Il y a environ un an, en fouillant dans les archives de la Bibliothèque royale pour mon projet sur Louis XIV, je suis tombé par hasard sur les Mémoires de M. d'Artagnan. Comme beaucoup d'écrits de cette époque, où dire la vérité pouvait vous envoyer directement à la Bastille, ces mémoires étaient imprimés à Amsterdam, chez Pierre Rouge. Le titre m'a intrigué, et avec l'accord du conservateur, je les ai emportés chez moi. Je les ai dévorés sans attendre.
Je ne vais pas vous faire un résumé de ce fascinant ouvrage. Je préfère vous inviter à le lire vous-même si vous aimez les récits d'époque. Vous y découvrirez des portraits dessinés avec brio. Même si ces esquisses sont souvent tracées sur les murs de casernes ou de tavernes, elles n'en restent pas moins fidèles aux figures de Louis XIII, d'Anne d'Autriche, de Richelieu, de Mazarin et de bien d'autres courtisans de l'époque.
Cependant, ce qui m'a vraiment captivé, c'est une chose à laquelle personne avant moi n'avait prêté attention. D'Artagnan raconte que lors de sa première visite à M. de Tréville, le capitaine des mousquetaires du roi, il a rencontré trois jeunes hommes dans l'antichambre. Ils servaient dans ce prestigieux corps qu'il espérait rejoindre, et leurs noms étaient Athos, Porthos et Aramis. Ces noms peu communs ont immédiatement éveillé ma curiosité. Je me suis dit qu'ils devaient être des pseudonymes cachant peut-être des identités célèbres, à moins que leurs porteurs ne les aient choisis eux-mêmes par caprice, par mécontentement ou par manque de fortune, en revêtant l'humble casaque de mousquetaire.
Dès lors, je n'ai eu de cesse de traquer dans les ouvrages contemporains la moindre mention de ces noms intrigants. La liste des livres que j'ai parcourus pour atteindre cet objectif remplirait un feuilleton entier, ce qui serait peut-être instructif, mais certainement pas très divertissant pour vous. Je me contenterai donc de vous dire qu'au moment où j'étais sur le point d'abandonner, découragé par tant de recherches infructueuses, mon ami érudit Paulin Paris m'a guidé vers un manuscrit in-folio, numéroté 4772 ou 4773, je ne sais plus. Son titre était : "Mémoires de M. le comte de La Fère, concernant quelques-uns des événements qui se passèrent en France vers la fin du règne de Louis XIII et le début du règne de Louis XIV."
Imaginez ma joie quand, en feuilletant ce manuscrit, mon dernier espoir, j'ai trouvé à la vingtième page le nom d'Athos, à la vingt-septième celui de Porthos, et à la trente et unième celui d'Aramis. Découvrir un manuscrit totalement inconnu à une époque où la science historique est si avancée m'a paru presque miraculeux. Je me suis donc empressé de demander la permission de le faire imprimer, espérant ainsi me présenter un jour avec ce trésor à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, ou, si je n'y parviens pas, à l'Académie française avec mes propres écrits.
On doit le reconnaître, on a obtenu cette autorisation avec une facilité déconcertante. On le note ici pour faire taire ceux qui disent que notre gouvernement n'aime pas trop les écrivains. Voilà donc la première partie de ce manuscrit précieux que nous offrons à nos lecteurs, avec son titre d'origine. On promet de publier la suite rapidement si, comme on l'espère, cette première partie rencontre le succès qu'elle mérite. D'ailleurs, comme un parrain est un peu comme un deuxième père, on invite le lecteur à se plaindre à nous, et non au comte de La Fère, pour son plaisir ou son ennui. Cela étant dit, plongeons dans notre histoire.
Les trois cadeaux de M. d'Artagnan père
Le premier lundi d'avril 1625, le bourg de Meung, connu pour être le lieu de naissance de l'auteur du Roman de la Rose, semblait être en pleine ébullition, comme si les huguenots avaient décidé de le transformer en une nouvelle Rochelle. Plusieurs habitants, voyant les femmes fuir vers la Grande-Rue et entendant les enfants crier sur le pas de la porte, se précipitèrent pour enfiler leur armure. Armés d'un mousquet ou d'une pertuisane, ils se dirigeaient vers l'auberge du Franc Meunier, où une foule de plus en plus dense et curieuse s'était rassemblée. À cette époque, les paniques étaient fréquentes, et il ne se passait guère de jours sans qu'une ville ou l'autre ne consigne un événement de ce genre dans ses archives.
Il y avait les seigneurs qui se faisaient la guerre entre eux, le roi qui se battait contre le cardinal, et l'Espagnol qui affrontait le roi. En plus de ces conflits ouverts ou cachés, il y avait aussi les voleurs, les mendiants, les huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre à tout le monde. Les bourgeois se préparaient toujours à se défendre contre les voleurs, les loups, les laquais, souvent contre les seigneurs et les huguenots, parfois contre le roi, mais jamais contre le cardinal et l'Espagnol. Ainsi, ce fameux premier lundi d'avril 1625, les bourgeois, entendant du bruit et ne voyant ni le drapeau jaune et rouge, ni les couleurs du duc de Richelieu, se ruèrent vers l'auberge du Franc Meunier.
Là-bas, chacun put découvrir la cause de cette agitation. Un jeune homme... Imaginons-le d'un seul coup de plume : visualisez Don Quichotte à dix-huit ans, débarrassé de son armure, vêtu d'un pourpoint de laine dont le bleu s'était transformé en une teinte indéfinissable de lie-de-vin et d'azur céleste. Son visage était long et brun, avec des pommettes saillantes, signe de ruse. Ses mâchoires puissantes trahissaient son origine gasconne, même sans béret, bien que notre jeune homme en portât un, orné d'une plume. Ses yeux étaient vifs et intelligents, son nez crochu mais finement dessiné. Trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme, il aurait pu passer pour le fils d'un fermier en voyage, si ce n'était pour son épée longue qui, suspendue à un baudrier de cuir, battait ses mollets à pied et la croupe de son cheval quand il était en selle.
Notre jeune homme avait une monture, et quelle monture! Elle ne passait pas inaperçue. C'était un bidet du Béarn, entre douze et quatorze ans, avec une robe jaune, une queue sans crins et des jambes marquées par les javarts. Malgré sa tête penchée si bas qu'une martingale devenait inutile, il parcourait encore ses huit lieues par jour. Mais, hélas, les qualités de ce cheval étaient bien cachées sous son apparence étrange et sa démarche maladroite. À une époque où chacun s'y connaissait en chevaux, l'arrivée de ce fameux bidet à Meung, par la porte de Beaugency, provoqua une réaction peu flatteuse qui rejaillit sur son cavalier. Cette réaction fut d'autant plus gênante pour le jeune d'Artagnan (c'était son nom, digne d'un Don Quichotte avec sa Rossinante) qu'il était conscient du ridicule de sa monture, malgré ses talents de cavalier. Il avait soupiré en acceptant ce cadeau de M. d'Artagnan père, sachant bien qu'une telle bête valait au moins vingt livres. Mais les mots qui accompagnaient ce présent étaient inestimables.
« Mon fils, » avait dit le vieux gentilhomme gascon dans le pur patois béarnais qu’Henri IV n’avait jamais réussi à perdre, « ce cheval est né dans la maison de votre père il y a treize ans et y est resté depuis. Vous devez donc l’aimer. Ne le vendez jamais. Laissez-le mourir tranquillement et honorablement de vieillesse, et si vous partez en campagne avec lui, ménagez-le comme un vieux serviteur. À la cour, si vous avez l’honneur d’y aller, honneur auquel votre vieille noblesse vous donne droit, portez dignement votre nom de gentilhomme, un nom que vos ancêtres ont porté dignement depuis plus de cinq cents ans. Pour vous et les vôtres – par les vôtres, j’entends vos parents et amis – n’acceptez rien de personne sauf du cardinal et du roi. Aujourd’hui, c’est par le courage, et uniquement par le courage, qu’un gentilhomme se fait un nom. Celui qui tremble une seconde laisse peut-être échapper l’opportunité que la fortune lui tendait à cet instant précis. Vous êtes jeune, vous devez être brave pour deux raisons : d’abord parce que vous êtes Gascon, ensuite parce que vous êtes mon fils. Ne craignez pas les occasions, cherchez les aventures. Je vous ai appris à manier l’épée; vous avez un jarret de fer, un poignet d’acier; battez-vous à tout propos, d’autant plus que les duels sont interdits, ce qui ajoute au courage nécessaire pour se battre. Je n’ai à vous offrir que quinze écus, mon cheval et les conseils que vous venez d’entendre. Votre mère y ajoutera la recette d’un baume qu’elle tient d’une bohémienne, avec une vertu miraculeuse pour guérir toute blessure qui n’atteint pas le cœur. Profitez de tout cela et vivez heureux et longtemps. »
« Je n’ai plus qu’un mot à ajouter, c’est un exemple que je vous propose, non pas le mien, car je n’ai jamais paru à la cour et n’ai fait que les guerres de religion en volontaire; je veux parler de M. de Tréville, qui était autrefois mon voisin et qui a eu l’honneur de jouer enfant avec notre roi Louis XIII, que Dieu protège! Parfois, leurs jeux se transformaient en batailles, et dans ces batailles, le roi n’était pas toujours le plus fort. Les coups qu’il reçut lui inspirèrent beaucoup d’estime et d’amitié pour M. de Tréville. »
Plus tard, M. de Tréville, lors de son premier voyage à Paris, s’est battu cinq fois, puis sept fois entre la mort du défunt roi et la majorité du jeune roi, et depuis cette majorité, il a dû se battre une centaine de fois! Malgré les édits, les ordonnances et les arrêts, il est devenu capitaine des mousquetaires, à la tête d’une troupe de véritables Césars que le roi admire profondément et que même le cardinal, pourtant peu enclin à la peur, redoute. M. de Tréville touche dix mille écus par an; c'est donc un grand seigneur. Il a commencé comme vous, alors allez le voir avec cette lettre et inspirez-vous de lui pour réussir de la même manière. » Sur ces mots, M. d’Artagnan père attacha à son fils son épée, l’embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa bénédiction.
En quittant la chambre de son père, le jeune homme trouva sa mère qui l’attendait avec la fameuse recette, un remède qui s’avérerait bien utile selon les conseils qu’il venait de recevoir. Les adieux avec sa mère furent plus longs et plus émouvants. Ce n’est pas que M. d’Artagnan n’aimât pas son fils unique, mais il était un homme et considérait que montrer ses émotions était indigne. Mme d’Artagnan, elle, était femme et mère, et pleura abondamment. M. d’Artagnan fils, malgré ses efforts pour rester stoïque comme un futur mousquetaire, ne put s’empêcher de verser quelques larmes, qu’il tenta de dissimuler.
Le même jour, le jeune homme prit la route, équipé des trois présents de son père : quinze écus, un cheval et une lettre pour M. de Tréville. Les conseils avaient été prodigués en supplément. Armé de ce vade-mecum, d’Artagnan se sentait, physiquement et moralement, le sosie du héros de Cervantes, Don Quichotte. Là où Don Quichotte voyait des géants dans les moulins et des armées dans les troupeaux, d’Artagnan voyait des insultes dans chaque sourire et des provocations dans chaque regard. Il voyagea donc de Tarbes à Meung, le poing toujours prêt à frapper et la main souvent sur le pommeau de son épée, sans jamais toutefois en venir aux mains ou dégainer son arme. Ce n’est pas que son cheval jaune ne suscitât pas de sourires moqueurs, mais l’épée impressionnante et le regard féroce de d’Artagnan dissuadaient les passants de rire franchement. Ils se contentaient de ricaner discrètement, comme des masques antiques.
D’Artagnan resta donc digne et fier jusqu’à son arrivée à Meung. Là, en descendant de son cheval devant l’auberge du Franc Meunier, il remarqua qu’aucun hôte, garçon ou palefrenier ne venait l’accueillir. Il aperçut alors, à une fenêtre du rez-de-chaussée, un gentilhomme de belle prestance, bien que l’air un peu renfrogné, conversant avec deux personnes qui semblaient l’écouter avec respect. Fidèle à ses habitudes, d’Artagnan pensa être le sujet de leur conversation et tendit l’oreille. Il ne se trompait qu’à moitié : ce n’était pas de lui qu’il s’agissait, mais de son cheval.
Le gentilhomme, comme s'il était en train de passer en revue toutes les qualités de son auditoire, déclenchait des rires à chaque phrase. D’Artagnan, déjà agacé par un simple sourire, bouillait de rage face à cette hilarité bruyante. Il décida de scruter l'homme qui osait se moquer de lui. Il vit un homme d'une quarantaine d'années, avec des yeux noirs perçants, un teint pâle, un nez marqué et une moustache noire impeccablement taillée. Son pourpoint et ses hauts-de-chausses violets, bien que neufs, semblaient avoir été compressés dans un bagage. D’Artagnan, observateur minutieux, perçut instinctivement que cet inconnu jouerait un rôle crucial dans sa vie.
Alors que d’Artagnan fixait intensément le gentilhomme, ce dernier, en pleine démonstration humoristique sur le cheval béarnais, fit sourire ses deux compagnons de rire. Même lui, contre son habitude, laissa échapper un léger sourire. Pour d’Artagnan, c'en était trop. Convaincu d'être insulté, il enfonça son béret, imitant les nobles qu’il avait observés, et s’avança, une main sur la garde de son épée, l'autre sur la hanche. Mais sa colère l'aveuglait, et au lieu de lancer un défi digne, il éructa une insulte accompagnée d’un geste furieux : « Eh ! Monsieur, vous, là, derrière le volet, de quoi riez-vous donc ? Qu’on rigole ensemble ! »
Le gentilhomme, lentement, détourna son regard du cheval pour le poser sur d’Artagnan, semblant prendre son temps pour comprendre qu’il était la cible de ces reproches. Ses sourcils se froncèrent légèrement, et avec une ironie cinglante, il répondit : « Je ne vous parle pas, monsieur. » – « Mais moi, je vous parle ! » rétorqua d’Artagnan, exaspéré par ce mélange d'arrogance et de courtoisie. L’inconnu, avec un sourire narquois, quitta la fenêtre et s'approcha tranquillement de d’Artagnan pour observer le cheval. Son calme et son air moqueur faisaient redoubler de rire ses compagnons restés à la fenêtre. Voyant cela, d’Artagnan tira son épée à moitié du fourreau. L’inconnu, ignorant la fureur de d’Artagnan, poursuivit : « Ce cheval est, ou était dans sa jeunesse, d’un jaune bouton d’or, très rare chez les chevaux. »
« On se moque du cheval, mais on n'oserait pas rire du cavalier ! » s'exclama d'Artagnan, rouge de colère.
« Je ne ris pas souvent, monsieur, répondit l'inconnu, et vous pouvez le constater à mon expression. Mais je tiens à garder le droit de rire quand ça me chante. »
« Et moi, je refuse qu'on se moque quand ça me déplaît ! » rétorqua d'Artagnan.
« Vraiment, monsieur ? » continua l'inconnu, imperturbable. « Eh bien, c'est parfaitement légitime. » Puis, il fit demi-tour pour rentrer à l'auberge, là où d'Artagnan avait remarqué un cheval prêt à partir. Mais d'Artagnan n'était pas du genre à laisser filer quelqu'un qui s'était moqué de lui. Il dégaina complètement son épée et s'élança à sa poursuite en criant : « Retournez-vous, monsieur le moqueur, que je ne vous frappe pas dans le dos. »
« Me frapper, moi ? » s'exclama l'autre, pivotant sur ses talons, regardant le jeune homme avec surprise et mépris. « Allons, mon cher, vous êtes fou ! » Puis, à mi-voix, comme s'il se parlait à lui-même : « Quel dommage, murmura-t-il, une belle prise pour Sa Majesté qui cherche des braves pour ses mousquetaires ! »
À peine avait-il fini que d'Artagnan lui porta un coup si violent que, s'il n'avait pas reculé d'un bond, il aurait peut-être plaisanté pour la dernière fois. L'inconnu comprit que la plaisanterie était finie, dégaina son épée, salua son adversaire et se mit en garde avec gravité. Mais à cet instant, ses deux compagnons, accompagnés de l'aubergiste, tombèrent sur d'Artagnan avec des bâtons, des pelles et des pincettes. Cette attaque soudaine détourna l'attention de d'Artagnan, permettant à son adversaire de rengainer son épée et de redevenir simple spectateur, observant la scène avec son impassibilité habituelle, tout en marmonnant : « Quelle peste, ces Gascons ! Remettez-le sur son cheval jaune et qu'il s'en aille ! »
« Pas avant de t'avoir tué, lâche ! » criait d'Artagnan en se défendant du mieux qu'il pouvait face à ses trois assaillants qui le frappaient de toutes parts.
« Encore une fanfaronnade gasconne, » murmura le gentilhomme. « Sur mon honneur, ces Gascons sont incorrigibles ! Continuez donc, puisqu'il insiste. Quand il sera épuisé, il en aura assez. »
Mais l'inconnu n'avait pas encore compris à quel genre d'obstiné il avait affaire. D'Artagnan n'était pas du genre à demander grâce. Le combat continua quelques instants, jusqu'à ce que d'Artagnan, épuisé, laisse tomber son épée, qui se brisa en deux sous un coup de bâton. Un autre coup lui entailla le front, le faisant presque s'effondrer, ensanglanté et à demi évanoui. C'est à ce moment que la foule accourut sur les lieux. L'aubergiste, craignant un scandale, fit transporter le blessé dans la cuisine pour qu'on lui prodigue quelques soins. Quant au gentilhomme, il était retourné à sa place à la fenêtre, regardant avec impatience la foule qui s'attardait, ce qui semblait le contrarier.
« Alors, comment va notre furieux ? » demanda-t-il en se retournant vers l'aubergiste qui venait vérifier sa santé.
« Votre Excellence est en sécurité ? » demanda l'aubergiste.
« Oui, parfaitement, mon cher aubergiste. Mais c'est moi qui vous demande des nouvelles de notre jeune homme. »
– Il va mieux, déclara l'aubergiste. Il s'est évanoui complètement.
– Vraiment ? répondit le gentilhomme.
– Mais avant de perdre connaissance, il a rassemblé toutes ses forces pour vous défier en criant votre nom.
– Ce gars-là est un vrai démon ! s'exclama l'inconnu.
– Oh non, Votre Excellence, ce n'est pas le diable, répliqua l'aubergiste avec une moue de mépris. Pendant son évanouissement, on l'a fouillé, et il n'a qu'une chemise dans son baluchon et onze écus dans sa bourse. Pourtant, en s'évanouissant, il a dit que si ça s'était passé à Paris, vous vous en seriez mordu les doigts immédiatement, alors qu'ici, ce sera plus tard.
– Alors, dit l'inconnu avec froideur, c'est peut-être un prince déguisé.
– Je vous dis ça, monsieur, pour que vous soyez sur vos gardes, reprit l'aubergiste.
– Et dans sa colère, a-t-il nommé quelqu'un ?
– Oui, il tapait sur sa poche en disant : « On verra ce que M. de Tréville pensera de cette insulte à son protégé. »
– M. de Tréville ? répéta l'inconnu, soudain attentif. Il tapait sur sa poche en mentionnant M. de Tréville ?... Dites-moi, cher aubergiste, pendant qu'il était évanoui, vous avez sûrement jeté un œil à cette poche. Qu'y avait-il ?
– Une lettre adressée à M. de Tréville, capitaine des mousquetaires.
– Vraiment ?
– C'est comme je vous le dis, Excellence.
L'aubergiste, pas très perspicace, ne remarqua pas le changement dans l'expression de l'inconnu. Celui-ci se redressa, quittant le rebord de la fenêtre où il s'appuyait, et fronça les sourcils, visiblement préoccupé.
– Diable ! murmura-t-il entre ses dents, Tréville aurait-il envoyé ce Gascon ? Il est bien jeune ! Mais un coup d'épée reste un coup d'épée, peu importe l'âge de celui qui le donne, et on se méfie moins d'un enfant que de tout autre. Parfois, un petit obstacle peut contrarier un grand projet.
L'inconnu resta pensif quelques minutes.
– Dites-moi, aubergiste, ne pourriez-vous pas me débarrasser de cet énergumène ? En conscience, je ne peux le tuer, mais, ajouta-t-il avec une menace froide, il me gêne. Où est-il ?
– Dans la chambre de ma femme, où on le soigne, au premier étage.
– Ses affaires sont avec lui ? Il n'a pas quitté son pourpoint ?
– Tout est en bas, dans la cuisine. Mais si ce jeune fou vous gêne...
– Sans aucun doute. Il cause un scandale insupportable dans votre auberge. Montez, préparez ma note et avertissez mon valet.
– Quoi ! Vous partez déjà ?
– Vous le savez bien, je vous avais dit de préparer mon cheval. On ne m'a pas obéi ?
– Si, et comme vous l'avez vu, votre cheval est prêt sous la grande porte.
– Très bien, faites ce que je vous ai dit.
« Aurait-il peur du gamin ? » se demanda l'aubergiste, mais un regard impérieux de l'inconnu le fit taire. Il salua humblement et sortit.
« Il ne faut pas que Milady croise ce garçon, pensa l'étranger. Elle ne devrait pas tarder à passer ; elle est déjà en retard. Mieux vaut que je parte à sa rencontre... Si seulement je pouvais savoir ce que contient cette lettre pour Tréville ! »
En marmonnant, l'inconnu se dirigea vers la cuisine.
Pendant ce temps, l'aubergiste, convaincu que la présence du jeune homme avait fait fuir l'inconnu de son établissement, était remonté voir sa femme. Il trouva d'Artagnan qui avait enfin retrouvé ses esprits. Tout en lui expliquant que la police pourrait bien lui causer des ennuis pour avoir provoqué un noble – car, selon l'aubergiste, l'inconnu ne pouvait être qu'un grand seigneur –, il réussit à le convaincre, malgré sa faiblesse, de se lever et de reprendre la route.
D'Artagnan, encore à moitié groggy, sans son pourpoint et la tête enveloppée de bandages, se leva donc. Poussé par l'aubergiste, il commença à descendre. Mais en arrivant à la cuisine, la première chose qu'il vit fut son provocateur, tranquillement en train de discuter au marchepied d'un lourd carrosse tiré par deux gros chevaux normands.
Son interlocutrice, dont la tête apparaissait à la portière, était une jeune femme d'environ vingt à vingt-deux ans. On connaît déjà la rapidité avec laquelle d'Artagnan pouvait analyser un visage ; il remarqua donc immédiatement que la femme était jeune et belle. Cette beauté le frappa d'autant plus qu'elle était parfaitement étrangère aux traits méridionaux auxquels il était habitué. Elle était pâle, blonde, avec de longs cheveux bouclés tombant sur ses épaules, de grands yeux bleus languissants, des lèvres rosées et des mains d'albâtre. Elle parlait avec animation à l'inconnu.
« Donc, Son Éminence me demande... », disait la dame.
« De retourner immédiatement en Angleterre et de l'informer directement si le duc quitte Londres », répondit l'inconnu.
« Et pour mes autres instructions ? » demanda la belle voyageuse.
« Elles sont dans cette boîte, que vous n'ouvrirez qu'une fois de l'autre côté de la Manche. »
« Très bien. Et vous, que faites-vous ? »
« Moi, je retourne à Paris. »
« Sans punir ce petit insolent ? » demanda la dame.
L'inconnu allait répondre, mais au moment où il ouvrait la bouche, d'Artagnan, qui avait tout entendu, bondit sur le seuil de la porte.
« C'est cet insolent qui châtie les autres ! » s'écria-t-il. « Et j'espère bien que cette fois-ci, celui qu'il doit châtier ne lui échappera pas comme la première. »
« Ne lui échappera pas ? » reprit l'inconnu en fronçant les sourcils.
« Non, devant une femme, vous n'oseriez pas fuir, je présume. »
« Songez, » s'écria Milady en voyant le gentilhomme porter la main à son épée, « songez que le moindre retard peut tout perdre. »
« Vous avez raison », s'écria le gentilhomme ; « partez donc de votre côté, moi, je pars du mien. »
Et, saluant la dame d'un signe de tête, il s'élança sur son cheval, tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureusement son attelage. Les deux interlocuteurs partirent donc au galop, s'éloignant chacun par un côté opposé de la rue.
« Eh ! votre dépense », vociféra l'aubergiste, dont l'affection pour son client se changeait en un profond dédain en voyant qu'il s'éloignait sans payer.
« Paie, maroufle », cria le voyageur toujours galopant à son laquais, qui jeta aux pieds de l'aubergiste deux ou trois pièces d'argent avant de galoper après son maître.
« Ah ! lâche, ah ! misérable, ah ! faux gentilhomme ! » cria d'Artagnan en se lançant à son tour après le laquais. Mais le blessé était encore trop faible pour supporter une telle secousse.
À peine avait-il fait dix pas que ses oreilles se mirent à bourdonner, sa vision se brouilla, un voile rouge passa devant ses yeux et il s'écroula en plein milieu de la rue, criant encore : « Lâche ! Lâche ! Lâche ! »
« Il est vraiment lâche », murmura l'aubergiste en s'approchant de d'Artagnan, espérant se racheter auprès du jeune homme, un peu comme le héron de la fable qui tente de se réconcilier avec son limaçon nocturne. « Oui, lâche, mais elle, elle est magnifique », balbutia d'Artagnan. « Qui ça, elle ? » demanda l'aubergiste. « Milady », réussit-il à articuler avant de perdre connaissance une nouvelle fois.
« Tant pis », soupira l'aubergiste, « j'en perds deux, mais celui-là, je le garde au moins quelques jours. Ça me fait toujours onze écus de gagnés. » Il faut savoir que ces onze écus étaient tout ce qui restait dans la bourse de d'Artagnan. L'aubergiste avait fait ses calculs : onze jours de maladie à un écu par jour. Mais il n'avait pas prévu l'énergie de son client.
Le lendemain, à cinq heures du matin, d'Artagnan était déjà debout. Il descendit à la cuisine et demanda, en plus de quelques ingrédients dont la liste ne nous est pas parvenue, du vin, de l'huile et du romarin. Avec la recette de sa mère en main, il se prépara un baume et en enduisit ses blessures, changeant lui-même ses bandages et refusant l'intervention de tout médecin. Grâce à ce baume de Bohême, ou peut-être à l'absence de docteur, d'Artagnan était sur pied dès le soir même et presque totalement guéri le lendemain.
Mais au moment de régler le romarin, l'huile et le vin, ses seules dépenses, étant donné qu'il n'avait rien mangé, alors que le cheval jaune, selon l'aubergiste, avait englouti trois fois plus que ce qu'on aurait pu imaginer pour sa taille, d'Artagnan ne trouva dans sa poche que sa petite bourse en velours usé contenant onze écus. Quant à la lettre destinée à M. de Tréville, elle avait disparu.
Le jeune homme commença par chercher cette lettre avec une patience exemplaire, retournant ses poches encore et encore, fouillant son sac, ouvrant et refermant sa bourse. Mais lorsqu'il fut certain que la lettre était perdue, il entra dans une rage folle, risquant de nécessiter à nouveau du vin et de l'huile aromatisés. Voyant ce jeune homme furieux prêt à tout casser si sa lettre ne réapparaissait pas, l'aubergiste s'empara d'un épieu, sa femme d'un manche à balai, et ses garçons des bâtons qui avaient servi la veille.
« Ma lettre de recommandation ! » s'écria d'Artagnan, « Ma lettre, par tous les diables ! ou je vous embroche comme des ortolans ! » Malheureusement, un détail gênait l'exécution de sa menace : son épée avait été brisée lors de sa première altercation, et il l'avait complètement oublié. Résultat, quand d'Artagnan voulut dégainer, il se retrouva avec un tronçon d'épée d'à peine vingt centimètres, que l'aubergiste avait soigneusement rangé dans le fourreau. Quant au reste de la lame, le chef l'avait discrètement détourné pour en faire une brochette.
Cette découverte n'aurait probablement pas arrêté notre jeune homme impétueux si l'aubergiste n'avait réalisé que la réclamation de son client était parfaitement légitime. « Mais, au fait », dit-il en abaissant son épieu, « où est cette lettre ? »
« Oui, où est cette lettre ? » cria d'Artagnan.
"Je vous préviens tout de suite, cette lettre est pour M. de Tréville et elle doit absolument être retrouvée. Sinon, croyez-moi, il saura bien la récupérer lui-même !" Cette menace fit trembler l'aubergiste. Après le roi et le cardinal, M. de Tréville était sans doute l'homme le plus respecté, aussi bien par les militaires que par les bourgeois. Certes, il y avait le père Joseph, mais son nom était murmuré avec crainte, tant l'Éminence grise, le proche du cardinal, inspirait la terreur. L'aubergiste, jetant son épieu, ordonna à sa femme de faire de même avec son balai et à ses valets de se débarrasser de leurs bâtons. Il se mit le premier à fouiller pour retrouver la lettre perdue.
"Cette lettre contenait-elle quelque chose de précieux ?" demanda l'aubergiste après quelques recherches infructueuses.
"Parbleu ! Elle contenait ma fortune !" s'exclama le Gascon, qui comptait sur cette lettre pour se faire un nom à la cour.
"Des bons pour l'épargne ?" s'enquit l'aubergiste, inquiet.
"Des bons sur la trésorerie particulière de Sa Majesté," répondit d'Artagnan, espérant que cette recommandation lui ouvrirait les portes du service royal. "Mais peu importe l'argent, cette lettre était tout. J'aurais préféré perdre mille pistoles que de la perdre."
Il aurait pu dire vingt mille, mais une certaine modestie juvénile le retint. Soudain, une idée illumina l'esprit de l'aubergiste, qui désespérait de ne rien trouver.
"Cette lettre n'est pas perdue," s'écria-t-il.
"Ah ?" fit d'Artagnan.
"Non, on vous l'a volée."
"Volée ? Par qui ?"
"Par le gentilhomme d'hier. Il est descendu à la cuisine où était votre pourpoint et y est resté seul. Je parierais que c'est lui qui l'a prise."
"Vous croyez ?" répondit d'Artagnan, sceptique, car il savait que cette lettre n'avait de valeur que pour lui. Aucun valet ou voyageur n'aurait eu intérêt à la voler.
"Donc, vous suspectez ce gentilhomme impertinent ?" reprit d'Artagnan.
"Je suis certain," insista l'aubergiste. "Quand je lui ai dit que vous étiez sous la protection de M. de Tréville et que vous aviez une lettre pour lui, il a paru inquiet, m'a demandé où elle était, et est descendu aussitôt à la cuisine."
"Alors, c'est mon voleur," conclut d'Artagnan. "Je m'en plaindrai à M. de Tréville, et M. de Tréville s'en plaindra au roi."
Il sortit deux écus de sa poche, les remit à l'aubergiste, qui l'accompagna, chapeau à la main, jusqu'à la porte. D'Artagnan remonta sur son cheval jaune, qui le mena sans encombre jusqu'à la porte Saint-Antoine à Paris. Là, il vendit sa monture pour trois écus, une bonne affaire vu comment il l'avait épuisée lors de la dernière étape. Le maquignon qui racheta le cheval ne cacha pas à d'Artagnan que le prix était dû à l'originalité de sa couleur. D'Artagnan entra donc à Paris à pied, son petit paquet sous le bras, et chercha une chambre adaptée à ses maigres ressources.
D'Artagnan trouva une petite chambre sous les toits, rue des Fossoyeurs, près du Luxembourg. Une fois le loyer payé, il s'y installa et passa la journée à coudre sur ses vêtements des ornements que sa mère avait récupérés en secret sur une tenue presque neuve de son père. Ensuite, il se rendit quai de la Ferraille pour faire réparer sa lame d'épée. De retour au Louvre, il demanda à un mousquetaire où se trouvait l'hôtel de M. de Tréville, qui, par chance, se trouvait dans la rue voisine, rue du Vieux-Colombier. Cette proximité lui sembla de bon augure pour la suite de son aventure.
Ravi de sa journée à Meung et sans regret pour le passé, il envisageait l'avenir avec optimisme. Il s'endormit, serein, et ne se réveilla qu'à neuf heures du matin, prêt à rendre visite à l'illustre M. de Tréville, considéré par son père comme le troisième personnage le plus important du royaume.
M. de Tréville, ou M. de Troisvilles comme on l'appelait en Gascogne, avait commencé sa carrière sans un sou, mais avec une audace et une intelligence qui lui avaient permis de gravir les échelons de la cour. Ami du roi, qui vénérait la mémoire de son père Henri IV, Tréville avait hérité de son père une épée et une devise, "Fidelis et fortis", qui lui avaient ouvert les portes de la maison royale. Louis XIII, lui-même un fin bretteur, disait souvent que s'il devait choisir un second pour un duel, il prendrait Tréville, voire même avant lui. Le roi avait une véritable affection pour Tréville, un attachement certes égoïste mais sincère, car en ces temps troublés, il était essentiel de s'entourer d'hommes aussi fidèles et courageux.
Tréville était un de ces rares hommes d'action, à l'obéissance instinctive comme un chien fidèle, avec une bravoure sans faille, un regard vif et une main agile. Son œil ne servait qu'à repérer ceux qui déplaisaient au roi, et sa main, à les éliminer, qu'ils s'appellent Besme, Maurevers, Poltrot de Méré ou Vitry. Jusqu'à présent, Tréville n'avait pas eu l'occasion de se distinguer, mais il était prêt à la saisir dès qu'elle se présenterait, ne serait-ce que par un cheveu. Ainsi, Louis XIII le nomma capitaine de ses mousquetaires, qui lui étaient aussi dévoués que les ordinaires à Henri III ou la garde écossaise à Louis XI.
Richelieu, de son côté, ne restait pas en retrait. Voyant l'élite que Louis XIII s'était constituée, ce "premier roi de France" voulut lui aussi sa propre garde. Il forma ses mousquetaires, tout comme le roi, et ces deux puissances rivales cherchaient dans toute la France et même à l'étranger les meilleurs épéistes. Le soir, lors de leurs parties d'échecs, Richelieu et Louis XIII débattaient souvent des mérites de leurs hommes, chacun vantant le courage et la discipline de ses troupes. Bien qu'ils condamnaient officiellement les duels, ils encourageaient discrètement leurs hommes à se battre, ressentant une profonde tristesse ou une joie immense selon l'issue des affrontements.
Tréville avait su exploiter les faiblesses de son maître, ce qui lui valut une faveur constante de la part d'un roi peu réputé pour sa fidélité en amitié. Il faisait défiler ses mousquetaires devant le cardinal Richelieu avec un air moqueur qui faisait bouillir de colère Son Éminence. Tréville maîtrisait parfaitement l'art de la guerre de l'époque, où l'on vivait aux dépens de l'ennemi ou de ses compatriotes. Ses soldats formaient une troupe indisciplinée pour tous sauf pour lui. Débraillés, souvent ivres, les mousquetaires du roi, ou plutôt de Tréville, envahissaient les tavernes, les promenades et les lieux de jeux publics, bruyants, moustaches retroussées, épées tintant, n'hésitant pas à provoquer les gardes du cardinal. Ils dégainaient en pleine rue, lançant mille plaisanteries, tués parfois, mais sûrs d'être pleurés et vengés, tuant souvent, mais certains de ne pas croupir en prison, Tréville étant toujours là pour les défendre.
Tréville était loué et chanté par ces hommes qui l'adoraient, et qui, bien que turbulents, tremblaient devant lui comme des écoliers face à leur maître, prêts à mourir pour laver le moindre blâme. Il utilisait ce pouvoir d'abord pour le roi et ses alliés, puis pour lui-même et ses amis. Et dans tous les mémoires de l'époque, malgré les nombreux ennemis qu'il avait parmi les écrivains comme parmi les guerriers, aucun ne l'accusa jamais de se faire payer par ses hommes.
Avec un talent rare pour les intrigues, qui le plaçait au niveau des plus grands stratèges, il était resté un homme intègre. Mieux encore, malgré les duels acharnés et les exercices épuisants, il était devenu l’un des plus élégants séducteurs des ruelles, un véritable dandy, maître dans l’art de la conversation raffinée de son temps. Les aventures amoureuses de Tréville étaient aussi célèbres que celles de Bassompierre vingt ans plus tôt, et ce n’était pas peu dire. Le capitaine des mousquetaires était donc admiré, redouté et aimé, le sommet de la réussite humaine. Louis XIV absorbait tous les petits astres de sa cour dans son vaste rayonnement, mais son père, moins centralisateur, laissait à chaque favori sa propre splendeur, à chaque courtisan sa valeur individuelle. À Paris, en plus des levers du roi et du cardinal, il y avait plus de deux cents petits levers, tous très prisés. Parmi eux, celui de Tréville était l’un des plus courus. La cour de son hôtel, rue du Vieux-Colombier, ressemblait à un camp militaire dès six heures du matin en été et dès huit heures en hiver. Cinquante à soixante mousquetaires, toujours en rotation pour maintenir une présence impressionnante, y circulaient en permanence, armés et prêts à tout. Le long de l’un de ses grands escaliers, aussi vastes qu’une maison moderne, montaient et descendaient les solliciteurs de Paris à la recherche d’une faveur, les gentilshommes de province impatients de s’enrôler, et les laquais aux livrées colorées apportant des messages à M. de Tréville. Dans l’antichambre, sur de longues banquettes circulaires, se reposaient les élus, ceux qui avaient été convoqués. Un bourdonnement incessant régnait là depuis le matin jusqu’au soir, tandis que M. de Tréville, dans son cabinet attenant, recevait les visites, écoutait les plaintes, donnait ses ordres et, tel le roi à son balcon du Louvre, n’avait qu’à se montrer à la fenêtre pour passer en revue ses hommes et leurs armes. Le jour où d’Artagnan se présenta, l’assemblée était impressionnante, surtout pour un provincial fraîchement débarqué : mais il faut dire que ce provincial était Gascon, et à cette époque, les compatriotes de d’Artagnan étaient réputés pour ne pas se laisser facilement intimider. En effet, une fois franchie la porte massive, cloutée de longs clous à tête carrée, on se retrouvait au milieu d’une troupe de gens d’épée qui se croisaient dans la cour, se hélaient, se querellaient et s’amusaient entre eux. Pour se frayer un chemin à travers ce chaos, il fallait être officier, grand seigneur ou jolie femme. C’est donc au milieu de cette foule désordonnée que notre jeune homme s’avança, le cœur battant, ajustant sa longue rapière le long de ses jambes maigres, et tenant une main sur le bord de son chapeau avec ce demi-sourire du provincial gêné qui veut paraître sûr de lui. À chaque groupe dépassé, il respirait un peu mieux, mais sentait les regards sur lui, et pour la première fois de sa vie, d’Artagnan, qui jusqu’alors avait une opinion assez favorable de lui-même, se sentit ridicule. Arrivé à l’escalier, la situation se corsa : sur les premières marches, quatre mousquetaires s’amusaient à un jeu où l’un, posté en haut, l’épée dégainée, tentait d’empêcher les trois autres de monter.
Les trois autres s’acharnaient avec une dextérité impressionnante contre celui qui gardait la position en haut des marches. D’Artagnan, d’abord, pensa que les épées n’étaient que des fleurets d’escrime, peut-être même émoussés. Mais il se rendit vite compte, à cause de quelques égratignures bien senties, que chaque lame était parfaitement aiguisée. À chaque touche, les spectateurs, tout comme les participants, éclataient de rire. Celui qui tenait la position en ce moment maîtrisait ses adversaires avec une aisance incroyable. Tout le monde formait un cercle autour d’eux, et la règle du jeu était simple : à chaque coup reçu, le touché devait céder sa place, laissant le champ libre au toucheur. En l’espace de cinq minutes, trois furent touchés : l’un au poignet, l’autre au menton, et le dernier à l’oreille par le défenseur, qui, lui, restait indemne. Grâce à son adresse, il gagna trois tours supplémentaires. Même si d’Artagnan n’était pas facilement impressionnable, ce spectacle le laissa bouche bée. Dans sa province, où les esprits s’échauffaient pourtant rapidement, il avait l’habitude de voir plus de formalités avant un duel. La fanfaronnade de ces quatre-là surpassait tout ce qu’il avait pu entendre, même en Gascogne. Il se sentait comme transporté dans le pays des géants, celui où Gulliver irait plus tard et où il aurait si peur. Mais ce n’était pas fini : il restait encore le palier et l’antichambre à traverser.
Sur le palier, on ne se battait plus, on racontait des histoires de femmes, et dans l’antichambre, des histoires de cour. D’Artagnan rougit en entendant les récits du palier, et frissonna en écoutant ceux de l’antichambre. Son imagination, déjà bien éveillée et qui, en Gascogne, faisait de lui une menace pour les jeunes femmes de chambre et parfois même pour leurs maîtresses, n’avait jamais osé rêver de telles aventures amoureuses ni de ces exploits galants, racontés avec des noms bien connus et des détails peu dissimulés. Si son amour pour les bonnes mœurs fut choqué par les récits du palier, son respect pour le cardinal fut mis à mal dans l’antichambre. Là, à sa grande surprise, d’Artagnan entendait critiquer ouvertement la politique qui faisait trembler l’Europe, ainsi que la vie privée du cardinal, sujet sur lequel bien des hauts seigneurs avaient été punis pour avoir voulu en savoir trop. Ce grand homme, que le père de d’Artagnan vénérait, était la risée des mousquetaires de M. de Tréville. Ils se moquaient de ses jambes arquées et de son dos voûté, certains chantaient des chansons satiriques sur Mme d’Aiguillon, sa maîtresse, et Mme de Combalet, sa nièce, tandis que d’autres organisaient des complots contre les pages et les gardes du cardinal-duc. Pour d’Artagnan, tout cela relevait de l’impossible. Pourtant, dès que le nom du roi était mentionné, même par hasard, un silence pesant s’installait. Tous jetaient des regards inquiets autour d’eux, craignant que les murs du cabinet de M. de Tréville ne soient indiscrets. Mais bien vite, une nouvelle allusion ramenait la conversation sur le cardinal, et les éclats de rire reprenaient de plus belle, sans ménagement pour aucune de ses actions. « Ces gens finiront par être emprisonnés ou pendus, pensa d’Artagnan avec effroi, et moi sans doute avec eux, car, maintenant que je les ai écoutés, je suis complice. »
"Que dirait mon père s'il me voyait traîner avec ces hérétiques alors qu'il m'a toujours dit de respecter le cardinal ?" pensa d'Artagnan, un peu nerveux. Il n'osait pas vraiment participer à la conversation. Il se contentait d'observer, ses yeux grands ouverts, ses oreilles à l'affût, absorbant chaque détail. Malgré les conseils de son père, il ne pouvait s'empêcher d'être fasciné par cet univers extravagant.
Comme il était nouveau ici et que personne ne le connaissait, quelqu'un finit par lui demander ce qu'il voulait. D'Artagnan, humblement, donna son nom, précisa qu'il venait du même coin que M. de Tréville, et demanda poliment à voir ce dernier. Le valet de chambre, d'un air protecteur, lui promit de transmettre sa demande.
Reprenant ses esprits, d'Artagnan profita de l'occasion pour détailler les tenues et les visages autour de lui. Au centre de l'attention se tenait un mousquetaire imposant, avec une allure fière et un style vestimentaire qui ne passait pas inaperçu. Pas de casaque d'uniforme pour lui, mais un justaucorps bleu ciel, un peu usé, et un baudrier somptueux, éclatant comme des écailles sous le soleil. Un long manteau de velours cramoisi reposait sur ses épaules, ne cachant que partiellement une énorme rapière.
Ce mousquetaire, qui venait de terminer sa garde, se plaignait d'un rhume, toussotant de manière ostentatoire. "C'est la mode", disait-il en jouant avec sa moustache, suscitant l'admiration générale, surtout celle de d'Artagnan. "Il faut bien dépenser son héritage quelque part !"
Un autre éclata de rire : "Allons, Porthos, ne nous fais pas croire que ton baudrier vient de l'argent de papa. La dame voilée que j'ai vue avec toi dimanche dernier, c'est elle qui te l'a offert, non ?"
"Non, je l'ai acheté moi-même, parole de gentilhomme !", répliqua Porthos, visiblement amusé. "Je l'ai payé douze pistoles, je vous jure."
L'assemblée continua de douter, mais l'admiration ne faiblissait pas. "N'est-ce pas, Aramis ?" demanda Porthos en se tournant vers un autre mousquetaire.
Cet autre mousquetaire, Aramis, était tout l'opposé de Porthos. À peine âgé de vingt-deux ou vingt-trois ans, il affichait un visage innocent et doux, avec des yeux noirs et tendres, et des joues aussi veloutées qu'une pêche d'automne. Sa fine moustache traçait une ligne impeccable sur sa lèvre supérieure. Ses mains semblaient réticentes à descendre, de peur que leurs veines ne se gonflent. Parfois, il se pinçait le bout des oreilles pour garder leur teinte délicate et translucide. Il parlait peu, mais avec lenteur, saluait souvent et riait discrètement, exhibant ses belles dents dont il prenait grand soin, comme du reste de sa personne. À la question de Porthos, il répondit par un simple hochement de tête affirmatif. Cela dissipa tous les doutes concernant le baudrier, et l'assemblée continua de l'admirer en silence, changeant rapidement de sujet.
"Qu'en est-il de ce que raconte l'écuyer de Chalais ?" lança un autre mousquetaire, s'adressant à tous sans cibler personne en particulier. "Et que dit-il ?" demanda Porthos, avec un air suffisant. "Il prétend avoir croisé à Bruxelles Rochefort, l'homme de main du cardinal, déguisé en capucin. Ce Rochefort maudit aurait dupé M. de Laigues grâce à ce déguisement." "Comme un vrai imbécile," confirma Porthos. "Mais est-ce sûr ?" "Je tiens cela d'Aramis," répondit le mousquetaire. "Vraiment ?" "Eh bien, tu le sais, Porthos," dit Aramis. "Je te l'ai raconté hier. N'en parlons plus." "N'en parlons plus, dis-tu ? Quelle conclusion rapide !" s'exclama Porthos. "Le cardinal espionne un gentilhomme, vole sa correspondance, et avec l'aide de cet espion, il fait exécuter Chalais, sous prétexte qu'il voulait assassiner le roi et marier Monsieur à la reine ! Personne ne savait, tu nous l'as révélé hier, et aujourd'hui tu dis : N'en parlons plus !"
"Eh bien, parlons-en, si tu le souhaites," répondit Aramis avec patience. "Ce Rochefort," s'écria Porthos, "si j'étais l'écuyer de Chalais, il passerait un sale quart d'heure." "Et toi, tu passerais un mauvais moment avec le duc Rouge," répliqua Aramis. "Ah, le duc Rouge ! Bravo ! Quel esprit, cet Aramis ! Quel dommage que tu n'aies pas pu suivre ta vocation ! Quel abbé tu aurais fait !" "Ce n'est qu'un léger contretemps," répondit Aramis. "Un jour, je le deviendrai. Tu sais, Porthos, que je continue mes études de théologie." "Il le fera, tôt ou tard," affirma Porthos. "Tôt," précisa Aramis. "Il n'attend qu'une chose pour reprendre sa soutane, suspendue derrière son uniforme," ajouta un mousquetaire. "Et qu'attend-il ?" demanda un autre. "Que la reine donne un héritier à la couronne de France." "Ne plaisantons pas là-dessus, messieurs," intervint Porthos, "la reine est encore en âge de le faire, grâce à Dieu."
– On raconte que M. de Buckingham est en France, lança Aramis avec un sourire en coin qui transformait cette phrase apparemment innocente en quelque chose de bien plus piquant.
– Aramis, mon cher, cette fois tu te trompes, intervint Porthos. Ton goût pour la plaisanterie te pousse toujours trop loin. Si M. de Tréville t'entendait, tu serais mal vu de parler ainsi.
– Tu vas me faire la morale, Porthos ? s'exclama Aramis, un éclat passant dans son regard habituellement doux.
– Mon ami, sois mousquetaire ou abbé. Choisis l'un ou l'autre, mais pas les deux, rétorqua Porthos. Athos te l'a dit l'autre jour : tu joues sur tous les tableaux. Allons, ne nous disputons pas, c'est inutile. Tu sais bien ce qu'on a convenu entre Athos, toi et moi. Tu fréquentes Mme d’Aiguillon, tu lui fais la cour ; tu vas chez Mme de Bois-Tracy, la cousine de Mme de Chevreuse, et tu es bien vu là-bas aussi. Oh, je t'en prie, ne te vante pas de tes succès, personne ne te demande ton secret, on connaît ta discrétion. Mais puisque tu es si vertueux, bon sang ! Utilise cette discrétion pour Sa Majesté. Que chacun s'occupe du roi et du cardinal comme il veut, mais la reine est sacrée, et si on en parle, que ce soit en bien.
– Porthos, tu es aussi vaniteux que Narcisse, je te le dis, répondit Aramis. Tu sais que je déteste les leçons de morale, sauf quand elles viennent d'Athos. Quant à toi, avec ton baudrier flamboyant, tu n'es pas le mieux placé pour en donner. Je serai abbé si ça me chante ; pour l'instant, je suis mousquetaire, et à ce titre, je dis ce que je veux. Et là, tout de suite, tu m'agaces.
– Aramis !
– Porthos !
– Eh, messieurs ! messieurs ! s'écria-t-on autour d'eux.
– M. de Tréville attend M. d’Artagnan, annonça le laquais en ouvrant la porte du cabinet.
À cette annonce, la porte grande ouverte, tout le monde se tut. Dans le silence général, le jeune Gascon traversa une partie de l'antichambre et entra chez le capitaine des mousquetaires, heureux d'échapper à cette querelle étrange. M. de Tréville était de fort mauvaise humeur, mais il salua poliment le jeune homme qui s'inclina profondément. Il sourit en entendant l'accent béarnais de d’Artagnan, qui lui rappelait sa jeunesse et son pays, un double souvenir qui fait sourire à tout âge. Puis, se rapprochant de l'antichambre et faisant un geste à d’Artagnan pour lui demander de patienter, il appela trois fois, sa voix montant de l'impératif à l'irrité : « Athos ! Porthos ! Aramis ! » Les deux mousquetaires, déjà connus de nous, répondirent à l'appel et avancèrent vers le cabinet, dont la porte se referma derrière eux dès qu'ils en franchirent le seuil. Leur attitude, bien que pas tout à fait sereine, impressionna d’Artagnan par son mélange de dignité et de soumission, voyant en eux des demi-dieux et en leur chef un Jupiter olympien, armé de tous ses foudres.
Une fois les deux mousquetaires entrés et la porte fermée derrière eux, le bourdonnement de l'antichambre reprit, nourri par l'appel qui venait d'être fait. M. de Tréville arpenta son bureau en silence, le front plissé, passant devant Porthos et Aramis, raides et muets comme à la parade. Soudain, il s'arrêta face à eux, les toisant de la tête aux pieds avec un regard courroucé : « Savez-vous ce que le roi m'a dit hier soir ? » lança-t-il d'une voix forte. Les deux mousquetaires, après un court silence, répondirent : « Non, monsieur, nous l'ignorons. » Aramis ajouta avec politesse : « Mais j'espère que vous nous ferez l'honneur de nous le dire. »
« Il m'a dit qu'il recruterait ses mousquetaires parmi les gardes du cardinal ! » continua Tréville. Porthos réagit vivement : « Parmi les gardes du cardinal ? Et pourquoi donc ? » Tréville répliqua : « Parce qu'il pense que ses mousquetaires ont besoin d'un peu de renouveau. » Les deux mousquetaires rougirent de honte, tandis que d'Artagnan souhaitait disparaître sous terre.
Tréville, de plus en plus animé, poursuivit : « Et Sa Majesté a raison. Les mousquetaires font piètre figure à la cour. Hier, au jeu du roi, le cardinal racontait, avec un air qui m'a fortement déplu, que ces satanés mousquetaires, ces diables à quatre, s'étaient attardés rue Férou dans un cabaret. Une ronde de ses gardes a dû intervenir pour arrêter les perturbateurs. Vous en étiez, vous autres, ne le niez pas. On vous a reconnus, et le cardinal vous a nommés. C'est bien ma faute, puisque c'est moi qui choisis mes hommes. »
Tréville se tourna vers Aramis : « Pourquoi diable avez-vous demandé la casaque si vous étiez si bien sous la soutane ? » Puis vers Porthos : « Et vous, Porthos, ce beau baudrier d'or, c'est pour y suspendre une épée de paille ? Et Athos ? Où est-il ? » Aramis répondit tristement : « Monsieur, il est malade, très malade. » Tréville s'exclama : « Malade, dites-vous ? Et de quoi ? » Porthos intervint : « On craint que ce soit la petite vérole, monsieur, ce qui serait fâcheux car cela abîmerait son visage. » Tréville rétorqua : « La petite vérole ? À son âge ? Non, il est sûrement blessé, peut-être même tué ! Si je le savais ! »
Il continua, furieux : « Je ne veux pas que mes mousquetaires fréquentent les mauvais lieux, se querellent dans la rue et se battent au coin des rues. Je ne veux pas qu'ils deviennent la risée des gardes du cardinal, qui sont des hommes braves et adroits, jamais arrêtés, et qui préfèreraient mourir plutôt que de reculer. Se sauver, détaler, fuir, ça, c'est bon pour les mousquetaires du roi ! » Porthos et Aramis frémissaient de rage.
Ils auraient bien étranglé M. de Tréville, si au fond d'eux, ils n'avaient pas compris que c'était son immense affection pour eux qui le poussait à parler ainsi. Ils tapaient du pied, se mordaient les lèvres jusqu'au sang et serraient la garde de leur épée avec force. Dehors, comme mentionné, on avait entendu appeler Athos, Porthos et Aramis, et on avait deviné, à l'intonation de M. de Tréville, qu'il était furieux. Une dizaine de têtes curieuses se pressaient contre la tapisserie, blêmes de colère, car leurs oreilles collées à la porte ne perdaient pas une miette de la conversation, tandis que leurs bouches répétaient les paroles insultantes du capitaine à toute l'antichambre. En un clin d'œil, de la porte du bureau à celle de la rue, tout l'hôtel était en effervescence.
« Ah ! Les mousquetaires du roi se font arrêter par les gardes du cardinal ! » continuait M. de Tréville, aussi furieux que ses hommes, mais lançant ses mots comme des poignards dans le cœur de ses auditeurs. « Ah ! Six gardes de Son Éminence capturent six mousquetaires de Sa Majesté ! Parbleu ! J'ai pris ma décision. Je vais de ce pas au Louvre démissionner de mon poste de capitaine des mousquetaires pour demander une place chez les gardes du cardinal, et s'il me refuse, parbleu ! je deviens abbé. »
À ces mots, le murmure extérieur explosa : on n'entendait que jurons et blasphèmes. Les "morbleu", "sangdieu", et "morts de tous les diables" fusaient de partout. D'Artagnan cherchait désespérément une tapisserie derrière laquelle se cacher, prêt à se glisser sous la table.
« Eh bien, mon capitaine, » s'exclama Porthos hors de lui, « la vérité, c'est que nous étions six contre six, mais on nous a pris par surprise, et avant même que nous ayons pu dégainer, deux des nôtres étaient déjà morts, et Athos, grièvement blessé, était à peine en état de se battre. Vous connaissez Athos ; il a essayé de se relever deux fois, mais il est retombé à chaque fois. Pourtant, nous ne nous sommes pas rendus, non ! On nous a traînés de force. En route, nous avons réussi à nous échapper. Quant à Athos, on l'a cru mort, et on l'a laissé sur le champ de bataille, pensant qu'il ne valait pas la peine d'être emporté. Voilà ce qui s'est passé. Que diable, capitaine ! On ne gagne pas toutes les batailles. Le grand Pompée a perdu à Pharsale, et le roi François Ier, qui, à ce qu'on dit, en valait bien un autre, a perdu à Pavie. »
« Et je vous assure que j'en ai tué un avec sa propre épée, » ajouta Aramis, « car la mienne s'est brisée dès le premier coup... Tué ou poignardé, monsieur, comme vous préférez. »
« Je ne savais pas cela, » répondit M. de Tréville, son ton s'adoucissant un peu. « Le cardinal a donc exagéré, semble-t-il. »
« Mais de grâce, monsieur, » continua Aramis, voyant son capitaine s'apaiser et osant une demande, « ne dites pas qu'Athos est blessé : il serait désespéré que cela parvienne aux oreilles du roi, et comme sa blessure est très grave, traversant l'épaule pour pénétrer dans la poitrine, il y aurait un risque... »
À cet instant, la portière se souleva, laissant apparaître une tête noble et belle, mais affreusement pâle.
« Athos ! » s'écrièrent les deux mousquetaires.
« Athos ! » répéta M. de Tréville lui-même.
– Vous m'avez fait appeler, monsieur, dit Athos à M. de Tréville d'une voix affaiblie mais incroyablement sereine. Mes camarades m'ont prévenu, et je me suis empressé de venir à vos ordres. Que puis-je faire pour vous ?
Athos, impeccable dans son uniforme, entra d'un pas assuré dans le bureau. M. de Tréville, profondément touché par tant de bravoure, se précipita vers lui.
– Je disais justement à ces messieurs que je refuse que mes mousquetaires risquent leur vie sans raison. Vous êtes précieux au roi, et il sait que ses mousquetaires sont les plus courageux du monde. Donnez-moi votre main, Athos.
Sans attendre une réponse, M. de Tréville saisit la main d'Athos et la serra vigoureusement, ignorant la grimace de douleur du mousquetaire, qui pâlit encore plus, si cela était possible. La porte était restée entrouverte, et l'arrivée d'Athos, malgré le secret autour de sa blessure, avait suscité un émoi général. Un murmure de satisfaction accompagna les dernières paroles du capitaine, et quelques têtes curieuses se glissèrent par les interstices de la tapisserie. M. de Tréville allait sûrement réprimander cette intrusion, quand il sentit la main d'Athos se contracter soudainement. En le regardant, il vit qu'il s'apprêtait à s'évanouir.
Au même moment, Athos, rassemblant ses dernières forces pour combattre la douleur, s'écroula sur le sol, inconscient.
– Un médecin ! cria M. de Tréville. Le mien, celui du roi, le meilleur ! Un médecin, ou par Dieu, mon brave Athos va mourir !
À ces cris, tout le monde se précipita dans le bureau, M. de Tréville ne songeant même pas à fermer la porte. Chacun s'affairait autour du blessé. Heureusement, le médecin se trouvait déjà dans l'hôtel. Il se fraya un chemin à travers la foule, s'approcha d'Athos toujours évanoui, et, gêné par tout ce remue-ménage, demanda qu'on transporte le mousquetaire dans une chambre voisine. M. de Tréville ouvrit immédiatement une porte, laissant Porthos et Aramis porter leur camarade. Le médecin les suivit, et la porte se referma derrière eux.
Le bureau de M. de Tréville, habituellement si solennel, devint temporairement un prolongement de l'antichambre. Les discussions fusaient, les voix montaient, on pestait contre le cardinal et ses gardes. Peu après, Porthos et Aramis revinrent, laissant le médecin et M. de Tréville seuls avec Athos. M. de Tréville rentra à son tour. Athos avait repris connaissance, et le médecin assurait que son état n'était pas inquiétant, sa faiblesse n'étant due qu'à la perte de sang.
M. de Tréville fit un signe, et tout le monde quitta la pièce, sauf d'Artagnan, qui, tenace comme un vrai Gascon, n'avait pas bougé. Une fois la porte refermée, M. de Tréville, quelque peu désorienté par les événements, se tourna vers le jeune homme pour savoir ce qu'il désirait.
D’Artagnan se présenta, et M. de Tréville, en une fraction de seconde, rassembla ses souvenirs et comprit la situation. « Excusez-moi, dit-il en souriant, je vous avais complètement oublié, mon cher compatriote. Que voulez-vous, un capitaine, c’est un peu comme un père de famille, avec encore plus de responsabilités. Les soldats, ce sont de grands enfants ; mais je dois m’assurer que les ordres du roi, et surtout ceux de M. le cardinal, soient respectés… » D’Artagnan ne put s'empêcher de sourire. Ce sourire fit comprendre à M. de Tréville qu’il avait affaire à quelqu’un de malin. Il changea alors de sujet : « J’ai beaucoup apprécié votre père, dit-il. Que puis-je faire pour son fils ? Dépêchez-vous, mon temps n’est pas à moi. – Monsieur, répondit d’Artagnan, en quittant Tarbes pour venir ici, je pensais vous demander, en souvenir de votre amitié pour mon père, une casaque de mousquetaire ; mais après ce que j’ai vu ces dernières heures, je réalise que c’est une énorme faveur, que je crains de ne pas mériter. – C’est une grande faveur, en effet, jeune homme, répliqua M. de Tréville, mais peut-être pas si inaccessible que vous le pensez. Cependant, une décision de Sa Majesté stipule qu’on ne devient mousquetaire qu’après avoir fait ses preuves lors de quelques campagnes, par des actions d’éclat, ou après deux ans de service dans un autre régiment. » D’Artagnan s’inclina sans rien dire. L’uniforme de mousquetaire lui semblait encore plus désirable à cause des obstacles à franchir pour l’obtenir. « Mais, poursuivit Tréville, fixant d’Artagnan d’un regard perçant, en souvenir de votre père, mon ancien compagnon, je veux vous aider, jeune homme. Les cadets de Béarn ne roulent pas sur l’or, et je doute que cela ait beaucoup changé depuis mon départ de la province. Vous ne devez pas avoir trop d’argent pour vivre. » D’Artagnan se redressa fièrement, signifiant qu’il ne demandait l’aumône à personne. « Bien, jeune homme, bien, continua Tréville, je connais cet air-là. Je suis arrivé à Paris avec quatre écus en poche, prêt à me battre avec quiconque m’aurait dit que je ne pouvais pas m’acheter le Louvre. » D’Artagnan se redressa encore plus ; grâce à la vente de son cheval, il commençait sa carrière avec quatre écus de plus que M. de Tréville à ses débuts. « Je disais donc, vous avez besoin de conserver votre argent, aussi importante soit la somme ; mais vous devez aussi vous perfectionner dans les arts d’un gentilhomme. Je vais écrire dès aujourd’hui au directeur de l’académie royale pour qu’il vous accueille sans frais. Ne refusez pas cette offre. Même les gentilshommes les mieux nés et les plus riches la sollicitent parfois, sans succès. Vous y apprendrez l’équitation, l’escrime et la danse ; vous y ferez de bonnes rencontres, et de temps en temps, vous viendrez me voir pour me dire où vous en êtes et si je peux vous aider. » D’Artagnan, bien que novice dans les manières de la cour, sentit la froideur de cet accueil.
« Hélas, monsieur, dit d’Artagnan, je réalise combien la lettre de recommandation que mon père m’avait confiée pour vous me manque aujourd’hui ! – Effectivement, répondit M. de Tréville, je suis surpris que vous ayez entrepris un voyage aussi long sans ce précieux sésame, notre seule ressource à nous autres Béarnais. – Je l’avais, monsieur, et en parfait état, Dieu merci, s’exclama d’Artagnan ; mais on me l’a sournoisement volée. » Et là, il raconta en détail toute la scène de Meung, décrivant le mystérieux gentilhomme avec une précision et une passion qui enchantèrent M. de Tréville.
« Voilà qui est curieux, dit Tréville en réfléchissant ; vous aviez donc mentionné mon nom à haute voix ? – Oui, monsieur, je l’avoue, j’ai commis cette imprudence. Que voulez-vous, un nom comme le vôtre, c’était mon bouclier en chemin : imaginez combien de fois je m’en suis servi ! » À l’époque, la flatterie était monnaie courante, et M. de Tréville aimait les compliments autant qu’un roi ou un cardinal. Il ne put s’empêcher de sourire, visiblement satisfait, mais son sourire s’effaça vite, revenant à l’incident de Meung : « Dites-moi, continua-t-il, ce gentilhomme n’avait-il pas une légère cicatrice à la tempe ? – Oui, comme une éraflure de balle. – Était-ce un homme de belle allure ? – Oui. – De grande taille ? – Oui. – Teint pâle et cheveux bruns ? – Oui, oui, c’est bien ça. Comment se fait-il, monsieur, que vous connaissiez cet homme ? Si jamais je le retrouve, et je le retrouverai, je vous le jure, même en enfer… – Il attendait une femme ? poursuivit Tréville. – Il est parti après avoir parlé un moment avec elle. – Vous ne savez pas de quoi ils parlaient ? – Il lui a donné une boîte, disant que celle-ci contenait ses instructions, et lui a recommandé de ne l’ouvrir qu’à Londres. – Cette femme était anglaise ? – Il l’appelait Milady. – C’est lui ! murmura Tréville, c’est bien lui ! Je le croyais encore à Bruxelles ! – Oh ! monsieur, si vous savez qui est cet homme, dit d’Artagnan, dites-moi qui il est et d’où il vient, et je vous libère de toute obligation, même de votre promesse de me faire entrer chez les mousquetaires ; car avant tout, je veux ma vengeance. – Ne faites pas ça, jeune homme, s’écria Tréville ; si vous le voyez de loin, changez de trottoir ! N’allez pas vous frotter à un tel roc : il vous réduirait en miettes. – Cela n’empêche pas, dit d’Artagnan, que si jamais je le retrouve… – En attendant, reprit Tréville, ne le cherchez pas, si je peux vous donner un conseil. »
Soudain, Tréville s’arrêta, frappé par un soudain soupçon. Cette haine intense que manifestait le jeune voyageur envers cet homme, qui, de manière peu crédible, lui avait volé la lettre de son père, cachait-elle une ruse ? Ce jeune homme était-il un envoyé du Cardinal ? Était-il là pour tendre un piège ? Était-ce un faux d’Artagnan, un espion du Cardinal infiltré pour gagner sa confiance et le trahir plus tard, comme cela s’était déjà produit mille fois ? Tréville scruta d’Artagnan plus intensément que la première fois. Il fut à peine rassuré par le visage de ce jeune homme, pétillant d’intelligence rusée et d’humilité feinte. « Je sais bien qu’il est Gascon, pensa-t-il ; mais il pourrait l’être aussi bien pour le Cardinal que pour moi. »
"Voyons, testons-le," se dit-il. "Mon cher," dit-il lentement à d'Artagnan, "en tant que fils de mon vieil ami, je veux, pour compenser l'accueil un peu froid que je vous ai réservé, vous révéler les dessous de notre politique. Sachez que le roi et le cardinal sont en réalité très proches ; leurs querelles apparentes ne sont là que pour tromper les naïfs. Je ne veux pas qu'un compatriote intelligent et prometteur comme vous tombe dans le panneau. Sachez que je suis loyal envers ces deux figures puissantes, et que mes actions viseront toujours à servir le roi et le cardinal, l'un des esprits les plus brillants de notre pays. Maintenant, jeune homme, tenez-en compte. Si, par hasard, vous avez des inimitiés envers le cardinal, que ce soit par famille, relations, ou instinct, il vaut mieux que nous nous disions adieu ici. Je vous aiderai si besoin, mais sans vous lier à moi. J'espère que ma sincérité fera de nous des amis, car vous êtes le seul jeune à qui je parle ainsi."
Tréville pensait : "Si le cardinal m'a envoyé ce jeune renard, il lui aura sûrement dit que le moyen de me séduire est de parler mal de lui. Mais malgré mes précautions, ce rusé va sûrement prétendre détester le cardinal."
Contre toute attente, d'Artagnan répondit simplement : "Monsieur, je suis venu à Paris avec les mêmes intentions. Mon père m'a conseillé de respecter le roi, le cardinal et vous, qu'il considère comme les trois plus grands hommes de France." D'Artagnan ajoutait Tréville à la liste, pensant que cela ne pouvait que bien passer. "J'ai donc un profond respect pour le cardinal et ses actions. Si vous êtes honnête avec moi, comme vous le dites, vous apprécierez cette similitude de vues. Mais si vous avez des doutes, je sais que je prends un risque en disant la vérité. Tant pis, j'espère que vous m'estimerez pour cela, et c'est ce qui compte le plus pour moi."
M. de Tréville fut agréablement surpris par tant de perspicacité et de sincérité, mais ses doutes n'étaient pas complètement levés. Plus ce jeune homme semblait remarquable, plus il pouvait être dangereux s'il était mal intentionné. Néanmoins, il serra la main de d'Artagnan et dit : "Vous êtes quelqu'un de bien, mais pour l'instant, je ne peux vous offrir que ce que j'ai promis. Ma porte vous sera toujours ouverte. Plus tard, en me sollicitant régulièrement, vous aurez probablement ce que vous désirez."
"En d'autres termes, monsieur," répondit d'Artagnan, "vous attendez que je fasse mes preuves. Ne vous inquiétez pas, vous n'attendrez pas longtemps," ajouta-t-il avec l'assurance typique des Gascons, saluant pour prendre congé, comme si le reste ne concernait que lui.
"Attendez," l'interrompit M. de Tréville, "je vous ai promis une lettre pour le directeur de l'académie."
"Vous êtes trop fier pour accepter ça, jeune homme ?" demanda M. de Tréville en tendant la lettre.
"Non, monsieur," répondit d’Artagnan avec détermination. "Je vous assure que cette fois, elle arrivera à bon port. Gare à celui qui essaiera de me la voler !" M. de Tréville esquissa un sourire face à cette bravade, puis retourna à son bureau pour rédiger la lettre de recommandation promise. Pendant ce temps, d’Artagnan, n’ayant rien de mieux à faire, tambourinait distraitement sur les carreaux de la fenêtre, observant les mousquetaires qui quittaient les lieux un à un, les suivant du regard jusqu’à ce qu’ils disparaissent au coin de la rue.
Une fois la lettre écrite et scellée, M. de Tréville se leva pour la remettre à d’Artagnan. Mais à l’instant où ce dernier tendit la main pour la prendre, il sursauta brusquement, le visage rouge de colère, et s’élança hors du bureau en criant : "Ah ! Sangdieu ! Cette fois, il ne m’échappera pas !"
"Mais qui donc ?" s’étonna M. de Tréville.
"Lui, mon voleur !" répondit d’Artagnan, furieux. "Ah, traître !" Et il disparut en trombe.
"Diable de fou !" murmura M. de Tréville, pensif. "À moins que ce ne soit une astuce pour filer discrètement après un échec..."
D’Artagnan, enragé, traversa l’antichambre en trois enjambées et dévala les escaliers à toute vitesse. Dans sa précipitation, il heurta de plein fouet un mousquetaire qui sortait d’une porte dérobée, lui cognant l’épaule avec sa tête.
"Excusez-moi," balbutia d’Artagnan, tentant de reprendre sa course. "Je suis pressé."
À peine avait-il atteint le bas des escaliers qu’une poigne de fer l’attrapa par l’écharpe, le stoppant net.
"Pressé, dites-vous ?" s’exclama le mousquetaire, livide. "Vous me bousculez, vous vous excusez, et vous pensez que ça suffit ? Pas si vite, jeune homme. Ce n’est pas parce que vous avez entendu M. de Tréville nous parler sèchement que vous pouvez en faire autant. Vous n’êtes pas M. de Tréville."
"Ma foi," répliqua d’Artagnan en reconnaissant Athos, qui retournait chez lui après avoir été soigné, "je ne l’ai pas fait exprès. J’ai dit 'excusez-moi'. Ça devrait suffire. Je vous assure, parole d’honneur, je suis vraiment pressé. Lâchez-moi, je vous en prie."
"Monsieur," dit Athos en le libérant, "vous manquez de politesse. On voit que vous venez de loin."
D’Artagnan avait déjà dévalé quelques marches, mais il s’arrêta net à cette remarque.
"Morbleu, monsieur !" s’exclama-t-il. "Peu importe d’où je viens, ce n’est pas vous qui m’apprendrez les bonnes manières."
"Peut-être," rétorqua Athos calmement.
"Ah, si je n’étais pas si pressé," s’écria d’Artagnan, "et si je ne courais pas après quelqu’un..."
"Monsieur l’homme pressé, vous me trouverez sans courir," répondit Athos. "Près des Carmes-Deschaux."
"À quelle heure ?" demanda d’Artagnan.
"Vers midi."
"Vers midi, c’est noté. J’y serai," conclut d’Artagnan avant de filer.
"Ne me faites pas poireauter, sinon à midi quinze, je vous préviens, je vous cours après pour vous couper les oreilles !" lança Athos.
"Parfait !" répondit d’Artagnan en riant. "Je serai là à midi moins dix." Et il s'élança, comme si le diable en personne le poursuivait, espérant rattraper l'inconnu qui ne devait pas être bien loin avec son allure tranquille. Mais en arrivant à la porte de la rue, il tomba sur Porthos en pleine discussion avec un soldat. Entre eux, juste assez de place pour qu'un homme se faufile. D’Artagnan, plein d'assurance, se précipita pour passer en flèche entre eux deux.
Mais il avait sous-estimé le vent. Juste au moment où il passait, une bourrasque s'engouffra dans le long manteau de Porthos, et d’Artagnan se retrouva enveloppé dedans. Porthos, pour une raison qui lui était propre, ne lâcha pas le pan de son manteau, et tira dessus, transformant d’Artagnan en une toupie enroulée dans le velours. Entendant Porthos jurer, d’Artagnan chercha à se dégager de cette prison textile. Il craignait surtout d'avoir abîmé le somptueux baudrier qu'il avait remarqué auparavant. Mais en rouvrant les yeux, il se retrouva nez à nez avec le baudrier, ou plutôt, entre les épaules de Porthos. Malheureusement, le baudrier, qui semblait en or, n'était que du cuir à l'arrière. Porthos, en bon vantard, avait au moins réussi à avoir un baudrier à moitié doré. D'où l'importance du rhume et du manteau.
"Nom d'un chien !" s'écria Porthos, essayant de se débarrasser de d’Artagnan qui s'était agrippé à lui. "Vous êtes fou de vous jeter sur les gens comme ça !"
"Pardon," dit d’Artagnan en se dégageant tant bien que mal, "mais je suis pressé, je cours après quelqu'un, et…"
"Et vos yeux, vous les oubliez quand vous courez ?" demanda Porthos, cinglant.
"Non," répliqua d’Artagnan, piqué au vif, "et grâce à mes yeux, je vois même ce que d'autres ne voient pas."
Porthos, qu'il ait compris ou non, s'emporta : "Monsieur, vous risquez de vous faire rosser, je vous le dis, si vous continuez à vous frotter ainsi aux mousquetaires."
"Rosser, monsieur ? Le mot est fort," répondit d’Artagnan.
"C'est le mot qui convient à quelqu'un habitué à faire face à ses ennemis."
"Ah, je sais bien que vous ne tournez pas le dos aux vôtres," répliqua d’Artagnan avec un sourire narquois, avant de s'éloigner en riant aux éclats. Porthos, furieux, fit mine de se jeter sur lui.
"Plus tard, plus tard !" lança d’Artagnan en s'éloignant. "Quand vous n'aurez plus votre manteau."
"À une heure, alors, derrière le Luxembourg."
"Parfait, à une heure," répondit d’Artagnan, en tournant l'angle de la rue. Mais ni dans la rue qu'il venait de traverser, ni dans celle qu'il scrutait maintenant, il ne vit l'ombre de l'inconnu. Aussi lentement qu'il ait marché, il avait pris de l'avance ; peut-être même était-il entré quelque part. D’Artagnan questionna tous ceux qu'il croisa, descendit jusqu'au bac, remonta par la rue de Seine et la Croix-Rouge ; mais rien, absolument rien. Cependant, cette course eut pour effet de lui rafraîchir les idées, la sueur sur son front calmant peu à peu son cœur en ébullition.
D'Artagnan se mit à cogiter sur les événements récents. La journée avait à peine commencé, il n'était que onze heures du matin, et déjà tant de mésaventures s'étaient accumulées. D'abord, il avait quitté M. de Tréville d'une manière qui ne manquerait pas de sembler cavalière. Ensuite, il s'était embarqué dans deux duels avec des hommes qui pourraient le tuer sans problème, et pas n'importe qui : deux mousquetaires ! Des hommes qu'il admirait au point de les placer au-dessus de tous les autres. La situation était désespérante. Se sachant condamné par Athos, il ne s'inquiétait guère de Porthos. Mais, fidèle à l'espoir tenace de l'homme, il se surprit à imaginer qu'il pourrait survivre, bien amoché certes, à ces deux combats. Envisageant cette improbable survie, il se sermonna : "Quel idiot je fais ! Athos était blessé à l'épaule et moi, je fonce tête baissée comme un bélier. C'est un miracle qu'il ne m'ait pas tué sur le coup. La douleur que j'ai dû lui causer ! Quant à Porthos, c'est une autre histoire." D'Artagnan éclata de rire, vérifiant tout de même que son hilarité soudaine ne choquait personne autour de lui. "Avec Porthos, c'est presque comique. Mais quelle andouille je fais ! Se jeter sur les gens sans prévenir, c'est insensé ! Et puis, aller fouiner sous son manteau pour vérifier ce qui n'y est pas, quelle idée ! Il m'aurait pardonné si je ne lui avais pas parlé de ce fichu baudrier, même à mots couverts. Ah, maudit Gascon, je ferais de l'esprit même en enfer. Eh bien, d'Artagnan, si tu t'en sors, il va falloir être irréprochable à l'avenir. Il faut que l'on t'admire pour ta politesse. Être courtois, ce n'est pas être lâche. Regardez Aramis : tout le monde le respecte et personne ne le traite de lâche. Je vais m'inspirer de lui. Ah, le voilà justement." En marchant et en réfléchissant, d'Artagnan s'était rapproché de l'hôtel d'Aiguillon, où il aperçut Aramis en pleine discussion joyeuse avec trois gardes du roi. Aramis, de son côté, vit d'Artagnan, mais préféra faire mine de ne pas le remarquer, se souvenant de la scène de la matinée. D'Artagnan, résolu à être conciliant, s'approcha avec un salut théâtral et un sourire charmant. Aramis inclina légèrement la tête sans sourire, et la conversation s'interrompit aussitôt.
D'Artagnan comprit qu'il était de trop, mais il n'était pas encore assez habitué aux usages du beau monde pour se sortir élégamment d'une situation embarrassante. Il cherchait un moyen de se retirer sans maladresse, quand il remarqua qu'Aramis avait laissé tomber son mouchoir et, par inadvertance, avait mis le pied dessus. C'était l'occasion parfaite pour d'Artagnan de se rattraper : il se pencha et, avec un sourire gracieux, tira le mouchoir de sous le pied d'Aramis, malgré les efforts de ce dernier pour le retenir. "Je crois, monsieur, que voici un mouchoir que vous seriez fâché de perdre," dit-il en le lui tendant.
Le mouchoir était richement brodé, avec une couronne et des armoiries dans un coin. Aramis rougit intensément et arracha presque le mouchoir des mains de d'Artagnan. "Ah ! Ah !" s'exclama un des gardes. "Vas-tu encore dire, discret Aramis, que tu es en froid avec Mme de Bois-Tracy, quand elle te prête ses mouchoirs ?" Aramis lança un regard à d'Artagnan qui laissait clairement entendre qu'il venait de se faire un ennemi. Puis, reprenant son calme : "Vous vous trompez, messieurs," dit-il. "Ce mouchoir n'est pas à moi, je ne sais pas pourquoi monsieur me l'a rendu plutôt qu'à l'un de vous. La preuve, c'est que voici le mien dans ma poche."
Il sortit alors son propre mouchoir, tout aussi élégant, en fine batiste, mais sans broderie ni armoiries, juste un simple chiffre. D'Artagnan, conscient de son erreur, resta silencieux. Les amis d'Aramis, cependant, ne se laissèrent pas convaincre. L'un d'eux dit sérieusement : "Si c'est vrai, comme tu le prétends, je devrais te le redemander, car Bois-Tracy est un de mes proches, et je ne veux pas qu'on fasse trophée des affaires de sa femme."
"Tu demandes cela de façon maladroite," répondit Aramis, "et bien que je comprenne ta demande, je refuse à cause de la manière." D'Artagnan, un peu hésitant, ajouta : "Je n'ai pas vu le mouchoir sortir de la poche de M. Aramis. Il avait le pied dessus, c'est tout, et j'ai pensé que le mouchoir était à lui."
"Vous vous êtes trompé, monsieur," répondit froidement Aramis. Puis, se tournant vers le garde ami de Bois-Tracy : "En y réfléchissant, je suis aussi ami avec Bois-Tracy que toi. Ce mouchoir pourrait tout aussi bien venir de ta poche que de la mienne."
"Non, sur mon honneur !" s'écria le garde. "Tu vas jurer sur ton honneur et moi sur ma parole, et l'un de nous mentira. Faisons mieux, Montaran, partageons-le."
"Du mouchoir ?" "Oui."
Les autres gardes s'exclamèrent en riant : "Le jugement de Salomon ! Aramis, tu es plein de sagesse." Les jeunes gens éclatèrent de rire, et l'affaire en resta là.
Après un instant de silence, la conversation s'éteignit. Les trois gardes et le mousquetaire, après une poignée de main amicale, partirent chacun de leur côté, les gardes d’un côté, Aramis de l’autre. D'Artagnan, qui avait gardé ses distances pendant tout ce temps, se dit qu'il était temps de se réconcilier avec cet homme de qualité. Avec cette pensée en tête, il s'approcha d'Aramis, qui s'éloignait sans lui prêter attention.
"Monsieur, je vous demande pardon, j'espère que vous comprendrez," lança-t-il.
"Ah, monsieur," interrompit Aramis, "permettez-moi de vous faire remarquer que vous n'avez pas agi comme un homme d'honneur l'aurait fait."
"Comment, monsieur !" s'exclama d'Artagnan. "Vous insinuez que..."
"Je suppose, monsieur, que vous n'êtes pas idiot, et que vous savez bien, même en venant de Gascogne, qu'on ne marche pas sans raison sur les mouchoirs. Paris n’est pas pavé de soie, après tout."
"Monsieur, vous avez tort d'essayer de m'humilier," répliqua d'Artagnan, dont l'esprit querelleur commençait à prendre le dessus sur ses intentions pacifiques. "Je suis Gascon, c'est vrai, et puisque vous le savez, il n’est pas nécessaire de vous rappeler que les Gascons ont peu de patience. Quand ils s'excusent une fois, même pour une bêtise, ils estiment avoir déjà fait plus que nécessaire."
"Monsieur, je ne cherche pas la querelle," répondit Aramis. "Je ne suis pas un bagarreur, et n'étant mousquetaire que temporairement, je ne me bats que contraint, et toujours à contre-cœur. Mais cette fois, c'est sérieux, car une dame est compromise par vous."
"Par nous, vous voulez dire !" s'écria d'Artagnan.
"Pourquoi avez-vous eu la maladresse de me rendre le mouchoir ?"
"Pourquoi l'avez-vous laissé tomber ?"
"J'ai dit et je répète, monsieur, que ce mouchoir n'est pas sorti de ma poche."
"Eh bien, vous mentez deux fois, monsieur, car je l'ai vu tomber !"
"Ah, vous voulez prendre ce ton, monsieur le Gascon ! Je vais vous apprendre à vivre."
"Et moi, je vous renverrai à votre messe, monsieur l'abbé ! Sortez votre épée, immédiatement."
"Pas ici, mon cher ami. Nous sommes juste en face de l'hôtel d'Aiguillon, plein d'espions du cardinal. Qui me dit que ce n’est pas Son Éminence qui vous a envoyé pour me faire la peau ? Je tiens à ma tête, voyez-vous, elle va bien avec mes épaules. Je vous tuerai, soyez tranquille, mais dans un endroit discret, là où vous ne pourrez pas vous vanter."
"Très bien, mais ne comptez pas là-dessus, et emportez votre mouchoir, qu'il soit à vous ou non ; il pourrait vous être utile."
"Monsieur est Gascon ?" demanda Aramis.
"Oui. Et monsieur ne reporte pas un duel par prudence ?"
"La prudence est une vertu inutile pour les mousquetaires, je le sais, mais essentielle pour les hommes d'Église. Étant mousquetaire temporairement, je tiens à rester prudent. À deux heures, je vous attends à l'hôtel de M. de Tréville."
"Je vous montrerai les bons endroits," dit Aramis avant de saluer d’Artagnan et de s’éloigner vers le Luxembourg. D’Artagnan, réalisant que le temps pressait, se dirigea vers les Carmes-Deschaux, tout en réfléchissant : "Incroyable, mais au moins, si je meurs, ce sera de la main d’un mousquetaire." Il ne connaissait personne à Paris, alors il se rendit seul au rendez-vous avec Athos, prêt à accepter les témoins choisis par son adversaire. D’Artagnan avait bien l’intention de présenter ses excuses à Athos, mais sans se rabaisser, conscient des conséquences d’un duel avec un homme blessé : s’il perdait, il renforcerait la victoire de l’autre, mais s’il gagnait, on l’accuserait de lâcheté.
D’Artagnan n’était pas un homme ordinaire. Même en se disant que sa mort était probable, il ne comptait pas se laisser faire. Il analysa les personnalités de ceux qu’il allait affronter. Il espérait qu’avec ses excuses sincères, il pourrait se faire un allié d’Athos, dont l’allure noble et sérieuse lui plaisait. Il pensait pouvoir intimider Porthos avec l’histoire du baudrier, qu’il pourrait raconter à tous s’il survivait, ce qui ridiculiserait Porthos. Quant à Aramis, il ne s’en inquiétait pas trop et se disait que s’il devait l’affronter, il pourrait lui défigurer ce visage dont il était si fier.
D’Artagnan avait hérité de son père une détermination inébranlable : "Ne tolère rien de personne, sauf du roi, du cardinal et de M. de Tréville." Il se hâta donc vers le couvent des Carmes Déchaussés, un endroit discret et propice aux duels rapides. Lorsqu’il atteignit le terrain vague devant le monastère, Athos était là depuis cinq minutes seulement, et il était midi pile. Athos, souffrant encore de sa blessure malgré les soins récents du chirurgien de M. de Tréville, était assis sur une borne, attendant d’Artagnan avec son calme habituel et son air noble.
En voyant d’Artagnan arriver, Athos se leva et s’avança poliment vers lui. D’Artagnan, chapeau à la main et plume traînant au sol, s’approcha respectueusement. "Monsieur," dit Athos, "j’ai fait prévenir deux amis pour qu’ils soient mes seconds, mais ils ne sont pas encore là. C’est surprenant, ce n’est pas dans leurs habitudes de traîner."
