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Angela de Manille à New York, chapitre 7

Olivier Muhleisen

La première fois qu’Angela se voit sur l’un des écrans géants de Times Square, elle pense sincèrement qu’elle est en train de faire une insolation.

— Ate Mary, murmurait-elle intérieurement, si tu peux me voir du ciel, c’est le moment de m’envoyer un ventilateur géant, ah.

Il est 5 h 43 du matin. New York bâille encore, les taxis sont moins agressifs que d’habitude (ce qui veut dire qu’ils ne klaxonnent qu’une fois toutes les deux minutes), et un petit vent froid s’infiltre sous le long manteau de laine qu’Angela a enfilé à la va-vite. Sous le manteau, elle porte encore son pyjama : un pantalon à imprimé poulets rôtis et un T-shirt « I ♥ Adobo ». Une vraie star internationale.

— Angela, concentre-toi, lui dit Julian, les yeux rivés sur l’écran géant. Regarde.

Le panneau s’illumine. On dirait que le soleil s’est trompé de direction et qu’il a décidé de se lever ici, sur Broadway et la 46e. D’abord, un noir profond. Puis un battement de cœur en son surround.

BOUM. BOUM. BOUM.

Une voix off suave : « Elle vient d’un monde où les rêves ne sont que des murmures… »

Angela se crispe. Elle sait quel spot va se lancer. Elle l’a tourné il y a trois mois, entre un shooting à Paris et un défilé à Milan, dans un studio glacial où on lui avait demandé de « penser à ses racines », alors qu’elle portait une robe transparente à dix mille dollars.

L’écran montre une ruelle de Tondo reconstituée : linge qui pend, enfants qui courent, pluie tropicale. Puis une silhouette avance, pieds nus, un sac de riz sur l’épaule. La caméra remonte lentement : c’est Angela, version cinéma, avec des cheveux légèrement mouillés, des yeux brillants, un sourire qu’on dirait peint à la main.

La voix off : « … pour devenir le cri le plus éclatant de la beauté. »

Musique dramatique. Angela marche vers la caméra, le sac de riz se transforme en traîne de robe de satin, les bidonvilles disparaissent derrière elle, remplacés par des gratte-ciel lumineux. Elle tourne la tête vers le spectateur, lance ce regard mi-espiègle, mi-défiant que Julian a inventé avec elle.

— Et maintenant… murmure Julian, comme un prêtre au moment de la consécration. Regarde.

Sur l’écran, Angela – l’Angela en haute définition, peau parfaite, yeux charbonneux – s’arrête au centre de l’image. Puis, en lettres dorées :

ANGELA CRUZ FOR LUMIÈRE HAUTE COUTURE.

En dessous, une phrase :

FROM TONDO TO THE TOP.

Angela sent une boule dans sa gorge. C’est bizarre, cette boule. On pourrait croire que c’est de la fierté, de la joie, de l’incrédulité. Mais non. C’est… autre chose. Un mélange étrange de vertige et de nausée.

Elle est partout. Sur cet écran, et sur celui d’en face, où une autre campagne la montre allongée sur un lit de pétales de roses, vêtue de bijoux si lourds qu’elle avait cru qu’ils allaient lui déboîter les clavicules. Sur un troisième panneau, elle rit en courant sur une plage artificielle, les cheveux au vent, un sac de luxe à la main, comme si elle courait parce qu’elle était heureuse, et pas parce qu’on lui avait crié : « Plus vite, Angela, on perd la lumière ! »

Julian la regarde. Il ne dit rien. Il sait. Il sait que c’est LE moment. Le sommet. L’instant où la petite fille de Tondo, qui vendait des brochettes de poulet en marchant comme sur un podium entre les tricycles, est devenue… une icône globale, comme ils disent dans les magazines.

— Alors ? demande-t-il enfin, la voix plus douce que d’habitude. Comment tu te sens, kiddo ?

Angela ouvre la bouche, puis la referme. Elle hésite entre plusieurs réponses possibles :

1. « Je veux vomir. »

2. « Je veux pleurer. »

3. « Je veux du balut. »

Elle opte pour la quatrième, un classique : la blague.

