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Angela de Manille à New York, chapitre 8

Olivier Muhleisen

L’avion commença sa descente vers Manille dans un vrombissement familier. Angela colla son front à l’ovale du hublot comme une enfant trop grande pour son âge, yeux écarquillés, cœur battant plus vite qu’un moteur d’avion low-cost.

En bas, la ville scintillait comme un collier de strass : brillant, clinquant, un peu faux par endroits, mais terriblement vivant. Les lumières des bidonvilles se mêlaient aux enseignes des centres commerciaux géants, comme si la misère et le luxe jouaient à cache-cache.

— Ladies and gentlemen, we are now landing in Manila…

La voix de l’hôtesse se perdit dans le bourdonnement des souvenirs.

Angela inspira profondément. L’air climatisé de la cabine ne sentait rien, mais sa mémoire, elle, lui ramenait en pleine figure l’odeur du jasmin, du poisson frit, du charbon brûlé et de la pluie qui tombe sur la tôle. Elle sentit sa gorge se serrer.

« Tondo, j’arrive, » pensa-t-elle.

À la sortie de l’aéroport, la chaleur l’attaqua comme un vieux copain trop enthousiaste.

— Ay! — lâcha-t-elle en reculant d’un pas. — Parang yakap ng ex! (On dirait le câlin d’un ex !)

Julian, qui sortait juste derrière elle, rit en essuyant déjà son front avec un mouchoir en lin absolument pas adapté à l’humidité tropicale.

— It’s like walking into a soup, gronda-t-il. A boiling chicken soup. With… what is that smell?

Angela inspira profondément, presque avec tendresse.

— Pollution, essence, sueur, barbeque, un peu de poubelles, un peu de rêves cassés… C’est… chez moi.

Elle venait de descendre les marches en marbre du monde des tapis rouges pour remonter sur le trottoir craquelé de son enfance. Sur son poignet, un bracelet Cartier. Sur sa peau, déjà, une fine pellicule de moiteur.

Un chauffeur brandissait une pancarte :

MS. ANGELA CRUZ – WELCOME HOME!

Elle sourit. « Home. »

Le mot la chatouilla et la piqua en même temps.

— Miss Angela, ma’am, good afternoon po! — dit le chauffeur avec un immense sourire qui la transporta dix-huit ans en arrière. — I am Rolly. Big fan po si misis sa inyo! (Ma femme est une grande fan de vous !)

Angela se pencha pour lui serrer la main à la manière philippine, deux mains entourant la sienne.

— Salamat, Rolly. Kumusta? (Merci, Rolly. Comment ça va ?)

Rolly la regarda comme si une princesse de Disney venait de lui parler en tagalog.

— Ay, ma’am, you speak Tagalog pa rin! I told my wife, she is still Pinay! I told her!

Julian roula des yeux.

— She speaks Tagalog, Bisaya, sarcasm and high fashion, Rolly. Be careful.

Angela éclata de rire. Le son se perdit dans le vacarme des klaxons, des jeepneys multicolores, des vendeurs qui criaient « Balut! Balut! », des radios qui hurlaient des ballades d’amour.

Manille n’avait pas changé.

Et pourtant, tout était différent.

Dans la voiture, coincée entre Julian qui pestait contre la clim défaillante et une montagne de valises (dont une remplie uniquement de chaussures, évidemment), Angela colla son nez à la vitre.

Les panneaux publicitaires géants affichaient des visages parfaits, retouchés jusqu’à l’irréel. Des mannequins qui lui ressemblaient un peu, parfois. Un menton, un regard, une fossette. Elle eut un petit sourire ironique.

Devant ces panneaux, sur les trottoirs, des enfants pieds nus jouaient avec un ballon dégonflé. Une femme assise sur une caisse de plastique vendait des mangues sous un parapluie troué. Un vieil homme dormait sur un carton, à l’ombre d’un abribus couvert de pubs pour des montres de luxe.

— You see that? — demanda Julian, qui suivait son regard.

— Je vois tout, murmura Angela.

Elle sentit une vieille colère remonter.

Elle avait fui la pauvreté comme on fuit une maison en feu, et en revenant, elle la retrouvait, assise sur le canapé, les pieds sur la table, en train de regarder la télé.