– Je n'ai pas de seconds, monsieur, répondit d'Artagnan. Je suis arrivé hier à Paris, et je ne connais encore personne à part M. de Tréville, un ami de mon père. Athos réfléchit un instant. "Vous ne connaissez que M. de Tréville ?" demanda-t-il.
– Oui, monsieur, c'est bien ça.
– Eh bien, si je vous tue, j'aurai l'air d'un ogre, plaisanta Athos, moitié pour lui-même, moitié pour d’Artagnan.
– Pas vraiment, monsieur, rétorqua d’Artagnan avec un salut plein de dignité. Vous avez la gentillesse de vous battre avec moi malgré votre blessure, qui doit être très douloureuse.
– Très douloureuse, en effet, admit Athos. Vous m'avez fait un mal de chien, mais je vais utiliser ma main gauche, c'est mon habitude dans ces situations. Ne croyez pas que je vous fasse une faveur, je suis ambidextre. Cela pourrait même vous désavantager : un gaucher, ça déstabilise. Je suis désolé de ne pas vous avoir prévenu plus tôt.
– Vous êtes vraiment courtois, monsieur, dit d’Artagnan en s’inclinant de nouveau, et je vous en suis très reconnaissant.
– Vous me flattez, répondit Athos, toujours avec son air noble. Parlons d'autre chose, à moins que cela ne vous ennuie. Ah, diable ! que vous m'avez fait mal ! Mon épaule brûle.
– Si vous me le permettez…, dit timidement d’Artagnan.
– Quoi donc, monsieur ?
– J'ai un baume miraculeux pour les blessures, un remède de ma mère, que j'ai testé sur moi-même.
– Et alors ?
– En trois jours, je suis sûr que vous seriez guéri. Et après ces trois jours, monsieur, ce serait toujours pour moi un immense honneur de croiser le fer avec vous.
D’Artagnan prononça ces mots avec une simplicité désarmante, sans compromettre son courage.
– Parbleu, monsieur, voilà une proposition qui me plaît, non pas que je l'accepte, mais elle a un parfum de chevalerie. C'est ainsi que parlaient les preux du temps de Charlemagne. Malheureusement, nous ne sommes plus à cette époque. Nous vivons sous le règne de M. le cardinal, et d'ici trois jours, notre duel serait connu, même si le secret est bien gardé. Ah, mais ! Où sont mes amis ? Ils ne viendront donc pas ?
– Si vous êtes pressé, monsieur, dit d’Artagnan avec la même simplicité, et que vous souhaitiez m'expédier tout de suite, ne vous gênez pas.
– Voilà encore une réplique qui me plaît, dit Athos en hochant la tête avec grâce. Ce n'est pas la parole d'un fou, mais d'un homme de cœur. Monsieur, j'apprécie votre genre, et si nous ne nous tuons pas, j'aurai plaisir à converser avec vous. Attendons, je vous prie, cela sera plus correct. Ah ! En voici un, je crois.
En effet, au bout de la rue de Vaugirard, le colossal Porthos commençait à apparaître.
– Quoi ! s’écria d’Artagnan, votre premier témoin est M. Porthos ?
– Oui, cela vous dérange-t-il ?
– Pas du tout.
– Et voici le second.
D’Artagnan se tourna vers la direction indiquée par Athos et reconnut Aramis.
"Quoi ! s'exclama d'Artagnan, encore plus surpris que la première fois, votre second témoin est M. Aramis ?"
"Bien sûr, vous ne savez donc pas qu’on ne nous voit jamais l’un sans l’autre ? On nous appelle Athos, Porthos et Aramis, les trois inséparables, que ce soit chez les mousquetaires, les gardes, à la cour ou en ville. Mais bon, comme vous venez de Dax ou de Pau…"
"De Tarbes," corrigea d’Artagnan.
"Ah, alors vous pouvez ignorer ce détail," reprit Athos.
"Eh bien, messieurs, vous portez bien votre nom," dit d’Artagnan. "Mon aventure, si elle fait parler d’elle, prouvera au moins que votre union n’est pas basée sur des contrastes."
Pendant ce temps, Porthos s’était approché, avait salué Athos d’un geste de la main, puis s’était tourné vers d’Artagnan, visiblement surpris. Notons au passage qu’il avait changé de baudrier et retiré son manteau.
"Ah ! Qu’est-ce que c’est que ça ?" demanda-t-il.
"C’est avec monsieur que je me bats," dit Athos en désignant d’Artagnan et en le saluant du même geste.
"Moi aussi, c’est avec lui que je me bats," ajouta Porthos.
"Mais seulement à une heure," précisa d’Artagnan.
"Et moi aussi, c’est avec monsieur que je me bats," dit Aramis en arrivant à son tour.
"Mais seulement à deux heures," ajouta d’Artagnan avec le même calme.
"Pourquoi te bats-tu, Athos ?" demanda Aramis.
"Je ne sais pas trop, il m’a fait mal à l’épaule. Et toi, Porthos ?"
"Je me bats parce que je me bats," répondit Porthos en rougissant.
Athos, attentif, vit un sourire fin se dessiner sur les lèvres de d’Artagnan.
"Nous avons eu une discussion sur la toilette," expliqua le jeune homme.
"Et toi, Aramis ?" demanda Athos.
"Moi, je me bats pour une question de théologie," répondit Aramis, tout en faisant signe à d’Artagnan de garder le secret sur la vraie raison de leur duel.
Athos vit un second sourire passer sur le visage de d’Artagnan.
"Vraiment," dit Athos.
"Oui, un point de saint Augustin sur lequel nous ne sommes pas d’accord," ajouta d’Artagnan.
"Décidément, c’est un homme d’esprit," murmura Athos.
"Et maintenant que vous êtes tous là, messieurs," dit d’Artagnan, "permettez-moi de vous présenter mes excuses."
À ce mot, un nuage passa sur le visage d’Athos, un sourire hautain apparut sur les lèvres de Porthos, et Aramis fit un signe négatif.
"Vous ne me comprenez pas, messieurs," poursuivit d’Artagnan en redressant la tête, un rayon de soleil illuminant ses traits fins et audacieux. "Je vous demande pardon si je ne peux honorer ma dette envers vous trois. M. Athos a le droit de me tuer le premier, ce qui diminue la valeur de votre créance, M. Porthos, et rend la vôtre à peu près nulle, M. Aramis. Et maintenant, messieurs, je vous le répète, excusez-moi, mais seulement pour cela. En garde !"
Sur ces mots, avec un geste des plus cavaliers, d’Artagnan tira son épée. Le sang lui montait à la tête, et à cet instant, il aurait tiré son épée contre tous les mousquetaires du royaume, comme il venait de le faire contre Athos, Porthos et Aramis. Il était midi et quart. Le soleil était à son zénith, et l’endroit choisi pour le duel était exposé à toute son ardeur.
"Il fait très chaud," dit Athos en tirant son épée à son tour, "et pourtant je ne peux enlever mon pourpoint ; ma blessure saigne encore, et je ne voudrais pas gêner monsieur en lui montrant du sang qu’il ne m’aurait pas tiré lui-même."
— Vous avez raison, monsieur, répondit d’Artagnan, que ce soit par un autre ou par moi, je ne pourrais jamais voir couler le sang d’un homme aussi brave sans en être profondément peiné. Je me battrai donc en pourpoint, tout comme vous.
— Allez, allez, dit Porthos, assez de ces politesses, n’oubliez pas que nous attendons notre tour.
— Parlez pour vous, Porthos, coupa Aramis. Moi, je trouve que ces messieurs échangent des propos tout à fait dignes de véritables gentilshommes.
— Quand vous voudrez, monsieur, déclara Athos en se mettant en garde.
— J’attendais votre signal, répondit d’Artagnan en croisant le fer.
À peine leurs rapières avaient-elles résonné qu'une escouade de gardes du Cardinal, menée par M. de Jussac, apparut au coin du couvent.
— Les gardes du Cardinal ! s’écrièrent Porthos et Aramis en chœur. Rangez les épées, messieurs ! Rangez les épées !
Mais c’était déjà trop tard. Les deux duellistes avaient été surpris dans une posture qui ne laissait aucun doute sur leurs intentions.
— Holà ! cria Jussac en s’avançant, faisant signe à ses hommes de le suivre. Holà, mousquetaires, vous vous battez ici ? Et les édits, qu’en faites-vous ?
— Vous êtes bien généreux, messieurs les gardes, répliqua Athos avec une pointe d’ironie, car Jussac était l’un des agresseurs d’avant-hier. Si nous vous voyions vous battre, je vous assure que nous ne vous aurions pas interrompus. Laissez-nous donc continuer, et vous aurez le spectacle sans l’effort.
— Messieurs, dit Jussac, c’est avec grand regret que je vous annonce que c’est impossible. Le devoir avant tout. Veuillez rengainer et nous suivre.
— Monsieur, dit Aramis en imitant Jussac, nous serions ravis de répondre à votre aimable invitation, si cela dépendait de nous ; mais hélas, c’est impossible : M. de Tréville nous l’a interdit. Passez votre chemin, c’est ce qui serait le plus sage.
Cette moquerie mit Jussac en colère.
— Nous vous chargerons alors, dit-il, si vous désobéissez.
— Ils sont cinq, murmura Athos, et nous ne sommes que trois ; nous serons encore battus, et il nous faudra mourir ici, car je refuse de me présenter vaincu devant notre capitaine.
Porthos et Aramis se rapprochèrent aussitôt, tandis que Jussac alignait ses soldats. Ce bref instant suffit à d’Artagnan pour faire un choix crucial : c’était un moment décisif, un choix entre le roi et le cardinal. Se battre signifiait désobéir à la loi, risquer sa vie, s’opposer à un ministre plus puissant que le roi lui-même. Mais, à l’honneur du jeune homme, il n’hésita pas une seconde.
Se tournant vers Athos et ses amis, il déclara :
— Messieurs, je vais me permettre de reprendre vos mots. Vous avez dit que vous n’étiez que trois, mais il me semble que nous sommes quatre.
— Mais vous n’êtes pas des nôtres, objecta Porthos.
— C’est vrai, répondit d’Artagnan, je ne porte pas l’uniforme, mais j’ai l’âme d’un mousquetaire. Mon cœur en est sûr, messieurs, et cela m’entraîne.
— Écartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui avait saisi l’intention de d’Artagnan à son attitude et à l’expression de son visage. Vous pouvez partir, nous vous le permettons. Sauvez votre peau ; partez vite.
D’Artagnan ne bougea pas.
— Décidément, vous êtes un brave jeune homme, dit Athos en lui serrant la main.
— Allons, allons, prenons une décision, reprit Jussac.
Porthos et Aramis, un peu nerveux, se lancèrent : « On ne va pas rester là à rien faire ! » Athos, toujours calme, répondit : « Notre jeune ami a du cran. » Pourtant, tous les trois jetaient des regards inquiets vers d'Artagnan, se demandant si ce gamin avait vraiment ce qu'il fallait pour affronter le danger. Athos continua : « On n'est que trois, dont un est déjà blessé, et on a un jeune avec nous. Mais on dira quand même qu'on était quatre hommes. » Porthos, frustré, rétorqua : « Mais on ne va quand même pas reculer ! » Athos hocha la tête : « Ce n’est pas si simple. »
D'Artagnan, sentant leur hésitation, intervint : « Messieurs, laissez-moi faire mes preuves. Je vous jure sur mon honneur, je ne bougerai pas d’ici, même si on perd. » Athos, impressionné, demanda : « Comment t’appelles-tu, mon brave ? » « D’Artagnan, monsieur. » Athos, inspiré, s’écria : « Athos, Porthos, Aramis et d’Artagnan, en avant ! »
Jussac, impatient, lança une nouvelle fois : « Alors, messieurs, vous vous décidez ? » Athos répondit calmement : « C’est fait, messieurs. » Jussac, intrigué, demanda : « Et quel est votre choix ? » Aramis, avec une élégance nonchalante, leva son chapeau d’une main et dégaina son épée de l’autre : « Nous avons l’honneur de vous charger. » Jussac, surpris, s’exclama : « Ah, vous résistez ! » Athos répliqua avec audace : « Sangdieu ! Ça vous étonne ? »
Et voilà que les neuf combattants se jetèrent les uns sur les autres avec une rage maîtrisée. Athos se retrouva face à Cahusac, le chouchou du cardinal. Porthos affronta Biscarat, tandis qu’Aramis faisait face à deux adversaires. D’Artagnan, lui, se retrouva face à Jussac. Le cœur du jeune Gascon battait à tout rompre, non pas de peur, mais d’excitation. Il se battait avec la férocité d’un tigre, tournant autour de Jussac, changeant constamment de position et de garde. Jussac, réputé pour sa maîtrise de l’épée, peinait face à cet adversaire imprévisible qui ne respectait aucune règle, attaquant de toutes parts tout en se protégeant avec soin.
Finalement, Jussac, exaspéré d’être tenu en échec par ce qu’il prenait pour un enfant, commença à faire des erreurs. D’Artagnan, bien que manquant d’expérience, compensait par une théorie solide et redoubla d’agilité. Dans un ultime effort, Jussac tenta un coup puissant, mais d’Artagnan para habilement et, se glissant sous la garde de son ennemi, lui transperça le corps. Jussac s’effondra.
D’Artagnan, le souffle court, balaya le champ de bataille du regard. Aramis avait déjà éliminé un adversaire, mais l’autre le pressait de près. Porthos et Biscarat, chacun blessé, continuaient leur duel acharné. Athos, pâle et blessé de nouveau, tenait bon, son épée maintenant dans la main gauche. D’Artagnan, voyant cela, chercha qui aider. Il croisa le regard d’Athos, un regard plein de dignité et de demande silencieuse. Comprenant l’appel, d’Artagnan bondit vers Cahusac, criant : « À moi, monsieur le garde, je vous tue ! » Cahusac se retourna juste à temps.
Athos, soutenu par son courage inébranlable, s'effondra sur un genou. "Par le sang du ciel !" cria-t-il à d'Artagnan. "Ne le tuez pas, jeune homme, je vous en supplie. J'ai un vieux compte à régler avec lui une fois que je serai remis sur pied. Désarmez-le seulement, attachez son épée. Voilà, c'est parfait ! Très bien !" Cette exclamation lui échappa lorsque l'épée de Cahusac vola à vingt pas de là. D'Artagnan et Cahusac se précipitèrent ensemble, l'un pour récupérer l'épée, l'autre pour s'en emparer, mais d'Artagnan, plus rapide, arriva le premier et posa le pied dessus. Cahusac se dirigea alors vers le garde qu'Aramis avait abattu, s'empara de sa rapière, et voulut revenir à d'Artagnan. Mais sur son chemin, il croisa Athos, qui, profitant de cette pause offerte par d'Artagnan, avait repris son souffle. Athos, craignant que d'Artagnan ne tue son adversaire, voulait reprendre le combat. D'Artagnan comprit qu'il décevrait Athos en l'en empêchant. Quelques secondes plus tard, Cahusac s'effondra, la gorge transpercée par l'épée d'Athos. Au même moment, Aramis poussait son épée contre la poitrine de son adversaire à terre, le forçant à demander grâce. Restait Porthos face à Biscarat. Porthos, dans un style fanfaron, demandait à Biscarat l'heure qu'il pouvait être, le félicitant pour la promotion de son frère dans le régiment de Navarre, mais malgré ses railleries, il ne parvenait à rien. Biscarat était de ces hommes de fer qui ne tombent qu'une fois morts. Pourtant, il fallait en finir. Le guet pouvait arriver d'un moment à l'autre et capturer tout le monde, blessés ou non, qu'ils soient royalistes ou cardinalistes. Athos, Aramis et d'Artagnan encerclèrent Biscarat et le sommèrent de se rendre. Bien que seul contre tous, avec une épée lui transperçant la cuisse, Biscarat tenait bon. Jussac, appuyé sur son coude, lui cria de se rendre. Biscarat, Gascon comme d'Artagnan, fit la sourde oreille et se contenta de rire. Entre deux parades, il trouva le temps de désigner du bout de son épée une place au sol : "Ici, dit-il, parodiant un verset de la Bible, ici mourra Biscarat, seul parmi ses compagnons."
"Mais ils sont quatre contre toi ; finis-en, je te l'ordonne," dit Jussac.
"Ah, si tu l'ordonnes, c'est différent," répondit Biscarat. "Puisque tu es mon brigadier, je dois obéir." Il brisa alors son épée sur son genou pour ne pas la rendre, jeta les morceaux par-dessus le mur du couvent et se croisa les bras en sifflotant un air cardinaliste. La bravoure est toujours respectée, même chez l'ennemi. Les mousquetaires saluèrent Biscarat de leurs épées avant de les rengainer. D'Artagnan fit de même, puis, aidé par Biscarat, le seul encore debout, il transporta sous le porche du couvent Jussac, Cahusac et l'adversaire d'Aramis qui n'était que blessé. Le quatrième, comme nous l'avons dit, était mort. Ils sonnèrent la cloche, et, emportant quatre épées sur cinq, ils se dirigèrent, ivres de joie, vers l'hôtel de M. de Tréville. On les voyait avancer, bras dessus bras dessous, occupant toute la largeur de la rue, saluant chaque mousquetaire croisé, transformant leur retour en une véritable marche triomphale. Le cœur de d'Artagnan débordait de bonheur, marchant entre Athos et Porthos, les étreignant avec tendresse. "Si je ne suis pas encore mousquetaire," dit-il à ses nouveaux amis en franchissant la porte de l'hôtel de M. de Tréville, "au moins me voilà apprenti, n'est-ce pas ?" Cette affaire fit grand bruit.
M. de Tréville s'emporta bruyamment contre ses mousquetaires, mais en secret, il les félicita. Il devait pourtant agir vite pour informer le roi, alors il se précipita au Louvre. Malheureusement, il arriva trop tard : le roi était en pleine discussion avec le cardinal et on lui fit savoir qu'il était occupé et ne pouvait le recevoir. Le soir, M. de Tréville se rendit à la partie de jeu du roi. Ce dernier, en train de gagner, était de très bonne humeur, car il était connu pour être plutôt économe. Dès qu'il aperçut Tréville, il l'interpella : « Approchez, monsieur le capitaine, que je vous passe un savon ! Vous savez que Son Éminence est venue se plaindre de vos mousquetaires ? Il était tellement agité qu'il en est tombé malade ! Vos mousquetaires, ce sont des furies, des fauteurs de troubles ! »
« Mais non, Sire, répliqua Tréville, flairant comment la situation allait évoluer. Ce sont des braves, aussi doux que des agneaux, et je vous assure qu'ils ne dégainent leur épée que pour vous servir. Ce sont les gardes du cardinal qui les provoquent sans cesse, et pour l'honneur du corps, ils se défendent. »
« Écoutez-le, s'exclama le roi, on croirait qu'il parle d'un couvent ! Mon cher capitaine, je devrais vous retirer votre poste et le donner à Mlle de Chémerault, à qui j'ai promis une abbaye. Mais ne croyez pas que je vous croirai sur parole. On m'appelle Louis le Juste, et nous allons clarifier cela. »
« Je me fie à votre justice, Sire, je patienterai tranquillement jusqu'à votre décision. »
« Attendez donc, monsieur, je ne vous ferai pas languir. » En effet, la chance tourna et le roi, commençant à perdre, chercha une excuse pour arrêter la partie. Il se leva, empocha ses gains et dit à La Vieuville : « Prenez ma place, il faut que je parle à M. de Tréville d'une affaire importante. J'avais quatre-vingts louis devant moi, mettez la même somme pour que personne ne se plaigne. La justice avant tout. »
Puis, se tournant vers M. de Tréville, il l'emmena à l'écart : « Alors, vous dites que ce sont les gardes du cardinal qui ont provoqué vos mousquetaires ? »
« Oui, Sire, comme toujours. »
« Et comment cela s'est-il passé ? Il faut écouter les deux parties. »
« Oh, de la manière la plus simple, Sire. Trois de mes meilleurs soldats, que vous connaissez bien et qui vous sont dévoués, avaient organisé une sortie avec un jeune cadet de Gascogne que je leur avais recommandé. »
La partie devait se dérouler à Saint-Germain, si je ne me trompe pas, et ils avaient prévu de se retrouver aux Carmes-Deschaux. Mais voilà, leur rencontre a été interrompue par M. de Jussac, accompagné de MM. Cahusac, Biscarat, et deux autres gardes. Ils n’étaient pas là par hasard, croyez-moi, surtout pas en si grand nombre, et certainement pas sans de mauvaises intentions vis-à-vis des édits.
« Ah ! Vous me rappelez quelque chose », dit le roi. « Ils venaient probablement pour se battre eux-mêmes. »
« Je ne les accuse pas directement, Sire, mais je laisse à Votre Majesté le soin de juger ce que cinq hommes armés peuvent bien faire dans un endroit aussi désert que les alentours du couvent des Carmes. »
« Oui, vous avez raison, Tréville, vous avez raison », acquiesça le roi.
« Alors, dès qu’ils ont aperçu mes mousquetaires, leur plan a changé. Ils ont mis de côté leurs rancunes personnelles pour se concentrer sur leur rivalité de corps. Car Votre Majesté sait bien que les mousquetaires, qui ne servent que le roi, sont naturellement opposés aux gardes, qui sont sous les ordres de M. le cardinal. »
« Oui, Tréville, oui », répondit le roi avec mélancolie. « C’est bien triste de voir deux factions en France, deux têtes pour la royauté. Mais tout cela finira, Tréville, tout cela finira. Vous dites donc que les gardes ont cherché querelle aux mousquetaires ? »
« Je pense que c’est ce qui s’est passé, Sire, mais je ne peux pas l’affirmer avec certitude. Vous savez combien il est difficile de connaître la vérité, sauf à posséder cet instinct admirable qui a valu à Louis XIII le surnom de "Juste". »
« Vous avez raison, Tréville. Mais vos mousquetaires n’étaient pas seuls, il y avait un jeune avec eux ? »
« Oui, Sire, et un homme blessé. Ainsi, trois mousquetaires du roi, dont un blessé, plus un jeune homme, ont non seulement tenu tête à cinq des gardes les plus redoutables de M. le cardinal, mais ils en ont mis quatre à terre. »
« Mais c’est une victoire, ça ! » s’exclama le roi, rayonnant. « Une victoire totale ! »
« Oui, Sire, aussi complète que celle du pont de Cé. »
« Quatre hommes, dont un blessé, et un jeune homme, dites-vous ? »
« Un jeune à peine, Sire ; il s’est si bien comporté que je me permets de le recommander à Votre Majesté. »
« Comment s’appelle-t-il ? »
« D’Artagnan, Sire. C’est le fils d’un de mes plus vieux amis, un homme qui a combattu aux côtés de votre père, de glorieuse mémoire, lors de la guerre de partisan. »
« Et vous dites qu’il s’est bien comporté, ce jeune homme ? Racontez-moi ça, Tréville ; vous savez que j’aime les récits de batailles. » Le roi Louis XIII redressa fièrement sa moustache en posant la main sur sa hanche.
« Sire », reprit Tréville, « comme je vous l’ai dit, M. d’Artagnan est presque un enfant. N’étant pas mousquetaire, il portait un habit civil. Les gardes de M. le cardinal, voyant sa jeunesse et sachant qu’il n’appartenait pas au corps, l’ont invité à se retirer avant d’attaquer. »
« Vous voyez bien, Tréville », interrompit le roi, « ce sont eux qui ont attaqué. »
« Exactement, Sire. Ils l’ont sommé de partir, mais il a répondu qu’il était mousquetaire de cœur et entièrement dévoué à Sa Majesté, donc il est resté avec les mousquetaires. »
« Brave jeune homme », murmura le roi.
« En effet, il est resté avec eux, et Votre Majesté a là un champion si courageux que c’est lui qui a porté à Jussac ce coup d’épée redoutable qui a tant courroucé M. le cardinal. »
« C’est lui qui a blessé Jussac ? » s’exclama le roi. « Lui, un enfant ! C’est impossible, Tréville. »
« C’est pourtant ce que j’ai l’honneur de dire à Votre Majesté. »
« Jussac, une des premières lames du royaume ! »
« Eh bien, Sire, il a trouvé son maître. »
– Je veux rencontrer ce jeune homme, Tréville, je veux le voir, et s’il y a quelque chose à faire, nous nous en occuperons.
– Quand Votre Majesté souhaite-t-elle le recevoir ?
– Demain à midi, Tréville.
– Dois-je l’amener seul ?
– Non, amenez-les tous les quatre ensemble. Je veux les remercier tous en même temps ; les hommes dévoués sont rares, Tréville, et il faut récompenser le dévouement.
– À midi, Sire, nous serons au Louvre.
– Ah ! Par le petit escalier, Tréville, par le petit escalier. Inutile que le cardinal soit au courant...
– Oui, Sire.
– Vous comprenez, Tréville, un édit reste un édit ; il est interdit de se battre, après tout.
– Mais cette rencontre, Sire, était loin d’être un duel ordinaire : c’était une rixe, et la preuve, c’est qu’ils étaient cinq gardes du cardinal contre mes trois mousquetaires et M. d’Artagnan.
– C’est vrai, dit le roi ; mais peu importe, Tréville, passez toujours par le petit escalier.
Tréville esquissa un sourire. Mais, considérant qu’il avait déjà beaucoup obtenu en incitant ce jeune homme à se rebeller contre son maître, il salua respectueusement le roi et, avec sa permission, prit congé. Dès le soir même, les trois mousquetaires furent informés de l’honneur qui leur était accordé. Connaissant bien le roi depuis longtemps, ils ne s’enflammèrent pas trop ; mais d’Artagnan, avec son imagination gasconne, y vit sa chance de fortune et passa la nuit à rêver de gloire. Dès huit heures du matin, il était chez Athos. D’Artagnan trouva le mousquetaire déjà prêt à sortir. Comme le rendez-vous avec le roi n’était qu’à midi, Athos, Porthos et Aramis avaient prévu d’aller jouer à la paume dans un tripot près des écuries du Luxembourg. Athos invita d’Artagnan à se joindre à eux, et bien qu’il ne connaisse rien à ce jeu, il accepta, ne sachant que faire de son temps jusqu’à midi. Porthos et Aramis étaient déjà là, s’échauffant. Athos, expert en tous les exercices physiques, prit place avec d’Artagnan de l’autre côté, les défiant. Mais dès le premier mouvement, bien qu’il joue de la main gauche, sa blessure se rappela à lui, trop fraîche pour cet effort. D’Artagnan se retrouva donc seul, et, se déclarant trop maladroit pour un vrai match, ils continuèrent simplement à s’envoyer des balles sans compter les points. Mais l’une d’elles, lancée par le bras puissant de Porthos, frôla si près le visage de d’Artagnan qu’il se dit que si elle l’avait touché, il aurait manqué son audience, incapable de se présenter devant le roi. Et comme, dans son imagination gasconne, cette audience était cruciale pour son avenir, il salua poliment Porthos et Aramis, déclarant qu’il reprendrait la partie quand il pourrait leur tenir tête, et alla s’asseoir près de la corde, dans la galerie. Malheureusement pour d’Artagnan, parmi les spectateurs se trouvait un garde du cardinal, encore furieux de la défaite de ses camarades la veille, qui s’était promis de se venger à la première occasion. Il crut que celle-ci était arrivée et dit à son voisin : « Pas étonnant que ce jeune homme ait peur d’une balle, c’est sûrement un apprenti mousquetaire. » D’Artagnan se retourna comme s’il avait été piqué par un serpent, fixant intensément le garde qui venait de lancer cette insolence.
« Pardieu ! » lança le garde en tordant sa moustache avec insolence, « Regarde-moi autant que tu veux, petit monsieur, j'ai dit ce que j'ai dit. »
D’Artagnan, sans se démonter, murmura : « Puisque tes mots sont assez clairs pour ne pas nécessiter d'explications, je te propose de me suivre. »
« Et quand ça ? » demanda le garde, toujours avec ce sourire narquois.
« Tout de suite, si ça te convient. »
« Tu sais qui je suis, j'imagine ? »
« Pas la moindre idée, et franchement, ça m'est bien égal. »
« Tu devrais pourtant, car si tu connaissais mon nom, tu serais peut-être moins pressé. »
« Comment t'appelles-tu ? »
« Bernajoux, pour te servir. »
D’Artagnan, imperturbable, répondit : « Eh bien, monsieur Bernajoux, je t'attendrai à la porte. »
« Vas-y, je te suis. »
« Ne te précipite pas trop, monsieur, histoire qu'on ne remarque pas qu'on sort ensemble ; tu comprends, pour ce qu'on va faire, trop de spectateurs seraient gênants. »
« Très bien », répondit le garde, surpris que son nom n'ait pas fait plus d'effet sur le jeune homme. En effet, tout le monde connaissait Bernajoux, sauf d’Artagnan, peut-être ; c'était un habitué des bagarres quotidiennes que ni les édits du roi ni ceux du cardinal n'avaient pu endiguer. Porthos et Aramis étaient tellement absorbés par leur jeu, et Athos les observait avec tant d'attention, qu'ils ne remarquèrent même pas la sortie de leur jeune compagnon. Comme il l'avait dit, d’Artagnan s'arrêta à la porte ; peu de temps après, le garde le rejoignit.
D’Artagnan, pressé par l'audience du roi fixée à midi, jeta un coup d'œil autour de lui. Voyant la rue déserte, il dit à son adversaire : « Ma foi, c'est une chance pour toi, même si tu t'appelles Bernajoux, de n'avoir affaire qu'à un apprenti mousquetaire. Mais rassure-toi, je ferai de mon mieux. En garde ! »
« Mais, » objecta Bernajoux, « ce lieu n'est pas idéal. Nous serions mieux derrière l'abbaye de Saint-Germain ou au Pré-aux-Clercs. »
« Ce que tu dis est sensé, » admit d’Artagnan, « mais je manque de temps, j'ai rendez-vous à midi pile. En garde donc, monsieur, en garde ! »
Bernajoux, pas homme à se faire prier, dégaina son épée et attaqua, comptant sur la jeunesse de d’Artagnan pour l'intimider. Mais d’Artagnan, fraîchement auréolé de sa victoire de la veille et plein de confiance en sa future gloire, était bien décidé à ne pas reculer. Les deux lames s'engagèrent jusqu'à la garde. D’Artagnan, tenant fermement sa position, obligea Bernajoux à reculer. Profitant du moment où le fer de Bernajoux déviait, d’Artagnan se dégagea, se fendit et toucha son adversaire à l'épaule. D’Artagnan recula d'un pas et releva son épée, mais Bernajoux, criant que ce n'était rien, se jeta aveuglément sur lui, s'empalant de lui-même.
Alors que Bernajoux, blessé mais déterminé, se repliait vers l'hôtel de M. de La Trémouille, d'Artagnan, ignorant la gravité de sa blessure, continuait de le presser. Il était prêt à en finir quand soudain, la rumeur de la rue se propagea jusqu'au jeu de paume. Deux amis de Bernajoux, qui avaient suivi l'échange entre lui et d'Artagnan, surgirent épée à la main pour défendre leur camarade. Mais Athos, Porthos et Aramis ne tardèrent pas à intervenir. Les deux gardes, désormais en infériorité numérique, durent se retourner pour faire face à la nouvelle menace. C’est alors que Bernajoux s’effondra.
Les gardes, conscients de leur désavantage, crièrent à l'aide vers l'hôtel de La Trémouille. En un clin d'œil, tout l'hôtel se vida, ses occupants se ruant dans la bataille. Les quatre amis, loin de se laisser impressionner, lancèrent leur propre appel : "À nous, mousquetaires !", un cri qui résonnait toujours avec force. Les mousquetaires, connus pour leur opposition au cardinal, étaient souvent soutenus par d'autres compagnies. Ainsi, deux gardes de la compagnie de M. des Essarts se joignirent à eux, tandis qu'un troisième courait vers l'hôtel de M. de Tréville, hurlant à l'aide.
L'hôtel de M. de Tréville, toujours plein de mousquetaires, réagit promptement. Une mêlée générale éclata, mais les mousquetaires prirent rapidement l'avantage. Les gardes du cardinal et les hommes de M. de La Trémouille se réfugièrent dans l'hôtel, fermant les portes juste à temps pour éviter une invasion.
Le blessé, Bernajoux, avait déjà été transporté à l'intérieur, dans un état critique. Dehors, l'agitation atteignait son paroxysme. Les mousquetaires et leurs alliés, en colère contre l'audace des serviteurs de La Trémouille, envisagèrent de mettre le feu à l'hôtel. La proposition fut accueillie avec enthousiasme, mais heureusement, l'horloge sonna onze heures. D'Artagnan et ses camarades se rappelèrent leur audience imminente et calmèrent les esprits, évitant ainsi une catastrophe.
Quelques pavés volèrent contre les portes, mais celles-ci tinrent bon. Peu à peu, la tension retomba. Les leaders de l'échauffourée, d'Artagnan et ses amis, quittèrent le groupe pour rejoindre M. de Tréville, qui les attendait, déjà informé des événements. "Vite, au Louvre !" dit-il. "Il faut voir le roi avant que le cardinal ne le fasse. Nous lui présenterons cette affaire comme une suite de celle d'hier, et tout passera ensemble."
Accompagné des quatre jeunes gens, M. de Tréville se dirigea vers le Louvre. Mais à sa grande surprise, on lui annonça que le roi était parti chasser le cerf dans la forêt de Saint-Germain. Deux fois, il fit répéter la nouvelle, et à chaque fois, ses traits se durcirent, trahissant son inquiétude.
« Est-ce que Sa Majesté avait déjà prévu cette chasse hier ? » demanda-t-il.
« Non, Votre Excellence, » répondit le valet de chambre. « C’est le grand veneur qui est venu ce matin pour lui annoncer qu’un cerf avait été détourné spécialement pour lui pendant la nuit. Au début, il a dit qu'il n’irait pas, mais il n’a pas pu résister à l’attrait de la chasse, et après le déjeuner, il est parti. »
« Et le roi a-t-il vu le cardinal ? » interrogea M. de Tréville.
« Très probablement, » répondit le valet, « car j’ai vu ce matin les chevaux attelés au carrosse de Son Éminence. J’ai demandé où il allait, et on m’a répondu : “À Saint-Germain.” »
« Nous voilà avertis, » dit M. de Tréville. « Messieurs, je verrai le roi ce soir ; mais je vous déconseille fortement de vous y aventurer. »
Le conseil était sensé, venant d’un homme qui connaissait bien le roi, et les quatre jeunes gens n’eurent pas l’idée de le contester. M. de Tréville les invita donc à rentrer chez eux et à attendre de ses nouvelles.
En rentrant à son hôtel, M. de Tréville pensa qu’il valait mieux prendre les devants en déposant une plainte. Il envoya un domestique chez M. de La Trémouille avec une lettre, lui demandant de renvoyer le garde du cardinal et de réprimander ses gens pour avoir osé attaquer les mousquetaires. Mais M. de La Trémouille, déjà informé par son écuyer dont Bernajoux était le parent, répondit que ce n’était pas à M. de Tréville de se plaindre, mais bien à lui, car les mousquetaires avaient attaqué ses hommes et menacé de brûler son hôtel.
Comme ce conflit risquait de s’éterniser, M. de Tréville eut une idée pour régler l’affaire : aller voir M. de La Trémouille en personne. Il se rendit donc à son hôtel et se fit annoncer. Les deux hommes se saluèrent courtoisement. Même s’ils n’étaient pas amis, ils se respectaient. Tous deux étaient des hommes d’honneur. M. de La Trémouille, étant protestant et ne voyant que rarement le roi, n’avait pas de parti-pris dans ses relations sociales. Cette fois, cependant, son accueil, bien que poli, fut plus froid que d’habitude.
« Monsieur, » commença M. de Tréville, « il semble que nous ayons des griefs l’un envers l’autre, et je suis venu pour que nous éclaircissions cette affaire ensemble. »
« Volontiers, » répondit M. de La Trémouille, « mais sachez que je suis bien informé, et vos mousquetaires ont tous les torts. »
« Vous êtes un homme trop juste et raisonnable, monsieur, » dit M. de Tréville, « pour ne pas accepter ma proposition. »
« Je vous écoute, » répondit M. de La Trémouille.
« Comment va M. Bernajoux, le parent de votre écuyer ? »
« Mal, monsieur. En plus de la blessure au bras, qui n’est pas trop grave, il a une autre blessure qui a perforé son poumon, et le médecin est très inquiet. »
« Mais est-il encore conscient ? »
« Parfaitement. »
« Peut-il parler ? »
« Avec difficulté, mais il parle. »
« Eh bien, monsieur, allons le voir. Demandons-lui, au nom de Dieu, de dire la vérité. Je le prends comme juge de sa propre cause, et je croirai ce qu’il dira. »
M. de La Trémouille réfléchit un instant, puis, trouvant la proposition raisonnable, accepta. Tous deux descendirent dans la chambre du blessé.
Voyant ces deux nobles seigneurs entrer dans sa chambre, le blessé tenta de se redresser sur son lit. Mais, trop affaibli, il retomba, presque évanoui. M. de La Trémouille s'approcha et lui fit respirer des sels pour le ranimer. M. de Tréville, désireux d'éviter toute accusation d'influence, proposa à M. de La Trémouille de poser lui-même les questions. Comme prévu par M. de Tréville, Bernajoux, entre la vie et la mort, n'eut d'autre choix que de dire la vérité, relatant exactement les événements aux deux seigneurs. C'était tout ce que M. de Tréville souhaitait entendre. Il souhaita à Bernajoux un prompt rétablissement, salua M. de La Trémouille, rentra chez lui et invita immédiatement les quatre amis à dîner.
M. de Tréville était connu pour recevoir une excellente compagnie, tous opposés au cardinal. Inévitablement, la conversation au dîner tourna autour des récents échecs des gardes du cardinal. D'Artagnan, héros de ces journées, reçut toutes les félicitations, qu'Athos, Porthos et Aramis lui laissèrent avec générosité, ayant eu leur part de gloire par le passé.
Vers six heures, M. de Tréville annonça qu'il devait se rendre au Louvre. L'audience avec le roi étant passée, il choisit d'attendre dans l'antichambre avec les quatre jeunes gens. Le roi n'était pas encore revenu de la chasse, et après une demi-heure d'attente parmi les courtisans, les portes s'ouvrirent, annonçant l'arrivée de Sa Majesté.
À cette annonce, d'Artagnan sentit une angoisse intense. Le moment à venir allait probablement déterminer son avenir. Ses yeux restèrent fixés sur la porte par laquelle le roi entrerait. Louis XIII apparut, vêtu de sa tenue de chasse, encore couvert de poussière, portant de grandes bottes et un fouet en main. D'un coup d'œil, d'Artagnan comprit que le roi était de mauvaise humeur. Malgré cette tension visible, les courtisans s'écartèrent sur son passage. Dans les antichambres royales, mieux vaut être remarqué, même par un regard irrité, que pas du tout.
Les trois mousquetaires avancèrent d'un pas, tandis que d'Artagnan se cachait derrière eux. Bien que le roi connaisse Athos, Porthos et Aramis, il passa devant eux sans un regard ni un mot, comme s'ils étaient invisibles. M. de Tréville, lui, soutint le regard du roi avec une telle assurance que ce fut le roi qui détourna les yeux, avant de rentrer dans ses appartements en marmonnant.
« Les choses se compliquent, » dit Athos en souriant. « Nous ne serons pas faits chevaliers cette fois-ci. »
« Attendez ici dix minutes, » dit M. de Tréville. « Si je ne ressors pas d'ici là, retournez à mon hôtel. Il sera inutile de m'attendre plus longtemps. »
Les quatre jeunes gens patientèrent dix, puis quinze, puis vingt minutes. Inquiets de ne pas voir M. de Tréville revenir, ils quittèrent les lieux, anxieux de ce qui pourrait se passer.
M. de Tréville entra avec assurance dans le bureau du roi, où il trouva Sa Majesté de très mauvaise humeur. Le roi était affalé sur un fauteuil, tapotant ses bottes avec le manche de son fouet. Cela n'empêcha pas M. de Tréville de lui demander, avec un calme olympien, comment allait sa santé. « Mal, monsieur, très mal, répondit le roi. Je m’ennuie. » L’ennui, c’était bien le mal chronique de Louis XIII. Il avait même l’habitude de prendre un courtisan au hasard, de l’amener à une fenêtre et de lui proposer : « Monsieur un tel, ennuyons-nous ensemble. »
« Comment ? Votre Majesté s’ennuie ? s’étonna M. de Tréville. Vous n’êtes pas allé à la chasse aujourd’hui ? – Ah, la chasse ! s’exclama le roi. Tout part à vau-l’eau, je vous le dis. Je ne sais pas si c’est le gibier qui a perdu son flair ou les chiens leur nez. On poursuit un cerf dix cors pendant six heures, et quand il est sur le point d’être pris, quand Saint-Simon s’apprête à sonner l’hallali, crac ! La meute se trompe et court après un daguet ! Vous verrez, je vais devoir abandonner la chasse à courre comme j’ai laissé tomber la chasse au vol. Ah, quel roi malheureux je suis, monsieur de Tréville ! Mon dernier gerfaut est mort avant-hier. – Je comprends votre désespoir, Sire, c’est une vraie catastrophe, mais il vous reste encore des faucons, des éperviers et des tiercelets, non ? – Oui, mais plus personne pour les dresser ! Les fauconniers se font rares, et je suis le dernier à maîtriser l’art de la vénerie. Après moi, tout sera fini. On chassera avec des pièges et des filets. Si seulement j’avais le temps de former des élèves ! Mais non, le cardinal est toujours là, à me harceler avec ses histoires d’Espagne, d’Autriche, d’Angleterre ! Ah, en parlant du cardinal, monsieur de Tréville, je suis mécontent de vous. »
M. de Tréville s’y attendait. Il connaissait bien le roi et savait que ses plaintes n’étaient qu’un prélude. « En quoi ai-je pu déplaire à Votre Majesté ? demanda-t-il avec un air d’étonnement feint. – Est-ce ainsi que vous faites votre travail, monsieur ? répliqua le roi sans répondre directement. Est-ce pour cela que je vous ai nommé capitaine de mes mousquetaires ? Pour que vos hommes assassinent quelqu’un, mettent un quartier entier en émoi et menacent de brûler Paris sans que vous ne bougiez le petit doigt ? Mais peut-être que je m’avance trop vite, peut-être que les fauteurs de troubles sont déjà en prison et que vous venez m’annoncer que justice a été rendue. – Sire, répondit calmement M. de Tréville, je viens justement demander justice. – Contre qui ? s’exclama le roi. – Contre les calomniateurs, dit M. de Tréville. – Ah, voilà du nouveau, reprit le roi. N’allez-vous pas prétendre que vos trois mousquetaires de malheur, Athos, Porthos et Aramis, et votre jeune cadet de Béarn, ne se sont pas jetés sur le pauvre Bernajoux pour le rouer de coups au point qu’il est peut-être en train de rendre l’âme à cette heure-ci ? N’allez-vous pas nier qu’ils ont ensuite pris d’assaut l’hôtel du duc de La Trémouille et menacé de le brûler ? Ce qui, en temps de guerre, ne serait peut-être pas si grave, vu que c’est un repaire de huguenots, mais en temps de paix, c’est un mauvais exemple. Dites-moi, allez-vous nier tout cela ? – Et qui vous a raconté cette belle histoire, Sire ? demanda tranquillement M. de Tréville.
– Qui m’a raconté ça, monsieur ? Qui d’autre que celui qui veille quand je dors, qui bosse quand je m’amuse, celui qui gère tout, en France et en Europe ? – Sa Majesté parle sans doute de Dieu, dit calmement M. de Tréville, car je ne connais que Lui qui soit au-dessus de vous. – Non, monsieur, je parle du pilier de l’État, de mon seul serviteur, mon seul ami, le cardinal. – Son Éminence n’est pas le pape, Sire. – Que voulez-vous dire ? – Que seul le pape est infaillible, et cette infaillibilité ne s'étend pas aux cardinaux. – Vous insinuez qu’il me trompe, qu’il me trahit. Vous l’accusez donc ? Dites-le franchement. – Non, Sire, je dis qu’il se trompe, qu’il a été mal informé ; il a accusé vos mousquetaires trop vite, sans consulter les bonnes sources. – L’accusation vient de M. de La Trémouille, du duc en personne. Que répondez-vous à cela ? – Je pourrais dire qu’il est trop impliqué pour être impartial ; mais je connais le duc comme un homme loyal, je m’en remets à lui, à une condition. – Laquelle ? – Que Votre Majesté le voie en tête-à-tête, sans témoins, et que je vous revoie après. – Vous vous en remettrez à ce que dira M. de La Trémouille ? – Oui, Sire. – Vous accepterez son verdict ? – Absolument. – Et vous vous plierez à ses exigences ? – Parfaitement. – La Chesnaye ! appela le roi. La Chesnaye ! » Le valet de chambre de confiance entra. « La Chesnaye, allez chercher M. de La Trémouille, je veux lui parler ce soir. – Votre Majesté me promet de ne voir personne entre M. de La Trémouille et moi ? – Personne, parole de gentilhomme. – À demain, Sire. – À demain, monsieur. – À quelle heure, Sire ? – À l’heure qui vous conviendra. – Mais si je viens trop tôt, je crains de vous réveiller. – Me réveiller ? Je ne dors plus, monsieur ; je rêve parfois, c’est tout. Venez dès sept heures ; mais attention, si vos mousquetaires sont coupables ! – S’ils le sont, Sire, vous en ferez ce que bon vous semble. Votre Majesté désire-t-elle autre chose ? – Non, monsieur, et ce n’est pas pour rien qu’on m’appelle Louis le Juste. À demain donc. – Que Dieu garde Votre Majesté jusque-là ! » Le roi dormait peu, mais M. de Tréville dormit encore moins ; il avait prévenu ses trois mousquetaires et leur compagnon de se rendre chez lui à six heures et demie. Il les emmena sans rien leur promettre, leur avouant que leur sort et le sien dépendaient d’un coup de dés. Arrivé au bas du petit escalier, il les fit patienter. Si le roi était encore en colère, ils s’éclipseraient discrètement ; sinon, ils seraient appelés.
En arrivant dans l'antichambre privée du roi, M. de Tréville tomba sur La Chesnaye, qui lui expliqua qu'on n'avait pas trouvé le duc de La Trémouille la veille au soir à son hôtel. Il était rentré trop tard pour se présenter au Louvre et venait juste d'arriver chez le roi. Cette nouvelle ravit M. de Tréville, car il était désormais certain qu'aucune influence extérieure ne viendrait interférer avec le témoignage du duc.
À peine dix minutes s'étaient écoulées que la porte du cabinet s'ouvrit et M. de Tréville vit le duc de La Trémouille en sortir. Le duc s'approcha de lui et dit : « Monsieur de Tréville, Sa Majesté m'a convoqué pour savoir ce qui s'était passé hier matin chez moi. J'ai dit la vérité, que c'était la faute de mes gens, et je suis prêt à vous présenter mes excuses. Puisque je vous croise, acceptez-les et considérez-moi toujours comme un de vos amis. »
« Monsieur le duc, répondit M. de Tréville, j'avais tellement confiance en votre intégrité que je n'ai voulu aucun autre défenseur que vous auprès de Sa Majesté. Je vois que je ne me suis pas trompé et je vous remercie de montrer qu'il existe encore en France des hommes dont on peut dire cela sans se méprendre. »
Le roi, qui avait tout entendu depuis l'entrebâillement de la porte, ajouta : « C'est bien, c'est bien ! Mais dites-lui, Tréville, puisqu'il se prétend un de vos amis, que moi aussi je voudrais être des siens, mais qu'il me néglige. Ça fait presque trois ans que je ne l'ai pas vu, et je ne le vois que lorsque je l'appelle. Dites-lui cela de ma part, car ce sont des choses qu'un roi ne peut pas dire lui-même. »
« Merci, Sire, merci, dit le duc, mais que Votre Majesté sache que ce ne sont pas ceux qu'elle voit toute la journée qui lui sont le plus fidèles. »
« Ah ! Vous avez entendu ce que j'ai dit, tant mieux, duc, tant mieux, » répondit le roi en s'avançant vers la porte. « Ah ! c'est vous, Tréville ! Où sont vos mousquetaires ? Je vous avais dit de me les amener, pourquoi ne l'avez-vous pas fait ? »
« Ils sont en bas, Sire, et avec votre permission, La Chesnaye va les faire monter. »
« Oui, oui, qu'ils viennent tout de suite ; il est presque huit heures et j'attends une visite à neuf heures. Allez, monsieur le duc, et revenez surtout. Entrez, Tréville. »
Le duc salua et sortit. Juste au moment où il ouvrait la porte, les trois mousquetaires et d'Artagnan, guidés par La Chesnaye, apparurent en haut de l'escalier.
« Venez, mes braves, dit le roi, venez ; j'ai à vous réprimander. »
Les mousquetaires s'approchèrent en s'inclinant, d'Artagnan les suivait de près. « Comment diable ! continua le roi, vous êtes quatre et vous avez mis hors de combat sept gardes de Son Éminence en deux jours ! C'est trop, messieurs, c'est trop. À ce rythme-là, Son Éminence devra renouveler sa compagnie en trois semaines, et moi, je devrais appliquer les édits avec toute leur sévérité. Un par hasard, passe encore ; mais sept en deux jours, je le répète, c'est trop, c'est beaucoup trop. »
« Aussi, Sire, Votre Majesté voit qu'ils viennent tout contrits et tout repentants lui présenter leurs excuses. »
« Tout contrits et tout repentants ! Hum ! » fit le roi, sceptique. « Je ne me fie pas à leurs mines hypocrites ; il y a surtout là-bas une tête de Gascon. Venez ici, monsieur. »
D'Artagnan, comprenant que le roi s'adressait à lui, s'approcha en arborant son air le plus désespéré.
« Eh bien, Tréville, vous m'aviez dit que c'était un jeune homme, mais c'est un véritable gamin ! Et c'est lui qui a mis Jussac à terre avec son épée ? – Et qui a blessé Bernajoux deux fois. – Incroyable ! – Sans oublier, ajouta Athos, que sans son intervention face à Biscarat, je ne serais pas là pour saluer Votre Majesté. – Alors, ce Béarnais est un vrai diable, ventre-saint-gris ! Comme disait mon père. À ce rythme, il doit percer beaucoup de pourpoints et casser bien des épées. Les Gascons sont toujours sans le sou, n'est-ce pas ? – Sire, il est vrai que leurs montagnes ne regorgent pas d'or, même si, vu leur soutien au roi votre père, ils le mériteraient bien. – Donc, ce sont les Gascons qui m'ont fait roi, n'est-ce pas, Tréville, puisque je suis le fils de mon père ? Je ne dis pas le contraire. La Chesnaye, fouillez toutes mes poches et voyez si vous trouvez quarante pistoles ; si oui, apportez-les. Maintenant, jeune homme, dites-moi franchement, comment cela s'est-il passé ? » D'Artagnan raconta l'histoire en détail : comment, trop excité pour dormir à l'idée de rencontrer le roi, il avait rejoint ses amis bien avant l'heure ; comment ils étaient allés au tripot, et comment Bernajoux s'était moqué de lui, ce qui avait failli lui coûter la vie, et à M. de La Trémouille, son hôtel. « C'est bien ça, dit le roi ; c'est ce que le duc m'a rapporté. Pauvre cardinal, sept hommes en deux jours, et de ses meilleurs ! Mais ça suffit, messieurs, vous m'entendez ? Vous avez pris votre revanche. – Si Votre Majesté est satisfaite, nous le sommes aussi, dit Tréville. – Oui, je le suis, répondit le roi en remettant une poignée d'or à d'Artagnan. Voici une preuve de ma satisfaction. » À cette époque, recevoir de l'argent du roi était un honneur, pas une honte. D'Artagnan prit donc les quarante pistoles avec gratitude. « Bon, dit le roi en regardant l'horloge, il est huit heures et demie, vous pouvez disposer ; j'attends quelqu'un à neuf heures. Merci pour votre dévouement, messieurs. Je peux compter sur vous, n'est-ce pas ? – Oh Sire, s'exclamèrent les quatre amis, nous nous ferions découper pour Votre Majesté. – Bien, mais restez entiers, vous me serez plus utiles. Tréville, murmura le roi alors que les autres sortaient, puisqu'il n'y a pas de place chez les mousquetaires et qu'un noviciat est requis, placez ce jeune homme dans la compagnie des gardes de M. des Essarts, votre beau-frère.
"Ah, parbleu, Tréville ! Je me régale déjà à l'idée de la tête que va faire le cardinal. Il va être furieux, et franchement, ça m'est égal ; je suis dans mon bon droit." Le roi fit un signe de la main à Tréville, qui sortit pour retrouver ses mousquetaires. Il les découvrit en train de partager avec d'Artagnan les quarante pistoles. Comme l'avait prédit Sa Majesté, le cardinal était effectivement furieux. Tellement furieux, en fait, qu'il bouda le jeu du roi pendant huit jours, sans que cela n'empêche le roi de lui adresser les sourires les plus charmants du monde. À chaque rencontre, il lui demandait d'une voix mielleuse : "Alors, monsieur le cardinal, comment vont vos chers Bernajoux et Jussac ?"
Une fois hors du Louvre, d'Artagnan consulta ses amis sur la manière de dépenser sa part des quarante pistoles. Athos suggéra de commander un bon repas à la Pomme de Pin, Porthos proposa de prendre un valet, et Aramis conseilla de se trouver une maîtresse convenable. Le repas fut organisé le jour même, avec un valet pour servir. Athos s'occupa du repas, tandis que Porthos fournit le valet. Ce dernier, un Picard nommé Planchet, avait été recruté par Porthos sur le pont de la Tournelle, où il s'amusait à cracher dans l'eau. Porthos avait affirmé que cette activité démontrait un esprit réfléchi et contemplatif, et l'avait engagé sans autre recommandation.
Planchet fut d'abord impressionné par l'allure de Porthos, pensant qu'il travaillait pour lui. Mais il fut légèrement déçu en découvrant que la place était déjà occupée par un certain Mousqueton, et que Porthos lui annonça qu'il devait entrer au service de d'Artagnan. Cependant, en voyant d'Artagnan sortir une poignée d'or pour payer le dîner, Planchet pensa avoir trouvé un maître riche et remercia le ciel pour sa chance. Cette illusion persista jusqu'à ce qu'il voie la chambre de d'Artagnan : une seule pièce avec une antichambre, où il dut dormir sur une couverture tirée du lit de d'Artagnan.
Athos, lui, avait un valet nommé Grimaud, qu'il avait formé à son service de manière très particulière. Athos était un homme de peu de mots, mais ses paroles étaient toujours précises et directes. Bien qu'il n'ait que trente ans et soit d'une grande beauté, personne ne lui connaissait de maîtresse. Il ne parlait jamais de femmes, même s'il ne s'opposait pas à ce qu'on en parle devant lui. Sa réserve et son mutisme le faisaient paraître bien plus âgé qu'il ne l'était. Pour rester fidèle à ses habitudes, il avait habitué Grimaud à comprendre ses ordres par de simples gestes ou mouvements de lèvres.
Athos ne parlait à Grimaud que dans des situations vraiment critiques. Grimaud, qui redoutait son maître tout en l'admirant profondément, pensait parfois avoir saisi les ordres d'Athos, se précipitait pour les exécuter, et finissait par faire l'inverse. Athos, imperturbable, haussait les épaules et, sans colère, corrigeait Grimaud. Ces jours-là, il se permettait quelques mots.
Porthos, à l'opposé d'Athos, était un vrai moulin à paroles. Il parlait fort, que les gens l'écoutent ou non, simplement pour le plaisir de s'entendre. Il évitait seulement les sujets scientifiques, prétextant une aversion de longue date pour les érudits. Moins noble d'apparence qu'Athos, Porthos avait d'abord essayé de compenser en rivalisant de tenues somptueuses. Mais Athos, avec sa simple casaque de mousquetaire, sa posture fière et son port de tête, reprenait toujours sa place de leader, reléguant Porthos au second plan. Porthos se consolait en racontant ses conquêtes amoureuses, dont Athos ne parlait jamais. Actuellement, il se vantait d'une liaison avec une princesse étrangère.
Le dicton "Tel maître, tel valet" s'applique bien ici. Passons de Grimaud, le valet d'Athos, à Mousqueton, celui de Porthos. Mousqueton, anciennement appelé Boniface, avait accepté de servir Porthos en échange d'un logement et d'habits somptueux. Il ne demandait que deux heures par jour pour s'occuper de ses affaires personnelles. Porthos, satisfait de l'arrangement, faisait confectionner à Mousqueton des vêtements à partir de ses anciennes tenues, grâce à un tailleur ingénieux et sa femme, qui espérait peut-être faire descendre Porthos de son piédestal aristocratique. Ainsi, Mousqueton avait fière allure aux côtés de son maître.
Quant à Aramis, son valet Bazin, vêtu de noir en prévision de l'entrée de son maître dans les ordres, était un Berrichon d'une trentaine d'années, paisible et rondouillet. Il passait son temps libre à lire des ouvrages pieux, préparait des repas simples mais délicieux, et faisait preuve d'une loyauté sans faille, restant muet, aveugle et sourd aux affaires de son maître.
Maintenant que nous avons un aperçu des maîtres et de leurs valets, intéressons-nous à leurs demeures. Athos vivait rue Férou, près du Luxembourg, dans deux petites chambres bien aménagées. Son hôtesse, encore jeune et séduisante, lui lançait des regards charmeurs, en vain.
Quelques vestiges d'une splendeur passée illuminaient les murs de ce modeste appartement. Par exemple, une épée richement décorée, datant de l'époque de François Ier, ornée de pierres précieuses, valait à elle seule deux cents pistoles. Pourtant, même dans ses moments les plus désespérés, Athos n'aurait jamais envisagé de la vendre. Cette épée faisait rêver Porthos, qui aurait sacrifié dix ans de sa vie pour la posséder. Un jour, avant un rendez-vous avec une duchesse, il tenta de l'emprunter à Athos. Athos, sans un mot, vida ses poches, rassemblant tous ses bijoux, bourses, aiguillettes et chaînes d'or, et les offrit à Porthos. Mais l'épée, dit-il, était inamovible, destinée à rester là jusqu'à ce qu'il quitte lui-même les lieux.
En plus de l'épée, il y avait un portrait d'un noble de l'époque de Henri III, élégant et portant l'ordre du Saint-Esprit. Le portrait avait des traits similaires à ceux d'Athos, suggérant un lien familial avec ce prestigieux ancêtre. Un coffre orné, arborant les mêmes armoiries que l'épée et le portrait, trônait sur la cheminée, détonnant avec le reste de l'aménagement. Athos gardait toujours la clé de ce coffre sur lui. Un jour, il l'ouvrit devant Porthos, qui découvrit qu'il ne contenait que des lettres et des documents, probablement des lettres d'amour et des papiers de famille.
Porthos vivait dans un appartement spacieux et prétendument luxueux, rue du Vieux-Colombier. Chaque fois qu'il passait avec un ami devant ses fenêtres, où Mousqueton se tenait en grande livrée, il désignait sa demeure avec fierté. Mais personne ne le trouvait jamais chez lui, et il n'invitait jamais personne à entrer, laissant planer le mystère sur ses prétendues richesses.
Aramis, quant à lui, résidait dans un petit logement comprenant un boudoir, une salle à manger et une chambre donnant sur un jardin verdoyant et isolé des regards indiscrets. D'Artagnan, curieux par nature et doté d'un esprit d'intrigue, cherchait à percer le mystère entourant Athos, Porthos et Aramis. Chacun de ces hommes cachait son véritable nom sous un pseudonyme, surtout Athos, dont l'aura de noble était indéniable. D'Artagnan questionna Porthos pour obtenir des informations sur Athos et Aramis, et Aramis pour en savoir plus sur Porthos. Malheureusement, même Porthos ne connaissait que peu de choses sur la vie secrète de son camarade silencieux. La rumeur disait qu'Athos avait subi de terribles déceptions amoureuses et qu'une trahison abominable avait à jamais assombri sa vie. Mais personne ne savait de quoi il s'agissait exactement.
Quant à Porthos, à part son vrai nom, que seul M. de Tréville connaissait, sa vie était un livre ouvert. Vaniteux et bavard, il était aussi transparent qu'un cristal. La seule confusion possible pour un enquêteur aurait été de croire tout le bien qu'il disait de lui-même.
Aramis, lui, était un vrai paradoxe. Il donnait l'impression de n'avoir aucun secret, mais en réalité, il était un véritable mystère ambulant. Il répondait rarement aux questions sur les autres et esquivait habilement celles qui le concernaient. Un jour, d'Artagnan, curieux d'en savoir plus sur Porthos et ses rumeurs de conquêtes princières, décida de creuser un peu du côté d'Aramis. "Et vous alors, cher ami ? Vous parlez des baronnes, des comtesses et des princesses des autres, mais qu'en est-il de vous ?" lança-t-il.
Aramis, sans se démonter, répondit avec un sourire : "Oh, je ne fais que répéter ce que Porthos clame haut et fort. Si j'avais eu vent de ces histoires par d'autres moyens, ou s'il m'avait confié ces secrets, je serais aussi muet qu'une tombe, croyez-moi."
D'Artagnan, amusé, répliqua : "Je n'en doute pas. Mais il me semble que vous êtes vous-même assez familier avec les armoiries, n'est-ce pas ? Souvenez-vous de ce mouchoir brodé qui m'a permis de faire votre connaissance."
Aramis ne s'énerva pas. Il prit un air modeste et répondit avec douceur : "Mon cher, n'oubliez pas que je vise une carrière ecclésiastique et que j'évite les mondanités. Ce mouchoir, je ne l'ai pas reçu en cadeau. Un ami l'a oublié chez moi, et je l'ai gardé pour éviter de compromettre cet ami et la dame de son cœur. Quant à moi, je n'ai ni maîtresse ni l'intention d'en avoir, suivant en cela l'exemple d'Athos."
D'Artagnan, intrigué, insista : "Mais enfin, vous n'êtes pas encore abbé, puisque vous êtes mousquetaire."
Aramis haussa les épaules : "Mousquetaire par accident, comme dirait le cardinal. Athos et Porthos m'ont embarqué là-dedans pour m'occuper. J'étais sur le point d'être ordonné quand un petit incident est survenu... Mais cela ne vous intéresse sûrement pas, je ne voudrais pas vous ennuyer."
"Au contraire, cela m'intéresse beaucoup," s'exclama d'Artagnan, "et je n'ai rien de mieux à faire pour l'instant."
Aramis sourit, un brin malicieux : "Peut-être, mais moi, j'ai mon bréviaire à réciter, quelques vers à composer pour Madame d'Aiguillon, et je dois passer rue Saint-Honoré pour acheter du rouge à lèvres pour Madame de Chevreuse. Vous voyez, mon cher, si vous avez le temps, moi je suis débordé."
Il tendit affectueusement la main à d'Artagnan et prit congé. Malgré tous ses efforts, d'Artagnan ne réussit pas à en apprendre davantage sur ses trois nouveaux amis. Il décida donc de croire tout ce qu'on racontait sur leur passé, espérant que l'avenir lui apporterait des révélations plus claires. En attendant, il voyait Athos comme un Achille, Porthos comme un Ajax, et Aramis comme un Joseph. Leur vie était joyeuse : Athos jouait, toujours perdant, mais ne demandait jamais un sou à ses amis, bien que sa bourse soit toujours à leur disposition. Porthos avait des hauts et des bas : flamboyant quand il gagnait, il disparaissait quand il perdait, pour réapparaître quelques jours plus tard, blême mais les poches pleines. Aramis, lui, ne jouait jamais et était le pire mousquetaire et convive qu'on puisse imaginer, toujours occupé à travailler.
Parfois, en plein milieu d’un dîner, alors que tout le monde, porté par le vin et la bonne ambiance, pensait qu’ils allaient encore passer des heures à table, Aramis jetait un coup d’œil à sa montre, se levait avec un sourire charmant et prenait congé, prétextant un rendez-vous avec un casuiste. D'autres fois, il filait chez lui pour bosser sur une thèse, suppliant ses potes de ne pas le déranger. Athos, lui, souriait avec cette douce mélancolie qui lui allait si bien, tandis que Porthos, en vidant son verre, jurait qu’Aramis finirait curé de campagne.
Planchet, le valet de d’Artagnan, vivait bien la période faste. Avec ses trente sous par jour, il rentrait chez lui joyeux et poli pendant un mois. Mais quand les finances commencèrent à flancher, une fois les quarante pistoles de Louis XIII dépensées, il se mit à se plaindre. Athos trouvait ça insupportable, Porthos indécent, et Aramis ridicule. Athos suggéra à d’Artagnan de se débarrasser du bonhomme, Porthos proposait de lui donner une bonne correction, et Aramis pensait qu’un maître ne devait entendre que les compliments.
« Facile à dire pour vous, rétorqua d’Artagnan : Athos, avec ton Grimaud qui ne pipe mot, toi, Porthos, qui vis dans le luxe et es un dieu pour Mousqueton, et toi, Aramis, tellement plongé dans tes études que ton serviteur Bazin te voue un respect sans bornes. Mais moi, sans statut ni ressources, comment je fais pour inspirer affection ou respect à Planchet ? »
« C’est un vrai dilemme, répondirent les trois amis, c’est un truc de gestion interne ; comme avec les femmes, il faut les mettre tout de suite à la place qu’on veut qu’ils gardent. Réfléchis. » D’Artagnan réfléchit et décide de corriger Planchet pour la forme, ce qu’il fit avec toute la rigueur qu’il mettait en chaque chose. Après l’avoir bien secoué, il lui interdit de partir sans sa permission. « Car, ajouta-t-il, l’avenir me promet des jours meilleurs. Si tu restes avec moi, ta fortune est assurée, et je suis trop bon maître pour te laisser rater ça en te congédiant. »
Cette approche impressionna les mousquetaires qui admirèrent la politique de d’Artagnan. Planchet, de son côté, fut tout aussi admiratif et cessa de parler de départ. Les quatre jeunes gens vivaient désormais en symbiose ; d’Artagnan, fraîchement débarqué de sa province, adopta vite les habitudes de ses amis. Ils se levaient vers huit heures en hiver, six heures en été, et allaient prendre les nouvelles chez M. de Tréville. Même sans être mousquetaire, d’Artagnan assurait son rôle avec une dévotion exemplaire, toujours aux côtés de l’ami de garde. Il était bien connu à l’hôtel des mousquetaires, apprécié comme un bon camarade. M. de Tréville, qui l’avait pris en affection dès le premier regard, ne cessait de le recommander au roi. Quant aux trois mousquetaires, ils chérissaient leur jeune compagnon.
L'amitié entre ces quatre hommes était si forte qu'ils ressentaient le besoin de se retrouver plusieurs fois par jour, que ce soit pour un duel, des affaires ou simplement pour le plaisir. On les voyait toujours ensemble, arpentant les rues de Paris, de Luxembourg à la place Saint-Sulpice, ou encore de la rue du Vieux-Colombier au Luxembourg. Pendant ce temps, les promesses de M. de Tréville faisaient leur chemin. Un jour, le roi ordonna à M. le chevalier des Essarts d'intégrer d'Artagnan comme cadet dans sa compagnie des gardes. D'Artagnan enfila cet uniforme en soupirant, préférant de loin l'habit de mousquetaire, qu'il aurait échangé contre dix années de sa vie. Mais M. de Tréville lui promit cette distinction après deux ans de service, promesse qui pourrait être accélérée si d'Artagnan rendait un service notable au roi ou accomplissait un acte remarquable. Rassuré par cette promesse, d'Artagnan commença son service dès le lendemain. Alors, Athos, Porthos et Aramis se mirent à monter la garde avec lui. Ainsi, la compagnie de M. le chevalier des Essarts gagna quatre hommes au lieu d'un seul avec l'arrivée de d'Artagnan.
Mais les quarante pistoles offertes par le roi Louis XIII s'épuisèrent, comme toute chose en ce monde, et nos quatre compagnons se retrouvèrent en difficulté financière. Athos soutint d'abord le groupe avec ses propres fonds, puis ce fut Porthos, qui, grâce à une de ses mystérieuses disparitions, parvint à subvenir aux besoins de tous pendant près de quinze jours. Ensuite, ce fut le tour d'Aramis, qui réussit à vendre ses livres de théologie pour obtenir quelques pistoles. Comme d'habitude, ils se tournèrent vers M. de Tréville, qui avança un peu d'argent sur leur solde. Mais ces avances ne suffisaient pas pour des mousquetaires déjà endettés et un garde sans le sou. Quand ils virent qu'ils allaient vraiment manquer de tout, ils rassemblèrent leurs dernières ressources, huit ou dix pistoles, que Porthos tenta de faire fructifier au jeu. Malheureusement, il perdit tout, et même vingt-cinq pistoles supplémentaires à crédit. La situation devint critique, et nos affamés, suivis de leurs valets, arpentaient les quais et les corps de garde, espérant être invités à dîner par des amis. Selon Aramis, il fallait semer des repas en période de prospérité pour en récolter en période de vaches maigres. Athos fut invité quatre fois et emmena ses amis et leurs valets à chaque occasion. Porthos eut six invitations et partagea également avec ses camarades. Aramis, fidèle à sa discrétion, en obtint huit. Quant à d'Artagnan, encore peu connu dans la capitale, il ne décrocha qu'un petit-déjeuner chez un prêtre de sa région et un dîner chez un cornette des gardes. Il convia ses compagnons chez le prêtre, où ils vidèrent ses réserves de deux mois, et chez le cornette, qui fit des merveilles. Mais comme le disait Planchet, on ne mange qu'une fois, même si on mange beaucoup. D'Artagnan se sentit donc un peu gêné de n'avoir pu offrir qu'un repas et demi à ses amis, car le petit-déjeuner chez le prêtre ne comptait que pour un demi-repas, en comparaison des festins qu'Athos, Porthos et Aramis avaient dénichés.
D'Artagnan, en pleine réflexion, se sentait presque comme un poids pour la société, oubliant qu'il avait contribué à la nourrir pendant un mois entier. Son esprit, en ébullition, débordait d'idées. Il se disait que cette alliance de quatre jeunes hommes, courageux et pleins d'énergie, devait viser à quelque chose de plus grand que des balades nonchalantes, des sessions d'escrime et des plaisanteries plus ou moins spirituelles. En effet, ces quatre-là, unis par une loyauté indéfectible, partageant tout, de leur bourse à leur vie, prêts à se soutenir coûte que coûte, à avancer ensemble ou séparément selon le besoin, devaient bien finir par se frayer un chemin vers leur objectif, aussi bien gardé ou lointain soit-il. Que ce soit en agissant dans l'ombre ou en pleine lumière, par la ruse ou la force, ils étaient destinés à réussir.
Ce qui étonnait D'Artagnan, c'était que ses compagnons n'aient pas encore envisagé cette possibilité. Lui, il y pensait sérieusement, cherchant comment orienter cette puissance collective. Il était convaincu que, comme le levier d'Archimède, leur force pourrait soulever le monde. C'est alors qu'un léger coup se fit entendre à la porte.
D'Artagnan réveilla Planchet pour qu'il aille ouvrir. Que l'on ne se méprenne pas : il n'était pas question de nuit ou d'aube naissante, il était déjà quatre heures. Deux heures plus tôt, Planchet avait réclamé à manger, mais D'Artagnan lui avait rétorqué avec le proverbe : "Qui dort dîne." Alors Planchet avait décidé de dîner en dormant.
Un homme entra, d'apparence modeste, un bourgeois. Planchet aurait bien aimé écouter la conversation pour son dessert, mais le visiteur insista pour parler en privé avec D'Artagnan. Ce dernier congédia donc Planchet et invita l'homme à s'asseoir. Un silence s'installa, chacun observant l'autre pour se jauger. D'Artagnan fit un signe de tête pour indiquer qu'il était prêt à écouter.
"On m'a dit que vous étiez un jeune homme très brave," commença le bourgeois, "et cette réputation m'a poussé à vous confier un secret." D'Artagnan, flairant une opportunité, l'encouragea à continuer. L'homme fit une pause avant de poursuivre : "Ma femme est lingère chez la reine, monsieur. Elle est à la fois sage et belle. Je l'ai épousée il y a presque trois ans, bien qu'elle n'ait pas de grande fortune, car M. de La Porte, le portemanteau de la reine, est son parrain et la protège..."
"Et alors ?" demanda D'Artagnan.
"Eh bien, monsieur, elle a été enlevée hier matin, juste en sortant de sa chambre de travail."
"Par qui ?" interrogea D'Artagnan.
"Je n'en suis pas sûr, mais j'ai des soupçons," répondit le bourgeois.
"Et qui soupçonnez-vous ?"
"Un homme qui la courtisait depuis longtemps."
"Diable !" s'exclama D'Artagnan.
"Mais je pense, monsieur," continua le bourgeois, "qu'il y a moins d'amour que de politique dans cette affaire."
"Moins d'amour que de politique ?" répéta D'Artagnan, pensif. "Que soupçonnez-vous exactement ?"
"Je ne sais pas si je devrais vous le dire..."
"Monsieur, je ne vous demande rien," rétorqua D'Artagnan. "C'est vous qui êtes venu me voir."
C’est vous qui m’avez dit avoir un secret à me confier. Faites comme bon vous semble, vous pouvez encore vous retirer.
– Non, monsieur, non. Vous m’inspirez confiance, vous avez l’air d’un honnête jeune homme. Je pense que l’arrestation de ma femme n’est pas due à ses propres affaires de cœur, mais à celles d’une dame plus influente.
– Ah bon ? Vous parlez des amours de Mme de Bois-Tracy ? lança D’Artagnan, essayant de paraître au courant des intrigues de la cour.
– Plus haut, monsieur, plus haut.
– Mme d’Aiguillon, alors ?
– Encore plus haut.
– Mme de Chevreuse ?
– Plus haut, beaucoup plus haut !
– De la... D’Artagnan s’arrêta net.
– Oui, monsieur, murmura le bourgeois, si bas qu’on l’entendait à peine.
– Et avec qui ?
– Avec qui cela pourrait-il être, sinon avec le duc de...
– Le duc de...
– Oui, monsieur ! répondit le bourgeois, sa voix encore plus étouffée.
– Mais comment savez-vous tout ça ?
– Comment je le sais ?
– Oui, comment ? Pas de demi-confidences, sinon...
– Je le sais par ma femme, monsieur, par ma femme elle-même.
– Et elle, comment est-elle au courant ?
– Par M. de La Porte. Ne vous ai-je pas dit qu’elle était la filleule de M. de La Porte, l’homme de confiance de la reine ? Eh bien, M. de La Porte l’avait placée près de Sa Majesté pour que notre pauvre reine ait au moins quelqu’un à qui se fier, abandonnée comme elle l’est par le roi, espionnée par le cardinal, trahie par tous.
– Ah, je vois où ça mène, dit D’Artagnan.
– Ma femme est venue me voir il y a quatre jours ; elle doit me rendre visite deux fois par semaine, car, comme je vous l’ai dit, elle m’aime beaucoup. Elle m’a confié que la reine est en grande inquiétude en ce moment.
– Vraiment ?
– Oui, il paraît que M. le cardinal la harcèle plus que jamais. Il ne peut pas lui pardonner l’histoire de la sarabande. Vous connaissez l’histoire de la sarabande ?
– Bien sûr, répondit D’Artagnan, qui n’en savait rien mais voulait avoir l’air informé.
– Maintenant, ce n’est plus de la haine, c’est de la vengeance.
– Vraiment ?
– La reine croit...
– Que croit-elle ?
– Elle pense qu’une lettre a été envoyée à M. le duc de Buckingham en son nom.
– Au nom de la reine ?
– Oui, pour le faire venir à Paris, et une fois ici, l’attirer dans un piège.
– Diable ! Mais votre femme, que fait-elle dans tout ça ?
– On connaît son dévouement pour la reine, et on veut soit l’éloigner de sa maîtresse, soit l’intimider pour obtenir les secrets de Sa Majesté, soit la séduire pour en faire un espion.
– C’est probable, dit D’Artagnan. Mais l’homme qui l’a enlevée, le connaissez-vous ?
– Je vous ai dit que je pense le connaître.
– Son nom ?
– Je ne le sais pas, mais c’est une créature du cardinal, son âme damnée.
– Vous l’avez vu ?
– Oui, ma femme me l’a montré un jour.
– A-t-il un signalement reconnaissable ?
– Oh oui, c’est un seigneur à l’allure noble, cheveux noirs, teint basané, regard perçant, dents blanches et une cicatrice à la tempe.
– Une cicatrice à la tempe ! s’écria D’Artagnan, avec des dents blanches, un regard perçant, un teint basané, des cheveux noirs, et une allure noble ; c’est mon homme de Meung !
– C’est votre homme, dites-vous ?
– Oui, mais cela ne change rien à l’affaire.
Non, je me trompe, ça simplifie les choses, en fait : si ton homme est le mien, je pourrais me venger deux fois d'un coup, c'est tout. Mais où le trouver, cet homme ? – Je n'en ai aucune idée. – Tu n'as aucune info sur où il habite ? – Aucune. Un jour, je raccompagnais ma femme au Louvre, il en sortait juste quand elle allait entrer, et elle me l'a montré. – Mince, c'est assez flou, tout ça. Comment as-tu su que ta femme avait été enlevée ? – Par M. de La Porte. – Il t'a donné des détails ? – Aucun. – Et tu n'as rien appris d'autre part ? – Si, j'ai reçu... – Quoi donc ? – Mais je ne sais pas si c'est une grosse bêtise de te le dire... – Tu reviens là-dessus ; mais je te signale qu'il est un peu tard pour faire marche arrière. – Je ne recule pas, bon sang ! s'écria le bourgeois en jurant pour se donner du courage. D'ailleurs, sur ma parole... – Tu t'appelles Bonacieux ? interrompit d'Artagnan. – Oui, c'est mon nom. – Tu disais donc : sur ma parole ! Désolé de t'avoir interrompu, mais ce nom me disait quelque chose. – C'est possible, monsieur. Je suis ton propriétaire. – Ah bon ? fit d'Artagnan en se redressant à moitié et en saluant, tu es mon propriétaire ? – Oui, monsieur, oui. Et comme depuis trois mois que tu vis chez moi, tu as sûrement oublié de me payer le loyer à cause de tes grandes occupations ; comme je ne t'ai pas embêté une seule fois, j'ai pensé que tu apprécierais ma délicatesse. – Bien sûr, cher monsieur Bonacieux, répondit d'Artagnan, sois sûr que je suis très reconnaissant de ton attitude, et comme je te l'ai dit, si je peux t'aider en quoi que ce soit... – Je te crois, monsieur, je te crois, et comme je te le disais, sur ma parole, j'ai confiance en toi. – Continue ce que tu allais me dire. » Le bourgeois sortit un papier de sa poche et le tendit à d'Artagnan. « Une lettre ! fit le jeune homme. – Que j'ai reçue ce matin. » D'Artagnan l'ouvrit, et comme la lumière baissait, il s'approcha de la fenêtre, suivi par le bourgeois. « Ne cherche pas ta femme, lut d'Artagnan, elle te sera rendue quand on n'aura plus besoin d'elle. Si tu fais quoi que ce soit pour la retrouver, tu es perdu. » « Voilà qui est clair, continua d'Artagnan, mais après tout, ce n'est qu'une menace. – Oui, mais cette menace me terrifie ; moi, monsieur, je ne suis pas un homme d'épée du tout, et j'ai peur de la Bastille. – Hum, fit d'Artagnan, mais je n'ai pas plus envie de finir à la Bastille que toi. S'il ne s'agissait que d'un duel, ça irait encore. – Pourtant, monsieur, je comptais vraiment sur toi dans cette situation. – Ah oui ? – En te voyant toujours entouré de mousquetaires à l'air très imposant, et sachant que ces mousquetaires sont ceux de M. de Tréville, et donc des ennemis du cardinal, j'avais pensé que toi et tes amis, tout en rendant justice à notre pauvre reine, seriez enchantés de jouer un mauvais tour à Son Éminence. – Sans aucun doute. – Et puis j'avais pensé que, me devant trois mois de loyer dont je ne t'ai jamais parlé... – Oui, oui, tu m'as déjà donné cette raison, et je la trouve excellente. – Comptant de plus, tant que tu resteras chez moi, ne jamais te parler de ton loyer à venir... – Très bien. – Et ajoute à cela, si nécessaire, comptant t'offrir une cinquantaine de pistoles si, par improbable, tu te trouvais à court d'argent en ce moment.
– C'est parfait ! Mais dites-moi, vous êtes riche, cher monsieur Bonacieux ?
– Disons que je suis à l'aise, monsieur. J'ai accumulé deux ou trois mille écus de rente grâce à mon commerce de mercerie, et surtout en investissant dans le dernier voyage du fameux navigateur Jean Mocquet. Vous voyez, monsieur... Ah, mais... ! s'écria le bourgeois.
– Quoi donc ? demanda d'Artagnan.
– Là-bas, regardez !
– Où ça ?
– Dans la rue, juste en face de vos fenêtres, dans l'ombre de cette porte : un homme enveloppé dans un manteau.
– C'est lui ! s'exclamèrent d'Artagnan et le bourgeois, chacun reconnaissant l'homme qu'il cherchait.
– Cette fois, s'écria d'Artagnan en saisissant son épée, il ne m'échappera pas !
Il dégaina son épée et se précipita hors de la pièce. Sur l'escalier, il croisa Athos et Porthos qui venaient lui rendre visite. Ils s'écartèrent, laissant d'Artagnan passer comme une flèche.
– Où cours-tu comme ça ? lui lancèrent en chœur les deux mousquetaires.
– L'homme de Meung ! répondit d'Artagnan avant de disparaître.
D'Artagnan avait souvent raconté à ses amis son aventure avec cet inconnu, ainsi que l'apparition de la belle voyageuse à qui l'homme semblait avoir confié une mission importante. Athos estimait que d'Artagnan avait perdu sa lettre dans la mêlée. Selon lui, un gentilhomme – et d'après le portrait que d'Artagnan avait dressé, l'inconnu ne pouvait être qu'un gentilhomme – ne pouvait pas avoir commis la bassesse de voler une lettre. Porthos voyait là un simple rendez-vous amoureux perturbé par l'arrivée de d'Artagnan et de son cheval jaune. Aramis, lui, pensait que ces mystères ne méritaient pas d'être élucidés. Ils comprirent donc, d'après les mots échappés à d'Artagnan, de quoi il s'agissait et, pensant qu'après avoir retrouvé ou perdu de vue son homme, d'Artagnan finirait par rentrer chez lui, ils continuèrent leur chemin.
En entrant dans la chambre de d'Artagnan, ils la trouvèrent vide : le propriétaire, craignant les conséquences de la confrontation imminente entre le jeune homme et l'inconnu, avait jugé plus prudent de filer. Comme l'avaient prévu Athos et Porthos, d'Artagnan revint au bout d'une demi-heure. Une fois de plus, il avait perdu sa cible, qui s'était évanouie comme par magie. D'Artagnan avait arpenté les rues avoisinantes, l'épée à la main, sans rien trouver qui ressemblât à celui qu'il cherchait. Finalement, il s'était décidé à frapper à la porte contre laquelle l'inconnu s'était appuyé. Mais après avoir fait résonner le marteau une dizaine de fois, personne n'avait répondu. Les voisins, attirés par le bruit, lui avaient assuré que cette maison, dont toutes les ouvertures étaient fermées, était inhabitée depuis six mois. Pendant que d'Artagnan courait les rues et tambourinait aux portes, Aramis avait rejoint ses deux compagnons, si bien qu'en rentrant chez lui, d'Artagnan trouva tout le monde réuni.
– Alors ? demandèrent les trois mousquetaires en chœur en voyant d'Artagnan entrer, le front perlé de sueur et le visage marqué par la colère.
D'Artagnan entra en trombe, jetant son épée sur le lit avec frustration. "Eh bien, cet homme doit être le diable en personne ! Il s'est évaporé comme un fantôme, une ombre, un spectre."
Athos, toujours calme, demanda à Porthos : "Tu crois aux apparitions ?"
Porthos haussa les épaules. "Je ne crois que ce que j'ai vu. Et des apparitions, je n'en ai jamais vues."
Aramis intervint, sérieux : "La Bible nous en parle. L'ombre de Samuel est apparue à Saül. C'est un article de foi, Porthos, que je ne voudrais pas voir remis en question."
D'Artagnan, encore en colère, continua : "Qu'il soit homme ou diable, cet individu est ma malédiction. Sa fuite nous prive d'une occasion en or, messieurs ! Une affaire où il y avait cent pistoles, peut-être plus, à gagner."
Porthos et Aramis, intrigués, s'exclamèrent en chœur : "Comment ça ?"
Athos, fidèle à son habitude de silence, se contenta de fixer d'Artagnan, attendant des explications.
D'Artagnan se tourna vers son domestique, Planchet, qui espionnait discrètement depuis la porte. "Planchet, descends chez M. Bonacieux, notre propriétaire, et demande-lui de nous envoyer une demi-douzaine de bouteilles de vin de Beaugency. C'est mon préféré."
Porthos, curieux, demanda : "Tu as du crédit chez ton proprio ?"
"À partir d'aujourd'hui, oui. Et si son vin est mauvais, on en demandera d'autre," répondit d'Artagnan avec un sourire.
Aramis, toujours sage, ajouta : "Il faut savoir user sans abuser."
Athos, avec un rare sourire, déclara : "J'ai toujours dit que d'Artagnan était le plus futé de nous quatre." D'Artagnan répondit par un salut, et Athos retomba aussitôt dans son silence.
Porthos, impatient, relança : "Mais enfin, qu'est-ce qu'il se passe ?"
Aramis ajouta, taquin : "À moins que ça n'implique l'honneur d'une dame, auquel cas, gardez-le pour vous."
D'Artagnan rassura ses amis : "Ne vous inquiétez pas, aucun honneur n'est en jeu." Il raconta alors ce qui s'était passé avec son hôte, expliquant que l'homme qui avait enlevé la femme de M. Bonacieux était le même qu'il avait affronté à l'hôtellerie du Franc Meunier.
