— Jusqu’à ce que cette ordure nous trahisse, compléta Greg d’une voix quasi sépulcrale.
L’un des nôtres ». Les mots résonnaient dans la tête de Daniel. Tranchants, douloureux, ravivant cette haine vivace. Car au moment où Greg les avait prononcés, Daniel avait immédiatement identifié celui qui s’en était pris à Alice.
Greg laissa le temps à Daniel d’intégrer ses paroles. Seul son silence lui répondit. Il pouvait sentir la tension de son ami et tout ce que ses mots venaient de déclencher. Au-delà d’une avalanche d’emmerdes, ils étaient directement visés.
Giraud n’attaquait jamais par hasard. Sauf s’il avait une raison précise. Greg le savait pour avoir été son binôme sur le terrain lorsqu’il était actif. Ce même binôme qui avait trahi la troupe, provoquant ainsi la mort de plusieurs de leurs compagnons d’armes. Giraud avait toujours été un être froid et calculateur, flirtant avec la violence. Qu’elle soit dirigée contre des civiles ou les cibles qu’ils combattaient. Mais là, il avait atteint un degré de sadisme qui envoya une décharge de colère et de haine pure dans le corps de
Greg.
*
Daniel sortait à peine de l’immeuble de Mimi lorsqu’il reçut l’appel de Greg. Immédiatement, toutes ses alertes se mirent au rouge, et il pouvait aisément sentir la modification qui s’opérait en lui, aussi mentalement que physiquement. Tous les bienfaits et la légèreté de la dernière heure venaient d’être balayés. Daniel raccrocha et se dirigea d’un pas rapide vers sa voiture.
Si la circulation le lui permettait, il serait chez Greg en vingt minutes.
*
Un temps qu’il avait utilisé à bon escient. Daniel en avait profité pour passer quelques appels ciblés, dont un qui avait retenu toute son attention. Il en débattrait avec Greg d’ici peu. Il avait dû de son côté utiliser également son temps pour regrouper le maximum d’informations sur Giraud, et Daniel était quasiment certain qu’ils en viendraient à la même conclusion. Les méthodes de Giraud se rapprochaient des leurs. À la différence qu’ils œuvraient du bon côté de la justice… même s’il devait reconnaître que pour y parvenir ils usaient parfois de méthodes peu orthodoxes qui flirtaient allègrement avec les lois.
Le calme du quartier Prince – Marmottant, proche du bois de Boulogne contrastait avec le tumulte qui régnait dans son crâne. Daniel s’engagea dans la rue bordée d’arbres. La quiétude du lieu pavé d’édifices haussmanniens et des résidences de haut standing
avaient quelque chose de presque mystique en comparaison avec le 18ème où vivait Mimi. C’était étrange d’assimiler cet endroit avec Greg. L’atmosphère et l’aura du lieu étaient à l’opposé du personnage, et curieusement, cette dichotomie se mariait à la perfection.
La voiture passa la haute grille en fer encadré des murs qui ceignaient la villa bourgeoise. Daniel esquissa un sourire. En apparence, il entrait dans une magnifique propriété haussmannienne de trois étages, plantée au milieu d’un parc qui aurait fait rougir les jardins de Versailles.
En apparence.
Car ce que les profanes ignoraient, c’était que chaque millimètre du terrain était sous contrôle vidéo permanent. Des détecteurs de mouvements et infra rouge prenaient le relais en cas de défaillance. L’endroit était un véritable bunker et quiconque y pénétrait se retrouvait, soit dans un lieu sécurisé, soit pris au piège. Tout était déterminé en fonction des intentions de celui qui y entrait. Et aujourd’hui, Alice y serait en sécurité. Greg était un solitaire, ce qui ne voulait pas dire qu’il aimait la solitude pour autant. Mais il préservait sa vie privée comme une maman tigre protégeait ses petits.
Il passa devant une maison, beaucoup plus modeste que la demeure principale. Celle-ci accueillait le couple qui s’occupait de l’entretien de la bâtisse et du parc. Plus qu’un couple. Ils faisaient partie de la famille depuis plus de trente ans. Des Italiens qui avaient suivi la mère de Greg lors de son installation en France, et qui n’en étaient jamais repartis.
Daniel remontait doucement l’allée. Seul le bruit des pneus sur le gravier brisait le silence du parc.
L’imposante bâtisse se dressa devant lui. Fière. Altière. Avec un côté sombre. À l’image de celui qui l’habitait. Daniel ne prit pas la peine de s’annoncer, Greg savait pertinemment qu’il était sur place. Il rejoint sans hésitation le bureau de son ami qui se situait au rez-de-chaussée et le trouva assis devant un écran, si concentré que Daniel se demanda s’il l’avait entendu.