— It’s still here, Angela, dit doucement Julian. It didn’t disappear because you left.

Elle posa sa main sur le dé à coudre qui pendait à son cou. Le métal tiède contre sa peau la ramena à la petite pièce en bois où sa mère cousait tard dans la nuit.

— Je sais, dit-elle. Mais j’avais espéré… un peu moins de misère. Un peu plus… de lumière.

Rolly intervint, un œil sur la route, l’autre dans le rétroviseur.

— Ma’am, there is more light now, promise. We have more malls, more condos, more… everything. But poverty… still here po.

Il haussa les épaules, un geste à la fois fataliste et courageux.

— Dito kasi sa atin, ma’am, matibay ang kahirapan. (Ici chez nous, la pauvreté, elle est solide.)

Angela eut un rire sans joie.

— Matibay din ako, Rolly. (Moi aussi je suis solide.)

Julian posa une main sur son genou.

— That’s why we came back, remember?

Elle hocha la tête.

Oui. Elle n’était pas revenue seulement pour marcher sur les traces de son passé en Louboutin. Elle revenait avec des valises pleines de dollars, de projets, d’idées un peu folles.

Et un cœur qui battait comme celui d’une petite fille de Tondo, encore.

— You really want to go there first? — demanda Julian, incrédule, pendant que la voiture quittait l’avenue principale pour s’engager dans des rues de plus en plus étroites.

— Oui. Là où tout a commencé. À Tondo.

Il inspira bruyamment, comme s’il se préparait à une séance de yoga dans un volcan en activité.

— Fine. But I’m keeping my sunglasses on. Les gens ne doivent pas voir que je pleure.

— Qui a dit que tu allais pleurer?

— My pores, Angela. They are already crying.

La voiture ralentit. Les immeubles en verre disparurent, remplacés par des maisons de fortune, empilées comme des boîtes de chaussures. Des fils électriques pendaient comme des lianes dangereuses. Des enfants couraient partout, éclaboussant les flaques d’eau noire. Le bruit était assourdissant, une symphonie de cris, de moteurs, de rires et de radios discordantes.

Angela sentit son cœur accélérer.

Chaque virage était un retour en arrière.

— Stop here, please, dit-elle brusquement.

Rolly freina devant une ruelle si étroite qu’une seule personne pouvait y passer à la fois.

— Ma’am, sure kayo? (Vous êtes sûre ?) It’s… Tondo po. Not BGC. (C’est Tondo, pas le quartier chic.)

Angela sourit.

— Rolly, I was born here. This is my runway.

Elle ouvrit la portière. Un mur de chaleur, d’odeurs et de souvenirs lui sauta au visage. Elle retira ses lunettes de soleil oversized comme on enlève un masque.

La petite Angela de sept ans qui vendait des brochettes de poulet sur ce même trottoir lui apparut, pieds nus, cheveux emmêlés, mais déjà la tête haute, déjà le sourire prêt à tout illuminer.

Julian descendit à son tour, en serrant son appareil photo contre lui comme un talisman.

— Oh my God, murmura-t-il. It’s… intense.

— C’est chez moi, répéta Angela, cette fois à voix haute.

Une moto passa à deux centimètres de ses pieds, un chien aboya, une femme hurla depuis une fenêtre :

— Hoy! Anak, bumalik ka dito! (Hé ! Reviens ici, enfant !)

Angela sourit.

La musique de Tondo n’avait pas changé de partition.

Elle s’avança dans la ruelle. Des regards se tournaient vers elle, curieux, méfiants, amusés. Une femme avec un bébé sur la hanche la dévisagea.

— Ay, ang ganda! (Qu’elle est belle !) — souffla-t-elle à sa voisine.

La voisine haussa un sourcil.

— Foreignera? Korean? Chinese?

Angela s’arrêta devant elles, planta son sourire le plus simple, le plus vrai.

— Taga-rito po ako. (Je viens d’ici.)

Les deux femmes éclatèrent de rire.

— Ay, talaga? (Vraiment ?) — dit la première. — From Tondo but looks like from TV.

Julian pouffa.