Athos, savourant le vin, conclut : "Ton affaire n'est pas mauvaise. On pourrait tirer cinquante à soixante pistoles de ce brave homme. Mais vaut-il la peine de risquer nos têtes pour ça ?"
D'Artagnan s'emporta : "Il y a une femme en jeu, une femme enlevée, menacée, peut-être torturée, tout ça pour sa fidélité à sa maîtresse !"
Aramis, sceptique, prévint : "D'Artagnan, attention. Ne t'emballe pas trop pour Mme Bonacieux. Les femmes sont souvent notre perte."
Athos, agacé par cette remarque, fronça les sourcils.
D'Artagnan protesta : "Ce n'est pas Mme Bonacieux qui m'inquiète, mais la reine ! Le roi l'abandonne, le cardinal la persécute, et les têtes de ses amis tombent les unes après les autres."
Aramis rétorqua : "Pourquoi aime-t-elle ce que nous détestons, les Espagnols et les Anglais ?"
D'Artagnan expliqua : "L'Espagne est sa patrie. C'est normal qu'elle aime les Espagnols. Quant aux Anglais, j'ai entendu dire qu'elle n'aime pas les Anglais en général, mais un Anglais en particulier."
— Eh bien, franchement, dit Athos, cet Anglais méritait vraiment d’être aimé. Je n’ai jamais vu quelqu’un avec une telle prestance. — Et puis, il faut dire qu’il s’habille comme personne, ajouta Porthos. J’étais au Louvre le jour où il a semé ses perles, et parbleu, j’en ai ramassé deux que j’ai revendues dix pistoles chacune. Et toi, Aramis, tu le connais ? — Aussi bien que vous, messieurs, répondit Aramis, car j’étais parmi ceux qui l’ont arrêté dans le jardin d’Amiens, où M. de Putange, l’écuyer de la reine, m’avait introduit. À l’époque, j’étais au séminaire, et cette aventure m’a paru bien cruelle pour le roi. — Ça ne m’empêcherait pas, dit d’Artagnan, si je savais où est le duc de Buckingham, de le prendre par la main et de l’emmener auprès de la reine, ne serait-ce que pour contrarier M. le cardinal ; car notre véritable, notre seul et éternel ennemi, messieurs, c’est le cardinal, et si on pouvait lui jouer un tour bien cruel, je serais prêt à y engager ma tête. — Et, reprit Athos, le mercier t’a dit, d’Artagnan, que la reine pense que Buckingham est venu sur un faux avis ? — Elle le craint. — Attendez, dit Aramis. — Quoi ? demanda Porthos. — Continuez, je cherche à me souvenir de détails. — Et maintenant je suis convaincu, dit d’Artagnan, que l’enlèvement de cette femme de chambre de la reine est lié aux événements dont nous parlons, et peut-être à la présence de M. de Buckingham à Paris. — Le Gascon a toujours des idées, dit Porthos admiratif. — J’aime bien l’entendre parler, dit Athos, son accent m’amuse. — Messieurs, reprit Aramis, écoutez ça. — Écoutons Aramis, dirent les trois amis. — Hier, j’étais chez un érudit en théologie que je consulte parfois pour mes études... Athos sourit. « Il vit dans un quartier désert, poursuivit Aramis, ses goûts et sa profession l’exigent. Or, au moment où je sortais de chez lui... » Aramis s’interrompit. « Eh bien ? demandèrent ses auditeurs, au moment où vous sortiez de chez lui ? » Aramis sembla faire un effort, comme quelqu’un qui, en plein mensonge, se heurte à un obstacle imprévu ; mais les regards de ses trois compagnons étaient fixés sur lui, leurs oreilles grandes ouvertes, il ne pouvait plus reculer. « Ce docteur a une nièce, continua Aramis. — Ah, il a une nièce ! interrompit Porthos. — Une dame très respectable, dit Aramis. Les trois amis éclatèrent de rire. — Ah, si vous riez ou si vous doutez, reprit Aramis, vous ne saurez rien. — Nous sommes aussi croyants que des mahométans et aussi muets que des tombeaux, dit Athos. — Je continue donc, reprit Aramis. Cette nièce vient parfois voir son oncle ; elle s’y trouvait hier en même temps que moi, par hasard, et je me suis proposé pour la conduire à son carrosse. — Ah, elle a un carrosse, la nièce du docteur ? interrompit Porthos, qui avait le défaut d’être très bavard ; belle connaissance, mon ami. — Porthos, reprit Aramis, je t’ai déjà dit plus d’une fois que tu es très indiscret, et que cela te nuit auprès des femmes. — Messieurs, messieurs, s’écria d’Artagnan, qui entrevoyait le fond de l’affaire, c’est sérieux ; essayons de ne pas plaisanter si possible. Continue, Aramis, continue. — Tout à coup, un homme grand, brun, avec des manières de gentilhomme... tenez, un peu comme vous, d’Artagnan. — Peut-être le même, dit celui-ci.
— C’est possible, reprit Aramis, un homme grand et brun, avec des manières de gentilhomme, s’est approché de moi. Il était suivi de cinq ou six types, à une dizaine de pas derrière lui. Avec le plus grand des calmes, il m’a dit : "Monsieur le duc," et en se tournant vers la dame à mon bras, il a ajouté : "et vous, madame..."
— La nièce du docteur ? interrompit Porthos.
— Silence, Porthos ! s'agaça Athos. Tu es insupportable.
— "Veuillez monter dans ce carrosse, et sans opposer la moindre résistance, ni faire le moindre bruit", a-t-il continué.
— Il t’a pris pour Buckingham ! s’exclama d’Artagnan.
— Je le pense aussi, répondit Aramis.
— Et la dame ? demanda Porthos.
— Pour la reine, bien sûr ! ajouta d’Artagnan.
— Exactement, confirma Aramis.
— Ce Gascon est incroyable ! s’écria Athos. Rien ne lui échappe.
— C’est vrai qu’Aramis a un certain air du beau duc, admit Porthos, mais l’uniforme de mousquetaire...
— J’avais un immense manteau, expliqua Aramis.
— En plein mois de juillet, vraiment ? s’étonna Porthos. Le docteur craignait que tu sois reconnu ?
— Je comprends que l’espion ait pu se tromper sur ta silhouette, concéda Athos, mais ton visage...
— Un grand chapeau le cachait, précisa Aramis.
— Mon Dieu, quelle panoplie pour étudier la théologie ! s’exclama Porthos.
— Messieurs, messieurs, intervint d’Artagnan, arrêtons les plaisanteries. Dispersons-nous et cherchons la femme du mercier, c’est la clé de toute cette histoire.
— Une femme de si basse condition ? Tu es sérieux, d’Artagnan ? fit Porthos avec un air dédaigneux.
— C’est la filleule de La Porte, le valet de confiance de la reine. Je vous l’ai dit, messieurs. Et peut-être que la reine a choisi de s’appuyer sur quelqu’un de discret pour une bonne raison. Les grands personnages attirent l’attention, et le cardinal a l’œil vif.
— Très bien, commença Porthos, négocions d’abord avec le mercier, et obtenons un bon prix.
— Pas besoin, dit d’Artagnan, je pense que si nous ne recevons pas un paiement direct, nous serons récompensés d’une autre manière.
À cet instant, des pas précipités résonnèrent dans l’escalier. La porte s’ouvrit en fracas, et le pauvre mercier fit irruption dans la pièce.
— Messieurs, supplia-t-il, sauvez-moi, par pitié ! Quatre hommes viennent pour m’arrêter, sauvez-moi !
Porthos et Aramis se levèrent, prêts à dégainer.
— Attendez, dit d’Artagnan en les arrêtant d’un geste. Ce n’est pas de courage dont nous avons besoin, mais de prudence.
— Mais, protesta Porthos, on ne va pas…
— Laissez d’Artagnan gérer, dit Athos. C’est notre stratège, et moi, je lui fais confiance. Fais ce que tu veux, d’Artagnan.
Les quatre gardes apparurent alors à l’entrée, hésitant en voyant les mousquetaires armés.
— Entrez, messieurs, entrez, les invita d’Artagnan. Vous êtes ici chez moi, et nous sommes tous loyaux envers le roi et M. le cardinal.
— Donc, vous ne vous opposerez pas à notre mission ? demanda le chef des gardes.
— Au contraire, messieurs. Nous vous aiderions même si nécessaire.
— Que raconte-t-il ? murmura Porthos.
— Tais-toi, tu es bête, répondit Athos.
— Mais vous m’aviez promis..., chuchota le mercier, désespéré.
— Nous ne pouvons vous sauver qu’en restant libres, murmura d’Artagnan à la hâte. Si nous faisons mine de vous défendre, nous serons arrêtés avec vous.
— Il me semble pourtant... commença quelqu'un.
— Allez, messieurs, allez, s'exclama d'Artagnan à haute voix. Je n'ai aucune raison de prendre la défense de ce monsieur. Je l'ai rencontré pour la première fois aujourd'hui, et encore, il vous le dira lui-même, c'était pour me réclamer le loyer. N'est-ce pas vrai, monsieur Bonacieux ? Répondez !
— C'est la pure vérité, cria le mercier, mais monsieur ne vous dit pas...
— Silence sur moi, sur mes amis, et surtout sur la reine, sinon vous condamnez tout le monde sans vous sauver. Allez, allez, messieurs, emmenez cet homme ! ajouta d'Artagnan en poussant le mercier, tout hébété, dans les bras des gardes. Vous êtes un fieffé coquin, cher ami ; vous venez me demander de l'argent à moi, un mousquetaire ! Emmenez-le en prison, messieurs, et gardez-le sous clé le plus longtemps possible, cela me donnera le temps de payer.
Les gardes, reconnaissants, s'emparèrent de leur prisonnier. Alors qu'ils descendaient, d'Artagnan tapa sur l'épaule de leur chef :
— Ne devrais-je pas boire à votre santé et vous à la mienne ? proposa-t-il en remplissant deux verres de vin de Beaugency, un cadeau de monsieur Bonacieux.
— Ce serait un grand honneur pour moi, répondit le chef des gardes, j'accepte avec reconnaissance.
— À votre santé, monsieur... comment vous appelez-vous ?
— Boisrenard.
— Monsieur Boisrenard ! À la vôtre, mon gentilhomme. Et vous, comment vous appelez-vous ?
— D'Artagnan.
— À la vôtre, monsieur d'Artagnan !
— Et surtout, s'écria d'Artagnan, emporté par l'enthousiasme, à la santé du roi et du cardinal !
Le chef des gardes aurait pu douter de la sincérité de d'Artagnan si le vin avait été mauvais, mais il était excellent, et il fut convaincu.
— Quelle diable de vilenie as-tu faite là ? demanda Porthos une fois que le chef des gardes eut rejoint ses hommes et que les quatre amis furent seuls. Quatre mousquetaires qui laissent arrêter un pauvre homme qui crie à l'aide ! Et trinquer avec un recors !
— Porthos, dit Aramis, Athos t'a déjà dit que tu étais un imbécile, et je suis d'accord avec lui. D'Artagnan, tu es un grand homme, et quand tu prendras la place de M. de Tréville, je te demanderai de me trouver une abbaye.
— Je ne comprends plus rien, dit Porthos, vous approuvez ce que d'Artagnan vient de faire ?
— Bien sûr que j'approuve, dit Athos. Non seulement j'approuve, mais je le félicite.
— Et maintenant, messieurs, dit d'Artagnan sans se soucier d'expliquer sa conduite à Porthos, tous pour un, un pour tous, c'est notre devise, n'est-ce pas ?
— Cependant... commença Porthos.
— Étends la main et jure ! s'exclamèrent Athos et Aramis en chœur. Vaincu par l'exemple, Porthos grogna à voix basse, étendit la main, et les quatre amis répétèrent d'une seule voix la formule dictée par d'Artagnan : "Tous pour un, un pour tous."
— Parfait, maintenant chacun rentre chez soi, ordonna d'Artagnan comme s'il avait toujours commandé, et soyez vigilants, car à partir de maintenant, nous affrontons le cardinal.
La souricière au XVIIe siècle
L'invention de la souricière ne date pas d'hier. Dès que les sociétés ont organisé une quelconque forme de police, celle-ci a inventé les souricières. Peut-être que nos lecteurs ne sont pas familiers avec le jargon de la rue de Jérusalem, et comme c'est la première fois que nous utilisons ce terme depuis que nous écrivons – il y a environ quinze ans – expliquons ce qu'est une souricière.
Lorsqu'on arrête quelqu'un dans une maison pour un crime suspecté, on garde l'arrestation secrète. On poste quatre ou cinq agents cachés dans la première pièce, on ouvre la porte à tous ceux qui frappent, on la referme derrière eux et on les arrête. En quelques jours, on attrape ainsi presque tous les proches de l'endroit. C'est ça, une souricière. Ils ont donc transformé l'appartement de maître Bonacieux en souricière, et quiconque y entrait était capturé et interrogé par les hommes du cardinal. Évidemment, comme il y avait un passage privé menant à l'étage où vivait d'Artagnan, ceux qui allaient chez lui échappaient aux fouilles. D'ailleurs, seuls les trois mousquetaires lui rendaient visite, chacun ayant cherché de son côté sans rien trouver. Athos, même, avait interrogé M. de Tréville, ce qui avait surpris son capitaine, vu le silence habituel du mousquetaire. Mais M. de Tréville ne savait rien, sauf que la dernière fois qu'il avait vu le cardinal, le roi et la reine, le cardinal semblait préoccupé, le roi anxieux, et les yeux rouges de la reine montraient qu'elle avait veillé ou pleuré. Mais cela ne l'avait pas marqué, car la reine pleurait souvent depuis son mariage. M. de Tréville rappela à Athos de servir le roi et surtout la reine, lui demandant de transmettre ce conseil à ses camarades. Quant à d'Artagnan, il ne quittait pas son domicile. Il avait transformé sa chambre en poste d'observation. De ses fenêtres, il voyait ceux qui se faisaient capturer, et ayant retiré les carreaux du plancher et creusé le parquet, il n'avait qu'un plafond qui le séparait de la pièce en dessous, où se déroulaient les interrogatoires. Il entendait tout ce qui se passait entre les enquêteurs et les accusés. Les interrogatoires, précédés d'une fouille minutieuse, se résumaient souvent à : « Mme Bonacieux vous a-t-elle confié quelque chose pour son mari ou quelqu'un d'autre ? – M. Bonacieux vous a-t-il confié quelque chose pour sa femme ou quelqu'un d'autre ? – Ont-ils partagé des confidences avec vous ? » « S'ils savaient quelque chose, ils ne poseraient pas ces questions », pensa d'Artagnan. « Que cherchent-ils à savoir ? Si le duc de Buckingham est à Paris et s'il a eu ou doit avoir une rencontre avec la reine. » D'Artagnan s'arrêta sur cette idée, qui, selon ce qu'il avait entendu, semblait plausible. En attendant, la souricière restait active, tout comme la vigilance de d'Artagnan. Le soir suivant l'arrestation de Bonacieux, alors qu'Athos venait de quitter d'Artagnan pour aller chez M. de Tréville, que neuf heures venaient de sonner, et que Planchet, n'ayant pas encore fait le lit, commençait à s'y mettre, on entendit frapper à la porte de la rue. La porte s'ouvrit et se referma aussitôt : quelqu'un était tombé dans la souricière. D'Artagnan se précipita vers l'endroit où il avait enlevé les carreaux, s'allongea et écouta. Des cris retentirent, suivis de gémissements étouffés. Pas de trace d'interrogatoire. « Diable ! » se dit d'Artagnan, « on dirait une femme : ils la fouillent, elle résiste, – ils la brutalisent, – les salauds ! » D'Artagnan, malgré sa prudence, avait du mal à ne pas intervenir dans la scène qui se déroulait en dessous.
"Mais je vous assure, messieurs, que je suis la maîtresse de maison ; je suis Mme Bonacieux, je suis au service de la reine !" criait la pauvre femme, désespérée. "Mme Bonacieux !" murmura d’Artagnan, "aurais-je enfin trouvé ce que tout le monde cherche ?" "C'est justement vous que nous attendions," répondirent les interrogateurs. La voix était de plus en plus étouffée ; un tumulte fit vibrer les murs. Elle se débattait de toutes ses forces contre quatre hommes. "Pardon, messieurs, par..." murmura-t-elle, sa voix se perdant en sons inarticulés. "Ils la bâillonnent, ils vont l’emmener," s'exclama d’Artagnan en bondissant. "Mon épée ; bien, elle est à ma taille. Planchet ! – Monsieur ? – Cours chercher Athos, Porthos et Aramis. L’un des trois sera sûrement chez lui, peut-être même les trois. Qu’ils prennent des armes, qu’ils viennent vite. Ah ! je me souviens, Athos est chez M. de Tréville. – Mais où allez-vous, monsieur, où allez-vous ? – Je descends par la fenêtre," s’écria d’Artagnan, "pour arriver plus vite ; toi, remets les carreaux, nettoie le sol, sors par la porte et cours où je te dis. – Oh ! monsieur, monsieur, vous allez vous tuer," s’écria Planchet. "Tais-toi, imbécile," rétorqua d’Artagnan. Il s’agrippa au rebord de la fenêtre et se laissa tomber du premier étage, heureusement pas très haut, sans une égratignure. Il alla frapper à la porte en murmurant : "Je vais me faire piéger, mais malheur aux chats qui oseront toucher à cette souris." À peine eut-il frappé que le bruit cessa, des pas approchèrent, la porte s'ouvrit et d’Artagnan, l’épée dégainée, bondit dans l'appartement de maître Bonacieux. La porte se referma aussitôt derrière lui. Les habitants de la maison et les voisins entendirent alors des cris, des bruits de pas précipités, le tintement des épées et le fracas des meubles. Peu après, ceux qui s’étaient penchés à leurs fenêtres virent la porte se rouvrir et quatre hommes en noir s’envoler comme des corbeaux effrayés, laissant derrière eux des morceaux de vêtements et de manteaux. D’Artagnan avait triomphé sans grande difficulté, il faut le dire, car un seul des hommes était armé et ne se défendit que pour la forme. Les trois autres avaient essayé de l’attaquer avec des chaises, des tabourets et des poteries, mais quelques entailles infligées par l’épée du Gascon les avaient mis en fuite. Dix minutes avaient suffi à leur défaite, et d’Artagnan était maître du terrain. Les voisins, qui avaient observé la scène avec le calme typique des Parisiens de l’époque, refermèrent leurs fenêtres une fois les hommes en noir partis : ils savaient que tout était fini pour l’instant. Il se faisait tard, et comme aujourd’hui, on se couchait tôt dans le quartier du Luxembourg. D’Artagnan, seul avec Mme Bonacieux, se tourna vers elle : elle était affalée sur un fauteuil, à moitié évanouie. D’Artagnan la regarda rapidement.
C’était une femme séduisante, dans la fleur de l'âge, avec des cheveux bruns et des yeux bleus pétillants. Son nez légèrement retroussé et ses dents impeccables ajoutaient à son charme, tandis que son teint mêlait délicatement le rose et l'opale. Mais c’était là que s’arrêtaient les traits qui auraient pu la confondre avec une grande dame. Ses mains étaient blanches, certes, mais manquaient de finesse, et ses pieds ne trahissaient pas une origine aristocratique. Heureusement, d’Artagnan n’était pas du genre à s'attarder sur ces détails. Tout en observant Mme Bonacieux, son regard tomba sur un mouchoir délicat au sol. Il le ramassa, remarquant immédiatement le même monogramme que celui qui avait failli lui coûter la vie avec Aramis. Depuis cet incident, d’Artagnan se méfiait des mouchoirs ornés d’armoiries. Il remit donc discrètement le mouchoir dans la poche de Mme Bonacieux, sans un mot.
À ce moment-là, Mme Bonacieux reprenait ses esprits. Elle ouvrit les yeux, le regard encore empreint de terreur, et réalisa qu’elle était seule avec son sauveur. Elle lui tendit les mains en souriant, un sourire des plus charmants. "Ah, monsieur ! C’est vous qui m’avez sauvée ; laissez-moi vous remercier." D’Artagnan, humble, répondit : "Madame, je n’ai fait que ce qu’un gentilhomme aurait fait à ma place, vous ne me devez donc aucun remerciement." "Si, monsieur, si, et j’espère vous prouver que vous n’avez pas aidé une ingrate. Mais que voulaient donc ces hommes, que j’ai d’abord pris pour des voleurs, et pourquoi M. Bonacieux n’est-il pas ici ?" demanda-t-elle. "Madame, ces hommes étaient bien plus dangereux que des voleurs ; ce sont des agents du cardinal. Quant à votre mari, M. Bonacieux, il n’est pas ici parce qu’on est venu le chercher hier pour l’emmener à la Bastille." "Mon mari à la Bastille !" s’exclama Mme Bonacieux, la voix tremblante. "Oh, mon Dieu ! Qu’a-t-il donc fait ? Pauvre cher homme, lui, l’innocence même !" Un sourire, presque imperceptible, apparut sur son visage encore marqué par la peur.
"Ce qu’il a fait, madame ? Je pense que son seul crime est d'avoir la chance et le malheur d'être votre mari." "Mais, monsieur, vous savez donc…" "Je sais que vous avez été enlevée, madame." "Et par qui ? Le savez-vous ? Oh, si vous le savez, dites-le-moi." "Par un homme d’une quarantaine d’années, aux cheveux noirs, au teint basané, avec une cicatrice à la tempe gauche." "C’est bien ça ; mais son nom ?" "Ah, son nom, c’est ce que j’ignore." "Et mon mari savait-il que j’avais été enlevée ?" "Il en avait été informé par une lettre écrite par le ravisseur lui-même." "Et soupçonne-t-il," demanda Mme Bonacieux avec une certaine gêne, "la raison de cet événement ?" "Il pensait, je crois, que c’était pour des raisons politiques." "J’en ai douté au début, mais maintenant je pense comme lui. Donc, ce cher M. Bonacieux ne m’a pas soupçonnée un seul instant…?" "Ah, loin de là, madame, il était trop fier de votre sagesse et surtout de votre amour." Un second sourire, à peine visible, effleura les lèvres de la jeune femme.
"Mais," poursuivit d’Artagnan, "comment vous êtes-vous échappée ?" "J’ai profité d’un moment où l’on m’a laissée seule, et comme je savais depuis ce matin à quoi m’en tenir sur mon enlèvement, j’ai utilisé mes draps pour descendre par la fenêtre. Ensuite, pensant que mon mari était ici, je suis venue en courant." "Pour vous mettre sous sa protection ?" "Oh non, pauvre cher homme, je savais bien qu’il était incapable de me défendre ; mais comme il pouvait nous être utile d’une autre manière, je voulais le prévenir."
– De quoi parlez-vous ? – Oh ! Ce n'est pas mon secret, je ne peux pas vous le dire. – En plus, dit d’Artagnan, (pardonnez-moi, madame, même si je suis ici pour vous protéger, je dois vous rappeler de rester prudente), je pense que ce n'est pas le bon endroit pour échanger des confidences. Les hommes que j'ai mis en fuite pourraient revenir en force ; s'ils nous trouvent ici, nous sommes perdus. J'ai demandé à trois de mes amis de venir, mais qui sait s'ils étaient chez eux pour recevoir le message ! – Oui, vous avez raison, dit Mme Bonacieux, effrayée ; fuyons, partons d'ici.
À ces mots, elle attrapa le bras de d’Artagnan et l'entraîna rapidement. – Mais où fuir ? Où allons-nous nous réfugier ? demanda d’Artagnan. – Éloignons-nous d'abord de cette maison, ensuite nous aviserons.
Ils quittèrent précipitamment la rue des Fossoyeurs, empruntèrent la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince et ne s'arrêtèrent qu'à la place Saint-Sulpice. – Et maintenant, que faisons-nous ? Où voulez-vous que je vous emmène ? demanda d’Artagnan. – Je ne sais pas vraiment, je dois l'avouer, répondit Mme Bonacieux. Je voulais que mon mari prévienne M. de La Porte pour qu'il nous informe de la situation au Louvre ces trois derniers jours, et savoir s'il est sûr pour moi de m'y rendre. – Je peux aller prévenir M. de La Porte, proposa d’Artagnan. – Oui, mais il y a un problème : M. Bonacieux est connu au Louvre, on le laisserait passer, alors que vous, on vous refuserait l'entrée. – Ah, mais vous avez sûrement un concierge au Louvre à qui vous pouvez faire confiance, quelqu'un qui, avec un mot de passe...
Mme Bonacieux fixa d’Artagnan intensément. – Si je vous donnais ce mot de passe, l'oublieriez-vous après l'avoir utilisé ? – Parole d'honneur, foi de gentilhomme ! répondit d’Artagnan avec une sincérité indéniable. – Je vous crois ; vous semblez être un jeune homme courageux, et votre avenir pourrait dépendre de votre dévouement. – Je ferai tout ce que je peux pour servir le roi et plaire à la reine, sans rien attendre en retour, dit d’Artagnan. Considérez-moi comme un ami. – Mais moi, où puis-je attendre pendant ce temps ? – N'avez-vous personne chez qui M. de La Porte pourrait vous retrouver ? – Non, je ne veux faire confiance à personne. – Attendez, dit d’Artagnan ; nous sommes près de chez Athos. Oui, c'est ça. – Qui est Athos ? – Un de mes amis. – Mais s'il est chez lui et qu'il me voit ? – Il n'y est pas, et je prendrai la clé après vous avoir fait entrer dans son appartement. – Et s'il revient ? – Il ne reviendra pas ; et même si c'était le cas, on lui dirait que j'ai amené une femme, et que cette femme est chez lui. – Mais cela pourrait me compromettre ! – Peu importe ! Personne ne vous connaît ; et puis, dans notre situation, on peut bien passer au-dessus de quelques convenances ! – Allons chez votre ami. Où habite-t-il ? – Rue Férou, tout près d'ici. – Allons-y.
Ils reprirent leur course. Comme d’Artagnan l'avait prévu, Athos n'était pas chez lui : il prit la clé, qu'on lui confiait habituellement en tant qu'ami de la maison, monta l'escalier et fit entrer Mme Bonacieux dans le petit appartement déjà décrit.
"Vous êtes en sécurité ici," dit-il. "Fermez bien la porte et n'ouvrez à personne, sauf si vous entendez trois coups comme ceci." Il frappa trois fois : deux coups rapprochés et forts, suivis d'un autre plus léger et espacé. "Compris," répondit Mme Bonacieux. "À moi de vous donner mes instructions maintenant."
"Je suis tout ouïe," répondit-il.
"Rendez-vous au guichet du Louvre, côté rue de l’Échelle, et demandez Germain."
"Très bien. Ensuite ?"
"Il vous demandera ce que vous voulez. Dites-lui simplement : Tours et Bruxelles. Il sera alors à votre disposition."
"Et que dois-je lui demander ?"
"D’aller chercher M. de La Porte, le valet de chambre de la reine."
"Et une fois qu’il l’aura trouvé et que M. de La Porte sera là ?"
"Envoyez-le-moi."
"D’accord, mais comment et où vous retrouverai-je ?"
"Vous tenez vraiment à me revoir ?"
"Bien sûr."
"Ne vous inquiétez pas, je m’en occupe."
"Je compte sur vous."
"Vous pouvez."
D’Artagnan salua Mme Bonacieux avec le regard le plus tendre qu’il pouvait lui adresser, puis descendit l’escalier. Il entendit la porte se verrouiller derrière lui. En quelques pas, il fut au Louvre. Quand il entra au guichet de l’Échelle, il était dix heures. Tout ce qui venait de se passer avait pris à peine une demi-heure. Comme prévu, Germain s’inclina à l’entente du mot de passe. Dix minutes plus tard, La Porte arrivait. D’Artagnan l’informa rapidement et lui donna l’adresse de Mme Bonacieux. La Porte vérifia deux fois l’exactitude de l’adresse avant de partir en courant.
Après quelques pas, il revint vers d’Artagnan. "Jeune homme, un conseil."
"Lequel ?"
"Vous pourriez avoir des ennuis pour ce qui vient de se passer."
"Vraiment ?"
"Oui. Connaissez-vous un ami dont l’horloge retarde ?"
"Pourquoi ?"
"Allez le voir pour qu’il puisse dire que vous étiez chez lui à neuf heures et demie. En justice, cela s’appelle un alibi."
D’Artagnan trouva ce conseil judicieux. Il se mit à courir et arriva chez M. de Tréville. Au lieu de se mêler aux autres dans le salon, il demanda à entrer dans le cabinet. Habitué des lieux, sa demande fut acceptée sans problème. On informa M. de Tréville que son jeune compatriote avait besoin de lui parler en privé. Cinq minutes plus tard, M. de Tréville l’accueillit.
"Que puis-je faire pour vous, et pourquoi cette visite tardive ?"
"Pardon, monsieur," dit d’Artagnan, qui avait profité d’être seul pour retarder l’horloge de quarante-cinq minutes. "Je pensais qu’à neuf heures vingt-cinq, il était encore temps de vous voir."
"Neuf heures vingt-cinq ! s’étonna M. de Tréville en regardant sa pendule. Mais c’est impossible !"
"Regardez, monsieur," dit d’Artagnan, "la preuve est là."
"En effet," dit M. de Tréville, "j’aurais cru qu’il était plus tard. Mais dites-moi, que me voulez-vous ?"
D’Artagnan entama alors une longue histoire sur la reine.
D'Artagnan se lança dans un récit détaillé de ses inquiétudes concernant la reine. Il expliqua à M. de Tréville ce qu'il avait entendu sur les manigances du cardinal visant Buckingham. Sa façon posée et assurée de raconter fit que M. de Tréville le crut sans hésitation, d'autant plus qu'il avait lui-même remarqué des tensions entre le cardinal, le roi et la reine. À dix heures pile, d'Artagnan quitta M. de Tréville, qui le remercia pour ses informations, lui rappela de toujours servir fidèlement le roi et la reine, puis retourna dans le salon.
Cependant, d'Artagnan réalisa en bas des escaliers qu'il avait oublié sa canne. Il remonta donc en vitesse, retourna dans le bureau et remit la pendule à l'heure d'un geste habile, pour qu'on ne se rende pas compte qu'elle avait été déréglée. Ainsi, il s'assura un alibi solide, puis descendit et se retrouva rapidement dans la rue.
Après sa visite chez M. de Tréville, d'Artagnan prit le chemin le plus long pour rentrer chez lui, perdu dans ses pensées. À quoi pensait-il, s'écartant ainsi de sa route, le regard tourné vers les étoiles, passant du soupir au sourire ? Il pensait à Mme Bonacieux. Pour un jeune aspirant mousquetaire, elle incarnait presque l'idéal amoureux : belle, mystérieuse, au cœur des secrets de la cour, et ce soupçon qu'elle ne lui était pas indifférente ajoutait à son charme irrésistible. De plus, d'Artagnan l'avait sauvée des griffes de ceux qui voulaient la maltraiter, créant entre eux un lien de reconnaissance qui pouvait facilement évoluer en quelque chose de plus tendre.
Dans ses rêveries, d'Artagnan s'imaginait déjà qu'un messager de Mme Bonacieux viendrait lui remettre un billet de rendez-vous, une chaîne en or ou un diamant. À cette époque, les jeunes gens recevaient sans honte des cadeaux de leurs maîtresses, tout comme ils acceptaient les dons de leur roi. Les femmes, qu'elles soient belles ou riches, laissaient souvent à leurs amants des souvenirs précieux et durables, comme pour compenser la fragilité des sentiments par la solidité des présents.
D'Artagnan, qui ne possédait rien, avait perdu sa timidité provinciale sous l'influence des conseils peu orthodoxes des trois mousquetaires. À Paris, il se voyait comme en campagne, prêt à affronter les défis, qu'ils viennent d'Espagne ou des femmes. Cependant, à cet instant, d'Artagnan était animé par un sentiment plus noble et désintéressé. Le mercier lui avait dit qu'il était riche, et d'Artagnan avait deviné que c'était probablement Mme Bonacieux qui gérait la fortune du couple.
Mais tout cela n'avait pas vraiment altéré l'impression que lui avait laissée Mme Bonacieux. L'intérêt financier n'avait joué qu'un rôle mineur dans le début de cet amour naissant. Enfin, presque, car il faut admettre qu'une femme jeune, belle, gracieuse et intelligente, qui plus est riche, ne fait qu'amplifier le sentiment amoureux. La richesse apporte des soins et des caprices raffinés qui subliment la beauté. Un bas fin et blanc, une robe de soie, une guimpe de dentelle, de jolis souliers, un ruban frais dans les cheveux, tout cela ne rend pas belle une femme laide, mais embellit une femme déjà jolie. Sans oublier les mains, qui chez les femmes, gagnent à rester oisives pour rester belles.
D'Artagnan, comme le lecteur le sait bien, n'était pas un homme fortuné. Il espérait bien le devenir un jour, mais ce jour semblait encore lointain. En attendant, quel déchirement de voir celle qu'on aime désirer ces mille petits riens qui font leur bonheur, sans pouvoir les lui offrir ! Au moins, quand la femme est riche et l'amant ne l'est pas, elle peut se les offrir elle-même. Et même si c'est souvent avec l'argent du mari qu'elle se fait plaisir, la reconnaissance ne va que rarement à ce dernier. D'Artagnan, prêt à être l'amant le plus tendre, était pour l'instant un ami très dévoué.
Au milieu de ses projets amoureux avec la femme du mercier, il n'oublie pas ses propres ambitions. La jolie Mme Bonacieux serait parfaite pour une promenade à la plaine Saint-Denis ou à la foire Saint-Germain, en compagnie d'Athos, de Porthos et d'Aramis. D'Artagnan serait fier de présenter une telle conquête. Et après une longue marche, l'appétit se fait sentir, comme d'Artagnan l'avait remarqué depuis quelque temps. On pourrait organiser de charmants petits dîners où l'on touche d'une main celle d'un ami, et de l'autre le pied d'une maîtresse.
Enfin, dans les moments critiques, d'Artagnan serait le sauveur de ses amis. Quant à M. Bonacieux, que d'Artagnan avait livré aux sbires en le reniant haut et fort, tout en lui promettant secrètement de le sauver, il faut avouer que d'Artagnan n'y pensait guère. Et si jamais il y pensait, c'était pour se dire qu'il était probablement bien où il était. L'amour est la plus égoïste des passions. Mais que nos lecteurs se rassurent : si d'Artagnan oublie son hôte ou fait semblant de l'oublier, nous ne l'oublions pas, nous savons où il est. Pour l'instant, imitons le Gascon amoureux. Quant au brave mercier, nous reviendrons à lui plus tard.
D'Artagnan, tout en rêvant à ses futures amours, tout en parlant à la nuit et en souriant aux étoiles, remontait la rue du Cherche-Midi, ou Chasse-Midi comme on l'appelait alors. Comme il était dans le quartier d'Aramis, il eut l'idée de rendre visite à son ami pour lui expliquer pourquoi il avait envoyé Planchet avec un message urgent. Si Aramis avait été chez lui quand Planchet était passé, il serait sans doute allé rue des Fossoyeurs, et n'y trouvant peut-être que ses deux autres compagnons, ils n'auraient pas compris ce qui se passait. Cette confusion méritait une explication, disait d'Artagnan à voix haute.
D’Artagnan, tout en marchant, pensait à voix basse à la charmante Mme Bonacieux. Elle occupait son esprit, sinon son cœur, et il voyait en cette situation une belle opportunité pour parler d'elle. Quand il s'agit d'un premier amour, la discrétion n'est pas de mise. Ce sentiment est si intense qu'il doit s'exprimer, sinon il risque de vous submerger.
Il était environ onze heures, et Paris s'était enveloppé de son voile nocturne. Les rues commençaient à se vider, surtout dans le faubourg Saint-Germain où les horloges venaient de sonner. La nuit était douce, et d'Artagnan marchait dans une petite ruelle à l'endroit de l'actuelle rue d'Assas. L'air était chargé des senteurs des jardins de la rue de Vaugirard, rafraîchis par la rosée et une brise légère. Au loin, on entendait faiblement les chants des buveurs, étouffés par les volets fermés des cabarets perdus dans la campagne.
En arrivant au bout de la ruelle, d’Artagnan tourna à gauche. La maison d'Aramis se trouvait entre la rue Cassette et la rue Servandoni. Alors qu’il dépassait la rue Cassette, il reconnut la porte de la maison de son ami, cachée sous un amas de sycomores et de clématites. Soudain, il vit une ombre sortir de la rue Servandoni. Enveloppée dans un manteau, il pensa d'abord que c'était un homme. Mais il réalisa vite, à la petite taille et à la démarche hésitante, qu'il s'agissait d'une femme. Elle semblait chercher quelque chose, regardant autour d’elle, s’arrêtant, revenant sur ses pas, puis avançant à nouveau.
Intrigué, d’Artagnan se demanda s’il devait lui proposer son aide. Elle paraissait jeune, peut-être même jolie. Mais une femme dehors à cette heure tardive cherchait sûrement à rejoindre son amant. Il hésitait à intervenir, de peur de perturber un rendez-vous amoureux. Pourtant, la femme continuait, comptant les maisons et les fenêtres. Dans cette partie de la rue, il n'y avait que trois hôtels et deux fenêtres donnant sur la rue : l'une appartenait à un pavillon parallèle à celui d'Aramis, l'autre était celle d'Aramis lui-même.
« Parbleu ! » se dit d'Artagnan en se souvenant de la nièce du théologien. « Ce serait cocasse que cette colombe égarée cherche la maison de notre ami. Ça y ressemble bien. Ah, mon cher Aramis, cette fois, je veux en avoir le cœur net. » Il se dissimula dans l'ombre de la rue, près d'un banc de pierre dans une niche. La femme continuait d’avancer, et sa petite toux trahissait une voix fraîche. D’Artagnan pensa que c’était un signal.
Quoi qu'il en soit, que ce soit un signe reçu ou une intuition, elle s’approcha avec détermination du volet d’Aramis et frappa trois fois à intervalles réguliers. « C’est bien chez Aramis, » murmura d’Artagnan. « Ah, monsieur l’hypocrite, je te surprends en pleine théologie ! » À peine les coups frappés, une fenêtre s’ouvrit et une lumière se diffusa à travers les vitres du volet.
« Ah, ah ! » s'exclama notre espion, non pas derrière une porte, mais sous une fenêtre. « On dirait bien que cette visite était attendue. Le volet va s'ouvrir, et la dame va grimper. Parfait ! » Mais à sa grande surprise, le volet resta obstinément fermé. La lumière qui avait brièvement éclairé la pièce s'éteignit, laissant tout dans l'obscurité. D’Artagnan se disait que ça ne pouvait pas en rester là, alors il scrutait et écoutait intensément. Il avait raison : quelques secondes plus tard, deux coups secs résonnèrent à l'intérieur. La jeune femme dans la rue répondit par un seul coup, et le volet s'entrouvrit. Imaginez l'attention avec laquelle d'Artagnan observait et écoutait !
Malheureusement, la lumière avait été déplacée dans une autre pièce. Mais ses yeux s'étaient habitués à l'obscurité. Après tout, on dit que les yeux des Gascons, comme ceux des chats, voient bien la nuit. D’Artagnan vit alors la jeune femme sortir de sa poche un objet blanc qu'elle déplia rapidement, révélant un mouchoir. Elle montra un coin de ce mouchoir à son interlocuteur. Cela rappela à d’Artagnan le mouchoir qu'il avait trouvé aux pieds de Mme Bonacieux, qui lui avait évoqué celui trouvé aux pieds d’Aramis. « Que signifie donc ce mouchoir ? » se demanda-t-il.
D’où il se trouvait, d’Artagnan ne pouvait pas voir le visage d’Aramis. Oui, d’Aramis, car il était persuadé que c'était son ami qui dialoguait avec la dame à l'extérieur. Sa curiosité prit le dessus sur sa prudence. Profitant de la distraction causée par le mouchoir, il sortit de sa cachette. Aussi rapide qu’un éclair, mais silencieux, il se colla à un coin du mur, d'où il pouvait voir l'intérieur de l'appartement d’Aramis.
Là, d’Artagnan faillit laisser échapper un cri de surprise : ce n'était pas Aramis qui conversait avec la visiteuse nocturne, mais une femme. Il pouvait distinguer la silhouette de ses vêtements, mais pas ses traits. À cet instant, la femme à l’intérieur sortit un second mouchoir de sa poche et l'échangea avec celui qu’on venait de lui montrer. Quelques mots furent échangés entre elles. Puis, le volet se referma. La femme à l'extérieur se retourna et passa à quelques pas de d’Artagnan, abaissant la capuche de sa mante. Mais elle s'y prit trop tard : d’Artagnan avait déjà reconnu Mme Bonacieux.
Mme Bonacieux ! L'idée que ce soit elle lui avait traversé l'esprit quand elle avait sorti le mouchoir. Mais pourquoi Mme Bonacieux, qui avait fait venir M. de La Porte pour la raccompagner au Louvre, se risquerait-elle seule dans les rues de Paris à onze heures et demie du soir, au risque de se faire enlever à nouveau ? Cela devait être pour une affaire de la plus haute importance. Et quelle affaire importante peut avoir une femme de vingt-cinq ans ? L’amour. Mais était-ce pour elle-même ou pour quelqu’un d’autre qu'elle prenait de tels risques ? C’est ce que se demandait d’Artagnan, rongé par la jalousie comme un amoureux éconduit. Il y avait un moyen simple de savoir où Mme Bonacieux se rendait : la suivre. Une idée si évidente que d’Artagnan l’adopta immédiatement, presque instinctivement.
À peine d'Artagnan s'était-il détaché de l'ombre des murs qu'il suivait, tel une statue quittant son socle, que Mme Bonacieux, surprise, poussa un cri léger avant de s'enfuir à toute vitesse. Sans hésitation, d'Artagnan se lança à sa poursuite. Ce n'était pas vraiment un défi pour lui de rattraper une femme dont le manteau entravait les mouvements. En quelques foulées, il l'avait déjà rejointe, à peine un tiers de la rue parcourue.
Mme Bonacieux, terrifiée plus que fatiguée, s'effondra sur un genou lorsque d'Artagnan posa une main sur son épaule. Sa voix tremblait de peur : « Tuez-moi si vous le souhaitez, mais jamais vous ne saurez rien. » D'Artagnan, sentant sa fragilité, l'entoura de son bras pour la relever. Il percevait qu'elle était à deux doigts de s'évanouir, alors il s'empressa de la rassurer avec des mots empreints de sincérité. Mais pour Mme Bonacieux, ces mots ne valaient rien ; après tout, même les pires intentions peuvent se cacher derrière de belles paroles. C'est le timbre de sa voix qui fit toute la différence. Elle crut reconnaître ce son familier, ouvrit les yeux et, voyant d'Artagnan, s'écria de soulagement : « Oh, c’est vous ! Merci, mon Dieu ! »
« Oui, c’est moi, » répondit d'Artagnan. « Dieu m’a envoyé pour veiller sur vous. »
Avec un sourire espiègle, elle demanda : « C’était donc pour cela que vous me suiviez ? »
« Pas vraiment, » avoua d'Artagnan. « Le hasard m’a mené ici. J’ai vu une femme frapper à la fenêtre d’un ami. »
« Un de vos amis ? » s’étonna Mme Bonacieux.
« Bien sûr, Aramis est un de mes meilleurs amis. »
« Aramis ? Qui est-ce ? »
« Ne me dites pas que vous ne connaissez pas Aramis ! »
« C’est la première fois que j’entends ce nom. »
« C’est donc la première fois que vous venez ici ? »
« Absolument. »
« Vous ignoriez que cette maison était habitée par un jeune homme ? »
« Oui, totalement. »
« Et un mousquetaire, de surcroît ? »
« Je n’en savais rien. »
« Alors, ce n’était pas lui que vous veniez voir ? »
« Pas du tout. Et puis, vous avez bien vu, c’était une femme à qui je parlais. »
« C’est vrai, mais cette femme est une amie d’Aramis. »
« Je l’ignore. »
« Pourtant, elle loge chez lui. »
« Ce n’est pas mon affaire. »
« Mais qui est-elle ? »
« Ce n’est pas mon secret à révéler. »
« Chère Mme Bonacieux, vous êtes charmante, mais tellement mystérieuse... »
« Est-ce un défaut ? »
« Non, vous êtes même adorable. Alors, donnez-moi votre bras. »
« Avec plaisir. Et maintenant ? »
« Maintenant, guidez-moi. »
« Où ça ? »
« Là où vous allez. »
« Vous le saurez bien, puisque vous me laisserez à la porte. »
« Dois-je vous attendre ? »
« Ce n’est pas nécessaire. »
« Vous reviendrez seule ? »
« Peut-être, peut-être pas. »
« Et la personne qui vous accompagnera, sera-ce un homme ou une femme ? »
« Je ne sais pas encore. »
« Mais moi, je le saurai bien ! »
« Comment ça ? »
« Je vous attendrai pour vous voir sortir. »
« Dans ce cas, adieu ! »
« Pourquoi donc ? »
« Je n’ai pas besoin de vous. »
« Mais vous aviez demandé... »
« L’aide d’un gentilhomme, pas la surveillance d’un espion. »
« Le mot est un peu fort ! »
« Comment appelle-t-on ceux qui suivent les gens contre leur gré ? »
« Des indiscrets. »
« Le mot est trop doux. »
« D’accord, madame, je vois bien qu’il faut faire tout ce que vous voulez. »
– Pourquoi ne pas l'avoir fait immédiatement ? – Y a-t-il vraiment du mérite à se repentir ? – Et vous vous repentez vraiment ? – Je n'en suis pas sûr. Ce que je sais, c'est que je vous promets de faire tout ce que vous voulez si vous me laissez vous accompagner là où vous allez. – Et vous me laisserez tranquille après ? – Oui. – Sans m'espionner à ma sortie ? – Non. – Parole d'honneur ? – Foi de gentilhomme ! – Prenez mon bras et avançons alors.
D'Artagnan offrit son bras à Mme Bonacieux. Elle l'accepta, mi-joyeuse, mi-inquiète, et ils remontèrent ensemble la rue de La Harpe. Arrivée à un certain point, elle hésita, comme dans la rue de Vaugirard. Mais, à certains indices, elle sembla reconnaître une porte et s'en approcha.
– C'est ici que je dois aller, dit-elle. Merci infiniment pour votre compagnie honorable. Vous m'avez protégée des dangers que j'aurais affrontés seule. Maintenant, tenez votre promesse : je suis arrivée. – Et vous n'aurez plus rien à craindre en repartant ? – Seulement des voleurs. – Ce n'est rien ? – Que pourraient-ils me prendre ? Je n'ai pas un sou sur moi. – Vous oubliez ce beau mouchoir brodé, avec des armoiries. – Lequel ? – Celui que j'ai trouvé à vos pieds et remis dans votre poche. – Taisez-vous, taisez-vous, malheureux ! Voulez-vous me perdre ? – Vous voyez bien qu'il y a encore du danger pour vous, puisque ce mot vous effraie et que vous admettez que, s'il était entendu, vous seriez perdue. Ah, madame, s'écria d'Artagnan en lui prenant la main et la fixant intensément, soyez plus généreuse, confiez-vous à moi ; n'avez-vous pas vu dans mes yeux que je ne ressens que dévouement et sympathie pour vous ? – Si, répondit Mme Bonacieux ; alors demandez-moi mes secrets, et je vous les dirai ; mais ceux des autres, c'est autre chose. – Très bien, dit d'Artagnan, je les découvrirai ; puisque ces secrets peuvent influencer votre vie, ils doivent devenir les miens. – Ne faites surtout pas ça, s'écria la jeune femme avec une gravité qui fit frissonner d'Artagnan. Oh, ne vous mêlez de rien me concernant, ne cherchez pas à m'aider dans ce que je fais ; je vous le demande au nom de l'intérêt que je vous inspire, au nom du service que vous m'avez rendu et que je n'oublierai jamais. Croyez-moi, ne vous occupez plus de moi, faites comme si je n'avais jamais existé pour vous. – Aramis doit-il en faire autant que moi, madame ? dit d'Artagnan, piqué. – Vous avez mentionné ce nom plusieurs fois, monsieur, et je vous ai dit que je ne le connaissais pas. – Vous ne connaissez pas l'homme à la fenêtre duquel vous avez frappé ? Allons, madame ! Vous me prenez pour un naïf, n'est-ce pas ? – Avouez que vous inventez cette histoire pour me faire parler et que ce personnage est une création de votre esprit. – Je n'invente rien, madame, je dis la vérité. – Et vous affirmez qu'un de vos amis vit ici ? – Je le dis et le répète, cette maison appartient à mon ami, et cet ami est Aramis. – Tout cela s'éclaircira plus tard, murmura la jeune femme : maintenant, monsieur, silence. – Si vous pouviez voir mon cœur, dit d'Artagnan, vous y liriez tant de curiosité que vous auriez pitié de moi, et tant d'amour que vous satisferiez ma curiosité sur-le-champ.
"On n'a rien à craindre de ceux qui vous aiment."
"Vous parlez bien vite d'amour, monsieur !" répondit la jeune femme en secouant la tête.
"C'est que l'amour m'est venu vite et pour la première fois, et que je n'ai pas vingt ans."
Elle le regarda en coin. "Écoutez, je suis déjà sur la bonne piste," dit d'Artagnan. "Il y a trois mois, j'ai failli me battre en duel avec Aramis pour un mouchoir identique à celui que vous avez montré à cette femme chez lui, un mouchoir avec les mêmes initiales, j'en suis sûr."
"Monsieur," répliqua la jeune femme, "vous me fatiguez avec toutes ces questions."
"Mais vous, si prudente, madame, pensez-y : si vous étiez arrêtée avec ce mouchoir et qu'il soit saisi, vous seriez compromise, non ?"
"Pourquoi cela ? Les initiales ne sont-elles pas les miennes : C.B., Constance Bonacieux ?"
"Ou Camille de Bois-Tracy."
"Silence, monsieur, encore une fois silence ! Ah ! Si les dangers que je cours pour moi-même ne vous arrêtent pas, pensez à ceux que vous courez vous-même !"
"Moi ?"
"Oui, vous. Il y a risque de prison, danger de mort à me connaître."
"Alors, je ne vous quitte plus."
"Monsieur," dit-elle suppliant, joignant les mains, "au nom du Ciel, de l'honneur d'un militaire, de la courtoisie d'un gentilhomme, éloignez-vous ; regardez, minuit sonne, c'est l'heure où l'on m'attend."
"Madame," dit d'Artagnan en s'inclinant, "je ne sais rien refuser à une telle demande ; soyez rassurée, je m'éloigne."
"Mais vous ne me suivrez pas, vous ne m'épierez pas ?"
"Je rentre chez moi immédiatement."
"Ah ! je savais bien que vous étiez un homme de valeur !" s'écria Mme Bonacieux, lui tendant une main tout en posant l'autre sur le marteau d'une petite porte presque cachée dans le mur. D'Artagnan saisit la main offerte et la baisa avec passion.
"Ah ! j'aurais préféré ne jamais vous avoir vue," s'écria-t-il avec cette sincérité brutale que les femmes préfèrent souvent aux belles paroles, car elle dévoile la pensée véritable et prouve que le sentiment l'emporte sur la raison.
"Eh bien," reprit Mme Bonacieux d'une voix douce, serrant la main de d'Artagnan qu'il n'avait pas lâchée, "je ne dirai pas comme vous : ce qui est perdu aujourd'hui n'est pas perdu pour toujours. Qui sait, peut-être qu'un jour, je satisferai votre curiosité ?"
"Et promettez-vous la même chose à mon amour ?" s'exclama d'Artagnan, fou de joie.
"Ah, de ce côté, je ne veux pas m'engager, cela dépendra des sentiments que vous saurez m'inspirer."
"Ainsi, aujourd'hui, madame..."
"Aujourd'hui, monsieur, je n'en suis qu'à la reconnaissance."
"Ah ! vous êtes trop charmante," dit d'Artagnan avec tristesse, "et vous jouez de mon amour."
"Non, j'use de votre générosité, c'est tout. Mais croyez-le, avec certaines personnes, tout se retrouve."
"Oh ! vous me rendez le plus heureux des hommes. N'oubliez pas cette soirée, n'oubliez pas cette promesse."
"Soyez tranquille, en temps voulu, je me souviendrai de tout. Eh bien, partez donc, partez, au nom du Ciel ! On m'attendait à minuit pile, et je suis en retard."
"De cinq minutes."
"Oui ; mais dans certaines circonstances, cinq minutes peuvent être cinq siècles."
"Quand on aime."
"Eh bien, qui vous dit que je n'ai pas affaire à un amoureux ?"
"C'est un homme qui vous attend ?" s'écria d'Artagnan, "un homme ?"
"Allons, voilà la discussion qui va recommencer," fit Mme Bonacieux avec un demi-sourire teinté d'une certaine impatience.
– Non, non, je m’en vais, je pars ; je vous crois, je veux mériter mon dévouement, même si c’est une bêtise. Adieu, madame, adieu ! » D’Artagnan, sentant qu’il ne pourrait lâcher sa main qu’avec une secousse, s’éloigna en courant. Mme Bonacieux frappa trois coups lents et réguliers, comme sur un volet. Arrivé au coin de la rue, d’Artagnan se retourna : la porte s’était ouverte et refermée, la jolie mercière avait disparu.
Il continua son chemin, fidèle à sa parole de ne pas suivre Mme Bonacieux. Même si sa vie en dépendait, même s’il devait savoir où elle allait ou qui l’accompagnait, d’Artagnan serait rentré chez lui. Cinq minutes plus tard, il était rue des Fossoyeurs. « Pauvre Athos, se disait-il, il ne saura pas ce que tout cela signifie. Il se sera endormi en m’attendant ou sera rentré chez lui, apprenant qu’une femme était venue. Une femme chez Athos ! Après tout, il y en avait bien une chez Aramis. Tout cela est bien étrange, je suis curieux de voir comment ça va finir. »
« Mal, monsieur, mal », répondit une voix que d’Artagnan reconnut comme celle de Planchet. Tout en parlant à voix haute comme quelqu’un de très préoccupé, il était entré dans l’allée menant à l’escalier de sa chambre. « Comment, mal ? Que veux-tu dire, imbécile ? demanda d’Artagnan. Qu’est-il arrivé ? – Toutes sortes de malheurs. – Lesquels ? – D’abord, M. Athos est arrêté. – Arrêté ! Athos ! Pourquoi ? – On l’a trouvé chez vous ; on l’a pris pour vous. – Et par qui a-t-il été arrêté ? – Par la garde que les hommes en noir, que vous aviez mis en fuite, ont appelée. – Pourquoi ne s’est-il pas identifié ? Pourquoi n’a-t-il pas dit qu’il n’avait rien à voir avec cette affaire ? – Il s’en est bien gardé, monsieur ; au contraire, il s’est approché de moi et m’a dit : « C’est ton maître qui a besoin d’être libre en ce moment, et non pas moi, puisque lui sait tout et que je ne sais rien. On pensera qu’il est arrêté, et cela lui donnera du temps ; dans trois jours, je dirai qui je suis, et on devra me libérer. » – Bravo, Athos ! Noble cœur, murmura d’Artagnan, je le reconnais bien là ! Et qu’ont fait les policiers ? – Quatre l’ont emmené je ne sais où, à la Bastille ou au For-l’Évêque ; deux sont restés avec les hommes en noir, qui ont fouillé partout et pris tous les papiers. Enfin, les deux derniers montaient la garde à la porte ; puis, quand tout a été fini, ils sont partis, laissant la maison vide et ouverte. – Et Porthos et Aramis ? – Je ne les ai pas trouvés, ils ne sont pas venus. – Mais ils peuvent arriver d’un moment à l’autre, car tu leur as dit que je les attendais ? – Oui, monsieur. – Bien, ne bouge pas d’ici ; s’ils arrivent, préviens-les de ce qui s’est passé, qu’ils m’attendent au cabaret de la Pomme de Pin ; ici c’est dangereux, la maison peut être surveillée. Je file chez M. de Tréville pour tout lui raconter et je les y rejoins. – C’est bien, monsieur, dit Planchet. – Mais tu resteras, tu n’auras pas peur ! dit d’Artagnan en revenant pour encourager son valet. – Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous ne me connaissez pas encore ; je suis courageux quand je m’y mets, allez ; c’est juste une question de se lancer ; en plus, je suis Picard. – Alors, c’est convenu, dit d’Artagnan, tu te fais tuer plutôt que de quitter ton poste.
– Oui, monsieur, je suis prêt à tout pour vous prouver ma loyauté ! » pensa d’Artagnan, satisfait de sa méthode avec ce garçon. Il s’élança en direction de la rue du Colombier, ses jambes déjà bien fatiguées par les escapades de la journée. M. de Tréville n’était pas chez lui ; il était au Louvre avec sa compagnie en service. D’Artagnan devait absolument le prévenir de la situation. Il décida de tenter d’entrer au Louvre, comptant sur son uniforme de garde dans la compagnie de M. des Essarts pour lui ouvrir les portes. Il descendit la rue des Petits-Augustins et longea le quai pour prendre le Pont-Neuf. Il avait envisagé de prendre le bac, mais en fouillant ses poches, il réalisa qu’il n’avait pas un sou pour payer le passeur.
En arrivant près de la rue Guénégaud, il aperçut un duo sortant de la rue Dauphine. Leur allure l’interpella : une femme et un homme. La femme ressemblait étrangement à Mme Bonacieux, et l’homme semblait être Aramis. La femme portait une mante noire que d’Artagnan avait déjà vue, et l’homme avait l’uniforme des mousquetaires. Le capuchon de la femme était abaissé, et l’homme cachait son visage derrière un mouchoir. Ces précautions montraient qu’ils voulaient passer incognito. Ils prirent le pont, ce qui était aussi le chemin de d’Artagnan vers le Louvre. Il les suivit.
Après une vingtaine de pas, d’Artagnan fut convaincu que c’était bien Mme Bonacieux et Aramis. La jalousie s’empara de lui. Il se sentait trahi par son ami et la femme qu’il commençait à aimer. Mme Bonacieux lui avait juré qu’elle ne connaissait pas Aramis, et voilà qu’il la retrouvait à son bras. Oubliant qu’il ne la connaissait que depuis trois heures et qu’elle ne lui devait rien, il se considérait déjà comme un amant trahi et humilié. Enragé, il décida de tirer cela au clair.
La femme et l’homme réalisèrent qu’ils étaient suivis et accélérèrent le pas. D’Artagnan se mit à courir, les dépassa, puis se planta devant eux au niveau de la Samaritaine, éclairée par un réverbère. Ils s’arrêtèrent face à lui.
« Que voulez-vous, monsieur ? » demanda le mousquetaire en reculant, avec un accent étranger qui fit comprendre à d’Artagnan qu’il s’était trompé.
« Ce n’est pas Aramis ! » s’écria-t-il.
« Non, monsieur, je ne suis pas Aramis. À votre réaction, je vois que vous m’avez confondu avec quelqu’un d’autre. Je vous pardonne. »
« Vous me pardonnez ! » s’emporta d’Artagnan.
« Oui, répondit l’inconnu. Laissez-moi passer, puisque vous avez affaire à un autre. »
– Vous avez raison, monsieur, lança d'Artagnan, ce n'est pas à vous que j'en veux, c'est à madame.
– À madame ? Vous ne la connaissez même pas, répliqua l'étranger.
– Vous vous trompez, monsieur, je la connais parfaitement.
– Ah ! s'exclama Mme Bonacieux avec un soupçon de reproche, monsieur, vous m'aviez donné votre parole de militaire et votre honneur de gentilhomme ; je pensais pouvoir compter sur vous.
– Et moi, madame, répondit d'Artagnan, un peu gêné, vous m'aviez fait une promesse...
– Prenez mon bras, madame, dit l'étranger, continuons notre chemin.
D'Artagnan, complètement abasourdi par la tournure des événements, restait là, figé, les bras croisés, face au mousquetaire et à Mme Bonacieux. Le mousquetaire avança de deux pas et écarta d'Artagnan d'une main. D'Artagnan recula d'un bond et dégaina son épée. Avec une rapidité fulgurante, l'inconnu sortit la sienne aussi.
– Par pitié, Milord ! s'écria Mme Bonacieux en se jetant entre les deux combattants, attrapant les épées à pleines mains.
– Milord ! s'écria d'Artagnan, une idée soudaine l'illuminant. Milord ! Excusez-moi, monsieur, mais seriez-vous…
– Milord duc de Buckingham, murmura Mme Bonacieux ; et maintenant, vous risquez de nous perdre tous.
– Milord, madame, mille pardons, s'excusa d'Artagnan, mais je l'aimais, Milord, et j'étais jaloux ; vous savez ce que c'est que d'aimer, Milord ; pardonnez-moi, et dites-moi comment je pourrais mourir pour Votre Grâce.
– Vous êtes un jeune homme courageux, dit Buckingham en tendant sa main à d'Artagnan, qui la serra avec respect ; vous m'offrez votre aide, je l'accepte ; suivez-nous à vingt pas jusqu'au Louvre ; et si quelqu'un nous espionne, tuez-le !
D'Artagnan glissa son épée nue sous son bras, laissant Mme Bonacieux et le duc prendre de l'avance, prêt à suivre à la lettre les instructions du noble et élégant ministre de Charles Ier. Heureusement, il n'eut pas l'occasion de prouver son dévouement de cette manière, et la jeune femme ainsi que le beau mousquetaire entrèrent au Louvre par le guichet de l’Échelle sans être inquiétés...
Quant à d'Artagnan, il se rendit directement au cabaret de la Pomme de Pin, où Porthos et Aramis l'attendaient. Sans leur donner plus d'explications sur le contretemps, il leur annonça qu'il avait réglé seul l'affaire pour laquelle il avait un moment pensé avoir besoin de leur aide. Et maintenant, emportés par notre récit, laissons nos trois amis rentrer chacun chez soi, et suivons dans les méandres du Louvre le duc de Buckingham et son guide.
Georges Villiers, Duc de Buckingham, et Mme Bonacieux entrèrent sans encombre au Louvre ; Mme Bonacieux était connue pour être au service de la reine ; le duc portait l'uniforme des mousquetaires de M. de Tréville, qui, comme mentionné, était de garde ce soir-là. De plus, Germain soutenait la reine, et si quelque chose tournait mal, Mme Bonacieux serait accusée d'avoir introduit son amant au Louvre, voilà tout ; elle prenait sur elle le risque : sa réputation était en jeu, certes, mais quel poids avait dans ce monde la réputation d'une simple mercière ? Une fois à l'intérieur de la cour, le duc et la jeune femme longèrent le pied de la muraille sur environ vingt-cinq pas ; une fois ce chemin parcouru, Mme Bonacieux poussa une petite porte de service, ouverte le jour mais généralement fermée la nuit ; la porte céda, et tous deux entrèrent dans l'obscurité. Cependant, Mme Bonacieux connaissait tous les recoins et détours de cette partie du Louvre, réservée aux gens de la suite.
Mme Bonacieux referma soigneusement les portes derrière elle, attrapa la main du duc et avança à tâtons dans l'obscurité. Elle trouva une rampe, sentit du pied une marche et commença à monter un escalier. Le duc compta deux étages. Elle tourna ensuite à droite, traversa un long couloir, redescendit d'un étage, fit encore quelques pas, inséra une clé dans une serrure, ouvrit une porte et poussa le duc dans une pièce faiblement éclairée par une lampe de nuit. "Restez ici, Milord duc, quelqu'un va venir," dit-elle avant de sortir et de verrouiller la porte derrière elle, laissant le duc littéralement prisonnier.
Mais loin de s'inquiéter, le duc de Buckingham, amoureux des aventures et du romanesque, ne ressentit aucune peur. Intrépide et audacieux, il était habitué à risquer sa vie pour des entreprises de ce genre. Informé que l'invitation de la reine Anne d'Autriche était en réalité un piège, il avait choisi de rester à Paris plutôt que de fuir en Angleterre. Il avait même déclaré qu'il ne partirait pas sans la voir. La reine, d'abord catégorique dans son refus, avait finalement cédé, craignant une réaction imprévisible du duc. Elle avait prévu de le voir pour le convaincre de partir, mais entre-temps, Mme Bonacieux, chargée de guider le duc au Louvre, avait été enlevée. Pendant deux jours, son sort était resté un mystère, interrompant les plans. Une fois libérée et en contact avec La Porte, elle avait repris sa mission, réalisant cette entreprise risquée qu'elle aurait dû accomplir trois jours plus tôt.
Seul dans la pièce, Buckingham s'approcha d'un miroir. Son uniforme de mousquetaire lui allait à merveille. À trente-cinq ans, il était considéré comme le plus beau et le plus élégant gentleman de France et d'Angleterre. Favori de deux rois, immensément riche, et tout-puissant dans un royaume qu'il pouvait bouleverser ou apaiser à sa guise, Georges Villiers, duc de Buckingham, vivait une vie extraordinaire qui fascinait les générations futures. Confiant en lui-même et en sa puissance, il poursuivait ses objectifs avec une détermination inébranlable, même si ces objectifs semblaient inaccessibles pour d'autres. C'est ainsi qu'il avait réussi à approcher la belle et fière Anne d'Autriche et à gagner son affection par son charme éclatant.
Devant le miroir, il ajusta ses boucles blondes, redressa sa moustache, et, le cœur gonflé de joie, il se sourit, empli de fierté et d'espoir. Soudain, une porte dissimulée dans la tapisserie s'ouvrit, et une femme apparut. Buckingham la vit dans le miroir et poussa un cri : c'était la reine ! Anne d'Autriche, dans toute la splendeur de ses vingt-six ou vingt-sept ans, resplendissait de beauté. Elle avançait avec la grâce d'une reine ou d'une déesse, ses yeux émeraude brillant de douceur et de majesté.
Ses lèvres, petites et d'un rouge éclatant, avaient ce charme particulier. Bien que la lèvre inférieure, typique des Habsbourg, avançât légèrement sur l'autre, son sourire était d'une grâce indéniable, tandis que son mépris pouvait être glacial. Sa peau était célèbre pour sa douceur et son éclat, et ses bras et ses mains étaient d'une beauté à couper le souffle, célébrés par tous les poètes de l'époque comme inégalés. Ses cheveux, autrefois blonds dans sa jeunesse, avaient pris une teinte châtain. Elle les coiffait en boucles légères, poudrées avec soin, encadrant parfaitement son visage. Même le critique le plus sévère n'aurait pu souhaiter qu'un soupçon de rouge en moins, et le sculpteur le plus exigeant qu'une touche de finesse supplémentaire à son nez.
Buckingham était subjugué. Jamais Anne d'Autriche ne lui avait paru aussi éblouissante, que ce soit lors des bals, des fêtes ou des tournois. En cet instant, vêtue simplement d'une robe de satin blanc, accompagnée de doña Estefania, sa fidèle suivante espagnole, elle était à couper le souffle. Anne avança de deux pas, et Buckingham se jeta à ses genoux, baisant l'ourlet de sa robe avant qu'elle ne puisse l'arrêter.
« Duc, ce n'est pas moi qui vous ai fait venir ici. »
« Oh, madame, Votre Majesté, je le sais bien, répondit le duc. J'ai été fou de croire que la neige pourrait fondre, que le marbre pourrait s'animer. Mais quand on aime, on se laisse facilement bercer par l'espoir. Et puis, je n'ai pas tout perdu, puisque je vous vois. »
« Oui, dit Anne, mais vous savez pourquoi je vous vois, Milord. Je vous vois par souci pour vous-même, car vous persistez à rester dans cette ville, mettant votre vie en danger et menaçant mon honneur. Je vous vois pour vous dire que tout nous sépare : les océans, la rivalité de nos royaumes, la sainteté de nos serments. Milord, c'est un sacrilège de lutter contre de telles forces. Je vous vois pour vous dire que nous ne devons plus nous revoir. »
« Parlez, madame, parlez, reine, dit Buckingham. La douceur de votre voix adoucit la dureté de vos mots. Vous parlez de sacrilège, mais le véritable sacrilège est de séparer des cœurs que Dieu a unis. »
« Milord, s'écria la reine, n'oubliez pas que je ne vous ai jamais dit que je vous aimais. »
« Mais vous ne m'avez jamais dit non plus que vous ne m'aimiez pas, répliqua-t-il. Et vous dire une telle chose serait une grande ingratitude de votre part. Où trouverez-vous un amour semblable au mien ? Un amour que ni le temps, ni l'absence, ni le désespoir ne peuvent éteindre. Un amour qui se contente d'un ruban égaré, d'un regard furtif, d'une parole échappée. »
« Cela fait trois ans, madame, que je vous ai vue pour la première fois, et depuis trois ans je vous aime ainsi. Voulez-vous que je vous décrive comment vous étiez vêtue ce jour-là ? Voulez-vous que je détaille chaque élément de votre tenue ? Je vous revois encore : vous étiez assise sur des coussins à la mode espagnole, vêtue d'une robe de satin vert brodée d'or et d'argent, avec des manches pendantes, nouées sur vos bras magnifiques, ornées de gros diamants. Vous portiez une fraise fermée, un petit bonnet assorti à votre robe, surmonté d'une plume de héron. »
"Oh, fermez les yeux un instant, et je vous revois telle que vous étiez à cette époque. Puis je les rouvre, et je vous découvre telle que vous êtes aujourd'hui, cent fois plus éblouissante !"
"Quelle folie," murmura Anne d'Autriche, incapable de se fâcher contre le duc pour avoir gardé son image si précieusement. "Quelle folie de raviver une passion inutile avec de tels souvenirs !"
"Mais de quoi voulez-vous que je me nourrisse ? Je n'ai que mes souvenirs. C'est mon bonheur, mon trésor, mon espoir. Chaque fois que je vous vois, c'est comme un diamant de plus que je range dans l'écrin de mon cœur. Celui-ci est le quatrième que vous laissez tomber et que je ramasse, car en trois ans, madame, je ne vous ai vue que quatre fois : cette première que je viens de mentionner, la seconde chez Mme de Chevreuse, la troisième dans les jardins d'Amiens."
"Duc," dit la reine, rougissant, "ne parlez pas de cette soirée."
"Oh, parlons-en, au contraire, madame, parlons-en ! C'est la soirée la plus heureuse et éclatante de ma vie. Vous souvenez-vous de cette nuit magnifique ? L'air était si doux, parfumé, le ciel si bleu, parsemé d'étoiles ! Ah, cette fois, madame, j'ai pu être seul avec vous un instant ; cette fois, vous étiez prête à tout me confier, l'isolement de votre vie, les chagrins de votre cœur. Vous étiez appuyée à mon bras, celui-ci. Je sentais vos beaux cheveux frôler mon visage à chaque mouvement, et chaque effleurement me faisait frissonner de la tête aux pieds. Oh, reine, reine ! Vous ne pouvez imaginer tout le bonheur céleste, toute la joie paradisiaque d'un tel moment. Je donnerais tous mes biens, ma fortune, ma gloire, chaque jour qu'il me reste à vivre, pour revivre un instant pareil, pour une nuit semblable ! Car cette nuit-là, madame, cette nuit-là, vous m'aimiez, je le jure."
"Milord, il est possible, oui, que l'influence du lieu, le charme de cette belle soirée, la fascination de votre regard, et ces mille circonstances qui parfois conspirent pour perdre une femme se soient ligués contre moi cette fatidique soirée ; mais vous l'avez vu, Milord, la reine est venue au secours de la femme vacillante : au premier mot audacieux, à la première hardiesse, j'ai appelé à l'aide."
"Oh, oui, c'est vrai, et un autre amour que le mien aurait flanché face à cette épreuve ; mais le mien en est sorti plus ardent, plus éternel. Vous avez cru m'échapper en revenant à Paris, pensant que je n'oserais quitter le trésor que mon maître m'avait confié. Que m'importent tous les trésors du monde et les rois de la terre ! Huit jours plus tard, j'étais de retour, madame. Cette fois, vous n'aviez rien à me dire : j'avais risqué ma faveur, ma vie, pour vous voir une seconde, je n'ai même pas touché votre main, et vous m'avez pardonné en voyant ma soumission et mon repentir."
"Oui, mais la calomnie s'est emparée de ces folies auxquelles je n'étais pour rien, vous le savez bien, Milord. Le roi, poussé par M. le cardinal, a fait un scandale terrible : Mme de Vernet a été chassée, Putange exilé, Mme de Chevreuse est tombée en disgrâce, et lorsque vous avez voulu revenir comme ambassadeur en France, le roi lui-même, souvenez-vous-en, Milord, s'y est opposé."
"Oui, et la France va payer d'une guerre le refus de son roi. Je ne peux plus vous voir, madame ; alors je veux que chaque jour, vous entendiez parler de moi."
"Quel était vraiment le but de cette expédition à Ré et de cette alliance avec les protestants de La Rochelle que je prépare ? Simplement le plaisir de vous revoir ! Je sais bien que je n'ai aucune chance d'entrer à Paris en force, mais cette guerre pourrait mener à une paix, et cette paix nécessitera un négociateur. Ce négociateur, ce sera moi. À ce moment-là, on n'osera plus me refuser, je reviendrai à Paris, je vous reverrai, et je connaîtrai un instant de bonheur. Certes, des milliers d'hommes auront payé mon bonheur de leur vie, mais qu'importe, tant que je peux vous revoir ! Peut-être que tout cela est fou, peut-être insensé, mais dites-moi, quelle femme a un amant plus passionné ? Quelle reine a eu un serviteur plus dévoué ?"
"Milord, Milord, vous utilisez des arguments qui vous condamnent encore plus. Toutes ces preuves d'amour que vous voulez me donner sont presque des crimes."
"Parce que vous ne m'aimez pas, madame. Si vous m'aimiez, vous verriez tout cela autrement. Si vous m'aimiez... Oh, mais si vous m'aimiez, ce serait trop de bonheur et je deviendrais fou. Ah, Mme de Chevreuse, dont vous parliez tout à l'heure, elle a été moins cruelle que vous. Holland l'a aimée, et elle a répondu à son amour."
"Madame de Chevreuse n'était pas reine," murmura Anne d'Autriche, touchée malgré elle par l'intensité de cet amour.
"Donc, vous m'aimeriez si vous ne l'étiez pas, madame ? Puis-je croire que c'est uniquement la dignité de votre rang qui vous rend cruelle envers moi ? Puis-je croire que si vous aviez été Mme de Chevreuse, le pauvre Buckingham aurait pu espérer ? Merci pour ces douces paroles, ô ma belle Majesté, cent fois merci."
"Ah, Milord, vous avez mal compris, mal interprété ; je n'ai pas voulu dire cela..."
"Silence ! Silence !" dit le duc. "Si je suis heureux d'une erreur, n'ayez pas la cruauté de me l'enlever. Vous l'avez dit vous-même, on m'a piégé, et j'y laisserai peut-être ma vie. C'est étrange, mais depuis quelque temps, j'ai le pressentiment que je vais mourir." Et le duc sourit, un sourire à la fois triste et charmant.
"Oh mon Dieu !" s'écria Anne d'Autriche avec un accent d'effroi qui révélait un intérêt plus grand qu'elle ne voulait l'admettre pour le duc.
"Je ne vous dis pas cela pour vous effrayer, madame, non ; c'est même ridicule ce que je vous dis, et croyez-moi, je ne m'inquiète pas de ces rêves. Mais ce mot que vous venez de dire, cette espérance que vous m'avez presque donnée, aura tout payé, même ma vie."
"Eh bien," dit Anne d'Autriche, "moi aussi, duc, j'ai des pressentiments, moi aussi j'ai des rêves. J'ai rêvé que je vous voyais couché, ensanglanté, frappé d'une blessure."
"Au côté gauche, n'est-ce pas, avec un couteau ?" interrompit Buckingham.
"Oui, c'est cela, Milord, c'est cela, au côté gauche avec un couteau. Qui a pu vous dire que j'avais fait ce rêve ? Je ne l'ai confié qu'à Dieu, et encore dans mes prières."
"Je n'en veux pas davantage, et vous m'aimez, madame, c'est bien."
"Je vous aime, moi ?"
"Oui, vous. Dieu vous enverrait-il les mêmes rêves que moi si vous ne m'aimiez pas ? Aurions-nous les mêmes pressentiments si nos deux existences n'étaient pas liées par le cœur ? Vous m'aimez, ô reine, et vous me pleurerez ?"
"Oh mon Dieu ! mon Dieu !" s'écria Anne d'Autriche, "c'est plus que je ne peux supporter. Tenez, duc, au nom du Ciel, partez, retirez-vous ; je ne sais pas si je vous aime ou si je ne vous aime pas, mais ce que je sais, c'est que je ne serai pas parjure. Prenez donc pitié de moi, et partez."
« Oh là là ! Si jamais vous êtes blessé ou pire, si vous mourez ici en France, et que je pense que c’est à cause de votre amour pour moi, je ne m’en remettrais jamais, je deviendrais folle. Je vous en supplie, partez ! » s'écria Anne, désespérée. « Vous êtes tellement magnifique quand vous parlez ainsi ! Je vous aime tant ! » répondit Buckingham, éperdu. « Partez, je vous en conjure, et revenez plus tard, mais en sécurité. Revenez comme ambassadeur, comme ministre, entouré de gardes pour vous protéger, de serviteurs pour veiller sur vous. Alors je n’aurai plus peur pour votre vie et je serai heureuse de vous revoir. »
« Est-ce vrai ? » demanda Buckingham, plein d’espoir. « Oui... » répondit-elle, hésitante. « Alors donnez-moi un souvenir, quelque chose de vous qui me prouve que ce n’est pas un rêve. Une bague, un collier, une chaîne, peu importe. » Anne soupira. « Si je vous donne ce que vous demandez, vous partirez ? » « Oui. » « Tout de suite ? » « Oui. » « Vous quitterez la France et rentrerez en Angleterre ? » « Oui, je le jure ! » Anne se précipita à l’intérieur de son appartement et en ressortit rapidement avec un petit coffret en bois de rose, incrusté d’or. « Prenez ceci, Milord, gardez-le en souvenir de moi. » Buckingham, ému, prit le coffret et tomba à genoux. « Vous m’avez promis de partir, » rappela la reine. « Et je tiendrai parole. Votre main, madame, et je pars. » Anne, tremblante, tendit sa main, les yeux fermés, s’appuyant sur Estefania pour ne pas défaillir. Buckingham embrassa sa main avec passion, puis se releva. « Dans six mois, si je ne suis pas mort, je reviendrai vous voir, même si je dois bouleverser le monde pour cela, » promit-il avant de quitter précipitamment la pièce.
Dans le couloir, il retrouva Mme Bonacieux qui l’attendait et qui, avec autant de discrétion et de chance, le guida hors du Louvre. Pendant ce temps, un autre personnage, bien que dans une situation délicate, semblait avoir été quelque peu oublié : M. Bonacieux, pauvre victime des intrigues politiques et amoureuses de cette époque à la fois chevaleresque et galante. Heureusement, nous n’avons pas oublié notre promesse de ne pas le perdre de vue. Les hommes qui l’avaient arrêté l’emmenèrent directement à la Bastille, où il dut passer, tremblant, devant des soldats en train de charger leurs mousquets. Ensuite, il fut conduit dans une galerie semi-souterraine, où il subit les injures et mauvais traitements de ses geôliers, qui voyaient bien qu’il n’était pas un noble et le traitaient comme un vulgaire roturier. Après une demi-heure de ce calvaire, un greffier vint enfin interrompre ses souffrances, mais pas ses angoisses, en ordonnant qu’on le mène à la chambre des interrogatoires. D’habitude, les prisonniers étaient interrogés chez eux, mais pour M. Bonacieux, on ne s’embarrassait pas de telles considérations. Deux gardes le prirent, le firent traverser une cour, puis un couloir gardé par trois sentinelles, ouvrirent une porte et le poussèrent dans une pièce basse, meublée seulement d’une table, d’une chaise et d’un commissaire. Ce dernier, assis sur la chaise, était occupé à écrire sur la table.
Les deux gardes traînèrent le prisonnier jusqu'à la table, puis, à un signe du commissaire, reculèrent hors de portée de voix. Le commissaire, qui était plongé dans ses papiers, releva enfin la tête pour jauger son interlocuteur. Cet homme avait une allure peu engageante : un nez pointu, des pommettes jaunes et saillantes, et des petits yeux perçants et vifs. Sa physionomie évoquait à la fois une fouine et un renard. Sa tête, perchée sur un cou long et souple, sortait de sa large robe noire, oscillant comme une tortue qui émerge de sa carapace.
Il démarra l'interrogatoire en demandant à M. Bonacieux de décliner son identité, son âge, sa profession et son adresse. L'homme répondit qu'il s'appelait Jacques-Michel Bonacieux, qu'il avait cinquante et un ans, qu'il était un mercier à la retraite et qu'il vivait rue des Fossoyeurs, au numéro 11. Au lieu de poursuivre avec des questions, le commissaire se lança dans une tirade sur les dangers pour un simple bourgeois de se mêler des affaires d'État. Il enchaîna avec un éloge de la puissance et des exploits de M. le cardinal, ce ministre incomparable, surpassant ses prédécesseurs et modèle pour ses successeurs. Personne, affirma-t-il, ne pouvait défier cette autorité sans en subir les conséquences.
Fixant Bonacieux d'un regard perçant, il l'encouragea à méditer sur la gravité de sa situation. Le mercier, déjà en proie à ses propres réflexions, maudissait le moment où M. de La Porte avait décidé de le marier à sa filleule, et plus encore celui où elle était devenue dame de la lingerie chez la reine. Bonacieux était un homme profondément égoïste, avare et terriblement lâche. L'amour qu'il portait à sa jeune épouse ne pesait pas lourd face à ses traits dominants.
« Monsieur le commissaire, dit-il timidement, soyez assuré que je reconnais et estime plus que quiconque le mérite de l'Éminence incomparable qui nous gouverne. »
« Vraiment ? » rétorqua le commissaire, sceptique. « Si c'était le cas, pourquoi seriez-vous à la Bastille ? »
« Pourquoi j'y suis, je n'en ai pas la moindre idée, répondit M. Bonacieux. Je vous assure que ce n'est pas pour avoir offensé M. le cardinal, du moins pas sciemment. »
« Néanmoins, vous êtes accusé de haute trahison. »
« De haute trahison ! » s'exclama Bonacieux, terrifié. « Comment un simple mercier, qui déteste les huguenots et abhorre les Espagnols, pourrait-il être accusé de haute trahison ? Réfléchissez, monsieur, c'est impossible. »
« Monsieur Bonacieux, » dit le commissaire en le scrutant comme s'il pouvait lire jusqu'au fond de son âme, « vous avez une femme ? »
« Oui, monsieur, » répondit le mercier, tremblant, conscient que les choses se compliquaient. « Enfin, j'en avais une. »
« Comment ça, vous en aviez une ? Qu'en avez-vous fait ? »
« On me l'a enlevée, monsieur. »
« On vous l'a enlevée ? » répéta le commissaire. « Ah ! »
Bonacieux comprit à cet « ah ! » que la situation devenait de plus en plus inextricable.
« On vous l’a enlevée ! » s'exclama le commissaire. « Et vous savez qui est l'homme derrière ce rapt ? »
« Je pense avoir une idée. »
« Qui est-ce ? »
« Je ne peux rien affirmer, monsieur le commissaire, ce n'est qu'une intuition. »
« Qui soupçonnez-vous ? Soyez franc. »
M. Bonacieux était en plein dilemme : devait-il tout nier ou tout révéler ? Nier pourrait laisser croire qu'il en sait trop, alors que dire la vérité montrerait sa bonne foi. Il choisit finalement d'être honnête.
« Je soupçonne un grand brun, avec une allure noble, qui ressemble à un seigneur. Il m'a semblé qu'il nous suivait souvent lorsque j'attendais ma femme devant le Louvre pour la raccompagner. »
Le commissaire semblait préoccupé. « Et son nom ? »
« Ah, le nom, je l'ignore, mais je suis sûr que je le reconnaîtrais parmi mille. »
Le commissaire fronça les sourcils. « Vous le reconnaîtriez parmi mille, dites-vous ? »
Bonacieux, réalisant son erreur, tenta de se rattraper. « Enfin, je veux dire... »
« Vous avez dit que vous le reconnaîtriez, » insista le commissaire. « Bien, ça suffit pour aujourd'hui. Avant de continuer, quelqu'un doit savoir que vous connaissez le ravisseur de votre femme. »
« Mais je ne vous ai pas dit que je le connaissais ! » s'exclama Bonacieux, désespéré. « Je vous ai dit que je le soupçonnais seulement... »
« Emmenez le prisonnier, » ordonna le commissaire aux gardes.
« Et où doit-on le conduire ? » demanda le greffier.
« Dans un cachot. »
« Lequel ? »
« N'importe lequel, tant qu'il est bien fermé, » répondit le commissaire avec une indifférence qui terrifia Bonacieux.
« Hélas, » pensa Bonacieux, « ma femme a dû commettre un crime terrible, et on me prend pour son complice. Elle a dû tout avouer. Une femme, c'est si vulnérable ! Un cachot, n'importe lequel ! Une nuit passera vite, et demain, ce sera la roue ou la potence ! Mon Dieu, ayez pitié de moi ! »
Ignorant les lamentations de Bonacieux, les gardes le prirent par les bras et l'emmenèrent, tandis que le commissaire écrivait une lettre que le greffier attendait. Bonacieux ne dormit pas, non pas à cause de l'inconfort de la cellule, mais à cause de son angoisse. Il resta assis, sursautant au moindre bruit. À l'aube, les premiers rayons de lumière lui parurent sinistres. Soudain, il entendit le bruit des verrous et sursauta, persuadé qu'on venait le chercher pour l'exécuter. Mais à la place, il vit entrer le commissaire et le greffier de la veille, et il fut sur le point de les étreindre.
« Votre situation s'est compliquée depuis hier soir, » dit le commissaire. « Je vous conseille de dire toute la vérité, car seul votre repentir peut apaiser la colère du cardinal. »
« Je suis prêt à tout dire, » s'écria Bonacieux, « du moins tout ce que je sais. Posez vos questions, je vous en prie. »
« Où est votre femme, pour commencer ? »
« Mais je vous ai dit qu'on me l'avait enlevée. »
« Oui, mais depuis hier à cinq heures, grâce à vous, elle s'est échappée. »
— Ma femme s’est échappée ! s’exclama Bonacieux. Oh, la pauvre ! Monsieur, si elle s’est enfuie, ce n’est pas ma faute, je vous le promets.