Question stupide !
Greg était un homme difficile à lire. Tout en mesure ou en contrôle. Jamais un mot de trop ou un regard inutile. Alors, le retrouver les sourcils froncés, l’air si préoccupé, dénotait une profonde tension.
Immédiatement, Daniel sentit ce processus familier se déployer. Il s’installa sur un fauteuil face au bureau et étendit ses longues jambes. Malgré son apparence détendue, tous ses sens étaient en alerte.
— Où est Alice ? demanda-t-il d’une voix calme.
— À l’étage. Elle s’en sortira, compléta Greg devant la question silencieuse de Daniel. Elle est choquée, mais elle est forte.
Oui, elle l’était. Indéniablement. Et il était clair que Greg ne faisait pas seulement référence à son agression. Daniel hocha la tête. Malgré les mots posés de Greg, il ressentait cette fureur latente qu’il contenait. Et tous deux, même sans se concerter, préféraient utiliser cette énergie pour comprendre ce que cherchait exactement Giraud.
Daniel se redressa légèrement de son fauteuil. Un
mouvement à peine perceptible, mais qui à lui seul montrait qu’il était prêt pour la suite. Pas la peine de perdre de temps. Greg n’était pas un débutant. Ils possédaient les mêmes informations, donc, autant aller à l’essentiel.
— Giraud n’est pas réapparu sur le territoire Français par hasard.
— Il prend de grands risques, c’est certain. Cela signifie que son commanditaire a dû grassement le payer. Un nom ? demanda Daniel.
— Négatif. Seulement un lieu.
— État de New York, compléta Daniel.
Greg ne réagit pas, confirmant ainsi à Daniel que leurs informations, reçues de sources différentes coïncidaient… et cela asseyait un peu plus l’intime conviction de Daniel.
— Alice n’est qu’un amuse-gueule.
Ce qui dans leur jargon signifiait que ce n’était qu’un amusement. Une mise en bouche avant que Giraud ne s’attaque réellement à sa cible.
Greg poussa un soupir et passa nerveusement ses doigts dans ses cheveux. Pour un homme tout en contrôle, le geste de barbarie de Giraud l’avait profondément affecté.
— Bon Dieu ! Je ne le sais que trop bien. Cet enfoiré a simplement profité de son passage sur Paris pour se rappeler à mon bon souvenir. Bon sang ! Il s’en est pris à Alice par pur plaisir !
— Ce qui confirme ce que ma source m’a appris. Qu’il reste sur Paris. Cela réduit considérablement notre périmètre de recherche.
— Si on remonte jusqu’à la cible de Giraud, on a une chance de le coincer.
— Sauf s’il l’élimine avant, conclut Daniel sombrement.
— Je me fous de la cible. C’est la tête de Giraud au bout d’une pique que je veux.
Daniel se rembrunit. Il n’était pas forcement d’accord avec son assertion.
La voix de Greg était calme et posée, mais le timbre sinistre aurait fait trembler un régiment fantassins. Daniel comprenait ce besoin de vengeance, mais il s’inquiétait que Greg tombe dans une course à la vendetta et en oublie l’essentiel au point de négliger sa propre sécurité. Giraud était loin d’être un enfant de chœur. Ses gestes étaient calculés. Souvent avec plusieurs coups d’avance sur ses adversaires. Et aujourd’hui, ils se retrouvaient dans ce rôle. Et c’était loin d’être le plus enviable.
Mais comme tout milieu, celui dans lequel évoluait Giraud faisait partie d’un microcosme. Le monde sous-terrain, celui des crimes, des contrats et des assassins étaient aussi régis par des règles. Daniel n’aimait pas frayer dans ces souterrains de la débauche. Il avait toujours cette impression lorsqu’il remontait des limbes du mal, que la noirceur des âmes de ceux qui y erraient restait collée à sa peau et s’imprégnait dans chacune de ses cellules, le contaminant par une nébulosité qu’il ne possédait pas.
Daniel resta un moment silencieux, se demandant si transmettre l’information à Greg était une bonne idée. Mais il savait mieux que quiconque à quel point l’obsession pouvait pervertir non seulement l’esprit, mais aussi le corps. Greg était son ami, mais également son associé. Il était un élément indispensable dans le bon fonctionnement de la
société. Il avait besoin de le savoir toujours en course et non qu’il se fasse bouffer de l’intérieur.
— J’ai peut-être une piste.
Rien chez Greg ne révéla que l’information de Daniel venait d’ouvrir une porte sur une quelconque piste. Infime, au vu du ton prudent de Daniel. Mais réelle.