— She is from TV, actually.

Angela leur tendit la main.

— Angela. Dati nagtitinda ako ng barbecue doon sa kanto. (Avant, je vendais des brochettes au coin de la rue.)

La deuxième femme plissa les yeux.

— Angela… barbecue… Wait lang… (Attends…)

Elle claqua des doigts.

— Yung anak ni Ate Elena at Kuya José? (La fille d’Elena et José ?)

Le nom de ses parents claqua dans l’air comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Angela sentit ses yeux la piquer.

— Oo, ate. (Oui.)

La femme posa une main sur sa bouche.

— Ay, Diyos ko. Angela! Yung maliit na parang manika! (La toute petite qui ressemblait à une poupée !) Ang payat-payat mo noon, parang isang hininga lang, lilipad ka na! (Tu étais si maigre, on aurait dit qu’un souffle de vent allait t’emporter !)

Angela éclata de rire au milieu de ses larmes naissantes.

— Maintenant, il faut plus qu’une brise pour me faire tomber.

La femme la prit dans ses bras sans demander la permission, comme si le temps n’existait pas.

— Anak… (Mon enfant…) You came back.

Dans ce « Anak », il y avait tout : la reconnaissance à ses parents, le souvenir de la petite fille, la fierté de voir « l’une des leurs » revenir avec ce port de reine.

Julian détourna le regard, prit une photo de côté. L’objectif saisit le contraste : la peau dorée d’Angela, son chemisier de soie, ses bijoux discrets, enlacée dans les bras d’une femme en t-shirt troué, les pieds dans la boue.

Deux mondes qui se serraient l’un contre l’autre.

— Do you want to see… your house? — demanda la femme, qui se présenta enfin. — I’m Marites po. Neighbor before.

— Of course she wants, répondit Julian. I want too. I need… context.

Angela hocha la tête, mais ses jambes devinrent soudain très lourdes.

Sa maison.

Ou ce qu’il en restait.

Elles marchèrent à travers un dédale de ruelles, de planches, de tôles, d’escaliers improvisés. Les enfants les suivaient, fascinés par cette grande dame aux cheveux impeccables qui disait « excuse me » en français quand elle bousculait quelqu’un.

— Ate, vlogger ba siya? (C’est une youtubeuse ?) — demanda un petit garçon à voix haute.

— Hindi, tanga, artista yan. (Non, idiot, c’est une actrice.) — répondit un autre, sûr de lui.

— Model siya, I saw her sa billboard! — intervint une petite fille en pointant un doigt accusateur vers Angela comme si elle l’avait surprise en flagrant délit de célébrité.

Angela rit.

— Model, un peu. Mais surtout… seamstress’ daughter. (Fille de couturière.)

Marites s’arrêta devant une petite construction bancale, faite de bois, de tôle, de morceaux de bâche publicitaire.

— Dito. (Ici.)

Le temps se plia comme du tissu entre les doigts d’Elena.

Angela resta figée.

Elle reconnaissait la forme approximative, l’emplacement de la porte, le rideau délavé qui masquait l’intérieur. Mais la couleur des murs n’était plus la même, la fenêtre avait été déplacée, et surtout… surtout, il n’y avait plus le bruit de la machine à coudre.

Plus l’odeur de jasmin.

— Who lives here now? — murmura-t-elle.

— My cousin, répondit Marites. But… you can knock. She knows your story. We all know. We watched you on TV. We shouted every time we saw you. “Uy! Si Angela yan! Taga-Tondo yan!” (Hé, c’est Angela ! Elle vient de Tondo !)

Angela esquissa un sourire tremblant.

— Vous avez crié sur la télé pour moi?

— Of course. We also cursed some designers when they made you wear ugly dress. (On a aussi insulté certains designers qui te mettaient des robes moches.) — ajouta Marites avec un sérieux comique. — “Hoy! Huwag niyo bastusin anak namin!” (Hé ! Ne manquez pas de respect à notre enfant !)

Julian leva les mains.

— Not me, I hope.

— You, we like, répondit Marites en l’examinant. You make Angela look like… queen. But sometimes too skinny. Feed her more.

Angela éclata de rire au milieu de ses larmes.

