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Crazy lover, chapitre 10

Zoé Vernon

Mimi lut le message de Corine.

Le blond est toujours devant. J’imagine que le deuxième homme n’est pas loin. Reste prudente ! »

Ce fut lorsqu’elle relâcha l’air de ses poumons qu’elle s’aperçut qu’elle avait cessé de respirer.

Bon sang !

ce rythme, ce n’était pas sous les coups probables que lui infligerait Ghislain s’il la retrouvait qu’elle y resterait ! Mais d’une crise cardiaque !

Mimi sortit de l’immeuble aussi naturellement qu’elle était capable de le faire et se noya parmi les anonymes qui envahissaient le trottoir. Son cœur battait à tout rompre, et elle sentit un désagréable filet de sueur couler le long de sa colonne. L’effort pour ne pas se retourner et se mettre à courir lui demanda une énergie qui affola un peu plus son niveau de stress. Si elle avait appris une chose durant ces douze dernières années, c’était que s’immerger et se fondre dans son environnement était le moyen le plus sûr pour échapper à la menace. Il aurait été trop stupide de se faire repérer par les hommes de Daniel,

en se retournant en ayant l’air d’un animal aux abois. Encore faudrait-il qu’ils se doutent qu’elle les avait bernés.

Elle repéra un homme, le nez plongé dans son téléphone qui se déplaçait avec une facilité déconcertante au regard du nombre de personnes et obstacles qui gênaient sa progression, et se cala à son pas.

La fenêtre de tir pour se rendre chez le faussaire s’était réduite de façon considérable depuis que Daniel avait décidé de jouer au Samaritain. Un samaritain qui embrassait comme un Dieu. La simple idée de le voir recommencer lui provoquait une chaleur bienvenue dans le creux de son ventre, songea Mimi. Elle chassa ses pensées peu opportunes. Ce n’était vraiment pas le moment de fantasmer. Avec un soulagement évident, elle prit une rue transversale et accéléra le pas. Deux minutes plus tard, elle atteignit la station de métro et s’engouffra dans les profondeurs de la capitale sans avoir été suivie.

Sa visite n’avait pas eu le résultat escompté, mais Mimi s’en doutait un peu. Ce qui allégea sa déception. Ses papiers n’étaient pas prêts, et Marty n’avait pas été spécialement heureux de la voir. Chaque visite augmentait les chances d’être découvert, et c’était un point qui le mettait particulièrement de mauvais poil. Et là, Marty lui avait franchement donné la frousse. À présent, elle se trouvait de nouveau assise dans un métro en train de reprendre son souffle et de calmer les battements de son cœur. Ce qu’elle réussit à faire quand elle rejoignit la ligne 1 pour La Défense. Ce qui signifiait après avoir fait un long, très long trajet.

Mimi émergea enfin sur l’esplanade de la Défense.

Comme à son habitude, l’endroit grouillait de monde.

Des costumes-cravates aux touristes en passant par la mère de famille où l’étudiant. Un brassage coloré comme elle les aimait. La tour dans laquelle Daniel avait ses bureaux s’élevait face à elle. Puissante, dominatrice, indestructible. Des adjectifs qui définissaient également Daniel.

Un picotement lui chatouilla les lèvres et instinctivement, Mimi y porta ses doigts. Comme si le souvenir de leur baiser se réveillait à son approche, et que son propre corps reconnaissait ses besoins avant elle. Daniel était entré dans sa vie de façon fulgurante presque un an auparavant… et n’en était jamais ressorti. L’attirance avait été immédiate. Et réciproque. Elle n’avait jamais connu ce genre d’attraction. C’était une sensation inconnue, mais au lieu d’être dérangeant, elle la fascinait et étrangement, la trouvait réconfortante.

Mais il avait fallu qu’il établisse ce contact par un baiser qui l’avait foudroyée sur place… qui malheureusement arrivait trop tard. Comment pourrait-elle envisager de créer quoi que ce soit avec Daniel sachant qu’elle disparaîtrait bientôt de sa vie ? Mimi ressentit comme un étau lui comprimer la poitrine.