— On dirait que je suis plus grande que le building, dit-elle en montrant l’écran. Tu crois qu’ils vont réclamer un loyer pour ma tête ?

Julian sourit, soulagé. L’humour, c’est bon signe. Quand Angela rit, c’est qu’elle n’est pas en train de s’effondrer. Enfin, pas complètement.

— Si quelqu’un doit te payer un loyer, c’est New York, répond-il. Ta tête ramène plus de touristes que la Statue de la Liberté, maintenant.

Angela rigole, mais un rire un peu trop aigu, un peu trop rapide.

— N’exagère pas, ha. Peut-être un tout petit quartier. Une demi-portion de touriste.

Autour d’eux, Times Square s’éveille. Un joggeur passe, casque sur les oreilles, complètement indifférent au visage géant d’Angela au-dessus de lui. Un camion livre des boissons, un balayeur siffle. Et là, au milieu de cette routine, il y a cette image : Angela, partout. Multipliée. Magnifiée. Vendue.

Elle serre le dé à coudre de sa mère autour de son cou. Petit, froid, familier. Elle ferme les yeux.

« From Tondo to the Top. »

Le sommet.

Oui. Mais le sommet de quoi, au juste ?

À 10 h, Angela est déjà passée par deux interviews radio, un rendez-vous avec un avocat pour une nouvelle ligne de cosmétiques à son nom, et un fitting pour une robe qui, selon la styliste, « va changer l’histoire des tapis rouges ».

— Elle va surtout changer l’histoire de mes côtes flottantes, marmonne Angela, les bras en l’air pendant qu’on épingle le satin autour de sa taille.

La styliste, une Française au chignon aussi serré que son planning, ne relève pas. Julian, lui, sourit dans un coin, les mains dans les poches, l’air d’un magicien qui regarde son tour préféré.

— Angela, chérie, l’ourlet, dit la styliste, penchée sur ses talons. Tu dois rester immobile, sinon tu vas finir avec une jambe plus courte que l’autre.

— Ça ira, répond Angela. J’ai survécu aux escaliers de la station de métro 42nd Street en talons de 12 cm. Je peux survivre à une jambe plus courte, je pense.

Rires dans la salle. Toujours. Partout. Angela a pris l’habitude d’être drôle. C’est devenu une armure. Quand on rit, on ne pose pas trop de questions. Quand on rit, on ne demande pas pourquoi, certains soirs, elle dort avec son vieux T-shirt bleu délavé « Barangay Tondo Fiesta 2002 », au lieu de la lingerie en soie que lui envoie gracieusement une marque italienne.

Elle est riche. Elle le sait. Les chiffres sur ses contrats donnent le tournis. Parfois, elle s’amuse à convertir mentalement les montants en plateaux de balut et en sacs de riz :

« Ce défilé : 50 000 dollars.

50 000 dollars = environ 2 500 000 pesos.

2 500 000 pesos = 250 000 plateaux de balut.

Je peux nourrir tout Tondo et encore avoir assez pour acheter un petit volcan privé. »

— Angela, tu es avec nous ? demande Julian.

Elle sursaute. Tout le monde la regarde. Elle a dû décrocher pendant une seconde… ou trente.

— Oui, oui, sorry. Je pensais juste à… euh… combien de temps je dois garder cette robe sans respirer ?

— Jusqu’à la fin de la soirée, répond la styliste, implacable.

— Parfait. Je n’avais pas prévu de vivre plus longtemps de toute façon.

Rires. Encore. Angela sourit, mais ses yeux se posent sur la fenêtre. Dehors, les immeubles s’alignent, hauts, froids, parfaits. Le ciel est gris, uniforme, sans caprice. Une ville qui maîtrise même la météo, se dit-elle. Rien à voir avec Manille, où le soleil et la pluie jouent à « surprise » chaque jour.

Elle se surprend à penser à l’odeur. Là-bas, ça sentait toujours quelque chose. Le poisson, l’essence, la sueur, le jasmin, le charbon, le poulet grillé, le plastique chaud. Ici, ça sent… le café filtre, le métal froid, la climatisation, et parfois, vaguement, la pizza.

