Oui, elle se sauvait, emportant avec elle un sentiment victorieux, qui lui, s’accompagnait d’un sourire satisfait sur ses lèvres. Mimi retint un cri et sursauta quand la massive silhouette de Greg se matérialisa devant ses yeux.
— Bon sang ! Comment faites-vous pour apparaître comme par miracle ? C’est exaspérant !
Au même moment des sons inarticulés provinrent de la pièce qu’elle venait de quitter.
OK, il était vraiment temps qu’elle déserte les lieux !
— Désolé, chérie, mais quand je vois votre mine réjouie et les borborygmes de frustration de notre ami commun, ajouta-t-il en désignant du menton le bureau de Daniel, je suis sur la défensive.
— Une défensive amicale j’espère, répliqua Mimi avec défiance.
Greg avait beau avoir un côté ombrageux, son instinct lui dictait qu’elle ne craignait rien. Ce que lui confirmait cette petite lueur qu’elle n’avait encore
jamais vue briller dans son regard sombre. Il plissa les yeux et pencha la tête, comme s’il observait une créature inconnue.
— Je dirais que oui, répondit-il ses lèvres esquissant une légère courbe vers le haut.
Un sourire ? C’était ce qui s’en approchait le plus, pensa Mimi.
— Parfait ! soupira-t-elle de soulagement, pressée maintenant de sortir des bureaux. De la tour même ! Mais ne vous inquiétez pas pour notre ami commun. Il semble juste un peu… tendu, s’amusa à répondre Mimi.
Au souvenir de sa main le caressant sur toute sa longueur, elle sentit ses joues s’enflammer et une autre partie très intime de son corps s’échauffer plus encore.
Greg la fixa intensément et haussa les sourcils puis partit d’un grand éclat de rire qui, s’il la surprit, donna à Mimi le signal de départ.
Bon sang ! Ce type était dangereusement intuitif et percutait vite. À l’avenir, elle devrait modérer ses propos. Sans attendre, elle se dirigea vers l’ascenseur, et ô miracle, la porte de celui-ci s’ouvrit à peine quelques secondes après qu’elle l’eut appelé. Elle osa un regard par- dessus son épaule avant de s’engouffrer dans la cabine et de presser à plusieurs reprises sur le bouton du rez-de-chaussée. Comme si s’exciter comme un enfant ayant mangé trop de sucre pouvait accélérer le processus de descente !
Lorsque les portes se refermèrent, elle surprit le regard de Daniel qui venait de rejoindre son associé. Il avait remplacé sa chemise déchirée par un t-shirt
blanc, simple et basique, mais qui sculptait de façon éhontée ses épaules larges et son torse. Et le message qu’elle lut dans ses yeux avait tout d’une promesse qui lui envoya des décharges du bout de ses orteils à la pointe de ses cheveux.
Et si elle était certaine d’une chose, c’est que Daniel tenait toujours ses promesses.
Doux Jésus ! Pourquoi l’avait-elle provoqué de la sorte… ?
*
— Il paraît que tu es tendu, lança Greg avec nonchalance en regardant les portes se refermer sur la jolie rouquine.
Lentement, il se tourna puis laissa traîner ses yeux ostensiblement du côté du jeans de son ami.
— Et tu l’as laissé filer sans protection, grogna Daniel, peu enclin à répondre aux propos provocants de Greg.
Ce dernier haussa un sourcil, les bras croisés sur sa poitrine, le regardant avec un étonnement qui frisait le sarcasme.
— Effectivement, tu sembles particulièrement tendu.
Daniel se passa une main nerveuse dans les cheveux, les décoiffant un peu plus. Foutu coiffeur qu’il ne prenait pas le temps d’aller voir !
— Désolé, grommela-t-il.
— Tu es tout pardonné. Si ma femme me faisait tourner en bourrique comme la tienne s’amuse à le faire je deviendrais fou.
— Je ne le suis pas, marmonna Daniel.
