Mimi serra Mathilde dans ses bras autant que le ventre rond de son amie le lui permettait. La sensation la troubla, et Mimi s’écarta avant qu’elle ne devine son malaise. Elle ne souhaitait pas parasiter le bonheur durement acquis par Mathilde avec ses problèmes. Elle était maintenant heureuse et épanouie.
Très épanouie même lorsqu’elle regarda son mari, Logan Matthews, poser une main possessive sur son ventre. Cet homme possédait cette froideur qui réussissait encore aujourd’hui à lui filer la chair de poule. Avec sa stature impressionnante, Mathilde paraissait toujours menue et délicate à ses côtés. Son visage semblait taillé dans la pierre et il affichait cette beauté presque arrogante qui attirait inexorablement les regards. Il suffisait qu’il posât les yeux sur elle pour que Mimi se sente plus petite encore qu’elle ne l’était déjà. Des yeux verts qui vous glaçaient jusqu’aux os. Et pourtant, dès qu’il les posait sur Mathilde, sa physionomie se transformait complètement. Il irradiait de chaleur et d’une prévenance à la limite de la vénération. Et malgré ses airs froids et distants, il était évident par ses gestes qu’il était profondément épris de Mathilde et qu’il
n’hésiterait pas à déchiqueter quiconque oserait s’approcher de sa femme !
Mimi regarda une dernière fois le couple avant de s’engager dans les escaliers. Elle avait refusé la proposition que Logan lui avait faite de la raccompagner. Jamais elle n’avouerait à Mathilde que son mari lui faisait toujours un peu peur. Pourtant, elle était téméraire. Mais pas assez pour se retrouver enfermée dans une voiture avec Logan, même si elle l’appréciait. Elle avait mis du temps avant de lui pardonner son rôle dans la disparition de Mathilde. Mais Mimi était assez maligne pour savoir qu’elle avait été nécessaire, voire vitale pour la survie de Mathilde 1.
ce souvenir, elle ne put réprimer un frisson. Elle se concentra sur le présent. Maintenant, cette sordide histoire était derrière eux. Mathilde était heureuse. Bonheur qu’elle méritait amplement.
Elle arriva dans le hall de l’hôtel particulier appartenant à Logan et prit une profonde inspiration. Son ventre se noua à l’idée de traverser les rues de Paris pour atteindre le métro. Non qu’elle estime l’environnement hostile, mais elle devait absolument rester le plus possible dans l’ombre.
Surtout depuis son retour.
Tant qu’il se trouvait de l’autre côté de l’Atlantique, elle avait vécu dans un semblant de normalité, oubliant, à mesure que les années passaient, de se retourner trop souvent pour regarder par-dessus son épaule. Elle s’était habituée à la sécurité. Et elle venait de découvrir qu’il n’y avait pas plus vicieux que
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ce sentiment. Il mettait vos doutes, vos craintes et vos peurs entre parenthèses. Il affaiblissait vos défenses et vous rendait vulnérable.
Et le monde de Mimi s’était mis à tournoyer lorsqu’elle avait lu l’article le concernant, toute une tribune consacrée au retour du fils prodige à Paris après huit ans passés à l’étranger. Celui de l’homme qu’elle devait absolument fuir.
Elle poussa un cri quand une main se referma fermement autour de son bras. Mimi sursauta, le cœur au bord des lèvres, et se retourna vivement. Elle se retrouva face à un torse puissant, moulé dans un simple t-shirt blanc qui mettait sa musculature en valeur. Elle releva la tête. Une ombre de barbe se devinait le long d’une mâchoire au dessin très masculin, puis elle rencontra des yeux chocolat, doux, magnifiques, qui avaient longtemps hanté ses nuits. La terreur qui l’avait saisie se dissipa instantanément. Sans qu’elle s’en aperçoive, elle relâcha son souffle.
— Sur les nerfs ? demanda Daniel avec ce sourire aux lèvres qui l’avait fait littéralement baver un an plus tôt.
Mais c’était avant. Avant qu’il se serve de Mathilde. Avant qu’il la rejette, elle, quand elle l’avait supplié de l’aider à la retrouver. Elle donna un brusque mouvement d’épaule pour dégager la main de Daniel qui avait de nouveau encerclé son bras. Sans répondre, elle se détourna pour rejoindre la sortie.
— Vous fuyez ? L’apostropha-t-il au moment où elle agrippait la poignée.
Daniel la vit se raidir. Satisfait, il la regarda se retourner lentement. Il n’avait pas revu Mimi depuis plus de huit mois. La dernière fois, elle le suppliait de l’aider les larmes aux yeux, terrifiée à l’idée qu’il soit arrivé quelque chose de grave à son amie. Il l’avait
toisée avec hauteur sans lui accorder la moindre attention et l’avait laissée se débrouiller avec ses peurs et son impuissance à retrouver Mathilde, car lui-même était incapable de faire face à la douleur de Mimi. Il réprima une grimace à ce souvenir. Et il comprenait qu’elle le traite avec mépris. Toutefois, il gardait surtout en mémoire l’image d’une femme pétillante, pleine de vie, qui un jour n’avait pas hésité
s’en prendre à lui et le menacer des pires représailles au milieu d’une rue du dix-huitième arrondissement de Paris s’il osait toucher un cheveu de Mathilde. Mais aujourd’hui, elle semblait tendue, fatiguée, et ne ressemblait pas à la femme qu’elle était réellement.