— Alors, pourquoi étiez-vous chez M. d’Artagnan, votre voisin, avec qui vous avez longuement discuté aujourd’hui ?
— Ah oui, monsieur le commissaire, c’est vrai. J’admets que j’ai eu tort. Je suis allé voir M. d’Artagnan.
— Dans quel but ?
— Pour lui demander de m’aider à retrouver ma femme. Je pensais avoir le droit de la réclamer ; apparemment, je me trompais, et je vous demande pardon.
— Et qu’a répondu M. d’Artagnan ?
— Il m’a promis son aide, mais j’ai vite compris qu’il me trahissait.
— Vous trompez la justice ! M. d’Artagnan a fait un pacte avec vous et, grâce à ce pacte, il a fait fuir les policiers qui avaient arrêté votre femme, la soustrayant à toutes les recherches.
— M. d’Artagnan a enlevé ma femme ! Mais qu’est-ce que vous racontez ?
— Heureusement, M. d’Artagnan est entre nos mains, et vous allez le confronter.
— Ah ! Je ne demande pas mieux, s’écria Bonacieux ; je ne serais pas contre l’idée de voir une tête connue.
— Faites entrer M. d’Artagnan, ordonna le commissaire aux deux gardes.
Les deux gardes firent entrer Athos.
— Monsieur d’Artagnan, dit le commissaire en s’adressant à Athos, expliquez ce qui s’est passé entre vous et monsieur.
— Mais ! s’écria Bonacieux, ce n’est pas M. d’Artagnan que vous me montrez là !
— Comment ! Ce n’est pas M. d’Artagnan ? s’étonna le commissaire.
— Pas du tout, répondit Bonacieux.
— Comment s’appelle monsieur ? demanda le commissaire.
— Je ne peux pas vous le dire, je ne le connais pas.
— Comment ! Vous ne le connaissez pas ?
— Non.
— Vous ne l’avez jamais vu ?
— Si, mais je ne sais pas comment il s’appelle.
— Votre nom ? demanda le commissaire.
— Athos, répondit le mousquetaire.
— Mais ce n’est pas un nom d’homme, ça, c’est un nom de montagne ! s’écria le pauvre interrogateur, un peu perdu.
— C’est mon nom, répondit calmement Athos.
— Mais vous avez dit que vous vous appeliez d’Artagnan.
— Moi ?
— Oui, vous.
— C’est-à-dire que quand on m’a demandé : « Vous êtes M. d’Artagnan ? » j’ai répondu : « Vous croyez ? » Les gardes ont affirmé qu’ils en étaient sûrs. Je n’ai pas voulu les contredire. Après tout, je pouvais me tromper.
— Monsieur, vous insultez la justice.
— Pas du tout, répondit tranquillement Athos.
— Vous êtes M. d’Artagnan.
— Vous voyez bien que vous me le dites encore.
— Mais, s’écria à son tour M. Bonacieux, je vous assure, monsieur le commissaire, qu’il n’y a aucun doute. M. d’Artagnan est mon locataire, et même s’il ne paie pas son loyer, je le connais. M. d’Artagnan est un jeune homme de dix-neuf à vingt ans à peine, et monsieur en a au moins trente. M. d’Artagnan est dans les gardes de M. des Essarts, et monsieur fait partie des mousquetaires de M. de Tréville : regardez l’uniforme, monsieur le commissaire, regardez l’uniforme.
— C’est vrai, murmura le commissaire ; c’est vrai, parbleu.
À cet instant, la porte s’ouvrit brusquement et un messager, introduit par un des gardiens de la Bastille, remit une lettre au commissaire.
— Oh, la pauvre ! s’écria le commissaire.
— Comment ? Que dites-vous ? De qui parlez-vous ? Ce n’est pas de ma femme, j’espère !
— Au contraire, c’est bien d’elle. Votre affaire est bonne, allez.
— Sérieusement, s'exclama le mercier, complètement hors de lui, expliquez-moi comment mes affaires peuvent empirer à cause des actions de ma femme pendant que je suis coincé ici !
— Parce que ce qu'elle fait fait partie d'un plan machiavélique que vous avez concocté ensemble !
— Je vous assure, monsieur le commissaire, vous vous trompez lourdement. Je n'ai aucune idée de ce que ma femme est censée faire. Je suis totalement étranger à ses actions, et si elle a fait des bêtises, je la renie, je la désavoue, je la maudis.
— Franchement, dit Athos au commissaire, si vous n'avez plus besoin de moi ici, envoyez-moi ailleurs. Votre Bonacieux est franchement insupportable.
— Ramenez les prisonniers dans leurs cellules, ordonna le commissaire en désignant Athos et Bonacieux. Et qu'ils soient surveillés plus sévèrement que jamais.
— Cependant, poursuivit Athos avec son calme habituel, si c'est avec M. d'Artagnan que vous avez affaire, je ne vois pas comment je pourrais le remplacer.
— Faites ce que j'ai dit ! s'écria le commissaire. Et gardez le secret le plus absolu ! Vous comprenez ?
Athos suivit ses gardiens en haussant les épaules, tandis que Bonacieux pleurait comme si son cœur allait se briser. On le ramena dans le même cachot où il avait passé la nuit, et il y resta toute la journée. Bonacieux pleura toute la journée, comme un vrai mercier, car il n'était pas homme d'épée, comme il l'avait lui-même avoué. Le soir, vers neuf heures, alors qu'il se préparait à se coucher, il entendit des pas dans le couloir. Les pas se rapprochèrent, la porte de sa cellule s'ouvrit, et des gardes apparurent.
— Suivez-moi, dit un exempt qui venait derrière les gardes.
— Vous suivre ? s'exclama Bonacieux. À cette heure-ci ? Et où donc, bon sang ?
— Là où nous avons l'ordre de vous conduire.
— Ce n'est pas vraiment une réponse, ça.
— C'est pourtant la seule que nous puissions vous donner.
— Mon Dieu, mon Dieu, murmura le pauvre mercier, cette fois, je suis fichu !
Et il suivit, sans résistance et comme un automate, les gardes venus le chercher. Il emprunta le même couloir que précédemment, traversa une première cour, puis un second bâtiment. Enfin, à la porte de la cour d'entrée, il trouva une voiture entourée de quatre gardes à cheval. On le fit monter à l'intérieur, l'exempt s'installa à côté de lui, la portière fut verrouillée, et ils se retrouvèrent tous deux dans une sorte de prison roulante. La voiture démarra, avançant lentement comme un corbillard. À travers la grille verrouillée, Bonacieux apercevait les maisons et les pavés, rien de plus. Mais, en vrai Parisien, il reconnaissait chaque rue grâce aux bornes, aux enseignes et aux lampadaires. En arrivant à Saint-Paul, l'endroit où l'on exécutait les condamnés de la Bastille, il faillit s'évanouir et se signa deux fois. Il avait cru que la voiture s'arrêterait là. Mais elle continua son chemin. Plus loin, il fut de nouveau saisi de terreur en longeant le cimetière Saint-Jean, où l'on enterrait les criminels d'État. Une seule chose le rassura un peu : en général, avant de les enterrer, on leur coupait la tête, et la sienne était toujours bien accrochée à son cou. Mais quand il vit que la voiture prenait la direction de la Grève, qu'il aperçut les toits pointus de l'hôtel de ville, et que la voiture s'engagea sous l'arcade, il crut que c'était la fin. Il voulut se confesser à l'exempt, mais devant son refus, il poussa des cris si déchirants que l'exempt le menaça de lui mettre un bâillon s'il continuait à hurler ainsi.
La menace de l'exempt calma un peu Bonacieux. Après tout, si on devait l'exécuter sur la place de Grève, pourquoi le bâillonner à quelques mètres de là ? Mais la voiture ne s'arrêta pas sur cette place redoutée. Elle continua son chemin, et Bonacieux sentit son cœur s'emballer à l'idée de la Croix-du-Trahoir, lieu d'exécution pour les criminels de moindre envergure. Il se rendait compte que ses espoirs d'une exécution "prestigieuse" sur la place de Grève étaient vains. C'était bien à la Croix-du-Trahoir que son voyage et sa vie allaient se terminer.
Alors qu'il s'approchait de cette croix fatidique, une rumeur se fit entendre, et la voiture s'immobilisa. C'en était trop pour Bonacieux, déjà anéanti par les émotions en chaîne. Il laissa échapper un faible gémissement, comme un dernier souffle, et perdit connaissance.
Ce rassemblement de gens n'était pas pour assister à une exécution, mais pour observer un pendu déjà en place. La voiture reprit sa route après cet arrêt bref, traversa la foule, s'engagea dans la rue Saint-Honoré, tourna dans la rue des Bons-Enfants et s'arrêta devant une porte basse. Là, deux gardes prirent Bonacieux, encore soutenu par l'exempt, et l'entraînèrent dans un bâtiment. Ils montèrent un escalier et le déposèrent dans une antichambre.
Bonacieux, encore groggy, agissait comme un automate. Il avait l'impression de vivre un rêve, percevant les sons et les images sans vraiment les comprendre. Même face à une exécution imminente, il n'aurait pas eu l'énergie de se défendre ou de crier à l'aide. Il resta assis, le dos contre le mur, les bras ballants, là où les gardes l'avaient laissé.
Mais en observant autour de lui, il réalisa que rien ne semblait menaçant. La banquette était confortable, le mur était décoré de cuir de Cordoue, et de lourds rideaux de damas rouge ornaient les fenêtres, maintenus par des embrasses dorées. Petit à petit, il comprit que sa peur était peut-être exagérée. Il commença à bouger la tête, puis les jambes, et finalement, avec l'aide de ses mains, se leva de la banquette.
À cet instant, un officier au visage avenant ouvrit une porte. Après avoir échangé quelques mots avec quelqu'un dans la pièce voisine, il se tourna vers Bonacieux. "Vous êtes Bonacieux ?" demanda-t-il. "Oui, monsieur l'officier," balbutia le mercier, tremblant. "Entrez," dit l'officier en s'écartant pour le laisser passer. Bonacieux obéit sans discuter et entra dans la pièce où il était manifestement attendu.
Il se retrouva dans un vaste cabinet, les murs couverts d'armes, à la fois offensives et défensives. L'air y était lourd et étouffant, malgré la période de l'année. Une grande table carrée trônait au centre, encombrée de livres, de papiers, et d'un immense plan de la ville de La Rochelle.
Devant la cheminée, un homme de taille moyenne se tenait debout. Son allure était fière, son regard perçant, son front large, et son visage émacié était accentué par une royale et une paire de moustaches. Bien qu'il n'ait que trente-six ou trente-sept ans, ses cheveux, sa moustache et sa royale commençaient à grisonner. Cet homme, sans son épée, avait tout d'un militaire, et ses bottes de buffle, encore légèrement couvertes de poussière, montraient qu'il avait chevauché dans la journée. Cet homme, c'était Armand-Jean Duplessis, cardinal de Richelieu. On ne le voyait pas comme un vieillard brisé, souffrant, à peine vivant, mais tel qu'il était vraiment à cette époque : un cavalier adroit, élégant, déjà affaibli physiquement, mais soutenu par une force morale qui le rendait exceptionnel. Il se préparait, après avoir soutenu le duc de Nevers dans son duché de Mantoue et pris Nîmes, Castres et Uzès, à chasser les Anglais de l'île de Ré et à assiéger La Rochelle. À première vue, rien ne trahissait son statut de cardinal, et ceux qui ne le connaissaient pas ne pouvaient deviner qui ils avaient en face d'eux. Le pauvre Bonacieux restait debout à la porte, tandis que les yeux perçants de Richelieu le fixaient intensément, comme pour sonder son passé. "C'est lui, Bonacieux ?" demanda Richelieu après un moment de silence. "Oui, Monseigneur," répondit l'officier. "Très bien, donnez-moi ces papiers et laissez-nous." L'officier prit les papiers sur la table, les remit au cardinal, s'inclina profondément et sortit. Bonacieux reconnut ses interrogatoires de la Bastille dans ces papiers. De temps en temps, Richelieu levait les yeux de ses écrits pour les planter comme des poignards dans le cœur du pauvre mercier. Après dix minutes de lecture et dix secondes d'observation, le cardinal était fixé. "Cet homme n'a jamais conspiré," murmura-t-il, mais ajouta : "Voyons voir." "Vous êtes accusé de haute trahison," dit lentement le cardinal. "C'est ce qu'on m'a déjà dit, Monseigneur," s'écria Bonacieux, utilisant le titre que l'officier avait employé, "mais je vous jure que je n'en savais rien." Le cardinal réprima un sourire. "Vous avez conspiré avec votre femme, avec Mme de Chevreuse et avec Milord duc de Buckingham." "En effet, Monseigneur, je l'ai entendue prononcer ces noms," répondit le mercier. "Et à quelle occasion ?" "Elle disait que le cardinal de Richelieu avait attiré le duc de Buckingham à Paris pour le piéger et perdre la reine avec lui." "Elle a dit ça ?" s'exclama le cardinal avec force. "Oui, Monseigneur, mais je lui ai dit qu'elle avait tort de parler ainsi, et que Son Éminence était incapable..." "Taisez-vous, vous êtes un imbécile," coupa le cardinal. "C'est exactement ce que ma femme m'a répondu, Monseigneur." "Savez-vous qui a enlevé votre femme ?" "Non, Monseigneur." "Vous avez des soupçons néanmoins ?" "Oui, Monseigneur, mais ces soupçons ont contrarié M. le commissaire, alors je n'en ai plus." "Votre femme s'est échappée, le saviez-vous ?" "Non, Monseigneur, je l'ai appris en prison, grâce à M. le commissaire, un homme très aimable !" Le cardinal réprima un autre sourire.
« Donc, vous ignorez où est passée votre femme depuis sa fuite ?
– Absolument, Monseigneur. Mais elle a sûrement dû retourner au Louvre.
– À une heure du matin, elle n’y était toujours pas.
– Oh mon Dieu ! Mais qu’est-elle devenue alors ?
– Ne vous inquiétez pas, on le saura. Rien n’échappe au cardinal, il sait tout.
– Dans ce cas, Monseigneur, pensez-vous que le cardinal me dira ce qu’est devenue ma femme ?
– Peut-être. Mais il faut d’abord que vous me disiez tout ce que vous savez sur les relations de votre femme avec Madame de Chevreuse.
– Mais, Monseigneur, je n’en sais rien. Je ne l’ai jamais vue.
– Quand vous alliez chercher votre femme au Louvre, revenait-elle directement chez vous ?
– Presque jamais. Elle avait des affaires chez des marchands de toile, où je l’accompagnais.
– Et combien de marchands de toile y avait-il ?
– Deux, Monseigneur.
– Où sont-ils situés ?
– L’un, rue de Vaugirard ; l’autre, rue de La Harpe.
– Entriez-vous avec elle ?
– Jamais, Monseigneur. Je l’attendais dehors.
– Quel prétexte vous donnait-elle pour entrer seule ?
– Elle ne m’en donnait aucun. Elle me disait d’attendre, et j’attendais.
– Vous êtes un mari bien accommodant, cher monsieur Bonacieux ! » dit le cardinal en souriant. « Il m’appelle cher monsieur ! » pensa Bonacieux. « Eh bien, ça s’annonce bien ! »
« Reconnaîtriez-vous ces portes ?
– Oui.
– Connaissez-vous les numéros ?
– Oui.
– Quels sont-ils ?
– Numéro 25, rue de Vaugirard ; numéro 75, rue de La Harpe.
– Très bien », dit le cardinal. Il prit une sonnette d’argent et la fit tinter. Un officier entra. « Allez, dit-il à demi-voix, chercher Rochefort, et qu’il vienne immédiatement, s’il est là.
– Le comte est ici, dit l’officier, il insiste pour parler à Votre Éminence ! »
« À Votre Éminence ! » murmura Bonacieux, conscient que c’était le titre habituel du cardinal. « À Votre Éminence ! »
« Qu’il entre alors, qu’il entre ! » répondit Richelieu avec empressement. L’officier quitta la pièce avec la rapidité habituelle des serviteurs du cardinal.
« À Votre Éminence ! » répétait Bonacieux, les yeux écarquillés. Cinq secondes à peine s’étaient écoulées que la porte s’ouvrit et un nouvel arrivant fit son entrée.
« C’est lui ! » s’écria Bonacieux.
– Qui ça ? demanda le cardinal.
– Celui qui a enlevé ma femme. »
Le cardinal sonna de nouveau. L’officier réapparut.
« Remettez cet homme à ses deux gardes, qu’il attende que je le rappelle.
– Non, Monseigneur ! Ce n’est pas lui ! » s’écria Bonacieux. « Je me suis trompé, c’est quelqu’un d’autre, il ne lui ressemble pas du tout ! Monsieur est un honnête homme.
– Emmenez cet imbécile ! » ordonna le cardinal. L’officier prit Bonacieux par le bras et le reconduisit dans l’antichambre où l’attendaient ses deux gardes. Le nouveau venu suivit Bonacieux du regard jusqu’à sa sortie, puis, dès que la porte se referma :
« Ils se sont vus », dit-il en s’approchant rapidement du cardinal.
– Qui ? demanda Son Éminence.
– Elle et lui.
– La reine et le duc ? s’écria Richelieu.
– Oui.
– Où ça ?
– Au Louvre.
– Vous en êtes certain ?
– Absolument certain.
– Qui vous l’a dit ?
– Madame de Lannoy, elle est entièrement dévouée à Votre Éminence, comme vous le savez.
– Pourquoi ne l’a-t-elle pas dit plus tôt ?
– Par hasard ou par précaution, la reine a fait dormir Madame de Fargis dans sa chambre et l’a gardée toute la journée.
– Eh bien, on a perdu cette manche. Préparons notre revanche.
– Je suis à vos côtés, Monseigneur, corps et âme.
– Comment ça s'est passé exactement ?
– Vers minuit et demi, la reine était avec ses dames...
– Où ça ?
– Dans sa chambre.
– D'accord.
– Un mouchoir lui a été remis de la part de sa lingère...
– Ensuite ?
– La reine a montré une grande émotion et, malgré le maquillage, elle est devenue pâle.
– Continuez !
– Elle s'est levée et a dit d'une voix troublée : « Mesdames, attendez-moi dix minutes, je reviens. » Elle a ouvert la porte de son alcôve et est sortie.
– Pourquoi Mme de Lannoy n'est pas venue vous avertir immédiatement ?
– Rien n'était encore certain ; de plus, la reine avait dit « Mesdames, attendez-moi », et elle n'osait désobéir.
– Combien de temps est-elle restée dehors ?
– Trois quarts d'heure.
– Aucune de ses dames ne l'a accompagnée ?
– Seulement Doña Estefania.
– Puis elle est revenue ?
– Oui, mais juste pour prendre un coffret en bois de rose avec ses initiales, puis elle est ressortie.
– Et quand elle est revenue plus tard, avait-elle le coffret ?
– Non.
– Mme de Lannoy sait-elle ce qu'il contenait ?
– Oui, les ferrets en diamants que Sa Majesté lui a offerts.
– Et elle est rentrée sans le coffret ?
– Exactement.
– Mme de Lannoy pense qu'elle les a donnés à Buckingham ?
– Elle en est certaine.
– Comment le sait-elle ?
– Mme de Lannoy, en tant que dame d'atour, a cherché le coffret, s'est inquiétée de ne pas le trouver et a fini par demander à la reine.
– Et la reine a dit... ?
– Elle a rougi et a dit qu'elle avait envoyé un ferret cassé chez l'orfèvre pour réparation.
– Il faut vérifier ça.
– Je l'ai déjà fait.
– Et l'orfèvre ?
– Il n'a rien entendu à ce sujet.
– Parfait, Rochefort, tout n'est pas encore perdu, et peut-être que tout finira bien !
– Je suis sûr que le génie de Votre Éminence...
– Réparera les erreurs de mes agents, n'est-ce pas ?
– C'est exactement ce que j'allais dire si vous m'aviez laissé finir.
– Savez-vous où se cachaient la duchesse de Chevreuse et le duc de Buckingham ?
– Non, Monseigneur, mes hommes n'ont rien trouvé de concret.
– Moi, je le sais.
– Vous, Monseigneur ?
– Oui, ou du moins je le suppose. L'un était rue de Vaugirard, n° 25, et l'autre rue de La Harpe, n° 75.
– Voulez-vous que je les fasse arrêter ?
– Il sera trop tard, ils seront déjà partis.
– On peut toujours vérifier.
– Prenez dix de mes gardes et fouillez les deux maisons.
– J'y vais, Monseigneur.
Rochefort sortit précipitamment. Seul, le cardinal réfléchit un moment puis sonna une troisième fois. L'officier revint.
– Faites entrer le prisonnier, dit le cardinal.
Maître Bonacieux fut introduit à nouveau, et l'officier se retira sur un signe du cardinal.
– Vous m'avez trompé, dit le cardinal sévèrement.
– Moi ? Tromper Votre Éminence ? s'exclama Bonacieux.
– Votre femme, en allant rue de Vaugirard et rue de La Harpe, ne se rendait pas chez des marchands de toile.
– Mais où allait-elle alors, bon Dieu ?
– Chez la duchesse de Chevreuse et le duc de Buckingham.
Bonacieux, tout en fouillant dans sa mémoire, acquiesça : "Oui, Votre Éminence a raison. J'ai souvent dit à ma femme que c'était étrange que des marchands de toile habitent ces maisons-là, sans enseignes. Et à chaque fois, elle riait. Ah ! Monseigneur !" s'exclama-t-il en se jetant aux pieds du cardinal, "Vous êtes vraiment le grand cardinal, l'homme de génie que tout le monde admire."
Le cardinal, bien que triompher d'un homme aussi simple que Bonacieux ne fût pas un grand exploit, savoura tout de même ce moment. Puis, comme une idée nouvelle lui traversait l'esprit, un sourire se dessina sur ses lèvres. Il tendit la main à Bonacieux : "Relevez-vous, mon ami. Vous êtes un brave homme."
"Le cardinal m'a touché la main ! J'ai touché la main du grand homme !" s'écria Bonacieux, émerveillé. "Il m'a appelé son ami !"
"Oui, mon ami," reprit le cardinal d'un ton paternaliste qu'il savait si bien adopter, mais qui ne trompait que ceux qui ne le connaissaient pas. "On vous a soupçonné à tort, alors voici une compensation : prenez ce sac de cent pistoles et pardonnez-moi."
"Pardonner à Votre Éminence !?" dit Bonacieux, hésitant à prendre le sac, craignant une plaisanterie. "Mais vous aviez tous les droits de m'arrêter, de me torturer, de me pendre. Vous êtes le maître. Je n'aurais rien eu à dire. Vous pardonner ? Vous plaisantez !"
"Ah, cher monsieur Bonacieux ! Vous êtes généreux, je le vois, et je vous en remercie. Prenez ce sac et partez sans rancune."
"Je pars ravi, Monseigneur."
"Adieu, ou plutôt à bientôt, car j'espère que nous nous reverrons."
"Aussi souvent que Monseigneur le voudra. Je suis aux ordres de Son Éminence."
"Ce sera souvent, ne vous inquiétez pas. J'ai trouvé votre conversation des plus agréables."
"Oh, Monseigneur !"
"Au revoir, monsieur Bonacieux, au revoir." Le cardinal lui fit un signe de la main. Bonacieux, s'inclinant jusqu'à terre, sortit à reculons. Dans l'antichambre, le cardinal l'entendit crier avec enthousiasme : "Vive Monseigneur ! Vive Son Éminence ! Vive le grand cardinal !" Le cardinal, amusé, écouta ces cris s'éloigner. "Bien," pensa-t-il, "voilà un homme prêt à mourir pour moi."
Il se replongea dans l'étude minutieuse de la carte de La Rochelle, traçant la fameuse digue qui, dix-huit mois plus tard, bloquerait le port assiégé. En pleine réflexion stratégique, la porte s'ouvrit de nouveau. Rochefort entra.
"Alors ?" demanda le cardinal, se levant avec une vivacité qui montrait l'importance de la mission confiée à Rochefort.
"Eh bien," répondit Rochefort, "une jeune femme d'environ vingt-six à vingt-huit ans et un homme de trente-cinq à quarante ans ont effectivement séjourné dans les maisons que Votre Éminence a indiquées. Mais la femme est partie cette nuit, et l'homme ce matin."
– C’était eux ! s’exclama le cardinal en jetant un œil à l’horloge. Et maintenant, ajouta-t-il, il est trop tard pour les poursuivre : la duchesse est déjà à Tours et le duc à Boulogne. C’est à Londres qu’il faut les retrouver.
– Quels sont les ordres de Votre Éminence ? demanda Rochefort.
– Pas un mot de tout ça. La reine doit rester dans l’ignorance totale ; elle ne doit pas savoir qu’on connaît son secret. Qu’elle pense que nous sommes sur la piste d’une conspiration quelconque. Faites venir le garde des sceaux Séguier.
– Et cet homme, qu’en a fait Votre Éminence ?
– Quel homme ? demanda le cardinal.
– Ce Bonacieux ?
– J’ai tiré de lui tout ce qu’on pouvait. Il est devenu l’espion de sa propre femme.
Rochefort s’inclina, reconnaissant la supériorité de son maître, et quitta la pièce. Seul, le cardinal s’assit, rédigea une lettre qu’il scella de son cachet personnel, puis sonna. Un officier entra pour la quatrième fois.
– Faites venir Vitray, dit-il, et dites-lui de se préparer pour un voyage.
Peu après, Vitray se tenait devant lui, prêt à partir.
– Vitray, vous partez immédiatement pour Londres, sans pause. Remettez cette lettre à Milady. Voici un bon de deux cents pistoles, passez chez mon trésorier pour vous faire payer. Vous recevrez la même somme si vous revenez dans six jours après avoir bien exécuté ma mission.
Le messager, silencieux, s’inclina, prit la lettre et le bon, puis sortit. La lettre disait :
« Milady,
Assurez-vous d’être présente au prochain bal où se trouvera le duc de Buckingham. Il portera douze ferrets de diamants à son pourpoint. Approchez-vous de lui et coupez-en deux.
Dès que vous aurez ces ferrets, informez-moi. »
Le lendemain de ces événements, Athos n’étant toujours pas revenu, M. de Tréville fut informé par d’Artagnan et Porthos de sa disparition. Quant à Aramis, il avait demandé un congé de cinq jours et était, disait-on, à Rouen pour des affaires familiales. M. de Tréville, véritable père pour ses soldats, se rendit immédiatement chez le lieutenant criminel. L’officier en charge du poste de la Croix-Rouge fut convoqué, et on apprit qu’Athos était temporairement détenu au For-l’Évêque. Athos avait subi les mêmes épreuves que Bonacieux. Lors de la confrontation entre les deux captifs, Athos, jusque-là silencieux pour ne pas compromettre d’Artagnan, déclara qu’il s’appelait Athos et non d’Artagnan. Il ajouta qu’il ne connaissait ni monsieur ni madame Bonacieux, et qu’il n’avait jamais parlé à aucun des deux. Il était venu vers dix heures du soir rendre visite à son ami d’Artagnan, après avoir dîné chez M. de Tréville. Vingt témoins, dit-il, pouvaient confirmer cela, et il cita plusieurs gentilshommes, dont M. le duc de La Trémouille. Le second commissaire fut aussi déconcerté que le premier par la déclaration claire et assurée du mousquetaire, sur lequel il aurait bien aimé prendre sa revanche, comme les gens de robe aiment tant le faire sur les gens d’épée. Mais les noms de M. de Tréville et de M. le duc de La Trémouille imposaient une certaine prudence.
Athos avait été envoyé chez le cardinal, mais le cardinal était au Louvre avec le roi. C'était pile le moment où M. de Tréville, après avoir cherché Athos sans succès chez le lieutenant criminel et le gouverneur du For-l’Évêque, arrivait chez le roi. En tant que capitaine des mousquetaires, M. de Tréville avait un accès privilégié auprès de Sa Majesté. On sait bien que le roi avait des préjugés contre la reine, savamment entretenus par le cardinal, qui se méfiait bien plus des femmes que des hommes en matière d'intrigues. L'amitié entre Anne d'Autriche et Mme de Chevreuse était une source majeure de ces soupçons. Ces deux femmes l'inquiétaient plus que les conflits avec l'Espagne, les tensions avec l'Angleterre ou les problèmes financiers. Pour lui, Mme de Chevreuse aidait la reine non seulement dans ses manœuvres politiques, mais aussi, ce qui le perturbait encore davantage, dans ses affaires amoureuses. Dès que le cardinal avait mentionné que Mme de Chevreuse, censée être exilée à Tours, était venue à Paris et avait échappé à la police pendant cinq jours, le roi était entré dans une colère noire. Capricieux et infidèle, il voulait pourtant être reconnu comme Louis le Juste et Louis le Chaste. Un caractère que l'histoire peine à expliquer autrement que par des faits. Mais quand le cardinal ajouta que la reine avait renoué avec Mme de Chevreuse grâce à une de ces mystérieuses correspondances appelées "cabale", et qu'il avait failli attraper en flagrant délit l'émissaire de la reine, un mousquetaire avait interrompu l'opération, épée à la main, contre des hommes de loi chargés d'examiner toute l'affaire pour le roi, Louis XIII ne se contint plus. Il fit un pas vers les appartements de la reine, avec cette indignation froide et muette qui, lorsqu'elle éclatait, le menait à une cruauté glaciale. Pourtant, le cardinal n'avait pas encore mentionné le duc de Buckingham. C'est alors que M. de Tréville entra, calme, poli et impeccablement vêtu. Voyant la présence du cardinal et le visage altéré du roi, M. de Tréville se sentit aussi fort que Samson face aux Philistins. Louis XIII, déjà prêt à entrer chez la reine, se retourna au bruit de son arrivée. "Vous arrivez à point nommé, monsieur", dit le roi, qui, une fois ses passions enflammées, ne savait plus dissimuler. "J'entends des choses intéressantes sur vos mousquetaires." – "Et moi, répliqua froidement M. de Tréville, j'ai des nouvelles intéressantes à partager avec Votre Majesté sur ses gens de robe." – "Comment cela ?" répondit le roi avec hauteur. – "J'ai l'honneur d'informer Votre Majesté", continua M. de Tréville sur le même ton, "qu'un groupe de procureurs, commissaires et policiers, des gens certes estimables mais apparemment très hostiles à l'uniforme, a osé arrêter dans une maison, emmener en pleine rue et jeter au For-l’Évêque, tout cela sur un ordre qu'on a refusé de me montrer, un de mes mousquetaires, ou plutôt des vôtres, Sire, un homme d'une conduite irréprochable, d'une réputation presque illustre, que Votre Majesté connaît favorablement, M. Athos."
— Athos, dit le roi machinalement, oui, ce nom me dit quelque chose.
— Que Votre Majesté s'en souvienne, insista M. de Tréville. M. Athos est ce mousquetaire qui, lors de ce fameux duel, a malheureusement blessé grièvement M. de Cahusac.
— D'ailleurs, Monseigneur, continua Tréville en se tournant vers le cardinal, M. de Cahusac est complètement rétabli, n'est-ce pas ?
— Merci ! répondit le cardinal en serrant les lèvres, visiblement contrarié.
— M. Athos était allé rendre visite à un ami absent, poursuivit M. de Tréville, un jeune Béarnais, cadet dans les gardes de Sa Majesté, compagnie des Essarts. Mais à peine était-il installé chez son ami, un livre en main pour l'attendre, qu'une horde de recors et de soldats a pris d'assaut la maison, enfonçant plusieurs portes...
Le cardinal adressa au roi un signe qui disait : « C'est pour l'affaire dont je vous ai parlé. »
— Nous sommes au courant, répliqua le roi, car tout cela a été fait pour notre service.
— Alors, dit Tréville, c'était aussi pour le service de Votre Majesté qu'on a arrêté un de mes mousquetaires innocent, qu'on l'a traité comme un criminel entre deux gardes, et qu'on l'a exhibé devant une foule moqueuse, ce brave homme qui a versé son sang à maintes reprises pour Votre Majesté et qui est prêt à le faire encore.
— Vraiment ? dit le roi, visiblement ébranlé. Les choses se sont passées ainsi ?
— M. de Tréville omet de dire, reprit le cardinal avec un calme olympien, que ce mousquetaire innocent, ce brave homme, venait, une heure plus tôt, de blesser à coups d'épée quatre de mes commissaires chargés d'une enquête de la plus haute importance.
— Je mets Votre Éminence au défi de le prouver, s'exclama M. de Tréville avec toute la franchise gasconne et la rudesse militaire qui le caractérisent, car une heure plus tôt, M. Athos, qui, je le confie à Votre Majesté, est un homme de la plus haute qualité, me faisait l'honneur de discuter dans le salon de mon hôtel avec M. le duc de La Trémouille et M. le comte de Châlus, après avoir dîné chez moi.
Le roi lança un regard interrogateur au cardinal.
— Un procès-verbal en témoigne, dit le cardinal en répondant à l'interrogation muette du roi, et les personnes malmenées ont dressé le document que j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté.
— Un procès-verbal de gens de robe vaut-il la parole d'honneur d'un homme d'épée ? rétorqua fièrement Tréville.
— Allons, allons, Tréville, calmez-vous, dit le roi.
— Si Son Éminence a des soupçons envers un de mes mousquetaires, poursuivit Tréville, la justice du cardinal est bien connue pour que je demande moi-même une enquête.
— Dans la maison où cette descente a eu lieu, poursuivit le cardinal sans se démonter, loge, à ce qu'il me semble, un Béarnais ami du mousquetaire.
— Votre Éminence parle de M. d'Artagnan ?
— Je parle d'un jeune homme que vous protégez, Monsieur de Tréville.
— Oui, Votre Éminence, c'est bien lui.
— Ne pensez-vous pas que ce jeune homme ait pu influencer...
— M. Athos, un homme deux fois plus âgé que lui ? l'interrompit M. de Tréville. Non, Monseigneur. De plus, M. d'Artagnan a passé la soirée chez moi.
— Ah bon, dit le cardinal, tout le monde était donc chez vous ce soir-là ?
— Son Éminence mettrait-elle ma parole en doute ? dit Tréville, le visage rouge de colère.
— Non, Dieu m'en garde ! répondit le cardinal. Mais, à quelle heure était-il chez vous ?
— Oh, cela, je peux le dire avec certitude à Votre Éminence, car à son arrivée, j'ai remarqué qu'il était neuf heures et demie à la pendule, bien que j'aie cru que l'heure était plus tardive.
— Et à quelle heure est-il sorti de votre hôtel ?
— À dix heures et demie : une heure après l’événement.
— Mais enfin, dit le cardinal, sans douter un instant de la loyauté de Tréville, sentant la victoire lui glisser entre les doigts, Athos a été pris dans cette maison de la rue des Fossoyeurs.
— Est-il interdit à un ami de rendre visite à un ami ? À un mousquetaire de ma compagnie de fraterniser avec un garde de la compagnie de M. des Essarts ?
— Oui, quand la maison où il fraternise est suspecte.
— Cette maison est suspecte, Tréville, dit le roi. Peut-être l’ignoriez-vous ?
— En effet, Sire, je l’ignorais. Quoi qu’il en soit, elle peut être suspecte ailleurs ; mais je nie qu’elle le soit dans la partie qu’habite M. d’Artagnan, car je puis vous assurer, Sire, que d’après ses dires, il n’existe pas de serviteur plus dévoué à Sa Majesté, ni d’admirateur plus fervent de M. le cardinal.
— N’est-ce pas ce d’Artagnan qui a blessé Jussac lors de cette fameuse rencontre près du couvent des Carmes-Déchaussés ? demanda le roi, jetant un coup d’œil vers le cardinal, qui rougit de dépit.
— Et le lendemain, Bernajoux. Oui, Sire, c’est bien cela, et Votre Majesté a bonne mémoire.
— Alors, que décidons-nous ? dit le roi.
— Cela concerne Votre Majesté plus que moi, répondit le cardinal. Je soutiendrais la culpabilité.
— Et moi, je la nie, dit Tréville. Mais Sa Majesté a des juges, et ce sont eux qui trancheront.
— C’est cela, dit le roi, renvoyons l’affaire devant les juges : c’est leur rôle de juger, et ils jugeront.
— Seulement, reprit Tréville, il est bien triste qu’en ces temps troublés, la vie la plus pure, la vertu la plus incontestable n’exemptent pas un homme de l’infamie et de la persécution. L’armée sera peu satisfaite, je puis vous l’assurer, d’être la cible de traitements sévères pour des affaires de police.
Le mot était audacieux, mais M. de Tréville l’avait prononcé en connaissance de cause. Il cherchait une explosion, car les explosions éclairent.
— Affaires de police ! s’écria le roi, reprenant les mots de M. de Tréville : affaires de police ! Et qu’en savez-vous, monsieur ? Occupez-vous de vos mousquetaires, et ne me cassez pas la tête. À vous entendre, on croirait que si un mousquetaire est arrêté, la France est en péril. Que de bruit pour un mousquetaire ! J’en ferai arrêter dix, ventrebleu ! Cent, même ; toute la compagnie ! Et je ne veux pas qu’on souffle mot.
— Du moment où ils sont suspects à Votre Majesté, dit Tréville, les mousquetaires sont coupables ; aussi, me voyez-vous, Sire, prêt à vous remettre mon épée ; car après avoir accusé mes soldats, M. le cardinal, je n’en doute pas, finira par m’accuser moi-même ; alors, mieux vaut que je me constitue prisonnier avec M. Athos, déjà arrêté, et M. d’Artagnan, qu’on va sans doute arrêter.
— Tête gasconne, finirez-vous ? dit le roi.
— Sire, répondit Tréville sans faiblir, ordonnez qu’on me rende mon mousquetaire, ou qu’il soit jugé.
— On le jugera, dit le cardinal.
— Eh bien, tant mieux ; car dans ce cas, je demanderai à Sa Majesté la permission de plaider pour lui.
Le roi craignit une scène.
— Si Son Éminence, dit-il, n’avait pas personnellement des motifs…
Le cardinal, anticipant le roi, répondit :
— Pardon, dit-il, mais dès lors que Votre Majesté me considère comme un juge partial, je me retire.
– Voyons, dit le roi, jurez-vous par mon père que M. Athos était chez vous pendant l'événement et qu'il n'y a pas participé ?
– Par votre glorieux père et par vous-même, que j'aime et vénère plus que tout au monde, je le jure !
– Réfléchissez bien, Sire, intervint le cardinal. Si nous libérons le prisonnier maintenant, nous risquons de ne jamais connaître la vérité.
– M. Athos sera toujours là, répliqua M. de Tréville, prêt à répondre aux questions des juges. Il ne s'enfuira pas, monsieur le cardinal ; je me porte garant de lui.
– Effectivement, il ne s'enfuira pas, confirma le roi ; on pourra toujours le retrouver, comme le dit M. de Tréville. Et puis, ajouta-t-il en baissant la voix et en regardant le cardinal d'un air suppliant, assurons-leur un peu de tranquillité : c'est une décision politique.
Cette stratégie de Louis XIII fit sourire Richelieu.
– Ordonnez, Sire, dit-il, vous avez le droit de grâce.
– Le droit de grâce ne s'applique qu'aux coupables, rétorqua Tréville, qui tenait à avoir le dernier mot, et mon mousquetaire est innocent. Ce que vous allez faire, Sire, c'est de la justice, pas de la grâce.
– Et il est au For-l'Évêque ? demanda le roi.
– Oui, Sire, et au secret, dans un cachot, comme le dernier des criminels.
– Diable ! Diable ! murmura le roi, que faire ?
– Signez l'ordre de libération, et tout sera réglé, répondit le cardinal ; je pense, comme Votre Majesté, que la garantie de M. de Tréville est plus que suffisante.
Tréville s'inclina respectueusement, bien que sa joie fût teintée d'une certaine appréhension ; il aurait préféré une résistance farouche du cardinal à cette soudaine complaisance. Le roi signa l'ordre de libération, et Tréville s'empressa de l'emporter. Alors qu'il s'apprêtait à partir, le cardinal lui adressa un sourire amical et dit au roi :
– Une bonne entente règne entre les chefs et les soldats de vos mousquetaires, Sire ; cela est fort bénéfique pour le service et très honorable pour tous.
« Il va me jouer un mauvais tour sous peu, pensa Tréville ; on n'a jamais le dernier mot avec un tel homme. Mais dépêchons-nous, car le roi pourrait changer d'avis d'un moment à l'autre ; et au final, il est plus difficile de remettre à la Bastille ou au For-l'Évêque un homme qui en est sorti que de garder un prisonnier qu'on y tient. »
M. de Tréville fit une entrée triomphale au For-l'Évêque, où il libéra le mousquetaire, qui était resté serein et indifférent. Puis, la première fois qu'il revit d'Artagnan :
– Vous l'avez échappé belle, lui dit-il ; voilà votre coup d'épée à Jussac payé. Il reste encore celui de Bernajoux, mais ne vous y fiez pas trop.
En effet, M. de Tréville avait raison de se méfier du cardinal et de penser que tout n'était pas fini, car à peine le capitaine des mousquetaires eut-il fermé la porte derrière lui, que Son Éminence dit au roi :
– Maintenant que nous ne sommes plus que nous deux, nous allons discuter sérieusement, si Votre Majesté le permet. Sire, M. de Buckingham était à Paris depuis cinq jours et n'en est parti que ce matin.
Là où M. le Garde des Sceaux Séguier chercha plus d'une fois… … la cloche pour la sonner, comme il le faisait autrefois. L'effet de ces quelques mots sur Louis XIII fut indescriptible. Il passa du rouge au pâle, et le cardinal vit immédiatement qu'il venait de regagner d'un seul coup tout le terrain qu'il avait perdu.
– M. de Buckingham à Paris ! s'exclama-t-il, et que venait-il y faire ?
– Sans doute conspirer avec nos ennemis les huguenots et les Espagnols.
— Non, parbleu ! Pas conspirer avec les huguenots et les Espagnols, mais contre mon honneur avec Madame de Chevreuse, Madame de Longueville et les Condé !
— Oh, Sire, quelle idée ! La reine est bien trop sage et, surtout, elle aime trop Votre Majesté.
— Les femmes sont faibles, monsieur le cardinal, répliqua le roi. Quant à l'amour qu'elle me porte, j'ai ma propre opinion là-dessus.
— Je maintiens néanmoins, dit le cardinal, que le duc de Buckingham est venu à Paris avec un projet purement politique.
— Moi, je suis convaincu qu'il est venu pour autre chose, monsieur le cardinal. Mais si la reine est coupable, qu'elle tremble !
— En effet, dit le cardinal, bien que j'éprouve une grande réticence à envisager une telle trahison, Votre Majesté m'y pousse : Madame de Lannoy, que j'ai interrogée plusieurs fois sur ordre de Votre Majesté, m'a confié ce matin que la nuit dernière, Sa Majesté avait veillé très tard, qu'elle avait beaucoup pleuré ce matin et qu'elle avait passé toute la journée à écrire.
— C'est bien ça, dit le roi. C'était sûrement pour lui, Cardinal. Je veux les papiers de la reine.
— Mais comment les obtenir, Sire ? Je doute que ni Votre Majesté ni moi-même puissions nous charger d'une telle mission.
— Comment a-t-on procédé avec la maréchale d'Ancre ? s'écria le roi, emporté par la colère. On a fouillé ses armoires, et on l'a fouillée elle-même !
— La maréchale d'Ancre n'était qu'une aventurière florentine, Sire, rien de plus. Tandis que l'épouse auguste de Votre Majesté est Anne d'Autriche, reine de France, une des plus grandes princesses du monde.
— Elle n'en est que plus coupable, monsieur le duc ! Plus elle a oublié sa haute position, plus elle est tombée bas. Il y a longtemps que je souhaite mettre un terme à toutes ces petites intrigues de politique et d'amour. Elle a aussi près d'elle un certain La Porte...
— Que je soupçonne d'être le pivot de toute cette affaire, j'en conviens, dit le cardinal.
— Vous pensez donc, comme moi, qu'elle me trompe ? demanda le roi.
— Je crois, et je le répète à Votre Majesté, que la reine conspire contre le pouvoir de son roi, mais je n'ai pas dit contre son honneur.
— Eh bien, moi, je vous dis que c'est contre les deux ! Je vous dis que la reine ne m'aime pas, qu'elle en aime un autre. Je vous dis qu'elle aime ce maudit duc de Buckingham ! Pourquoi ne l'avez-vous pas arrêté pendant qu'il était à Paris ?
— Arrêter le duc ? Arrêter le premier ministre du roi Charles Ier ? Y avez-vous pensé, Sire ? Quel scandale cela aurait provoqué ! Et si les soupçons de Votre Majesté, que je continue de mettre en doute, avaient été fondés, quel éclat terrible ! Quel désastre !
— Mais puisqu'il se comportait comme un vagabond et un voleur, il fallait...
Louis XIII s'interrompit, effrayé par ses propres mots, tandis que Richelieu, tendant le cou, attendait vainement que le roi prononce la phrase restée sur ses lèvres.
— Il fallait... ?
— Rien, dit le roi. Rien. Mais pendant tout son séjour à Paris, vous ne l'avez pas perdu de vue ?
— Non, Sire.
— Où logeait-il ?
— Rue de La Harpe, numéro 75.
— Où est-ce, exactement ?
— Du côté du Luxembourg.
— Et vous êtes sûr que la reine et lui ne se sont pas rencontrés ?
— Je pense que la reine est trop attachée à ses devoirs, Sire.
— Mais ils ont correspondu. C'est à lui que la reine a écrit toute la journée. Monsieur le duc, je veux ces lettres !
— Sire, cependant...
— Monsieur le duc, à n'importe quel prix, je les veux.
— Je dois rappeler à Votre Majesté...
— Vous me trahissez aussi, cardinal ? Vous vous opposez toujours à mes volontés ? Êtes-vous de mèche avec l’Espagnol, l’Anglais, Mme de Chevreuse et la reine ?
— Sire, répondit le cardinal en soupirant, je pensais être à l’abri de tels soupçons.
— Cardinal, vous m’avez entendu : je veux ces lettres.
— Il n’y a qu’un moyen.
— Lequel ?
— Confier cette mission à M. le garde des sceaux Séguier. Cela relève de ses fonctions.
— Qu’on le fasse venir tout de suite !
— Il doit être chez moi, Sire. Je l’avais prié de passer, et en venant au Louvre, j’ai ordonné qu’on le fasse attendre s’il se présentait.
— Qu’on aille le chercher immédiatement !
— Les ordres de Votre Majesté seront exécutés, mais...
— Mais quoi ?
— La reine pourrait refuser d’obéir.
— À mes ordres ?
— Oui, si elle ne sait pas qu’ils viennent du roi.
— Eh bien, pour qu’elle n’en doute pas, je vais la prévenir moi-même.
— Votre Majesté n’oubliera pas que j’ai tout fait pour prévenir une rupture.
— Oui, duc, je sais que vous êtes très indulgent envers la reine, peut-être trop ; et nous devrons en discuter plus tard.
— Quand il plaira à Votre Majesté ; mais je serai toujours heureux et fier, Sire, de me sacrifier pour la bonne entente que je souhaite entre vous et la reine de France.
— Bien, cardinal, bien ; mais en attendant, envoyez chercher M. le garde des sceaux ; moi, je vais voir la reine.
Louis XIII ouvrit la porte de communication et s’engagea dans le couloir menant chez Anne d’Autriche. La reine se trouvait au milieu de ses dames : Mme de Guitaut, Mme de Sablé, Mme de Montbazon et Mme de Guéménée. Dans un coin, il y avait cette camériste espagnole, doña Estefania, venue de Madrid avec elle. Mme de Guéménée lisait à voix haute, et tout le monde écoutait attentivement, sauf la reine qui, ayant provoqué cette lecture, faisait semblant d’écouter tout en suivant ses propres pensées. Ces pensées, bien que dorées par un dernier reflet d’amour, n’en étaient pas moins tristes. Anne d’Autriche, privée de la confiance de son mari, poursuivie par la haine du cardinal, qui ne pouvait lui pardonner d’avoir repoussé un sentiment plus tendre, voyait autour d’elle ses plus fidèles serviteurs, ses confidents intimes, ses favoris chers tomber les uns après les autres. Comme si elle portait malheur à tout ce qu’elle touchait, son amitié semblait un signe fatal attirant la persécution. Mme de Chevreuse et Mme de Vernel étaient exilées ; et même La Porte ne cachait pas à sa maîtresse qu’il s’attendait à être arrêté d’un moment à l’autre. C’est alors qu’elle était plongée dans ces sombres réflexions que la porte s’ouvrit et que le roi entra. La lectrice se tut immédiatement, toutes les dames se levèrent, et un profond silence s’installa.
Le roi, sans un mot de courtoisie, s'arrêta devant la reine et lâcha d'une voix tremblante : « Madame, M. le chancelier va vous rendre visite pour discuter de certaines affaires que je lui ai confiées. » La pauvre reine, constamment sous la menace de divorce, d'exil, voire de procès, blêmit malgré son maquillage et ne put s'empêcher de demander : « Mais pourquoi cette visite, Sire ? Que pourrait me dire M. le chancelier que Votre Majesté ne puisse dire elle-même ? » Le roi se détourna sans répondre, et presque aussitôt, M. de Guitaut, le capitaine des gardes, annonça l'arrivée du chancelier. À l'entrée de ce dernier, le roi avait déjà quitté la pièce par une autre porte.
Le chancelier, à moitié souriant, à moitié rougissant, fit son entrée. Comme il réapparaîtra sûrement dans notre récit, il est bon que nos lecteurs fassent sa connaissance dès maintenant. Ce chancelier était un personnage singulier. Proposé par Des Roches le Masle, un chanoine de Notre-Dame et ancien valet de chambre du cardinal, il avait gagné la confiance de Son Éminence et s'était révélé à la hauteur. On murmurait à son sujet quelques anecdotes, dont celle-ci : après une jeunesse tumultueuse, il s'était retiré dans un couvent pour expier, ne serait-ce qu'un temps, les folies de sa jeunesse. Mais à peine entré dans ce lieu saint, il n'avait pu empêcher ses passions de le suivre. Harcelé sans cesse, il confia son tourment au supérieur, qui lui conseilla, pour repousser le démon tentateur, de tirer la corde de la cloche à toute volée. Ce signal alerterait les moines que la tentation assiégeait un frère, et la communauté se mettrait en prière.
Le futur chancelier trouva le conseil judicieux. Il fit appel aux prières des moines pour chasser l'esprit malin, mais le diable n'abandonne pas aisément un terrain conquis. Plus les exorcismes se multipliaient, plus les tentations s'intensifiaient, si bien que la cloche sonnait nuit et jour, témoignant de l'ardent désir de mortification du pénitent. Les moines n'avaient plus une minute de répit. Le jour, ils montaient et descendaient sans cesse les escaliers menant à la chapelle ; la nuit, en plus des complies et des matines, ils devaient se lever vingt fois pour se prosterner sur le sol de leurs cellules. On ignore si le diable finit par céder ou si les moines s'épuisèrent, mais après trois mois, le pénitent réapparut dans le monde avec la réputation du plus redoutable possédé. De retour, il entra dans la magistrature, prit la place de son oncle comme président à mortier, rejoignit le camp du cardinal, preuve de sa sagacité, devint chancelier, servit avec zèle Son Éminence dans sa haine contre la reine mère et sa vengeance contre Anne d'Autriche, stimula les juges dans l'affaire de Chalais, encouragea les expériences de M. de Laffemas, grand gibecier de France ; et finalement, fort de la confiance du cardinal qu'il avait su gagner, il se présenta chez la reine pour accomplir une mission des plus singulières.
La reine était encore debout quand il fit son entrée. À peine l'aperçut-elle qu'elle se rassit sur son fauteuil, d'un geste impérieux invitant ses dames à reprendre place sur leurs coussins et tabourets. Avec une hauteur sans équivoque, Anne d'Autriche demanda : « Que désirez-vous, monsieur, et pour quelle raison vous présentez-vous ici ? »
« Pour effectuer, au nom du roi, madame, et avec tout le respect dû à Votre Majesté, une perquisition minutieuse de vos papiers. »
« Comment, monsieur ! Une perquisition dans mes papiers... à moi ! C'est scandaleux ! »
« Pardonnez-moi, madame, mais je ne suis ici que l'instrument du roi. Sa Majesté n'est-elle pas sortie d'ici à l'instant, vous demandant de vous préparer à cette visite ? »
« Fouillez donc, monsieur ; il semble que je sois considérée comme une criminelle. Estefania, apporte les clés de mes tables et secrétaires. »
Le chancelier fit mine de fouiller les meubles, sachant pertinemment que la lettre importante écrite par la reine ce jour-là ne s'y trouvait pas. Après avoir ouvert et refermé les tiroirs à maintes reprises, il dut finalement se résoudre, bien qu'hésitant, à envisager une fouille plus personnelle.
S'avançant vers Anne d'Autriche, visiblement perplexe et embarrassé, il déclara : « Il me reste à effectuer la perquisition principale. »
« Laquelle ? » demanda la reine, feignant l'incompréhension.
« Sa Majesté est certaine que vous avez écrit une lettre aujourd'hui. Elle sait qu'elle n'a pas encore été envoyée. Cette lettre n'est ni sur votre table ni dans votre secrétaire, mais elle est quelque part. »
« Oserez-vous porter la main sur votre reine ? » lança Anne d'Autriche, se redressant avec une dignité menaçante.
« Je suis un fidèle sujet du roi, madame ; je ferai tout ce que Sa Majesté ordonnera. »
« Eh bien, c'est vrai, les espions de M. le cardinal ont bien travaillé. J'ai écrit une lettre aujourd'hui, et elle est là. » La reine désigna son corsage de sa main élégante.
« Donnez-moi cette lettre, madame, » demanda le chancelier.
« Je ne la remettrai qu'au roi, monsieur, » rétorqua Anne.
« Si le roi avait souhaité recevoir cette lettre directement, madame, il vous l'aurait demandée. Mais c'est moi qu'il a chargé de la récupérer, et si vous ne la remettez pas… »
« Eh bien ? »
« C'est encore moi qui suis autorisé à vous la prendre. »
« Que voulez-vous dire ? »
« Mes ordres sont clairs, madame. Je suis autorisé à chercher ce papier suspect sur votre personne même. »
« Quelle horreur ! » s'exclama la reine.
« Je vous prie, madame, de coopérer. »
« Cette conduite est d'une violence inouïe ; en êtes-vous conscient, monsieur ? »
« Le roi commande, madame, pardonnez-moi. »
« Je ne le tolérerai pas ; non, non, je préfère mourir ! » s'écria la reine, enflammée par le sang impétueux de ses origines espagnoles et autrichiennes.
Le chancelier s'inclina profondément, déterminé à accomplir sa mission. Comme un bourreau impassible, il s'approcha d'Anne d'Autriche, dont les yeux se remplirent aussitôt de larmes de rage.
La reine, resplendissante de beauté, était au cœur d'une situation délicate. Le roi, rongé par la jalousie envers Buckingham, avait fini par ne plus être jaloux de personne d'autre. Le chancelier Séguier, cherchant un moyen de se sortir de cette situation, tendit la main vers l'endroit que la reine avait désigné. Anne d'Autriche recula, si pâle qu'elle semblait prête à s'évanouir. S'appuyant sur une table pour ne pas tomber, elle sortit un papier de sa poitrine et le remit au garde des sceaux.
« Voici la lettre », dit-elle d'une voix tremblante. « Prenez-la et libérez-moi de votre présence odieuse. » Séguier, lui-même tremblant d'émotion, prit la lettre, s'inclina profondément et quitta la pièce. À peine la porte refermée, la reine s'effondra à moitié évanouie dans les bras de ses dames de compagnie.
Le chancelier apporta la lettre au roi sans l'avoir lue. Le roi, les mains tremblantes, chercha l'adresse qui n'y était pas, puis l'ouvrit lentement. En découvrant qu'elle était adressée au roi d'Espagne, il la lut rapidement. La lettre révélait un plan d'attaque contre le cardinal Richelieu. La reine y exhortait son frère et l'empereur d'Autriche à feindre d'être offensés par la politique de Richelieu et à déclarer la guerre à la France, exigeant le renvoi du cardinal comme condition de paix. Mais pas un mot d'amour dans cette lettre.
Ravi, le roi demanda si le cardinal était encore au Louvre. On lui répondit que Son Éminence l'attendait dans le cabinet de travail. Le roi s'y rendit immédiatement. « Tenez, duc, vous aviez raison, et c'est moi qui avais tort. Toute l'intrigue est politique, il n'est pas question d'amour dans cette lettre. En revanche, on y parle beaucoup de vous. »
Le cardinal prit la lettre et la lut attentivement, deux fois de suite. « Vous voyez, Sire, jusqu'où vont mes ennemis. On vous menace de deux guerres si vous ne me renvoyez pas. À votre place, je céderais à de telles pressions, et je serais heureux de me retirer des affaires. »
« Que dites-vous là, duc ? » demanda le roi.
« Je dis, Sire, que ma santé décline à cause de ces luttes incessantes. Je doute de pouvoir supporter les fatigues du siège de La Rochelle. Il vaudrait mieux nommer quelqu'un comme M. de Condé ou M. de Bassompierre, des hommes de guerre, pas moi, un homme d'Église détourné de sa vocation. Vous en tirerez plus de bonheur et de grandeur. »
« Monsieur le duc, soyez tranquille, tous ceux mentionnés dans cette lettre seront punis, y compris la reine. »
« Que dites-vous, Sire ? Que Dieu me garde de causer le moindre tort à la reine ! Elle m'a toujours cru son ennemi, bien que vous sachiez que j'ai toujours pris sa défense, même contre vous. »
« Oh ! Si jamais elle trahissait Votre Majesté dans son honneur, ce serait une autre histoire, et je serais le premier à dire : "Pas de pardon, Sire, pas de pardon pour la coupable !" Heureusement, ce n'est pas le cas, et vous venez d'en avoir une nouvelle preuve. »
« C’est vrai, monsieur le cardinal, dit le roi, et vous aviez raison, comme toujours ; mais cela n’empêche pas que la reine mérite toute ma colère. »
« C’est vous, Sire, qui avez attiré sa colère ; et franchement, si elle décidait de vous bouder sérieusement, je le comprendrais. Vous l’avez traitée avec une telle sévérité ! »
« Je traiterai toujours mes ennemis et les vôtres de cette manière, duc, peu importe leur rang ou le risque que je prends à être sévère avec eux. »
« La reine est peut-être votre ennemie, mais certainement pas la mienne, Sire ; au contraire, elle est une épouse dévouée, soumise et irréprochable. Laissez-moi donc, Sire, plaider en sa faveur auprès de Votre Majesté. »
« Qu’elle s’humilie alors, et qu’elle fasse le premier pas vers moi ! »
« Non, Sire, donnez l’exemple ; c’est vous qui avez eu tort en premier, car c’est vous qui avez soupçonné la reine. »
« Moi, faire le premier pas ? Jamais ! »
« Sire, je vous en supplie. »
« Et comment pourrais-je faire le premier pas ? »
« En faisant quelque chose qui lui plairait. »
« Quoi donc ? »
« Organisez un bal ; vous savez combien la reine aime la danse. Je vous assure que sa rancune ne résistera pas à une telle attention. »
« Monsieur le cardinal, vous savez que je n’aime pas les plaisirs mondains. »
« La reine n’en sera que plus reconnaissante, sachant votre aversion pour ce plaisir ; de plus, ce sera l’occasion pour elle de porter ces magnifiques ferrets de diamants que vous lui avez offerts récemment et qu’elle n’a pas encore pu exhiber. »
« Nous verrons, monsieur le cardinal, nous verrons, dit le roi, ravi de découvrir la reine innocente de la faute qu’il redoutait tant et prêt à se réconcilier avec elle. Mais vraiment, vous êtes trop indulgent. »
« Sire, dit le cardinal, laissez la sévérité aux ministres, l’indulgence est la vertu royale ; usez-en, et vous verrez que vous vous en porterez mieux. »
Sur ces mots, le cardinal, entendant l’horloge sonner onze heures, s’inclina profondément, demanda congé au roi pour se retirer, et le supplia de se réconcilier avec la reine.
Anne d’Autriche, qui s’attendait à des reproches après la saisie de sa lettre, fut très surprise de voir le roi tenter un rapprochement le lendemain. Son premier réflexe fut de le repousser, son orgueil de femme et sa dignité de reine ayant été si cruellement offensés qu’elle ne pouvait pas céder immédiatement. Mais, encouragée par ses dames de compagnie, elle fit mine de commencer à oublier.
Le roi profita de ce premier signe de retour pour lui annoncer qu’il comptait bientôt organiser une fête. Pour la pauvre Anne d’Autriche, une fête était si rare que, comme l’avait prévu le cardinal, cette annonce effaça la dernière trace de son ressentiment, sinon dans son cœur, du moins sur son visage. Elle demanda quel jour la fête aurait lieu, mais le roi répondit qu’il devait s’entendre avec le cardinal à ce sujet.
En effet, chaque jour, le roi demandait au cardinal quand la fête aurait lieu, et chaque jour, le cardinal, sous divers prétextes, retardait la décision. Dix jours passèrent ainsi.
Huit jours après l'épisode que nous avons relaté, le cardinal reçut une lettre venue de Londres. Elle était brève : « Je les ai ; mais je ne peux quitter Londres, je manque d’argent. Envoyez-moi cinq cents pistoles, et quatre ou cinq jours après les avoir reçues, je serai à Paris. » Le jour même, le roi posa sa question habituelle au cardinal. Richelieu compta sur ses doigts et se murmura : « Elle arrivera quatre ou cinq jours après avoir reçu l’argent. Il faut quatre ou cinq jours pour que l’argent arrive, et autant pour qu’elle revienne. Cela fait dix jours. Ajoutons un peu de marge pour les vents contraires, les imprévus et les caprices féminins, disons douze jours. »
« Alors, monsieur le duc, vous avez fait vos calculs ? » demanda le roi. « Oui, Sire. Nous sommes le 20 septembre. Les échevins de la ville organisent une fête le 3 octobre. Cela tombe à pic, car vous n’aurez pas l’air de revenir vers la reine. » Le cardinal ajouta : « N’oubliez pas, Sire, de demander à Sa Majesté, la veille de la fête, de porter ses ferrets de diamants. »
C’était la deuxième fois que le cardinal insistait sur cette histoire de ferrets avec le roi. Louis XIII, intrigué par cette insistance, soupçonna un mystère caché. Il avait souvent été vexé que le cardinal, avec sa police déjà redoutablement efficace, soit mieux informé que lui sur ce qui se passait dans son propre foyer. Il espérait donc, en discutant avec Anne d’Autriche, obtenir des informations qu’il pourrait ensuite utiliser face au cardinal, que celui-ci soit au courant ou non. Cela renforcerait sa position.
Il se rendit donc auprès de la reine, et comme à son habitude, commença par de nouvelles menaces contre son entourage. Anne d’Autriche baissa la tête, laissant passer l’orage en silence, espérant qu’il s’arrêterait. Mais Louis XIII ne cherchait pas seulement à menacer ; il voulait une discussion qui pourrait lui révéler quelque chose, persuadé que le cardinal préparait un coup magistral. Il persista dans ses accusations jusqu’à ce qu’Anne, à bout de patience, s’exclama : « Mais Sire, vous ne me dites pas tout ce que vous avez sur le cœur. Qu’ai-je donc fait ? Quel crime ai-je commis ? Il est impossible que Votre Majesté fasse tant de bruit pour une lettre à mon frère. »
Pris de court par cette attaque directe, le roi saisit l'occasion pour glisser la recommandation qu’il devait faire la veille de la fête. « Madame, dit-il avec majesté, il y aura bientôt un bal à l’hôtel de ville. Je veux que vous y apparaissiez en tenue de cérémonie, parée des ferrets de diamants que je vous ai offerts. Voilà ma réponse. »
C’était une bombe. Anne d’Autriche crut que Louis XIII savait tout, et que le cardinal l’avait poussé à dissimuler pendant ces sept ou huit jours, ce qui lui ressemblait bien. Elle pâlit, posa sa main magnifique, devenue aussi blanche que la cire, sur une console, et fixa le roi avec des yeux terrifiés, sans prononcer une seule parole.
« Vous comprenez, madame ? » lança le roi, savourant chaque instant de l'embarras de la reine, sans en saisir la véritable raison. « Oui, Sire, je comprends », répondit-elle, la voix tremblante. « Vous serez présente à ce bal ? » demanda-t-il. « Oui. » « Avec vos ferrets ? » « Oui. » La reine pâlit davantage, si cela était encore possible. Le roi le remarqua et en tira une satisfaction cruelle, une facette peu reluisante de sa personnalité. « Parfait, c'est tout ce que j'avais à dire », ajouta-t-il. « Mais quel jour se tiendra ce bal ? » demanda Anne d'Autriche. Louis XIII sentit qu'il valait mieux ne pas répondre à cette question, tant la voix de la reine était faible. « Très bientôt, madame. Je ne me souviens plus de la date exacte, je la demanderai au cardinal. » « C'est donc le cardinal qui vous a parlé de cette fête ? » s'écria la reine. « Oui, madame », répondit le roi, surpris. « Pourquoi ? » « C'est lui qui vous a suggéré de m'inviter avec ces ferrets ? » « Je veux dire, madame... » « C'est lui, Sire, c'est lui ! » « Eh bien, qu'importe que ce soit lui ou moi ? Y a-t-il un problème avec cette invitation ? » « Non, Sire. » « Alors vous viendrez ? » « Oui, Sire. » « Très bien », conclut le roi en s'éloignant, satisfait, « j'y compte. » La reine s'inclina, non par protocole, mais parce que ses jambes menaçaient de la lâcher. Le roi partit, enchanté. « Je suis perdue », murmura la reine, « perdue, car le cardinal sait tout et il manipule le roi, qui ne sait rien encore, mais qui saura tout bientôt. Je suis perdue ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! » Elle tomba à genoux sur un coussin, enfouissant sa tête entre ses bras tremblants. En effet, la situation était critique. Buckingham était retourné à Londres, Mme de Chevreuse se trouvait à Tours. Plus surveillée que jamais, la reine pressentait qu'une de ses femmes la trahissait, sans pouvoir dire laquelle. La Porte ne pouvait quitter le Louvre. Elle n'avait personne à qui se confier. Face à la menace grandissante et à sa solitude, elle éclata en sanglots. « Ne puis-je donc rien faire pour Votre Majesté ? » intervint soudain une voix douce et compatissante. La reine se retourna vivement, reconnaissant l'accent d'une amie. À l'une des portes de ses appartements, apparut la charmante Mme Bonacieux. Elle rangeait robes et linge dans un cabinet quand le roi était entré, et avait tout entendu. La reine poussa un cri perçant, surprise, ne reconnaissant pas immédiatement la jeune femme que La Porte lui avait envoyée. « Oh, n'ayez crainte, madame », dit Mme Bonacieux en joignant les mains, pleurant elle-même face aux angoisses de la reine. « Je suis à Votre Majesté, corps et âme, et même si je suis loin d'elle, si ma position est humble, je crois avoir trouvé un moyen de soulager Votre Majesté. » « Vous ! Ô Ciel, vous ! » s'exclama la reine. « Mais regardez-moi dans les yeux. Je suis trahie de toutes parts, puis-je vous faire confiance ? » « Oh, madame ! » s'écria la jeune femme en tombant à genoux. « Sur mon âme, je suis prête à mourir pour Votre Majesté ! » Ce cri venait du plus profond de son cœur, tout comme le précédent, il n'y avait aucun doute possible. « Oui », poursuivit Mme Bonacieux, « oui, il y a des traîtres ici. Mais par le saint nom de la Vierge, je vous jure que personne n'est plus dévoué que moi à Votre Majesté. »
« Ces ferrets que le roi réclame, vous les avez donnés au duc de Buckingham, n’est-ce pas ? Ces ferrets étaient dans une petite boîte en bois de rose qu’il portait sous son bras, non ? Je me trompe ? Ce n’est pas ça ? »
« Oh mon Dieu, mon Dieu ! » murmura la reine, tremblante de peur.
« Eh bien, ces ferrets, il faut les récupérer », poursuivit Mme Bonacieux.
« Oui, bien sûr, il le faut », s’écria la reine, « mais comment faire, comment y parvenir ? »
« Il faut envoyer quelqu’un au duc. »
« Mais qui ? Qui peut-on vraiment croire ? »
« Ayez confiance en moi, madame. Faites-moi cet honneur, ma reine, et je trouverai le messager, moi ! »
« Mais il faudra écrire ! »
« Oh oui, c’est indispensable. Deux mots de votre main et votre cachet personnel. »
« Mais ces deux mots, c’est ma condamnation. C’est le divorce, l’exil ! »
« Oui, si ces mots tombent entre de mauvaises mains ! Mais je vous assure qu’ils arriveront à destination. »
« Oh mon Dieu ! Il faut donc que je remette ma vie, mon honneur, ma réputation entre vos mains ! »
« Oui, madame, il le faut, et je sauverai tout cela, moi ! »
« Mais comment ? Dites-le-moi au moins. »
« Mon mari a été libéré il y a deux ou trois jours ; je n’ai pas encore eu le temps de le revoir. C’est un homme honnête et brave, sans haine ni amour pour quiconque. Il fera ce que je veux : il partira sur mon ordre, sans savoir ce qu’il transporte, et il remettra la lettre de Votre Majesté, sans même savoir qu’elle est de vous, à l’adresse indiquée. »
La reine prit les mains de la jeune femme avec un élan passionné, cherchant la sincérité dans ses yeux, et, convaincue, l’embrassa tendrement.
« Fais cela, s’écria-t-elle, et tu m’auras sauvé la vie, tu m’auras sauvé l’honneur ! »
« Oh, n’exagérez pas le service que j’ai la chance de vous rendre ; je n’ai rien à sauver à Votre Majesté, qui est seulement la victime de complots perfides. »
« C’est vrai, c’est vrai, mon enfant », dit la reine, « tu as raison. »
« Donnez-moi donc cette lettre, madame, le temps presse. »
La reine se précipita vers une petite table où se trouvaient encre, papier et plumes : elle écrivit deux lignes, cacheta la lettre de son sceau et la remit à Mme Bonacieux.
« Et maintenant », dit la reine, « nous oublions quelque chose de nécessaire. »
« Quoi donc ? »
« L’argent. »
Mme Bonacieux rougit.
« Oui, c’est vrai », dit-elle, « et j’avouerai à Votre Majesté que mon mari… »
« Ton mari n’en a pas, c’est ça que tu veux dire. »
« Si, il en a, mais il est très avare, c’est son défaut. Cependant, que Votre Majesté ne s’inquiète pas, nous trouverons un moyen… »
« C’est que je n’en ai pas non plus », dit la reine (ceux qui liront les Mémoires de Mme de Motteville ne s’étonneront pas de cette réponse) ; « mais, attends. »
Anne d’Autriche courut à son écrin.
« Tiens », dit-elle, « voici une bague de grande valeur, à ce qu’on dit ; elle vient de mon frère le roi d’Espagne, elle est à moi et j’en dispose. Prends cette bague et fais-en de l’argent, que ton mari parte. »
« Dans une heure, vous serez obéie. »
« Tu vois l’adresse », ajouta la reine, parlant si bas qu’on l’entendait à peine : « à Milord duc de Buckingham, à Londres. »
« La lettre sera remise à lui-même. »
« Généreuse enfant ! » s’écria Anne d’Autriche.
Mme Bonacieux baisa les mains de la reine, glissa le papier dans son corsage et disparut avec la légèreté d’un oiseau.
Dix minutes plus tard, elle était de retour chez elle. Comme elle l'avait mentionné à la reine, elle n'avait pas revu son mari depuis sa libération. Elle ignorait donc tout du changement qui s'était opéré en lui vis-à-vis du cardinal, un changement alimenté par les flatteries et l'argent de Son Éminence, et renforcé par deux ou trois visites du comte de Rochefort. Ce dernier était devenu le meilleur ami de Bonacieux, lui faisant croire sans trop de difficulté que l'enlèvement de sa femme n'était dû à aucun sentiment coupable, mais simplement à une précaution politique.
Elle trouva M. Bonacieux seul, s'efforçant tant bien que mal de remettre de l'ordre dans la maison, où il avait découvert les meubles presque détruits et les armoires quasiment vides. La justice, comme le disait Salomon, n'est pas une des choses qui laissent des traces de leur passage. Quant à la servante, elle avait pris la fuite lors de l'arrestation de son maître, la terreur l'ayant poussée à marcher sans s'arrêter de Paris jusqu'en Bourgogne, son pays natal. Dès son retour, le mercier avait annoncé à sa femme sa libération, et elle lui avait répondu pour le féliciter, promettant de lui rendre visite dès qu'elle pourrait se libérer de ses obligations. Ce moment s'était fait attendre cinq jours, ce qui, en d'autres circonstances, aurait paru long à maître Bonacieux. Mais avec les visites au cardinal et celles de Rochefort, il avait de quoi réfléchir, et comme on le sait, rien ne fait passer le temps comme la réflexion. Surtout que ses réflexions étaient plutôt optimistes : Rochefort l'appelait son ami, son cher Bonacieux, et lui répétait que le cardinal avait la plus haute estime pour lui. Le mercier se voyait déjà sur la voie des honneurs et de la fortune.
De son côté, Mme Bonacieux réfléchissait aussi, mais à tout autre chose que l'ambition. Malgré elle, ses pensées tournaient autour de ce beau jeune homme si courageux et apparemment si amoureux. Mariée à dix-huit ans à M. Bonacieux, elle avait toujours vécu entourée des amis de son mari, peu susceptibles d'éveiller un quelconque sentiment chez une jeune femme dont le cœur était plus noble que sa condition. Mme Bonacieux était restée insensible aux charmes ordinaires. Mais à cette époque, le titre de gentilhomme avait un grand impact sur la bourgeoisie, et d'Artagnan était gentilhomme. En plus, il portait l'uniforme des gardes, qui, après celui des mousquetaires, était le plus prisé des dames. Il était, répétons-le, beau, jeune, aventureux ; il parlait d'amour comme un homme qui aime et qui a soif d'être aimé. Il y avait là plus qu'assez pour faire tourner la tête d'une jeune femme de vingt-trois ans, et Mme Bonacieux venait précisément d'atteindre cet âge.
Les deux époux, bien qu'ils ne se soient pas vus depuis plus d'une semaine et que des événements graves aient eu lieu entre-temps, se retrouvèrent donc avec une certaine préoccupation. Néanmoins, M. Bonacieux afficha une réelle joie et s'avança vers sa femme, les bras ouverts. Mme Bonacieux lui présenta son front.
« Parlons un peu », dit-elle.
« Comment ça ? » répondit Bonacieux, surpris.
« Oui, bien sûr, j'ai quelque chose de très important à vous dire. »
« En effet, moi aussi, j'ai quelques questions assez sérieuses à vous poser. Expliquez-moi un peu votre enlèvement, je vous prie. »
« Ce n'est pas le sujet pour l'instant », répondit Mme Bonacieux.
– De quoi parlez-vous alors ? De mon emprisonnement ?
– J'en ai entendu parler le jour même. Mais comme vous n'étiez coupable de rien, ni impliqué dans quelque complot que ce soit, et que vous ignoriez tout ce qui pourrait vous compromettre, vous ou qui que ce soit d'autre, je n'y ai accordé que l'importance que cela méritait.
– Vous parlez bien à votre aise, madame ! rétorqua Bonacieux, piqué par le manque d'intérêt de sa femme. Savez-vous que j'ai passé une journée et une nuit enfermé dans un cachot de la Bastille ?
– Une journée et une nuit, ça passe vite. Laissons donc cette histoire de captivité et venons-en à ce qui m'amène ici.
– Quoi ? Ce n'est pas le désir de revoir un mari dont vous êtes séparée depuis huit jours qui vous amène ? demanda le mercier, vexé.
– C'est cela d'abord, mais il y a autre chose.
– Parlez !
– C'est une affaire de la plus haute importance, qui pourrait bien changer notre avenir financier.
– Notre situation a déjà bien changé depuis notre dernière rencontre, madame Bonacieux. Je ne serais pas surpris que d'ici quelques mois, elle suscite l'envie de beaucoup.
– Oui, surtout si vous suivez les instructions que je vais vous donner.
– À moi ?
– Oui, à vous. Il y a une bonne action à réaliser, monsieur, et en même temps, une belle somme d'argent à gagner.
Mme Bonacieux savait qu'en parlant d'argent, elle touchait le point faible de son mari. Mais un homme, même un simple mercier, qui a discuté dix minutes avec le cardinal de Richelieu, n'est plus le même.
– Beaucoup d'argent à gagner ! s'exclama Bonacieux, les lèvres pincées.
– Oui, beaucoup.
– Combien, à peu près ?
– Mille pistoles, peut-être.
– Ce que vous me demandez est donc très important ?
– Oui.
– Que dois-je faire ?
– Vous allez partir immédiatement. Je vous donnerai un document que vous ne devrez pas lâcher, et que vous remettrez en main propre.
– Et où dois-je aller ?
– À Londres.
– Moi, à Londres ? Allons donc, vous plaisantez, je n'ai rien à faire à Londres.
– Mais d'autres ont besoin que vous y alliez.
– Qui sont ces autres ? Je vous préviens, je ne fais plus rien à l'aveugle. Je veux savoir à quoi je m'expose et pour qui.
– Une personne illustre vous envoie, une personne illustre vous attend : la récompense dépassera vos espérances, c'est tout ce que je peux vous promettre.
– Encore des intrigues, toujours des intrigues ! Merci, mais je m'en méfie maintenant, et M. le cardinal m'a ouvert les yeux là-dessus.
– Le cardinal ! s'exclama Mme Bonacieux, vous avez vu le cardinal ?
– Il m'a fait appeler, répondit fièrement le mercier.
– Et vous avez répondu à son invitation, imprudent que vous êtes.
– Je dois dire que je n'avais pas le choix, j'étais escorté par deux gardes. Et pour être honnête, comme je ne connaissais pas Son Éminence à ce moment-là, j'aurais préféré éviter cette visite.
– Il vous a donc maltraité ? Il vous a menacé ?
– Il m'a tendu la main et m'a appelé son ami, son ami, entendez-vous, madame ? Je suis l'ami du grand cardinal !
– Du grand cardinal !
– Lui contesteriez-vous ce titre, madame ?
– Je ne conteste rien, mais je vous dis que la faveur d'un ministre est éphémère. Il faut être fou pour s'attacher à un ministre ; il existe des pouvoirs au-dessus du sien, qui ne dépendent pas du caprice d'un homme ou d'un événement. C'est à ces pouvoirs qu'il faut s'allier.
– Je suis désolé, madame, mais je ne reconnais d'autre pouvoir que celui du grand homme que j'ai l'honneur de servir.
– Vous servez le cardinal ?
– Oui, madame. Et en tant que son serviteur, je ne vous laisserai pas comploter contre la sécurité de l'État, ni vous associer aux intrigues d'une femme qui n'est pas française et qui a un cœur espagnol. Heureusement, le grand cardinal veille, son regard perçant voit tout, même au plus profond des cœurs.
Bonacieux répétait mot pour mot une phrase qu'il avait entendue du comte de Rochefort. Mais la pauvre femme, qui avait misé sur son mari et avait promis sa loyauté à la reine, frissonna face au danger qu'elle avait failli embrasser et à son actuelle impuissance. Cependant, connaissant la faiblesse et surtout l'avidité de son mari, elle ne perdait pas espoir de le convaincre.
– Ah ! Vous êtes un fervent du cardinal, monsieur ? s'exclama-t-elle. Vous soutenez ceux qui maltraitent votre femme et insultent votre reine !
– Les intérêts personnels ne pèsent rien face aux intérêts collectifs. Je suis du côté de ceux qui sauvent l'État, déclara Bonacieux avec emphase. C'était une autre phrase du comte de Rochefort qu'il avait mémorisée et qu'il trouvait à propos de ressortir.
– Et savez-vous ce qu'est cet État dont vous parlez ? dit Mme Bonacieux en haussant les épaules. Contentez-vous d'être un simple bourgeois sans malice et tournez-vous vers ce qui vous offre le plus d'avantages.
– Eh bien, dit Bonacieux en tapotant un sac bien rempli qui tinta agréablement, que pensez-vous de ceci, madame la moralisatrice ?
– D'où vient cet argent ?
– Vous ne devinez pas ?
– Du cardinal ?
– De lui et de mon ami le comte de Rochefort.
– Le comte de Rochefort ! Mais c'est lui qui m'a enlevée !
– Cela se peut, madame.
– Et vous acceptez de l'argent de cet homme ?
– Ne m'avez-vous pas dit que cet enlèvement était purement politique ?
– Oui, mais cet enlèvement visait à me faire trahir ma maîtresse, à m'extorquer des aveux par la torture qui auraient pu compromettre l'honneur et peut-être la vie de ma noble maîtresse.
– Madame, reprit Bonacieux, votre noble maîtresse est une perfide Espagnole, et ce que fait le cardinal est juste.
– Monsieur, dit la jeune femme, je vous savais lâche, avare et stupide, mais je ne vous savais pas infâme !
– Madame, dit Bonacieux, qui n'avait jamais vu sa femme en colère, reculant devant sa fureur ; madame, que dites-vous donc ?
– Je dis que vous êtes un misérable ! continua Mme Bonacieux, voyant qu'elle regagnait un peu d'influence sur son mari. Ah ! Vous vous mêlez de politique, vous ! Et de la politique du cardinal en plus ! Ah ! Vous vous vendez, corps et âme, au diable pour de l'argent.
– Non, mais au cardinal.
– C'est pareil ! s'écria la jeune femme. Qui dit Richelieu, dit Satan.
– Taisez-vous, madame, taisez-vous, on pourrait vous entendre !
– Oui, vous avez raison, et je serais honteuse pour vous de votre lâcheté.
– Mais que voulez-vous de moi, enfin ?
– Je vous l'ai dit : partez immédiatement, monsieur, exécutez loyalement la mission que je vous confie, et en échange, j'oublie tout, je pardonne, et mieux encore – elle lui tendit la main – je vous rends mon amitié.
Bonacieux était poltron et avare, mais il aimait sa femme. Il fut touché. Un homme de cinquante ans ne garde pas longtemps rancune à une femme de vingt-trois ans. Mme Bonacieux vit qu'il hésitait :
– Alors, êtes-vous décidé ? dit-elle.
– Mais, ma chère amie, réfléchissez un peu à ce que vous me demandez ; Londres est loin de Paris, très loin, et peut-être que la mission que vous me confiez n'est pas sans danger.
– Peu importe, du moment que vous les évitez ! lança-t-elle, déterminée. – Écoutez, madame Bonacieux, répondit le mercier en secouant la tête, non, je ne peux pas. Les intrigues, ça me fait peur. J'ai vu la Bastille, et rien que d'y penser, j'en ai des frissons. On m'a déjà menacé de torture. Vous savez ce que c'est ? On vous coince des morceaux de bois entre les jambes jusqu'à ce que vos os éclatent ! Non, vraiment, je n'irai pas. Et pourquoi n'y allez-vous pas vous-même ? Franchement, je commence à penser que vous avez plus de courage que moi !
– Et vous, vous n'êtes qu'une femmelette, un imbécile sans cervelle, rétorqua-t-elle, piquée au vif. Vous avez peur ? Eh bien, si vous ne partez pas tout de suite, je vous fais arrêter sur ordre de la reine et vous finirez dans cette Bastille que vous redoutez tant.
Bonacieux se plongea dans une réflexion intense, pesant dans sa tête la colère du cardinal contre celle de la reine. Celle du cardinal lui parut bien plus effrayante. – Faites-moi arrêter par la reine, dit-il finalement, et je me tournerai vers Son Éminence.
Mme Bonacieux réalisa qu'elle était allée trop loin et fut terrifiée par sa propre audace. Elle observa un instant cette figure bornée, dotée d'une résolution inébranlable, typique des idiots effrayés. – Eh bien, soit ! concéda-t-elle. Peut-être avez-vous raison, après tout : un homme s'y connaît mieux en politique qu'une femme. Et vous, monsieur Bonacieux, vous avez parlé avec le cardinal. Mais c'est dur, ajouta-t-elle, que mon mari, en qui je pensais pouvoir avoir confiance, me traite ainsi et refuse de satisfaire un simple désir.
– Vos désirs peuvent nous mener trop loin, triompha Bonacieux, et je m'en méfie.
– J'y renoncerai donc, soupira-t-elle. N'en parlons plus.
– Si au moins vous me disiez ce que je dois faire à Londres, reprit Bonacieux, se souvenant tardivement que Rochefort lui avait conseillé de découvrir les secrets de sa femme.
– Ce n'est pas nécessaire que vous le sachiez, dit-elle, reculant instinctivement. C'était pour une broutille, quelque chose que les femmes veulent, un achat avec un bon profit.
Mais plus elle se défendait, plus Bonacieux était convaincu que ce secret était important. Il décida d'aller immédiatement voir le comte de Rochefort pour lui dire que la reine cherchait un messager pour Londres.
– Excusez-moi de vous quitter, ma chère madame Bonacieux, dit-il. Je ne savais pas que vous viendriez, j'avais rendez-vous avec un ami. Je reviens tout de suite, et si vous voulez m'attendre une minute, je vous raccompagnerai au Louvre.
– Merci, monsieur, répondit-elle. Vous n'êtes pas assez courageux pour m'être utile, je rentrerai seule au Louvre.
– Comme vous voudrez, madame Bonacieux, répondit l'ex-mercier. Je vous reverrai bientôt ?
– Sans doute, j'espère avoir un peu de temps libre la semaine prochaine pour revenir mettre de l'ordre dans nos affaires.
– Très bien, je vous attendrai. Vous ne m'en voulez pas ?
– Moi ? Pas du tout.
– À bientôt, alors ?
– À bientôt.
Bonacieux baisa la main de sa femme et s'éloigna rapidement.