Mais il n’allait pas tarder à le devenir si elle continuait ainsi.
Greg nota qu’il ne s’était pas arrêté sur les mots
ma femme ». Ce qui était suffisant pour lui.
— Probablement. Alors pourquoi sembles-tu tout droit sorti d’un combat de boxe ? Et d’après ta mine et ton allure, ta petite danseuse t’a donné une sacrée raclée, l’asticota Greg. Juste pour le plaisir.
Daniel était un électron libre lorsqu’il s’agissait des femmes.
Il les aimait.
Toutes.
Petites. Grandes. Bondes. Brunes. Métisses.
Mais depuis qu’une certaine rousse pétillante avait fait son apparition dans sa vie, il semblerait que le papillon soit irrémédiablement attiré par cette seule source lumineuse. Greg se réjouissait que Mimi capte l’attention de Daniel. Depuis combien de temps cela n’était-il pas arrivé ? Il donnait le change en alternant les partenaires rien qu’en clignant des yeux, mais cela cachait une souffrance qu’il avait en lui depuis de nombreuses années, et qui, en définitive, trahissait une grande solitude.
Depuis combien de temps une femme avait-elle réussi à capter ainsi son attention ? Des années fut la réponse qui vint spontanément à Greg. Vingt-deux précisément. Depuis Lizzie. Daniel avait évoqué cette partie sombre de sa vie. Une partie qui avait pourtant
défini qui il était aujourd’hui.
Un homme qui était terrifié par l’idée de l’engagement, et plus encore des conséquences que cela impliquait. Un attachement et la possibilité de souffrir si tout s’arrêtait.
Et avec Mimi, Daniel perdait pied. Il faisait face à des émotions qu’il n’avait pas côtoyées, pour les avoir rejetées depuis plus de vingt ans, et le prenait à contre-pied.
Le problème était que Mimi représentait autant une forme de rédemption pour Daniel qu’un danger. Il perdait tout sens commun quand la danseuse se trouvait dans un périmètre proche, et devenait incontrôlable dès qu’il s’agissait de sa sécurité.
— Malik et Antoine ont pour consigne de ne pas la lâcher d’une semelle, reprit vivement Greg. C’était l’idée, non ? demanda-t-il sarcastiquement.
— Oui, grommela Daniel.
Il s’en voulut d’avoir douté du professionnalisme de son ami et au lieu de le remercier pour son anticipation, il l’avait rabroué. Cela n’avait pas empêché Greg de le regarder de haut, lui rappelant ainsi que des deux, c’était lui qui avait grandement besoin d’être recadré.
Daniel respira profondément.
OK. Antoine était jeune et manquait d’expérience, mais il possédait un esprit vif et surtout, il était en binôme avec Malik. Ce dernier détenait un instinct qui
plusieurs reprises les avait sauvés de situation délicate. Leur complémentarité en faisait une équipe parfaite pour la surveillance de Mimi. Daniel ressentit cette impression de soulagement à l’idée que la jeune femme ne soit pas livrée à elle-même. Une impression
qui malheureusement ne serait jamais totalement complète à ses yeux.
— Est-ce qu’au moins cet « entretien » a abouti sur quelque chose de concret ? demanda Greg avec dans la voix cette note mi-amusée mi-sarcastique.
— Si par aboutir, tu veux dire que Mimi accepte notre aide, alors la réponse est oui.
Greg haussa un sourcil.
— Je suis surpris qu’elle ait accepté si facilement. Daniel esquissa un lent sourire.
— Disons que je ne lui ai donné d’autre choix que de me prendre comme garde du corps tout en lui faisant accepter que l’idée venait d’elle.
— Bien joué.
Greg retrouva un sérieux qui le caractérisait.
— Reste prudent et surtout vigilant. Je ne la sens pas cette histoire. On n’a rien trouvé de nouveau sur celui qui la poursuit.
— Si, c’est un ex, le coupa Daniel.