— Angela, tu dois signer ça, dit son agent, une femme en tailleur beige, tablette à la main. Contrat pour la campagne d’hiver. On va tourner à Reykjavik. C’est très « raw beauty ». On veut te voir vulnérable dans la neige.

Angela lève un sourcil.

— Vulnerable ? Dans la neige ? Ma sœur, je suis philippine. Je suis déjà vulnérable dès que la température descend sous les 20 degrés. Tu veux ma mort, en fait.

L’agent rit, croyant à une blague. Ce n’en est qu’à moitié une.

— On te mettra des sous-vêtements thermiques, promet-elle. On double le cachet si tu acceptes de faire une scène pieds nus.

Julian intervient :

— Elle ne marchera pas pieds nus dans la neige, dit-il fermement. On peut simuler, faire ça en studio.

— Mais Julian… commence l’agent.

Il la coupe d’un regard. Le fameux regard « volcanique » de Julian Vance, celui qui a fait trembler des directeurs artistiques plus puissants que des ministres.

— On en reparlera, conclut-il.

Angela souffle. Il est là. Son dragon à elle. Celui qui crache du feu quand quelqu’un essaie de lui faire faire une cascade dangereuse pour la beauté d’un plan. Mais même avec Julian, même avec cette armée de gens qui prononcent son prénom avec des accents différents – « Ahn-djé-la », « Aingela », « An-jé-laaah » – il y a un endroit où personne ne la suit.

Le soir. Quand elle enlève les talons, les bijoux, les faux cils, qu’elle dégrafe la robe qui vaut le prix de trois maisons et qu’elle se retrouve seule dans son immense appartement de Manhattan.

Cet appartement, c’est Julian qui l’a trouvé. Vue sur la ville, lumière parfaite, cuisine digne d’un chef. Elle a même un frigo qui fabrique des glaçons en forme de diamants. Le genre de détail qui fait rire les journalistes lifestyle.

— Tu as réussi, lui disent-ils. Tu es au sommet.

Et elle sourit, répond qu’elle se sent « bénie », qu’elle « n’oublie jamais d’où elle vient », qu’elle « veut inspirer les petites filles du monde entier ». Tout cela est vrai. Mais c’est aussi incomplet. Parce que parfois, au milieu de la nuit, allongée dans son lit king size, elle se surprend à murmurer dans l’obscurité :

— Ma… Pa… vous êtes là ? Vous voyez tout ça ?

Et la seule réponse, c’est le ronronnement discret du lave-vaisselle dernier cri.

Ce soir-là, c’est la fête. La marque Lumière organise un gala pour célébrer la campagne « From Tondo to the Top ». Angela est l’invitée d’honneur, la star de la soirée, la muse, l’icône, le visage, le corps, le rêve. On l’a répété vingt fois dans le courriel d’invitation.

La salle est un ancien théâtre transformé en temple du luxe. Lustres en cristal, murs recouverts de velours, champagne qui coule comme de l’eau. Sur un mur immense, une projection en boucle de la campagne avec Angela. Elle se voit marcher, tourner, sourire, pleurer sur un fond musical dramatique. À force, elle se donne le mal de mer de sa propre personne.

Julian, élégant dans un smoking légèrement trop brillant (parce que « le satin, c’est pour toujours »), se fraie un chemin jusqu’à elle.

— Tu tiens le coup ? demande-t-il, un verre d’eau gazeuse à la main.

— On dirait ma fête de barrio, répond Angela, sauf qu’au lieu du karaoké, c’est ma tête qui hurle partout.

— Ta tête hurle très bien, commente Julian. Ils sont tous fous de toi. Tu sais que le PDG veut te présenter à sa mère ? Elle t’adore. Elle a mis ta photo sur son frigo.

— Sur son frigo ? répète Angela. Wow. J’ai vraiment atteint un niveau supérieur de célébrité. Times Square, c’est bien, mais le frigo d’une mama italienne… respect.