Peut-être pourrait-elle simplement profiter du peu de temps qu’il leur restait ?

Peut-être pouvait-elle goûter cette minuscule parcelle de bonheur et de bien-être que représentait la simple présence de Daniel avant de fuir ?

Puis, l’emporter avec elle dans le secret de son cœur, ouvrant le coffret de ses souvenirs pour en admirer la beauté lors des moments les plus sombres qui allaient inévitablement arriver quant elle serait loin de tous ceux qu’elle avait appris à aimer ces dix dernières années.

Mais ne serait-ce pas injuste ? Pour elle ? Mais

surtout pour Daniel ?

Seigneur !

Mimi ferma les yeux quelques secondes. Il n’y avait pas de réponses toutes faites. Elle ne pouvait se fier à rien. Ni à son instinct ni sur son bon sens. Elle ne pouvait que vivre l’instant présent, Daniel n’étant pas le genre d’homme qu’elle pouvait manipuler dans quelque domaine que ce soit. Bien au contraire. Elle qui avait l’habitude de maîtriser chaque part de sa vie se sentait complètement démunie face aux émotions que Daniel faisait naître en elle. Peut-être pourraient-ils juste profiter de cette attirance. Daniel, d’après ce qu’elle en avait déduit et ce que Mathilde lui avait dit, était un phobique de l’engagement. Il collectionnait les femmes comme un philatéliste acharné. Elle, de son côté, ne pouvait en aucun cas s’engager, son temps à rester sur Paris étant compté. Alors, pourquoi ne pas trouver une sorte d’arrangement mutuellement profitable…

Mimi respira profondément pour se ressaisir. Elle était venue pour confronter Daniel, ou plus précisément pour connaître ce qu’il avait découvert sur elle… et qu’il stoppe immédiatement sa surveillance. Elle était parvenue à semer des professionnels et Mimi ne se gênerait pas pour lui expliquer qu’elle était tout à fait capable de réitérer l’expérience… même si cela s’annonçait beaucoup plus délicat.

Il devait aussi comprendre une chose !

Elle ne manquait pas de ressource et pouvait parfaitement se débrouiller seule. Ce qu’elle faisait depuis plus de douze ans. Une information qu’elle garderait cependant pour elle. Pas la peine de mettre un morceau de viande devant un requin pour ensuite

le lui retirer. Enfin, c’est à peu près l’idée. Daniel ne lâcherait pas si elle en disait trop. Ou pas assez. À elle de trouver l’équilibre.

*

Mimi sourit à l’agent de sécurité qui l’avait reconnue malgré le nombre de personnes qui chaque jour qui passaient les portes et traversaient le hall immense. Elle était venue si souvent dans ces bureaux que la procédure de sécurité s’avéra une simple formalité. Elle se soumit au protocole en présentant une pièce d’identité avant que l’agent ne lui remette un badge et lui souhaite une bonne journée.

Les cinquante-six étages cinquante-sept que possédait la tour défilèrent étrangement vite. Mimi avait appris lors de ces fréquentes visites que le cinquante-septième et dernier étage avait été aménagé en loft avec une terrasse panoramique à faire pâlir les plus envieux. Non qu’elle le soit, mais elle avouait sans honte qu’elle aurait adoré profiter du spectacle qu’offrait la vue sur La Défense, Paris et les environs.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent dans un chuintement discret et Mimi posa les pieds sur un sol en marbre clair de première beauté. L’espace ouvrait sur un hall lumineux et aéré, et les matières utilisées pour la décoration cassaient le côté froid du marbre pour donner une atmosphère étonnamment élégante et chaleureuse.

Le bureau de l’hôtesse d’accueil était désert. Mimi se souvenait parfaitement de la jeune femme qui l’avait accueillie tous les jours pendant des semaines.