— Quelqu’un est entré en contact avec Joachim.
la mention du pseudonyme, Greg frémit légèrement. Joachim n’était ni plus ni moins qu’un tueur à gages dont la spécialité restait les lames, quelles qu’elles soient. Du moment qu’elles étaient létales. Vu que Giraud avait accepté le contrat, il n’était pas difficile de deviner que Joachim était déjà
occupé ». Ce qui voulait dire une chose.
— Combien veut-il ?
— Cent mille.
Une somme que Greg était prêt à doubler si ce malade lui révélait le nom du commanditaire. Il n’existait pas de petit profit. Si le commanditaire n’avait pas assuré ses arrières, tant pis pour lui. Quelqu’un comme Joachim ne possédait aucune morale. Sa vie était régie par le profit. Et Greg était prêt à le payer pour obtenir l’information. Ce que Joachim savait parfaitement. Peu lui importait qui demandait l’information à partir du moment où elle avait de la valeur. Et Joachim avait fixé cette valeur à cent mille euros.
— Je te laisse régler les détails, conclut Daniel tout
en se relevant. Reste prudent. Ce type est instable et versatile. Il est capable de te faire payer sans te donner l’info.
— Il me la donnera.
— Et comment peux-tu en être si sûr ?
Greg le regarda avec un sourire qui n’atteignit pas ses yeux.
— Je peux me montrer particulièrement convaincant.
Daniel n’en doutait pas un seul instant.
*
Il lui restait juste assez de temps pour rentrer chez lui, prendre une douche et rejoindre Mimi à son appartement avec un bon quarante minutes d’avance, et ses raisons s’avéreraient exactes sans aucun doute possible, pour la déposer au cabaret.
Daniel resta sous le jet brûlant, l’eau lui martelant les épaules dans un vain espoir de chasser la tension qui lui raidissait la nuque. Le retour de Giraud, la cabale de Greg lui laissait un goût amer dans la bouche et son instinct lui dictait que ce qui allait suivre ne lui plairait pas. Il avait un mauvais pressentiment. Et s’il était encore en vie aujourd’hui, c’est parce qu’il avait toujours écouté son instinct.
*
Mimi attrapa son sac, ses clés, vérifia que son portable était chargé et ouvrit la porte à la volée. Elle poussa un cri de surprise lorsqu’elle buta contre une masse dure, chaude et qui sentait diablement bon.
Un Daniel tout sourire la saisit par les bras pour la stabiliser. Aussitôt, Mimi redressa le menton, vindicative et un chouia agacée.
— Je peux savoir ce que tu fais là ? Tu es en avance !
Le culot de cette femme l’étonnerait toujours, et son sourire s’accentua.
— Précisément, ma belle. Tu pensais aller où comme ça ?
— Tu sais que quand tu prends tes grands airs, tu ressembles à un griffon ? Biaisa-t-elle.
Avec un plaisir pervers, elle regarda le sourire satisfait sur les lèvres de Daniel. Mimi arqua les sourcils, un air de triomphe sur son visage innocent. Presque innocent.
— Je ne parlais pas de la magnifique bête mythologique, mais du chien de chasse un peu miteux certes, mais affectueux tout de même.
Le sourire de Daniel s’évanouit et il prit un air faussement vexé.
— Bien joué, ma belle, mais la flatterie ne me fera pas oublier que tu allais te rendre au travail en métro alors que je t’avais pourtant dit clairement que je venais te chercher.
— Et alors ? Le défia-t-elle.
Il se contenta de s’approcher d’elle. Trop près ! Son corps se mit en alerte, ses sens vacillèrent.
— Et alors ? Répéta-t-il en avançant, se plaquant contre Mimi et retrouvant un sérieux qui le rendait inquiétant. Je ne peux pas te protéger correctement si tu agis de cette façon.
— Je ne t’ai jamais demandé de me protéger, se rebella Mimi.
Daniel retint un soupir d’exaspération.
— Bien au contraire, ma belle. Tu as la mémoire courte, me semble-t-il. Souviens-toi. Qui m’a dit mot pour mot « je t’autorise à garder un œil sur moi » ? Tu es venue dans mon bureau avec une idée bien précise. Et j’applique celle-ci à la lettre.
Il eut le plaisir de voir la jeune femme se renfrogner et relever crânement le menton. Mais un plaisir vite balayé par une inquiétude réelle. Leur joute verbale l’amusait, certes, mais elle n’en supprimait pas moins les problèmes que fuyait Mimi. Elle remarqua presque immédiatement que la lueur espiègle qui rendait le visage de Daniel si lumineux en temps ordinaire s’était éteinte, remplacée par quelque chose de plus sombre qui l’alarma aussitôt.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle doucement.