« Bon, voyons, se dit Mme Bonacieux une fois seule après que son mari ait claqué la porte. Il ne manquait plus que ça, qu’il soit cardinaliste, cet idiot ! Et moi qui ai répondu à la reine, moi qui ai promis à ma pauvre maîtresse… Oh mon Dieu ! Elle va penser que je suis l'une de ces vermines du palais, placées là pour l’espionner ! Ah, monsieur Bonacieux, je ne vous ai jamais vraiment aimé ; maintenant, c’est pire : je vous déteste ! Et, croyez-moi, vous allez le payer ! »
À cet instant précis, un coup résonna au plafond, attirant son regard vers le haut. Une voix, étouffée par le plancher, lui parvint : « Chère Mme Bonacieux, ouvrez-moi la petite porte de l’allée, je descends vous rejoindre. »
L’amant et le mari
« Ah, madame, dit d’Artagnan en entrant par la porte qu’elle venait de lui ouvrir, permettez-moi de vous dire que vous avez un mari bien triste. »
« Vous avez entendu notre conversation ? » s’exclama Mme Bonacieux, soudain inquiète.
« Tout, absolument tout. »
« Mais comment ? Mon Dieu ! »
« J’ai mes petits secrets, et c’est ainsi que j’ai aussi entendu votre échange animé avec les sbires du cardinal. »
« Et qu’avez-vous compris ? »
« Beaucoup de choses : d’abord, que votre mari est un imbécile, heureusement pour vous. Ensuite, que vous êtes en difficulté, ce qui m’a ravi car cela me donne l’occasion de vous offrir mes services. Je suis prêt à tout pour vous, même à me jeter dans le feu. Enfin, que la reine a besoin d’un homme courageux, intelligent et dévoué pour un voyage à Londres. Je pense avoir au moins deux de ces qualités, donc me voilà. »
Mme Bonacieux resta silencieuse, mais son cœur s’emballa, une lueur d’espoir brillant dans ses yeux.
« Et quelle garantie me donnez-vous si je vous confie cette mission ? »
« Mon amour pour vous. Dites-moi ce qu’il faut faire. »
« Mon Dieu, dois-je vous confier un secret aussi important ? Vous êtes presque un enfant ! »
« Je vois, vous avez besoin de quelqu’un pour garantir ma parole. »
« Je l’avoue, cela me rassurerait. »
« Connaissez-vous Athos ? »
« Non. »
« Porthos ? »
« Non. »
« Aramis ? »
« Non. Qui sont-ils ? »
« Des mousquetaires du roi. Connaissez-vous M. de Tréville, leur capitaine ? »
« Oh oui, je le connais de réputation. La reine parle souvent de lui comme d’un brave et loyal gentilhomme. »
« Vous ne pensez pas qu’il vous trahirait pour le cardinal, n’est-ce pas ? »
« Oh non, certainement pas. »
« Alors, confiez-lui votre secret et demandez-lui, quel qu’il soit, s’il pense que vous pouvez me faire confiance. »
« Mais ce secret ne m’appartient pas, je ne peux le révéler ainsi. »
« Vous alliez bien le confier à M. Bonacieux, » rétorqua d’Artagnan, agacé.
« Comme on confie une lettre à un arbre creux, à la patte d’un pigeon ou au collier d’un chien. »
« Pourtant, vous voyez bien que je vous aime. »
« Vous le dites. »
« Je suis un homme d’honneur ! »
« Je le crois. »
« Je suis courageux ! »
« Oh, ça, j’en suis sûre. »
« Alors, mettez-moi à l’épreuve. »
Mme Bonacieux fixa le jeune homme, hésitant encore. Mais il y avait tant de passion dans ses yeux, tant de conviction dans sa voix, qu’elle se sentit poussée à lui faire confiance. De toute façon, elle était dans une situation où elle devait tout risquer. La reine était en danger, qu’elle soit trop prudente ou trop confiante.
Puis, soyons honnêtes, le sentiment qu'elle avait pour ce jeune protecteur la poussa à se confier. « Écoutez, dit-elle, je suis convaincue par vos paroles et je me fie à vous. Mais je vous jure devant Dieu, si vous me trahissez et que mes ennemis me pardonnent, je me donnerai la mort en vous accusant. – Et moi, je vous jure devant Dieu, madame, répondit d’Artagnan, que si je suis capturé en accomplissant vos ordres, je mourrai sans compromettre qui que ce soit. » Elle lui révéla alors le terrible secret qu'il avait partiellement découvert en face de la Samaritaine. Ce fut leur déclaration d'amour mutuelle. D’Artagnan rayonnait de joie et d’orgueil. Ce secret qu'il détenait, cette femme qu'il aimait, la confiance et l'amour, faisaient de lui un géant. « Je pars, dit-il, je pars tout de suite. – Comment ! Vous partez ! s'exclama Mme Bonacieux, et votre régiment, votre capitaine ? – Par Dieu, vous m'aviez fait oublier tout cela, chère Constance ! Oui, vous avez raison, je dois demander un congé. – Encore un obstacle, murmura Mme Bonacieux avec douleur. – Oh ! celui-là, s'écria d’Artagnan après un moment de réflexion, je le surmonterai, soyez tranquille. – Comment ? – J’irai voir ce soir même M. de Tréville, pour qu'il demande cette faveur à son beau-frère, M. des Essarts. – Maintenant, autre chose. – Quoi ? demanda d’Artagnan, voyant que Mme Bonacieux hésitait. – Vous n'avez peut-être pas d'argent ? – Peut-être est de trop, dit d’Artagnan en souriant. – Alors, reprit Mme Bonacieux en ouvrant une armoire et en sortant le sac que son mari avait caressé plus tôt, prenez ce sac. – Celui du cardinal ! s'écria d’Artagnan en riant, se souvenant de la conversation qu'il avait entendue. – Celui du cardinal, répondit Mme Bonacieux ; il a l'air respectable, n'est-ce pas ? – Par Dieu ! s'exclama d’Artagnan, ce sera doublement amusant de sauver la reine avec l'argent de Son Éminence ! – Vous êtes un jeune homme charmant, dit Mme Bonacieux. Croyez que Sa Majesté ne sera pas ingrate. – Oh ! je suis déjà grandement récompensé ! s'écria d’Artagnan. Je vous aime, et vous me permettez de vous le dire ; c'est plus de bonheur que je n'osais espérer. – Silence ! dit Mme Bonacieux en tressaillant. – Quoi ? – On parle dans la rue. – C’est la voix… – De mon mari. Oui, je l'ai reconnue ! » D’Artagnan courut à la porte et verrouilla. « Il n'entrera pas tant que je ne serai pas parti, dit-il, et une fois parti, vous lui ouvrirez. – Mais je devrais partir aussi. Et la disparition de cet argent, comment la justifier si je suis là ? – Vous avez raison, il faut sortir. – Sortir, comment ? On nous verra. – Alors il faut monter chez moi. – Ah ! s'écria Mme Bonacieux, vous me dites cela d'un ton qui me fait peur. » Elle avait les larmes aux yeux. D’Artagnan, touché, se mit à genoux. « Chez moi, dit-il, vous serez en sécurité comme dans un temple, je vous en donne ma parole de gentilhomme. – Partons, dit-elle, je me fie à vous, mon ami. » D’Artagnan déverrouilla la porte avec précaution, et tous deux, légers comme des ombres, se faufilèrent par la porte intérieure, montèrent l'escalier sans bruit et entrèrent dans la chambre de d’Artagnan.
Dès qu'ils furent chez lui, d'Artagnan verrouilla soigneusement la porte pour plus de sécurité. Ensemble, ils se dirigèrent vers la fenêtre et, à travers une fente du volet, ils aperçurent M. Bonacieux en pleine discussion avec un homme en manteau. La vue de cet homme fit bondir d'Artagnan. Il dégaîna à moitié son épée et se précipita vers la porte. C'était l'homme de Meung.
« Qu'est-ce que vous faites ? » s'exclama Mme Bonacieux. « Vous allez nous perdre. »
« Mais j'ai juré de tuer cet homme ! » répondit d'Artagnan.
« Votre vie ne vous appartient pas en ce moment. Au nom de la reine, je vous interdis de vous lancer dans un danger qui n'est pas lié à notre mission. »
« Et en votre nom, ne me demandez-vous rien ? »
« En mon nom, je vous en supplie, » dit Mme Bonacieux, émue. « Mais écoutons, j'ai l'impression qu'ils parlent de moi. »
D'Artagnan se rapprocha de la fenêtre et tendit l'oreille. M. Bonacieux avait rouvert sa porte, et voyant la pièce vide, il était retourné vers l'homme en manteau qu'il avait laissé un instant seul.
« Elle est partie, » dit-il. « Elle doit être retournée au Louvre. »
« Vous êtes sûr qu'elle n'a pas deviné vos intentions en sortant ? » demanda l'étranger.
« Non, » répondit Bonacieux, confiant. « Elle est trop superficielle pour ça. »
« Le jeune garde est-il chez lui ? »
« Je ne le pense pas. Comme vous le voyez, ses volets sont fermés et aucune lumière ne filtre. »
« Qu'importe, il faut s'en assurer. »
« Comment ? »
« En frappant à sa porte. »
« Je vais demander à son valet. »
Bonacieux rentra chez lui, emprunta la même porte que les deux fugitifs et monta jusqu’au palier de d’Artagnan pour frapper. Personne ne répondit. Porthos avait emprunté Planchet pour la soirée, et d’Artagnan restait silencieux. Quand le doigt de Bonacieux résonna sur la porte, les deux jeunes gens sentirent leurs cœurs s’emballer.
« Il n'y a personne, » déclara Bonacieux.
« Peu importe, rentrons chez vous, nous serons plus en sécurité que sur le pas de la porte. »
« Oh mon Dieu, » murmura Mme Bonacieux, « nous n'allons plus rien entendre. »
« Au contraire, » dit d'Artagnan, « nous entendrons encore mieux. »
D'Artagnan ôta quelques carreaux qui transformaient sa chambre en une oreille attentive, étala un tapis par terre, s’agenouilla et fit signe à Mme Bonacieux de se pencher vers l’ouverture.
« Vous êtes sûr qu'il n'y a personne ? » demanda l'inconnu.
« J'en suis certain, » répondit Bonacieux.
« Et vous pensez que votre femme... »
« Est retournée au Louvre. »
« Sans parler à personne d'autre que vous ? »
« J'en suis sûr. »
« C'est un point crucial, comprenez-vous ? »
« Donc, l'information que je vous ai donnée a de la valeur, n'est-ce pas ? »
« Énormément, mon cher Bonacieux, je ne vous le cache pas. »
« Alors le cardinal sera satisfait de moi ? »
« Je n’en doute pas. »
« Le grand cardinal ! »
« Vous êtes sûr qu'elle n'a pas mentionné de noms propres lors de votre conversation ? »
« Je ne crois pas. »
« Elle n'a pas parlé de Mme de Chevreuse, de M. de Buckingham, ou de Mme de Vernet ? »
« Non, elle m’a juste dit qu’elle voulait m’envoyer à Londres pour servir une personne illustre. »
« Le traître ! » murmura Mme Bonacieux.
« Silence ! » dit d'Artagnan, lui prenant la main qu'elle lui abandonna sans y penser.
Peu importe, continua l'homme au manteau, vous avez été idiot de ne pas faire semblant d'accepter la mission. Vous auriez eu la lettre maintenant, l'État menacé aurait été sauvé, et vous... – Et moi ? – Eh bien, vous ! Le cardinal vous aurait donné des lettres de noblesse... – Il vous l'a dit ? – Oui, je sais qu'il voulait vous faire cette surprise. – Ne vous inquiétez pas, reprit Bonacieux ; ma femme m'adore, il est encore temps. – Quel imbécile ! murmura Mme Bonacieux. – Silence ! dit d'Artagnan en lui serrant la main plus fort.
– Comment est-il encore temps ? reprit l'homme au manteau. – Je retourne au Louvre, je demande Mme Bonacieux, je dis que j'ai réfléchi, je relance l'affaire, j'obtiens la lettre, et je cours chez le cardinal. – Eh bien, allez vite ; je reviendrai bientôt pour savoir le résultat de votre démarche. L'inconnu sortit.
– L'infâme ! dit Mme Bonacieux en lançant encore cette insulte à son mari. – Silence ! répéta d'Artagnan en lui serrant la main plus fort encore. Un cri terrible interrompit alors les réflexions de d'Artagnan et de Mme Bonacieux. C'était son mari qui avait remarqué la disparition de son sac et qui criait au voleur.
– Oh mon Dieu ! s'écria Mme Bonacieux, il va ameuter tout le quartier. Bonacieux cria longtemps ; mais comme ces cris, fréquents dans la rue des Fossoyeurs, n'attiraient personne, et que la maison du mercier avait mauvaise réputation, voyant que personne ne venait, il sortit en continuant de crier, et on entendit sa voix s'éloigner vers la rue du Bac.
– Maintenant qu'il est parti, c'est à votre tour de partir, dit Mme Bonacieux ; du courage, mais surtout de la prudence, et souvenez-vous que vous vous devez à la reine. – À elle et à vous ! s'écria d'Artagnan. Ne vous inquiétez pas, belle Constance, je reviendrai digne de sa reconnaissance ; mais reviendrai-je aussi digne de votre amour ? La jeune femme ne répondit que par la rougeur vive qui colora ses joues.
Quelques instants plus tard, d'Artagnan sortit à son tour, enveloppé dans un grand manteau que retroussait cavalièrement le fourreau d'une longue épée. Mme Bonacieux le suivit des yeux avec ce long regard d'amour dont une femme accompagne l'homme qu'elle aime ; mais lorsqu'il disparut à l'angle de la rue, elle tomba à genoux et, joignant les mains : « Ô mon Dieu ! s'écria-t-elle, protégez la reine, protégez-moi ! »
Plan de campagne
D'Artagnan se rendit directement chez M. de Tréville. Il avait réfléchi que, dans quelques minutes, le cardinal serait averti par cet inconnu, qui semblait être son agent, et il pensait à juste titre qu'il n'y avait pas un instant à perdre. Le cœur du jeune homme débordait de joie. Une occasion se présentait à lui, où il pouvait à la fois acquérir de la gloire et gagner de l'argent, et, comme premier encouragement, il venait de se rapprocher d'une femme qu'il adorait. Ce hasard faisait donc presque du premier coup, pour lui, plus qu'il n'aurait osé demander à la Providence.
M. de Tréville était dans son salon avec sa cour habituelle de gentilshommes. D'Artagnan, connu comme un familier de la maison, alla directement à son cabinet et le fit prévenir qu'il l'attendait pour une affaire importante. D'Artagnan était là depuis à peine cinq minutes lorsque M. de Tréville entra. Au premier coup d'œil et à la joie qui se peignait sur son visage, le digne capitaine comprit qu'il se passait effectivement quelque chose de nouveau. Tout le long de la route, d'Artagnan s'était demandé s'il devait se confier à M. de Tréville, ou s'il devait seulement lui demander de lui accorder carte blanche pour une affaire secrète.
M. de Tréville avait toujours été un allié précieux pour d'Artagnan. Loyal envers le roi et la reine, et farouchement opposé au cardinal, d'Artagnan savait qu'il pouvait lui faire confiance. En arrivant chez lui, il déclara : « Vous m’avez fait demander, mon jeune ami ? » D'Artagnan répondit : « Oui, monsieur, et j’espère que vous ne m’en voudrez pas de vous déranger, car ce que j’ai à vous dire est d’une importance capitale. » Intrigué, M. de Tréville l'encouragea : « Je vous écoute. »
D'Artagnan baissa la voix, conscient de la gravité de ses mots : « Il s’agit de l’honneur, et peut-être même de la vie de la reine. » M. de Tréville, surpris, regarda autour de lui pour s’assurer qu’ils étaient seuls, puis fixa d'Artagnan avec intensité : « Que dites-vous là ? » D'Artagnan expliqua : « Le hasard m’a rendu maître d’un secret… » M. de Tréville l’interrompit : « Un secret que vous devez garder précieusement, jeune homme. » D'Artagnan insista : « Mais je dois vous le confier, car vous seul pouvez m’aider dans la mission que Sa Majesté m’a confiée. »
M. de Tréville demanda : « Ce secret est-il à vous ? » D'Artagnan répondit : « Non, monsieur, c’est celui de la reine. » M. de Tréville poursuivit : « Êtes-vous autorisé par Sa Majesté à me le confier ? » D'Artagnan avoua : « Non, monsieur, on m’a demandé le plus grand secret. » M. de Tréville, perplexe : « Pourquoi alors me le révéler ? » D'Artagnan expliqua : « Parce que sans votre aide, je ne peux rien faire, et j’ai peur que vous ne me refusiez ce que je vais vous demander si vous ne connaissez pas la raison. »
M. de Tréville réfléchit puis dit : « Gardez votre secret, jeune homme, et dites-moi ce que vous désirez. » D'Artagnan demanda : « J’ai besoin que vous obteniez pour moi un congé de quinze jours de M. des Essarts. » M. de Tréville s’enquit : « Pour quand ? » D'Artagnan répondit : « Dès ce soir. » M. de Tréville continua : « Vous quittez Paris ? » D'Artagnan confirma : « Je pars en mission. » M. de Tréville demanda : « Où allez-vous ? » D'Artagnan révéla : « À Londres. »
M. de Tréville, inquiet : « Quelqu’un pourrait vouloir vous en empêcher ? » D'Artagnan répondit : « Je pense que le cardinal ferait tout pour m’arrêter. » M. de Tréville, sérieux : « Et vous partez seul ? » D'Artagnan acquiesça : « Oui, seul. » M. de Tréville le prévint : « Vous ne passerez pas Bondy vivant, je vous le dis. » D'Artagnan, déterminé : « Alors je mourrai en faisant mon devoir. » M. de Tréville répliqua : « Mais votre mission échouera. » D'Artagnan admit : « Vous avez raison. »
M. de Tréville conseilla : « Dans ce genre de mission, il faut être quatre pour réussir. » D'Artagnan se souvint : « Vous avez raison, monsieur. Mais vous connaissez Athos, Porthos et Aramis ; puis-je compter sur eux ? » M. de Tréville hésita : « Sans leur révéler le secret que je ne veux pas savoir ? » D'Artagnan répondit : « Nous nous sommes promis une confiance aveugle et un dévouement total. Vous pouvez leur dire que vous me faites confiance, et ils vous croiront. »
M. de Tréville réfléchit : « Je peux leur envoyer à chacun un congé de quinze jours : à Athos pour ses blessures, à Porthos et Aramis pour vous accompagner. Cela prouvera que je soutiens leur voyage. » D'Artagnan, reconnaissant : « Merci, monsieur, vous êtes infiniment bon. » M. de Tréville ajouta : « Allez les rejoindre immédiatement, et que tout soit prêt pour ce soir. D’abord, rédigez votre requête à M. des Essarts. Si quelqu’un vous suivait, votre visite sera justifiée. »
D'Artagnan écrivit la demande. M. de Tréville, en la recevant, assura : « Avant deux heures du matin, les congés seront chez chacun. » D'Artagnan demanda : « Envoyez le mien chez Athos. Je crains de mauvaises rencontres en rentrant chez moi. » M. de Tréville le rassura : « Ne vous inquiétez pas. »
« Bon voyage et prends soin de toi ! » lança M. de Tréville en rappelant d’Artagnan. Celui-ci fit demi-tour. « Tu as de l’argent ? » demanda-t-il. D’Artagnan fit tinter la bourse dans sa poche. « Ça ira ? » questionna M. de Tréville. « Trois cents pistoles, » répondit d’Artagnan. « Parfait, avec ça, tu peux aller au bout du monde. Vas-y. » D’Artagnan salua M. de Tréville, qui lui tendit la main. Il la serra avec un respect teinté de gratitude. Depuis son arrivée à Paris, M. de Tréville s’était toujours montré digne, loyal et admirable.
D’Artagnan se dirigea d’abord chez Aramis. Il n’avait pas revu son ami depuis cette fameuse nuit où il avait accompagné Mme Bonacieux. En fait, chaque fois qu’il avait croisé Aramis, il avait remarqué une tristesse profonde sur son visage. Ce soir-là, Aramis avait l’air sombre et pensif. D’Artagnan lui posa quelques questions sur cette mélancolie. Aramis prétexta un commentaire du dix-huitième chapitre de Saint Augustin qu’il devait rédiger en latin pour la semaine suivante, ce qui le préoccupait beaucoup.
Alors qu’ils discutaient, un serviteur de M. de Tréville entra avec un paquet cacheté. « C’est quoi ça ? » demanda Aramis. « Le congé que vous avez demandé, » répondit le domestique. « Mais je n’ai rien demandé, » répliqua Aramis. « Prends-le, » dit d’Artagnan. « Et toi, voici une demi-pistole pour ta peine. Remercie M. de Tréville de la part de M. Aramis. » Le domestique salua profondément et sortit.
« Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? » demanda Aramis. « Prends ce qu’il te faut pour un voyage de quinze jours et suis-moi, » répondit d’Artagnan. « Mais je ne peux pas quitter Paris sans savoir… » Aramis hésita. « Sans savoir ce qu’elle est devenue, n’est-ce pas ? » poursuivit d’Artagnan. « Qui ? » fit Aramis. « La femme qui était ici, celle avec le mouchoir brodé. » Aramis pâlit. « Qui t’a dit qu’il y avait une femme ici ? » demanda-t-il. « Je l’ai vue, » répondit d’Artagnan. « Et tu sais qui elle est ? » « Je pense avoir une idée. »
« Puisque tu en sais tant, sais-tu où elle est passée ? » demanda Aramis. « Je suppose qu’elle est retournée à Tours. » « À Tours ? Oui, ça se tient, tu la connais. Mais pourquoi est-elle partie sans rien me dire ? » « Parce qu’elle craignait d’être arrêtée. » « Pourquoi ne m’a-t-elle pas écrit ? » « Parce qu’elle ne voulait pas te compromettre. »
« D’Artagnan, tu me rends la vie ! » s’exclama Aramis. « Je me croyais trahi, méprisé. J’étais si heureux de la revoir ! Je ne pouvais pas croire qu’elle risquerait sa liberté pour moi, mais pourquoi serait-elle revenue à Paris ? » « Pour la même raison qui nous envoie aujourd’hui en Angleterre. » « Et c’est quoi cette raison ? » demanda Aramis. « Tu le sauras un jour, Aramis. Pour l’instant, je vais suivre l’exemple de la nièce du docteur. » Aramis sourit, se souvenant de l’histoire qu’il avait racontée un soir à ses amis.
« Très bien, si elle a quitté Paris et que tu en es sûr, rien ne me retient ici. Je suis prêt à te suivre. Où allons-nous ? » « Chez Athos pour commencer, et dépêche-toi, on a déjà perdu pas mal de temps. Au fait, préviens Bazin. » « Bazin vient avec nous ? » demanda Aramis. « Peut-être. »
« Allez, c’est mieux qu’il nous suive chez Athos pour le moment. » Aramis héla Bazin et lui dit de le rejoindre chez Athos. Puis, enfilant son manteau, s’armant de son épée et de ses trois pistolets, il fouilla inutilement quelques tiroirs, espérant y trouver une pistole égarée. Une fois convaincu que cette quête était vaine, il emboîta le pas à d’Artagnan, perplexe quant à la connaissance que ce jeune cadet avait de la femme qu'il avait hébergée, et surtout, comment il savait mieux que lui ce qu’elle était devenue. En sortant, Aramis saisit le bras de d’Artagnan et le fixa intensément : « Tu n’as parlé de cette femme à personne ? demanda-t-il. – Absolument personne. – Pas même à Athos et Porthos ? – Pas un mot. – Parfait. » Rassuré sur ce point crucial, Aramis continua son chemin aux côtés de d’Artagnan, et ils arrivèrent rapidement chez Athos. Ils le trouvèrent, un congé dans une main et une lettre de M. de Tréville dans l’autre. « Pouvez-vous m’expliquer ce que signifient ce congé et cette lettre que je viens de recevoir ? » demanda Athos, surpris. « Cher Athos, je veux bien, puisque votre santé l’exige absolument, que vous vous reposiez quinze jours. Allez donc prendre les eaux de Forges ou autres qui vous conviendraient, et rétablissez-vous promptement. Votre affectionné Tréville. » « Eh bien, ce congé et cette lettre signifient qu’il faut me suivre, Athos. – Aux eaux de Forges ? – Là ou ailleurs. – Pour le service du roi ? – Du roi ou de la reine : ne sommes-nous pas serviteurs de Leurs Majestés ? » À cet instant, Porthos entra. « Pardieu, dit-il, voilà qui est étrange : depuis quand, chez les mousquetaires, accorde-t-on des congés sans qu’on les demande ? – Depuis, dit d’Artagnan, qu’ils ont des amis qui les demandent pour eux. – Ah ! ah ! fit Porthos, il semble qu’il y ait du nouveau ici ? – Oui, nous partons, dit Aramis. – Pour quelle destination ? demanda Porthos. – Ma foi, je n’en sais trop rien, dit Athos ; demande cela à d’Artagnan. – Pour Londres, messieurs, déclara d’Artagnan. – Pour Londres ! s’exclama Porthos ; et qu’allons-nous faire à Londres ? – Ça, je ne peux pas vous le dire, messieurs, mais vous devez me faire confiance. – Mais pour aller à Londres, ajouta Porthos, il faut de l’argent, et je n’en ai pas. – Moi non plus, dit Aramis. – Moi non plus, dit Athos. – Moi, j’en ai, répliqua d’Artagnan en sortant son trésor de sa poche et le posant sur la table. Il y a dans ce sac trois cents pistoles ; prenons chacun soixante-quinze ; c’est suffisant pour aller à Londres et en revenir. Et ne vous inquiétez pas, nous n’y arriverons pas tous, à Londres. – Pourquoi donc ? – Parce qu’il est probable que certains d’entre nous resteront en route. – Mais est-ce une campagne que nous entreprenons ? – Et des plus dangereuses, je vous le dis. – Ah bon, mais puisque nous risquons de nous faire tuer, dit Porthos, j’aimerais savoir pourquoi, au moins ? – Tu seras bien plus avancé ! dit Athos. – Cependant, dit Aramis, je suis de l’avis de Porthos. – Le roi a-t-il l’habitude de vous rendre des comptes ? Non ; il vous dit simplement : “Messieurs, on se bat en Gascogne ou dans les Flandres ; allez vous battre”, et vous y allez. Pourquoi ? Vous ne vous en souciez même pas. – D’Artagnan a raison, dit Athos, voilà nos trois congés qui viennent de M. de Tréville, et voilà trois cents pistoles qui viennent je ne sais d’où. Allons nous faire tuer là où on nous dit d’aller. »
La vie mérite-t-elle vraiment qu'on se pose tant de questions ? D'Artagnan, je suis prêt à te suivre. – Moi aussi, dit Porthos. – Moi aussi, ajouta Aramis. D'ailleurs, je ne suis pas mécontent de quitter Paris, j'ai besoin de changer d'air. – Ne t'inquiète pas, tu vas être servi en distractions, messieurs, dit d'Artagnan. – Alors, quand est-ce qu'on part ? demanda Athos. – Tout de suite, répondit d'Artagnan, pas une minute à perdre. – Grimaud, Planchet, Mousqueton, Bazin ! crièrent les quatre compères en appelant leurs serviteurs, graissez nos bottes et ramenez les chevaux de l'hôtel ! »
En effet, chaque mousquetaire laissait son cheval et celui de son valet à l'hôtel général, comme dans une caserne. Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin s'élancèrent en vitesse. « Bon, établissons notre plan de route, dit Porthos. Où allons-nous d'abord ? – À Calais, répondit d'Artagnan, c'est le chemin le plus direct pour Londres. – Eh bien, j'ai une idée, dit Porthos. – Vas-y, on t'écoute. – Voyager tous les quatre ensemble, c'est louche. D'Artagnan nous donnera des instructions à chacun, je partirai en éclaireur par Boulogne ; Athos suivra deux heures après par Amiens ; Aramis prendra la route de Noyon ; et d'Artagnan choisira son chemin, déguisé en Planchet, pendant que Planchet nous suivra habillé en d'Artagnan, avec l'uniforme des gardes. – Messieurs, intervint Athos, je pense qu'il ne faut pas impliquer les valets dans une affaire pareille : un secret peut par hasard être trahi par des gentilshommes, mais il est presque toujours vendu par des valets. – Le plan de Porthos est impraticable, dit d'Artagnan, car je ne sais même pas quelles instructions vous donner. J'ai une lettre, c'est tout. Je ne peux pas en faire trois copies puisqu'elle est scellée ; selon moi, nous devons voyager ensemble. Cette lettre est là, dans ma poche. » Il montra la poche où se trouvait la lettre. « Si je suis tué, l'un de vous la prendra et continuera ; si c'est lui qui est tué, un autre prendra le relais, et ainsi de suite ; tant qu'un seul arrive, c'est ce qui compte. – Bravo, d'Artagnan ! Je suis d'accord, dit Athos. Soyons cohérents : je vais prendre les eaux, vous m'accompagnerez ; au lieu des eaux de Forges, je vais prendre les eaux de mer ; je suis libre. Si on nous arrête, je montre la lettre de M. de Tréville, et vous vos congés ; si on nous attaque, on se défend ; si on nous juge, on soutient mordicus qu'on voulait juste se baigner dans la mer ; ils auraient trop facile avec quatre hommes isolés, alors que quatre hommes unis, c'est une troupe. On armera les quatre valets de pistolets et de mousquetons ; si on nous envoie une armée, on se battra, et le survivant, comme l'a dit d'Artagnan, portera la lettre. – Bien dit, s'écria Aramis ; tu ne parles pas souvent, Athos, mais quand tu parles, c'est comme saint Jean Bouche d'or. J'adopte le plan d'Athos. Et toi, Porthos ? – Moi aussi, dit Porthos, si ça convient à d'Artagnan. D'Artagnan, porteur de la lettre, est naturellement le chef de l'entreprise ; qu'il décide, et nous exécuterons. – Eh bien, dit d'Artagnan, je décide qu'on suit le plan d'Athos et qu'on part dans une demi-heure. – Adopté ! » répondirent en chœur les trois mousquetaires. Et chacun, tendant la main vers le sac, prit soixante-quinze pistoles et se prépara à partir à l'heure dite.
Départ à l’aube. À deux heures du matin, nos quatre compagnons quittèrent Paris par la barrière Saint-Denis. Le silence régna tant que la nuit les enveloppait. L’obscurité pesait sur eux, et chaque ombre semblait cacher un danger. Mais dès que le jour pointa, les langues se délièrent. Avec le lever du soleil, la bonne humeur refit surface, comme avant un combat. Le cœur battait fort, les yeux pétillaient, et la vie, qu’ils risquaient de perdre, leur parut soudain précieuse.
Leur allure était impressionnante. Les chevaux noirs des mousquetaires, leur allure martiale, et leur discipline de cavaliers trahissaient leur incognito. Les valets suivaient, armés jusqu’aux dents. Tout se passa bien jusqu’à Chantilly, où ils arrivèrent vers huit heures du matin. L’heure du petit-déjeuner avait sonné. Ils s’arrêtèrent devant une auberge, reconnaissable à son enseigne où saint Martin partageait son manteau avec un pauvre. Les laquais reçurent l’ordre de ne pas desseller les chevaux et de rester prêts à repartir.
Dans la salle commune, ils s’installèrent pour manger. Un gentilhomme, arrivé par la route de Dammartin, partageait leur table. La conversation s’engagea sur la météo ; les voyageurs participèrent poliment. Il leva son verre à leur santé, et ils lui rendirent la pareille. Mais au moment où Mousqueton annonça que les chevaux étaient prêts, l’étranger proposa un toast à la santé du cardinal. Porthos accepta, à condition que l’étranger boive à la santé du roi. L’étranger déclara qu’il ne reconnaissait d’autre roi que Son Éminence. Porthos le traita d’ivrogne, et l’étranger dégaina son épée.
« Tu as commis une erreur, dit Athos, mais peu importe, maintenant il faut aller jusqu’au bout : tue-le et rejoins-nous au plus vite. » Les trois autres remontèrent à cheval et partirent au galop, tandis que Porthos promettait à son adversaire de le transpercer de toutes les manières possibles. « Et d’un ! » dit Athos après cinq cents pas.
« Pourquoi cet homme s’en est-il pris à Porthos plutôt qu’à un autre ? » demanda Aramis. « Parce que Porthos parle plus fort que nous tous, il l’a pris pour le chef », répondit d’Artagnan. « J’ai toujours dit que ce cadet de Gascogne était un puits de sagesse », murmura Athos. Et ils poursuivirent leur route.
À Beauvais, ils s’arrêtèrent deux heures, pour laisser souffler les chevaux et attendre Porthos. Mais après deux heures, sans nouvelles de lui, ils reprirent leur chemin. À une lieue de Beauvais, sur un chemin resserré entre deux talus, ils croisèrent huit ou dix hommes. Profitant de l’état déplorable de la route, ceux-ci prétendaient y travailler, creusant des trous et formant des ornières boueuses. Aramis, soucieux de ne pas salir ses bottes, les interpella sévèrement. Athos tenta de le retenir, mais trop tard. Les ouvriers raillèrent les voyageurs, et même le calme Athos perdit son sang-froid, poussant son cheval vers l’un d’eux.
Soudain, chaque homme recula vers le fossé et en sortit un mousquet caché. Nos sept voyageurs furent littéralement pris pour cible. Aramis reçut une balle à l’épaule, et Mousqueton une autre qui se logea dans la chair de son bas du dos.
Mousqueton, bien que légèrement blessé, s'écroula de sa monture. Ne voyant pas sa blessure, il s'imagina plus gravement atteint qu'il ne l'était vraiment. "C'est une embuscade ! Ne gâchons pas nos munitions, filons !" ordonna d'Artagnan. Aramis, malgré sa blessure, s'accrocha à la crinière de son cheval qui l'emporta avec le groupe. Le cheval de Mousqueton les rattrapa et galopa à leur côté. "Voilà un cheval de rechange," remarqua Athos. "Je préférerais un chapeau," répliqua d'Artagnan, "le mien a été emporté par une balle. Heureusement, la lettre que je transporte n'était pas dedans."
"Mais Porthos risque de se faire tuer en passant par là," s'inquiéta Aramis. "S'il était en état, il serait déjà avec nous," répondit Athos. "Je parie qu'il a dû cuver son vin sur place." Ils galopèrent encore deux heures, bien que leurs chevaux soient épuisés, menaçant de ne plus avancer. Ils prirent des chemins de traverse, espérant éviter d'autres ennuis, mais à Crève-cœur, Aramis déclara forfait. Son courage, caché sous son allure distinguée, l'avait porté jusque-là. Il pâlissait de plus en plus, nécessitant un soutien constant. Ils l'installèrent à l'entrée d'une auberge, le laissant avec Bazin, plus encombrant qu'utile en combat, et reprirent la route, espérant atteindre Amiens pour la nuit.
"Parbleu !" s'exclama Athos, alors qu'ils n'étaient plus que deux maîtres avec Grimaud et Planchet. "Je ne me laisserai plus avoir, je vous promets qu'ils ne me feront pas dégainer ni parler jusqu'à Calais. Je le jure..." "Évitons les serments," coupa d'Artagnan, "galopons, si nos chevaux le veulent bien." Ils enfoncèrent leurs éperons, et les chevaux, revigorés, reprirent de la vigueur. Ils atteignirent Amiens à minuit et s'arrêtèrent à l'auberge du Lis d’Or. L’aubergiste, l'air honnête, les accueillit, bougeoir dans une main, bonnet de coton dans l'autre, et proposa de les loger chacun dans une chambre charmante, mais éloignées l'une de l'autre. D'Artagnan et Athos refusèrent. L’hôte insista, mais ils tinrent bon et demandèrent à dormir dans la salle commune sur des matelas au sol. Finalement, l’aubergiste céda.
Ils venaient à peine de s'installer et de barricader leur porte qu'on frappa au volet. Reconnaissant la voix de leurs valets, ils ouvrirent. C'étaient Planchet et Grimaud. "Grimaud peut s'occuper des chevaux," proposa Planchet. "Je dormirai devant votre porte, ainsi personne ne pourra vous atteindre." "Et sur quoi dormiras-tu ?" demanda d'Artagnan. "Sur ça," répondit Planchet en montrant une botte de paille. "Viens alors, tu as raison, la tête de l'hôte ne me plaît pas, trop aimable," dit d'Artagnan. "Moi non plus," ajouta Athos. Planchet entra par la fenêtre et s'installa devant la porte, tandis que Grimaud se barricadait dans l'écurie, promettant que chevaux et lui seraient prêts à cinq heures du matin.
La nuit se déroula plutôt calmement. Vers deux heures du matin, quelqu'un tenta bien d'ouvrir la porte, mais Planchet, réveillé en sursaut, cria un "Qui va là ?" retentissant. On lui répondit qu'il s'agissait d'une erreur, et les intrus s'éloignèrent. À quatre heures, un vacarme éclata dans les écuries. Grimaud avait essayé de réveiller les garçons d'écurie, mais ceux-ci, mécontents, l'avaient roué de coups. En ouvrant la fenêtre, on aperçut Grimaud, inconscient, la tête fendue par un coup de manche à fourche. Planchet descendit pour seller les chevaux, mais ils étaient épuisés. Seul celui de Mousqueton, qui avait voyagé sans cavalier la veille, pouvait encore avancer. Malheureusement, par une incroyable méprise, le vétérinaire appelé pour saigner le cheval de l'hôte avait saigné celui de Mousqueton à la place.
La situation devenait préoccupante. Tous ces incidents pouvaient être le fruit du hasard, mais ils ressemblaient aussi à un complot bien orchestré. Athos et d'Artagnan sortirent pendant que Planchet cherchait à acheter trois chevaux dans les environs. Devant l'auberge, deux chevaux tout équipés, frais et vigoureux, attendaient. Planchet demanda où étaient leurs maîtres, et on lui répondit qu'ils réglaient leur compte avec l'aubergiste.
Athos descendit pour payer, tandis que d'Artagnan et Planchet gardaient la porte. L'aubergiste, dans une pièce reculée, invita Athos à entrer. Sans méfiance, Athos sortit deux pistoles pour régler la note. L'aubergiste, seul, assis à son bureau, prit l'argent, l'examina, puis accusa Athos de lui donner une fausse pièce, menaçant de le faire arrêter avec d'Artagnan comme faux-monnayeurs. "Espèce de vaurien !" s'exclama Athos en s'approchant, prêt à lui couper les oreilles. À ce moment-là, quatre hommes armés surgirent et se jetèrent sur lui. "Je suis pris !", cria Athos à pleins poumons. "D'Artagnan, file ! Vite !" Il tira deux coups de pistolet.
D'Artagnan et Planchet n'hésitèrent pas. Ils détachèrent les deux chevaux, sautèrent dessus, enfoncèrent les éperons et partirent à fond de train. "Qu'est-il arrivé à Athos ?" demanda d'Artagnan en galopant. "Ah, monsieur," répondit Planchet, "j'ai vu deux hommes tomber sous ses coups, et il semblait encore se battre avec les autres." "Brave Athos," murmura d'Artagnan. "Et dire qu'on doit l'abandonner ! Mais peut-être nous attend-il plus loin. Allez, Planchet, en avant ! Tu es un homme courageux." "Je vous l'avais dit, monsieur," répondit Planchet, "les Picards, on les reconnaît à l'usure. Et puis, je suis chez moi ici, ça m'encourage."
Ils galopèrent jusqu'à Saint-Omer sans s'arrêter. Là, ils laissèrent souffler les chevaux tout en restant vigilants, puis grignotèrent rapidement dans la rue. Ensuite, ils reprirent la route. À cent pas de Calais, le cheval de d'Artagnan s'écroula, incapable de se relever, du sang coulant de son nez et de ses yeux. Quant à celui de Planchet, il s'arrêta net, refusant d'avancer davantage.
Heureusement, comme je l'ai mentionné, ils n'étaient qu'à une centaine de mètres de la ville. Abandonnant leurs chevaux sur le bord de la route, ils se précipitèrent vers le port. Planchet pointa du doigt un noble qui arrivait avec son valet, à peine cinquante pas devant eux. Ils s'approchèrent rapidement de cet homme, visiblement très pressé. Ses bottes étaient couvertes de poussière et il cherchait à savoir s'il pouvait partir immédiatement pour l'Angleterre.
"Rien de plus simple," répondit le capitaine d'un navire prêt à lever l'ancre, "mais un ordre est arrivé ce matin : personne ne part sans une autorisation spéciale de M. le cardinal."
"J'ai cette autorisation," répliqua le gentilhomme en sortant un document de sa poche. "La voilà."
"Faites-la approuver par le gouverneur du port," dit le capitaine, "et choisissez mon bateau."
"Où puis-je trouver le gouverneur ?"
"À sa maison de campagne."
"Et où se trouve-t-elle ?"
"À environ un kilomètre de la ville. Regardez, là-bas, au pied de cette petite colline, ce toit en ardoises."
"Parfait !" acquiesça le gentilhomme. Accompagné de son valet, il se dirigea vers la maison de campagne du gouverneur. D'Artagnan et Planchet le suivirent à une certaine distance. Une fois hors de la ville, d'Artagnan accéléra le pas et rejoignit le gentilhomme alors qu'il entrait dans un petit bois.
"Monsieur," l'interpella d'Artagnan, "vous semblez très pressé ?"
"Plus que pressé, monsieur."
"Je suis désolé," dit d'Artagnan, "car je suis aussi très pressé et j'espérais que vous pourriez me rendre un service."
"Quel service ?"
"Me laisser passer en premier."
"Impossible," répondit le gentilhomme, "j'ai parcouru 300 kilomètres en 44 heures et je dois être à Londres demain à midi."
"J'ai fait le même trajet en 40 heures et je dois être à Londres demain à 10 heures du matin."
"Désolé, monsieur, mais je suis arrivé le premier et je ne passerai pas en second."
"Désolé, monsieur, mais je suis arrivé le second et je passerai en premier."
"Au nom du roi !" s'exclama le gentilhomme.
"Au nom de moi-même !" répliqua d'Artagnan.
"Vous cherchez la confrontation, semble-t-il."
"Évidemment, que voulez-vous que ce soit d'autre ?"
"Que désirez-vous ?"
"Vous voulez vraiment savoir ?"
"Bien sûr."
"Eh bien, je veux l'autorisation que vous avez, car je n'en ai pas et il m'en faut une."
"Vous plaisantez, j'espère."
"Je ne plaisante jamais."
"Laissez-moi passer !"
"Vous ne passerez pas."
"Jeune homme, je vais vous fracasser le crâne. Lubin, mes pistolets !"
"Planchet," dit d'Artagnan, "occupe-toi du valet, je m'occupe du maître."
Planchet, enhardi par son premier succès, se jeta sur Lubin. Fort et vigoureux, il le renversa au sol et lui mit le genou sur la poitrine. "Faites votre affaire, monsieur," dit Planchet, "moi, j'ai fait la mienne."
Voyant cela, le gentilhomme dégaina son épée et attaqua d'Artagnan. Mais il avait affaire à un adversaire redoutable. En trois mouvements, d'Artagnan lui porta trois coups d'épée, disant à chaque fois : "Un pour Athos, un pour Porthos, un pour Aramis." Au troisième coup, le gentilhomme s'effondra lourdement. D'Artagnan le crut mort, ou du moins évanoui, et s'approcha pour lui prendre l'autorisation. Mais alors qu'il tendait la main pour le fouiller, le blessé, qui n'avait pas lâché son épée, lui porta un coup à la poitrine en disant : "Un pour vous."
"Et un pour moi ! Que le meilleur gagne !" s'écria d'Artagnan, furieux, en l'achevant d'un quatrième coup d'épée dans le ventre. Cette fois, le gentilhomme ferma les yeux et perdit connaissance.
D'Artagnan fouilla dans la poche où il avait vu le gentilhomme glisser l'ordre de passage et le récupéra. Le document était au nom du comte de Wardes. Il jeta un dernier regard sur le jeune homme, à peine âgé de vingt-cinq ans, qu'il laissait là, inconscient et peut-être mort. Un soupir lui échappa, pensant à cette étrange fatalité qui pousse les hommes à s'entretuer pour des intérêts qui ne sont même pas les leurs, pour des gens qui souvent ignorent jusqu'à leur existence. Mais ses pensées furent interrompues par Lubin, qui hurlait à plein poumons, réclamant de l'aide. Planchet réagit rapidement, lui serrant la gorge avec force.
« Monsieur, dit-il, tant que je le tiens ainsi, il ne criera pas, j'en suis certain. Mais dès que je lâcherai, il recommencera à crier. Je le reconnais, c'est un Normand, et les Normands sont tenaces. » Malgré la pression, Lubin s'efforçait toujours de produire quelques sons. « Attends ! » dit d'Artagnan. Il sortit son mouchoir et bâillonna Lubin. « Maintenant, dit Planchet, attachons-le à un arbre. » Ils s'exécutèrent avec soin, traînant ensuite le comte de Wardes près de son domestique. La nuit tombait, et comme ils étaient tous deux à quelques pas dans le bois, il était clair qu'ils resteraient là jusqu'au matin.
« Et maintenant, direction chez le gouverneur ! » déclara d'Artagnan.
« Mais vous êtes blessé, non ? » s'inquiéta Planchet.
« Ce n'est rien, concentrons-nous sur l'essentiel ; je m'occuperai de ma blessure après. Elle ne me semble pas trop grave. »
Ils se dirigèrent alors rapidement vers la résidence du gouverneur. D'Artagnan se présenta sous le nom du comte de Wardes et fut introduit.
« Vous avez un ordre signé du cardinal ? » demanda le gouverneur.
« Oui, monsieur, le voici », répondit d'Artagnan.
« Ah ! C'est en règle et bien recommandé », constata le gouverneur.
« C'est normal », répliqua d'Artagnan, « je suis l'un de ses plus fidèles. »
« Il semble que Son Éminence veut empêcher quelqu'un de se rendre en Angleterre. »
« Oui, un certain d'Artagnan, un gentilhomme béarnais qui a quitté Paris avec trois amis pour aller à Londres. »
« Le connaissez-vous personnellement ? » interrogea le gouverneur.
« Qui, ce d'Artagnan ? Parfaitement. »
« Décrivez-le-moi donc. »
« Rien de plus simple. » Et d'Artagnan décrivit avec précision le comte de Wardes.
« Est-il accompagné ? »
« Oui, d'un valet nommé Lubin. »
« On les surveillera, et s'ils sont capturés, Son Éminence peut être tranquille, ils seront ramenés à Paris sous bonne escorte. »
« En faisant cela, monsieur le gouverneur, vous rendrez un grand service au cardinal », affirma d'Artagnan.
« Vous le reverrez à votre retour, monsieur le comte ? »
« Sans aucun doute. »
« Dites-lui, je vous prie, que je suis à son service. »
« Je n'y manquerai pas. »
Rassuré par cette promesse, le gouverneur valida le laissez-passer et le remit à d'Artagnan. Celui-ci ne s'attarda pas en politesses inutiles, salua le gouverneur, le remercia et sortit. Une fois dehors, lui et Planchet prirent la route, contournant le bois pour rentrer par une autre porte. Le bateau était prêt à partir, le capitaine les attendait sur le quai.
« Eh bien ? » demanda-t-il en voyant d'Artagnan.
« Voici ma passe validée », dit d'Artagnan.
« Et l'autre gentilhomme ? »
« Il ne partira pas aujourd'hui », répondit d'Artagnan, « mais ne vous inquiétez pas, je paierai pour nous deux. »
« Dans ce cas, partons », dit le capitaine.
« Partons ! » répéta d'Artagnan.
Il sauta avec Planchet dans le canot, et cinq minutes plus tard, ils étaient à bord.
Juste à temps : à une demi-lieue en mer, d'Artagnan aperçut une lumière brillante et entendit le grondement d'une détonation. C'était le coup de canon qui annonçait la fermeture du port. Il était grand temps de s'occuper de sa blessure. Heureusement, comme d'Artagnan l'avait deviné, elle n'était pas trop grave : la pointe de l'épée avait heurté une côte et glissé le long de l'os. De plus, sa chemise s'était collée à la plaie, ne laissant échapper que quelques gouttes de sang. Épuisé, d'Artagnan s'effondra sur un matelas qu'on avait étendu sur le pont et s'endormit aussitôt.
Au lever du jour, il se réveilla à seulement trois ou quatre lieues des côtes anglaises. Le vent avait été faible toute la nuit, ralentissant leur progression. À dix heures, le navire jetait l'ancre dans le port de Douvres. À dix heures et demie, d'Artagnan posait enfin le pied sur le sol anglais, s'exclamant : « Enfin, j'y suis ! » Mais l'aventure ne s'arrêtait pas là : il fallait encore atteindre Londres.
En Angleterre, le service postal était plutôt efficace. D'Artagnan et Planchet enfourchèrent chacun un bidet, suivis par un postillon. En quatre heures, ils atteignirent les portes de la capitale. D'Artagnan ne connaissait pas Londres et ne parlait pas un mot d'anglais, mais il écrivit le nom de Buckingham sur un bout de papier. Tout le monde lui indiqua l'hôtel du duc. Malheureusement, le duc était parti chasser à Windsor avec le roi.
D'Artagnan demanda à voir le valet de chambre de confiance du duc, un certain Patrice, qui avait accompagné son maître dans tous ses voyages et parlait couramment le français. Il expliqua qu'il venait de Paris pour une affaire de vie ou de mort et qu'il devait absolument parler au duc sur-le-champ. La détermination de d'Artagnan convainquit Patrice. Il fit seller deux chevaux et se chargea de guider le jeune garde. Quant à Planchet, on le descendit de sa monture, raide comme un piquet : le pauvre garçon était à bout de forces, alors que d'Artagnan semblait infatigable.
Ils arrivèrent au château et se renseignèrent : le roi et Buckingham chassaient à l'oiseau dans des marais à deux ou trois lieues de là. En vingt minutes, ils atteignirent l'endroit. Patrice reconnut la voix de son maître qui appelait son faucon. « Qui dois-je annoncer à Milord duc ? » demanda Patrice. « Le jeune homme qui, un soir, lui a cherché querelle sur le Pont-Neuf, en face de la Samaritaine. » « Drôle de recommandation ! » « Vous verrez, elle est aussi bonne qu'une autre. »
Patrice lança son cheval au galop, rejoignit le duc et lui annonça qu'un messager l'attendait. Buckingham reconnut d'Artagnan immédiatement et, se doutant que quelque chose se tramait en France, il demanda où se trouvait celui qui lui apportait la nouvelle. Apercevant l'uniforme des gardes de loin, il mit son cheval au galop et se dirigea droit vers d'Artagnan. Par discrétion, Patrice resta à l'écart.
« Il n'est rien arrivé à la reine ? » s'écria Buckingham, laissant transparaître toute son inquiétude et son amour dans cette question. « Je ne pense pas ; cependant, je crois qu'elle court un grand danger que Votre Grâce est seule à pouvoir éviter. » « Moi ? » s'exclama Buckingham. « Serais-je assez chanceux pour lui être utile ? Parlez, parlez ! » « Prenez cette lettre, » dit d'Artagnan. « Cette lettre ! De qui vient-elle ? » « De Sa Majesté, je suppose. » « De Sa Majesté ! » dit Buckingham, pâlissant au point que d'Artagnan crut qu'il allait s'évanouir. Il brisa le cachet. « Quelle est cette déchirure ? » demanda-t-il en montrant à d'Artagnan un endroit où la lettre était percée.
— Ah, je ne l'avais pas remarqué ! s'exclama d'Artagnan en voyant la déchirure. C'est sûrement l'épée du comte de Wardes qui a fait ça en me transperçant.
— Vous êtes blessé ? s'enquit Buckingham tout en brisant le cachet de la lettre.
— Oh, ce n'est rien, juste une égratignure, répondit d'Artagnan avec désinvolture.
— Mon Dieu, qu'est-ce que je viens de lire ! s'écria le duc, visiblement bouleversé. Patrice, reste ici, ou plutôt va rejoindre le roi où qu'il soit et dis-lui que je le supplie de bien vouloir m'excuser, mais une affaire de la plus haute importance me rappelle à Londres. Venez, monsieur, venez.
Sans perdre un instant, ils se remirent en selle et partirent au galop vers la capitale. Tout au long du trajet, Buckingham questionna d'Artagnan sur les événements récents. Le jeune homme ne lui raconta pas tout ce qui s'était passé, mais suffisamment pour que le duc se fasse une idée de la situation. En recoupant les informations fournies par d'Artagnan avec ses propres souvenirs, et malgré la brièveté de la lettre de la reine, il comprit l'urgence de la situation. Ce qui le surprenait le plus, c'était que le cardinal, qui avait tout intérêt à empêcher d'Artagnan de mettre le pied en Angleterre, n'avait pas réussi à le stopper. D'Artagnan lui expliqua alors les précautions qu'il avait prises et comment, grâce à la bravoure de ses trois amis, il avait échappé à pire qu'une simple blessure. Le jeune homme avait réussi à rendre la pareille à M. de Wardes pour le coup d'épée qui avait traversé la lettre de la reine.
Pendant qu'il écoutait ce récit, le duc regardait d'Artagnan avec une admiration mêlée d'étonnement, se demandant comment tant de courage et de dévouement pouvaient se trouver chez un jeune homme qui ne semblait pas avoir vingt ans. Les chevaux filaient à toute allure et en un rien de temps, ils atteignirent les portes de Londres. D'Artagnan pensait que le duc ralentirait en entrant dans la ville, mais il n'en fut rien. Buckingham continua à toute vitesse, se moquant des passants qu'il bousculait sur son passage. En traversant la ville, plusieurs accidents se produisirent, mais le duc ne se retourna même pas pour voir ce qu'il en était des personnes renversées. D'Artagnan le suivait, indifférent aux cris et aux malédictions qui s'élevaient derrière eux.
En arrivant dans la cour de l'hôtel, Buckingham sauta de son cheval, lâcha les rênes et se précipita vers le perron sans un regard pour sa monture. D'Artagnan, un peu plus soucieux du sort des chevaux, fut soulagé de voir que plusieurs valets s'occupaient déjà d'eux. Le duc marchait si vite que d'Artagnan peinait à le suivre. Ils traversèrent plusieurs salons somptueux, dont l'élégance surpassait l'imagination des plus grands seigneurs de France, avant d'atteindre une chambre à coucher, véritable chef-d'œuvre de goût et de richesse. Dans l'alcôve, une porte dissimulée dans la tapisserie s'ouvrit grâce à une petite clé en or que le duc portait autour du cou.
D'Artagnan, par souci de discrétion, s'était tenu en retrait. Mais alors que Buckingham franchissait le seuil de la porte secrète, il se retourna et, voyant l'hésitation du jeune gascon, lui lança : « Allez, venez ! Et si vous avez la chance de rencontrer Sa Majesté, racontez-lui ce que vous avez vu ici. » Rassuré par cette invitation, d'Artagnan emboîta le pas au duc, qui referma soigneusement la porte derrière eux.
Ils se retrouvèrent dans une petite chapelle somptueusement décorée de soie de Perse et d'or, baignée d'une lumière vive grâce à de nombreuses bougies. Au-dessus d'un autel, sous un dais de velours bleu orné de plumes blanches et rouges, trônait un portrait grandeur nature d'Anne d'Autriche, si réaliste que d'Artagnan en fut bouche bée, s'attendant presque à ce que la reine prenne la parole. Sur l'autel, juste sous le portrait, se trouvait le coffret renfermant les précieux ferrets de diamants.
Le duc s'approcha de l'autel, s'agenouilla avec une dévotion presque religieuse, puis ouvrit le coffret. « Regardez, dit-il en sortant un gros nœud de ruban bleu étincelant de diamants. Voici les ferrets que j'avais juré d'emporter dans ma tombe. La reine me les avait donnés, et maintenant elle les réclame. Sa volonté, comme celle de Dieu, doit être respectée. » Il se mit alors à embrasser chaque ferret, conscient qu'il devait s'en séparer. Soudain, il poussa un cri déchirant.
« Qu'y a-t-il ? » demanda d'Artagnan, alarmé. « Que se passe-t-il, Milord ? »
« Tout est perdu ! » s'écria Buckingham, livide. « Il manque deux ferrets, il n'en reste que dix. »
« Milord les a-t-il égarés, ou pense-t-il qu'on les lui a volés ? »
« On me les a volés, répondit le duc, et c'est le cardinal qui est derrière tout ça. Regardez, les rubans ont été coupés avec des ciseaux. »
« Si Milord a une idée de qui a pu commettre ce vol... Peut-être cette personne les a-t-elle encore. »
« Attendez ! s'exclama le duc. La seule fois où j'ai porté ces ferrets, c'était au bal du roi, il y a huit jours, à Windsor. La comtesse de Winter, avec qui j'étais en froid, s'est subitement rapprochée de moi à ce bal. Ce rapprochement était une vengeance de femme jalouse. Depuis, je ne l'ai plus revue. Cette femme est un agent du cardinal. »
« Mais il en a donc partout dans le monde ! » s'exclama d'Artagnan.
« Oui, c'est un adversaire redoutable, » grogna Buckingham entre ses dents serrées. « Mais quand doit avoir lieu ce bal ? »
« Lundi prochain. »
« Lundi prochain ! Cinq jours encore, c'est plus de temps qu'il ne nous en faut. Patrice ! » cria le duc en ouvrant la porte de la chapelle. « Patrice ! »
Son valet de chambre de confiance apparut aussitôt. « Mon joaillier et mon secrétaire ! » ordonna Buckingham. Le valet sortit avec une rapidité et un silence témoignant de son habitude d'obéir sans question.
Bien que le joaillier ait été appelé le premier, c'est le secrétaire qui arriva en premier, puisqu'il résidait à l'hôtel. Il trouva Buckingham assis à une table dans sa chambre, rédigeant des ordres de sa propre main.
« Monsieur Jackson, » dit-il, « allez immédiatement chez le lord-chancelier et dites-lui que je le charge d'exécuter ces ordres. Je veux qu'ils soient promulgués sur-le-champ. »
« Mais, Monseigneur, si le lord-chancelier me demande les raisons de cette mesure si extraordinaire, que devrai-je répondre ? »
« Dites-lui que c'est mon bon plaisir et que je n'ai de comptes à rendre à personne. »
« Et si Sa Majesté s'interrogeait sur la raison pour laquelle aucun navire ne quitte les ports britanniques, quelle réponse devrai-je lui donner ? » demanda le secrétaire avec un sourire en coin.
Buckingham, sans se démonter, répondit : « Dites-lui que j'ai pris la décision de déclarer la guerre et que cette mesure est mon premier acte d'hostilité contre la France. »
Le secrétaire hocha la tête et quitta la pièce. Buckingham se tourna vers d'Artagnan avec un air satisfait. « Voilà, nous sommes tranquilles de ce côté. Si les ferrets ne sont pas déjà en route pour la France, ils arriveront après vous. »
« Comment cela ? » s'étonna d'Artagnan.
« J'ai ordonné un embargo sur tous les navires présents dans les ports de Sa Majesté. Sans autorisation spéciale, aucun ne lèvera l'ancre. »
D'Artagnan était stupéfait. Voir cet homme utiliser le pouvoir royal pour servir ses propres passions le laissait sans voix. Buckingham, remarquant l'expression du jeune homme, sourit.
« Oui, Anne d'Autriche est ma véritable reine. Pour elle, je trahirais mon pays, mon roi, et même mon Dieu. Elle m'a demandé de ne pas soutenir les protestants de La Rochelle, et j'ai obéi. J'ai rompu ma promesse, mais peu importe ! Son désir était mon commandement, et cela m'a valu son portrait. »
D'Artagnan était fasciné par la fragilité et l'inconnu des fils qui tissent le destin des peuples et des hommes. Alors qu'il était plongé dans ses pensées, l'orfèvre entra. C'était un Irlandais talentueux, qui avouait gagner cent mille livres par an grâce au duc de Buckingham.
« Monsieur O'Reilly, dit le duc en l'emmenant dans la chapelle, examinez ces ferrets de diamants et dites-moi leur valeur. »
L'orfèvre jeta un coup d'œil rapide, estima la qualité des diamants et répondit sans hésiter : « Quinze cents pistoles chacun, Milord. »
« Combien de temps pour en refaire deux comme ceux-là ? Il en manque deux. »
« Huit jours, Milord. »
« Je vous les paierai trois mille pistoles chacun, mais je les veux après-demain. »
« Milord les aura. »
« Vous êtes précieux, monsieur O'Reilly, mais ces ferrets doivent être faits ici, dans le palais. »
« Impossible, Milord. Je suis le seul à pouvoir les réaliser sans qu'on voie la différence. »
« Alors, cher monsieur O'Reilly, vous êtes mon prisonnier. Vous ne quitterez pas ce palais. Faites votre choix parmi vos garçons et dites-moi quels outils ils doivent apporter. »
Connaissant le duc, O'Reilly savait que discuter était inutile. Il accepta son sort.
« Puis-je prévenir ma femme ? » demanda-t-il.
« Bien sûr, vous pourrez même la voir. Votre captivité sera douce. Et pour compenser ce dérangement, voici un bon de mille pistoles en plus du prix des ferrets. »
D'Artagnan n'en revenait pas de ce ministre qui maniait hommes et fortunes avec une telle aisance.
L'orfèvre prit sa plume pour écrire à sa femme. Avec la lettre, il joint le bon de mille pistoles, lui demandant de lui envoyer son apprenti le plus doué, un assortiment de diamants avec les spécifications précises, et une liste des outils dont il avait besoin. Buckingham l'accompagna jusqu'à sa chambre, qui devint en un rien de temps un véritable atelier. Pour assurer le secret, il posta une sentinelle à chaque porte, interdisant l'accès à quiconque sauf à son fidèle valet, Patrice. Quant à l'orfèvre O'Reilly et son assistant, il leur était formellement interdit de sortir, peu importe la raison.
Une fois ces mesures en place, le duc rejoignit d'Artagnan. "Alors, mon jeune ami, dit-il, l'Angleterre est à nous deux maintenant. Que souhaitez-vous ?" D'Artagnan, épuisé, répondit simplement : "Un lit. C'est tout ce dont j'ai besoin pour l'instant." Buckingham lui offrit une chambre juste à côté de la sienne, désireux de garder le jeune homme à proximité, non pas par méfiance, mais pour avoir quelqu'un avec qui parler de la reine.
Une heure plus tard, une ordonnance fut diffusée dans tout Londres, interdisant le départ de tout navire à destination de la France, même le bateau postal. Cela ressemblait à une déclaration de guerre entre les deux nations. Deux jours après, à onze heures précises, les deux ferrets en diamants étaient prêts. Ils étaient si parfaitement réalisés que même Buckingham ne pouvait distinguer les copies des originaux.
Il fit venir d'Artagnan. "Voici les ferrets que vous êtes venu chercher. Soyez témoin que j'ai fait tout ce qui était humainement possible," dit-il. "Ne vous inquiétez pas, Milord, je dirai ce que j'ai vu. Mais vous me remettez les ferrets sans la boîte ?" "La boîte vous gênerait. Et puis, elle m'est précieuse, c'est tout ce qui me reste. Dites que je la garde." "Je transmettrai votre message mot pour mot, Milord."
Buckingham, le regard intense, ajouta : "Comment puis-je jamais vous remercier ?" D'Artagnan rougit, mal à l'aise à l'idée d'être récompensé en or anglais pour le sang versé. "Clarifions les choses, Milord. Je sers le roi et la reine de France, et je suis dans la compagnie des gardes de M. des Essarts, qui est très proche de Leurs Majestés. J'ai agi pour la reine, pas pour vous. Et peut-être n'aurais-je rien fait si cela n'avait pas été pour plaire à quelqu'un qui est aussi important pour moi que la reine l'est pour vous."
Le duc sourit : "Je crois savoir de qui il s'agit..." "Milord, je n'ai pas mentionné de nom," coupa d'Artagnan. "C'est vrai," admit le duc. "Je dois donc ma gratitude à cette personne pour votre dévouement."
"Vous l’avez bien dit, Milord. Maintenant qu'on parle de guerre, je dois avouer que je ne vous vois que comme un Anglais, donc un ennemi. Et je serais bien plus ravi de croiser le fer avec vous sur le champ de bataille que de vous rencontrer dans le parc de Windsor ou les couloirs du Louvre. Cela ne m’empêchera pas de remplir ma mission à la lettre, même si je dois y laisser ma peau. Mais, je le répète, Votre Grâce n’a pas plus à me remercier pour ce que je fais aujourd’hui que pour ce que j’ai fait lors de notre première rencontre."
Buckingham murmura : "Chez nous, on dit : 'Fier comme un Écossais'."
D’Artagnan répliqua avec un sourire : "Et nous, on dit : 'Fier comme un Gascon'. Les Gascons, c’est un peu les Écossais de la France." Il salua le duc et se prépara à partir.
"Quoi, vous partez comme ça ? Par où ? Comment ?" s’étonna le duc.
"C’est vrai," admit d’Artagnan.
"Par Dieu, ces Français ne doutent de rien !"
"J’avais oublié que l’Angleterre était une île, et que vous en étiez le roi," plaisanta d’Artagnan.
"Allez au port, cherchez le brick nommé le Sund et remettez cette lettre au capitaine. Il vous mènera à un petit port où personne ne vous attend, un endroit fréquenté seulement par des bateaux de pêche."
"Et ce port, comment s’appelle-t-il ?"
"Saint-Valery. Mais écoutez bien : une fois là-bas, entrez dans une auberge miteuse, sans nom ni enseigne, un vrai bouge de marins. Vous ne pourrez pas vous tromper, il n’y en a qu’une."
"Et ensuite ?"
"Demandez l’hôte et dites-lui : Forward."
"Ce qui signifie ?"
"En avant. C’est le mot de passe. Il vous donnera un cheval tout prêt et vous indiquera votre route. Vous trouverez quatre relais en chemin. Si vous laissez votre adresse à Paris à chaque étape, les quatre chevaux vous y suivront. Vous en connaissez déjà deux et vous les avez appréciés, n’est-ce pas ? Ce sont ceux que nous montions. Faites-moi confiance, les autres sont tout aussi bons. Ces chevaux sont prêts pour la campagne. Aussi fier que vous soyez, vous ne refuserez pas d’en accepter un et de faire accepter les trois autres à vos compagnons. C’est pour nous faire la guerre, après tout. La fin justifie les moyens, comme vous dites, vous autres Français, n’est-ce pas ?"
"Oui, Milord, j’accepte," dit d’Artagnan. "Et si Dieu le veut, nous ferons bon usage de vos présents."
"Maintenant, donnez-moi votre main, jeune homme. Peut-être nous reverrons-nous sur le champ de bataille bientôt. Mais pour l’instant, j’espère que nous nous quittons en bons amis."
"Oui, Milord, mais avec l’espoir de devenir ennemis bientôt."
"Ne vous inquiétez pas, je vous le promets."
"Je compte sur votre parole, Milord." D’Artagnan salua le duc et se dirigea rapidement vers le port. Face à la Tour de Londres, il trouva le navire désigné, remit sa lettre au capitaine, qui la fit valider par le gouverneur du port, et le navire mit aussitôt le cap. Cinquante navires étaient prêts à partir. En passant près de l’un d’eux, d’Artagnan crut reconnaître la femme de Meung, celle que le gentilhomme inconnu avait appelée "Milady", et qu’il avait trouvée si belle. Mais grâce au courant et au vent favorable, son navire s’éloigna rapidement, et elle disparut de sa vue. Le lendemain, vers neuf heures du matin, ils arrivèrent à Saint-Valery. D’Artagnan se rendit immédiatement à l’auberge indiquée, qu’il repéra grâce aux cris qui en sortaient : on y parlait de la guerre imminente entre l’Angleterre et la France, et les marins festoyaient joyeusement.
D’Artagnan traversa la foule bruyante et se dirigea droit vers l’aubergiste. Il murmura discrètement le mot de passe "Forward". L’aubergiste hocha la tête et lui fit signe de le suivre. Ils passèrent par une porte dérobée menant à la cour, où un cheval prêt à partir l'attendait. "Besoin de quelque chose d’autre ?" demanda l’aubergiste.
"Quelle direction dois-je prendre ?" s’enquit d’Artagnan.
"Allez jusqu’à Blangy, puis continuez vers Neufchâtel. À Neufchâtel, trouvez l’auberge de la Herse d’Or, donnez le mot de passe, et vous aurez un autre cheval prêt à partir", expliqua l’aubergiste.
"Je vous dois quelque chose ?" demanda d’Artagnan.
"Tout est déjà réglé", répondit l’aubergiste avec un sourire. "Bonne route, et que Dieu vous accompagne !"
"Amen !" lança d’Artagnan en montant en selle et en s’éloignant au galop. Quatre heures plus tard, il atteignit Neufchâtel, suivant à la lettre les instructions. Là-bas, il trouva un autre cheval, prêt et sellé. Il s’apprêta à transférer ses pistolets sur la nouvelle monture, mais les fontes étaient déjà équipées.
"Votre adresse à Paris ?" demanda l’aubergiste.
"Hôtel des Gardes, compagnie des Essarts."
"Parfait", acquiesça l’hôte. "Quelle route ensuite ?"
"Prenez celle de Rouen, mais contournez la ville par la droite. Arrêtez-vous au village d’Écouis, à l’auberge de l’Écu de France. Ne vous fiez pas à son aspect, un bon cheval vous y attendra."
"Même mot de passe ?"
"Exactement."
"Merci, maître !"
"Bon voyage, gentilhomme ! Besoin de quelque chose ?"
D’Artagnan secoua la tête et repartit de plus belle. À Écouis, la scène se répéta : un hôte accueillant, un cheval frais, et il laissa son adresse avant de filer vers Pontoise. Là, il changea une dernière fois de monture et, à neuf heures, il pénétra au grand galop dans la cour de l’hôtel de M. de Tréville. Il avait parcouru près de soixante lieues en douze heures. M. de Tréville l’accueillit comme s’ils s’étaient vus le matin même, lui serrant la main avec une chaleur inhabituelle, et lui annonça que la compagnie de M. des Essarts était de garde au Louvre, l’invitant à rejoindre son poste.
Le lendemain, Paris tout entier ne parlait que du bal organisé par les échevins pour le roi et la reine, où Leurs Majestés devaient danser le fameux ballet de la Merlaison, le favori du roi. Depuis une semaine, l’Hôtel de Ville se préparait pour cet événement grandiose. Le menuisier avait monté des gradins pour les dames invitées ; l’épicier avait installé deux cents flambeaux de cire blanche, un luxe incroyable pour l’époque ; et vingt violons avaient été engagés, payés le double de leur tarif habituel pour jouer toute la nuit. À dix heures du matin, le sieur de La Coste, enseigne des gardes du roi, accompagné de deux exempts et de plusieurs archers, vint récupérer toutes les clés de l’Hôtel auprès du greffier Clément. Chaque clé était étiquetée pour identification, et dès lors, La Coste fut responsable de toutes les entrées et sorties.
À onze heures, Duhallier, le capitaine des gardes, fit son entrée avec une troupe de cinquante archers. Rapidement, ils se dispersèrent dans l’Hôtel de Ville, se postant aux portes qui leur avaient été assignées. À trois heures, deux compagnies de gardes arrivèrent, l’une française, l’autre suisse. La compagnie française se composait pour moitié des hommes de Duhallier et pour l’autre moitié de ceux de M. des Essarts. À six heures du soir, les invités commencèrent à affluer. En entrant, ils furent conduits dans la grande salle où des échafauds avaient été aménagés pour eux.
À neuf heures, Madame la Première présidente fit son arrivée. Étant la personne la plus importante après la reine, elle fut accueillie avec tous les honneurs par les notables de la ville et installée dans une loge en face de celle réservée à la reine. À dix heures, le buffet de confitures pour le roi fut dressé dans une petite salle près de l’église Saint-Jean, face au somptueux buffet d’argent de la ville, gardé par quatre archers.
À minuit, des cris enthousiastes et des acclamations résonnèrent : le roi arrivait, traversant les rues illuminées de lanternes colorées, depuis le Louvre jusqu’à l’Hôtel de Ville. Les échevins, parés de leurs robes de drap et précédés de six sergents portant chacun un flambeau, allèrent à sa rencontre. Sur les marches, le prévôt des marchands lui adressa un discours de bienvenue, auquel le roi répondit en s’excusant de son retard, qu’il attribua aux discussions d’État avec le cardinal, qui l’avait retenu jusqu’à onze heures. Vêtu de son habit de cérémonie, le roi était entouré de S.A.R. Monsieur, du comte de Soissons, du grand prieur, des ducs de Longueville et d’Elbeuf, des comtes d’Harcourt et de La Roche-Guyon, de M. de Liancourt, de M. de Baradas, du comte de Cramail, et du chevalier de Souveray. Tout le monde remarqua que le roi semblait triste et préoccupé.
Des cabinets avaient été aménagés pour le roi et Monsieur, chacun contenant des costumes de masque. La même disposition avait été faite pour la reine et Mme la présidente. Les seigneurs et les dames de la suite royale devaient se préparer deux par deux dans des chambres prévues à cet effet. Avant d'entrer dans son cabinet, le roi demanda à être averti dès l’arrivée du cardinal.
Une demi-heure après l’entrée du roi, de nouvelles acclamations annoncèrent l’arrivée de la reine. Les échevins, précédés des sergents, répétèrent leur cérémonie de bienvenue. La reine entra dans la salle, visiblement fatiguée et, comme le roi, affichant une certaine tristesse. À son entrée, le rideau d’une petite tribune s’ouvrit, révélant le cardinal, vêtu en cavalier espagnol, avec un sourire de satisfaction inquiétant : la reine ne portait pas ses ferrets de diamants. Elle passa un moment à échanger des politesses avec les notables de la ville et à répondre aux salutations des dames.
Soudain, le roi apparut à l’une des portes de la salle, accompagné du cardinal qui lui murmurait à l’oreille. Le roi était d’une pâleur notable.
Le roi traversa la foule, sans masque, son pourpoint à peine attaché, et se dirigea droit vers la reine. Sa voix trahissait une certaine agitation : « Madame, pourquoi n'avez-vous pas vos ferrets de diamants ? Vous savez que j'aurais aimé les voir. » La reine balaya la salle du regard et aperçut le cardinal derrière le roi, arborant un sourire diabolique. « Sire, répondit-elle avec une voix tremblante, j'ai craint qu'ils ne soient endommagés dans cette foule. »
« Vous avez eu tort, madame ! » répliqua le roi, la colère perçant dans sa voix. Les invités, stupéfaits, observaient la scène sans comprendre. « Sire, je peux les faire venir du Louvre, où ils sont, pour satisfaire Votre Majesté. »
« Faites cela, madame, et vite, car le ballet commence dans une heure. » La reine acquiesça et suivit les dames vers son cabinet. Le roi, quant à lui, regagna le sien. La salle fut plongée dans une confusion palpable, chacun se demandant ce qui venait de se passer entre le roi et la reine, sans avoir rien entendu. Les violons jouaient à plein volume, mais personne n'y prêtait attention.
Le roi sortit le premier de son cabinet, habillé en élégant costume de chasse, suivi de Monsieur et des autres seigneurs, tous vêtus de la même manière. Dans cette tenue, il incarnait le parfait gentilhomme. Le cardinal s'approcha et lui remit une boîte. À l'intérieur, le roi découvrit deux ferrets de diamants. « Que signifie cela ? » demanda-t-il au cardinal.
« Rien, Sire, mais si la reine a les ferrets, vérifiez qu'ils sont bien douze. Si vous n'en trouvez que dix, demandez-lui qui a pu lui voler ceux-ci. » Le roi lança un regard interrogateur au cardinal, mais n'eut pas le temps de poser de questions. Un murmure d'admiration s'éleva. Si le roi était le parfait gentilhomme, la reine était sans conteste la plus belle femme de France. Sa tenue de chasseresse lui allait à ravir : un chapeau de feutre orné de plumes bleues, un manteau en velours gris perle avec des agrafes de diamants, et une jupe de satin bleu brodée d'argent. Sur son épaule gauche, les ferrets brillaient, maintenus par un nœud assorti aux plumes et à la jupe.
Le roi fut pris d'une joie soudaine, tandis que le cardinal bouillait de rage. Mais ils étaient trop loin pour compter les ferrets. La reine les portait, mais en avait-elle dix ou douze ? Les violons annoncèrent le début du ballet. Le roi se dirigea vers Mme la présidente pour danser, tandis que Monsieur s'approchait de la reine. Le ballet débuta, le roi et la reine se faisant face. À chaque passage près d'elle, le roi scrutait les ferrets, sans pouvoir les compter. Le cardinal, lui, transpirait d'inquiétude.
Le ballet, composé de seize entrées, dura une heure et se conclut sous les applaudissements. Chacun raccompagna sa dame, mais le roi utilisa son privilège pour s'approcher rapidement de la reine.
« Je vous remercie, madame, pour la considération que vous avez montrée envers mes souhaits. Cependant, il me semble qu'il vous manque deux ferrets, et je vous les rends. » Avec ces mots, il tendit à la reine les deux ferrets que le cardinal lui avait remis. « Comment, Sire ! s'exclama la jeune reine en feignant la surprise, vous m'en offrez deux de plus ; mais alors, cela m'en fera quatorze ? » Le roi compta et constata que les douze ferrets se trouvaient bien sur l'épaule de Sa Majesté. Le roi appela le cardinal : « Eh bien, que signifie cela, monsieur le cardinal ? » demanda-t-il d'un ton sévère. « Cela signifie, Sire, répondit le cardinal, que je souhaitais offrir ces deux ferrets à Sa Majesté, et n'osant pas les lui offrir directement, j'ai choisi cette méthode. » « Et je suis d'autant plus reconnaissante à Votre Éminence, répondit Anne d'Autriche avec un sourire indiquant qu'elle n'était pas dupe de cette galanterie ingénieuse, que je suis certaine que ces deux ferrets vous ont coûté aussi cher que les douze autres ont coûté à Sa Majesté. » Puis, après avoir salué le roi et le cardinal, la reine reprit le chemin de la chambre où elle s'était préparée et où elle devait se dévêtir.
L'attention que nous avons dû porter, au début de ce chapitre, aux personnages illustres que nous y avons introduits nous a momentanément éloignés de celui à qui Anne d'Autriche devait le triomphe éclatant qu'elle venait de remporter sur le cardinal. Ce personnage, confondu, ignoré, perdu dans la foule massée à l'une des portes, observait de là cette scène compréhensible seulement pour quatre personnes : le roi, la reine, Son Éminence et lui-même. La reine venait de regagner sa chambre, et d'Artagnan s'apprêtait à partir lorsqu'il sentit une main effleurer légèrement son épaule. Il se retourna et vit une jeune femme lui faire signe de la suivre. Cette jeune femme portait un masque de velours noir, mais malgré cette précaution, qui était davantage pour les autres que pour lui, il reconnut aussitôt son guide habituel, l'espiègle et vive Mme Bonacieux.
La veille, ils s'étaient à peine croisés chez le suisse Germain, où d'Artagnan l'avait fait appeler. La hâte de la jeune femme à annoncer à la reine la bonne nouvelle du retour de son messager fit que les deux amants échangèrent à peine quelques mots. D'Artagnan suivit donc Mme Bonacieux, poussé par un double sentiment : l'amour et la curiosité. Tout au long du chemin, à mesure que les couloirs devenaient plus déserts, d'Artagnan avait envie de s'arrêter, de saisir la jeune femme, de la contempler, ne serait-ce qu'un instant ; mais, vive comme un oiseau, elle échappait toujours à ses mains, et lorsqu'il voulait parler, son doigt posé sur ses lèvres dans un geste impératif et charmant lui rappelait qu'il était sous l'emprise d'une autorité à laquelle il devait obéir aveuglément, lui interdisant la moindre plainte. Finalement, après quelques minutes de détours, Mme Bonacieux ouvrit une porte et fit entrer le jeune homme dans un cabinet plongé dans l'obscurité. Là, elle lui fit un nouveau signe de silence, puis ouvrit une seconde porte dissimulée par une tapisserie, laissant entrer une vive lumière, avant de disparaître. D'Artagnan resta un instant immobile, se demandant où il se trouvait, mais bientôt, un rayon de lumière pénétrant dans la pièce, l'air chaud et parfumé, la conversation de deux ou trois femmes au langage respectueux et élégant, et le mot de Majesté répété à plusieurs reprises, lui indiquèrent clairement qu'il était dans un cabinet jouxtant la chambre de la reine.
Le jeune homme restait caché dans l'ombre, attendant patiemment. La reine, d'humeur joyeuse et rayonnante, surprenait ses proches habitués à la voir préoccupée. Elle attribuait sa bonne humeur à la splendeur de la fête et au plaisir du ballet. Personne n'osait contredire une reine, alors tous louaient la galanterie des échevins de Paris. Bien que d'Artagnan ne connaisse pas la reine, il distinguait sa voix grâce à son léger accent étranger et à l'autorité naturelle de ses paroles. Il l'entendait se rapprocher et s'éloigner, et parfois, une ombre interceptait la lumière. Soudain, un bras gracieux perça la tapisserie. D'Artagnan comprit que c'était sa récompense : il tomba à genoux, saisit cette main et la baisa respectueusement. La main se retira, laissant une bague dans la sienne. La porte se referma, plongeant d'Artagnan dans l'obscurité. Il glissa la bague à son doigt, conscient que tout n'était pas fini. Après la récompense de son dévouement, viendrait celle de son amour. La soirée ne faisait que commencer, le souper était prévu à trois heures, et l'horloge Saint-Jean avait sonné deux heures trois quarts. Les voix dans la pièce voisine s'estompaient, s'éloignaient. La porte du cabinet s'ouvrit à nouveau, et Mme Bonacieux entra précipitamment. "Vous, enfin !" s'exclama d'Artagnan. "Silence !" murmura-t-elle, posant un doigt sur ses lèvres. "Partez par où vous êtes venu." "Mais où et quand vous reverrai-je ?" demanda-t-il. "Un billet chez vous vous le dira. Partez, vite !" Elle ouvrit la porte du couloir et le poussa dehors. D'Artagnan obéit, sans résistance, prouvant son amour sincère. En courant chez lui, il traversa les quartiers mal famés de Paris sans encombre. Il est dit qu'un dieu veille sur les ivrognes et les amoureux. Arrivé chez lui, il trouva la porte de son immeuble entrouverte, gravit les marches et frappa discrètement. Planchet, son valet, lui ouvrit. "Une lettre pour moi ?" demanda d'Artagnan. "Non, monsieur, mais une est apparue toute seule," répondit Planchet. "Qu'est-ce que tu racontes ?" "J'avais la clé de votre chambre, et pourtant, une lettre était là, sur la table. Tout était fermé, pas de fenêtre ouverte."
« Monsieur, faites attention, il y a sûrement un peu de magie là-dessous. » Pendant ce temps, le jeune homme se précipita dans sa chambre et ouvrit la lettre. Elle venait de Mme Bonacieux et disait : « On a de vifs remerciements à vous faire et à vous transmettre. Retrouvez-moi ce soir à dix heures à Saint-Cloud, devant le pavillon au coin de la maison de M. d’Estrées. C. B. » En lisant ces mots, d'Artagnan sentit son cœur faire des montagnes russes, pris entre l'excitation et l'angoisse douce des amoureux. C'était son tout premier billet doux, son tout premier rendez-vous. Son cœur, gonflé de joie, était prêt à fondre en larmes de bonheur à l'idée de cet amour naissant.
« Alors, monsieur, dit Planchet, qui avait observé les changements de couleur de son maître, n’avais-je pas raison de penser que c’était une affaire louche ? »
« Tu te trompes, Planchet, répondit d’Artagnan. La preuve, c’est que voici un écu pour boire à ma santé. »
« Merci, monsieur, pour cet écu. Je suivrai vos instructions à la lettre, mais ça n’empêche pas que les lettres qui arrivent comme ça dans des maisons fermées… »
« Tombent du ciel, mon ami, tombent du ciel. »
« Alors, monsieur est content ? » demanda Planchet.
« Mon cher Planchet, je suis le plus heureux des hommes ! »
« Et je peux profiter du bonheur de monsieur pour aller me coucher ? »
« Oui, va. »
« Que toutes les bénédictions du ciel pleuvent sur monsieur, mais cette lettre… » Planchet partit, secouant la tête, toujours sceptique malgré la générosité de d’Artagnan.
Seul, d’Artagnan relut son billet encore et encore, embrassant ces lignes écrites par sa bien-aimée. Enfin, il se coucha, s’endormit et fit des rêves dorés. À sept heures du matin, il se leva et appela Planchet, qui, au deuxième appel, ouvrit la porte, le visage encore marqué par les inquiétudes de la veille.
« Planchet, dit d’Artagnan, je pars pour la journée, peut-être plus. Tu es donc libre jusqu’à sept heures du soir. Mais à sept heures, sois prêt avec deux chevaux. »
« Ah, dit Planchet, on dirait qu’on va encore se faire trouer la peau. »
« Tu prendras ton mousqueton et tes pistolets. »
« Eh bien, je le savais, cette fichue lettre ! »
« Mais calme-toi, imbécile, c’est juste une sortie pour s’amuser. »
« Oui, comme la dernière fois, où il pleuvait des balles et des pièges. »
« Écoute, si tu as peur, Planchet, je partirai sans toi. Je préfère voyager seul que d’avoir un compagnon qui tremble. »
« Monsieur me blesse, dit Planchet. Je croyais pourtant que vous m’aviez vu à l’œuvre. »
« Oui, mais j’ai cru que tu avais épuisé tout ton courage d’un coup. »
« Monsieur verra que j’en ai encore en réserve. Seulement, je vous prie de ne pas trop en abuser si vous voulez que ça dure. »
« Tu penses pouvoir en dépenser un peu ce soir ? »
« Je l’espère. »
« Eh bien, je compte sur toi. »
« À l’heure dite, je serai prêt. Je croyais juste que monsieur n’avait qu’un cheval à l’écurie des gardes. »
« Peut-être qu’il n’y en a qu’un pour l’instant, mais ce soir il y en aura quatre. »
« Alors c’était un voyage pour récupérer des chevaux ? »
« Exactement », dit d’Artagnan. Et après un dernier signe de recommandation à Planchet, il sortit.