Si précédemment ils ne savaient pas exactement quoi chercher, maintenant, il savait à peu près dans quelle direction s’engager. Ce qui était un grand pas en avant et réduisait de façon drastique toutes fausses pistes possibles. Greg rencontra le regard déterminé de Daniel. Et il était évident pour les deux hommes que la réponse ne les satisfaisait pas.
— Qui ne figure pas sur la liste que l’on a établie.
— Absolument, approuva Daniel.
— Ce qui nous ramène à cette période floue où ta jolie danseuse s’est évaporée pendant deux ans, conclut Greg. Je vais recroiser les infos que l’on a avec les événements qui se sont déroulés sur Lyon à cette période avec ceux de ces deux derniers mois.
Daniel mesurait l’ampleur de la tâche. Et rien ne garantissait un résultat. Mais tant que Mimi refusait de parler, il en serait à faire des déductions jusqu’à ce qu’il tombe sur la bonne hypothèse.
Et cela pouvait prendre des mois. Or, si leur info était à jour, le faussaire engagé par Mini aurait achevé la fabrication des papiers d’identité dans moins que cela. Ce qui leur laissait une semaine. Deux, grand maximum pour découvrir qui faisait assez peur à la jeune femme pour fuir avec de faux papiers.
Un luxe qu’il ne pouvait se permettre. Raison de plus pour aller retrouver la jolie Mimi et déployer tout son savoir pour l’obliger à lui parler. Mais dans un premier temps, il allait la rejoindre sur-le-champ et terminer ce qu’elle avait scandaleusement commencé dans son bureau.
— Parfait ! Merci pour ton aide.
Greg hocha la tête en signe d’acquiescement alors que son téléphone sonna et décrocha aussitôt.
— Monciatti. Que veux-tu, Alessandro ?
— C’est Alice.
Chaque fibre de son corps se raidit et Greg sentit l’agacement mêlé à de l’anxiété l’envahir. Alessandro ne l’appelait jamais sauf cas d’urgence.
— Je ne fais plus d’initiation, répliqua Greg d’une voix dure.
Même s’il espérait se tromper, son instinct lui dictait que quelque chose d’important venait de se passer au Club.
Alessandro et lui avaient ouvert le Club sept ans plus tôt. Il avait découvert dans ce mode de vie, une liberté qu’il n’avait trouvée nulle part ailleurs. Un endroit où vivre et revendiquer ses orientations sexuelles sans être jugé, sans devoir se cacher avait été libérateur et lui avait permis de trouver l’élément qui manquait à sa vie. Celui qui l’équilibrait parfaitement.
L’ordre, la rigueur, le contrôle. Des éléments tangibles qu’il retrouvait dans l’armée et au club. Sa vie professionnelle s’harmonisait avec sa vie privée en général, au club en particulier.
Jusqu’à ce que l’arrêt abrupt de sa carrière dans l’armée bouleverse l’ordre des choses. Son monde, celui qu’il avait créé s’était retrouvé déséquilibré. Il s’était brutalement rendu compte que ce qui définissait sa vie reposait sur des éléments bien fragiles.
Greg ne mentait pas en disant qu’il n’initiait plus. Alice avait été sa dernière soumise. Ils avaient été ensemble pendant deux ans et s’étaient séparés d’un commun accord. Dans leur mode de fonctionnement, Alice avait senti avec une certaine sensibilité que Greg se lassait. Pas dans la domination à proprement parler, mais dans ce que cette dernière pouvait apporter à Alice. Elle désirait un lien plus fort qu’il n’était pas prêt à lui offrir. S’il avait poursuivi, seule la frustration serait ressortie de leur rapport. Alice continuait à fréquenter le Club, mais sans être avec un nouveau Dom. Tout en jouissant de cette liberté,
Greg avait toujours gardé un œil sur Alice, s’assurant de son bien-être.
— Alice a été blessée, ajouta Alessandro.