Ils rient. Pourtant, quand le PDG arrive, entouré de cadres, d’attachés de presse et d’une aura de parfum hors de prix, Angela sent son estomac se nouer. On la présente comme si elle était une nouvelle espèce rare.

— Angela, our star! s’exclame le PDG en l’embrassant sur les joues. You are the face of the new world. From the slums to the sky!

Il est sincèrement enthousiaste. Il ne se rend pas compte que le mot « slums » lui griffe le cœur comme un ongle sale.

— Thank you, sir, répond-elle avec son plus beau sourire. I’m honored.

— Your story is so inspiring, continue-t-il. So cinematic! So… exotic!

Exotic. Le mot flotte un instant dans l’air. Julian le saisit au vol, le regarde avec dégoût, puis le laisse retomber comme un chewing-gum usé.

— Angela is not exotic, rectifie-t-il calmement. She’s iconic.

Le PDG rit.

— Of course, of course! Iconic and exotic. Best combination.

Angela sent une vague de chaleur monter en elle. Elle ne sait pas si c’est la honte, la colère, l’épuisement… ou juste le champagne à jeun.

— You know, poursuit le PDG, we are thinking of opening a campaign in… How do you say… les bidonvilles ? We want to show that even there, beauty can rise. It will be very emotional. Very… touching.

Les bidonvilles. Elle entend le mot français, plus doux que « slums », mais tout aussi tranchant.

— Tondo, corrige-t-elle doucement. My neighborhood is called Tondo.

— Yes, yes, Tondo! répète-t-il, ravi d’avoir un terme plus précis pour son storytelling. From Tondo to Times Square. C’est magnifique, non ?

Angela sourit. Parce qu’elle ne sait pas quoi faire d’autre. Parce qu’on l’a dressée à ça, aussi : sourire quand les gens se servent de sa vie comme d’un décor.

— Excuse us, dit Julian soudain, en posant une main sur le bras d’Angela. We need her for a quick… thing. Very urgent.

Sans attendre de réponse, il l’entraîne vers la sortie. Ils traversent la salle, esquivent les plateaux de petits fours, esquivent les regards, esquivent les flashs. Dehors, l’air nocturne les accueille comme une gifle.

Angela expire, longtemps.

— Tu vas bien ? demande Julian, encore.

Elle hésite. Ce serait tellement plus simple de dire oui. Oui, je vais bien. Oui, je suis au sommet. Oui, je suis heureuse. Merci, au revoir.

Mais il y a ce poids dans sa poitrine. Une valise qu’elle traîne depuis des mois, remplie de choses qu’elle n’a pas le temps de déballer : la voix de sa mère, le rire de son père, le bruit de la machine à coudre, l’odeur du jasmin dans la nuit humide, les cris des vendeurs de rue, le clapotis de l’eau sale contre les pilotis, les chansons de karaoké qui hurlent faux à trois heures du matin.

— Julian… commence-t-elle. Est-ce que je peux te poser une question ?

— Toujours.

— C’est quoi… être arrivé ? Pour toi.

Julian reste silencieux un moment. Il allume une cigarette, puis se ravise en voyant le regard d’Angela.

— Quoi ? je ne peux même plus fumer en paix près d’une icône ? grogne-t-il, faussement contrarié, en rangeant le paquet.

— Réponds, insiste-t-elle.

Il regarde la rue. Les taxis jaunes, les passants pressés, les néons.

— Pour moi, dit-il finalement, « être arrivé », c’était quand j’ai pu dire « non » à un job sans avoir peur de ne pas payer mon loyer le mois suivant. C’était quand je n’ai plus accepté de photographier des campagnes qui me dégoûtaient. Quand j’ai pu choisir. C’est ça, pour moi. Le choix.

Angela mâchonne l’intérieur de sa joue.

— Et pour moi, tu penses que… j’y suis ?

— Financièrement ? Professionnellement ? Médiatiquement ? Oui. Tu es au sommet, kiddo. Tu peux faire ce que tu veux.

— Vraiment ? demande-t-elle. Je peux faire ce que je veux ?

— Oui.