Monsieur Bonacieux était planté sur le pas de sa porte. D’Artagnan comptait bien passer sans s’arrêter, mais le salut du mercier était tellement chaleureux et bienveillant qu’il ne put s’empêcher de lui rendre la politesse et même d’engager la conversation. Après tout, difficile de rester indifférent envers un homme dont l’épouse vous a donné rendez-vous le soir même à Saint-Cloud, juste en face du pavillon de Monsieur d’Estrées ! D’Artagnan s’approcha avec son sourire le plus charmant. Ils en vinrent naturellement à discuter de l’arrestation de ce pauvre Bonacieux. Ignorant que d’Artagnan avait surpris sa conversation avec l’inconnu de Meung, Bonacieux se lança dans un récit détaillé des persécutions infligées par ce qu’il appelait le bourreau du cardinal, Monsieur de Laffemas. Il s’étendit longuement sur son séjour à la Bastille, décrivant les verrous, guichets, soupiraux, grilles et instruments de torture. D’Artagnan l’écouta patiemment, puis, une fois le récit terminé, il demanda : « Et Madame Bonacieux, savez-vous qui l’a enlevée ? Car je n’oublie pas que c’est grâce à cette mésaventure que j’ai eu la chance de vous rencontrer. »
« Ah ! » répondit Bonacieux. « Ils ont bien pris soin de ne rien me dire, et ma femme m’a juré qu’elle n’en savait rien non plus. Mais vous, qu’êtes-vous devenu ces derniers jours ? Je ne vous ai pas vu, ni vous ni vos amis, et ce n’est pas sur les pavés de Paris que vous avez ramassé toute la poussière que Planchet nettoyait hier de vos bottes. »
« Vous avez raison, cher Monsieur Bonacieux, mes amis et moi avons fait un petit voyage. »
« Loin d’ici ? »
« Oh non, à peine quarante lieues. Nous avons accompagné Monsieur Athos aux eaux de Forges, où mes amis sont restés. »
« Et vous êtes revenu, n’est-ce pas ? » reprit Bonacieux avec un sourire malicieux. « Un beau jeune homme comme vous ne reste pas longtemps loin de sa maîtresse. On vous attendait impatiemment à Paris, n’est-ce pas ? »
D’Artagnan éclata de rire : « Je l’avoue, cher Monsieur Bonacieux, on ne peut rien vous cacher. Oui, on m’attendait, et avec impatience, je vous assure. »
Un léger voile passa sur le visage de Bonacieux, mais d’Artagnan n’y prêta pas attention.
« Et nous allons être récompensé de notre rapidité ? » continua le mercier, sa voix trahissant une légère inquiétude que d’Artagnan ne remarqua pas.
« Ah, vous jouez les saints ! » plaisanta d’Artagnan.
« Non, je vous demande juste si nous rentrerons tard, » reprit Bonacieux.
« Pourquoi cette question, cher hôte ? Vous comptez m’attendre ? »
« Non, mais depuis mon arrestation et le vol chez moi, chaque porte qui s’ouvre me fait sursauter, surtout la nuit. Que voulez-vous, je ne suis pas un homme d’épée ! »
« Eh bien, ne vous inquiétez pas si je rentre à une, deux ou trois heures du matin, et même si je ne rentre pas du tout. »
Cette fois, Bonacieux devint si pâle que d’Artagnan ne put s’empêcher de le remarquer et lui demanda ce qui n’allait pas.
« Rien, » répondit Bonacieux. « Depuis mes malheurs, je suis sujet à des faiblesses, des frissons soudains. Ne vous en faites pas, vous n’avez qu’à vous soucier d’être heureux. »
— Eh bien, j'ai de quoi m'occuper, car je suis heureux.
— Pas encore, attendez un peu, vous avez dit : à ce soir.
— Eh bien, le soir viendra, Dieu merci ! Et peut-être l'attendez-vous avec autant d'impatience que moi. Peut-être que ce soir, Madame Bonacieux passera-t-elle chez elle.
— Madame Bonacieux n'est pas libre ce soir, répondit gravement le mari ; elle est retenue au Louvre par ses obligations.
— C'est dommage pour vous, cher hôte, vraiment dommage ; quand je suis heureux, j'aimerais que tout le monde le soit aussi ; mais il semble que ce ne soit pas possible.
Sur ces mots, le jeune homme s'éloigna, riant aux éclats de sa propre plaisanterie, qu'il était le seul à comprendre.
— Amusez-vous bien ! répondit Bonacieux d'une voix lugubre. Mais d'Artagnan était déjà trop loin pour l'entendre, et même s'il l'avait entendu, dans l'état d'esprit où il se trouvait, il n'y aurait certainement pas prêté attention. Il se dirigea vers l'hôtel de M. de Tréville ; sa visite de la veille avait été, on s'en souvient, très brève et peu explicite. Il trouva M. de Tréville dans une humeur rayonnante. Le roi et la reine avaient été charmants avec lui au bal. Certes, le cardinal avait été d'une humeur exécrable. À une heure du matin, il s'était éclipsé sous prétexte de malaise. Quant à Leurs Majestés, elles n'étaient rentrées au Louvre qu'à six heures du matin.
— Maintenant, dit M. de Tréville en baissant la voix et en scrutant les recoins de la pièce pour s'assurer qu'ils étaient bien seuls, parlons de vous, mon jeune ami, car il est évident que votre retour heureux a contribué à la joie du roi, au triomphe de la reine et à la déconvenue de Son Éminence. Il s'agit de bien vous tenir.
— De quoi devrais-je avoir peur, répondit d'Artagnan, tant que j'aurai la faveur de Leurs Majestés ?
— De tout, croyez-moi. Le cardinal n'est pas homme à oublier une humiliation sans avoir réglé ses comptes avec celui qui l'a causée, et j'ai bien l'impression que le responsable est un certain Gascon que je connais.
— Pensez-vous que le cardinal soit aussi informé que vous et sache que c'est moi qui suis allé à Londres ?
— Diable ! Vous êtes allé à Londres. Serait-ce de là que provient ce magnifique diamant à votre doigt ? Prenez garde, mon cher d'Artagnan, ce n'est jamais bon signe de recevoir un cadeau d'un ennemi ; il y a un vers latin à ce sujet... Attendez...
— Oui, certainement, reprit d'Artagnan, qui n'avait jamais réussi à retenir la moindre règle de grammaire et qui, par ignorance, avait désespéré son professeur ; il doit y avoir un vers, en effet.
— Il y en a un, assurément, dit M. de Tréville, qui avait quelques notions littéraires, et M. de Benserade me le citait l'autre jour... Attendez... Ah, voilà : timeo Danaos et dona ferentes. Ce qui signifie : "Méfiez-vous de l'ennemi qui vous offre des cadeaux."
— Ce diamant ne vient pas d'un ennemi, monsieur, répondit d'Artagnan, il vient de la reine.
— De la reine ! oh là là ! dit M. de Tréville. En effet, c'est un véritable bijou royal, qui vaut mille pistoles comme un sou. Par qui la reine vous a-t-elle fait remettre ce présent ?
— Elle me l'a donné elle-même.
— Où ça ?
— Dans le cabinet attenant à la chambre où elle a changé de toilette.
— Comment ?
— En me tendant sa main à baiser.
— Vous avez baisé la main de la reine ! s'exclama M. de Tréville en fixant d'Artagnan.
— Sa Majesté m'a fait l'honneur de m'accorder cette grâce !
— Et cela en présence de témoins ? Imprudente, trois fois imprudente !
— Non, monsieur, rassurez-vous, personne ne l'a vue, répondit d'Artagnan.
D'Artagnan raconta à M. de Tréville comment tout s'était déroulé. "Ah, les femmes ! s'exclama le vieux soldat, elles ont toujours cette imagination romanesque ; tout ce qui est mystérieux les attire. Donc, vous avez seulement vu son bras, c'est ça ? Si vous croisiez la reine, vous ne la reconnaîtriez même pas ; et elle, elle ne saurait pas qui vous êtes. – Non, mais grâce à ce diamant... répondit le jeune homme. – Écoutez, dit M. de Tréville, voulez-vous un bon conseil, un vrai conseil d’ami ? – Ce serait un honneur, monsieur, acquiesça d’Artagnan. – Eh bien, allez chez le premier bijoutier que vous trouvez et vendez-lui ce diamant pour ce qu'il en offrira ; même s'il est radin, vous en tirerez bien huit cents pistoles. Les pistoles n'ont pas de nom, mais cette bague en a un terrible, et ça pourrait trahir celui qui la porte. – Vendre cette bague ! Une bague offerte par ma souveraine ! Jamais, s'insurgea d’Artagnan. – Alors, cachez le diamant à l’intérieur, pauvre fou, car tout le monde sait qu’un cadet de Gascogne ne trouve pas de tels bijoux dans le coffret de sa mère. – Vous pensez que j’ai des raisons de m’inquiéter ? demanda d’Artagnan. – Je veux dire, jeune homme, que celui qui dort sur une mine avec la mèche allumée est plus en sécurité que vous. – Diable ! dit d’Artagnan, troublé par le ton assuré de M. de Tréville : diable, que dois-je faire ? – Soyez toujours sur vos gardes, avant tout. Le cardinal a une mémoire d’éléphant et une main qui s’étend loin ; croyez-moi, il vous jouera un mauvais tour. – Mais lequel ? – Eh bien, comment le saurais-je ? Il a toutes les ruses du diable à sa disposition ! Au mieux, vous serez arrêté. – Comment ? On oserait arrêter un homme au service de Sa Majesté ? – Pardieu ! Regardez Athos ! En tout cas, jeune homme, croyez-en un homme qui a passé trente ans à la cour : ne vous endormez pas dans votre sécurité, ou vous êtes perdu. Au contraire, voyez des ennemis partout. Si quelqu’un vous cherche querelle, évitez-la, même si c’est un enfant de dix ans ; si on vous attaque, de jour comme de nuit, fuyez sans honte ; si vous traversez un pont, vérifiez les planches, de peur qu’elles ne cèdent sous vos pieds ; si vous passez devant un chantier, regardez en l’air pour éviter une pierre qui pourrait vous tomber dessus ; si vous rentrez tard, faites-vous accompagner par votre valet, et qu’il soit armé, si vous avez confiance en lui. Méfiez-vous de tout le monde : de votre ami, de votre frère, de votre maîtresse, surtout de votre maîtresse." D’Artagnan rougit. "De ma maîtresse ? répéta-t-il machinalement ; pourquoi elle plutôt qu’un autre ? – Parce que la maîtresse est un des outils favoris du cardinal, c’est son moyen le plus rapide : une femme vous trahit pour dix pistoles, comme Dalila. Vous connaissez l’histoire, non ?" D’Artagnan pensa au rendez-vous prévu avec Mme Bonacieux ce soir-là ; mais il faut dire, à la gloire de notre héros, que l’opinion négative de M. de Tréville sur les femmes ne lui inspira pas le moindre doute sur sa charmante hôtesse. "Mais à propos, reprit M. de Tréville, qu’en est-il de vos trois compagnons ? – J’allais justement vous demander si vous aviez des nouvelles. – Aucune, monsieur. – Eh bien, je les ai laissés en chemin : Porthos à Chantilly, en plein duel ; Aramis à Crèvecœur, avec une balle dans l’épaule ; et Athos à Amiens, accusé de fausse monnaie."
"Incroyable !" s'exclama M. de Tréville. "Et comment avez-vous réussi à vous en sortir ?"
"Par miracle, monsieur," répondit le jeune homme, "avec une blessure à l'épée dans la poitrine, et en laissant M. le comte de Wardes cloué sur le bord de la route de Calais, comme un papillon épinglé."
"Vraiment ! de Wardes, un homme du cardinal, un cousin de Rochefort. Tenez, j'ai une idée."
"Dites-moi, monsieur."
"À votre place, je ferais quelque chose."
"Quoi donc ?"
"Pendant que Son Éminence vous cherchera à Paris, je vous conseille de reprendre discrètement la route de Picardie pour aller voir comment se portent vos trois compagnons. Après tout, ils méritent bien un peu d'attention de votre part."
"Bon conseil, monsieur. Je partirai demain."
"Demain ? Pourquoi pas ce soir ?"
"Ce soir, monsieur, j'ai une affaire incontournable à Paris."
"Ah, jeune homme, une amourette peut-être ? Faites attention, je vous le dis : les femmes, c'est notre perte à tous. Croyez-moi, partez ce soir."
"Impossible, monsieur."
"Vous avez donné votre parole ?"
"Oui, monsieur."
"Alors c'est différent. Mais promettez-moi que si vous survivez cette nuit, vous partirez demain."
"Je vous le promets."
"Avez-vous besoin d'argent ?"
"J'ai encore cinquante pistoles, ça devrait suffire."
"Et vos compagnons ?"
"Je pense qu'ils ne manquent de rien. On est parti de Paris avec soixante-quinze pistoles chacun."
"Je vous reverrai avant votre départ ?"
"Je ne pense pas, monsieur, sauf s'il y a du nouveau."
"Très bien, bon voyage !"
"Merci, monsieur."
D'Artagnan quitta M. de Tréville, touché par sa sollicitude presque paternelle. Il passa chez Athos, Porthos et Aramis, mais aucun d'eux n'était rentré. Leurs valets étaient absents aussi, et personne n'avait de nouvelles. Il aurait bien cherché du côté de leurs maîtresses, mais il ne connaissait ni celle de Porthos ni celle d'Aramis, et Athos n'en avait pas. En passant devant l'hôtel des Gardes, il jeta un œil à l'écurie : trois chevaux étaient déjà de retour sur quatre. Planchet, tout ébahi, était en train de les brosser et avait déjà fini avec deux d'entre eux.
"Ah, monsieur," dit Planchet en voyant d’Artagnan, "quel plaisir de vous voir !"
"Pourquoi donc, Planchet ?" demanda d'Artagnan.
"Avez-vous confiance en M. Bonacieux, notre hôte ?"
"Moi ? Pas du tout."
"Vous avez raison, monsieur."
"Mais pourquoi cette question ?"
"Parce que pendant que vous parliez avec lui, je l'observais. Sa figure a changé de couleur plusieurs fois."
"Vraiment ?"
"Vous ne l'avez pas remarqué, préoccupé par la lettre que vous veniez de recevoir. Mais moi, alerté par la façon étrange dont cette lettre est arrivée, je n'ai pas perdu une miette de ses réactions."
"Et tu l'as trouvée... ?"
"Traîtreuse, monsieur."
"Vraiment ?"
"En plus, dès que vous êtes parti, M. Bonacieux a pris son chapeau, fermé sa porte et s'est mis à courir dans la rue opposée."
"En effet, tu as raison, Planchet. Tout cela est louche. Et rassure-toi, nous ne paierons pas notre loyer tant que tout ça ne sera pas éclairci."
"Monsieur plaisante, mais vous verrez."
– Que veux-tu, Planchet, ce qui doit arriver arrivera ! – Alors, monsieur ne renonce pas à sa sortie ce soir ? – Au contraire, Planchet. Plus j’en veux à M. Bonacieux, plus j’irai à ce rendez-vous qui te tracasse tant. – Si c’est la décision de monsieur… – Inébranlable, mon ami. À neuf heures, sois prêt ici à l’hôtel ; je viendrai te chercher. »
Voyant que son maître ne changerait pas d’avis, Planchet soupira profondément et retourna s’occuper du troisième cheval. D’Artagnan, prudent malgré tout, alla dîner chez ce prêtre gascon qui, lors de la disette des quatre amis, leur avait offert un petit déjeuner au chocolat.
À neuf heures, d’Artagnan était à l’hôtel des Gardes. Planchet l’attendait, prêt au combat. Le quatrième cheval était là. Planchet avait son mousqueton et un pistolet. D’Artagnan, armé de son épée, glissa deux pistolets à sa ceinture. Ensemble, ils montèrent chacun un cheval et quittèrent les lieux sans bruit. La nuit était noire, personne ne les vit partir. Planchet suivait son maître à dix pas derrière. D’Artagnan traversa les quais, sortit par la porte de la Conférence et emprunta le chemin vers Saint-Cloud, bien plus agréable à l’époque. En ville, Planchet gardait ses distances, mais dès que le chemin devint plus désert et obscur, il se rapprocha discrètement. Dans le bois de Boulogne, il marchait finalement aux côtés de d’Artagnan. Les grands arbres et la lumière de la lune jouant sur les taillis sombres l’inquiétaient sérieusement.
D’Artagnan remarqua le trouble de son valet. « Que se passe-t-il, monsieur Planchet ? – Ne trouvez-vous pas, monsieur, que les bois ressemblent aux églises ? – Pourquoi donc, Planchet ? – Parce qu’on n’ose pas y parler fort, comme dans une église. – Pourquoi n’oses-tu pas parler fort, Planchet ? Aurais-tu peur ? – Peur d’être entendu, oui, monsieur. – Peur d’être entendu ? Notre conversation est pourtant irréprochable, mon cher Planchet. – Ah ! monsieur, continua Planchet en revenant à ses préoccupations, ce M. Bonacieux a quelque chose de sournois dans le regard et de déplaisant dans le sourire ! – Pourquoi penser à Bonacieux ? – On pense à ce qu’on peut, pas à ce qu’on veut, monsieur. – Parce que tu es peureux, Planchet. – Ne confondons pas prudence et lâcheté, monsieur ; la prudence est une vertu. – Et tu es vertueux, n’est-ce pas, Planchet ? – Monsieur, est-ce que je vois le canon d’un mousquet briller là-bas ? Si on se baissait ? – En vérité, murmura d’Artagnan, se souvenant des mises en garde de M. de Tréville, cet homme finirait par me faire peur. »
Il pressa son cheval au trot. Planchet l’imita, comme son ombre, trottant à ses côtés. « Est-ce qu’on va continuer comme ça toute la nuit, monsieur ? demanda-t-il. – Non, Planchet, car toi, tu es arrivé. – Comment ça, je suis arrivé ? Et monsieur ? – Moi, je vais encore un peu plus loin. »
– Et vous me laissez tout seul ici, monsieur ?
– Tu as peur, Planchet ?
– Non, mais je fais juste remarquer que la nuit va être glaciale. Le froid, ça donne des rhumatismes, et un serviteur avec des rhumatismes, c'est pas très utile pour un maître aussi vif que vous.
– Si tu as froid, Planchet, tu n'as qu'à entrer dans un des cabarets là-bas, et tu m'attendras demain matin à six heures devant la porte.
– Monsieur, j'ai déjà dépensé l'écu que vous m'avez donné ce matin pour boire et manger. Je n'ai plus un sou si jamais j'ai froid.
– Tiens, prends cette demi-pistole. À demain.
D'Artagnan descendit de son cheval, confia la bride à Planchet et s'éloigna rapidement, bien emmitouflé dans son manteau. « Mon Dieu, qu'il fait froid ! » se lamenta Planchet dès qu'il perdit son maître de vue. Pressé de se réchauffer, il se précipita vers une maison ornée des signes typiques d'un cabaret de banlieue. Pendant ce temps, d'Artagnan emprunta un petit chemin de traverse, poursuivit sa route jusqu'à Saint-Cloud, mais au lieu de prendre la grande rue, il contourna le château, s'engagea dans une ruelle isolée, et se retrouva bientôt face au pavillon désigné.
Cet endroit était complètement désert. Un grand mur, à l'angle duquel se dressait le pavillon, longeait un côté de la ruelle, tandis qu'une haie protégeait un petit jardin de l'autre côté, au fond duquel se dressait une cabane modeste. Arrivé au point de rendez-vous, et n'ayant reçu aucune instruction pour signaler sa présence, d'Artagnan attendit. Aucun bruit ne troublait le silence, on aurait dit qu'il se trouvait à des centaines de kilomètres de Paris. Il s'adossa à la haie après avoir jeté un coup d'œil derrière lui.
Au-delà de la haie, du jardin et de la cabane, un brouillard sombre enveloppait Paris, immense et endormie, parsemée de quelques lumières lointaines, comme des étoiles funèbres dans cet océan de ténèbres. Mais pour d'Artagnan, tout semblait radieux, chaque pensée était un sourire, chaque ombre était translucide. L'heure du rendez-vous approchait. En effet, quelques instants plus tard, le beffroi de Saint-Cloud résonna de dix coups graves. Il y avait quelque chose de lugubre dans cette voix de bronze qui se lamentait au cœur de la nuit. Pourtant, chaque tintement vibrait harmonieusement dans le cœur du jeune homme.
Ses yeux restaient fixés sur le petit pavillon à l'angle de la rue, toutes les fenêtres fermées par des volets, sauf une seule au premier étage. À travers cette fenêtre, une lumière douce illuminait le feuillage tremblant de quelques tilleuls à l'extérieur du parc. Derrière cette fenêtre chaleureusement éclairée, la charmante Mme Bonacieux l'attendait. Enchanté par cette idée, d'Artagnan patienta une demi-heure sans aucune impatience, les yeux rivés sur ce petit coin de paradis dont il apercevait une partie du plafond aux moulures dorées, témoignant de l'élégance du reste de l'appartement.
Le beffroi de Saint-Cloud sonna dix heures et demie. Cette fois-ci, sans qu'il sache vraiment pourquoi, un frisson parcourut ses veines. Peut-être était-ce simplement le froid qui commençait à l'envahir, et il confondait une sensation physique avec une impression morale. Puis il se demanda s'il n'avait pas mal lu, et que le rendez-vous était peut-être fixé à onze heures.
D'Artagnan s'approcha de la fenêtre, se plaça dans le faisceau lumineux, sortit la lettre de sa poche et la relut attentivement. Pas d'erreur : le rendez-vous était bien fixé à dix heures. Il retourna à son poste, de plus en plus préoccupé par ce silence pesant et cette solitude oppressante. Onze heures sonnèrent. D'Artagnan commença à vraiment s'inquiéter pour Mme Bonacieux. Il tapa trois fois dans ses mains, le signal habituel des amoureux. Silence total, même l'écho fit la sourde oreille. Un peu vexé, il se demanda si la jeune femme ne s'était pas assoupie en l'attendant.
Il s'approcha du mur, tenta d'y grimper, mais la surface fraîchement crépie lui résista, ses ongles n'y trouvant aucune prise. Son regard se posa alors sur les arbres dont les feuilles scintillaient sous la lumière. L'un d'eux, se penchant sur le chemin, semblait lui offrir une meilleure vue du pavillon. L'arbre était facile à escalader, et d'Artagnan, à peine vingt ans, se rappelait encore bien ses exploits d'écolier. En un rien de temps, il se retrouva perché au milieu des branches. À travers les vitres, il découvrit une scène qui le glaça jusqu'à la moelle : la douce lumière de la lampe éclairait un chaos total. Une vitre brisée, la porte de la chambre enfoncée, pendait misérablement à ses gonds. Une table, autrefois dressée pour un élégant souper, gisait renversée. Les bouteilles éclatées, les fruits écrasés jonchaient le sol. Tout indiquait une lutte violente et désespérée. Au milieu de ce désordre, d'Artagnan crut distinguer des lambeaux de vêtements et quelques taches de sang sur la nappe et les rideaux.
Il redescendit précipitamment dans la rue, le cœur battant à tout rompre, cherchant désespérément d'autres indices de violence. La petite lueur continuait de briller paisiblement dans la nuit. D'Artagnan remarqua alors, détail qu'il avait d'abord négligé, que le sol portait des marques confuses de pas et de sabots de chevaux. Les roues d'une voiture, venant apparemment de Paris, avaient laissé une profonde empreinte dans la terre molle, allant jusqu'au pavillon puis retournant vers Paris. Dans sa quête, d'Artagnan trouva près du mur un gant de femme déchiré. Malgré la boue, il restait d'une fraîcheur irréprochable, un de ces gants parfumés que les amoureux arrachent avec délice d'une jolie main.
Au fur et à mesure de ses découvertes, la sueur froide se mit à perler sur son front. Son cœur se serrait d'angoisse, sa respiration devenait haletante. Il essaya de se rassurer : peut-être que ce pavillon n'avait rien à voir avec Mme Bonacieux. Elle lui avait donné rendez-vous devant, pas dedans. Peut-être avait-elle été retenue à Paris par le travail ou la jalousie de son mari. Mais ces raisonnements s'effondraient face à cette douleur sourde qui criait en lui qu'un grand malheur était imminent.
D'Artagnan, presque fou d'inquiétude, se lança sur la grande route. Il reprit le chemin déjà parcouru, se dirigea vers le bac et interrogea le passeur avec une urgence désespérée.
Vers sept heures du soir, le passeur avait fait traverser la rivière à une femme enveloppée dans une grande cape noire. Elle semblait vouloir passer inaperçue, mais ses précautions avaient éveillé l'attention du passeur. Il avait remarqué qu'elle était jeune et jolie. À cette époque, comme aujourd'hui, beaucoup de jeunes femmes charmantes venaient à Saint-Cloud en cherchant à ne pas être reconnues. Pourtant, d'Artagnan était convaincu que cette femme était Mme Bonacieux. Sous la lumière de la lampe de la cabane du passeur, il relut le billet de Mme Bonacieux pour s'assurer qu'il ne s'était pas trompé : le rendez-vous était bien à Saint-Cloud, devant le pavillon de M. d’Estrées. Tout indiquait à d'Artagnan que son pressentiment était juste et qu'un grand malheur avait eu lieu.
Il se précipita vers le château, persuadé qu'en son absence, quelque chose de nouveau avait pu se passer au pavillon. La ruelle restait déserte, et une douce lueur émanait toujours de la fenêtre. D'Artagnan pensa à cette maison silencieuse et sombre qui, peut-être, avait vu quelque chose et pouvait parler. La porte était fermée, mais il sauta par-dessus la haie. Malgré les aboiements du chien enchaîné, il s'approcha de la cabane. Il frappa, mais personne ne répondit. Un silence de mort régnait, mais il insista. Il crut entendre un léger bruit à l'intérieur, comme un murmure craintif. Alors, il cessa de frapper et parla d'une voix pleine d'inquiétude et de promesses, mêlant peur et douceur, de quoi rassurer même le plus peureux.
Finalement, un vieux volet s'entrouvrit et se referma aussitôt, laissant juste le temps à d'Artagnan d'apercevoir une tête de vieillard. « Par pitié, écoutez-moi, » implora-t-il. « J'attendais quelqu'un qui n'est pas venu, je suis mort d'inquiétude. Est-ce qu'il s'est passé quelque chose de grave par ici ? Parlez, je vous en prie. » La fenêtre se rouvrit lentement, et le même visage apparut, encore plus pâle. D'Artagnan raconta son histoire, omettant les noms. Il expliqua qu'il avait rendez-vous avec une jeune femme devant le pavillon et, ne la voyant pas, il était monté sur le tilleul où il avait aperçu le désordre à l'intérieur. Le vieillard écouta attentivement, hochant la tête d'un air grave. « Que voulez-vous dire ? » s'écria d'Artagnan. « Par pitié, expliquez-vous. »
« Oh, monsieur, » dit le vieillard, « ne me demandez rien. Si je vous disais ce que j'ai vu, il ne m'arriverait rien de bon. »
« Vous avez donc vu quelque chose ? » insista d'Artagnan.
Dans ce cas, par pitié, continua-t-il en lui lançant une pièce d'or, racontez-moi ce que vous avez vu, et je vous promets sur mon honneur que je garderai votre secret. Le vieil homme, touché par la sincérité et l'angoisse lisibles sur le visage de d'Artagnan, lui fit signe de prêter attention et murmura discrètement : « Il devait être autour de neuf heures. J'avais entendu du bruit dans la rue et, curieux de savoir ce qui se passait, je me suis approché de ma porte. J'ai remarqué que quelqu'un essayait d'entrer. Comme je n'ai pas grand-chose à voler, je n'ai pas hésité à ouvrir. Là, j'ai vu trois hommes à quelques pas. Dans l'ombre, il y avait un carrosse avec des chevaux attelés et d'autres en réserve, probablement pour ces trois hommes habillés en cavaliers.
« Bonnes gens, que voulez-vous ? » leur ai-je demandé.
« Tu as une échelle ? » m'a demandé celui qui semblait être le chef.
« Oui, monsieur, celle que j'utilise pour cueillir mes fruits. »
« Donne-la-nous et rentre chez toi. Voici une pièce pour le dérangement. Mais souviens-toi, si tu parles de ce que tu vas voir ou entendre, tu es fichu. »
Il m'a lancé une pièce que j'ai ramassée, et ils ont pris mon échelle. Après avoir refermé la haie derrière eux, j'ai fait semblant de rentrer chez moi, mais je suis sorti par la porte de derrière. En me glissant dans l'ombre, je me suis caché derrière un sureau d'où je pouvais tout observer sans être vu.
Les trois hommes ont avancé la voiture sans bruit, en ont sorti un petit homme trapu, grisonnant, mal habillé, qui est monté prudemment à l'échelle, a regardé à l'intérieur par la fenêtre, puis est redescendu silencieusement en murmurant : « C'est elle. »
Le chef s'est alors approché de la porte du pavillon, l'a ouverte avec une clé qu'il avait sur lui, et a disparu à l'intérieur. Les deux autres ont grimpé à l'échelle. Le petit homme est resté près de la voiture, le cocher tenait les rênes des chevaux, et un laquais s'occupait des chevaux de selle.
Soudain, des cris ont éclaté dans le pavillon. Une femme s'est précipitée à la fenêtre, l'a ouverte comme pour sauter, mais en voyant les deux hommes, elle a reculé. Ils se sont lancés à sa poursuite dans la chambre. Je ne voyais plus rien, mais j'entendais des meubles se briser. La femme hurlait et appelait à l'aide. Ses cris ont été étouffés peu après ; les trois hommes sont revenus à la fenêtre, portant la femme dans leurs bras. Deux d'entre eux sont descendus par l'échelle avec elle et l'ont mise dans la voiture, où le petit homme est monté après elle. Celui qui était resté dans le pavillon a refermé la fenêtre, est sorti par la porte pour vérifier que la femme était bien dans la voiture. Ses deux compagnons l'attendaient déjà à cheval. Il a sauté en selle, le laquais a repris sa place près du cocher, et le carrosse est parti au galop escorté par les trois cavaliers. Tout était terminé. Depuis, je n'ai rien vu ni entendu. »
D'Artagnan, anéanti par cette révélation, est resté figé, silencieux, tandis que la colère et la jalousie rugissaient en lui.
« Mais, mon cher monsieur, dit le vieil homme, visiblement plus touché par le silence désespéré de d’Artagnan que par des cris ou des larmes, ne vous tourmentez pas. L’essentiel, c’est qu’ils ne l’ont pas tuée. – Vous avez une idée de qui dirigeait cette opération diabolique ? demanda d’Artagnan. – Je ne le connais pas, répondit le vieillard. – Mais vous l’avez vu quand il vous a parlé, non ? – Vous voulez son signalement ? – Oui, exactement. – Un grand type, sec, avec une peau basanée, des moustaches noires, des yeux noirs, et l’allure d’un gentilhomme. – C’est lui ! s’exclama d’Artagnan. Toujours lui ! C’est comme un démon qui me poursuit ! Et l’autre ? – Quel autre ? – Le petit. – Oh, celui-là, ce n’est pas un seigneur, j’en suis sûr. Il n’avait même pas d’épée, et les autres le traitaient sans respect. – Un simple laquais, murmura d’Artagnan. Pauvre femme, qu’ont-ils fait d’elle ? – Vous m’avez promis le secret, dit le vieillard. – Et je vous le promets à nouveau, soyez tranquille, je suis un gentilhomme. Ma parole est tout ce que j’ai, et je vous l’ai donnée. »
D’Artagnan, le cœur lourd, reprit le chemin du bac. Il oscillait entre l’espoir de retrouver Mme Bonacieux le lendemain au Louvre et la crainte qu’elle ait eu une liaison avec un autre, provoquant ainsi la jalousie et son enlèvement. Il était perdu, désespéré. « Si seulement mes amis étaient là ! » se disait-il. « J’aurais au moins une chance de la retrouver. Mais qui sait ce qu’ils sont devenus eux aussi ! » Il était environ minuit. Il fallait retrouver Planchet. D’Artagnan fit ouvrir tous les cabarets où il voyait de la lumière, mais pas de Planchet. Au sixième, il réalisa que sa recherche était vaine. Il n’avait donné rendez-vous à son laquais qu’à six heures du matin, et où qu’il soit, il était dans son bon droit. De plus, rester dans le coin pourrait lui permettre d’obtenir des indices sur ce mystère. Au sixième cabaret, d’Artagnan s’arrêta, commanda une bouteille de bon vin, se cala dans un coin sombre et décida d’attendre l’aube. Mais encore une fois, il fut déçu. Malgré son écoute attentive, il n’entendit rien d’utile parmi les jurons et les plaisanteries échangées par les ouvriers, laquais et rouliers présents. Il dut donc, après avoir bu sa bouteille par ennui et pour ne pas éveiller de soupçons, chercher la position la plus confortable possible et s’endormir tant bien que mal. D’Artagnan avait vingt ans, et à cet âge, le sommeil s’impose même aux cœurs les plus tourmentés. Vers six heures du matin, il se réveilla avec la sensation désagréable qui accompagne souvent le lever du jour après une mauvaise nuit. Sa toilette fut rapide ; il vérifia que personne ne l’avait volé pendant son sommeil, retrouva son diamant à son doigt, sa bourse dans sa poche et ses pistolets à sa ceinture. Il se leva, paya sa bouteille et sortit, espérant avoir plus de chance de retrouver son laquais le matin que pendant la nuit.
Dès que la brume humide et grise se dissipa un peu, d'Artagnan aperçut Planchet, fidèle au poste, tenant les deux chevaux à la main devant un petit cabaret miteux qu'il n'avait même pas remarqué en passant. Au lieu de rentrer directement chez lui, d'Artagnan sauta de cheval devant la maison de M. de Tréville et monta les escaliers à toute vitesse. Cette fois, il était bien décidé à tout raconter à Tréville. Peut-être que ce dernier aurait des conseils avisés à lui donner ; et comme il voyait la reine presque tous les jours, il pourrait peut-être obtenir des infos sur cette pauvre femme qui payait sûrement cher son dévouement.
M. de Tréville écouta d'Artagnan avec une attention qui montrait qu'il voyait bien plus qu'une simple histoire d'amour dans tout ça. Une fois le récit terminé, il dit : « Hum, ça sent Son Éminence à plein nez. – Mais qu'est-ce que je fais alors ? demanda d'Artagnan. – Pour l'instant, rien du tout, sauf quitter Paris au plus vite, comme je vous l'ai conseillé. Je parlerai à la reine, je lui expliquerai ce qu'il en est de cette disparition, qu'elle ignore sans doute. Elle pourra ainsi agir de son côté, et à votre retour, j'aurai peut-être de bonnes nouvelles. Comptez sur moi. »
D'Artagnan savait que M. de Tréville, bien que Gascon, ne promettait jamais à la légère. Quand il promettait, il tenait toujours parole, souvent même au-delà. Plein de gratitude pour le passé et l'avenir, d'Artagnan le salua. Le capitaine, touché par ce jeune homme si courageux et déterminé, lui serra la main chaleureusement en lui souhaitant bon voyage.
Décidé à suivre les conseils de M. de Tréville sans tarder, d'Artagnan se dirigea vers la rue des Fossoyeurs pour préparer son départ. En approchant de chez lui, il vit M. Bonacieux en tenue de matin, planté sur le seuil de sa porte. Les avertissements de Planchet sur le caractère louche de son hôte lui revinrent en mémoire. Il observa alors Bonacieux avec plus d'attention. Outre sa pâleur maladive, d'Artagnan remarqua quelque chose de sournois dans les rides de son visage. Un escroc ne rit pas comme un honnête homme ; un hypocrite ne pleure pas les mêmes larmes qu'une personne sincère. Même le meilleur des masques finit par trahir celui qui le porte. À ses yeux, M. Bonacieux portait un masque, et quel masque désagréable !
Prêt à passer son chemin sans un mot, d'Artagnan fut interpellé par M. Bonacieux. « Eh bien, jeune homme, on dirait qu'on fait la grasse matinée ? Sept heures du matin, ça chamboule les habitudes, non ? Vous rentrez quand les autres sortent. – On ne pourra pas vous accuser de la même chose, maître Bonacieux, répondit d'Artagnan. Vous êtes l'exemple parfait de l'homme rangé. Avec une femme jeune et jolie, pas besoin de chercher le bonheur ailleurs, c'est lui qui vient à vous, n'est-ce pas, monsieur Bonacieux ? »
Bonacieux pâlit comme un linge et tenta un sourire forcé. « Ah, ah, vous êtes un sacré farceur, » répondit-il.
« Mais où donc as-tu traîné cette nuit, mon jeune maître ? On dit que les chemins de traverse n'étaient pas sûrs. » D’Artagnan baissa les yeux vers ses bottes couvertes de boue. En même temps, il remarqua les souliers et les bas du mercier, aussi crasseux que les siens, comme s'ils avaient pataugé dans le même bourbier. Une idée fulgurante traversa l’esprit de d’Artagnan. Ce petit homme trapu, grisonnant, vêtu comme un domestique, traité sans égards par les hommes d’épée de l’escorte, c’était Bonacieux en personne ! Le mari avait supervisé l’enlèvement de sa propre femme. D’Artagnan sentit une envie irrépressible de sauter à la gorge du mercier et de l’étrangler. Mais, prudent comme à son habitude, il se contint. Pourtant, le changement sur son visage était si manifeste que Bonacieux en fut effrayé et tenta de reculer, mais il se heurta à la porte fermée, le forçant à rester sur place.
« Ah, mon cher farceur, reprit d’Artagnan, si mes bottes ont besoin d’un coup d’éponge, il me semble que vos bas et vos souliers mériteraient bien un coup de brosse. Auriez-vous, vous aussi, fait la fête, maître Bonacieux ? Ah, diable, ce ne serait pas très sage pour un homme de votre âge, surtout avec une si charmante épouse. »
« Oh, non, pas du tout, répondit Bonacieux. Hier, je suis allé à Saint-Mandé pour des renseignements sur une servante indispensable. Les chemins étaient mauvais, et voilà pourquoi je suis tout crotté, je n’ai pas encore eu le temps de me nettoyer. »
Saint-Mandé ? D’Artagnan comprit que Bonacieux mentait, car Saint-Mandé était à l’opposé de Saint-Cloud, renforçant ses soupçons. Si Bonacieux savait où se trouvait sa femme, d’Artagnan pourrait le forcer à parler. Il ne restait plus qu’à transformer cette probabilité en certitude.
« Pardon, cher monsieur Bonacieux, dit d’Artagnan, mais la fatigue me donne une soif terrible. Puis-je prendre un verre d’eau chez vous ? Entre voisins, ça ne se refuse pas. » Sans attendre de réponse, il entra vivement dans la maison et jeta un coup d’œil sur le lit. Pas défait. Bonacieux ne s’était pas couché. Il était rentré il y a peu, après avoir accompagné sa femme.
« Merci, maître Bonacieux, dit d’Artagnan après avoir bu, c’est tout ce que je voulais. Je rentre chez moi. Je vais faire nettoyer mes bottes par Planchet, et je vous l’enverrai pour vos souliers si vous voulez. »
Il laissa Bonacieux abasourdi par cet adieu étrange, se demandant s’il ne s’était pas trahi. En haut de l’escalier, il croisa Planchet, tout affolé. « Ah, monsieur, s’écria Planchet, il s’en passe des choses, et j’attendais votre retour avec impatience. – Qu’est-ce qui se passe ? demanda d’Artagnan. »
– Oh, monsieur, je vous mets au défi de deviner qui est venu vous voir pendant votre absence ! – Quand ça ? – Il y a environ une demi-heure, alors que vous étiez chez M. de Tréville. – Qui est venu ? Allez, dis-moi. – M. de Cavois. – M. de Cavois ? – Oui, lui-même. – Le capitaine des gardes de Son Éminence ? – Exactement. – Il venait pour m'arrêter, non ? – J'ai eu des soupçons, monsieur, malgré son air mielleux. – Mielleux, dis-tu ? – Oui, il était tout sucre, monsieur. – Vraiment ? – Il disait venir de la part de Son Éminence, qui vous porte beaucoup d'affection, pour vous inviter à le suivre au Palais-Royal. – Et tu lui as répondu quoi ? – Que c'était impossible, vu que vous n'étiez pas là, comme il pouvait le constater. – Et après, qu'a-t-il dit ? – Qu'il fallait absolument que vous passiez le voir dans la journée ; puis il a murmuré : « Dis à ton maître que Son Éminence lui est très favorable et que sa fortune pourrait dépendre de cette rencontre. » – Le piège est assez grossier pour le cardinal, répondit d'Artagnan en souriant. – Je l'ai bien vu, monsieur, et j'ai dit que vous seriez inconsolable à votre retour. – Où est-il allé ? a demandé M. de Cavois. À Troyes en Champagne, ai-je répondu. Et quand est-il parti ? – Hier soir. – Planchet, mon ami, intervint d’Artagnan, tu es vraiment précieux. – Vous comprenez, monsieur, j'ai pensé qu'il serait toujours temps, si vous voulez voir M. de Cavois, de me contredire en disant que vous n'étiez pas parti ; ce serait moi, dans ce cas, qui aurais menti, et comme je ne suis pas gentilhomme, je peux mentir. – Ne t'inquiète pas, Planchet, tu garderas ta réputation d'homme honnête : dans un quart d'heure, nous partons. – C'est le conseil que j'allais vous donner, monsieur ; et où allons-nous, sans être trop curieux ? – Eh bien, dans la direction opposée à celle où tu as dit que j'étais allé. D'ailleurs, n'as-tu pas autant envie d'avoir des nouvelles de Grimaud, de Mousqueton et de Bazin que moi de savoir ce qu'il est advenu d'Athos, Porthos et Aramis ? – Si, monsieur, répondit Planchet, et je partirai quand vous voudrez ; je crois que l'air de la province est meilleur pour nous en ce moment que celui de Paris. Donc… – Donc, prépare nos affaires, Planchet, et partons ; moi, je vais partir en premier, les mains dans les poches, pour ne rien éveiller de soupçons. Tu me rejoindras à l’hôtel des Gardes. Au fait, Planchet, je crois que tu as raison au sujet de notre hôte, c'est vraiment une sale canaille. – Ah, croyez-moi, monsieur, quand je vous dis quelque chose ; j'ai l'œil pour ça, moi ! » D’Artagnan descendit le premier, comme convenu ; puis, pour ne pas avoir de regrets, il se dirigea une dernière fois vers la maison de ses trois amis : aucune nouvelle d'eux, si ce n'est une lettre parfumée, écrite d'une main élégante et fine, adressée à Aramis. D’Artagnan s'en chargea. Dix minutes plus tard, Planchet le rejoignait dans les écuries de l’hôtel des Gardes. D’Artagnan, pour ne pas perdre de temps, avait déjà sellé son cheval lui-même. « C'est bien, dit-il à Planchet, une fois que celui-ci eut attaché le portemanteau à l'équipement ; maintenant, selle les trois autres, et partons. – Pensez-vous qu'on ira plus vite avec deux chevaux chacun ? demanda Planchet avec son air moqueur. – Non, petit plaisantin, répondit d’Artagnan, mais avec nos quatre chevaux, on pourra ramener nos trois amis, si toutefois on les retrouve vivants.
– Ce serait vraiment un coup de chance, répondit Planchet, mais ne perdons pas espoir en la miséricorde divine. – Amen, répliqua d’Artagnan en montant à cheval. Ils quittèrent alors l’hôtel des Gardes, chacun partant d’un côté de la rue : l’un devait sortir de Paris par la barrière de la Villette, l’autre par celle de Montmartre. Leur plan était de se retrouver après Saint-Denis, une stratégie habile qui, grâce à leur synchronisation parfaite, porta ses fruits. Ils arrivèrent ensemble à Pierrefitte.
Planchet, il faut le dire, se sentait plus courageux en plein jour qu’à la tombée de la nuit. Mais sa prudence naturelle restait intacte ; il se souvenait bien des péripéties de leur précédent voyage et voyait un ennemi potentiel en chaque personne croisée sur leur chemin. Résultat : il saluait tout le monde avec son chapeau, ce qui lui valait des remontrances de d’Artagnan, inquiet qu’on le prenne pour le serviteur d’un homme de peu d’importance. Pourtant, que ce soit grâce à la politesse de Planchet ou au fait qu’aucun danger ne les guettait cette fois-ci, ils atteignirent Chantilly sans encombre et s’arrêtèrent à l’hôtel du Grand Saint Martin, leur repaire habituel.
À leur arrivée, l’aubergiste, voyant un jeune homme accompagné d’un valet et de deux chevaux de rechange, s’empressa de les accueillir. D’Artagnan, ayant déjà parcouru onze lieues, décida de faire une pause, que Porthos soit présent ou non dans l’auberge. Mieux valait ne pas se précipiter pour demander des nouvelles du mousquetaire. D’Artagnan descendit donc de cheval, confia les montures à Planchet, et entra dans une petite salle pour les clients solitaires. Il demanda une bouteille de bon vin et un repas copieux, ce qui renforça l’excellente impression que l’aubergiste avait eue de lui. D’Artagnan fut servi avec une rapidité impressionnante.
Le régiment des gardes recrutait parmi les nobles, et d’Artagnan, avec son valet et quatre chevaux superbes, ne passait pas inaperçu, même en uniforme simple. L’aubergiste voulut le servir personnellement. Voyant cela, d’Artagnan fit apporter deux verres et engagea la conversation : « Mon cher hôte, dit-il en remplissant les verres, je vous ai demandé votre meilleur vin. Si vous m’avez trompé, vous serez puni, car je déteste boire seul. Prenez donc ce verre, et trinquons. À quoi allons-nous boire ? Pour ne froisser personne, buvons à la prospérité de votre établissement ! – Vous me faites grand honneur, répondit l’aubergiste, et je vous remercie de votre bienveillance. – Mais ne vous y trompez pas, continua d’Artagnan, mon toast est peut-être plus intéressé que vous ne le pensez : seuls les établissements prospères offrent un bon accueil ; dans ceux qui périclitent, tout se dégrade et les voyageurs en pâtissent. Moi qui voyage souvent, surtout sur cette route, je souhaite que tous les aubergistes fassent fortune. – En effet, dit l’aubergiste, il me semble bien vous avoir déjà vu ici. »
— Quoi ? Je suis passé par Chantilly au moins dix fois, et sur ces dix fois, je me suis arrêté chez vous trois ou quatre fois. Tenez, j'étais ici il y a dix ou douze jours à peine ; j'accompagnais des amis, des mousquetaires. L'un d'eux s'est même disputé avec un étranger, un inconnu qui lui a cherché querelle pour je ne sais quelle raison.
— Ah oui, je m'en souviens parfaitement, dit l'aubergiste. Vous parlez de M. Porthos, n'est-ce pas ?
— Exactement, c'est le nom de mon compagnon de voyage. Dites-moi, il ne lui est rien arrivé de grave, j'espère ?
— Eh bien, vous avez probablement remarqué qu'il n'a pas pu continuer sa route.
— En effet, il nous avait promis de nous rejoindre, mais nous ne l'avons pas revu.
— Il a eu l'honneur de rester ici.
— Comment ça, il est resté ici ?
— Oui, monsieur, dans cet hôtel. Nous sommes même très inquiets.
— Pourquoi donc ?
— À cause de certaines dépenses qu'il a faites.
— Mais enfin, il paiera bien ce qu'il doit.
— Ah, monsieur, vous me soulagez ! Nous avons avancé des sommes considérables, et ce matin, le chirurgien a dit que si M. Porthos ne le payait pas, il se retournerait contre moi, car c'est moi qui l'ai fait venir.
— Porthos est donc blessé ?
— Je ne saurais vous le dire, monsieur.
— Comment ça, vous ne pouvez pas me le dire ? Vous devriez être mieux informé que quiconque.
— Oui, mais dans notre métier, nous ne révélons pas tout ce que nous savons, surtout quand on nous a avertis que nos oreilles pourraient en pâtir.
— Puis-je voir Porthos ?
— Bien sûr, monsieur. Montez au premier étage et frappez à la porte numéro 1. Mais annoncez-vous.
— Pourquoi devrais-je m'annoncer ?
— Parce qu'il pourrait vous arriver malheur.
— Quel genre de malheur ?
— M. Porthos pourrait vous prendre pour quelqu'un de la maison et, dans un accès de colère, vous transpercer de son épée ou vous tirer dessus.
— Qu'avez-vous donc fait pour qu'il réagisse ainsi ?
— Nous lui avons demandé de l'argent.
— Ah, je comprends. Porthos n'aime pas qu'on lui demande de l'argent quand il est à court. Mais je sais qu'il devait avoir des fonds.
— C'est ce que nous pensions aussi, monsieur. Comme notre établissement est très régulier et que nous faisons nos comptes chaque semaine, après huit jours, nous lui avons présenté la note. Malheureusement, il semble que nous sommes tombés à un mauvais moment, car dès le premier mot, il nous a envoyés promener. Il avait joué la veille, vous savez.
— Il avait joué ? Avec qui ?
— Oh, qui sait ? Avec un seigneur de passage avec qui il avait organisé une partie de lansquenet.
— Je parie qu'il a tout perdu.
— Jusqu'à son cheval, monsieur. Quand l'étranger est parti, nous avons remarqué que son domestique sellait le cheval de M. Porthos. Nous l'avons signalé, mais il nous a répondu que cela ne nous concernait pas et que ce cheval lui appartenait. Nous avons prévenu M. Porthos, mais il nous a traité de faquins pour avoir douté de la parole d'un gentilhomme. Si cet homme disait que le cheval était à lui, alors c'était le cas.
— Ça, c'est bien Porthos, murmura d'Artagnan.
— Alors, reprit l'hôte, je lui ai dit que puisque nous n'arrivions pas à nous entendre sur le paiement, j'espérais qu'il irait chez mon confrère de l'Aigle d'Or. Mais M. Porthos m'a répondu que mon hôtel était le meilleur et qu'il souhaitait y rester. Cette réponse était tellement flatteuse que je n'ai pas insisté pour qu'il parte. Je lui ai simplement demandé de libérer sa chambre, la plus belle de l'hôtel, et de se contenter d'un petit cabinet au troisième étage. Mais là encore, M. Porthos a rétorqué qu'il attendait sa maîtresse, une grande dame de la cour, et que sa chambre actuelle était bien trop modeste pour elle. Même si je comprenais son point de vue, j'ai tenté d'insister. Mais sans discuter davantage, il a posé son pistolet sur sa table de nuit et a déclaré que si quelqu'un osait lui parler de déménagement, il lui ferait sauter la cervelle. Depuis, monsieur, personne n'entre plus dans sa chambre, à part son domestique.
— Mousqueton est donc ici ? demanda d'Artagnan.
— Oui, monsieur, répondit l'hôte. Cinq jours après son départ, il est revenu de mauvaise humeur, apparemment mécontent de son voyage. Il est plus vif que son maître, et pour Porthos, il chamboule tout. Comme il craint qu'on lui refuse ce qu'il demande, il prend ce dont il a besoin sans demander.
— C'est vrai, dit d'Artagnan, j'ai toujours remarqué que Mousqueton est très dévoué et intelligent.
— Peut-être, monsieur, mais si je devais croiser quatre fois par an une telle intelligence et un tel dévouement, je serais ruiné.
— Ne vous inquiétez pas, Porthos vous paiera, assura d'Artagnan.
— Hum ! fit l'hôtelier, sceptique.
— C'est le favori d'une grande dame, elle ne le laissera pas dans l'embarras pour une somme aussi dérisoire.
— Puis-je vous dire ce que je pense de tout ça ?
— Ce que vous pensez ?
— En fait, ce que je sais.
— Ce que vous savez ?
— Et même ce dont je suis sûr.
— Et de quoi êtes-vous sûr ?
— Je connais cette grande dame.
— Vous ?
— Oui, moi.
— Et comment la connaissez-vous ?
— Oh, monsieur, si je pouvais compter sur votre discrétion...
— Parlez, je vous le promets sur l'honneur, vous ne regretterez pas votre confiance.
— Eh bien, monsieur, l'inquiétude pousse à faire bien des choses.
— Que voulez-vous dire ?
— Rien qui ne soit dans le droit d'un créancier.
— Continuez.
— M. Porthos nous a confié une lettre pour cette duchesse, nous demandant de la poster. Son domestique n'était pas encore revenu, et comme il ne pouvait quitter sa chambre, il devait nous confier ses commissions.
— Et alors ?
— Au lieu de la poster, ce qui n'est jamais sûr, j'ai profité du voyage d'un de mes garçons à Paris pour la remettre en main propre à cette duchesse. C'était bien dans l'intérêt de M. Porthos, qui insistait tant sur cette lettre, n'est-ce pas ?
— À peu près.
— Eh bien, monsieur, savez-vous qui est cette grande dame ?
— Non, je n'en ai entendu parler que par Porthos.
— Vous savez qui est cette soi-disant duchesse ?
— Je vous l'ai dit, je ne la connais pas.
— C’est une vieille avocate au Châtelet, madame Coquenard, qui a bien cinquante ans et se prend encore pour une jalouse. Ça m’a toujours paru étrange, une "princesse" qui habite rue aux Ours.
— Comment vous savez ça ?
— Elle a piqué une grosse colère en recevant la lettre, affirmant que M. Porthos était infidèle et que c’était encore pour une autre femme qu’il s’était pris un coup d’épée.
— Il a donc bien reçu un coup d’épée ?
— Oh là là, qu’est-ce que je viens de dire ?
— Vous avez dit que Porthos avait reçu un coup d’épée.
— Oui, mais il m’avait bien dit de ne pas le dire !
— Pourquoi ça ?
— Eh bien, parce qu’il s’était vanté d’avoir mis cet étranger hors d’état de nuire, alors qu’en fait, c’est l’étranger qui, malgré ses fanfaronnades, l’a mis à terre. Et comme M. Porthos est très orgueilleux, sauf envers la duchesse qu’il voulait impressionner avec son histoire, il ne veut pas admettre qu’il a pris un coup d’épée.
— Donc c’est bien un coup d’épée qui le cloue au lit ?
— Et pas qu’un petit coup, je vous assure. Votre ami a une sacrée résistance.
— Vous étiez là ?
— Oui, par curiosité, je les ai suivis et j’ai vu le duel sans qu’ils me remarquent.
— Et comment ça s’est passé ?
— Oh, ça a été rapide, je vous le garantis. Ils ont pris leur position, l’étranger a feinté et s’est avancé d’un coup. Tout ça si vite que quand Porthos a voulu parer, il avait déjà trois pouces de lame dans la poitrine. Il est tombé en arrière. L’étranger lui a aussitôt mis la pointe de son épée sous la gorge, et Porthos, se voyant vaincu, s’est rendu. L’étranger lui a demandé son nom, et en apprenant qu’il s’appelait M. Porthos, et non M. d’Artagnan, il lui a offert son bras, l’a ramené à l’hôtel, est monté à cheval et a disparu.
— Donc c’est à M. d’Artagnan qu’en voulait cet étranger ?
— Apparemment, oui.
— Et vous savez ce qu’il est devenu ?
— Non, je ne l’avais jamais vu avant et on ne l’a pas revu depuis.
— Très bien, j’ai ce que je voulais savoir. Maintenant, vous dites que la chambre de Porthos est au premier, n° 1 ?
— Oui, monsieur, la plus belle de l’auberge ; une chambre que j’aurais déjà louée dix fois.
— Bah ! Ne vous inquiétez pas, dit d’Artagnan en riant, Porthos vous paiera avec l’argent de la duchesse Coquenard.
— Oh, monsieur, avocate ou duchesse, si elle ouvrait sa bourse, ce serait une chose ; mais elle a clairement dit qu’elle en avait assez des exigences et infidélités de M. Porthos, et qu’elle ne lui enverrait pas un sou.
— Et vous avez transmis cette réponse à votre hôte ?
— On s’en est bien gardé : il aurait compris comment on a fait la commission.
— Donc il attend toujours son argent ?
— Oh oui ! Hier encore, il a écrit ; mais cette fois, c’est son domestique qui a posté la lettre.
— Et vous dites que l’avocate est vieille et laide.
— Cinquante ans au moins, monsieur, et pas belle du tout, selon Pathaud.
— Dans ce cas, ne vous inquiétez pas, elle finira par céder ; de plus, Porthos ne peut pas vous devoir grand-chose.
— Comment ça, pas grand-chose ? Une vingtaine de pistoles déjà, sans compter le médecin.
"Oh là là, il ne se refuse rien, c’est clair ! On voit qu’il a l’habitude de vivre confortablement. — Eh bien, si sa maîtresse le laisse tomber, je vous garantis qu’il trouvera des amis pour le soutenir. Alors, mon cher hôte, ne vous inquiétez pas et continuez à prendre soin de lui comme il se doit. — Monsieur m’a promis de ne rien dire sur la procureuse et de ne pas mentionner la blessure. — C’est entendu, vous avez ma parole. — Oh, parce qu’il me tuerait, vous comprenez ! — Ne vous en faites pas, il n’est pas aussi terrible qu’il en a l’air."
Sur ces mots, d’Artagnan monta l’escalier, laissant l’aubergiste un peu plus rassuré sur deux points qui lui tenaient à cœur : sa créance et sa vie. En haut de l’escalier, sur la porte la plus en vue du couloir, un énorme numéro 1 était tracé à l’encre noire. D’Artagnan frappa et, après avoir reçu l’invitation d’entrer, il pénétra dans la chambre. Porthos était allongé et jouait au lansquenet avec Mousqueton pour se dégourdir les mains, tandis qu’une broche garnie de perdrix tournait devant le feu. Aux coins de la grande cheminée, deux casseroles bouillonnaient sur des réchauds, libérant une double odeur de gibelotte et de matelote qui titillait les narines. De plus, le haut d’un secrétaire et le marbre d’une commode étaient encombrés de bouteilles vides.
À la vue de son ami, Porthos poussa un cri de joie, et Mousqueton, se levant respectueusement, lui céda la place avant d’aller jeter un œil aux casseroles dont il semblait avoir la charge. "Ah ! Parbleu, c’est vous, s’exclama Porthos en voyant d’Artagnan. Soyez le bienvenu, et pardonnez-moi de ne pas me lever pour vous accueillir. Mais, ajouta-t-il avec une pointe d’inquiétude, savez-vous ce qui m’est arrivé ? — Non. — L’aubergiste ne vous a rien dit ? — J’ai juste demandé après vous et je suis monté directement."
Porthos sembla respirer plus librement. "Et qu’est-ce qui vous est arrivé, mon cher Porthos ?" continua d’Artagnan. "Eh bien, en attaquant mon adversaire, à qui j’avais déjà donné trois coups d’épée et que je comptais bien achever avec un quatrième, j’ai glissé sur une pierre et me suis foulé le genou. — Vraiment ? — Sur mon honneur ! Heureusement pour ce vaurien, car je ne l’aurais pas laissé repartir vivant, je vous le garantis. — Et que lui est-il arrivé ? — Oh, je n’en sais rien ; il en a eu assez et s’est enfui sans demander son reste. Mais vous, mon cher d’Artagnan, qu’est-il advenu de vous ?"
"Donc, cette foulure, mon cher Porthos, vous cloue au lit ?" poursuivit d’Artagnan. "Ah, mon Dieu, oui, c’est bien ça ; mais dans quelques jours, je serai sur pied. — Pourquoi ne vous être pas fait transporter à Paris ? Vous devez vous ennuyer terriblement ici. — C’était prévu, mais, mon cher ami, je dois vous avouer quelque chose. — Quoi donc ? — Eh bien, comme je m’ennuyais terriblement, comme vous le dites, et que j’avais sur moi les soixante-quinze pistoles que vous m’aviez données, j’ai proposé à un gentilhomme de passage de faire une partie de dés pour passer le temps. Il a accepté, et ma foi, mes soixante-quinze pistoles sont passées de ma poche à la sienne, sans compter mon cheval, qu’il a emporté en prime."
« Et vous, cher d'Artagnan ? » lança Porthos.
« Que voulez-vous, mon cher Porthos, on ne peut pas avoir de la chance partout, » répondit d'Artagnan avec un sourire. « Vous connaissez le dicton : "Malheureux au jeu, heureux en amour." Vous êtes bien trop chanceux en amour pour que le jeu ne se venge pas. Mais qu’importe les coups du sort pour vous ! Vous avez votre duchesse, ce veinard que vous êtes, elle viendra sûrement à votre secours, non ? »
Porthos haussa les épaules avec un air désinvolte. « Eh bien, voyez-vous, d'Artagnan, la chance n'est pas de mon côté ! Je lui ai écrit pour qu'elle m'envoie cinquante louis dont j'avais désespérément besoin... »
« Et alors ? »
« Eh bien, elle doit être à la campagne, car elle ne m'a pas répondu. »
« Vraiment ? »
« Non. J'ai donc envoyé une seconde lettre, encore plus pressante. Mais assez parlé de moi, parlons de vous. J'avoue que j'étais un peu inquiet à votre sujet. »
« Mais votre hôte semble bien s'occuper de vous, Porthos, » dit d'Artagnan en désignant les casseroles pleines et les bouteilles vides.
« Bof ! » répondit Porthos. « Ce malotru m'a présenté son addition il y a trois ou quatre jours, et je l'ai mis à la porte, lui et son compte. Je suis ici comme un conquérant, voyez-vous. Toujours prêt à défendre ma position, je suis armé jusqu'aux dents. »
D'Artagnan rit. « Pourtant, on dirait que vous faites des sorties de temps en temps, » dit-il en montrant les bouteilles et les casseroles.
« Pas moi, hélas ! » soupira Porthos. « Cette fichue foulure me cloue au lit, mais Mousqueton part en expédition et rapporte de quoi manger. Mousqueton, mon ami, nous avons du renfort, il faudra plus de provisions. »
« Mousqueton, » dit d'Artagnan, « il faudra que vous partagiez votre secret avec Planchet. Je pourrais être assiégé à mon tour et j'aimerais bien profiter des mêmes avantages que vous offrez à votre maître. »
« Oh, monsieur, » répondit Mousqueton modestement, « c'est très simple. Il suffit d'être habile. J'ai grandi à la campagne, et mon père, pendant ses moments libres, pratiquait un peu le braconnage. »
« Et que faisait-il le reste du temps ? »
« Monsieur, il avait une activité que j'ai toujours trouvée ingénieuse. »
« Laquelle ? »
« À l'époque des guerres entre catholiques et huguenots, il avait développé une foi flexible, lui permettant d'être tantôt catholique, tantôt huguenot. Il se promenait avec son fusil sur l'épaule, et quand il voyait un catholique seul, son esprit devenait protestant. Il braquait son fusil sur le voyageur et, à dix pas, engageait une conversation qui se terminait presque toujours par le don de la bourse du voyageur pour sauver sa vie. Et quand il voyait un huguenot, il était pris d'un zèle catholique si intense qu'il ne comprenait pas comment il avait pu douter de la supériorité de notre sainte religion. Moi, monsieur, je suis catholique, mais mon père, fidèle à ses principes, a fait de mon frère aîné un huguenot. »
« Et comment a-t-il fini, ce brave homme ? » demanda d'Artagnan.
— Oh, monsieur, il a eu une fin des plus tragiques. Un jour, il s'est retrouvé coincé dans un chemin creux entre un huguenot et un catholique, deux gars avec qui il avait déjà eu des histoires. Ils l'ont reconnu tous les deux et, sans perdre de temps, se sont alliés contre lui. Ils l'ont pendu à un arbre. Puis, non contents de leur coup, ils sont allés se vanter de leur exploit dans le bistrot du premier village, là où mon frère et moi étions en train de boire.
— Et vous, qu'avez-vous fait ? demanda d'Artagnan.
— On les a laissés fanfaronner, répondit Mousqueton. Ensuite, quand ils ont quitté le cabaret, chacun a pris une route différente. Mon frère s'est planqué sur le chemin du catholique, et moi sur celui du protestant. Deux heures plus tard, c'était réglé, on avait réglé leur compte à chacun. On ne pouvait s'empêcher d'admirer la perspicacité de notre pauvre père, qui avait eu la sagesse de nous élever chacun dans une religion différente.
— Effectivement, Mousqueton, votre père semble avoir été un homme très avisé. Et vous dites qu'il était braconnier pendant ses heures perdues ?
— Oui, monsieur, c'est lui qui m'a appris à poser des collets et à tendre des lignes de fond. Du coup, quand j'ai vu que notre fichu aubergiste nous servait des plats trop lourds pour nos estomacs délicats, je suis retourné à mes anciennes habitudes. En me baladant dans les bois de Monsieur le Prince, j'ai posé des collets ; et en me couchant près des étangs de Son Altesse, j'ai glissé des lignes. Grâce à Dieu, nous ne manquons pas de perdrix, de lapins, de carpes et d'anguilles, des mets légers et sains, parfaits pour des convalescents.
— Et le vin, demanda d'Artagnan, qui vous le fournit ? C'est votre hôte ?
— Oui et non.
— Comment ça, oui et non ?
— Il le fournit, c'est vrai, mais il ne sait pas qu'il a cet honneur.
— Expliquez-vous, Mousqueton, votre histoire est fascinante.
— Voilà, monsieur. J'ai croisé un Espagnol lors de mes pérégrinations, un gars qui avait beaucoup voyagé, y compris dans le Nouveau Monde.
— Quel rapport avec les bouteilles sur ce secrétaire et cette commode ?
— Patience, monsieur, chaque chose en son temps.
— C'est vrai, Mousqueton, je vous fais confiance, continuez.
— Cet Espagnol avait un domestique qui l'avait accompagné au Mexique. Ce domestique était de mon pays, alors on est vite devenus amis, surtout qu'on partageait un amour pour la chasse. Il me racontait comment, dans les vastes plaines des pampas, les locaux chassent les tigres et les taureaux avec de simples lassos. Au début, j'étais sceptique, je ne croyais pas qu'on puisse atteindre une telle précision, jeter une corde à vingt ou trente pas et viser juste. Mais il m'a prouvé que c'était possible. Mon ami plaçait une bouteille à trente pas et, à chaque essai, il attrapait le goulot avec un lasso. J'ai commencé à m'entraîner, et avec un peu de talent naturel, je suis devenu aussi doué que n'importe qui. Vous comprenez ? Notre hôte a une cave bien garnie, mais il garde la clé précieusement. Seulement, la cave a un soupirail. Par ce soupirail, je lance mon lasso, et comme je connais maintenant le bon coin, je me sers.
Bien sûr, laissez-moi vous embarquer dans cette aventure modernisée :
Voilà, monsieur, comment le Nouveau Monde se connecte aux bouteilles posées sur cette commode et ce secrétaire. Alors, prêt à goûter notre vin ? Dites-nous sans détour ce que vous en pensez. – Merci, mon cher, mais je viens de déjeuner. – Pas de souci, répondit Porthos. Mets la table, Mousqueton, et pendant que nous déjeunerons, d'Artagnan nous racontera ce qu'il a fait ces dix derniers jours. – Avec plaisir, dit d'Artagnan.
Pendant que Porthos et Mousqueton mangeaient avec l'appétit des convalescents et cette camaraderie qui unit les hommes dans l'adversité, d'Artagnan raconta comment Aramis, blessé, avait dû s'arrêter à Crèvecœur, comment il avait laissé Athos se débrouiller à Amiens face à quatre hommes l'accusant de fausse monnaie, et comment lui, d'Artagnan, avait dû affronter le comte de Wardes pour atteindre l'Angleterre. Mais là, il s'arrêta. Il annonça simplement qu'à son retour de Grande-Bretagne, il avait ramené quatre magnifiques chevaux, un pour lui et un pour chacun de ses compagnons, et il termina en informant Porthos que son cheval était déjà dans l'écurie de l'hôtel.
À ce moment-là, Planchet entra pour dire à son maître que les chevaux étaient reposés et qu'ils pouvaient aller dormir à Clermont. D'Artagnan n'avait rien dit à Porthos de sa blessure ni de la procureuse. C'était un gars malin, notre Béarnais, malgré son jeune âge. Il avait fait semblant de croire tout ce que lui avait raconté le flamboyant mousquetaire, convaincu qu'aucune amitié ne résiste à un secret découvert, surtout quand l'orgueil est en jeu. Et puis, connaître la vie des autres donne une certaine supériorité morale. D'Artagnan, avec ses plans d'intrigue, avait bien l'intention de faire de ses trois compagnons les leviers de sa réussite. Il n'était pas mécontent d'avoir déjà en main les fils invisibles pour les guider.
Cependant, tout au long du chemin, une profonde tristesse lui serrait le cœur. Il pensait à la jeune et jolie Mme Bonacieux, qui devait récompenser son dévouement. Mais, précisons-le, cette tristesse venait moins du regret d'un bonheur perdu que de la peur qu'un malheur n'arrive à cette pauvre femme. Pour lui, c'était clair : elle était victime d'une vengeance du cardinal, et chacun sait que les vengeances de Son Éminence étaient redoutables. Comment avait-il échappé à la colère du ministre ? Il l'ignorait, et peut-être M. de Cavois aurait-il pu le lui dire si le capitaine des gardes l'avait trouvé chez lui.
Rien n'accélère le temps et n'abrège le trajet comme une pensée qui absorbe toutes les facultés de celui qui réfléchit. L'existence extérieure devient alors un sommeil dont cette pensée est le rêve. Sous son influence, le temps perd sa mesure, l'espace sa distance. On part d'un endroit pour arriver à un autre, voilà tout. Du chemin parcouru, il ne reste qu'un vague brouillard dans lequel se perdent mille images floues d'arbres, de montagnes et de paysages. C'est dans cet état d'hallucination que d'Artagnan traversa, au rythme de son cheval, les six ou huit lieues entre Chantilly et Crèvecœur, sans se souvenir de rien de ce qu'il avait croisé en route.
C’est seulement en arrivant à Crèvecœur que d’Artagnan retrouva ses esprits. Il secoua la tête, reconnut l’auberge où il avait laissé Aramis et, d’un bon coup de talon, fit trotter son cheval jusqu’à la porte. Cette fois, ce n’était pas un aubergiste qui l’accueillit, mais une aubergiste. D’Artagnan, avec son œil vif, balaya d’un regard la figure joyeuse de la maîtresse des lieux. Il comprit tout de suite qu’il n’avait rien à cacher à une femme aussi joviale.
« Ma chère dame, demanda-t-il, pourriez-vous me dire ce qu’est devenu un ami que nous avons dû laisser ici il y a environ douze jours ? »
« Un jeune homme charmant, dans les vingt-trois, vingt-quatre ans, doux, agréable, bien bâti ? »
« Oui, et en plus, blessé à l’épaule. »
« Exactement ! »
« Eh bien, monsieur, il est toujours ici. »
« Ah ! Parbleu, ma chère dame, dit d’Artagnan en sautant de cheval et confiant les rênes à Planchet, vous me redonnez vie ! Où est ce cher Aramis, que je l’embrasse ? J’avoue que j’ai hâte de le revoir. »
« Je suis désolée, monsieur, mais je crains qu’il ne puisse vous recevoir pour le moment. »
« Pourquoi donc ? Est-ce qu’il est avec une femme ? »
« Jésus ! Quelle idée ! Non, monsieur, il n’est pas avec une femme. »
« Alors, avec qui est-il ? »
« Avec le curé de Montdidier et le supérieur des jésuites d’Amiens. »
« Mon Dieu ! s’exclama d’Artagnan, serait-il plus mal en point ? »
« Non, monsieur, au contraire. Mais après sa maladie, la grâce l’a touché et il a décidé d’entrer dans les ordres. »
« C’est vrai, dit d’Artagnan, j’avais oublié qu’il n’était mousquetaire que temporairement. »
« Monsieur tient-il toujours à le voir ? »
« Plus que jamais. »
« Eh bien, monsieur, prenez l’escalier à droite dans la cour, au second, numéro 5. »
D’Artagnan s’élança dans la direction indiquée et trouva un de ces escaliers extérieurs qu’on voit encore dans les vieilles auberges. Mais on n’entrait pas chez le futur abbé aussi facilement. Les abords de la chambre d’Aramis étaient gardés comme un jardin secret. Bazin était planté dans le couloir et lui bloqua le passage avec une détermination renforcée par des années d’espoir. Le rêve de Bazin avait toujours été de servir un homme d’Église, et il voyait enfin ce rêve à portée de main. Aramis, en proie à la douleur physique et morale, avait tourné son esprit vers la religion, voyant dans ses malheurs une sorte d’avertissement divin. La disparition soudaine de sa maîtresse et sa blessure à l’épaule avaient été les signaux. Rien n’aurait pu être plus désagréable à Bazin que l’arrivée de d’Artagnan, qui risquait de ramener Aramis dans le tumulte des affaires mondaines.
Bazin, déterminé à protéger l'entrée, se tenait prêt à défendre la porte coûte que coûte. Trahi par l'aubergiste qui avait révélé la présence d'Aramis, il ne pouvait plus prétendre que son maître était absent. Il tenta alors de convaincre le nouvel arrivant que déranger Aramis, plongé dans une intense conférence spirituelle depuis le matin, serait d'une indiscrétion sans nom. Selon Bazin, cette discussion ne se terminerait pas avant la tombée de la nuit.
Mais d’Artagnan, peu impressionné par le plaidoyer de Bazin, ne voyait aucun intérêt à débattre avec le serviteur de son ami. Il écarta Bazin d'une main, et de l'autre, il tourna la poignée de la porte numéro 5. La porte s'ouvrit, et d’Artagnan entra dans la pièce.
Aramis, vêtu d'un long manteau noir et coiffé d'une sorte de bonnet plat qui ressemblait étrangement à une calotte, était assis devant une table couverte de parchemins et de gros livres. À sa droite se trouvait le supérieur des jésuites, à sa gauche, le curé de Montdidier. Les rideaux, à moitié tirés, baignaient la pièce d'une lumière tamisée, propice à la méditation. Tous les objets typiques de la chambre d'un jeune mousquetaire avaient disparu comme par magie. Bazin, probablement pour éviter toute tentation terrestre, avait fait disparaître l'épée, les pistolets, le chapeau à plume, les broderies et les dentelles. Cependant, dans un coin obscur, d’Artagnan crut apercevoir une discipline suspendue à un clou.
À l'entrée de d’Artagnan, Aramis leva la tête et reconnut son ami. Mais, à la surprise de d’Artagnan, sa présence ne sembla pas perturber le mousquetaire, dont l'esprit semblait ailleurs.
« Bonjour, cher d’Artagnan, dit Aramis. Je suis ravi de te voir. »
« Moi aussi, répondit d’Artagnan, même si je doute encore de parler à Aramis. »
« C'est bien moi, mon ami. Qu'est-ce qui te fait douter ? »
« J'ai cru m'être trompé de chambre, pensant être entré chez un homme d'Église. Puis, en te voyant avec ces messieurs, j'ai craint que tu ne sois gravement malade. »
Les deux ecclésiastiques lancèrent à d’Artagnan un regard presque menaçant, mais il n'en fut pas troublé.
« Je te dérange peut-être, cher Aramis, continua d’Artagnan, car il me semble que tu es en pleine confession. »
Aramis rougit légèrement. « Me déranger ? Pas du tout, cher ami. Je suis ravi de te voir sain et sauf. »
« Ah, enfin, il y vient ! pensa d’Artagnan. »
« Car, messieurs, mon ami ici présent vient d'échapper à un grand danger, » ajouta Aramis avec chaleur, en désignant d’Artagnan aux deux religieux.
« Louez Dieu, monsieur, » répondirent-ils en s'inclinant.
« Je n'y ai pas manqué, mes révérends, » répliqua d’Artagnan en rendant leur salut.
« Tu arrives à point nommé, cher d’Artagnan, dit Aramis. Tu vas pouvoir éclairer notre discussion de ton avis. Le principal d’Amiens, le curé de Montdidier et moi débattons de questions théologiques captivantes. J'aimerais avoir ton opinion. »
« L'avis d'un homme d'épée n'a vraiment pas grand-chose à apporter, répondit d'Artagnan, un peu inquiet de la direction que prenait la conversation. Vous feriez mieux de vous en remettre à la science de ces messieurs. » Les deux ecclésiastiques le saluèrent en retour. « Au contraire, insista Aramis, ton avis est précieux ; voilà de quoi il s'agit : M. le principal est d'avis que ma thèse devrait être surtout dogmatique et didactique.
– Ta thèse ? Tu travailles sur une thèse ? demanda d'Artagnan, surpris.
– Bien sûr, répondit le jésuite, c'est pour l'examen précédant l'ordination, une thèse est indispensable.
– L'ordination ! s'exclama d'Artagnan, incapable de croire ce que lui avaient dit l'hôtesse et Bazin... l'ordination ! » Il balaya du regard les trois hommes devant lui, visiblement éberlué.
« Comme tu l'as entendu, reprit Aramis, M. le principal voudrait que ma thèse soit dogmatique, tandis que moi, je la voudrais idéale. C'est pourquoi M. le principal me propose ce sujet encore inédit, qui offre de belles perspectives de développement : "Utraque manus in benedicendo clericis inferioribus necessaria est." »
D'Artagnan, dont on connaissait le niveau d'érudition, ne broncha pas plus à cette citation qu'à celle de M. de Tréville sur les cadeaux supposés de M. de Buckingham. « Ce qui signifie, expliqua Aramis pour faciliter la compréhension : les deux mains sont indispensables aux prêtres des ordres inférieurs pour donner la bénédiction.
– Quel sujet admirable ! s'écria le jésuite.
– Admirable et dogmatique ! » répéta le curé, qui, à peu près aussi calé que d'Artagnan en latin, surveillait attentivement le jésuite pour répéter ses mots à l'unisson. D'Artagnan, quant à lui, restait parfaitement indifférent à l'enthousiasme des deux hommes en noir.
« Oui, admirable ! prorsus admirabile ! continua Aramis, mais cela demande une étude approfondie des Pères de l'Église et des Écritures. Or, j'ai humblement avoué à ces savants ecclésiastiques que les nuits de garde et le service du roi m'ont fait négliger mes études. Je me sentirais donc plus à l'aise, facilius natans, avec un sujet de mon choix, qui serait à ces rudes questions théologiques ce que la morale est à la métaphysique en philosophie. »
D'Artagnan s'ennuyait ferme, tout comme le curé. « Voyez quel exorde ! s'exclama le jésuite.
– Exordium, répéta le curé pour dire quelque chose. – Quemadmodum minter cœlorum immensitatem. »
Aramis jeta un coup d'œil vers d'Artagnan et remarqua que son ami bâillait à s'en décrocher la mâchoire. « Parlons français, mon père, dit-il au jésuite, M. d'Artagnan appréciera davantage notre conversation.
– Oui, je suis fatigué du voyage, dit d'Artagnan, et tout ce latin me passe au-dessus.
– D'accord, dit le jésuite, un peu vexé, tandis que le curé, ravi, adressait à d'Artagnan un regard plein de gratitude ; eh bien, voyez le potentiel de cette glose.
– Moïse, serviteur de Dieu... il n'est que serviteur, comprenez-vous bien ! Moïse bénit avec les mains ; ses bras sont soutenus pendant que les Hébreux battent leurs ennemis ; donc il bénit avec les deux mains. D'ailleurs, que dit l'Évangile : imponite manus, et non pas manum. Imposez les mains, et non pas la main. »
– Imposer les mains, répéta le curé en mimant le geste. – Mais Saint Pierre, dont les papes sont les successeurs, ajouta le jésuite, disait plutôt : "Présentez les doigts". Vous suivez ? – Bien sûr, répondit Aramis avec un sourire, c'est subtil. – Les doigts ! insista le jésuite. Saint Pierre bénissait avec ses doigts, donc le pape aussi. Et combien de doigts utilise-t-il ? Trois : un pour le Père, un pour le Fils, un pour le Saint-Esprit. Tout le monde se signa, et d'Artagnan, un peu perdu, fit de même. « Le pape, en tant que successeur de Saint Pierre, incarne les trois pouvoirs divins. Les autres membres de la hiérarchie ecclésiastique, eux, bénissent au nom des saints archanges et des anges. Nos diacres et sacristains, par exemple, utilisent des goupillons, qui symbolisent une multitude de doigts bénissants. Voilà, c'est simple, sans fioritures. Je pourrais en écrire deux volumes de cette taille », ajouta le jésuite en frappant avec enthousiasme sur un énorme livre de saint Chrysostome qui faisait ployer la table. D'Artagnan frissonna. « Certes, dit Aramis, j'apprécie la beauté de cette thèse, mais elle est écrasante. J'avais choisi ce texte, dites-moi, cher d'Artagnan, s'il vous plaît : "Non inutile est desiderium in oblatione", ou mieux : "Un peu de regret ne messied pas dans une offrande au Seigneur". – Attention ! s'écria le jésuite, cette thèse flirte avec l'hérésie. Une proposition similaire se trouve dans l'Augustinus de Jansénius, qui finira brûlé par le bourreau. Prenez garde, mon jeune ami, vous penchez vers de dangereuses doctrines, vous vous perdrez ! – Vous vous perdrez, ajouta le curé en secouant la tête. – Vous touchez au problème du libre arbitre, un piège mortel. Vous vous approchez des idées des pélagiens et demi-pélagiens. – Mais, mon révérend..., tenta Aramis, un peu déconcerté par cette avalanche d'arguments. – Comment prouver que l'on doit regretter le monde en s'offrant à Dieu ? Écoutez : Dieu est Dieu, le monde est le diable. Regretter le monde, c'est regretter le diable. Voilà ma conclusion. – C'est la mienne aussi, dit le curé. – Mais enfin !... protesta Aramis. – Desideras diabolum, malheureux ! s'écria le jésuite. – Il regrette le diable ! Ah, mon jeune ami, supplia le curé, ne regrettez pas le diable, je vous en prie. » D'Artagnan, abasourdi, se sentait comme dans une maison de fous, craignant de perdre la raison. Il restait silencieux, ne comprenant rien à cette conversation. « Mais écoutez-moi, reprit Aramis, poli mais légèrement agacé, je ne dis pas que je regrette. Jamais je ne prononcerai une phrase non orthodoxe... » Le jésuite leva les bras au ciel, et le curé l'imita. « Non, mais admettez qu'il est malvenu d'offrir au Seigneur uniquement ce dont on est dégoûté. Ai-je raison, d'Artagnan ? – Absolument ! » s'exclama d'Artagnan. Le curé et le jésuite sursautèrent. « Voici mon raisonnement : le monde a ses charmes, je le quitte, donc je fais un sacrifice ; or, l'Écriture dit : Faites un sacrifice au Seigneur. – C'est vrai, dirent ses opposants.
— Et puis, continua Aramis en se pinçant l'oreille pour la rendre rouge, comme il s'agitait les mains pour les rendre blanches, j'ai composé un certain rondeau à ce sujet que j'ai partagé avec M. Voiture l'an dernier, et ce grand homme m'en a fait mille compliments.
— Un rondeau ! fit le jésuite avec dédain.
— Un rondeau ! répéta machinalement le curé.
— Allez, dites-le-nous, s'exclama d'Artagnan, ça nous changera un peu les idées.
— Non, car il est religieux, répondit Aramis, et c'est de la théologie en vers.
— Diable ! fit d'Artagnan.
— Le voici, dit Aramis avec un petit air modeste, non sans une touche d'hypocrisie :
Vous qui pleurez un passé plein de charmes,
Et qui traînez des jours infortunés,
Tous vos malheurs se verront terminés,
Quand à Dieu seul vous offrirez vos larmes,
Vous qui pleurez.
D'Artagnan et le curé parurent flattés. Le jésuite, lui, resta sur sa position. "Gardez-vous du goût profane dans le style théologique. Que dit en effet saint Augustin ? Severus sit clericorum sermo."
— Oui, que le sermon soit clair ! ajouta le curé.
— Or, se hâta d'interrompre le jésuite en voyant que son acolyte se trompait, votre thèse plaira aux dames, voilà tout ; elle aura le succès d'une plaidoirie de maître Patru.
— Plaise à Dieu ! s'écria Aramis transporté.
— Vous le voyez, s'écria le jésuite, le monde parle encore en vous à haute voix, altissima voce. Vous suivez le monde, mon jeune ami, et je crains que la grâce ne soit pas efficace.
— Rassurez-vous, mon révérend, je réponds de moi.
— Présomption mondaine !
— Je me connais, mon père, ma résolution est irrévocable.
— Alors vous persistez à poursuivre cette thèse ?
— Je me sens appelé à traiter celle-là, et pas une autre ; je vais donc la continuer, et demain j'espère que vous serez satisfait des corrections que j'y aurai faites d'après vos conseils.
— Travaillez lentement, dit le curé, nous vous laissons dans des dispositions excellentes.
— Oui, le terrain est tout ensemencé, dit le jésuite, et nous n'avons pas à craindre qu'une partie du grain soit tombée sur la pierre, l'autre le long du chemin, et que les oiseaux du ciel aient mangé le reste, aves cœli coznederunt illam.
— Que la peste t'étouffe avec ton latin ! dit d'Artagnan, qui se sentait à bout.
— Adieu, mon fils, dit le curé, à demain.
— À demain, jeune téméraire, dit le jésuite ; vous promettez d'être une des lumières de l'Église ; veuille le Ciel que cette lumière ne soit pas un feu dévorant."
D'Artagnan, qui s'était rongé les ongles d'impatience pendant une heure, commençait à attaquer la chair. Les deux hommes en noir se levèrent, saluèrent Aramis et d'Artagnan, et se dirigèrent vers la porte. Bazin, qui avait écouté toute la discussion avec une pieuse jubilation, s'élança vers eux, prit le bréviaire du curé, le missel du jésuite, et les précéda respectueusement pour leur frayer le chemin. Aramis les accompagna jusqu'en bas de l'escalier et remonta aussitôt vers d'Artagnan, qui rêvassait encore.
Une fois seuls, les deux amis gardèrent d'abord un silence embarrassé ; cependant, il fallait bien que l'un d'eux le rompe, et comme d'Artagnan semblait décidé à laisser cet honneur à son ami :
— Vous le voyez, dit Aramis, vous me trouvez revenu à mes idées fondamentales.
— Oui, la grâce efficace vous a touché, comme disait ce monsieur tout à l'heure.
— Oh ! ces plans de retraite sont formés depuis longtemps ; et vous m'en avez déjà entendu parler, n'est-ce pas, mon ami ?
— Sans doute, mais je vous avoue que j'ai cru que vous plaisantiez.