— I eat a lot, promise.

Elle se tourna vers la porte. Sa main tremblait quand elle frappa.

Une femme d’une cinquantaine d’années ouvrit. Elle avait le visage marqué par le soleil et le temps, mais ses yeux pétillaient.

— Ay. — souffla-t-elle. — Ikaw nga. (C’est bien toi.)

Angela sentit quelque chose se briser doucement en elle.

— Pwede po ako pumasok? (Je peux entrer ?)

— Of course, anak.

Elle entra.

La pièce était petite, basse de plafond, mais étonnamment propre. Sur un mur, un vieux poster d’un groupe de K-pop. Sur un autre, des images pieuses. Et, au milieu, comme une relique étrange… une photo d’elle, découpée dans un magazine, scotchée dans un cadre en plastique cassé.

Elle s’approcha. C’était une photo de ses débuts, à Paris. Une robe rouge, un regard farouche, des lèvres peintes comme celles d’une femme qui sait ce qu’elle veut. En dessous, quelqu’un avait écrit au stylo :

ANGELA – Tondo Pride

Elle porta une main à sa bouche.

— Who… who put this here?

— My son, répondit la femme. He said, “Nanay, one day I will be like her. From Tondo to the world.” So we put this, to remind us. It is possible. (Mon fils a dit : “Maman, un jour je serai comme elle. De Tondo au monde entier.” Alors on a mis ça, pour se rappeler. C’est possible.)

Angela sentit ses yeux se remplir de larmes brûlantes.

— Where is your son now? — demanda Julian, la voix plus douce qu’à l’habitude.

La femme hésita une seconde.

— Nasa abroad. Construction worker sa Middle East. (Il est à l’étranger, ouvrier sur des chantiers au Moyen-Orient.) He sends money. He said, “I’m not a model, Nanay, but I’m still like Angela. I left to help us.” (Il a dit : « Je ne suis pas mannequin, maman, mais je suis comme Angela : je suis parti pour nous aider. »)

Angela éclata en sanglots silencieux.

Elle, partie pour fuir et pour rêver.

Lui, parti pour survivre et pour nourrir.

Les deux, des exils.

Les deux, des sacrifices.

Elle se laissa tomber sur la petite chaise en plastique près de la fenêtre. Une brise chaude faisait bouger le rideau. Pendant une seconde, elle crut entendre le ronronnement de la machine à coudre d’Elena. Elle posa sa main sur son dé à coudre.

— Mama, Papa… I’m back, murmura-t-elle en anglais, parce que c’était la langue dans laquelle elle leur parlait désormais en secret. I made it. But… look. Nothing changed.

Une colère froide se glissa dans ses veines.

Comment le monde pouvait-il être assez cruel pour la laisser, elle, devenir une star internationale, pendant que ses voisins se débrouillaient toujours avec des seaux d’eau et des fils électriques volés ?

Julian s’accroupit devant elle, posa sa main sur son genou.

— Something did change, Angela. You.

Elle leva vers lui des yeux rouges.

— Et ça sert à quoi, si ici, tout est pareil?

Il la fixa, intensément.

— It means you have power now. And a good Wi-Fi connection. With those two, we can move mountains.

Elle eut un rire étranglé.

— Tu crois vraiment qu’on peut changer Tondo avec du Wi-Fi?

— No. But we can start by changing lives. One, ten, a hundred. You didn’t become famous just to wear expensive shoes, Angela. Even if you do it… very well.

Il désigna ses talons vertigineux.

— By the way, how are you not dead in those? The ground is literally… moving.

Comme pour l’illustrer, une vibration fit trembler la petite maison : un camion passait dans la ruelle principale.

Angela baissa les yeux vers ses escarpins.

— Twelve centimètres. Comme toujours.

Elle les retira lentement. Ses pieds nus touchèrent le sol dur, tiède, un peu poussiéreux.

Elle eut l’impression de reconnecter un fil invisible.

— Voilà, dit-elle. Maintenant, je suis vraiment chez moi.

Elles restèrent là un long moment à parler, à échanger des souvenirs, à écouter Marites raconter comment, le soir de la première apparition d’Angela à la télévision, tout Tondo s’était entassé devant un vieux poste pour la voir défiler.