Lila avait fait preuve de gentillesse et de compréhension. Jamais elle ne lui avait fait de remarques sur ses venues, qui, avec le recul pensa

Mimi, n’avaient rien eu de constructif. Mais elle se faisait tellement de soucis pour Mathilde qu’elle aurait donné sa propre vie pour obtenir une bribe d’information concernant sa disparition. Lila s’était montrée douce, compatissante et avait fait preuve d’une patience d’ange. Elles avaient appris à s’apprécier et avaient développé des rapports proches d’une forme d’amitié. Aujourd’hui, Lila avait accouché d’un petit garçon, et vu le désordre qui régnait sur le bureau d’habitude immaculé, elle n’avait pas encore été remplacée.

Ce que Mimi comprenait, car Lila était devenue un pilier indispensable au bon fonctionnement de l’entreprise. Elle gérait une multitude de détails et de dossiers. Daniel et Greg se reposaient entièrement sur elle dans le domaine administratif. Il se dégageait d’elle une aura particulière qui amenait le respect. Elle n’avait pas besoin d’utiliser quelque autorité que ce soit pour exister dans le monde très masculin qu’était la protection rapprochée, les femmes étant encore peu nombreuses à exercer ce métier. Mimi en avait croisé quelques-unes, mais n’avait pas pris le temps à l’époque de leur parler, trop perturbée par Mathilde pour s’engager dans des discussions sur la place des femmes dans un milieu bourré de testostérone. Mais le peu qu’elle en avait vu lui confirmait qu’elles y avaient parfaitement trouvé leur place et que ces femmes étaient considérées comme des membres à part entière de l’équipe et non de blondes affublées d’une paire de seins. Daniel et Greg avaient marqué des points sur ce coup-là.

Mimi se tourna pour s’engager dans le couloir lorsqu’elle percuta une haute silhouette tout en muscles, et recula précipitamment en étouffant un cri. Elle releva les yeux et accrocha ceux d’un noir

profond de Greg. Des cheveux foncés, coupés courts, un teint hâlé, un visage impassible, le tout moulé dans un corps immense dont les muscles saillaient sous son t-shirt. Sa posture, jambes légèrement écartées, pieds fermement ancrés au sol en une attitude faussement détendue alerta Mimi. Cet homme était peut-être taciturne, sombre et inquiétant, il n’en était pas moins vif et averti.

Greg semblait toujours sur ses gardes. Deux secondes auparavant, Mimi était sûre d’être seule dans le hall, et elle s’étonna qu’un homme de sa taille puisse se déplacer si vite, mais aussi dans un silence absolu. Il avait le pouvoir de lui foutre une trouille bleue. En plus d’être en noir de la tête au pied, Rangers, pantalon cargo, t-shirt noir, il dégageait une énergie virile inquiétante et une beauté presque hypnotique, renforcée par la cicatrice qui lui barrait la joue. Il respirait le danger, à l’instar de Daniel. Mais si la dangerosité de ce dernier se traduisait par une aura lumineuse, presque aveuglante, celle de Greg était définie par une noirceur qui vous sondait l’âme et vous attirait dans les profondeurs de son regard.

Les deux hommes étaient comme les deux faces d’une même pièce. Complémentaires et indissociables. Mimi ignorait ce qui avait pu rendre Greg si sombre et ombrageux, et elle n’avait pas particulièrement envie de percer ses secrets.

Greg observa la petite rouquine qui lui arrivait tout juste à l’épaule. Son visage fin était tiré, probablement dû à la fatigue s’il en croyait les légers cernes sous les yeux. Et Greg comprit tout de suite pourquoi son ami semblait si attiré par cette fille. En plus d’être belle dans le sens classique du terme avec son visage doux, ses yeux expressifs, elle possédait une volonté farouche et une détermination qui se

lisaient sur son visage. Dans les faits également, ajouta- t-il mentalement, sinon, pourquoi irait-elle se foutre dans la merde en contactant un type comme Marty ? Ses grands yeux étonnants couleur de l’ambre, presque jaune, étaient écarquillés par la surprise qui se mua en soulagement et enfin une émotion qu’il faisait souvent naître chez les gens : la peur. C’était pourtant le dernier sentiment qu’il voulait qu’elle éprouve. Elle était suffisamment aux abois pour ajouter une couche supplémentairement à son inquiétude. Aussi hocha-t-il la tête pour la saluer.