Une lueur étrange traversa le joli regard ambre de Mimi. De la peur identifia immédiatement Daniel.
— Ne vous donnez pas autant d’importance ! Si une femme qui ne vous répond pas, cela ne signifie pas qu’elle vous fuit. Posez-vous la question de savoir si elle est intéressée, ou plutôt, si vous êtes suffisamment intéressant pour qu’elle vous adresse la parole.
Il retrouva un peu du mordant de la jeune femme qu’il connaissait. Insolente et rebelle. Plus dans sa posture revêche, avec son petit menton fièrement pointé, que par ses mots, qui somme toute n’étaient pas faux. Daniel n’insista pas. Il se contenta de l’observer. Une attitude qui visiblement déstabilisa un peu plus Mimi.
Dans la lumière tamisée de l’entrée, il admira ses traits fins qui lui conféraient une fragilité presque éthérée, des pommettes hautes, ses lèvres généreuses qui étaient un véritable appel aux baisers et aux caresses les plus audacieuses.
Avec une indifférence, qu’il aurait volontiers applaudie si quelque chose n’avait pas déclenché ses alarmes et ne le tourmentait pas dans l’attitude de la jeune femme, elle se tourna vers la porte.
— Soit, articula-t-il d’une voix délibérément paresseuse. Peut-être aurons-nous l’occasion de reprendre cette conversation à un moment plus opportun… Charlie.
Daniel avait sciemment laissé une pause avant de prononcer son prénom. Ce qui confirma un peu plus ses doutes quand il vit Mimi se figer.
Mimi eut l’impression qu’un froid polaire venait de s’abattre sur elle. Son cœur manqua un battement. Personne ne l’appelait Charlie. Sauf ceux qui creusaient. Et indubitablement, Daniel avait creusé. Pas assez profondément pour que son passé soit exhumé. Mais avec les événements de ces dernières semaines, Mimi venait de prendre conscience d’une réalité primordiale.
Même enterrés, les secrets finissaient toujours par réapparaître.
Daniel entendit parfaitement sa respiration se couper et vit ses fines épaules se contracter malgré l’épais sweat- shirt informe qu’elle avait revêtu. Prononcer son véritable prénom avait été l’indicateur qu’il attendait. Dix mois plus tôt, il s’était intéressé au profil de Mimi. Il souhaitait seulement découvrir quelques informations à son sujet. À sa grande surprise, il avait pu constater qu’elle n’apparaissait nulle part. Ni comptes sur les réseaux sociaux ni sur les plates-formes de partage des établissements scolaires dans lesquels elle aurait pu étudier. Uniquement les écoles obligatoires ainsi que le lycée
de la ville où elle habitait. Lyon.
En fouillant, il avait découvert plusieurs choses.
La première et la plus étrange, l’abonnement de son portable qu’il avait réussi à retrouver avait été subitement suspendu. Ce qui l’avait évidemment poussé à creuser. On ne passe pas sous les radars quand on a seize ans. Au contraire. On vit, on s’expose.
La seconde, Charlie Meyer s’était littéralement évaporée pour apparaître deux ans plus tard sur le nom de Charline Duval, le nom de jeune fille de sa mère, avait-il découvert après quelques recherches auprès du tribunal des affaires familiales. Il avait là encore retrouvé sa demande de changement de patronyme. Une démarche loin d’être anodine. Même si un nombre insoupçonné de personnes s’engageaient dans cette voie lorsque leur nom était difficile à porter, qu’il présente un caractère péjoratif ou une consonance ridicule. Dans son cas, Mimi avait invoqué la consonance masculine de son prénom qui la handicapait dans sa vie aussi bien privée que professionnelle.
Mais ce qui avait allumé toutes ses alarmes avait été l’absence totale d’activité la concernant précédent cette période. Deux années sans aucun signe de vie. Ni bail, ni dépense, ni compte en banque. Rien. Comme si la jeune femme avait « disparu ».
Il avait suivi les traces de Charline qu’elle avait transformée à sa sauce en Charlotte, se faisant appeler ainsi par son entourage. L’art et la manière de brouiller les pistes, avait-il reconnu. Il avait donc étudié avec une attention toute particulière le parcours de « Charlotte ». Un parcours professionnel
succinct. Pas de famille. Rien qui puisse lui donner une quelconque indication sur les deux années blanches. Et c’était précisément ce passage qui l’intéressait particulièrement.
La question qu’il se posait depuis tournait en boucle dans sa tête : qu’as-tu fait pendant ces deux années, ma belle ? Et s’il désirait obtenir des réponses, il allait devoir se remettre à chercher, car à l’évidence, la jolie Mimi n’était pas prête à s’épancher.
Il posa les yeux sur ses mains minuscules. Elle avait beau serrer les poings, elle n’avait pu dissimuler leur tremblement. Sans un regard ni un mot, elle ouvrit et se faufila à l’extérieur. Comme une ombre. Silencieuse et discrète.
— Oh si, tu fuis, ma belle, murmura-t-il. Reste à savoir qui te fait aussi peur.
Car c’était bien ce qu’il avait vu quand elle s’était retournée. De la peur à l’état brut. Celle-ci s’était transformée en soulagement lorsqu’elle avait plongé ses yeux agrandis par la terreur dans les siens et qu’elle l’avait reconnu.
L’effroi qu’elle avait ressenti n’était en rien le résultat d’une quelconque surprise. Loin de là. Et Daniel était suffisamment observateur et intuitif pour comprendre que Mimi avait de sérieux problèmes.