— We shouted, we cried, we laughed, dit-elle. When you almost fell, remember? That show in Milan?

Angela gémit.

— Ne me rappelle pas ça. J’ai failli mourir ce jour-là.

— We almost died too! Of heart attack! — ajouta la cousine en riant. — But when you stand up again, we said, “Ayan, Tondo girl yan. Matibay.” (Quand tu t’es relevée, on a dit : « Ça, c’est une fille de Tondo. Solide. »)

Angela sentit la phrase s’inscrire quelque part dans sa poitrine.

Tondo girl.

Matibay.

Solide comme les planches mal clouées de ces maisons qui tenaient debout contre les typhons. Solide comme les femmes qui souriaient en vendant des légumes alors que leurs maris travaillaient à l’autre bout du monde. Solide comme cette petite fille qui défilait entre les étals de poisson en imaginant des robes de satin à partir de sacs de jute.

Elle se leva enfin.

— Je reviendrai, dit-elle. Souvent. Et… j’aimerais vous parler d’un projet.

Julian leva un sourcil.

— Oh? Déjà?

Elle se tourna vers lui, les yeux brillants d’une détermination nouvelle.

— Oui. Je ne peux pas juste venir, pleurer un peu, prendre des photos, et repartir dans mon penthouse. Je veux faire quelque chose. Pour ici. Pour eux.

Elle désigna la ruelle, les enfants, les toits de tôle.

— Je veux… des jardins.

Julian cligna des yeux.

— Des… gardens?

— Oui. Des jardins. Des toits verts. Des potagers. Des espaces pour jouer, pour respirer. Des endroits où les enfants de Tondo pourront courir sans risquer de se couper sur un clou rouillé. Des ateliers de couture aussi. En l’honneur de ma mère. Des écoles, des bourses. Je veux… transformer ces bidonvilles en jardins d’espoir.

Elle avait prononcé ces mots sans réfléchir, comme s’ils avaient attendu depuis toujours derrière ses lèvres.

Julian la regarda longuement, puis sourit.

— “Gardens of Hope.” I can already see the Vogue cover.

— Julian!

— Quoi? On va pas se priver de bonne presse, non? Si on peut utiliser ta tête sur papier glacé pour ramener de l’argent ici, on le fait.

Elle éclata de rire.

— Tu n’as vraiment aucune pudeur.

— Je suis photographe de mode, darling. La pudeur, je l’ai vendue à ma première campagne pour des jeans.

Rolly, qui les attendait à l’entrée de la ruelle, les observa revenir. Il remarqua les pieds nus d’Angela, ses yeux rougis, mais aussi le petit sourire en coin qu’il connaissait bien.

— Ma’am, ready na po kayo? (Vous êtes prête ?)

Elle hocha la tête.

— Oui. Mais je ne suis plus la même qu’en descendant de l’avion.

Sur le chemin du retour vers l’hôtel, la voiture se trouva coincée dans un embouteillage d’anthologie. Jeepneys, bus, motos, piétons, un vendeur de balut qui se faufilait entre les voitures avec son panier, un chien qui traversait en diagonale, l’air absolument certain que tout le monde allait s’arrêter pour lui.

Julian soupira.

— I forgot how… intense traffic is here.

Rolly haussa les épaules.

— Normal lang po yan. (C’est normal.) Three hours traffic? Light lang. (C’est léger.)

Angela fixa le vendeur de balut. Il criait : « Baluuuut! Balut! » avec la passion d’un ténor d’opéra.

— Stop the car, dit-elle soudain.

— Here? — s’étrangla Julian. — We’re in the middle of a car cemetery.

— Stop, Rolly, please.

Le chauffeur s’exécuta en grommelant une excuse aux voitures derrière eux qui klaxonnèrent avec créativité.

Angela baissa la vitre.

— Kuya! — appela-t-elle le vendeur. — Balut!

L’homme se retourna, surpris, puis s’approcha en reconnaissant immédiatement l’accent familier.

— Ma’am, you want balut? How many? Ten? Twenty? You look like can eat twenty. (Vous avez l’air de pouvoir en manger vingt.)

