lenteur qui l’avait ému avec violence.
la lumière crue du matin, il prit conscience d’une évidence qui le figea.
Ce qu’ils venaient de vivre ne s’arrêtait pas simplement à du sexe. C’était plus que cela. Et ce plus, Mimi l’avait senti, tout comme elle le lui avait offert.
Et ce même plus, Daniel n’était pas encore prêt à l’assumer. Au contraire. Il le rejetterait de toutes ses forces.
Elle menaçait les défenses qui l’avaient si bien protégé jusqu’ici.
Faux ! se reprit-il. Elle ne les menaçait pas. Elle les avait traversées avec une facilité qu’il avait du mal à accepter.
Doucement, il repoussa la tête de la jeune femme pour la reposer sur l’oreiller et commença à se lever. Le mouvement, pourtant à peine perceptible, réveilla Mimi qui papillonna des yeux. Quand ils s’ouvrirent et se posèrent sur Daniel, un sourire d’une sincérité désarmante étira ses lèvres. Un sourire qui pinça le cœur de Daniel et lui cria un peu plus fort de fuir.
Au plus vite.
— Il est à peine dix heures, rendors-toi !
Daniel grimaça en entendant la sécheresse de son ton. Et si Mimi le regarda avec des yeux pleins de sommeil, ils ne parvinrent pas à cacher sa surprise. Aussi reprit- il avec ce qu’il lui semblait plus de chaleur dans la voix.
— Tu n’as dormi que cinq heures et tu travailles cette nuit.
Mimi ne put qu’acquiescer alors que Daniel lui tournait le dos pour s’engouffrer dans son dressing…
sans même l’avoir embrassée ou adressé un mot gentil. Et il ne pouvait oublier ce qu’il venait de voir. Les yeux de la jeune femme qui reflétaient une réelle incompréhension quand il avait tourné les talons.
Mimi regarda le dos musclé de Daniel disparaître. Un malaise l’envahit. Le sentiment de sécurité qu’elle avait éprouvé avec lui était-il une illusion ? Elle préféra chasser ses pensées parasites de son esprit. Mais un doute persistait tout de même.
Regrettait-il leur nuit ?
Lui accordait-elle plus d’importance que Daniel à ce qu’ils avaient vécu ?
Elle avait l’esprit trop embrouillé de sommeil et le corps encore repus des excès de leur nuit pour réfléchir correctement à une situation qui, une fois tout engourdissement passé, se relèverait sans doute normale.
Aussi, se rendormit-elle avant même que Daniel ne ressorte du dressing.