Silence. Puis elle lâche, d’une traite :

— Alors je veux rentrer à la maison.

Les mots tombent entre eux comme un sac de riz trop lourd. Julian la regarde, surpris. Il ne s’attendait pas à ce que le mal de pays débarque aussi frontalement, sans prévenir, sans maquillage.

— À la maison ? répète-t-il. À… Tondo ?

— Oui. À Manille. À Tondo. À la maison. Tu sais, ce petit endroit où les gens pensent que Times Square, c’est juste un magasin de montres.

Elle rit, mais ses yeux brillent.

— Angela, tu as un shooting à Londres la semaine prochaine. Paris le mois prochain. Ta campagne vient juste de sortir. Tout le monde te veut.

— Oui, tout le monde me veut, répète-t-elle. Mais moi, je veux qui, Julian ?

Il n’a pas de réponse. Et ça, c’est rare. Julian Vance a toujours une réponse. Une blague, un sarcasme, une tirade dramatique. Là, rien.

— Tu te souviens, continue Angela, quand tu m’as appris à marcher avec des talons de 12 ? Tu m’as dit : « Tu dois faire comme si tu volais. Tu ne touches le sol que pour te rappeler que tu es humaine. »

— Je suis très poétique, dit Julian, pour gagner du temps.

— Oui. Mais là, Julian… je ne sais plus où est le sol. Je vole partout, tout le temps. Je suis sur tous les panneaux, dans tous les magazines, dans tous les défilés. Mais quand je ferme les yeux… je ne vois pas Times Square. Je vois la barque de papa. Je vois maman qui coud à la lumière d’une ampoule qui clignote. Je vois les enfants qui courent pieds nus. Je vois… chez moi.

Elle se tait, la gorge serrée. Elle n’a pas pleuré depuis longtemps. Les larmes, c’est mauvais pour le maquillage.

— Tu crois que je suis ingrate ? demande-t-elle. J’ai tout ce que je voulais. Tout ce que je n’aurais jamais osé demander. Et je… j’ai le mal du pays comme une OFW qui n’a pas vu ses enfants depuis dix ans.

Julian fronce les sourcils.

— Ing-rate ? répète-t-il lentement, comme si le mot était en langue étrangère. Tu sais ce que tu es, Angela ?

— Quoi ?

— Humaine. C’est tout. Tu es humaine. Tu peux être sur tous les écrans du monde et quand même vouloir rentrer là où on sait prononcer ton nom correctement.

Il sourit.

— Tu veux rentrer combien de temps ?

— Je ne sais pas, répond-elle. Une semaine. Un mois. Un jour. Juste… je veux sentir l’air. Je veux entendre le bruit. Je veux… que mon cœur arrête de me crier « uwi na » chaque nuit.

( « Rentre à la maison », en tagalog.)

Julian soupire. Il sait qu’il va devoir affronter l’agent, la marque, le PDG, toute l’industrie. Il sait qu’on va lui dire qu’Angela doit « capitaliser sur le momentum », qu’on ne peut pas « perdre l’attention du public », qu’il faut « maintenir la hype ». Ils vont parler d’elle comme d’un produit fragile qu’il faut lancer vite avant la date de péremption.

Il s’en fiche.

— Ok, dit-il enfin. On rentre.

Angela le regarde, incrédule.

— Quoi ? Juste… comme ça ?

— Tu viens de le dire toi-même, non ? Tu peux faire ce que tu veux. Eh bien, tu veux rentrer. On va gérer. On a déjà fait pire. Tu te rappelles quand on a dû cacher ton tatouage de petit poisson pour la campagne « pureté virginale » de l’année dernière ? Ça, c’était compliqué. Prendre un avion pour Manille, c’est facile.

Elle rit, malgré les larmes qui menacent.

— Julian… tu es sûr ?

— Non. Mais depuis quand on attend d’être sûrs pour faire des bêtises ? Tu m’as suivi à New York sans parler un mot d’anglais. Tu as défilé en talons plus hauts que ta dignité. Tu as mangé des escargots en direct à la télé française. Et tu veux me dire que rentrer à la maison, c’est ça qui te fait peur ?