Julian étouffa un rire.

— She can. But her stylist will faint.

Angela prit un œuf chaud entre ses doigts, sentit la chaleur traverser sa peau.

— Juste un.

Elle le décala, aspira le bouillon, sentit la saveur intense envahir sa bouche. Le mélange de sel, de fer, de vie.

C’était le goût de ses soirées d’enfance, quand sa mère rentrait tard et partageait un balut avec elle comme si c’était un festin royal.

Une larme roula sur sa joue, se mélangea à la sueur.

— Ma’am, ok lang kayo? (Ça va ?) — demanda le vendeur, soudain inquiet. — Maanghang ba? (C’est trop épicé ?)

Angela éclata de rire, renifla.

— Non. Juste… masarap. Masarap na masakit. (Bon… bon au point de faire mal.)

Le vendeur la regarda de plus près, cligna des yeux.

— Wait… ikaw yung… model sa TV? The one from… Tondo?

Elle hocha la tête.

— Oui.

Il la fixa, bouche bée, puis éclata d’un grand rire incrédule.

— Ay, grabe! (Incroyable !) Si Miss Angela kumakain pa rin ng balut! (Mademoiselle Angela mange encore du balut !) I will tell my wife. She always say, “If we get rich, we will stop eating balut, we will eat steak.” I will tell her, “No! Rich people eat balut also!”

Angela rit de bon cœur.

— Tell her, if one day she gets rich, she can eat both. Balut and steak. On the same plate.

Julian fit une grimace horrifiée.

— That is a crime against both cultures.

— C’est mon menu, je fais ce que je veux, répondit Angela en lui tirant la langue comme une ado.

Elle paya le vendeur, ajouta un billet de plus.

— For your kids, dit-elle. For their dreams.

Il voulut refuser, par fierté.

— Ma’am, I don’t—

— Shh, dit-elle doucement. One day, maybe, your kid will be on a billboard too. Tondo to the world.

Il s’interrompit, les yeux brillants.

— Amen po, ma’am. Amen.

Quand la voiture redémarra enfin, Angela se laissa retomber contre le siège. La ville lui tournait autour comme un carrousel détraqué.

— You know, dit Julian, voice suddenly serious, seeing you eat balut in a traffic jam… I think I finally understand you.

— Ah oui? Et qu’est-ce que tu comprends?

— You are luxury and street food. Satin and plastic chair. Diamonds and Tondo mud. That’s your magic.

Elle le fixa un instant, touchée.

— Et toi, tu es quoi?

Il réfléchit.

— I am… expensive camera and cheap coffee. Genius and drama queen. Mostly drama queen.

Elle éclata de rire, le cœur un peu plus léger.

L’hôtel où ils logeaient était un temple de marbre et de climatisation. Dès qu’elle franchit la porte tournante, Angela sentit la séparation brutale entre deux mondes.

Dehors, une femme lavait son linge dans une bassine en plastique.

Dedans, une fontaine intérieure coulait sur des pierres polies, parfumant l’air de vanille artificielle.

Elle se sentit soudain… coupable. Coupable de pouvoir passer cette porte alors que tant d’autres ne le pouvaient pas.

Julian remarqua son hésitation.

— Don’t punish yourself for surviving, Angela.

— Je ne me punis pas. J’essaie de… comprendre où je me tiens.

Elle regarda ses pieds nus, puis ses chaussures à la main. Elle avait oublié de les remettre dans la voiture, inconsciente.

— You stand in both worlds, dit Julian doucement. That’s uncomfortable. But it’s powerful.

Elle hocha la tête, silencieuse.

Dans sa chambre, face à la baie vitrée qui donnait sur la mer scintillante et, plus loin, sur les quartiers qu’elle venait de traverser, Angela resta debout longtemps, une main sur le verre.

Les lumières de la ville clignotaient comme des lucioles épuisées.

Elle pensa à Elena, courbée sur sa machine à coudre, transformant des sacs de jute en robes de princesse.

À José, chantant pour faire danser les vagues.

À la petite Angela, défilant entre les stands de barbecue, un bâton de poulet dans une main, un rêve démesuré dans l’autre.