— Mimi.

— Greg, répondit-elle en reproduisant son geste. Au moins, se détendit-elle, remarqua Greg. Ses

épaules se relâchèrent légèrement et elle décrispa ses doigts qui s’étaient inconsciemment agrippés à la bandoulière de son sac. Ils restèrent campés sur leur position, le regard de l’un fixé sur l’autre. Mimi, car elle n’était pas encore totalement rassurée, Greg, pour observer cette femme qui n’avait pas froid aux yeux. De nouveau, il se demanda jusqu’où elle serait capable d’aller pour se sortir de la merde dans laquelle elle était indéniablement plongée.

Un juron qui aurait fait rougir tout un commando de mercenaires leur parvint de derrière les cloisons d’un bureau. Malgré la voix étouffée, Mimi reconnut le timbre entre mille. Pour une raison qui lui échappa, elle se sentit étrangement mal à l’aise et empruntée d’avoir faussé compagnie aux hommes de Daniel.

Comme s’il lisait dans ses pensées, elle vit les lèvres de Greg frémir légèrement, et ses yeux briller d’une lueur qu’elle ne lui avait encore jamais vue. Ce qui pouvait s’apparenter à un sourire chez cet homme.

— Bien joué !

— Merci…, bredouilla-t-elle.

Mimi se sentit rougir devant ce qu’elle considéra comme un sacré compliment. Greg n’était pas le genre de personne à en distribuer, encore moins à en être amusé. Cela voulait aussi dire qu’il en savait autant que Daniel sur elle… et qu’elle pouvait dire adieu à son fol espoir de pouvoir un jour les semer à nouveau. Raison pour laquelle elle devait mettre les choses au clair avec Daniel. Et la tâche s’annonçait délicate…

Mimi désigna le bureau du menton.

— État d’esprit ?

Greg pencha la tête sur le côté, comme s’il observait un ovni. À la fois fasciné et incrédule. Et cette fois, un sourire franc lui barra le visage, changeant totalement sa physionomie. Ce type était canon !

— Furax.

ce simple mot, Mimi sentit toute légèreté s’envoler.

— Merde, marmonna-t-elle.

Si elle voulait amadouer Daniel, le mettre dans un tel état d’esprit était loin d’être judicieux.

Greg s’avança et domina Mimi de toute sa taille. Même si elle mourait d’envie de prendre ses jambes à son cou, elle ne bougea pas et soutint le regard de Greg aussi noir que l’encre. Il pencha la tête, toute trace d’amusement disparue, et annonça d’une voix basse et profonde.

— Si vous étiez à moi et que vous m’aviez joué ce sale tour, vous seriez à l’heure actuelle dans mon bureau allongée sur mes genoux à recevoir la fessée de votre vie.

Mimi recula le souffle coupé, et le regarda les yeux écarquillés, la bouche ouverte sans qu’aucun son n’en

sorte.

— Une fessée !? balbutia-t-elle après plusieurs secondes.

— Oh ! oui, chérie. Il se pencha un peu plus. Et je peux vous garantir que vous vous en souviendriez autant que vous aimeriez.

— Je… je ne suis pas à vous, ni à personne d’autre, glapit-elle à court d’arguments, totalement prise au dépourvu par les propos hallucinants de Greg.

Car à n’en pas douter, il était plus que sérieux. Il désigna le bureau du menton, et sans demander son reste, Mimi se précipita vers la porte. Et si elle se retournait, elle était certaine de lire de l’amusement sur les traits de Greg.

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