Elle renifle.

— Les escargots, c’était vraiment traumatisant, ha.

— Je sais. Je t’aime, kiddo, mais ton visage quand tu as croqué dedans… on aurait dit que tu avais mordu dans une chaussette humide.

Elle éclate de rire, enfin. Un vrai rire, qui fait mal au ventre et du bien à l’âme.

— Merci, Julian, murmure-t-elle.

— De rien. Et puis, ajoute-t-il, tu as une mission importante là-bas.

— Ah bon ?

— Oui. Tu dois aller vérifier si les brochettes de poulet sont toujours meilleures que les sushis à 500 dollars de Nobu. On ne peut pas laisser ce mystère planer.

Les jours suivants sont un chaos organisé. Son agent hurle (en langage très poli, mais c’est quand même du hurlement), les marques paniquent, les magazines supplient pour une couverture « avant ton départ », les réseaux sociaux s’enflamment dès qu’une rumeur de « break » apparaît.

— Tu ne peux pas disparaître comme ça, lui dit son agent au téléphone. Les gens ont besoin de toi, Angela. Tu es un symbole.

— Les gens ont survécu sans moi pendant des milliers d’années, répond-elle calmement. Ils vont tenir deux semaines de plus.

— Deux semaines ? s’étrangle l’agent. Deux semaines sans apparition publique, sans story, sans shooting ? Tu veux que l’algorithme t’oublie ?

Angela regarde son reflet dans la vitre. L’algorithme. Une nouvelle divinité moderne, plus exigeante que tous les saints de toutes les églises réunies.

— L’algorithme, il a intérêt à apprendre la patience, dit-elle. Je reviens. Je ne pars pas sur la Lune.

— Mais pourquoi, Angela ? insiste l’agent, désespérée. Pourquoi maintenant, alors que tu es partout ?

Elle hésite, puis répond :

— Justement. Je suis partout. Sauf là où j’ai commencé.

Silence au bout du fil. L’argument est difficile à contrer. On ne se bat pas contre une orpheline qui veut revoir le quartier où ses parents ont vécu et sont morts. Même les marques ont une limite à leur cynisme. Enfin… certaines.

— Très bien, finit par dire l’agent, résignée. Deux semaines. Pas un jour de plus. On va dire que tu pars pour un « projet humanitaire ». Ça passe bien. Tu feras quelques photos avec des enfants, des écoles, quelque chose de mignon mais pas trop misérabiliste, ok ?

Angela ferme les yeux.

— Non, dit-elle. Pas de caméras.

— Comment ça, pas de caméras ? s’affole l’agent.

— Je ne retourne pas à Tondo pour faire un shooting, répond-elle. Je retourne… à la maison. Pas de caméras. Pas de presse. Rien. C’est… pour moi.

On dirait presque qu’elle a juré. Le silence qui suit est celui d’un système qui grince.

— Une seule interview ? propose l’agent, comme si elle négociait la garde d’un enfant.

— Rien.

— Une seule photo ?

— Rien.

— Un selfie ?

— Avec ma grand-mère, peut-être. Mais ce sera flou.

Elle raccroche. Elle sait qu’elle a peut-être commis un crime contre l’économie mondiale des likes. Tant pis.

Julian, lui, s’occupe de la logistique. Billets d’avion, réservations, contacts sur place. Il a gardé son vieux carnet de numéros philippins, gribouillé, taché, où les « Tita » et « Tito » se mélangent aux noms de directeurs de casting.

— Tu veux une escorte de sécurité ? demande-t-il.

— Une escorte ? répète Angela, outrée. Julian, je viens de Tondo, pas d’une nursery. Si je peux survivre à New York, je peux survivre à chez moi.

— Oui, mais maintenant, tu vaux plusieurs millions de dollars, objecte-t-il. Tu es comme… un sac de diamants avec des jambes.

— Les jambes, elles savent courir, répond-elle. Et frapper, si besoin.