— I’m back, murmura-t-elle en anglais, en tagalog, en français, en toutes les langues qu’elle avait apprises pour survivre.

Je suis revenue.

Mais je ne repartirai plus les mains vides.

Son téléphone vibra. Un message de son banquier à New York, détaillant des chiffres, des intérêts, des placements.

Elle le regarda, puis le posa sur la table.

— Tomorrow, dit-elle à voix haute, comme pour se faire une promesse. Tomorrow, we start.

Le lendemain matin, elle emmena Julian dans un café modeste, pas très loin de Tondo, où la climatisation faisait un bruit de vieux ventilateur asthmatique et où le café avait le goût de brûlé… mais aussi celui de la maison.

— Pourquoi on n’est pas au café de l’hôtel? — grogna Julian, regardant avec suspicion la tasse devant lui.

— Parce qu’ici, le café vient avec des potins gratuits. (Des ragots gratuits.) — répondit Angela avec un clin d’œil. — Et j’ai besoin d’informations. Je veux savoir ce qui se passe vraiment dans les quartiers. Les besoins, les problèmes, les rêves.

Effectivement, autour d’eux, les conversations allaient bon train.

— Anak ni Marites, nasa hospital na naman, dengue daw… (Le fils de Marites est encore à l’hôpital, il paraît que c’est la dengue…)

— Yung kapitbahay namin, nawalan ng trabaho sa factory… (Notre voisin a perdu son travail à l’usine…)

— Si Aling Rosa, nagbukas ng maliit na garden sa rooftop nila, may kangkong, kamatis… (Aling Rosa a ouvert un petit jardin sur son toit, il y a des épinards d’eau, des tomates…)

Angela se redressa.

— A garden? On a rooftop?

Julian sourit.

— Garden of Hope, chapter one.

Elle sentit une chaleur différente de celle de l’air monter en elle.

De l’excitation.

De l’espoir.

Elle ne savait pas encore comment, ni avec qui, ni dans quel ordre. Mais elle savait une chose : elle ne laisserait plus jamais son succès être seulement une histoire de satin et de flashs.

Il serait aussi une histoire de riz, de terre, de graines plantées dans des bidonvilles qui n’avaient jamais eu le droit de rêver de jardins.

En sortant du café, un petit garçon l’arrêta en tirant sur son chemisier.

— Ate, ikaw ba si Angela? (Grande sœur, tu es Angela ?)

Elle se pencha à sa hauteur.

— Oo. (Oui.)

— Yung model? From Tondo? (Le mannequin ? De Tondo ?)

— Oui. From Tondo.

Il la regarda avec une gravité d’adulte.

— Paglaki ko, I want to be…

Il hésita.

— Not model. Architect. I will build houses na hindi tumutulo pag-ulan. (Je veux construire des maisons qui ne fuient pas quand il pleut.)

Angela sentit sa gorge se nouer.

— You will, dit-elle. And when you build them, I will come back and we will dance in the rain without getting wet.

Il éclata de rire.

— Promise yan, ate, ha? (Tu promets ?)

Elle leva la main.

— Promise.

En s’éloignant, Julian la taquina.

— You are collecting promises now?

— Oui. Des promesses, des rêves, des projets. Je vais tous les mettre dans une grande valise.

— Bigger than your shoe suitcase?

Elle hésita.

— Bon… ok, deuxième plus grande valise.

Ils rirent tous les deux, leurs voix se mêlant au tumulte de Manille.

La pauvreté était toujours là, tenace, obstinée, presque insolente.

Mais cette fois, Angela n’était plus la petite fille qui la subissait.

Elle était la femme qui revenait, les poches pleines d’histoires, de dollars, de courage et de folie douce, prête à coudre, avec le dé à coudre de sa mère, un nouvel avenir pour Tondo.

Un avenir où les bidonvilles fleuriraient en jardins d’espoir.

Un avenir où, même en talons de douze centimètres, on pourrait marcher sans avoir peur de tomber.

Et si l’on tombait quand même?

Eh bien, comme toujours, comme à Milan, comme à Tondo, comme dans la vie…

On se relèverait.

Matibay.

Solide.

Avec un rire, une larme, et un balut dans la main.

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