— Avec ces sortes de choses ! Oh ! d'Artagnan !
— Dame ! on plaisante bien avec la mort.
- On a tort de plaisanter avec la mort, d'Artagnan, car elle est la porte vers la perdition ou le salut.
- D'accord, mais évitons de théologiser, Aramis. Vous devez en avoir assez pour aujourd'hui. Moi, je dois avouer que mon latin est rouillé, et pour être honnête, je n'ai rien avalé depuis dix heures ce matin. J'ai une faim de loup.
- Ne vous inquiétez pas, nous dînerons bientôt, cher ami. Mais n'oubliez pas que c'est vendredi aujourd'hui, et je ne peux ni voir ni manger de viande. Si vous acceptez mon menu, ce sera des épinards et des fruits.
- Des épinards ? demanda d'Artagnan, un peu inquiet.
- Oui, des épinards, mais je vous préparerai aussi des œufs, bien que ce soit une entorse à la règle, car les œufs sont considérés comme de la viande puisqu'ils donnent naissance à des poulets.
- Ce n'est pas un festin, mais peu importe. Pour être avec vous, je m'y plierai.
- Je vous remercie pour ce sacrifice, dit Aramis. Même si votre corps n'en tire pas profit, soyez sûr que votre âme en bénéficiera.
- Alors, vous êtes vraiment décidé à entrer en religion, Aramis. Que diront nos amis, et que dira M. de Tréville ? Ils risquent de vous traiter de déserteur.
- Je ne fais que retourner à ma vocation. J'avais quitté l'Église pour le monde, car vous savez que j'ai dû me forcer pour devenir mousquetaire.
- Je n'en savais rien.
- Vous ne savez pas comment j'ai quitté le séminaire ?
- Pas du tout.
- Laissez-moi vous raconter. Les Écritures disent : "Confessez-vous les uns aux autres", alors je me confesse à vous, d'Artagnan.
- Et moi, je vous donne l'absolution d'avance, voyez comme je suis généreux.
- Ne plaisantez pas avec les choses saintes. Écoutez-moi. J'étais au séminaire depuis l'âge de neuf ans et j'avais presque vingt ans. J'étais sur le point de devenir abbé. Un soir, je me rendais dans une maison que j'aimais fréquenter. Un officier, qui me voyait lire des vies de saints à la maîtresse de maison, entra sans prévenir. Ce soir-là, j'avais traduit un épisode de Judith et la dame me complimentait sur mes vers, penchée sur mon épaule. L'officier, irrité par notre proximité, ne dit rien sur le moment. Mais en sortant, il me suivit et me dit : "Monsieur l'abbé, aimez-vous les coups de canne ?" Je répondis que je ne pouvais le dire, n'en ayant jamais reçu. "Si vous retournez dans cette maison, j'oserai", me menaça-t-il.
Je fus pris de peur, je devins livide, les jambes flageolantes, incapable de répondre. L'officier rit, tourna les talons et retourna dans la maison. Moi, je rentrai au séminaire. J'ai le sang vif, vous l'avez sûrement remarqué, d'Artagnan. L'insulte était insupportable, même si elle était restée secrète. J'ai dit à mes supérieurs que je n'étais pas prêt pour l'ordination et j'ai demandé à repousser la cérémonie d'un an.
Je suis allé voir le meilleur maître d'armes de Paris et j'ai négocié pour prendre une leçon d'escrime tous les jours pendant un an. Jour après jour, je m'y suis tenu. Puis, à l'anniversaire de l'insulte que j'avais subie, j'ai rangé ma soutane et enfilé un costume de cavalier. Je suis allé à une soirée donnée par une amie, sachant que l'officier qui m'avait insulté serait présent. C'était rue des Francs-Bourgeois, près de la Force.
L'officier était bien là. Alors qu'il chantait une chanson d'amour en fixant une femme, je l'ai interrompu au beau milieu du second couplet. "Monsieur," lui ai-je dit, "est-ce que vous refusez toujours que je retourne dans cette maison rue Payenne, et me donneriez-vous encore des coups si je désobéis ?" L'officier m'a regardé, surpris, puis a dit : "Que me voulez-vous, monsieur ? Je ne vous connais pas." "Je suis," ai-je répondu, "le petit abbé qui lit les vies des saints et traduit Judith en vers." "Ah, je me souviens," dit-il en riant ; "que voulez-vous ?" "J'aimerais que vous ayez le temps de faire une promenade avec moi." "Demain matin, si vous voulez, ce sera avec plaisir." "Non, pas demain matin, tout de suite." "Si vous insistez..." "Oui, j'insiste." "Alors, sortons. Mesdames," dit-il, "ne vous dérangez pas. Juste le temps de tuer monsieur, et je reviens finir ma chanson."
Nous sommes sortis. Je l'ai conduit rue Payenne, exactement là où, un an plus tôt, il m'avait insulté. La lune brillait intensément. Nous avons dégainé nos épées, et dès la première passe, je l'ai tué net. "Diable !" s'exclama d'Artagnan. "Eh bien," continua Aramis, "comme les dames ne le virent pas revenir, et qu'on le trouva rue Payenne avec une grande blessure, on a pensé que c'était moi qui l'avais tué, ce qui a fait scandale. J'ai donc dû renoncer à la soutane pour un temps. Athos, que j'ai rencontré à cette époque, et Porthos, qui m'avait appris quelques astuces en dehors de mes leçons d'escrime, m'ont convaincu de demander une casaque de mousquetaire. Le roi avait beaucoup aimé mon père, mort au siège d'Arras, et on m'a accordé cette casaque. Vous comprenez donc que le moment est venu pour moi de retourner à l'Église."
"Et pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier ou demain ? Qu'est-ce qui vous pousse à de telles pensées ?" demanda d'Artagnan. "Cette blessure, cher d'Artagnan, est un avertissement du Ciel." "Cette blessure ? Bah ! elle est presque guérie, et je parie qu'elle n'est pas celle qui vous fait le plus souffrir aujourd'hui." "Et laquelle alors ?" demanda Aramis en rougissant. "Vous avez une blessure au cœur, Aramis, plus vive et plus douloureuse, infligée par une femme." L'œil d'Aramis brilla malgré lui. "Ah," dit-il en cachant son émotion sous une fausse indifférence, "ne parlons pas de ça ; moi, avoir des chagrins d'amour ? Vanitas vanitatum ! Pensez-vous que je me serais retourné la tête pour une grisette ou une servante que j'aurais courtisée dans une garnison ? Fi !"
"Pardon, mon cher Aramis, mais je pensais que vos ambitions étaient plus élevées."
– Plus haut, vraiment ? Et qui suis-je pour prétendre à de telles ambitions ? Un simple mousquetaire, sans le sou et sans renom, qui déteste les chaînes et se sent complètement hors de son élément dans ce monde ! – Aramis, Aramis ! s'exclama d'Artagnan, scrutant son ami avec un regard sceptique. – Poussière, je retourne à la poussière. La vie n'est qu'une suite d'humiliations et de souffrances, poursuivit-il sombrement ; tous les liens qui nous rattachent au bonheur finissent par se briser un à un, surtout les plus précieux. Mon cher d'Artagnan, ajouta Aramis avec une pointe d'amertume dans la voix, croyez-moi, cachez bien vos blessures quand vous en aurez. Le silence est la dernière consolation des malheureux ; évitez de donner à quiconque la moindre piste sur vos douleurs, les curieux se nourrissent de nos larmes comme les mouches du sang d'un cerf blessé. – Hélas, cher Aramis, répondit d'Artagnan avec un profond soupir, c'est exactement mon histoire que vous racontez là. – Comment ça ? – Oui, une femme que j'aimais, que j'adorais, vient de m'être arrachée de force. Je ne sais pas où elle est, où on l'a emmenée ; elle est peut-être prisonnière, peut-être même morte. – Mais au moins, vous pouvez vous dire qu'elle ne vous a pas quitté de son propre gré ; si vous n'avez pas de nouvelles d'elle, c'est qu'on l'empêche de vous contacter, tandis que… – Tandis que… – Rien, reprit Aramis, rien. – Donc, vous renoncez au monde pour toujours, c'est une décision définitive ? – Pour toujours. Aujourd'hui vous êtes mon ami, demain vous ne serez plus qu'une ombre pour moi ; ou plutôt, vous n'existerez plus du tout. Quant au monde, c'est un tombeau, rien d'autre. – Diable ! ce que vous me dites là est bien triste. – Que voulez-vous ! ma vocation m'appelle, elle m'emporte. D'Artagnan sourit sans répondre. Aramis continua : « Et pourtant, tant que je suis encore ici-bas, j'aurais voulu vous parler de vous, de nos amis. – Et moi, dit d'Artagnan, j'aurais voulu vous parler de vous-même, mais je vous vois si détaché de tout : l'amour, vous n'en avez que faire ; les amis sont des ombres, le monde est un tombeau. – Hélas ! vous le découvrirez par vous-même, soupira Aramis. – N'en parlons donc plus, dit d'Artagnan, et brûlons cette lettre qui, sans doute, vous annonçait une nouvelle infidélité de votre grisette ou de votre servante. – Quelle lettre ? s'exclama Aramis avec empressement. – Une lettre arrivée chez vous en votre absence, qu'on m'a remise pour vous. – Mais de qui vient cette lettre ? – Ah, d'une suivante éplorée, d'une grisette désespérée ; peut-être la femme de chambre de Mme de Chevreuse, qui a dû retourner à Tours avec sa maîtresse, et qui, pour se donner du style, a pris du papier parfumé et scellé sa lettre avec une couronne de duchesse. – Que dites-vous là ? – Ah, je l'ai perdue ! dit le jeune homme avec malice, feignant de chercher. Heureusement que le monde est un tombeau, que les hommes et donc les femmes ne sont que des ombres, que l'amour est un sentiment dont vous vous moquez ! – Ah, d'Artagnan, d'Artagnan ! s'écria Aramis, tu me tues ! – Enfin, la voilà ! » dit d'Artagnan. Et il sortit la lettre de sa poche. Aramis bondit, s'empara de la lettre, la lut ou plutôt la dévora, son visage s'illuminant. « On dirait que la suivante a un beau style, remarqua nonchalamment le messager. – Merci, d'Artagnan ! s'écria Aramis, presque en transe. Elle a été forcée de retourner à Tours ; elle ne m'a pas trompé, elle m'aime toujours.
"Viens ici, mon ami, viens que je t’embrasse, je suis tellement heureux que j’en perds le souffle !" Aramis, transporté par l’euphorie, entraîna d’Artagnan dans une danse improvisée autour de la statue de saint Chrysostome, écrasant sans vergogne les pages de sa thèse éparpillées sur le sol. C’est à ce moment que Bazin fit son entrée, les bras chargés d’épinards et d’une omelette. "Fuis, malheureux !" s’écria Aramis, lui lançant sa calotte au visage. "Retourne d’où tu viens et débarrasse-moi de ces légumes abominables et de cet affreux plat ! Commande plutôt un lièvre piqué, un chapon bien gras, un gigot à l’ail et quatre bouteilles de vieux bourgogne."
Bazin, perplexe devant ce revirement inattendu, laissa tomber l’omelette sur les épinards, qui allèrent s’écraser au sol. D’Artagnan, amusé, déclara : "C’est le moment de dédier votre vie au Roi des Rois, si vous souhaitez lui faire honneur : Non inutile desiderium in oblatione."
"Va au diable avec ton latin !" riposta Aramis. "Mon cher d’Artagnan, buvons, parbleu, buvons bien frais, buvons en abondance, et raconte-moi un peu ce qui se passe là-bas."
La conversation dériva vers Athos. "Il faudrait savoir ce qu’il devient," dit d’Artagnan à un Aramis toujours aussi enjoué, après l’avoir mis au courant des événements récents à la capitale, et qu’un excellent repas eut effacé de leur esprit la thèse de l’un et la fatigue de l’autre. "Penses-tu qu'il ait des ennuis ?" demanda Aramis. "Athos est si impassible, si courageux, et il manie l’épée avec tant d’habileté."
"Oui, bien sûr, et personne ne doute plus que moi de son courage et de son adresse, mais je préfère l’impact des lances à celui des bâtons. J’ai peur qu’Athos n’ait été pris à partie par des domestiques, ces gens-là frappent fort et ne s’arrêtent pas facilement. Voilà pourquoi, je dois l’admettre, je suis pressé de repartir."
"Je vais essayer de vous accompagner," dit Aramis, "même si je ne me sens pas vraiment en état de monter à cheval. Hier, j’ai tenté d’utiliser la discipline que vous voyez sur ce mur, mais la douleur m’a empêché de continuer cet exercice pieux."
"Vous savez, mon cher ami, on n’a jamais guéri un coup de feu avec des coups de martinet ; mais vous étiez malade, et la maladie affaiblit l’esprit, alors je vous pardonne."
"Quand partez-vous ?"
"Demain, à l’aube. Reposez-vous bien cette nuit, et demain, si vous le pouvez, nous partirons ensemble."
"À demain donc," répondit Aramis. "Car même si vous êtes tout de fer, vous devez avoir besoin de repos."
Le lendemain, d’Artagnan trouva Aramis à sa fenêtre. "Que regardes-tu donc ?" demanda-t-il.
"Ma foi ! J’admire ces trois magnifiques chevaux que les palefreniers tiennent en bride ; voyager sur de telles montures, c’est un plaisir princier."
"Eh bien, mon cher Aramis, ce plaisir est pour vous, car l’un de ces chevaux est à vous."
"Vraiment ? Et lequel ?"
"Celui que vous voulez parmi les trois ; je n’ai pas de préférence."
"Et ce riche harnachement est pour moi aussi ?"
"Absolument."
"Tu plaisantes, d’Artagnan."
"Je ne plaisante plus depuis que tu parles français."
"Ces fontes dorées, cette housse de velours, cette selle cloutée d’argent, c’est pour moi ?"
"Pour vous, tout comme le cheval qui piaffe est à moi, et l’autre qui caracole est à Athos."
"Parbleu, ce sont trois bêtes splendides."
"Je suis ravi qu’elles vous plaisent."
"Alors c’est le roi qui vous a fait ce cadeau ?"
"Ce n’est certainement pas le cardinal. Ne vous souciez pas de leur provenance, pensez juste qu’un des trois est à vous."
"Je choisis celui que tient le valet roux."
– Fantastique ! Par tous les dieux ! s'exclama Aramis, voilà qui me fait oublier ma douleur ; je pourrais chevaucher avec trente balles dans le corps. Ah, ces étriers sont magnifiques ! Hé, Bazin, viens ici, tout de suite ! Bazin se présenta, l'air morose, à l'entrée. "Nettoie mon épée, redresse mon chapeau, brosse mon manteau, et charge mes pistolets !" ordonna Aramis. "Pas besoin pour les pistolets," intervint d'Artagnan, "ils sont déjà chargés dans vos fontes." Bazin poussa un soupir. "Allez, Bazin, ne t'en fais pas," dit d'Artagnan. "On peut atteindre le royaume des cieux dans toutes les situations." "Monsieur était déjà un excellent théologien," répondit Bazin, les larmes aux yeux. "Il aurait pu devenir évêque, voire cardinal." "Eh bien, mon pauvre Bazin, réfléchis un peu ; à quoi bon être homme d'Église si on doit quand même aller à la guerre ? Regarde le cardinal qui part en campagne avec son casque et sa hallebarde. Et M. de Nogaret de La Valette, qu'en dis-tu ? Il est cardinal aussi, demande à son valet combien de fois il a dû lui faire des pansements." "Hélas !" soupira Bazin, "je sais, monsieur, le monde est à l'envers aujourd'hui."
Pendant ce temps, les deux jeunes hommes et le pauvre valet descendirent. "Tiens-moi l'étrier, Bazin," dit Aramis. Il monta en selle avec sa grâce habituelle, mais après quelques mouvements du noble animal, il ressentit des douleurs si vives qu'il pâlit et chancela. D'Artagnan, anticipant cet incident, le rattrapa et le ramena dans sa chambre. "Prends soin de toi, Aramis," dit-il, "je partirai seul à la recherche d'Athos." "Tu es fait de fer," lui répondit Aramis. "Non, j'ai juste de la chance, c'est tout. Mais comment vas-tu t'en sortir en m'attendant ? Plus de thèses, plus de dissertations et de bénédictions, hein ?" Aramis sourit. "Je me mettrai à la poésie," dit-il. "Oui, des poèmes parfumés à l'odeur des billets de la suivante de Mme de Chevreuse. Enseigne la prosodie à Bazin, ça le réconfortera. Quant au cheval, monte-le un peu chaque jour, ça te préparera aux manœuvres." "Ne t'inquiète pas," dit Aramis, "je serai prêt à te suivre." Ils se dirent au revoir, et dix minutes plus tard, d'Artagnan, après avoir confié son ami à Bazin et à l'hôtesse, chevauchait vers Amiens. Comment retrouverait-il Athos ? Et même, le retrouverait-il ? La situation dans laquelle il l'avait laissé était critique ; il aurait pu succomber. Cette pensée assombrit son visage, lui arracha quelques soupirs et lui fit murmurer des serments de vengeance. Parmi ses amis, Athos était le plus âgé, donc apparemment le moins proche de ses goûts et de ses affinités. Pourtant, d'Artagnan avait une affection particulière pour lui. L'allure noble et distinguée d'Athos, ces éclairs de grandeur qui perçaient parfois l'ombre où il se confinait volontairement, cette humeur égale qui en faisait le compagnon le plus agréable, sa gaieté mordante, sa bravoure que l'on aurait pu qualifier d'aveugle si elle n'était le fruit d'un rare sang-froid, toutes ces qualités attiraient plus que l'estime, plus que l'amitié de d'Artagnan, elles suscitaient son admiration.
Même en présence de M. de Tréville, le courtisan élégant et noble, Athos, quand il était de bonne humeur, n’avait rien à envier à personne. D’une taille moyenne, il était si bien bâti et proportionné qu’il réussissait parfois à faire plier Porthos, ce géant dont la force était légendaire parmi les mousquetaires. Son visage, avec des yeux perçants, un nez droit, et un menton digne de Brutus, dégageait une grandeur et une élégance indéfinissables. Ses mains, qu’il négligeait totalement, désespéraient Aramis, qui bichonnait les siennes avec des crèmes d’amandes et des huiles parfumées. La voix d’Athos était à la fois profonde et mélodieuse, et il y avait chez lui un je-ne-sais-quoi qui transparaissait malgré lui, une connaissance innée des codes de la haute société, une aisance naturelle qui se manifestait dans les moindres détails.
Lorsqu’il s’agissait d’organiser un repas, Athos était imbattable. Il savait placer chaque invité selon son rang et ses mérites. En matière de science héraldique, il connaissait toutes les familles nobles du royaume, leurs généalogies, leurs alliances, leurs armoiries et même l’origine de celles-ci. L’étiquette n’avait aucun secret pour lui. Il savait tout des droits des grands propriétaires, maîtrisait la vénerie et la fauconnerie, et avait même un jour épaté le roi Louis XIII par ses connaissances dans ce domaine. Comme tout noble de son époque, il montait à cheval et maniait les armes à la perfection. Mais ce n’était pas tout : son éducation, même sur le plan scolaire, était si soignée qu’il souriait aux citations latines d’Aramis et corrigeait parfois ses erreurs, au grand étonnement de ses amis.
Athos était d’une probité irréprochable, ce qui était rare à une époque où beaucoup transigeaient aisément avec leur religion et leur conscience. C’était un homme tout à fait extraordinaire. Pourtant, cette nature si noble, ce personnage si raffiné, semblait peu à peu glisser vers une existence plus matérielle, comme un vieil homme vers l’imbécillité. Lorsqu’il était en manque, et cela arrivait souvent, Athos s’éteignait, sa lumière s’éclipsait dans une profonde obscurité. Le demi-dieu disparu, il ne restait qu’un homme accablé. La tête basse, le regard vide, il passait des heures à fixer sa bouteille et son verre, ou Grimaud, son serviteur, qui, habitué à comprendre ses moindres gestes, devinait ses désirs et les satisfaisait immédiatement.
Quand les quatre amis se retrouvaient dans ces moments-là, Athos ne contribuait à la conversation qu’avec un mot, arraché à grand-peine. En revanche, il buvait pour quatre, sans que cela ne se remarque autrement qu’à un froncement de sourcil plus marqué et une tristesse plus profonde.
D'Artagnan, avec son flair légendaire pour dénicher les mystères, n'avait toujours pas réussi à percer le voile de mélancolie qui entourait Athos. Malgré sa curiosité piquée à vif, il n'avait pas trouvé la moindre explication à cette morosité persistante. Athos ne recevait jamais de courrier, ne faisait jamais rien sans que ses amis soient au courant. Ce n'était pas le vin qui le rendait triste, bien au contraire, il buvait pour tenter de noyer sa peine, mais l'alcool ne faisait qu'accentuer son air sombre. Ce n'était pas non plus le jeu qui le minait. Contrairement à Porthos, qui s'emportait au gré de ses gains et pertes, Athos restait imperturbable, que la chance lui sourie ou non. On l'avait vu rafler trois mille pistoles un soir, les perdre jusqu'à son ceinturon doré, puis tout regagner avec une centaine de louis en plus, sans qu'il ne montre la moindre émotion, sans qu'il ne perde de sa superbe ou de son calme. Ce n'était pas non plus une question de météo, comme on le dit souvent des Anglais, car sa tristesse s'intensifiait avec l'arrivée des beaux jours, en juin et juillet surtout.
Athos n'avait pas de soucis immédiats, et quand on lui parlait de l'avenir, il haussait les épaules. Son secret, il le portait dans son passé, comme d’Artagnan l'avait vaguement entendu dire. Cette aura de mystère qui l'enveloppait le rendait encore plus fascinant. Jamais, même dans l'ivresse la plus totale, ses yeux ou sa bouche n'avaient trahi le moindre indice, quelles que soient les questions habiles qu'on lui posait. « Peut-être qu'Athos est mort à cette heure, se disait D'Artagnan, et c'est ma faute. C'est moi qui l'ai entraîné dans cette affaire dont il ignorait tout. » Planchet, son fidèle serviteur, ajoutait : « Et n'oublions pas qu'il nous a probablement sauvé la vie. Vous vous souvenez comment il a crié : “Fonce, D'Artagnan ! Je suis pris.” Et après avoir vidé ses deux pistolets, quel vacarme il a fait avec son épée ! On aurait dit vingt hommes, ou plutôt vingt démons déchaînés ! » Ces souvenirs galvanisaient D'Artagnan, qui pressait encore plus son cheval, déjà lancé au galop.
Vers onze heures du matin, ils aperçurent enfin Amiens, et à onze heures et demie, ils étaient devant cette maudite auberge. D'Artagnan, qui avait ruminé mille vengeances contre l'aubergiste traître, entra en scène, chapeau enfoncé sur le front, main gauche sur la garde de son épée, cravache sifflante dans l'autre main. « Vous me reconnaissez ? » demanda-t-il à l'aubergiste qui s'avançait pour le saluer. « Je n'ai pas cet honneur, Monseigneur », répondit l'homme, ébloui par l'allure éclatante de D'Artagnan. « Ah, vous ne me connaissez pas ? – Non, Monseigneur. – Eh bien, quelques mots rafraîchiront votre mémoire. Où est passé le gentilhomme que vous avez eu l'audace d'accuser de fausse monnaie il y a environ quinze jours ? » L'aubergiste pâlit, car D'Artagnan avait pris une posture des plus menaçantes, et Planchet imitait son maître à la perfection.
« Ah, Monseigneur, ne m’en parlez pas, s’écria l’aubergiste d’une voix plaintive. Ah, Seigneur, combien cette erreur m’a coûté cher ! Quel malheur pour moi ! – Ce gentilhomme, je vous demande, qu’est-il devenu ? – Je vous en prie, Monseigneur, écoutez-moi et soyez indulgent. Asseyez-vous, je vous en supplie ! » D’Artagnan, bouillonnant de colère et d’inquiétude, prit place, aussi menaçant qu’un juge. Planchet, quant à lui, se tenait fièrement adossé à son fauteuil.
« Voici ce qui s’est passé, Monseigneur, reprit l’aubergiste en tremblant, car je vous reconnais maintenant ; c’est bien vous qui êtes parti après cet incident malheureux avec ce gentilhomme. – Oui, c’est bien moi ; donc, ne vous attendez pas à la clémence si vous ne dites pas toute la vérité. – Je vous en prie, écoutez-moi, et vous saurez tout. – Je vous écoute. – J’avais été averti par les autorités qu’un célèbre faux-monnayeur arriverait à mon auberge, accompagné de plusieurs complices déguisés en gardes ou mousquetaires. Vos chevaux, vos valets, votre apparence, tout m’avait été décrit. – Continuez, dit D’Artagnan, qui comprit rapidement d’où venait ce signalement si précis. – J’ai donc, suivant les ordres des autorités, qui m’ont envoyé un renfort de six hommes, pris les mesures nécessaires pour appréhender ces prétendus faux-monnayeurs. – Encore ce mot ! s’exclama D’Artagnan, irrité par cette accusation répétée. – Pardonnez-moi, Monseigneur, de dire cela, mais c’est ma seule excuse. L’autorité m’avait effrayé, et vous savez qu’un aubergiste doit composer avec elle. – Mais encore, ce gentilhomme, où est-il ? Qu’est-il devenu ? Est-il mort ou vivant ? – Patience, Monseigneur, j’y arrive. Il s’est passé ce que vous savez, et votre départ précipité, ajouta l’aubergiste avec une subtilité qui n’échappa pas à D’Artagnan, semblait justifier l’issue. Ce gentilhomme, votre ami, s’est défendu avec acharnement. Son valet, par un malheureux concours de circonstances, a cherché querelle aux hommes de l’autorité déguisés en palefreniers… – Ah, misérable ! s’écria D’Artagnan, vous étiez tous de mèche, et je ne sais pas ce qui me retient de vous exterminer tous ! – Hélas, non, Monseigneur, nous n’étions pas tous complices, et vous allez le comprendre. Votre ami, excusez-moi de ne pas l’appeler par son nom honorable que nous ignorons, après avoir neutralisé deux hommes avec ses pistolets, a battu en retraite, se défendant avec son épée, dont il a estropié un de mes hommes et m’a assommé d’un coup du plat. – Mais, bourreau, vas-tu finir ? Qu’est devenu Athos ? – En reculant, comme je l’ai dit, il a trouvé l’escalier de la cave derrière lui, et comme la porte était ouverte, il a pris la clé et s’est barricadé à l’intérieur. Comme on était certain de le retrouver là, on l’a laissé tranquille. – Oui, dit D’Artagnan, on ne voulait pas vraiment le tuer, juste l’emprisonner. – Juste ciel ! L’emprisonner, Monseigneur ? Il s’est emprisonné lui-même, je vous assure. Il avait déjà fait pas mal de dégâts, un homme était mort sur le coup et deux autres grièvement blessés. Le mort et les blessés ont été emportés par leurs camarades, et je n’ai plus jamais entendu parler d’eux. Moi-même, quand j’ai repris mes esprits, je suis allé voir M. le gouverneur pour lui raconter ce qui s’était passé et lui demander quoi faire du prisonnier.
Mais le gouverneur avait l'air complètement abasourdi. Il m'a dit qu'il ne comprenait rien à ce que je racontais, que les ordres que j'avais reçus ne venaient pas de lui, et que si je parlais à quiconque de son implication dans cette histoire, il me ferait pendre. Apparemment, je m'étais trompé de cible, monsieur. J'avais arrêté la mauvaise personne, et celui qu'on devait vraiment capturer avait réussi à s'échapper.
— Mais Athos ? s'exclama d'Artagnan, de plus en plus impatient face à l'inaction des autorités. Qu'est-il devenu ?
— Eh bien, dans mon désir de réparer mes erreurs envers le prisonnier, reprit l'aubergiste, je suis descendu à la cave pour le libérer. Mais, monsieur, ce n'était plus un homme, c'était un véritable démon. Quand je lui ai proposé la liberté, il a affirmé que c'était un piège et qu'il voulait poser ses conditions avant de sortir. Sachant que j'avais commis l'erreur de m'en prendre à un mousquetaire du roi, j'ai accepté humblement ses demandes.
— D'abord, dit-il, je veux qu'on me rende mon valet, armé.
On s'est empressé d'exécuter l'ordre, car vous comprenez, monsieur, que nous étions prêts à tout pour satisfaire votre ami. M. Grimaud, c'est le nom qu'il a donné, bien qu'il ne parle pas beaucoup, a donc été descendu à la cave, malgré ses blessures. Une fois son valet récupéré, son maître a barricadé la porte et nous a ordonné de rester dans notre boutique.
— Mais alors, où est-il ? Où est Athos ? s'écria d'Artagnan.
— Dans la cave, monsieur.
— Comment, vous le retenez là depuis tout ce temps ?
— Oh non, monsieur ! Vous ne savez pas ce qu'il fait là-dedans ! Si vous pouviez le faire sortir, je vous en serais éternellement reconnaissant.
— Alors il est là ? Je vais le retrouver là ?
— Sans aucun doute, monsieur. Il refuse de quitter cet endroit. Tous les jours, on lui passe du pain par le soupirail avec une fourche, et de la viande quand il en demande. Mais, hélas, ce n'est pas de pain et de viande dont il consomme le plus. Une fois, j'ai essayé de descendre avec deux de mes garçons, mais il est entré dans une colère terrible. J'ai entendu le bruit de ses pistolets et de son mousqueton, armé par son domestique. Quand nous avons demandé leurs intentions, le maître a répondu qu'ils avaient quarante coups à tirer, lui et son laquais, et qu'ils les tireraient jusqu'au dernier avant de laisser quiconque mettre un pied dans la cave.
Alors, monsieur, je suis allé me plaindre au gouverneur. Il m'a répondu que je n'avais que ce que je méritais et que cela m'apprendrait à ne pas insulter les nobles seigneurs qui logent chez moi.
— Et depuis ce temps ? reprit d'Artagnan, amusé par la mine déconfite de l'hôte.
— Depuis ce temps, monsieur, nous vivons un véritable cauchemar. Toutes nos provisions sont dans la cave : notre vin en bouteilles et en pièces, la bière, l'huile, les épices, le lard et les saucissons. Comme nous ne pouvons pas y accéder, nous devons refuser à nos clients à boire et à manger, et notre auberge périclite de jour en jour. Encore une semaine avec votre ami dans ma cave, et nous sommes ruinés.
— Ce serait bien mérité, espèce de bougre.
"Franchement, ça se voit pas à nos têtes qu'on est des gens bien et pas des charlatans, hein ? – Oui, monsieur, vous avez raison, dit l’aubergiste. Mais regardez, ça s’échauffe là-bas. – Quelqu’un a dû le déranger, dit d’Artagnan. – Eh bien, il faut bien le déranger, s’écria l’aubergiste; on a deux Anglais qui viennent d’arriver. – Et alors ? – Eh bien, les Anglais aiment le bon vin, vous le savez bien, monsieur; ceux-là ont demandé le meilleur. Ma femme a donc demandé à M. Athos la permission d’entrer pour servir ces messieurs; et il a refusé, comme d’habitude. Ah ! bon sang ! ça s’agite encore plus !"
D’Artagnan entendit en effet un sacré boucan du côté de la cave. Il se leva, précédé de l’aubergiste qui se tordait les mains de désespoir, et suivi de Planchet armé de son mousqueton, pour s’approcher de la scène. Les deux Anglais étaient furieux, crevés de faim et de soif après un long voyage. "C’est de la tyrannie !" criaient-ils en français, mais avec un accent bien étranger, "Ce type fou ne veut même pas laisser ces braves gens accéder à leur vin. Allez, on va défoncer cette porte, et s’il est trop enragé, on le tuera."
"Du calme, messieurs !" dit d’Artagnan en sortant ses pistolets de sa ceinture, "Vous n’allez tuer personne, merci bien."
"Très bien, très bien," disait calmement Athos derrière la porte, "laissez-les donc entrer, ces croque-mitaines, et on va voir."
Malgré leur bravoure apparente, les deux Anglais hésitèrent, comme s’il y avait un ogre affamé dans cette cave, un de ces géants des contes de fées dont on n’envahit pas la tanière sans conséquence. Un silence s’installa, mais finalement, la honte de reculer les poussa à agir, et le plus téméraire des deux descendit les marches pour donner un coup de pied à la porte.
"Planchet," dit d’Artagnan en armant ses pistolets, "je m’occupe de celui en haut, occupe-toi de celui en bas. Ah, messieurs, vous voulez vous battre ? Eh bien, vous allez être servis !"
"Mon Dieu," dit la voix grave d’Athos, "j’entends d’Artagnan, non ?"
"Oui, c’est bien moi, mon ami," répondit d’Artagnan en haussant le ton.
"Ah, parfait !" dit Athos, "On va s’occuper de ces briseurs de portes."
Les Anglais avaient sorti leurs épées, mais pris entre deux feux, ils hésitèrent encore. Cependant, leur fierté l’emporta, et un autre coup de pied fit craquer la porte.
"D’Artagnan, écarte-toi," cria Athos, "je vais tirer."
"Messieurs," dit d’Artagnan, toujours réfléchi, "pensez-y bien ! Patience, Athos. Vous vous engagez dans une sale affaire, et vous allez vous faire cribler. Mon valet et moi, on vous balance trois coups de feu, et vous en aurez autant de la cave; ensuite, il y a nos épées, et je vous assure qu’Athos et moi, on sait s’en servir. Laissez-moi gérer ça. Bientôt, vous aurez à boire, je vous le promets."
"S’il en reste," grogna Athos avec sarcasme.
L’aubergiste sentit une sueur froide le long de son dos. "Comment ça, s’il en reste ?" murmura-t-il.
"Mais enfin, il en restera," reprit d’Artagnan, "ne vous inquiétez pas, ils n’auront pas bu toute la cave à eux deux. Messieurs, rangez vos épées."
"Très bien, et vous, rangez vos pistolets."
"Volontiers." Et d’Artagnan montra l’exemple.
D'Artagnan, avec un geste rapide, fit signe à Planchet de baisser son mousqueton. Les Anglais, convaincus et un peu bougons, rangèrent leurs épées dans leurs fourreaux. On leur raconta l'histoire rocambolesque de l'emprisonnement d'Athos. En bons gentilshommes qu'ils étaient, ils donnèrent raison à nos héros et blâmèrent l'hôtelier. "Messieurs," lança d'Artagnan, "retournez à vos quartiers. Dans dix minutes, je vous promets qu'on vous apportera tout ce que vous désirez." Les Anglais saluèrent et s'éclipsèrent.
Une fois seul avec Athos, d'Artagnan s'approcha de la porte. "Athos, mon ami, ouvrez-moi, je vous en prie." "Tout de suite," répondit Athos. Un bruit de fracas résonna, comme si les fortifications d'Athos s'effondraient. Bientôt, la porte s'ouvrit, laissant apparaître le visage pâle d'Athos. D'Artagnan se précipita pour l'embrasser chaleureusement, mais il réalisa qu'Athos vacillait. "Vous êtes blessé ?" demanda-t-il inquiet. "Blessé ? Pas du tout. Je suis juste complètement ivre," répondit Athos en riant. "Par Dieu, je crois que j'ai bu au moins cent cinquante bouteilles à moi seul."
L'hôtelier, horrifié, s'exclama : "Miséricorde ! Si votre valet en a bu ne serait-ce que la moitié, je suis ruiné !" Athos, avec un sourire en coin, rétorqua : "Grimaud est un homme de bonne famille, il n'aurait jamais osé boire autant. Il s'est contenté de goûter un peu. Écoutez, le vin continue de couler, il a oublié de refermer le robinet." D'Artagnan éclata de rire, tandis que l'hôtelier frissonnait de terreur.
Grimaud fit son apparition, chancelant, le mousqueton à l'épaule, tremblant comme un satyre ivre d'un tableau de Rubens. Il était couvert d'huile d'olive, que l'hôtelier reconnut immédiatement comme étant la meilleure de sa réserve. Le groupe traversa la grande salle pour s'installer dans la meilleure chambre de l'auberge, que d'Artagnan s'appropria sans hésitation.
Pendant ce temps, l'hôtelier et sa femme se précipitèrent avec des lampes vers la cave, interdite depuis trop longtemps. Ce qu'ils y trouvèrent était un véritable champ de bataille : des fagots, des planches, des tonneaux vides, des mares d'huile et de vin, des ossements de jambons dévorés, et un amas de bouteilles brisées. Un tonneau, robinet ouvert, perdait ses dernières gouttes. De cinquante saucissons suspendus, à peine dix restaient.
Les hurlements de l'hôtelier et de l'hôtesse résonnèrent jusqu'à la voûte de la cave. Même d'Artagnan fut touché par leur désespoir. Athos, lui, resta impassible. Mais la douleur fit place à la colère. L'hôtelier, fou de rage, s'empara d'une broche et se précipita dans la chambre des deux amis. "Du vin !" réclama Athos en le voyant. "Du vin ?!" s'écria l'hôtelier, abasourdi. "Mais vous avez déjà bu pour plus de cent pistoles ! Je suis ruiné, perdu !" Athos, imperturbable, répliqua : "Nous avions encore soif." "Si vous vous étiez juste contentés de boire, passe encore, mais vous avez brisé toutes les bouteilles !" "C'est vous qui m'avez fait tomber sur ce tas. C'est votre faute," conclut Athos avec un sourire.
« Mon huile ! Perdue, toute perdue ! » s'écria l'aubergiste, désespéré. Athos, imperturbable, répondit : « L'huile, c'est un remède de choix pour les blessures. Grimaud devait soigner celles que vous lui avez infligées. » L'aubergiste continua, furieux : « Mes saucissons, tous rongés ! » Athos, toujours aussi calme, rétorqua : « Cette cave est infestée de rats. »
L'aubergiste, à bout de nerfs, hurla : « Vous allez me rembourser tout ça ! » Athos, en tentant de se lever, le défia : « Triple idiot ! » Mais il retomba aussitôt, épuisé. D’Artagnan intervint, brandissant sa cravache, ce qui fit reculer l'aubergiste, qui se mit à pleurer. « Voilà ce qui arrive quand on traite mal les invités que le ciel vous envoie », dit d’Artagnan. « Le ciel ? Plutôt le diable ! » répliqua l'aubergiste.
« Mon cher ami, si tu continues à nous casser les oreilles, on s'enferme tous les quatre dans ta cave pour vérifier si les dégâts sont aussi énormes que tu le prétends », menaça d’Artagnan. L’aubergiste, réalisant son erreur, s'adoucit : « Vous avez raison, messieurs. J'ai tort. Je suis qu'un pauvre aubergiste, ayez pitié de moi. »
Athos, touché par ce changement de ton, répondit : « Ah, si tu parles comme ça, tu vas me tirer des larmes. Allez, viens ici, qu'on discute. » L’aubergiste, méfiant, s'approcha. « N’aie pas peur », continua Athos. « J'avais posé ma bourse sur la table pour te payer. » « Oui, Monseigneur », répondit l’aubergiste. « Elle contenait soixante pistoles. Où est-elle ? » demanda Athos. « Confisquée au greffe, Monseigneur. On a dit que c'était de la fausse monnaie. »
Athos, indifférent, répondit : « Fais-toi rendre ma bourse et garde les soixante pistoles. » L’aubergiste, désespéré, répliqua : « Mais le greffe ne rend jamais ce qu'il a saisi. Si c'était de la fausse monnaie, j'aurais encore un espoir, mais ce sont de bonnes pièces. » Athos, haussant les épaules, dit : « Arrange-toi avec eux, ça ne me concerne pas, surtout que je n'ai plus un sou. »
D’Artagnan intervint : « Le vieux cheval d'Athos, où est-il ? » « À l'écurie », répondit l’aubergiste. « Combien vaut-il ? » demanda d’Artagnan. « Cinquante pistoles, pas plus. » « Il en vaut quatre-vingts. Prends-le, et qu'on n'en parle plus », dit d’Artagnan. Athos, surpris, s'exclama : « Tu vends mon cheval, mon Bajazet ? Sur quoi ferai-je la campagne ? Sur Grimaud ? » D’Artagnan le rassura : « Je t'en amène un autre. » L’aubergiste, enthousiaste, ajouta : « Et magnifique ! »
Athos, satisfait, conclut : « Alors, prends le vieux et à boire ! » L’aubergiste, soulagé, demanda : « Lequel ? » « Celui qui est au fond, près des lattes. Il reste vingt-cinq bouteilles, toutes les autres ont été cassées dans ma chute. Monte-en six. » L’aubergiste, pensant à son profit, murmura : « Si cet homme reste quinze jours ici et paye ce qu'il boit, je suis sauvé. »
D’Artagnan ajouta : « N'oublie pas de monter quatre bouteilles pour les deux seigneurs anglais. » Athos, en attendant le vin, demanda à d’Artagnan des nouvelles des autres. D’Artagnan lui raconta comment il avait trouvé Porthos alité avec une foulure et Aramis à table avec deux théologiens. L’aubergiste revint avec les bouteilles et un jambon, sauvé de la cave. Athos servit le vin et demanda à d’Artagnan : « Et toi, mon ami, que t’est-il arrivé ? Tu as l’air sombre. » D’Artagnan soupira : « Hélas, je suis le plus malheureux de nous tous. » Athos, surpris, s'exclama : « Toi, malheureux, d’Artagnan ? »
« Alors, pourquoi te dis-tu malheureux ? Raconte-moi tout ça. »
« Plus tard », répondit d’Artagnan.
« Plus tard ? Pourquoi donc ? Tu penses que je suis saoul, d’Artagnan ? Laisse-moi te dire une chose : le vin me donne les idées claires. Allez, parle, je t’écoute. »
D’Artagnan se lança dans le récit de son aventure avec Mme Bonacieux. Athos l’écoutait attentivement, impassible. Une fois l’histoire terminée, Athos lâcha son verdict : « Misères, tout ça, misères ! » C’était son expression fétiche.
« Ah, Athos, tu dis toujours "misères" ! Ça ne te va pas du tout, toi qui n’as jamais aimé », répliqua d’Artagnan.
Les yeux d’Athos s’illuminèrent un instant, mais ce fut bref. Ils redevinrent vite ternes et vagues. « C’est vrai », dit-il calmement, « je n’ai jamais aimé. »
« Tu vois bien, cœur de pierre », insista d’Artagnan, « que tu es injuste avec nous, les cœurs tendres. »
« Cœurs tendres, cœurs percés », rétorqua Athos.
« Que veux-tu dire ? »
« Je dis que l’amour est une loterie où celui qui gagne, gagne la mort ! Considère-toi chanceux d’avoir perdu. Si j’ai un conseil à te donner, c’est de toujours perdre. »
« Elle avait l’air de vraiment m’aimer ! »
« Elle en avait l’air. »
« Mais elle m’aimait ! »
« Enfant ! Chaque homme pense que sa maîtresse l’aime, et chaque homme finit par être trompé. »
« Sauf toi, Athos, qui n’en as jamais eu. »
« C’est vrai », admit Athos après un moment de silence, « je n’en ai jamais eu. Buvons ! »
« Mais toi, philosophe que tu es », dit d’Artagnan, « éclaire-moi, soutiens-moi ; j’ai besoin de comprendre et d’être consolé. »
« Consolé de quoi ? »
« De mon malheur. »
« Ton malheur est risible », répondit Athos en haussant les épaules. « Je serais curieux de voir ta réaction si je te racontais une histoire d’amour. »
« Une histoire qui t’est arrivée à toi ? »
« Ou à un de mes amis, peu importe. »
« Raconte, Athos, raconte. »
« Buvons, c’est mieux. »
« Bois et raconte. »
« En fait, pourquoi pas », dit Athos en vidant et remplissant son verre. « Les deux vont bien ensemble. »
« J’écoute », dit d’Artagnan.
Athos se plongea dans ses pensées, devenant de plus en plus pâle. Il atteignait cet état d’ivresse où certains s’effondrent et dorment. Mais lui, il rêvait à voix haute, éveillé. Ce somnambulisme éthylique avait quelque chose d’effrayant.
« Tu veux vraiment savoir ? » demanda-t-il.
« Je t’en prie », répondit d’Artagnan.
« Très bien, comme tu veux. Un de mes amis, tu comprends ? Un ami, pas moi », précisa Athos avec un sourire sombre. « Un comte de ma région, du Berry, aussi noble qu’un Dandolo ou un Montmorency, tomba amoureux à vingt-cinq ans d’une jeune fille de seize ans, belle comme les amours. Sous la naïveté de son âge, elle cachait un esprit ardent, non pas celui d’une femme, mais d’un poète. Elle ne séduisait pas, elle enivrait. Elle vivait dans un petit bourg, avec son frère, un curé. Tous deux étaient arrivés de nulle part. Mais elle était si belle et son frère si pieux qu’on ne songeait pas à leur demander d’où ils venaient. On disait qu’ils étaient de bonne famille. Mon ami, seigneur du coin, aurait pu la séduire ou la prendre de force, il en avait le pouvoir. Qui aurait aidé deux étrangers ? Mais il était honnête. Il l’épousa. Le sot, l’imbécile ! »
« Mais pourquoi cela, s’il l’aimait ? » demanda d’Artagnan.
« Attends un peu », dit Athos.
Il l'emmena dans son château et la fit devenir la première dame de la région. Elle savait parfaitement tenir son rang, il faut bien le reconnaître. "Et alors ?" demanda d'Artagnan. "Eh bien," continua Athos, baissant la voix et parlant très vite, "un jour, alors qu'ils chassaient ensemble, elle tomba de cheval et perdit connaissance. Le comte se précipita pour l'aider. Comme elle avait du mal à respirer à cause de ses vêtements, il les déchira avec son poignard et découvrit son épaule. Devine ce qu'il a trouvé sur son épaule, d'Artagnan ?" dit Athos avec un rire éclatant. "Je peux le savoir ?" demanda d'Artagnan. "Une fleur de lys," répondit Athos. "Elle était marquée !" Athos vida d'un trait le verre qu'il tenait. "Quelle horreur !" s'exclama d'Artagnan. "Que me racontez-vous là ?" "La vérité, mon cher. L'ange était un démon. Cette pauvre fille avait volé." "Et qu'a fait le comte ?" "Le comte, qui avait tous les droits de justice sur ses terres, a fini de déchirer ses vêtements, lui a lié les mains dans le dos et l'a pendue à un arbre." "Mon Dieu, Athos ! Un meurtre !" s'écria d'Artagnan. "Oui, un meurtre, rien de plus," dit Athos, aussi pâle que la mort. "Mais il semble qu'on me laisse manquer de vin." Il attrapa la dernière bouteille, la porta à sa bouche et la vida d'un coup, comme s'il s'agissait d'un simple verre. Puis, il posa sa tête dans ses mains. D'Artagnan resta là, frappé de terreur. "Ça m'a vacciné contre les femmes belles et poétiques," dit Athos en se redressant, sans finir son histoire. "Puissiez-vous être aussi chanceux ! Buvons !" "Alors elle est morte ?" balbutia d'Artagnan. "Bien sûr," répondit Athos. "Mais passez-moi votre verre. Du jambon, drôle !" cria Athos. "On ne peut plus boire !" "Et son frère ?" demanda timidement d'Artagnan. "Son frère ?" reprit Athos. "Oui, le prêtre ?" "Ah, je me suis renseigné pour le faire pendre aussi, mais il avait déjà pris la fuite, il avait quitté sa paroisse la veille." "A-t-on su qui était ce misérable ?" "Probablement son premier amant et complice, un homme qui avait prétendu être prêtre pour marier sa maîtresse et lui assurer un avenir. J'espère qu'il a été écartelé." "Oh mon Dieu, quelle histoire horrible," murmura d'Artagnan, abasourdi. "Goûtez donc ce jambon, d'Artagnan, il est délicieux," dit Athos en coupant une tranche pour le jeune homme. "Quel dommage qu'il n'y ait pas eu quatre jambons comme celui-là dans la cave ! J'aurais bu cinquante bouteilles de plus." D'Artagnan ne pouvait plus supporter cette conversation qui le rendait fou ; il posa sa tête dans ses mains, feignant de s'endormir. "Les jeunes ne savent plus boire," dit Athos en le regardant avec pitié, "et pourtant celui-là est parmi les meilleurs..." D'Artagnan était resté sous le choc de la terrible confidence d'Athos. Pourtant, beaucoup de choses lui paraissaient encore floues dans cette révélation partielle. Certes, elle avait été faite par un homme complètement ivre à un autre à moitié ivre, mais malgré le brouillard causé par deux ou trois bouteilles de Bourgogne, d'Artagnan, en se réveillant le lendemain matin, se souvenait de chaque mot d'Athos comme s'ils avaient été gravés dans son esprit.
Tout ce doute ne fit qu'attiser encore plus l'envie de d'Artagnan d'avoir le cœur net sur l'histoire. Il se rendit donc chez Athos, bien décidé à relancer leur discussion de la veille. Mais Athos, à jeun et pleinement lucide, était redevenu le plus fin et impénétrable des hommes. Dès leur poignée de main échangée, Athos prit les devants : « J’étais vraiment ivre hier, mon cher d’Artagnan, dit-il. Ce matin, ma langue était lourde et mon cœur battait comme un tambour. Je parie que j’ai débité mille folies. » Il fixa d’Artagnan d’un regard perçant qui mit ce dernier mal à l’aise. « Pas du tout, répondit d’Artagnan. Si je m’en souviens bien, vous n’avez rien dit d’extraordinaire. – Ah vraiment ? Je pensais vous avoir raconté une histoire des plus tragiques. » Il scrutait d’Artagnan comme pour lire au plus profond de son âme. « Eh bien, dit d’Artagnan, il semble que j’étais encore plus ivre que vous, car je ne me souviens de rien. » Athos n’était pas dupe et continua : « Vous avez sûrement remarqué, mon cher ami, que chacun a son type d’ivresse, joyeuse ou mélancolique. Moi, j’ai l’ivresse triste et, quand je suis saoul, je raconte toutes les histoires lugubres que ma vieille nourrice m’a mises en tête. C’est mon défaut majeur, j’en conviens, mais à part ça, je tiens bien l’alcool. » Athos disait cela si naturellement que d’Artagnan commença à douter de ses propres souvenirs. « Ah, c’est donc ça, en effet, reprit d’Artagnan en essayant de retrouver la vérité, c’est donc ça que je me souviens, comme on se souvient d’un rêve, que nous avons parlé de pendus. – Ah, vous voyez bien, dit Athos en pâlissant tout en essayant de rire, j’en étais sûr, les pendus sont mon cauchemar. – Oui, oui, reprit d’Artagnan, et voilà que ça me revient : il s’agissait… attendez… il s’agissait d’une femme. – Vous voyez, répondit Athos, presque livide, c’est ma grande histoire de la femme blonde, et quand je raconte celle-là, c’est que je suis ivre mort. – Oui, c’est ça, dit d’Artagnan, l’histoire de la femme blonde, grande et belle, aux yeux bleus. – Oui, et pendue. – Par son mari, qui était un seigneur de votre connaissance, continua d’Artagnan en fixant Athos du regard. – Eh bien, vous voyez comment on peut compromettre un homme quand on ne sait plus ce qu’on dit, reprit Athos en haussant les épaules, comme s’il se moquait de lui-même. Décidément, je ne veux plus me griser, d’Artagnan, c’est une mauvaise habitude. » D’Artagnan resta silencieux. Puis Athos changea soudain de sujet : « À propos, je vous remercie pour le cheval que vous m’avez amené. – Il vous plaît ? demanda d’Artagnan. – Oui, mais ce n’était pas un cheval de fatigue. – Vous vous trompez ; j’ai fait dix lieues avec lui en moins d’une heure et demie, et il n’en montrait pas plus que s’il avait fait le tour de la place Saint-Sulpice. – Ah, vous me donnez des regrets. – Des regrets ? – Oui, je m’en suis défait. – Comment ça ? – Voilà : ce matin, je me suis réveillé à six heures, vous dormiez comme une souche, et je ne savais que faire ; j’étais encore tout engourdi de notre beuverie d’hier ; je suis descendu dans la grande salle, et j’ai vu un de nos Anglais en train de marchander un cheval avec un maquignon, le sien étant mort hier d’un coup de sang.
Je m'approchai de lui et je vis qu'il offrait cent pistoles pour un alezan brûlé. "Par Dieu, mon gentilhomme, moi aussi j'ai un cheval à vendre", lui dis-je. "Et très beau même", répondit-il, "je l'ai vu hier, le valet de votre ami le tenait en main." "Trouvez-vous qu'il vaille cent pistoles ?" "Oui, et voulez-vous me le donner pour ce prix-là ?" "Non, mais je vous le joue." "Vous me le jouez ?" "Oui." "À quoi ?" "Aux dés."
Ce qui fut dit fut fait, et j'ai perdu le cheval. Ah, mais j'ai regagné la selle !" D'Artagnan fit une mine maussade. "Cela vous contrarie ?" demanda Athos. "Mais oui, je vous l'avoue", répondit d'Artagnan. "Ce cheval devait nous servir de signe distinctif en bataille, c'était un gage, un souvenir. Athos, vous avez eu tort." "Eh bien, mon cher ami, mettez-vous à ma place", reprit Athos. "Je m'ennuyais à mourir, et pour être honnête, je n'aime pas les chevaux anglais. Si c'est juste pour être reconnu, la selle suffira, elle est assez remarquable. Quant au cheval, on trouvera bien une excuse pour sa disparition. Que diable, un cheval est mortel ; disons que le mien a eu la morve ou le farcin."
D'Artagnan ne se déridait pas. "Cela me contrarie que vous teniez tant à ces animaux, car je ne suis pas au bout de mon histoire." "Qu'avez-vous donc fait encore ?" "Après avoir perdu mon cheval, neuf contre dix, j'ai eu l'idée de jouer le vôtre." "Oui, mais vous vous en êtes tenu à l'idée, j'espère ?" "Non, je l'ai mise à exécution sur-le-champ." "Ah, par exemple !" s'écria d'Artagnan, inquiet. "J'ai joué, et j'ai perdu." "Mon cheval ?" "Votre cheval ; sept contre huit, faute d'un point... vous connaissez le proverbe." "Athos, vous n'êtes pas dans votre bon sens, je vous jure !" "Mon cher, c'était hier, quand je vous racontais mes sottes histoires, qu'il fallait me le dire, et non pas ce matin. Je l'ai donc perdu avec tous les harnais possibles." "Mais c'est affreux !" "Attendez, vous n'y êtes pas encore. Je ferais un excellent joueur si je ne m'entêtais pas ; mais je m'entête, c'est comme quand je bois. Je me suis donc entêté..." "Mais que pouviez-vous jouer, il ne vous restait plus rien ?" "Si fait, mon ami, il nous restait ce diamant qui brille à votre doigt, et que j'avais remarqué hier." "Ce diamant !" s'écria d'Artagnan, en portant vivement la main à sa bague. "Et comme je suis connaisseur, en ayant eu quelques-uns pour mon propre compte, je l'avais estimé à mille pistoles." "J'espère", dit sérieusement d'Artagnan, à demi mort de frayeur, "que vous n'avez pas mentionné mon diamant ?" "Au contraire, cher ami ; vous comprenez, ce diamant devenait notre seule ressource ; avec lui, je pouvais regagner nos harnais et nos chevaux, et, de plus, l'argent pour faire la route." "Athos, vous me faites frémir !" s'écria d'Artagnan. "Je parlai donc de votre diamant à mon partenaire, qui l'avait aussi remarqué. Que diable aussi, mon cher, vous portez à votre doigt une étoile du ciel, et vous ne voulez pas qu'on y fasse attention ! Impossible !" "Achevez, mon cher, achevez !" dit d'Artagnan, car, d'honneur, avec votre sang-froid, vous me faites mourir !" "Nous avons donc divisé ce diamant en dix parties de cent pistoles chacune." "Ah, vous voulez rire et m'éprouver ?" dit d'Artagnan, que la colère commençait à prendre aux cheveux comme Minerve prend Achille dans l'Iliade.
– Non, je ne plaisante pas, parbleu ! J'aurais bien aimé vous voir à ma place ! Quinze jours sans voir âme qui vive, juste moi et mes bouteilles.
– Ce n'est pas une excuse pour jouer mon diamant, ça ! répondit d'Artagnan, la main crispée de colère.
– Laissez-moi finir : dix parties de cent pistoles chacune, sans revanche. En treize coups, j'ai tout perdu. Treize ! Ce chiffre m'a toujours porté malheur, c'était un 13 juillet que...
– Bon sang ! s'exclama d'Artagnan, se levant de table, emporté par l'histoire du jour.
– Patience, dit Athos, j'avais un plan. L'Anglais était un drôle de type, je l'avais vu discuter avec Grimaud le matin, et Grimaud m'avait dit qu'il lui avait proposé de travailler pour lui. Alors, j'ai misé Grimaud, notre silencieux Grimaud, en dix parts.
– Ah ! Pour le coup ! dit d'Artagnan, éclatant de rire malgré lui.
– Oui, Grimaud lui-même ! Avec les dix parts de Grimaud, qui ne valent pas un sou, j'ai récupéré le diamant. Dites-moi que la persévérance n'est pas une vertu.
– C'est vraiment drôle ! s'exclama d'Artagnan, les côtes secouées de rire.
– Me sentant en veine, j'ai rejoué le diamant.
– Ah, diable, dit d'Artagnan, le sourire s'effaçant.
– J'ai récupéré vos harnais, puis votre cheval, puis mes harnais, puis mon cheval, puis j'ai reperdu. Bref, j'ai rattrapé vos harnais, puis les miens. Voilà où nous en sommes. C'est un coup magnifique ; alors j'ai arrêté là.
D'Artagnan soupira de soulagement, comme si un poids énorme lui avait été retiré de la poitrine.
– Alors, le diamant est sauf ? demanda-t-il timidement.
– Intact, mon cher ami ; plus les harnais de votre Bucéphale et du mien.
– Mais que ferons-nous de nos harnais sans chevaux ?
– J'ai une idée.
– Athos, vous me faites peur.
– Écoutez, vous n'avez pas joué depuis longtemps, n'est-ce pas, d'Artagnan ?
– Et je n'ai pas envie de jouer.
– Ne disons jamais jamais. Vous n'avez pas joué depuis longtemps, donc vous devez avoir la main chanceuse.
– Et alors ?
– Eh bien, l'Anglais et son pote sont encore là. J'ai remarqué qu'ils regrettent beaucoup les harnais. Vous, vous tenez à votre cheval. À votre place, je jouerais vos harnais contre votre cheval.
– Mais il ne voudra pas d'un seul harnais.
– Jouez les deux, pardieu ! Moi, je ne suis pas égoïste comme vous.
– Vous feriez cela ? dit d'Artagnan, hésitant, la confiance d'Athos le gagnant peu à peu.
– Parole d'honneur, en un seul coup.
– Mais, ayant perdu les chevaux, je tenais à garder les harnais.
– Jouez votre diamant, alors.
– Oh, ça, c'est autre chose ; jamais, jamais.
– Diable ! dit Athos, je vous proposerais bien de jouer Planchet ; mais comme cela a déjà été fait, l'Anglais ne serait peut-être plus intéressé.
– Décidément, cher Athos, dit d'Artagnan, je préfère ne rien risquer.
– Dommage, dit Athos froidement, l'Anglais est plein aux as. Eh bien, essayez un coup, un coup est vite joué.
– Et si je perds ?
– Vous gagnerez.
– Mais si je perds ?
– Eh bien, vous donnerez les harnais.
– D'accord, pour un coup, dit d'Artagnan.
Athos partit à la recherche de l'Anglais et le trouva dans l'écurie, lorgnant les harnais avec envie. C'était le moment idéal. Il proposa le pari : les deux harnais contre un cheval ou cent pistoles, au choix. L'Anglais calcula rapidement : les deux harnais valaient trois cents pistoles ensemble ; il accepta.
D'Artagnan lança les dés avec une main tremblante, et le résultat fut un trois. Son visage blême inquiéta Athos, qui se contenta de dire : « Pas de chance, mon ami. Monsieur, vous voilà avec les chevaux tout harnachés. » L'Anglais, sûr de sa victoire, lança les dés d'un geste désinvolte sans même les regarder. D'Artagnan, pour cacher sa déception, tourna la tête. « Eh bien, eh bien, » fit Athos d'une voix posée, « c'est un coup de dés rare, je ne l'ai vu que quatre fois dans ma vie : deux as ! » L'Anglais, stupéfait, scruta les dés, tandis que d'Artagnan, ravi, les observait aussi. « Oui, » poursuivit Athos, « quatre fois seulement : une chez M. de Créquy ; une autre chez moi, dans mon château de... enfin, quand j'en avais un ; une troisième chez M. de Tréville, où cela nous a tous surpris ; et une quatrième fois dans une taverne, où j'ai perdu cent louis et un dîner. – Alors, vous récupérez votre cheval, monsieur, » dit l'Anglais. – « Bien sûr, » répondit d'Artagnan. – « Pas de revanche, donc ? – Les règles étaient claires : pas de revanche, vous vous souvenez ? – C'est vrai ; votre cheval va être rendu à votre serviteur, monsieur. – Un instant, » intervint Athos, « permettez-moi de parler à mon ami. – Allez-y. » Athos tira d'Artagnan à l'écart. « Alors, qu'est-ce que tu veux cette fois, tentateur ? Tu veux que je parie encore, c'est ça ? – Non, je veux que tu réfléchisses. – À quoi ? – Tu comptes récupérer le cheval, non ? – Évidemment. – Mauvaise idée, je prendrais les cent pistoles ; tu te rappelles que tu as parié les harnais contre le cheval ou cent pistoles, à ton choix. – Oui. – Je choisirais les cent pistoles. – Eh bien, moi, je veux le cheval. – Mauvais choix, je te le répète ; que ferons-nous d'un cheval pour deux ? Je ne peux pas monter derrière toi, on aurait l'air des deux fils Aymon sans leurs frères ; tu ne peux pas m'humilier en chevauchant à mes côtés sur ce splendide destrier. Moi, sans hésiter, je prendrais les cent pistoles, on a besoin d'argent pour rentrer à Paris. – J'ai un faible pour ce cheval, Athos. – Erreur, mon ami ; un cheval peut s'emballer, trébucher et se blesser, ou manger dans une mangeoire contaminée : voilà un cheval, ou plutôt cent pistoles, de perdus ; un cheval doit être nourri par son maître, alors que cent pistoles nourrissent leur maître. – Mais comment rentrerons-nous ? – Sur les chevaux de nos valets, bien sûr ! On verra bien à nos têtes que nous sommes de bonne famille. – On aura l'air malin sur des rosses, pendant qu'Aramis et Porthos caracoleront sur leurs montures ! – Aramis ! Porthos ! » s'exclama Athos en éclatant de rire. – « Quoi ? » demanda d'Artagnan, perplexe face à l'hilarité de son ami. – « Rien, rien, continuons, » dit Athos. – « Alors, ton avis ? – Prends les cent pistoles, d'Artagnan ; avec ça, on pourra festoyer jusqu'à la fin du mois ; on a bien mérité une pause après toutes ces épreuves. – Me reposer ? Oh non, Athos, dès que je suis à Paris, je pars à la recherche de cette pauvre femme. – Crois-tu que ton cheval sera plus utile pour ça que de bons louis d'or ? Prends les cent pistoles, mon ami, prends les cent pistoles. » D'Artagnan n'avait besoin que d'une raison pour se convaincre. Celle-ci lui parut parfaite.
En hésitant plus longtemps, d’Artagnan avait peur que son attitude soit perçue comme égoïste par Athos. Alors, il accepta l’offre et prit les cent pistoles, que l’Anglais lui remit immédiatement. Dès lors, ils ne pensèrent plus qu’à partir. Pour régler le conflit avec l’aubergiste, en plus de récupérer le vieux cheval d’Athos, ils durent débourser six pistoles. D’Artagnan et Athos montèrent les chevaux de Planchet et Grimaud, tandis que les deux valets se mirent en route à pied, les selles sur la tête.
Même si leurs montures n’étaient pas en très bon état, d’Artagnan et Athos prirent rapidement de l’avance sur leurs serviteurs et arrivèrent à Crèvecœur. Là, ils aperçurent Aramis, pensif, appuyé à sa fenêtre, scrutant l’horizon. « Eh, Aramis ! Que fais-tu là, bon sang ? » crièrent-ils. « Ah, d’Artagnan, Athos, c’est vous ! » répondit Aramis. « Je réfléchissais à la manière dont les choses de ce monde s’envolent si vite. Mon cheval anglais, qui s’éloigne et disparaît dans un nuage de poussière, est l’image parfaite de la fragilité terrestre. La vie se résume en trois mots : Erat, est, fuit. »
« En gros, ça veut dire quoi ? » demanda d’Artagnan, commençant à comprendre. « Ça signifie que je me suis fait avoir : soixante louis pour un cheval qui trotte à cinq lieues à l’heure ! » D’Artagnan et Athos éclatèrent de rire. « Mon cher d’Artagnan, ne m’en veux pas trop. La nécessité fait loi, et je suis le premier à en payer le prix, ayant perdu au moins cinquante louis. Vous êtes plus malins, vous autres : vous chevauchez les montures de vos valets et faites transporter vos chevaux de luxe en douceur. »
À ce moment, un fourgon qui remontait la route d’Amiens s’arrêta, laissant apparaître Grimaud et Planchet, les selles toujours sur la tête. Le fourgon retournait vide à Paris, et les deux valets avaient négocié leur transport en promettant d’abreuver le conducteur tout au long du chemin. « Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda Aramis, surpris. « Juste les selles ? » « Tu comprends maintenant ? » répondit Athos. « Mes amis, je suis pareil. J’ai gardé le harnais par instinct. Bazin, apporte mon harnais neuf près de celui de ces messieurs. »
« Et tes curés, qu’en as-tu fait ? » interrogea d’Artagnan. « Je les ai invités à dîner le lendemain », répondit Aramis. « Le vin ici est excellent, soit dit en passant. Je les ai soûlés autant que possible. Le curé m’a interdit de quitter la soutane, et le jésuite m’a demandé de devenir mousquetaire. » « Sans thèse ! » s’écria d’Artagnan. « Je vote pour la suppression de la thèse ! » Aramis poursuivit : « Depuis, je mène une vie plaisante. J’ai commencé un poème en vers d’une syllabe, c’est assez difficile, mais le mérite réside dans la difficulté. Le sujet est galant, je vous lirai le premier chant, il fait quatre cents vers et dure une minute. »
« Mon cher Aramis », dit d’Artagnan, qui n’aimait ni les vers ni le latin, « ajoute à la difficulté celle de la brièveté, et ton poème aura au moins deux mérites. » Aramis continua : « Il respire des passions honnêtes, vous verrez. Alors, mes amis, on retourne à Paris ? Parfait, je suis prêt. Nous allons revoir ce bon Porthos, tant mieux. Vous ne croyez pas qu’il me manquait, ce grand nigaud ? Lui, vendre son cheval, même pour un royaume, jamais. J’ai hâte de le voir sur sa monture et sa selle. »
« Il aura sûrement l'allure d'un grand moghol ! » On fit une pause d'une heure pour laisser les chevaux souffler. Aramis régla ses comptes, installa Bazin dans le fourgon avec les autres, et nous voilà partis pour retrouver Porthos. On le trouva debout, bien moins pâle que lors de la première visite de d'Artagnan. Il était assis à une table où, bien qu'il fût seul, un dîner pour quatre personnes était servi. Ce festin comprenait des viandes joliment présentées, des vins choisis et des fruits magnifiques.
« Ah, parbleu ! s'exclama Porthos en se levant, vous tombez à pic, messieurs. J'en étais justement au potage, vous allez dîner avec moi. »
« Oh, oh ! fit d'Artagnan, ce n’est pas Mousqueton qui a attrapé de telles bouteilles au lasso. Et voilà un fricandeau piqué et un filet de bœuf... »
« Je me refais, je me remets, rien n'affaiblit autant que ces maudites contusions. Athos, as-tu déjà eu des contusions ? »
« Jamais ; mais je me souviens que lors de notre échauffourée rue Férou, j'ai reçu un coup d'épée qui, après quinze ou dix-huit jours, m'a donné le même effet. »
« Mais ce dîner n'était pas pour toi seul, cher Porthos ? » demanda Aramis.
« Non, répondit Porthos, j'attendais quelques gentilshommes du voisinage qui viennent de me faire savoir qu'ils ne viendraient pas. Vous les remplacerez et je ne perdrai pas au change. Holà, Mousqueton ! Des sièges, et qu'on double les bouteilles ! »
« Savez-vous ce que nous mangeons ici ? » demanda Athos après dix minutes.
« Parbleu ! répondit d'Artagnan, je mange du veau piqué aux cardons et à la moelle. »
« Et moi, des filets d'agneau », dit Porthos.
« Et moi, un blanc de volaille », ajouta Aramis.
« Vous vous trompez tous, messieurs, répliqua Athos, vous mangez du cheval. »
« Allons donc ! » dit d'Artagnan.
« Du cheval ! » fit Aramis avec une grimace de dégoût. Porthos, lui, resta silencieux.
« Oui, du cheval ; n'est-ce pas, Porthos, que nous mangeons du cheval ? Peut-être même avec les caparaçons ! »
« Non, messieurs, j'ai gardé le harnais », répondit Porthos.
« Ma foi, nous sommes tous logés à la même enseigne », dit Aramis. « On dirait qu'on s'est passé le mot. »
« Que voulez-vous, dit Porthos, ce cheval faisait honte à mes visiteurs, et je n'ai pas voulu les humilier ! »
« Et ta duchesse est toujours aux eaux, n'est-ce pas ? » reprit d'Artagnan.
« Toujours », répondit Porthos. « En fait, le gouverneur de la province, l'un des gentilshommes que j'attendais aujourd'hui, semblait tellement le désirer que je le lui ai donné. »
« Donné ! » s'exclama d'Artagnan.
« Oh, mon Dieu, oui, donné ! c'est le mot, dit Porthos ; il valait certainement cent cinquante louis, et ce radin n'a voulu me le payer que quatre-vingts. »
« Sans la selle ? » demanda Aramis.
« Oui, sans la selle. »
« Vous remarquerez, messieurs, dit Athos, que c'est encore Porthos qui a fait le meilleur marché de nous tous. »
Un éclat de rire général retentit, laissant Porthos tout saisi, mais il comprit vite la raison de leur hilarité et éclata de rire à son tour, comme à son habitude.
« Alors, nous sommes tous en fonds ? » demanda d'Artagnan.
« Pas moi, dit Athos ; j'ai trouvé le vin d'Espagne d'Aramis si bon que j'en ai fait charger une soixantaine de bouteilles dans le fourgon des laquais, ce qui m'a bien désargenté. »
« Et moi, dit Aramis, imaginez-vous que j'ai donné jusqu'à mon dernier sou à l'église de Montdidier et aux jésuites d'Amiens ; j'avais pris des engagements qu'il m'a fallu honorer, des messes commandées pour moi et pour vous, messieurs, qui seront dites, et dont je ne doute pas que nous ne nous trouvions à merveille. »
– Et moi, intervint Porthos, ma foulure, vous croyez que ça m’a rien coûté ? Sans parler de la blessure de Mousqueton, pour laquelle j'ai dû faire venir le chirurgien deux fois par jour. Ce dernier m'a facturé ses visites au double, sous prétexte que cet idiot de Mousqueton s'était pris une balle dans un endroit qu'on ne montre d'habitude qu'aux apothicaires. Je lui ai bien dit de ne plus se faire blesser là.
– Allons, allons, dit Athos en échangeant un sourire avec d’Artagnan et Aramis, je vois que tu t’es montré généreux envers le pauvre garçon : c’est digne d’un bon maître.
– Bref, continua Porthos, une fois mes dépenses payées, il me reste une trentaine d’écus.
– Et moi, une dizaine de pistoles, ajouta Aramis.
– Allons, allons, dit Athos, on dirait qu’on est les Crésus du groupe. D’Artagnan, combien te reste-t-il sur tes cent pistoles ?
– Sur mes cent pistoles ? D’abord, je vous en ai donné cinquante.
– Tu crois ?
– Pardieu !
– Ah, c’est vrai, je m’en souviens.
– Ensuite, j’en ai payé six à l’hôte.
– Quel imbécile cet hôte ! Pourquoi lui as-tu donné six pistoles ?
– C’est vous qui m'avez dit de les lui donner.
– C’est vrai, je suis trop bon. Bref, combien te reste-t-il ?
– Vingt-cinq pistoles, répondit d’Artagnan.
– Et moi, dit Athos en fouillant dans sa poche, moi…
– Vous, rien.
– Ma foi, ou si peu que ça ne vaut pas la peine d’en parler.
– Maintenant, voyons combien on a en tout : Porthos ?
– Trente écus.
– Aramis ?
– Dix pistoles.
– Et toi, d’Artagnan ?
– Vingt-cinq.
– Ça fait combien en tout ? demanda Athos.
– Quatre cent soixante-quinze livres ! affirma d’Artagnan, comptant comme Archimède.
– Une fois à Paris, il nous restera bien quatre cents, ajouta Porthos, plus les harnais.
– Et nos chevaux d’escadron ? demanda Aramis.
– Eh bien, des quatre chevaux des laquais, on en fera deux de maître qu’on tirera au sort ; avec les quatre cents livres, on en fera un demi pour un des démontés, puis on donnera le reste à d’Artagnan, qui a la main chanceuse, et il ira les jouer dans le premier tripot venu, voilà.
– Dînons donc, dit Porthos, ça refroidit.
Les quatre amis, désormais plus sereins quant à leur avenir, firent honneur au repas, laissant les restes à Mousqueton, Bazin, Planchet et Grimaud. En arrivant à Paris, d’Artagnan trouva une lettre de M. de Tréville l’informant que, sur sa demande, le roi lui avait accordé l’entrée chez les mousquetaires. Comme c’était tout ce que d’Artagnan désirait, à part retrouver Mme Bonacieux, il courut tout joyeux chez ses camarades, qu’il avait quittés une demi-heure plus tôt, et les trouva très préoccupés. Ils étaient en conseil chez Athos, signe de circonstances sérieuses. M. de Tréville venait de les prévenir que, Sa Majesté ayant décidé d’ouvrir la campagne le 1er mai, ils devaient préparer leurs équipements sans tarder. Les quatre amis se regardèrent, stupéfaits : M. de Tréville ne plaisantait pas avec la discipline.
– Et combien estimez-vous ces équipements ? demanda d’Artagnan.
– Oh, il n’y a pas à dire, répliqua Aramis, on vient de faire nos comptes avec une rigueur spartiate, et il nous faut chacun quinze cents livres.
– Quatre fois quinze font soixante, soit six mille livres, dit Athos.
– Moi, dit d’Artagnan, il me semble qu’avec mille livres chacun, certes je ne parle pas en Spartiate, mais en procureur...
Ce mot de procureur réveilla Porthos.
– Tiens, j’ai une idée ! dit-il.
— C’est déjà un début, moi je n’ai même pas l’ombre d’une idée, dit Athos d’un ton glacial. Quant à d’Artagnan, messieurs, le bonheur de se joindre à nous l’a rendu fou ; mille livres ! Pour ma part, je déclare qu’il m’en faut au moins deux mille.
— Quatre fois deux, ça fait huit, calcula Aramis. Donc, il nous faut huit mille livres pour nos équipements, même si, heureusement, nous avons déjà les selles.
— Et puis, ajouta Athos, en attendant que d’Artagnan, parti remercier M. de Tréville, referme la porte, il y a ce superbe diamant qui brille au doigt de notre ami. D’Artagnan est bien trop bon camarade pour nous laisser dans l’embarras alors qu’il porte à son doigt la rançon d’un roi.
La quête de l’équipement était lancée. Parmi les quatre amis, d’Artagnan était sans doute le plus préoccupé. Même s’il était garde, et donc plus facile à équiper que les mousquetaires qui étaient des seigneurs, notre jeune Gascon avait un caractère prévoyant et presque avare. Pourtant, sa vanité rivalisait avec celle de Porthos. Mais en plus de cette préoccupation personnelle, d’Artagnan était inquiet pour une raison moins égoïste. Malgré ses recherches, il n’avait aucune nouvelle de Mme Bonacieux. M. de Tréville en avait parlé à la reine, mais elle ignorait où se trouvait la jeune mercière et avait simplement promis de la faire chercher. Une promesse bien vague qui ne rassurait guère d’Artagnan.
Athos, lui, ne quittait pas sa chambre. Il était résolu à ne pas faire le moindre effort pour s’équiper. « Il nous reste quinze jours, disait-il à ses amis. Eh bien, si au bout de ces quinze jours je n’ai rien trouvé, ou plutôt si rien n’est venu à moi, comme je suis trop bon catholique pour me tirer une balle dans la tête, je chercherai querelle à quatre gardes de Son Éminence ou à huit Anglais, et je me battrai jusqu’à ce que l’un d’eux me tue, ce qui finira bien par arriver. On dira alors que je suis mort pour le roi, et j’aurai fait mon devoir sans avoir eu besoin de m’équiper. »
Porthos continuait à marcher les mains derrière le dos, hochant la tête de haut en bas en répétant : « Je vais poursuivre mon idée. » Aramis, soucieux et mal coiffé, restait silencieux. Ces détails désastreux montraient bien la désolation qui régnait parmi eux. Leurs laquais, partageant la tristesse de leurs maîtres, n’étaient pas en reste. Mousqueton faisait des provisions de croûtes ; Bazin, toujours porté sur la dévotion, ne quittait plus les églises ; Planchet regardait les mouches voler ; et Grimaud, malgré la détresse ambiante, restait silencieux, se contentant de pousser des soupirs capables d’attendrir des pierres.
Les trois amis — car Athos avait juré de ne pas bouger pour s’équiper — sortaient dès l’aube et rentraient tard le soir. Ils arpentaient les rues, scrutant chaque pavé, espérant y trouver une bourse oubliée. On aurait dit qu’ils suivaient des pistes, tant ils étaient attentifs. Lorsqu’ils se croisaient, leurs regards désolés semblaient dire : As-tu trouvé quelque chose ?
Cependant, Porthos, qui avait été le premier à avoir une idée et à la poursuivre avec persistance, fut aussi le premier à passer à l’action. C’était un homme d’exécution, ce bon vieux Porthos.
Un jour, d'Artagnan aperçut Porthos se dirigeant vers l'église Saint-Leu. Intrigué, il le suivit discrètement. Porthos, en mode conquérant, avait ajusté sa moustache et sa royale, signe qu'il était prêt à séduire. Pensant être seul, Porthos ne remarqua pas d'Artagnan qui se faisait discret. Une fois à l'intérieur, Porthos s'adossa à un pilier, d'Artagnan fit de même de l'autre côté. L'église, pleine à cause d'un sermon, offrait à Porthos l'occasion parfaite pour observer les femmes. Grâce à Mousqueton, son apparence extérieure ne trahissait pas sa situation financière difficile. Bien que son chapeau soit usé, sa plume décolorée, ses broderies ternes et ses dentelles abîmées, dans la pénombre, Porthos restait élégant.
D'Artagnan remarqua une femme d'une beauté un peu fanée, mais fière, assise près d'eux. Les yeux de Porthos se posaient furtivement sur elle, avant de se perdre dans la nef. La dame, un peu piquée, rougissait parfois et lançait des regards furtifs à Porthos, qui poursuivait son jeu de séduction ailleurs. Elle se mordait les lèvres, se grattait le nez, visiblement agacée par l'attention volage de Porthos. Satisfait de son effet, Porthos redressa sa moustache et fit des signaux à une autre dame, près du chœur. Celle-ci, manifestement de haut rang, avait un serviteur noir pour son coussin et une suivante pour son sac armorié.
La dame aux coiffes noires suivit le regard de Porthos jusqu'à cette grande dame, comprenant qu'elle avait une rivale sérieuse. Porthos, en maître du jeu, envoyait clins d'œil et sourires charmeurs, ce qui exaspérait la première dame. Elle poussa un "hum !" si fort que tout le monde, y compris la dame au coussin rouge, se retourna. Porthos, feignant l'ignorance, resta impassible. La dame au coussin rouge, d'une beauté saisissante, attira l'attention de tous, y compris d'Artagnan, qui la reconnut comme Milady, la mystérieuse femme qu'il avait déjà croisée.
D'Artagnan, amusé par les manigances de Porthos, pensa que la dame aux coiffes noires était probablement la procureuse de la rue aux Ours, proche de l'église. Il supposa que Porthos cherchait à se venger de l'épisode de Chantilly, où la procureuse avait refusé de lui prêter de l'argent. Cependant, d'Artagnan remarqua que malgré tous les efforts de Porthos, aucune femme ne semblait vraiment tomber sous son charme.
Tout ça n'était que des rêves et des illusions. Mais pour un amour véritable, une jalousie sincère, existe-t-il une autre réalité que les rêves et les illusions ? Le sermon s'acheva, et la procureuse s'avança vers le bénitier. Porthos la devança, plongeant toute sa main dans l'eau bénite au lieu d'un simple doigt. La procureuse sourit, pensant que ce geste lui était destiné. Mais elle fut rapidement et cruellement déçue. À trois pas d'elle, Porthos détourna la tête, fixant son regard sur la dame au coussin rouge, qui s'approchait avec son page et sa femme de chambre. Dès qu'elle fut à sa hauteur, Porthos sortit sa main dégoulinante du bénitier. La dame toucha sa main massive avec délicatesse, fit un signe de croix en souriant, puis quitta l'église. C'en fut trop pour la procureuse. Elle ne douta plus que Porthos et cette femme avaient une liaison. Si elle avait été une grande dame, elle se serait évanouie. Mais n'étant qu'une procureuse, elle se contenta de dire avec une colère retenue : « Eh bien, monsieur Porthos, vous ne m'offrez pas d'eau bénite, à moi ? »
Porthos sursauta comme un homme tiré d'un sommeil centenaire. « Ma... madame ! s'exclama-t-il. C'est bien vous ? Comment va votre mari, ce cher monsieur Coquenard ? Toujours aussi avare ? Où avais-je la tête pour ne pas vous voir pendant tout le sermon ? »
« J'étais juste à côté de vous, monsieur, répondit-elle. Mais vous n'aviez d'yeux que pour la belle dame à qui vous avez offert l'eau bénite. »
Porthos fit mine d'être gêné. « Ah ! Vous avez remarqué... »
« Il aurait fallu être aveugle pour ne pas le voir. »
« Oui, dit Porthos avec désinvolture, c'est une duchesse, une amie. Je la vois rarement à cause de la jalousie de son mari. Elle m'avait prévenu qu'elle viendrait aujourd'hui, juste pour me rencontrer dans cette modeste église. »
« Monsieur Porthos, dit la procureuse, auriez-vous la gentillesse de me donner le bras quelques minutes ? J'aimerais vous parler. »
« Bien sûr, madame », répondit Porthos en se faisant un clin d'œil à lui-même, comme un joueur certain de sa victoire.
À cet instant, d’Artagnan, poursuivant Milady, passa à côté. Il jeta un coup d'œil vers Porthos et vit son air triomphant. « Tiens, se dit-il, en voilà un qui pourrait bien être financé pour le terme voulu. »
Porthos, se laissant guider par la procureuse, arriva au cloître Saint-Magloire, un passage peu fréquenté, fermé par des tourniquets à chaque extrémité. On n'y trouvait que des mendiants ou des enfants.
« Ah, monsieur Porthos ! » s'exclama la procureuse, une fois certaine qu'ils étaient seuls. « Vous êtes un vrai séducteur, à ce qu'il paraît ! »
« Moi, madame ? » répondit Porthos en bombant le torse. « Et pourquoi donc ? »
« Et ces signes de tout à l'heure, et l'eau bénite ? Mais c'est au moins une princesse, cette dame avec son page et sa femme de chambre ! »
« Vous vous trompez, répondit Porthos, ce n'est qu'une duchesse. »
– Et ce valet qui attendait à la porte, et ce carrosse avec son cocher en tenue somptueuse, bien installé sur son siège ? Porthos n'avait ni remarqué le valet, ni le carrosse, mais Mme Coquenard, avec son œil acéré de femme jalouse, avait tout observé. Porthos se mordit les lèvres de ne pas avoir directement élevé la dame au coussin rouge au rang de princesse.
– Ah ! Monsieur Porthos, vous êtes vraiment le favori des dames ! soupira la procureuse.
– Eh bien, madame, répondit Porthos, avec une apparence comme la mienne, il est naturel que je sois souvent chanceux en amour.
– Mon Dieu, comme les hommes oublient vite ! s'exclama Mme Coquenard en levant les yeux au ciel.
– Moins vite que les femmes, me semble-t-il, répliqua Porthos. Après tout, madame, je pourrais dire que j'ai été votre victime quand, blessé et à l'article de la mort, j'ai été abandonné par les chirurgiens. Moi, issu d'une noble lignée, qui avais mis ma confiance en votre amitié, j'ai failli mourir de mes blessures d'abord, puis de faim dans une misérable auberge à Chantilly, et cela sans que vous ayez daigné répondre une seule fois aux lettres passionnées que je vous ai envoyées.
– Mais, monsieur Porthos..., murmura la procureuse, consciente que, d'après les mœurs des grandes dames de l'époque, elle était en tort.
– Moi, qui avais sacrifié pour vous la comtesse de Penaflor...
– Je le sais bien.
– La baronne de...
– Monsieur Porthos, ne m'accablez pas.
– La duchesse de...
– Monsieur Porthos, soyez magnanime !
– Vous avez raison, madame, je n'irai pas plus loin.
– Mais c'est mon mari qui refuse catégoriquement de prêter.
– Madame Coquenard, dit Porthos, souvenez-vous de la première lettre que vous m'avez écrite, elle est gravée à jamais dans ma mémoire.
La procureuse poussa un soupir.
– Mais la somme que vous vouliez emprunter était vraiment conséquente, dit-elle.
– Madame Coquenard, je vous avais choisie en priorité. Il m'aurait suffi d'écrire à la duchesse de... Je tairai son nom, car je ne suis pas du genre à compromettre une dame, mais je sais que je n'avais qu'à lui écrire et elle m'envoyait quinze cents sans hésiter.
La procureuse versa une larme.
– Monsieur Porthos, je vous assure que vous m'avez sévèrement punie, et si à l'avenir vous vous retrouvez dans une telle situation, vous n'aurez qu'à venir me voir.