— Des problèmes au bureau.
Daniel préféra botter en touche. Il ne voulait pas l’inquiéter inutilement avec ses propres soucis.
— Graves ? insista-t-elle les sourcils froncés.
— Non, répondit-il avec une légère hésitation sur laquelle la jeune femme rebondit immédiatement.
— Tu mens !
Bon sang ! Elle était pire qu’un vilain rhume.
Tenace et persistant.
— Peut-être.
— Ah ! Tu vois que j’ai raison. Bon, maintenant, tu vas me dire ce qui ne va pas.
Daniel la regarda, haussant exagérément un sourcil. Cette femme ne lâchait rien. Et il devait avouer qu’il aimait ce côté pugnace, même s’il pouvait se révéler agaçant par moment.
Un nœud se forma dans son estomac. Il reporta son attention sur Mimi, pleine de vie et de défi. La gêne dans son estomac s’intensifia. Des images du passé vinrent se superposer à celles du présent. Du sang, des cris, cette terreur qui l’avait cloué sur place en découvrant les yeux sans vie de Lizzie. L’affolement des personnes autour de lui. Le bruit assourdissant de son cœur tambourinant contre ses tempes, obscurcissant sa vision d’un voile de douleur et de fureur. Cet enfoiré qu’il avait poursuivi dans les coursives de la gare, qu’il avait traqué, attrapé puis frappé jusqu’à ce qu’il sente la vie s’échapper de lui.
Lizzie qu’il n’avait pas pu sauver.
Mathilde qui avait failli mourir.
Alice agressée.
Mimi traquée.
Daniel s’obligea à respirer profondément. Est-ce que toutes les femmes auxquelles il tenait allaient subir un destin tragique ?
Il reposa son regard sur les yeux ambre de Mimi. Des yeux félins, rusés à qui il se promit d’offrir ses sept vies et plus encore. Personne ne s’en prendrait à elle. Pas cette fois. Même s’il ignorait toujours qui la
traquait. Il ne pouvait pas la protéger correctement contre ce premier prédateur, mais il pouvait agir contre une attaque probable de Giraud. Il était la définition même du prédateur sadique. L’odeur du sang l’excitait. Il avait agressé Alice pour le simple plaisir de blesser. Il avait voulu atteindre Greg en se servant de la jeune femme. Et il y était parfaitement arrivé. Daniel faisait partie de son groupe quand il avait trahi l’unité en pleine opération. Rien ne certifiait qu’il ne s’en prendrait pas maintenant à Mimi juste pour l’atteindre lui. C’était une hypothèse qu’il ne voulait pas voir se réaliser. Il en allait de même pour les conjointes des autres membres de son unité qui avaient partagé les missions avec Giraud. Il les avait joints un à un, les informant des actes de Giraud.
— Daniel ? L’interrogea-t-elle prudemment en le voyant contracter la mâchoire.
— Alice, une amie de Greg a été agressée aujourd’hui.
Mimi se figea, portant une main contre sa bouche pour retenir le petit cri qui s’en échappa. Même si elle ne connaissait pas cette femme, son agression la touchait profondément. Elle était trop consciente des dégâts que la folie de certains hommes pouvait infliger aux femmes.
— Oh, je suis désolée. Est-ce qu’elle va bien ?
Daniel hocha la tête en guise de réponse. Le geste était sec et son regard avait pris cette teinte orageuse. Son visage, d’habitude joueur, se transforma en masque dur, ne reflétant plus aucune émotion. La métamorphose était incroyable et
terrifiante. Mimi ne connaissait pas cette facette de sa personnalité.
— Prends des vêtements de rechange. Tu dors chez moi ce soir.
Elle comprit qu’il n’en dirait pas plus. Elle ne pouvait guère l’obliger à parler quand elle-même lui dissimulait un pan entier de sa vie.
Mimi hocha la tête et se précipita vers sa chambre. Le ton directif et métallique de Daniel lui dicta que ce n’était pas le moment de se rebeller. En plus de l’inquiétude, une sorte d’urgence perçait dans son ordre. Et Mimi était assez intuitive pour comprendre que l’agression d’Alice avait des implications bien plus graves que ce qu’il lui avait révélé. Des mots qu’elle lui avait arrachés de la bouche et qu’il avait distribués au compte-gouttes. Sa réticence à parler était pour Mimi un élément suffisamment grave et important pour que Daniel se mette en mode ultra protecteur et c’était un signe qu’elle ne prendrait sûrement pas à la légère.