Le corps de Greg se crispa, car il savait ce qui allait suivre. Et l’attente même des mots qu’il connaissait déjà lui donna des sueurs froides.
— Un client, ajouta Alessandro.
Les doigts de Greg se refermèrent autour de son téléphone. Le Club était censé être un lieu où les résidents pouvaient explorer leurs fantasmes et leur désir sans danger. Des caméras étaient dissimulées dans les chambres privées pour un souci de sécurité. Des hommes spécialement formés à la sécurité se mêlaient aux clients toujours denses du Club et se noyaient avec discrétion dans la foule des habitués pour éviter tout débordement et contrôler ceux qui ne parvenaient pas à gérer ou dépassaient les règles très strictes imposées par le Club. Alors, comment le comportement déviant de ce client, au point de blesser Alice, n’avait il pas été détecté ?
— J’arrive immédiatement.
Le ton était coupant, sans appel.
Daniel s’éloigna en marmonnant. Cette fille allait vraiment le rendre chèvre. Il allait passer le seuil de son bureau pour prendre les clés d’un des véhicules de l’agence quand l’intonation dans la voix de Greg l’interpella. De l’inquiétude et une incertitude qui étaient en général étrangères à Greg.
— Tout va bien ? demanda Daniel en se retournant, les sourcils froncés.
Greg hocha la tête d’un geste sec démontrant sa tension.
— Alice a été agressée au Club par un client.
Daniel se figea. Même si Greg se montrait très discret sur sa vie privée, Alice était un élément important dans celle-ci. Alice et Greg avaient formé un couple durant deux ans, s’il pouvait ainsi nommer leur relation. Daniel avait eu l’occasion de rencontrer la jeune femme à plusieurs reprises. Et à chacune de ses visites, il pouvait voir à quel point elle reprenait goût à la vie et s’épanouissant en tant que femme.
La jeune femme à à peine vingt-quatre ans sortait d’un divorce difficile. Elle avait eu le courage de s’échapper des griffes d’un mari violent. Mais au passage, elle avait perdu toute confiance en elle et surtout en les hommes. Daniel se demandait encore aujourd’hui comment cette femme avait trouvé le courage de pousser les portes du Club dont Greg et Alessandro étaient les propriétaires et se remettre entièrement entre les mains d’un homme après les épreuves qu’elle avait traversées. Mais il avait compris la démarche en parlant avec Alice. Combattre le mal par le mal. Autoriser de nouveau un homme à l’approcher en apprenant à lui faire confiance. Et Greg avait détecté sa vulnérabilité à peine les portes du Club franchies. Il avait fallu deux années pour qu’Alice retrouve enfin un équilibre et une confiance en la vie et l’avenir.
— Tiens-moi informé, compléta Daniel. Et dis-moi si je peux faire quelque chose.
Greg hocha la tête, les traits toujours préoccupés. Néanmoins, il apprécia les mots de son ami et savait qu’ils n’étaient pas lancés à la légère. Il se dirigea vers l’accueil et se pencha par-dessus le comptoir pour y saisir une des clés de voiture disponible.
Daniel observa la démarche de Greg et sa légère raideur. À peine perceptible, mais qui trahissait une tension extrême dans les muscles de Greg. Sa blessure à la cuisse l’avait amputé d’une partie de sa masse musculaire. Si en règle générale cette infirmité passait inaperçue, elle devenait visible dès qu’il était tendu. Les muscles de sa jambe intacte étant plus forts, cela créait un déséquilibre dans sa démarche qu’inconsciemment il ne parvenait pas à corriger.
Trente secondes plus tard, les portes de l’ascenseur se refermaient sur Greg, et un étrange pressentiment prit Daniel aux tripes.
Il n’aimait pas ça.
Pas ça du tout.
Il se secoua et retourna dans son bureau récupérer son téléphone. Il lui serait indispensable pour ce qu’il désirait faire.
Lui aussi devait rejoindre une femme. Mais pas pour les mêmes raisons.