Il sourit. Il sait bien qu’on ne protège pas Angela Cruz comme une princesse en porcelaine. Elle est en acier trempé, la petite. Mais il ne peut pas s’empêcher de s’inquiéter. C’est son rôle, après tout : photographe, mentor, père de substitution, garde du corps émotionnel.

La veille du départ, ils se retrouvent dans l’appartement d’Angela entourés de valises ouvertes. Elle tient entre ses mains une robe de créateur, toute en organza, à volants, si fragile qu’un moustique pourrait la déchirer.

— Tu crois que ça va choquer si j’arrive à Tondo avec ça ? demande-t-elle.

— Oui, répond Julian. Les moustiques vont se sentir offensés.

Elle éclate de rire, jette la robe sur le lit.

— Je prends quoi, alors ?

— Prends ce que tu mettais avant, dit-il. T-shirts, shorts, sandales. Et tes talons de 12, juste au cas où tu voudrais défiler sur les toits en t’ennuyant.

Elle ouvre un tiroir et sort son vieux T-shirt « Barangay Tondo Fiesta 2002 », celui avec une petite tache de sauce soja près du col.

— Tu crois que je rentre dedans ? demande-t-elle, inquiète.

— Si tu ne rentres pas dedans, on le recoudra, répond Julian. Tu portes le dé de ta mère, non ?

Elle sourit, touchant le petit objet contre sa poitrine.

— Toujours.

Elle fourre le T-shirt dans la valise, avec un jean usé, des sandales, une robe simple achetée au marché de Divisoria lors de son dernier voyage. Très peu d’objets. Elle sait que, là-bas, la vie se débrouille avec peu.

— Tu viens avec moi, hein ? demande-t-elle à Julian.

— Bien sûr. Tu crois que je vais te laisser manger du balut sans supervision artistique ? Je dois immortaliser ton visage quand tu croques.

— Pas de photos, rappelle-t-elle. C’est la règle.

— D’accord. Juste pour moi, alors. Dans ma tête.

Il la regarde fermer la valise. Un geste simple, mais qui symbolise tellement. Ce n’est pas une fuite. Ce n’est pas un adieu. C’est… un retour en arrière pour mieux avancer. Comme reculer pour mieux prendre son élan.

Dans l’avion, Angela regarde New York rapetisser derrière le hublot. Les gratte-ciel deviennent des petites piques de Lego, la Statue de la Liberté disparaît dans les nuages. Elle pose la main sur la vitre froide.

— Merci, murmure-t-elle. À bientôt.

Julian, à côté d’elle, feuillette un magazine de mode.

— Tu sais, dit-il sans lever les yeux, tu n’es pas la première star à vouloir tout plaquer au sommet.

— Ah bon ? Et les autres, elles ont fait quoi ?

— La plupart sont allées acheter des chèvres dans une ferme en Toscane ou ouvrir une galerie d’art à Berlin. Toi, tu as choisi Tondo. C’est… plus original.

— Tu te moques de moi ?

— Un peu. Mais je suis fier de toi, aussi.

Elle soupire.

— Tu crois que… là-bas, ils ont vu les panneaux de Times Square ?

— Probablement en photo, sur internet. Tu es virale, tu te souviens ?

— Virale… répète-t-elle. On dirait une maladie.

— Un peu, oui. Mais une jolie maladie. Les gens sont contents de l’attraper.

Elle rit. Puis elle se tait. Le bruit régulier des moteurs remplit le silence. Elle ferme les yeux. Et pour la première fois depuis longtemps, elle s’endort profondément, sans se réveiller en sursaut à cause d’un message, d’une notification, d’un appel.

Dans son rêve, elle marche dans une rue inondée de Tondo, un sac de riz sur l’épaule. Elle entend la machine à coudre de sa mère, le chant de son père. Elle sent l’odeur du jasmin. Elle ne porte ni talons ni robe à dix mille dollars. Juste ses pieds nus, son vieux short, son T-shirt trop grand. Et pourtant, chaque pas sonne comme une ovation.

Au sommet de la gloire, elle a trouvé un autre sommet. Plus humble. Plus vrai. Celui du retour.

Et son cœur, enfin, commence à croire qu’il va rentrer à la maison.

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