– Fi donc, madame ! s'exclama Porthos, indigné, ne parlons pas d'argent, je vous prie, c'est dégradant.
– Alors, vous ne m'aimez plus ! dit lentement et tristement la procureuse.
Porthos resta silencieux, avec une majesté digne.
– C'est ainsi que vous me répondez ? Hélas, je comprends.
– Pensez à l'offense que vous m'avez faite, madame, elle est restée là, dit Porthos, posant la main sur son cœur avec insistance.
– Je réparerai cela ; voyons, mon cher Porthos !
– D'ailleurs, qu'est-ce que je vous demandais, moi ? reprit Porthos avec un haussement d'épaules plein de bonhomie ; un prêt, rien de plus. Après tout, je ne suis pas un homme déraisonnable. Je sais que vous n'êtes pas riche, madame Coquenard, et que votre mari doit saigner les pauvres plaideurs pour en tirer quelques maigres écus. Oh ! si vous étiez comtesse, marquise ou duchesse, ce serait différent, et vous seriez impardonnable.
La procureuse fut piquée au vif.
– Sachez, monsieur Porthos, dit-elle, que mon coffre-fort, bien que celui d'une procureuse, est peut-être mieux garni que celui de toutes vos coquettes ruinées.
– Double offense alors, madame, dit Porthos en retirant son bras de celui de la procureuse ; car si vous êtes riche, madame Coquenard, alors votre refus est impardonnable.
– Quand je dis riche, reprit la procureuse, consciente qu'elle s'était un peu trop avancée, ne prenez pas ça au pied de la lettre. Je ne suis pas vraiment riche, je vis confortablement.
– Écoutez, madame, dit Porthos, laissons tomber tout ça, je vous en prie. Vous m’avez mal jugé ; toute affection est éteinte entre nous.
– Ingrat ! s'exclama-t-elle.
– Ah, vous osez vous plaindre ! répliqua Porthos.
– Allez rejoindre votre belle duchesse, je ne vous retiens plus.
– Eh bien, elle n’est pas si mal, je crois !
– Dites-moi, monsieur Porthos, une dernière fois : m’aimez-vous encore ?
– Hélas, madame, dit Porthos d'un ton aussi mélancolique que possible, nous allons partir en campagne, et j’ai le pressentiment que je n’en reviendrai pas...
– Oh, ne dites pas de telles choses ! s’écria la procureuse en éclatant en sanglots.
– Quelque chose me le dit, continua Porthos, de plus en plus mélancolique.
– Dites plutôt que vous avez une nouvelle conquête.
– Non, je vous parle sincèrement. Aucun nouvel amour ne me touche, et même, au fond de mon cœur, quelque chose parle encore pour vous. Mais dans quinze jours, comme vous le savez ou peut-être pas, cette terrible campagne commence ; je vais être très préoccupé par mon équipement. Ensuite, je dois rendre visite à ma famille en Bretagne pour réunir la somme nécessaire à mon départ.
Porthos remarqua un dernier combat entre l'amour et l'avarice dans ses yeux.
– Et comme la duchesse que vous avez vue à l’église a ses terres près des miennes, nous ferons le voyage ensemble. Vous savez, les voyages paraissent beaucoup moins longs à deux.
– Vous n’avez donc pas d’amis à Paris, monsieur Porthos ? demanda la procureuse.
– J’ai cru en avoir, répondit Porthos avec un air mélancolique, mais je me suis bien trompé.
– Vous en avez, monsieur Porthos, vous en avez, s’écria la procureuse, surprise par sa propre ferveur. Revenez demain chez moi. Vous êtes le fils de ma tante, donc mon cousin ; vous venez de Noyon en Picardie, vous avez plusieurs affaires à Paris, mais pas de procureur. Vous retiendrez tout ça ?
– Parfaitement, madame.
– Venez à l’heure du dîner.
– Très bien.
– Et tenez bon face à mon mari, qui est retors malgré ses soixante-seize ans.
– Soixante-seize ans ! Eh bien ! quel âge ! s’exclama Porthos.
– Un âge avancé, vous voulez dire, monsieur Porthos. Le pauvre homme peut me laisser veuve d’un moment à l’autre, continua la procureuse en lançant un regard significatif à Porthos. Heureusement, par contrat de mariage, nous avons tout légué au dernier survivant.
– Tout ? demanda Porthos.
– Tout.
– Vous êtes une femme prévoyante, je vois, chère madame Coquenard, dit Porthos en serrant tendrement sa main.
– Nous sommes donc réconciliés, cher monsieur Porthos ? minauda-t-elle.
– Pour la vie, répondit Porthos sur le même ton.
– À demain, mon traître.
– À demain, mon oublieuse.
– À demain, mon ange !
– À demain, flamme de ma vie !
Pendant ce temps, D’Artagnan avait suivi Milady sans qu'elle ne le remarque. Il la vit monter dans son carrosse et ordonner au cocher de se rendre à Saint-Germain. Inutile d'essayer de suivre à pied une voiture tirée par deux chevaux vigoureux. D’Artagnan retourna donc rue Férou. Dans la rue de Seine, il croisa Planchet, en extase devant une brioche appétissante dans la vitrine d’un pâtissier.
D’Artagnan ordonna à Planchet d’aller seller deux chevaux dans les écuries de M. de Tréville : un pour lui-même et un pour son fidèle valet. M. de Tréville avait, une fois pour toutes, mis ses écuries à la disposition de d’Artagnan. Planchet s’empressa de se rendre rue du Colombier, tandis que d’Artagnan se dirigeait vers la rue Férou.
Athos était chez lui, absorbé dans la dégustation mélancolique d’une bouteille de ce fameux vin espagnol qu’il avait rapporté de Picardie. Il fit signe à Grimaud, son silencieux serviteur, de servir un verre à d’Artagnan, ce qu’il fit sans un mot. D’Artagnan raconta alors à Athos sa rencontre à l’église avec Porthos et la procureuse, et comment Porthos devait probablement être en train de s’équiper à cet instant.
« Quant à moi, dit Athos après avoir écouté le récit, je suis bien tranquille. Les femmes ne financeront pas mon équipement. »
« Pourtant, avec votre allure de grand seigneur, il n’y a ni princesses ni reines qui pourraient résister à vos charmes, » répondit d’Artagnan avec un sourire.
Athos haussa les épaules, amusé par la jeunesse de son ami. Il fit signe à Grimaud de déboucher une autre bouteille. À ce moment-là, Planchet passa timidement la tête par l’entrebâillement de la porte pour annoncer que les chevaux étaient prêts.
« Quels chevaux ? » demanda Athos.
« Ceux que M. de Tréville me prête pour une balade. Je vais à Saint-Germain, » répondit d’Artagnan.
Intrigué, Athos voulut savoir ce qu’il comptait faire là-bas. D’Artagnan lui raconta alors sa rencontre à l’église et comment il avait retrouvé cette mystérieuse femme, toujours accompagnée de cet homme au manteau noir et à la cicatrice.
« Ah, vous êtes amoureux, comme vous l’étiez de Mme Bonacieux, » lança Athos avec un soupçon de mépris.
« Pas du tout ! » s’exclama d’Artagnan. « Je veux juste percer le mystère qui l’entoure. J’ai le pressentiment que cette femme a un rôle à jouer dans ma vie. »
Athos acquiesça. « Vous avez raison, aucune femme ne mérite qu’on parte à sa recherche si elle est perdue. Mme Bonacieux est perdue, tant pis pour elle. »
« Non, Athos, je l’aime toujours. Si je savais où elle est, je traverserais le monde pour la sauver. Mais je ne sais rien, mes recherches ont échoué. Que faire d’autre que se distraire ? »
« Alors, amusez-vous avec Milady, si cela vous divertit, » répondit Athos avec un sourire en coin.
« Athos, au lieu de rester enfermé comme un prisonnier, venez vous promener avec moi à Saint-Germain, » proposa d’Artagnan.
« Mon cher, je monte mes chevaux quand j’en ai. Sinon, je marche, » répliqua Athos.
D’Artagnan sourit de la misanthropie de son ami. « Moi, je prends ce que je trouve. À bientôt, Athos. »
« À bientôt, » répondit Athos en faisant signe à Grimaud de déboucher la nouvelle bouteille.
D’Artagnan et Planchet montèrent en selle et prirent la route de Saint-Germain. Tout au long du chemin, les paroles d’Athos sur Mme Bonacieux trottaient dans l’esprit de d’Artagnan.
Bien que d'Artagnan ne soit pas du genre à se laisser envahir par ses émotions, la jolie mercière avait vraiment marqué son cœur. Comme il le disait lui-même, il était prêt à traverser le monde pour la retrouver. Mais le monde est vaste et plein de directions, ce qui le laissait un peu perdu sur où commencer. En attendant, il se concentra sur Milady. Elle avait discuté avec l'homme au manteau noir, donc elle le connaissait. Et dans l'esprit de d'Artagnan, cet homme mystérieux était celui qui avait kidnappé Mme Bonacieux à deux reprises. D'Artagnan ne mentait donc pas vraiment en disant que chercher Milady revenait à chercher Constance.
Tout en réfléchissant à cela et en pressant son cheval de temps en temps, d'Artagnan arriva à Saint-Germain. En passant devant le pavillon où, dans dix ans, Louis XIV naîtrait, il traversait une rue déserte, cherchant des indices de sa belle Anglaise. C'est là qu'il aperçut un visage familier à une fenêtre d'une maison sans ouverture sur la rue, comme c'était la mode à l'époque. Ce visage se promenait sur une terrasse fleurie. Planchet le reconnut le premier.
« Eh, monsieur, vous ne reconnaissez pas ce visage qui rêve en l'air ? » demanda-t-il à d'Artagnan.
« Non, mais je suis sûr de l'avoir déjà vu quelque part. »
« Pas étonnant, c’est Lubin, le valet du comte de Wardes, celui que vous avez bien corrigé à Calais, près de la maison du gouverneur, il y a un mois. »
« Ah, oui, je m'en souviens maintenant. Tu crois qu'il se souvient de toi ? »
« Franchement, monsieur, il était tellement perturbé que je doute qu'il ait gardé un souvenir clair de moi. »
« Parfait, va discuter avec lui et essaie de savoir si son maître est toujours en vie. »
Planchet descendit de cheval et s'approcha de Lubin, qui ne le reconnut pas. Les deux valets commencèrent à discuter amicalement, tandis que d'Artagnan menait les chevaux dans une ruelle, contournant discrètement une maison pour observer sans être vu, caché derrière une haie de noisetiers. Peu après, il entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait juste en face de lui : c'était le carrosse de Milady. Pas de doute possible, elle était là. D'Artagnan se coucha sur le cou de son cheval pour observer sans être repéré. Milady passa sa tête blonde par la portière et donna des instructions à sa femme de chambre. Cette dernière, une jeune fille vive et élégante d'environ vingt ans, descendit du marchepied où elle était assise, comme c'était l'usage à l'époque, et se dirigea vers la terrasse où d'Artagnan avait aperçu Lubin.
D'Artagnan suivit la soubrette du regard. Mais, par un coup du sort, Lubin avait été appelé à l'intérieur, laissant Planchet seul, scrutant les environs pour retrouver d'Artagnan. La femme de chambre s'approcha de Planchet, le prenant pour Lubin, et lui tendit un petit billet.
« Pour votre maître, » dit-elle.
« Pour mon maître ? » répondit Planchet, surpris.
« Oui, et c'est urgent. »
« Prenez-le vite, » dit-elle avant de filer vers le carrosse, déjà tourné dans la direction d'où il était venu. Elle bondit sur le marchepied et le carrosse repartit aussitôt. Planchet, perplexe, examina le billet sous toutes ses coutures. Mais, fidèle à sa nature obéissante, il sauta de la terrasse, emprunta la ruelle et, après une vingtaine de pas, tomba sur d'Artagnan qui venait à sa rencontre, ayant tout observé.
« C'est pour vous, monsieur, » dit Planchet, tendant le billet à d'Artagnan.
« Pour moi ? Tu en es sûr ? » demanda d'Artagnan, intrigué.
« Pardieu ! Bien sûr ! La soubrette a dit : “Pour ton maître.” Et je n'ai qu'un maître, c'est vous. Sacré jolie fille, cette soubrette ! »
D'Artagnan déplia le billet et lut : « Une personne qui s'intéresse à vous plus qu'elle ne peut le dire voudrait savoir quel jour vous serez en état de vous promener dans la forêt. Demain, à l'hôtel du Champ du Drap d'Or, un laquais noir et rouge attendra votre réponse. »
« Oh là là ! » pensa d'Artagnan, un sourire aux lèvres. « On dirait que Milady et moi avons des préoccupations communes concernant la santé de quelqu'un. Alors, Planchet, comment va ce cher M. de Wardes ? Il n'est pas encore mort ? »
« Non, monsieur, il se remet aussi bien que possible après avoir reçu quatre coups d'épée, grâce à vous. Il est encore faible, ayant perdu beaucoup de sang. Comme je vous l'avais dit, Lubin ne m'a pas reconnu et m'a raconté toute notre aventure. »
« Excellent travail, Planchet, tu es vraiment un as parmi les laquais. Allez, remonte à cheval, on rattrape ce carrosse. »
En moins de cinq minutes, ils aperçurent le carrosse arrêté en bord de route. Un cavalier richement vêtu était à la portière. La conversation entre Milady et le cavalier était si animée que d'Artagnan s'approcha sans être remarqué, sauf par la soubrette. Bien qu'il ne comprenne pas l'anglais, d'Artagnan devina que Milady était furieuse. Un geste ne laissa aucun doute : elle brisa son éventail en mille morceaux sur le cavalier, qui éclata de rire, augmentant la colère de Milady.
D'Artagnan jugea le moment opportun pour intervenir. Il s'approcha de l'autre côté du carrosse et, se découvrant respectueusement, dit : « Madame, puis-je vous offrir mon aide ? Il semble que ce cavalier vous ait contrariée. Dites un mot et je me charge de lui donner une leçon. »
Milady, surprise, se tourna vers lui et répondit en français impeccable : « Monsieur, je serais ravie d'accepter votre aide, mais ce monsieur est mon frère. »
« Ah, toutes mes excuses, madame. Je l'ignorais, » répondit d'Artagnan.
« De quoi se mêle cet importun ? » s'exclama le cavalier en se penchant vers la portière. « Pourquoi ne passe-t-il pas son chemin ? »
« C'est vous l'importun, » répliqua d'Artagnan en se penchant à son tour. « Je ne passe pas parce que j'ai décidé de rester ici. »
Le cavalier dit quelques mots en anglais à sa sœur. « Je vous parle en français, moi, » insista d'Artagnan. « Ayez l'amabilité de me répondre dans la même langue. »
« Vous êtes le frère de madame, soit, mais heureusement, vous n’êtes pas le mien. » On aurait pu s’attendre à ce que Milady, comme toute femme prudente, intervienne pour calmer le jeu et éviter une escalade. Mais non, elle se cala au fond de son carrosse et lança froidement au cocher : « Direction l’hôtel ! » La jolie soubrette, elle, jeta un regard inquiet vers d’Artagnan, visiblement charmée par sa prestance. Le carrosse démarra, laissant les deux hommes seuls, sans rien pour les séparer.
Le cavalier fit mine de suivre la voiture, mais d’Artagnan, dont la colère était montée en flèche en reconnaissant l’Anglais qui lui avait raflé son cheval à Amiens et failli rafler le diamant d’Athos, bondit en avant et attrapa la bride pour l’arrêter. « Eh bien, monsieur, dit-il, vous semblez encore plus tête en l’air que moi, car vous semblez oublier notre petite querelle en suspens. »
« Ah ! ah ! » répliqua l’Anglais, « c’est vous, mon cher. Vous avez toujours besoin de jouer à quelque chose ? »
« Oui, et ça me rappelle que j’ai une revanche à prendre. Voyons, cher monsieur, si vous maniez la rapière aussi bien que les dés. »
« Vous voyez bien que je n’ai pas d’épée, » dit l’Anglais. « Vous voulez vous battre contre un homme désarmé ? »
« Je suis sûr que vous en avez chez vous, » répondit d’Artagnan. « Sinon, j’en ai deux, et je vous en prêterai une. »
« Inutile, » dit l’Anglais, « je suis bien équipé en la matière. »
« Alors, cher gentilhomme, » reprit d’Artagnan, « choisissez la plus longue et venez me la montrer ce soir. »
« Où ça, je vous prie ? »
« Derrière le Luxembourg, c’est un coin charmant pour ce genre de promenade. »
« Très bien, j’y serai. »
« À quelle heure ? »
« Six heures. »
« Au fait, vous avez probablement un ou deux amis ? »
« J’en ai trois qui seront ravis de se joindre à moi. »
« Trois ? Parfait ! Ça tombe bien, j’ai exactement le même nombre. »
« Et vous, qui êtes-vous ? » demanda l’Anglais.
« Je suis M. d’Artagnan, gentilhomme gascon, au service des gardes, compagnie de M. des Essarts. Et vous ? »
« Moi, je suis Lord de Winter, baron de Sheffield. »
« Eh bien, je suis à votre service, monsieur le baron, » dit d’Artagnan, « même si vos noms sont un peu difficiles à retenir. » Puis, il talonna son cheval, le lança au galop et reprit la route de Paris.
Comme à son habitude dans ce genre de situation, d’Artagnan alla directement chez Athos. Il trouva Athos allongé sur un grand canapé, attendant, comme il l’avait dit, que son équipement le rejoigne. Il raconta à Athos tout ce qui venait de se passer, sauf la lettre de M. de Wardes. Athos fut ravi d’apprendre qu’il allait se battre contre un Anglais. C’était son rêve, comme on l’a déjà dit.
On envoya immédiatement chercher Porthos et Aramis par les laquais, et ils furent mis au courant de la situation. Porthos dégaina son épée et commença à faire des moulinets contre le mur, se reculant de temps à autre et pliant les genoux comme un danseur. Aramis, qui travaillait toujours sur son poème, s’enferma dans le cabinet d’Athos, demandant à ne pas être dérangé avant l’heure du duel. Athos fit signe à Grimaud de lui apporter une bouteille. Quant à d’Artagnan, il élabora un petit plan dont nous découvrirons plus tard l’exécution, et qui promettait une aventure charmante, à en juger par les sourires qui illuminaient de temps à autre son visage rêveur.
L’heure du duel arriva, et tout le monde se dirigea, accompagné des quatre valets, derrière le Luxembourg, dans un coin désert où seules les chèvres venaient paître. Athos glissa une pièce au chevrier pour qu’il s’éloigne. Les valets se postèrent en sentinelle. Rapidement, un groupe silencieux s’approcha du même endroit, entra dans l’enclos et rejoignit les mousquetaires. Comme le veut la coutume anglaise, on fit les présentations. Les Anglais étaient tous de haute naissance, ce qui rendait les noms étranges de leurs adversaires à la fois surprenants et inquiétants pour eux.
« Mais, tout de même, dit Lord de Winter après que les trois amis se furent présentés, nous ignorons qui vous êtes vraiment, et nous ne nous battrons pas avec des gens portant de tels noms ; ce sont des noms de bergers, non ? »
« Comme vous l’avez deviné, Milord, ce sont des pseudonymes », répondit Athos.
« Ce qui nous pousse encore plus à découvrir vos véritables identités », répliqua l’Anglais.
« Vous avez bien joué contre nous sans les connaître, dit Athos, et vous nous avez même pris nos deux chevaux, non ? »
« C’est vrai, mais nous ne risquions que de l’argent ; cette fois, c’est notre sang que nous mettons en jeu : on peut jouer avec n’importe qui, mais on ne se bat qu’avec ses égaux. »
« Vous avez raison », acquiesça Athos. Il prit alors à part l’un des quatre Anglais avec qui il devait se battre et lui confia son vrai nom à voix basse. Porthos et Aramis firent de même avec leurs adversaires respectifs.
« Cela vous convient-il ? demanda Athos à son adversaire. Me trouvez-vous assez noble pour m’accorder l’honneur de croiser le fer avec moi ? »
« Oui, monsieur », répondit l’Anglais en s’inclinant.
« Eh bien, laissez-moi vous dire une chose », poursuivit Athos avec calme.
« Quoi donc ? » interrogea l’Anglais.
« Vous auriez aussi bien fait de ne pas insister pour connaître mon identité. »
« Pourquoi donc ? »
« Parce qu’on me croit mort, que j’ai mes raisons pour que cela reste ainsi, et que je vais devoir vous tuer pour garder mon secret. »
L’Anglais fixa Athos, pensant qu’il plaisantait ; mais Athos était on ne peut plus sérieux.
« Messieurs », lança Athos à l’adresse de ses amis et de leurs adversaires, « sommes-nous prêts ? »
« Oui », répondirent en chœur Anglais et Français.
« Alors, en garde », dit Athos.
Aussitôt, huit épées scintillèrent sous les rayons du soleil couchant, et le combat s’engagea avec une intensité naturelle entre deux groupes d’ennemis. Athos se battait avec la sérénité et la précision d’un duel d’entraînement. Porthos, sans doute plus prudent après sa mésaventure à Chantilly, jouait avec finesse et précaution. Aramis, pressé de terminer le troisième chant de son poème, se dépêchait comme un homme pressé. Athos fut le premier à abattre son adversaire : un seul coup, mais comme il l’avait prédit, il fut fatal, traversant le cœur de l’Anglais. Porthos, le second, mit son adversaire hors de combat en lui transperçant la cuisse. L’Anglais, reconnaissant sa défaite, lui rendit son épée, et Porthos le porta jusqu’à son carrosse. Aramis, quant à lui, poussa son adversaire si vigoureusement que celui-ci, après avoir reculé d’une cinquantaine de pas, finit par prendre la fuite sous les moqueries des valets. D’Artagnan, lui, avait opté pour une stratégie purement défensive ; puis, voyant son adversaire épuisé, il exécuta une flanconade vigoureuse qui désarma le baron. Celui-ci, se retrouvant sans épée, recula de quelques pas, mais trébucha et tomba à la renverse.
D'Artagnan bondit sur le baron, l'épée pointée vers sa gorge. "Je pourrais vous tuer, monsieur," déclara-t-il à l'Anglais, "vous êtes à ma merci, mais je vous épargne pour l'amour de votre sœur." D'Artagnan était aux anges. Son plan s'était déroulé à la perfection, et ses sourires en disaient long. L'Anglais, ravi de tomber sur un adversaire aussi noble, serra D'Artagnan dans ses bras, félicita les trois mousquetaires et, comme l'adversaire de Porthos était déjà dans la voiture et celui d'Aramis avait pris la fuite, ils se concentrèrent sur le défunt. En déshabillant le corps, espérant que sa blessure n'était pas fatale, une bourse bien remplie tomba de sa ceinture. D'Artagnan la ramassa et la tendit à Lord de Winter. "Que voulez-vous que je fasse de ça ?" demanda l'Anglais. "Rendez-la à sa famille," répondit D'Artagnan. "Sa famille n'en a que faire, elle hérite de quinze mille louis de rente. Gardez-la pour vos valets." D'Artagnan glissa la bourse dans sa poche.
"Et maintenant, mon jeune ami," dit Lord de Winter, "j'espère que vous me permettrez de vous appeler ainsi. Ce soir, je vous présenterai à ma sœur, Lady Clarick. Je veux qu'elle vous prenne sous son aile, et comme elle a ses entrées à la cour, un mot de sa part pourrait vous être utile." D'Artagnan rougit de plaisir et acquiesça. Pendant ce temps, Athos s'approcha de D'Artagnan. "Que comptes-tu faire de cette bourse ?" lui chuchota-t-il. "Je pensais vous la donner, cher Athos." "À moi ? Pourquoi donc ?" "Eh bien, vous l'avez tué, ce sont les dépouilles de guerre." "Moi, accepter le butin d'un ennemi ? Pour qui me prends-tu ?" "C'est une coutume à la guerre," expliqua D'Artagnan. "Pourquoi pas dans un duel ?" "Même sur le champ de bataille, je n'ai jamais fait ça," affirma Athos. Porthos haussa les épaules, tandis qu'Aramis approuvait silencieusement Athos.
"Alors," dit D'Artagnan, "offrons cet argent aux valets, comme Lord de Winter l'a suggéré." "Oui," répondit Athos, "mais pas à nos valets, aux valets anglais." Athos lança la bourse au cocher : "Pour vous et vos camarades." Cette noblesse de geste, venant d'un homme sans le sou, impressionna même Porthos. Cette générosité française, racontée par Lord de Winter et son ami, fit sensation partout, sauf auprès de Grimaud, Mousqueton, Planchet et Bazin. Lord de Winter, en quittant D'Artagnan, lui donna l'adresse de sa sœur : elle vivait place Royale, au numéro 6, un quartier très en vogue. Il promit de venir le chercher pour la présentation. D'Artagnan fixa le rendez-vous à huit heures, chez Athos. Cette rencontre avec Milady occupait l'esprit du Gascon. Il se souvenait de la manière étrange dont cette femme avait croisé sa route. Pour lui, elle était liée au cardinal, mais il se sentait irrésistiblement attiré par elle, sans pouvoir l'expliquer. Sa seule crainte était que Milady ne le reconnaisse comme l'homme de Meung et de Douvres.
Alors, elle saurait qu’il était un allié de M. de Tréville, et donc un fervent défenseur du roi, ce qui lui ferait perdre certains avantages. Connaissant Milady aussi bien qu’elle le connaissait, il jouerait à armes égales avec elle. Quant à cette histoire débutante avec le comte de Wardes, d’Artagnan s’en souciait peu, même si le marquis était jeune, séduisant, riche et dans les bonnes grâces du cardinal. À vingt ans, et surtout en étant Tarbais, on a confiance en soi. D’Artagnan commença par se faire une toilette éclatante, puis retourna chez Athos pour tout lui raconter, comme à son habitude. Athos écouta ses plans, secoua la tête et lui conseilla la prudence avec une pointe d’amertume.
« Sérieusement ? » lui dit-il, « Tu viens de perdre une femme que tu décrivais comme bonne, charmante, parfaite, et te voilà déjà à courir après une autre ! » D’Artagnan sentit la justesse de cette remarque. « J’aimais Mme Bonacieux avec le cœur, mais Milady, c’est avec la tête, dit-il. En allant chez elle, je veux surtout comprendre son rôle à la cour. – Son rôle ? Facile à deviner, vu ce que tu m’as dit. C’est sûrement un agent du cardinal, une femme qui te tendra un piège où tu pourrais bien perdre la tête. – Voyons, Athos, tu vois tout en noir. – Mon cher, je me méfie des femmes, surtout des blondes. Milady est blonde, non ? – Ses cheveux sont d’un blond magnifique. – Ah, mon pauvre d’Artagnan, soupira Athos. – Je veux comprendre ; une fois que je saurai, je m’éloignerai. – Éclaire-toi », répondit Athos, impassible.
Lord de Winter arriva à l’heure convenue, mais Athos, prévenu, se retira dans une autre pièce. Il trouva donc d’Artagnan seul, et, comme il était presque huit heures, il l’emmena. Un carrosse élégant attendait en bas, attelé de deux chevaux rapides, et en un rien de temps, ils étaient à la place Royale. Milady Clarick accueillit d’Artagnan avec grâce. Son hôtel était somptueux, et bien que beaucoup d’Anglais quittent la France à cause de la guerre, Milady venait d’y faire de nouvelles dépenses, prouvant que l’ordre général de renvoi des Anglais ne la concernait pas.
« Voici, dit Lord de Winter en présentant d’Artagnan à sa sœur, un jeune homme qui a eu ma vie entre ses mains et qui n’en a pas profité, malgré notre double inimitié, puisque c’est moi qui l’ai provoqué, et que je suis anglais. Remerciez-le donc, madame, si vous tenez à moi. » Milady fronça légèrement les sourcils ; un nuage imperceptible passa sur son visage, et un sourire étrange effleura ses lèvres, donnant à d’Artagnan un léger frisson. Le frère ne remarqua rien, occupé à jouer avec le singe favori de Milady, qui tirait sur son pourpoint.
« Soyez le bienvenu, monsieur, dit Milady d’une voix douce qui contrastait avec la contrariété que d’Artagnan avait perçue, vous avez aujourd’hui gagné ma gratitude éternelle. » L’Anglais se retourna alors et raconta le duel en détails. Milady écouta attentivement, mais malgré ses efforts pour masquer ses émotions, il était clair que ce récit ne lui plaisait pas.
Le visage de Milady s'empourprait, ses émotions trahies par son pied qui s'agitait nerveusement sous sa robe. Lord de Winter, absorbé dans son récit, n'y prêta aucune attention. Une fois son histoire terminée, il se dirigea vers une table où trônaient une bouteille de vin d'Espagne et quelques verres. Il en remplit deux et fit signe à d'Artagnan de trinquer avec lui. D'Artagnan savait bien qu'il serait mal vu de refuser une telle invitation de la part d'un Anglais. Il s'approcha donc, prit le verre tendu, tout en gardant un œil sur Milady. Dans le reflet du miroir, il remarqua le changement sur le visage de la jeune femme. Pensant ne plus être observée, elle laissait transparaître une férocité inquiétante. Elle mordillait son mouchoir avec une intensité qui trahissait sa colère.
C'est alors qu'une jeune servante, que d'Artagnan avait déjà remarquée, fit son entrée. Elle murmura quelques mots en anglais à Lord de Winter, qui s'excusa aussitôt auprès de d'Artagnan, prétextant une affaire urgente. Il laissa à sa sœur le soin de s'excuser en son nom. Après une poignée de main, d'Artagnan se tourna de nouveau vers Milady. Son visage avait retrouvé sa douceur, bien que de petites taches rouges sur son mouchoir témoignaient qu'elle s'était mordue jusqu'au sang. Ses lèvres, d'un rouge éclatant, semblaient taillées dans le corail.
La conversation prit un ton léger. Milady expliqua que Lord de Winter n'était pas son frère, mais son beau-frère. Elle avait épousé un cadet de la famille, désormais décédé, et avait un enfant qui était l'unique héritier de Lord de Winter, à moins que celui-ci ne se marie. D'Artagnan sentait qu'il y avait quelque chose de caché derrière ces confidences, mais il ne parvenait pas encore à percer le mystère.
Au fil de la discussion, d'Artagnan se persuada que Milady était française. Sa maîtrise parfaite de la langue ne laissait aucun doute. Il se lança dans des compliments et des promesses de dévouement. Milady accueillait ses flatteries avec un sourire bienveillant. L'heure de partir arriva, et d'Artagnan quitta le salon, comblé de bonheur. Sur l'escalier, il croisa la jeune servante, qui, en le frôlant, s'excusa avec une voix si douce qu'il ne put que lui pardonner immédiatement.
Le lendemain, d'Artagnan revint, accueilli encore plus chaleureusement. Lord de Winter était absent et Milady s'occupa personnellement de lui faire passer une agréable soirée. Elle s'intéressa à lui, lui demandant d'où il venait, qui étaient ses amis, et s'il avait envisagé de travailler pour le cardinal. Prudence oblige, d'Artagnan se rappela ses doutes sur Milady et fit l'éloge du cardinal, expliquant qu'il aurait sûrement rejoint ses gardes s'il avait connu M. de Cavois au lieu de M. de Tréville. Milady changea de sujet sans montrer la moindre gêne et demanda à d'Artagnan s'il avait déjà visité l'Angleterre. Il répondit qu'il y était allé pour une mission de M. de Tréville, concernant l'achat de chevaux, et qu'il en avait ramené quatre en guise d'échantillon. Tout au long de la conversation, Milady pinçait parfois ses lèvres, consciente qu'elle faisait face à un Gascon qui ne se laissait pas facilement duper.
À la même heure que la veille, d'Artagnan quitta les lieux. Dans le couloir, il croisa à nouveau la charmante Ketty, la soubrette de la maison. Elle le regarda avec une bienveillance mystérieuse qui ne trompait pas. Mais d'Artagnan, obsédé par sa maîtresse, ne voyait que ce qui venait d'elle. Il retourna chez Milady le lendemain, puis le jour suivant, et chaque fois, Milady l'accueillait avec encore plus de grâce. À chaque visite, il croisait la jolie soubrette, que ce soit dans l'antichambre, le couloir ou sur l'escalier. Mais, comme déjà dit, d'Artagnan ne prêtait aucune attention à l'insistance de la pauvre Ketty.
Quant à Porthos, le duel où il avait brillé n'avait pas fait oublier le dîner promis par la femme du procureur. Le lendemain, vers une heure, après un dernier coup de brosse de Mousqueton, il se dirigea vers la rue aux Ours, le pas léger, comme un homme en double bonne fortune. Son cœur battait, mais pas d'un amour fougueux comme celui de d'Artagnan. Non, c'était un intérêt plus terre-à-terre qui l'animait. Il allait enfin franchir ce seuil mystérieux, grimper cet escalier inconnu où les vieux écus de maître Coquenard avaient défilé. Il allait voir en vrai ce fameux bahut, long et profond, cadenassé et scellé au sol, dont il avait souvent rêvé. Les mains de la procureuse, un peu sèches mais élégantes, allaient ouvrir ce coffre à ses yeux admiratifs.
Lui, l'homme sans attache, habitué aux auberges et tavernes, allait goûter aux plaisirs d'un repas de famille, savourer le confort d'un intérieur, et se laisser chouchouter par ces petites attentions qui, pour un cœur endurci, sont d'autant plus plaisantes. Devenir le "cousin" qui s'installe chaque jour à une bonne table, dérider le vieux procureur, plumer les jeunes clercs en leur apprenant à jouer à la bassette, au passe-dix et au lansquenet, et leur soutirer leurs économies du mois en une leçon d'une heure, tout cela séduisait Porthos.
Il se souvenait bien des rumeurs sur les procureurs, leur avarice, leurs jours de jeûne, mais ayant trouvé la procureuse assez généreuse pour sa profession, il espérait découvrir une maison accueillante. Pourtant, à la porte, il hésita. L'entrée n'était pas engageante : une allée sombre et puante, un escalier mal éclairé par la lumière grise d'une cour voisine. Au premier étage, une porte basse, cloutée comme celle du Grand-Châtelet. Porthos frappa du doigt. Un grand clerc pâle, caché sous une masse de cheveux, ouvrit et salua avec respect, impressionné par la stature, l'uniforme militaire et la mine vermeille de Porthos. Derrière lui, un autre clerc plus petit, puis un autre encore plus grand, et enfin un jeune saute-ruisseau d'une douzaine d'années.
Dans cette étude, il y avait en tout trois clercs et un jeune apprenti, ce qui signifiait que l'endroit était plutôt bien fréquenté pour l'époque. Bien que Porthos, le mousquetaire, ne soit attendu qu'à une heure, la procureuse surveillait déjà depuis midi, espérant que son prétendant arriverait plus tôt, poussé par son cœur ou peut-être par son estomac. Madame Coquenard fit son entrée par la porte de l'appartement presque en même temps que Porthos arrivait par l'escalier, ce qui le sortit d'une situation délicate. Les clercs, curieux, l'observaient, et lui restait sans voix face à cette scène. "C'est mon cousin !" s'exclama la procureuse. "Entrez donc, monsieur Porthos." Le nom de Porthos provoqua des rires parmi les clercs, mais un seul regard de Porthos suffit à ramener le sérieux sur leurs visages.
Ils traversèrent l'antichambre où les clercs se trouvaient, puis l'étude où ils auraient dû être. Cette pièce, sombre et remplie de paperasse, ne donnait pas une impression très engageante. En sortant, ils laissèrent la cuisine à droite et entrèrent dans la salle de réception. Porthos, en passant, avait inspecté la cuisine d'un coup d'œil rapide, et il constata, au grand regret de la procureuse et à sa propre déception, qu'il n'y avait pas l'animation habituelle d'un bon repas en préparation.
Le procureur, probablement prévenu de la visite, ne montra aucune surprise en voyant Porthos, qui s'avança vers lui avec aisance et le salua poliment. "Nous sommes cousins, il paraît, monsieur Porthos ?" demanda le procureur, se redressant péniblement sur son fauteuil de canne. Le vieil homme, vêtu d'un grand pourpoint noir, était maigre et sec. Ses petits yeux gris brillaient comme des pierres précieuses, et sa bouche grimaçante semblait être la seule partie de son visage encore vivante. Malheureusement, ses jambes commençaient à lui faire défaut, et depuis quelques mois, il était devenu pratiquement dépendant de sa femme. Le cousinage avec Porthos fut accepté sans enthousiasme, mais avec résignation. Si Maître Coquenard avait été en meilleure forme, il aurait probablement décliné toute parenté avec Porthos.
"Oui, monsieur, nous sommes cousins," répondit Porthos sans se démonter, ne s'attendant pas à un accueil chaleureux de la part du mari. "Par les femmes, je crois ?" ajouta malicieusement le procureur. Porthos ne saisit pas l'ironie et rit dans sa moustache épaisse, pensant que c'était une remarque innocente. Madame Coquenard, qui savait que l'innocence n'était pas une qualité fréquente chez son mari, sourit légèrement et rougit beaucoup. Dès l'arrivée de Porthos, Maître Coquenard avait jeté un œil inquiet sur une grande armoire en face de son bureau en chêne. Porthos comprit que cette armoire, bien qu'elle ne ressemblât pas à celle de ses rêves, devait être le fameux coffre, et il se réjouit que la réalité soit encore plus impressionnante que son imagination.
Maître Coquenard ne poussa pas plus loin ses recherches sur les ancêtres, mais en ramenant son regard préoccupé de l’armoire à Porthos, il se contenta de dire : « Monsieur notre cousin, avant de partir à la campagne, nous fera bien l’honneur de dîner avec nous, n’est-ce pas, madame Coquenard ? » Cette fois, Porthos sentit le coup en plein cœur ; il semble que Mme Coquenard aussi ne resta pas indifférente, car elle ajouta : « Mon cousin ne reviendra pas s’il pense qu’on le traite mal ; mais sinon, il a si peu de temps à passer à Paris, et donc avec nous, que nous devons lui demander presque chaque instant jusqu’à son départ. – Oh ! mes pauvres jambes, où êtes-vous ? » murmura Coquenard en essayant de sourire. Ce soutien, arrivé à Porthos juste quand ses espoirs culinaires étaient attaqués, lui inspira beaucoup de gratitude envers sa procureuse. L’heure du dîner arriva bientôt. On passa dans la salle à manger, une grande pièce sombre en face de la cuisine. Les clercs, qui avaient apparemment senti des parfums inhabituels dans la maison, étaient aussi ponctuels que des soldats, tenant leurs tabourets prêts à s’asseoir. On les voyait déjà remuer les mâchoires avec un appétit effrayant. « Tudieu ! » pensa Porthos en jetant un coup d’œil sur les trois affamés, car le petit clerc, évidemment, n’était pas invité à la table des grands ; « Tudieu ! à la place de mon cousin, je ne garderais pas de tels gloutons. On dirait des naufragés qui n’ont pas mangé depuis six semaines. » Maître Coquenard entra, poussé sur son fauteuil à roulettes par Mme Coquenard, à qui Porthos vint aussi prêter main-forte pour amener son mari à table. À peine entré, il remua le nez et les mâchoires comme ses clercs. « Oh ! oh ! dit-il, voilà un potage qui a l’air engageant ! » « Qu’est-ce qu’ils sentent donc d’extraordinaire dans ce potage ? » se demanda Porthos en voyant un bouillon pâle, abondant, mais sans éclat, où quelques croûtons flottaient, rares comme des îles dans un archipel. Mme Coquenard sourit, et d’un signe, tout le monde s’installa avec empressement. Maître Coquenard fut servi le premier, puis Porthos ; ensuite Mme Coquenard remplit son assiette et distribua les croûtons sans bouillon aux clercs impatients. À ce moment, la porte de la salle à manger s’ouvrit en grinçant, et Porthos aperçut à travers l’ouverture le petit clerc, qui, n’ayant pas droit au festin, mangeait son pain en humant les odeurs de la cuisine et de la salle à manger. Après le potage, la servante apporta une poule bouillie ; une magnificence qui fit écarquiller les yeux des convives, prêts à se fendre. « On voit que vous aimez votre famille, madame Coquenard, » dit le procureur avec un sourire presque tragique ; « voilà une belle attention pour votre cousin. » La pauvre poule était maigre, avec une peau épaisse hérissée que même les os ne pouvaient percer ; elle devait avoir été cherchée longtemps avant d’être trouvée sur un perchoir, où elle s’était retirée pour mourir de vieillesse. « Diable ! » pensa Porthos, « c’est bien triste ; je respecte la vieillesse, mais je n’en fais pas grand cas bouillie ou rôtie. » Et il regarda autour de lui pour voir si son opinion était partagée ; mais contrairement à lui, il ne vit que des yeux flamboyants, prêts à dévorer cette sublime poule, objet de son mépris.
Mme Coquenard s'empara du plat avec une dextérité surprenante. Elle détacha les deux grosses pattes noires de la volaille et les déposa sur l'assiette de son mari. Puis, elle trancha le cou, réservant la tête pour elle-même. D'un geste précis, elle servit une aile à Porthos avant de rendre le reste du poulet, presque intact, à la servante. L'animal s'évanouit aussitôt, laissant Porthos à peine le temps de remarquer les visages déçus autour de lui.
À la place du poulet, un plat gigantesque de fèves fit son apparition. Quelques os de mouton, dépourvus de viande, tentaient de donner le change, mais les clercs n'étaient pas dupes. Leurs visages affichèrent une résignation morose. Mme Coquenard distribua ce mets avec une parcimonie calculée.
Vint le moment du vin. Maître Coquenard, avec une bouteille de grès minuscule, versa un tiers de verre à chacun des jeunes gens, s'en servit autant pour lui-même, puis fit passer la bouteille à Porthos et sa femme. Les jeunes gens diluèrent ce maigre vin avec de l'eau, transformant peu à peu leur boisson de la couleur rubis à celle de la topaze brûlée.
Porthos mangea son aile de poule avec une timidité inhabituelle, frémissant en sentant le genou de Mme Coquenard effleurer le sien sous la table. Il goûta aussi au vin chichement servi, reconnaissant avec horreur ce cru infâme de Montreuil, cauchemar des connaisseurs. Maître Coquenard, observant Porthos engloutir ce vin pur, poussa un soupir.
« Des fèves, cousin Porthos ? » proposa Mme Coquenard d'un ton qui suggérait le contraire. « Pas question ! » murmura Porthos, avant de répondre plus fort : « Merci, ma cousine, je suis rassasié. »
Un silence pesant s'installa. Porthos, incertain, se demandait comment réagir. Le procureur, satisfait, déclara à plusieurs reprises : « Ah ! madame Coquenard, votre dîner était somptueux ; jamais je n'ai tant mangé ! » Maître Coquenard avait pourtant simplement avalé son potage, les pattes de la poule et le seul os de mouton encore garni.
Porthos, se sentant moqué, commença à redresser sa moustache et froncer les sourcils, mais le genou de Mme Coquenard vint apaiser sa colère. Ce silence et l'interruption du service, incompréhensibles pour Porthos, étaient en réalité lourds de sens pour les clercs. Sur un signe du procureur, accompagné d'un sourire de Mme Coquenard, ils se levèrent lentement, plièrent leurs serviettes avec une lenteur exagérée, saluèrent et quittèrent la table.
« Allez, jeunes gens, digérez en travaillant », déclara gravement le procureur. Une fois les clercs partis, Mme Coquenard se leva, sortit d'un buffet un morceau de fromage, des confitures de coings et un gâteau qu'elle avait confectionné elle-même avec des amandes et du miel. Maître Coquenard fronça les sourcils, trouvant la table trop garnie, tandis que Porthos se mordait les lèvres, constatant qu'il n'y avait toujours pas de quoi dîner. Il chercha des yeux le plat de fèves, mais celui-ci avait disparu.
"Un vrai festin, s'exclama Maître Coquenard en se tortillant sur sa chaise, un festin digne de Lucullus! Lucullus dîne chez Lucullus!" Porthos jeta un coup d'œil à la bouteille près de lui, espérant que du vin, du pain et du fromage suffiraient pour dîner. Mais la bouteille était désespérément vide, et ni Monsieur ni Madame Coquenard ne semblaient s'en apercevoir. "D'accord," pensa Porthos, "je suis prévenu."
Il passa la langue sur une petite cuillerée de confiture et se retrouva avec les dents engluées dans la pâte collante de Madame Coquenard. "Eh bien, le sacrifice est consommé," se dit-il. "Ah, si seulement je n'avais pas l'espoir de fouiller l'armoire de son mari avec Madame Coquenard!"
Après cet étrange repas, que Maître Coquenard qualifiait d'excès, il ressentit le besoin d'une sieste. Porthos espérait que cela se ferait sur place, mais le vieux procureur ne voulait rien entendre. Il fallut le mener jusqu'à sa chambre, où il s'installa devant son armoire, posant ses pieds sur le rebord pour plus de sécurité.
Madame Coquenard emmena Porthos dans une pièce voisine pour discuter. "Vous pourrez venir dîner trois fois par semaine," proposa-t-elle. "Merci," répondit Porthos, "je ne veux pas abuser. Et puis, je dois penser à mon équipement."
"C'est vrai," soupira la procureuse, "cet équipement malheureux." "Hélas, oui," acquiesça Porthos. "Mais de quoi se compose cet équipement, Monsieur Porthos?" "Oh, de bien des choses," répondit-il. "Les mousquetaires sont des soldats d'élite, ils ont besoin de beaucoup de choses inutiles aux autres."
"Mais encore, détaillez-le-moi." "Cela pourrait monter à...," dit Porthos, préférant discuter le total plutôt que les détails. La procureuse attendait, nerveuse. "À combien?" demanda-t-elle, espérant que cela ne dépasserait pas... Elle s'arrêta, la voix coupée. "Oh, non," dit Porthos, "cela ne dépasse pas deux mille cinq cents livres; je pense même qu'avec deux mille livres, je m'en sortirais."
"Mon Dieu, deux mille livres!" s'exclama-t-elle, "c'est une fortune." Porthos fit une grimace significative que Madame Coquenard comprit. "Je demandais le détail," dit-elle, "parce qu'avec mes relations dans le commerce, je pourrais obtenir les choses à bien meilleur prix."
"Ah, si c'est ça!" fit Porthos. "Oui, cher Monsieur Porthos! Vous avez besoin d'un cheval, n'est-ce pas?" "Oui, un cheval." "Eh bien, j'ai ce qu'il vous faut." "Ah!" dit Porthos, ravi, "ça règle la question du cheval. Ensuite, il me faut un harnachement complet, qui ne devrait pas coûter plus de trois cents livres."
"Trois cents livres, alors mettons trois cents livres," soupira la procureuse. Porthos sourit; il avait en tête la selle offerte par Buckingham, et comptait discrètement empocher ces trois cents livres. "Ensuite," continua-t-il, "il y a le cheval de mon laquais et ma valise. Pour les armes, ne vous inquiétez pas, je les ai déjà."
"Un cheval pour votre laquais?" hésita la procureuse, "c'est très grand seigneur, mon ami."
"Ah, madame ! s'exclama Porthos avec fierté, pensez-vous que je suis un rustre ?"
"Non, pas du tout. Je voulais seulement dire qu'un joli mulet peut parfois avoir autant d'allure qu'un cheval. Peut-être qu'un mulet élégant pour Mousqueton serait une bonne idée..."
"D'accord pour un mulet chic, vous avez raison. J'ai vu de grands seigneurs espagnols avec toute leur suite montée sur des mulets. Mais, madame Coquenard, il faut que ce mulet soit orné de panaches et de grelots, vous comprenez ?"
"Ne vous inquiétez pas", répondit la procureuse avec assurance.
"Et la valise ?" reprit Porthos.
"Oh, ne vous en faites pas pour ça", s'exclama Mme Coquenard. "Mon mari a cinq ou six valises, vous pourrez choisir la meilleure. Il y en a une qu'il affectionnait particulièrement lors de ses voyages, elle est si grande qu'on pourrait y mettre le monde entier."
"Elle est vide, votre valise ?" demanda Porthos, naïvement.
"Bien sûr qu'elle est vide", répondit la procureuse tout aussi naïvement.
"Ah, mais moi, j'ai besoin d'une valise bien remplie, ma chère."
Mme Coquenard poussa un soupir, comme si elle était le personnage principal d'une comédie de Molière, bien avant que l'auteur n'ait écrit "L'Avare". Finalement, ils discutèrent de chaque élément de l'équipement de la même manière. Le résultat fut que la procureuse demanderait à son mari un prêt de huit cents livres en espèces et fournirait le cheval et le mulet qui porteraient Porthos et Mousqueton vers la gloire. Une fois les conditions établies et les intérêts ainsi que la date de remboursement convenus, Porthos prit congé de Mme Coquenard. Elle aurait bien voulu le retenir un peu plus avec des regards charmeurs, mais Porthos prétexta des obligations de service, et la procureuse dut céder face au devoir.
Porthos rentra chez lui, affamé et de mauvaise humeur.
Pendant ce temps, malgré les avertissements de sa conscience et les conseils avisés d'Athos, d'Artagnan tombait chaque jour un peu plus amoureux de Milady. Il ne manquait jamais une occasion d'aller lui rendre visite, convaincu que ses efforts finiraient par porter leurs fruits. Un soir, alors qu'il se dirigeait vers chez elle, plein d'espoir, il croisa la soubrette sous la porte cochère. Cette fois, la jolie Ketty ne se contenta pas de lui sourire. Elle lui prit doucement la main.
"Ah, se dit d'Artagnan, elle a sûrement un message de sa maîtresse pour moi, peut-être un rendez-vous secret."
Il la regarda avec l'air le plus confiant qu'il pouvait afficher.
"J'aimerais vous dire quelque chose, monsieur le chevalier...", balbutia la soubrette.
"Parle, mon enfant, je t'écoute", répondit d'Artagnan.
"Pas ici, c'est trop long et surtout trop secret."
"Comment faire alors ?"
"Si monsieur le chevalier voulait bien me suivre", proposa timidement Ketty.
"Où tu veux, ma belle."
Ketty, sans lâcher la main de d'Artagnan, l'entraîna par un petit escalier sombre et en colimaçon. Après avoir monté une quinzaine de marches, elle ouvrit une porte.
"Entrez, monsieur le chevalier, ici nous serons seuls pour discuter."
"Et où sommes-nous, ma belle ?" demanda d'Artagnan.
"C'est ma chambre, monsieur le chevalier. Elle est reliée à celle de ma maîtresse par cette porte. Mais ne vous inquiétez pas, elle ne se couche jamais avant minuit."
D'Artagnan jeta un coup d'œil autour de lui.
La petite chambre était un véritable cocon, à la fois élégante et impeccablement tenue. Pourtant, d'Artagnan ne pouvait s'empêcher de fixer la porte que Ketty avait indiquée, celle qui menait à la chambre de Milady. Sentant le trouble du jeune homme, Ketty soupira doucement. "Vous tenez vraiment à ma maîtresse, monsieur le chevalier, n'est-ce pas ?" demanda-t-elle.
"Oh ! Plus que je ne saurais l'exprimer ! Je suis fou d'elle !" répondit d'Artagnan avec passion. Ketty laissa échapper un autre soupir, plus long cette fois. "Hélas, monsieur, c'est bien regrettable !"
"Et pourquoi donc, Ketty ? Qu'est-ce qui te chagrine autant ?" s'enquit d'Artagnan, intrigué.
"C'est que, monsieur," reprit Ketty avec une pointe de tristesse, "ma maîtresse ne vous aime pas du tout."
"Quoi ? s'exclama d'Artagnan. Elle t'a demandé de me le dire ?"
"Oh non, monsieur ! C'est moi qui, par amitié pour vous, ai décidé de vous prévenir."
"Merci, ma chère Ketty, pour ton intention, même si ta confidence n'est pas des plus plaisantes."
"En gros, vous ne me croyez pas, n'est-ce pas ?" demanda Ketty.
"Avouerais-je que c'est difficile à admettre, ma belle, ne serait-ce que par orgueil."
"Donc, vous doutez de moi ?"
"Disons que j'attends des preuves de ce que tu avances…"
"Et que diriez-vous de celle-ci ?" répondit Ketty en sortant un petit billet de sa poitrine.
"C'est pour moi ?" s'exclama d'Artagnan, s'emparant du message avec empressement.
"Non, pour un autre."
"Pour un autre ? Qui donc ?"
"Regardez l'adresse."
"M. le comte de Wardes," lut d'Artagnan, le souvenir de Saint-Germain surgissant aussitôt dans son esprit. D'un geste aussi vif que sa pensée, il déchira l'enveloppe, malgré le cri de Ketty tentant de l'en dissuader.
"Oh mon Dieu, monsieur le chevalier, que faites-vous ?" s'écria-t-elle.
"Moi, rien !" rétorqua d'Artagnan avant de lire : "Vous n'avez pas répondu à mon premier billet ; êtes-vous donc souffrant, ou bien auriez-vous oublié quels yeux vous me fîtes au bal de Mme de Guise ? Voici l'occasion, comte ! ne la laissez pas échapper."
D'Artagnan blêmit, blessé dans son amour-propre, et se croyant trahi dans ses sentiments. "Pauvre cher monsieur d'Artagnan," murmura Ketty avec compassion, serrant sa main.
"Tu me plains, ma douce ?" demanda d'Artagnan.
"Oh oui, de tout cœur ! Je sais ce que c'est que l'amour, moi !"
"Tu sais ce que c'est que l'amour ?" répondit d'Artagnan, la dévisageant pour la première fois avec une attention nouvelle.
"Hélas, oui."
"Eh bien, au lieu de me plaindre, aide-moi à me venger de ta maîtresse."
"Et quelle vengeance voudriez-vous ?" s'enquit Ketty, hésitante.
"Je veux triompher d'elle, surpasser mon rival."
"Je ne vous aiderai jamais à cela, monsieur le chevalier !" répliqua Ketty avec détermination.
"Et pourquoi donc ?"
"Pour deux raisons."
"Lesquelles ?"
"La première, c'est que ma maîtresse ne vous a jamais aimé."
"Comment le sais-tu ?"
"Vous l'avez blessée au cœur."
"Moi ? Comment aurais-je pu la blesser, moi qui suis à ses pieds depuis que je la connais ? Parle, je t'en prie."
"Je n'avouerais cela qu'à l'homme... qui lirait jusqu'au fond de mon âme !" dit Ketty, le regard baissé.
D'Artagnan l'observa encore une fois. Ketty était d'une fraîcheur et d'une beauté que bien des duchesses auraient enviées. "Ketty," dit-il doucement, "je lirai jusqu'au fond de ton âme quand tu voudras ; il n'y a qu'à demander, ma chère enfant." Et il l'embrassa, faisant rougir la pauvre Ketty comme une cerise.
« Oh non ! » s'exclama Ketty, « Vous ne m'aimez pas ! C'est ma maîtresse que vous aimez, vous me l'avez dit tout à l'heure. »
« Et cela t'empêche-t-il de me révéler la deuxième raison ? »
« La deuxième raison, monsieur le chevalier, » répondit Ketty, encouragée par le baiser et le regard du jeune homme, « c'est qu'en amour, chacun pour soi. »
C'est alors que d'Artagnan se souvint des regards langoureux de Ketty, de leurs rencontres dans l'antichambre, sur l'escalier, dans le couloir, des frôlements de mains à chaque rencontre, et de ses soupirs étouffés. Mais, obsédé par l'idée de séduire la grande dame, il avait ignoré la soubrette : qui chasse l'aigle ne s'embarrasse pas du moineau. Mais cette fois, notre Gascon comprit d'un coup d'œil tout l'avantage qu'il pourrait tirer de cet amour que Ketty venait d'avouer si naïvement ou effrontément : interception des lettres destinées au comte de Wardes, complicité à l'intérieur, accès à toute heure à la chambre de Ketty, adjacente à celle de sa maîtresse. Le perfide, comme on le voit, envisageait déjà de sacrifier la pauvre fille pour obtenir Milady, de gré ou de force.
« Eh bien, » dit-il à la jeune fille, « veux-tu, ma chère Ketty, que je te prouve cet amour dont tu doutes ? »
« Quel amour ? » demanda la jeune fille.
« Celui que je suis tout prêt à ressentir pour toi. »
« Et quelle est cette preuve ? »
« Veux-tu que ce soir je passe avec toi le temps que je passe habituellement avec ta maîtresse ? »
« Oh oui ! » dit Ketty en battant des mains, ravie.
« Eh bien, ma chère enfant, » dit d'Artagnan en s'installant confortablement dans un fauteuil, « viens ici que je te dise que tu es la plus jolie soubrette que j'aie jamais vue ! »
Et il le lui dit si bien que la pauvre enfant, qui ne demandait qu'à le croire, le crut... Cependant, à la grande surprise de d'Artagnan, la jolie Ketty se défendait avec une certaine détermination. Le temps filait, entre attaques et défenses. Minuit sonna, et presque simultanément, la sonnette retentit dans la chambre de Milady.
« Mon Dieu ! » s'exclama Ketty, « voici ma maîtresse qui m'appelle ! Partez, partez vite ! »
D'Artagnan se leva, prit son chapeau comme s'il allait obéir ; puis, ouvrant rapidement la porte d'une grande armoire au lieu de celle de l'escalier, il se cacha parmi les robes et les peignoirs de Milady.
« Que faites-vous donc ? » s'écria Ketty.
D'Artagnan, qui avait déjà pris la clé, s'enferma dans l'armoire sans répondre.
« Eh bien, » cria Milady d'une voix aigre, « dormez-vous donc que vous ne venez pas quand je sonne ? »
D'Artagnan entendit la porte de communication s'ouvrir violemment.
« Me voici, Milady, me voici, » s'écria Ketty en se précipitant vers sa maîtresse. Toutes deux entrèrent dans la chambre à coucher, et comme la porte de communication resta ouverte, d'Artagnan put entendre Milady gronder sa suivante, puis enfin elle se calma, et la conversation dériva sur lui tandis que Ketty s'occupait de sa maîtresse.
« Eh bien, » dit Milady, « je n'ai pas vu notre Gascon ce soir ? »
« Comment, madame, » dit Ketty, « il n'est pas venu ! Serait-il déjà volage avant d'être heureux ? »
« Oh non ! Il a dû être retenu par M. de Tréville ou par M. des Essarts. Je m'y connais, Ketty, et je le tiens, celui-là. »
– Que va faire madame avec ça ? – Ce que je vais en faire ? Ne t'inquiète pas, Ketty. Entre cet homme et moi, il y a quelque chose qu'il ignore... Il a failli me faire perdre ma position auprès de Son Éminence... Je me vengerai, c'est certain ! – Je pensais que madame l'aimait ? – Moi, l'aimer ? Je le déteste ! Un imbécile qui a la vie de Lord de Winter entre ses mains et qui ne le tue pas, me faisant ainsi perdre trois cent mille livres de rente ! – C'est vrai, dit Ketty, votre fils était le seul héritier de son oncle, et jusqu'à sa majorité, vous auriez eu la jouissance de sa fortune.
D'Artagnan frissonna en entendant cette créature suave lui reprocher, avec cette voix stridente qu'elle peinait à cacher, de n'avoir pas tué un homme qu'il avait vu la combler d'amitié. – Aussi, continua Milady, je me serais déjà vengée sur lui si, pour une raison que j'ignore, le cardinal ne m'avait pas demandé de le ménager. – Oh oui, mais madame n'a pas ménagé cette petite femme qu'il aimait. – La mercière de la rue des Fossoyeurs ? Il l'a sûrement déjà oubliée ! Quelle belle vengeance, ma foi !
Une sueur froide coula sur le front de d'Artagnan. Cette femme était donc un monstre. Il tendit l'oreille, mais la toilette était finie. – C'est bien, dit Milady, rentre chez toi et demain, essaie d'avoir enfin une réponse à cette lettre que je t'ai donnée. – Pour M. de Wardes ? demanda Ketty. – Évidemment, pour M. de Wardes. – Celui-là, dit Ketty, semble être tout le contraire de ce pauvre M. d'Artagnan. – Sortez, mademoiselle, dit Milady, je n'aime pas les commentaires.
D'Artagnan entendit la porte se refermer, puis le bruit de deux verrous que Milady mit pour s'enfermer. De son côté, Ketty tourna doucement la clé dans la serrure. D'Artagnan poussa alors la porte de l'armoire. – Mon Dieu ! murmura Ketty, qu'avez-vous ? Vous êtes si pâle ! – Quelle abominable créature ! murmura d'Artagnan. – Silence ! Sortez, chuchota Ketty. Il n'y a qu'une cloison entre ma chambre et celle de Milady, on entend tout ! – C'est justement pour ça que je ne sortirai pas, dit d'Artagnan. – Comment ? fit Ketty en rougissant. – Ou du moins, je sortirai... plus tard.
Il attira Ketty à lui. Résister aurait fait trop de bruit, alors Ketty céda. C'était un acte de vengeance contre Milady. D'Artagnan trouva qu'on disait vrai : la vengeance est le plaisir des dieux. Avec un peu de cœur, il se serait contenté de cette nouvelle conquête, mais d'Artagnan n'avait que de l'ambition et de l'orgueil. Pourtant, à sa décharge, il avait d'abord essayé d'utiliser son influence sur Ketty pour savoir ce qu'était devenue Mme Bonacieux, mais la pauvre fille jura sur le crucifix qu'elle l'ignorait totalement. Sa maîtresse ne révélait jamais que la moitié de ses secrets, mais elle pensait pouvoir affirmer qu'elle n'était pas morte. Quant à la cause qui avait failli faire perdre à Milady son crédit auprès du cardinal, Ketty n'en savait pas plus. Mais cette fois, d'Artagnan avait une longueur d'avance : ayant aperçu Milady sur un bateau au moment où il quittait l'Angleterre, il se doutait qu'il s'agissait des ferrets de diamants.
La haine brûlante de Milady envers d'Artagnan venait clairement du fait qu'il n'avait pas éliminé son beau-frère. Le lendemain, d'Artagnan se rendit à nouveau chez Milady. Elle était de mauvaise humeur, et il devina que c'était à cause du silence de M. de Wardes. Ketty fit son entrée, mais Milady l'accueillit sèchement. Un regard échangé avec d'Artagnan semblait dire : "Voyez ce que je subis pour vous." Pourtant, en fin de soirée, Milady se radoucit, écoutant avec un sourire les flatteries de d'Artagnan et lui tendant même sa main à baiser. D'Artagnan repartit, perplexe, mais sans perdre la tête, il avait déjà un plan en tête.
À la porte, il retrouva Ketty et monta chez elle pour obtenir des nouvelles. Ketty avait été sévèrement réprimandée, accusée de négligence. Milady, troublée par l'absence de réponse du comte de Wardes, avait ordonné à Ketty de revenir à neuf heures du matin pour récupérer une troisième lettre. D'Artagnan fit promettre à Ketty de lui apporter la lettre le lendemain matin. La pauvre Ketty, éperdument amoureuse, accepta tout. Comme la veille, d'Artagnan se cacha dans l'armoire, Milady l'appela, fit sa toilette, renvoya Ketty et referma la porte. Il ne rentra chez lui qu'à cinq heures du matin.
À onze heures, Ketty arriva avec un nouveau billet de Milady. Cette fois, elle ne tenta même pas de le garder pour elle ; elle laissa d'Artagnan le prendre. Elle était totalement dévouée à son beau soldat. D'Artagnan ouvrit le billet et lut : « Voilà la troisième fois que je vous écris pour vous dire que je vous aime. Prenez garde que je ne vous écrive une quatrième pour vous dire que je vous déteste. Si vous vous repentez de la façon dont vous avez agi avec moi, la jeune fille qui vous remettra ce billet vous dira de quelle manière un galant homme peut obtenir son pardon. »
D'Artagnan rougit et pâlit en lisant. « Oh ! vous l'aimez toujours ! » s'exclama Ketty, qui n'avait pas quitté son visage des yeux. « Non, Ketty, tu te trompes, je ne l'aime plus ; mais je veux me venger de ses mépris. » « Oui, je connais votre vengeance ; vous me l'avez dite. » « Que t'importe, Ketty ! Tu sais bien que c'est toi seule que j'aime. » « Comment peut-on le savoir ? » « Par le mépris que je ferai d'elle. »
Ketty soupira. D'Artagnan prit une plume et écrivit : « Madame, jusqu'ici j'avais douté que ce fût bien à moi que vos deux premiers billets eussent été adressés, tant je me croyais indigne d'un pareil honneur ; d'ailleurs j'étais si souffrant, que j'eusse en tout cas hésité à y répondre. Mais aujourd'hui il faut bien que je croie à l'excès de vos bontés, puisque non seulement votre lettre, mais encore votre suivante, m'affirme que j'ai le bonheur d'être aimé de vous. Elle n'a pas besoin de me dire de quelle manière un galant homme peut obtenir son pardon. J'irai donc vous demander le mien ce soir à onze heures. Tarder d'un jour serait à mes yeux, maintenant, vous faire une nouvelle offense. Celui que vous avez rendu le plus heureux des hommes. Comte DE WARDES. »
Ce billet était un faux, une indélicatesse, et selon nos standards actuels, presque une infamie. Mais à cette époque, on se souciait moins des conventions.
D'Artagnan, malgré ses propres aveux, savait que Milady était coupable de trahison envers des personnes bien plus importantes. Il n'avait pour elle qu'une estime très limitée. Pourtant, une passion dévorante le consumait pour cette femme, une passion mêlée de mépris, mais une passion tout de même, ou une soif, peu importe comment on l'appelle. Son plan était simple : en passant par la chambre de Ketty, il pouvait accéder à celle de Milady. Il comptait sur le premier moment de surprise, de honte, de terreur pour prendre le dessus sur elle. Peut-être échouerait-il, mais il fallait bien laisser une place au hasard. Dans huit jours, la campagne s'ouvrait, et il devait partir. D'Artagnan n'avait pas le temps de s'engager dans une longue romance.
"Tiens," dit-il en remettant à Ketty le billet scellé, "donne cette lettre à Milady. C'est la réponse de M. de Wardes." La pauvre Ketty devint blanche comme un linge, elle se doutait bien de ce que contenait le billet. "Écoute, ma chère, lui dit d'Artagnan, tu comprends qu'il faut que tout cela se termine d'une manière ou d'une autre. Milady peut découvrir que tu as donné le premier billet à mon valet au lieu de celui du comte, que c'est moi qui ai ouvert les autres lettres qui devaient l'être par M. de Wardes. Alors, Milady te chassera, et tu sais qu'elle n'est pas du genre à en rester là avec sa vengeance."
"Hélas !" dit Ketty, "pour qui ai-je pris tous ces risques ?"
"Pour moi, je le sais bien, ma belle," répondit d'Artagnan, "et je t'en suis très reconnaissant, je te le jure."
"Mais enfin, que contient votre billet ?" demanda-t-elle.
"Milady te le dira."
"Ah ! vous ne m'aimez pas !" s'écria Ketty, "et je suis vraiment malheureuse !"
À ce reproche, il y a toujours une réponse à laquelle les femmes se trompent, et d'Artagnan répondit de telle manière que Ketty resta dans la plus grande confusion. Elle pleura beaucoup avant de se décider à remettre la lettre à Milady, mais elle finit par se résoudre, et c'est tout ce que d'Artagnan voulait. De plus, il lui promit que le soir, il quitterait tôt sa maîtresse et monterait chez elle. Cette promesse finit par consoler la pauvre Ketty.
Pendant ce temps, les quatre amis étaient chacun occupés à préparer leur équipement, si bien qu'ils ne se retrouvaient plus aussi souvent. Chacun dînait où il pouvait. Le service militaire prenait aussi une bonne partie de leur temps précieux. Ils avaient convenu de se retrouver une fois par semaine chez Athos, car ce dernier, fidèle à son serment, ne quittait plus sa maison. C'était justement le jour où Ketty était venue voir d'Artagnan. Dès qu'elle fut partie, d'Artagnan se rendit rue Férou. Il y trouva Athos et Aramis en pleine discussion philosophique. Aramis avait des velléités de retourner à la vie religieuse, et Athos, fidèle à ses habitudes, ne le décourageait ni ne l'encourageait. Athos était partisan du libre arbitre et ne donnait jamais de conseils à moins qu'on ne les lui demande, et encore, il fallait les demander deux fois. "En général, on ne demande des conseils que pour ne pas les suivre," disait-il, "ou, si on les suit, pour avoir quelqu'un à blâmer."
Porthos arriva peu après d'Artagnan. Les quatre amis étaient réunis, chacun affichant une expression différente : Porthos, la tranquillité ; d'Artagnan, l'espoir ; Aramis, l'inquiétude ; et Athos, l'indifférence.
Après un bref échange, Porthos laissa entendre qu'une personne influente était prête à l'aider à sortir de ses ennuis. C'est alors que Mousqueton fit son entrée, l'air abattu, pour demander à Porthos de se rendre chez lui de toute urgence. "S'agit-il de mes affaires ?" interrogea Porthos. "Oui et non," répondit Mousqueton avec mystère. "Qu'est-ce que tu veux dire par là ?... Viens, monsieur." Porthos se leva, salua ses amis et suivit Mousqueton hors de la pièce.
Peu après, Bazin apparut à la porte. "Que puis-je faire pour toi, mon ami ?" demanda Aramis avec cette douceur caractéristique qu'il adoptait quand ses pensées se tournaient vers l'église. "Un homme vous attend à la maison," répondit Bazin. "Un homme ? Quel genre d'homme ?" "Un mendiant." "Donne-lui l'aumône, Bazin, et demande-lui de prier pour un pauvre pécheur." "Mais ce mendiant insiste pour vous parler et prétend que vous serez content de le voir." "A-t-il mentionné quelque chose de particulier pour moi ?" "Oui, il a dit : 'Si M. Aramis hésite à me voir, dites-lui que je viens de Tours.'" "De Tours ?" s'exclama Aramis. "Messieurs, mille excuses, mais cet homme m'apporte sûrement des nouvelles que j'attendais." Sur ces mots, il se leva et partit en hâte.
Restèrent Athos et d'Artagnan. "Je crois que ces gars-là ont trouvé leur solution. Qu'en penses-tu, d'Artagnan ?" demanda Athos. "Je sais que Porthos est sur la bonne voie," répondit d'Artagnan. "Quant à Aramis, je n'ai jamais vraiment été inquiet pour lui. Mais toi, cher Athos, qui as si généreusement distribué les pistoles de l'Anglais, que vas-tu faire ?" "Je suis bien content d'avoir tué ce vaurien, mon enfant. C'est toujours une bonne chose de tuer un Anglais. Mais si j'avais gardé ses pistoles, elles m'auraient pesé comme un remords." "Allons donc, Athos ! Tu as vraiment des idées inconcevables." "Passons, passons. Que me disait M. de Tréville hier, quand il m'a fait l'honneur de me rendre visite ? Que tu fréquentes ces Anglais suspects protégés par le cardinal ?" "C'est-à-dire que je rends visite à une Anglaise, celle dont je t'ai parlé." "Ah oui, la femme blonde à propos de laquelle je t'ai donné des conseils que tu t'es bien gardé de suivre." "Je t'ai donné mes raisons." "Oui, tu vois là ton équipement, je crois, si je ne m'abuse." "Pas du tout ! J'ai acquis la certitude que cette femme est impliquée dans l'enlèvement de Mme Bonacieux." "Ah, je comprends. Pour retrouver une femme, tu fais la cour à une autre. C'est le chemin le plus long, mais le plus amusant."
D'Artagnan hésita à tout révéler à Athos. Athos avait une vision stricte de l'honneur, et d'Artagnan savait que certaines parties de son plan concernant Milady ne seraient pas du goût du puritain. Il préféra donc garder le silence. Athos, étant l'homme le moins curieux au monde, ne posa pas de questions. Nous allons donc les laisser pour suivre Aramis. En apprenant que l'homme qui voulait lui parler venait de Tours, Aramis s'était précipité, devançant presque Bazin. Il n'avait fait qu'un saut de la rue Férou à la rue de Vaugirard. En entrant chez lui, il trouva un homme de petite taille, aux yeux vifs, mais vêtu de haillons. "C'est vous qui me cherchez ?" demanda le mousquetaire.
– Alors, c’est vous que je cherche, Monsieur Aramis ? Vous portez bien ce nom ?
– Oui, c'est moi. Vous avez quelque chose pour moi ?
– Oui, mais seulement si vous me montrez un certain mouchoir brodé.
– Le voilà, dit Aramis en sortant une clé de sa poche et en ouvrant un petit coffret en bois d’ébène incrusté de nacre. Tenez.
– Parfait, répondit le mendiant. Dites à votre domestique de sortir.
Bazin, qui avait suivi Aramis de près par curiosité, se tenait là, presque en même temps que son maître. Mais sur l’ordre du mendiant, Aramis lui fit signe de partir, et Bazin n’eut d’autre choix que d’obéir. Une fois Bazin parti, le mendiant jeta un coup d'œil rapide autour de lui pour s’assurer qu’ils étaient seuls. Il ouvrit sa veste en loques, maintenue par une ceinture de cuir, et commença à découdre le haut de son pourpoint. Il en sortit une lettre. Aramis s'exclama de joie en voyant le sceau, embrassa l’écriture, et avec un respect presque religieux, il ouvrit la lettre qui disait :
« Ami, le destin veut que nous soyons séparés encore un moment. Mais les beaux jours de notre jeunesse ne sont pas perdus à jamais. Faites votre devoir au camp ; je fais le mien ailleurs. Prenez ce que le porteur vous remettra ; faites la campagne en vrai et bon gentilhomme, et pensez à moi, qui baise tendrement vos yeux noirs. Adieu, ou plutôt au revoir ! »
Le mendiant continuait de découdre. De ses vêtements sales, il sortit une à une cent cinquante doubles pistoles d’Espagne, qu’il aligna sur la table. Puis, il ouvrit la porte, salua et sortit avant qu’Aramis, stupéfait, n’ait pu lui adresser la moindre parole. Aramis relut la lettre et s’aperçut qu’elle avait un post-scriptum :
« P.-S. – Vous pouvez accueillir le porteur, qui est comte et grand d’Espagne. »
« Rêves dorés ! s’écria Aramis. Oh, la belle vie ! Oui, nous sommes jeunes ! Oui, nous aurons encore des jours heureux ! Oh, à toi, mon amour, mon sang, ma vie ! Tout, tout, tout, ma belle maîtresse ! » Et il embrassait la lettre avec passion, sans même prêter attention à l’or qui scintillait sur la table.
Bazin frappa à la porte ; Aramis n’avait plus de raison de le tenir à l’écart, il lui permit donc d’entrer. Bazin resta bouche bée en voyant tout cet or et en oublia la raison de sa venue : annoncer d’Artagnan, qui, curieux de savoir ce que voulait le mendiant, était venu chez Aramis après être passé chez Athos. Comme d’Artagnan ne se gênait pas avec Aramis, voyant que Bazin oubliait de l’annoncer, il s’annonça lui-même :
« Ah, diable, mon cher Aramis, dit d’Artagnan, si ce sont les pruneaux qu’on nous envoie de Tours, félicitez donc le jardinier qui les récolte.
– Vous vous trompez, mon cher, répondit Aramis avec sa discrétion habituelle : c’est mon libraire qui vient de m’envoyer le prix de ce poème en vers d’une syllabe que j’avais commencé là-bas.
– Vraiment ? dit d’Artagnan. Eh bien, votre libraire est généreux, mon cher Aramis, c’est tout ce que je peux dire.
– Comment, monsieur ! s’écria Bazin, un poème se vend si cher ! C’est incroyable ! Oh, monsieur ! vous pouvez devenir l’égal de M. de Voiture et de M. de Benserade. J’aime bien ça, moi. Un poète, c’est presque un abbé. Ah, monsieur Aramis, lancez-vous donc dans la poésie, je vous en prie.
– Bazin, mon ami, dit Aramis, je crois que vous vous mêlez un peu trop de la conversation. »
Bazin comprit son erreur, baissa la tête et sortit.
« Ah ! » lança d’Artagnan avec un sourire malicieux, « tu fais fortune avec tes écrits, mon ami. Mais fais attention, tu es sur le point de perdre cette lettre qui dépasse de ta veste. Elle vient sûrement de ton éditeur, non ? » Aramis devint rouge comme une pivoine, remit la lettre à l’abri et reboutonna soigneusement son pourpoint. « Mon cher d’Artagnan, si ça te dit, allons voir nos amis. Et puisque j’ai un peu d’argent, on pourrait se faire un bon dîner ensemble en attendant que tu sois aussi riche. »
« Avec plaisir ! » s’exclama d’Artagnan. « Ça fait un bail qu’on n’a pas bien mangé. Et comme j’ai une mission un peu risquée ce soir, je ne dirais pas non à quelques verres de vieux bourgogne pour me donner du courage. »
« Du vieux bourgogne ? J’en suis ! » répondit Aramis, dont les rêves de retraite s’étaient évaporés à la vue de l’or. Il glissa quelques pièces d’or dans sa poche pour les petites dépenses et rangea le reste dans un coffret en ébène incrusté de nacre, où se trouvait déjà son fameux mouchoir porte-bonheur.
Les deux amis se dirigèrent d’abord chez Athos, qui, fidèle à sa promesse de ne pas sortir, se chargea d’organiser le dîner chez lui. Connaissant ses talents en matière de gastronomie, d’Artagnan et Aramis lui laissèrent volontiers cette responsabilité. En chemin vers Porthos, ils tombèrent sur Mousqueton au coin de la rue du Bac. Le pauvre valet, l’air abattu, poussait un mulet et un cheval devant lui.
« Mon cheval jaune ! » s’écria d’Artagnan, à la fois surpris et amusé. « Aramis, regarde ce cheval ! »
« Quelle horreur ! » fit Aramis en grimaçant.
« Eh bien, mon cher, c’est le cheval qui m’a amené à Paris, » expliqua d’Artagnan.
« Monsieur connaît ce cheval ? » demanda Mousqueton, intrigué.
« Avec sa couleur unique, c’est le seul que j’ai vu de ce genre, » ajouta Aramis.
« Je l’ai vendu trois écus, » reprit d’Artagnan. « Ça doit être pour sa couleur, car sa carcasse ne vaut pas dix-huit livres. Mais comment se retrouve-t-il avec toi, Mousqueton ? »
« Ah, ne m’en parlez pas, monsieur ! » répondit le valet. « C’est un sale coup du mari de notre duchesse ! »
« Comment ça, Mousqueton ? »
« Oui, une femme de qualité, la duchesse de… mais chut, mon maître m’a dit de rester discret. Elle nous avait offert un superbe genet d’Espagne et un mulet andalou, magnifiques ! Mais son mari a tout découvert et a remplacé nos belles montures par ces horreurs ! »
« Et tu les ramènes ? » demanda d’Artagnan.
« Exactement ! Vous comprenez bien qu’on ne peut pas accepter ça à la place de ce qui nous avait été promis. »
« Non, bien sûr, même si j’aurais aimé voir Porthos sur mon Bouton-d’Or. Ça m’aurait rappelé mes débuts à Paris. Mais ne te laissons pas traîner, Mousqueton, va faire ce que tu dois. Porthos est chez lui ? »
« Oui, monsieur, mais il est de très mauvaise humeur, je vous préviens ! » Et Mousqueton continua son chemin vers le quai des Grands-Augustins, pendant que d’Artagnan et Aramis allaient sonner à la porte de Porthos. Celui-ci les avait vus traverser la cour et ne se pressa pas d’ouvrir, les laissant sonner en vain.
Mousqueton poursuivit sa route sans se presser, traversant le Pont-Neuf avec ses deux chevaux fatigués. Il arriva rue aux Ours et, suivant les consignes de son maître, attacha les bêtes à la porte du procureur. Sans se soucier de ce qu'il adviendrait d'elles, il retourna auprès de Porthos pour lui annoncer que sa mission était accomplie. Les pauvres bêtes, affamées depuis le matin, commencèrent à faire un tel vacarme en heurtant le marteau de la porte que le procureur envoya son assistant enquêter sur leur propriétaire.
Mme Coquenard, reconnaissant son cadeau, fut d'abord perplexe face à ce retour inattendu. Mais la visite de Porthos ne tarda pas à éclaircir la situation. Le mousquetaire, bien que se maîtrisant, laissait transparaître une colère évidente qui effraya sa maîtresse. Mousqueton avait en effet confié à Porthos que d’Artagnan avait reconnu le cheval jaune comme étant celui qu'il avait vendu pour trois écus. Porthos, après avoir fixé un rendez-vous à Mme Coquenard au cloître Saint-Magloire, refusa avec dignité une invitation à dîner du procureur.
Mme Coquenard, anxieuse, se rendit au cloître, consciente des reproches qui l'attendaient. Elle était cependant toujours séduite par le charisme de Porthos. Ce dernier ne se priva pas de lui faire des remontrances, exprimant toute l'amertume d'un homme blessé dans son amour-propre. "J’ai fait pour le mieux," se défendit-elle. Elle expliqua qu'un client, marchand de chevaux, devait de l'argent à l'étude et qu'elle avait pris le mulet et le cheval en règlement, croyant obtenir de bonnes montures. "Eh bien, madame, si ce marchand vous devait plus de cinq écus, c'est un voleur," rétorqua Porthos. Mme Coquenard tenta de se justifier : "Il n'est pas interdit de chercher la bonne affaire." Porthos, implacable, lui répondit que ceux qui veulent économiser doivent accepter que d'autres cherchent des amis plus généreux. Il fit mine de partir.
"Monsieur Porthos ! Je reconnais mon erreur, je n’aurais pas dû marchander pour équiper un cavalier comme vous !" s'écria-t-elle, désespérée. Porthos, sans un mot, fit un autre pas en arrière. Elle l'imagina entouré de nobles dames lui lançant des sacs d'or. "Je vous en prie, monsieur Porthos, restons-en là et discutons," implora-t-elle. "Parler avec vous me porte malheur," répliqua Porthos. "Que voulez-vous, alors ?" demanda-t-elle. "Rien, car cela reviendrait au même que de vous demander quelque chose."
Prise de panique, elle s'accrocha à son bras : "Monsieur Porthos, je ne connais rien aux chevaux ni aux harnais." Porthos lui reprocha de ne pas s'être fiée à son expertise. "C'est une erreur que je réparerai, je vous le promets," dit-elle. "Et comment ?" demanda Porthos. "Ce soir, M. Coquenard va chez le duc de Chaulnes pour une consultation qui durera au moins deux heures. Venez, nous serons seuls et nous réglerons nos comptes."
« Ah, enfin ! Voilà qui est parler, ma chère ! » s’exclama Porthos avec enthousiasme.
« Tu me pardonnes ? » demanda-t-elle avec espoir.
« On verra bien, » répondit Porthos d'un ton majestueux. Ils se séparèrent en se promettant : « À ce soir. »
Porthos, en s'éloignant, ne put s'empêcher de penser : « Diable ! Il semblerait que je me rapproche enfin du coffre de maître Coquenard. »
La nuit, où tous les chats sont gris, finit par arriver. Porthos et d’Artagnan attendaient ce moment avec impatience. Comme à son habitude, d’Artagnan se présenta chez Milady aux alentours de neuf heures. Elle était dans une humeur exquise, plus accueillante que jamais. Il comprit immédiatement que son message était bien arrivé et avait produit l'effet escompté.
Ketty entra avec des sorbets. Milady lui offrit un sourire radieux, mais la pauvre fille, accablée de tristesse, ne remarqua même pas cette amabilité. D’Artagnan observait les deux femmes et ne put s’empêcher de penser que la nature s'était trompée : l'une avait l'âme d'une vile intrigante, l'autre le cœur noble d'une duchesse.
Vers dix heures, Milady commença à montrer des signes d'agitation. D’Artagnan comprit le message implicite : son hôte le trouvait charmant, mais serait ravi qu’il prenne congé. Il se leva donc, prit son chapeau et Milady lui tendit sa main à baiser. Il sentit qu'elle la serrait, non par coquetterie, mais par gratitude pour son départ. « Elle l’aime vraiment », murmura-t-il en sortant.
Cette fois, Ketty ne l'attendait pas dans l'antichambre, ni dans le couloir, ni sous la grande porte. D’Artagnan dut trouver seul son chemin vers l'escalier et la petite chambre. Ketty était assise, la tête enfouie dans ses mains, en pleurs. Elle entendit d’Artagnan entrer, mais ne leva pas la tête. Il s'approcha et lui prit les mains, ce qui déclencha un torrent de sanglots.
Comme d’Artagnan l’avait supposé, Milady, en recevant la lettre, avait tout raconté à sa suivante dans un élan de joie, et l'avait récompensée d'une bourse bien garnie. Ketty, en rentrant, avait jeté la bourse dans un coin, où elle était restée entrouverte, laissant échapper quelques pièces d'or sur le tapis. À la voix de d’Artagnan, Ketty leva la tête, révélant un visage dévasté par le chagrin. Elle joignit les mains en une supplication muette, sans oser prononcer un mot.
Bien que le cœur de d’Artagnan ne fût pas des plus sensibles, il fut touché par cette douleur silencieuse. Cependant, il était trop attaché à ses projets pour y renoncer. Il présenta donc son action comme une simple vengeance. Cette vengeance était d'autant plus aisée que Milady, pour dissimuler sa rougeur à son amant, avait ordonné à Ketty d'éteindre toutes les lumières de l'appartement, y compris dans sa propre chambre. Avant l'aube, M. de Wardes devait partir, toujours dans l'obscurité.
Soudain, on entendit Milady rentrer dans sa chambre. D’Artagnan se précipita dans l'armoire. À peine y était-il caché que la sonnette retentit. Ketty entra chez sa maîtresse, refermant la porte derrière elle. Mais la cloison était si mince que d’Artagnan pouvait entendre presque tout ce qui se disait entre les deux femmes.
Milady était en extase, complètement emportée par la joie. Elle pressait Ketty de lui raconter encore et encore chaque détail de la supposée rencontre avec de Wardes. Comment il avait accueilli sa lettre, sa réponse, l'expression de son visage, s'il semblait vraiment amoureux... Ketty, pauvre Ketty, devait garder la face, répondant d'une voix étouffée, mais Milady, aveuglée par son bonheur égoïste, ne percevait même pas sa souffrance.
Alors que l'heure de son rendez-vous avec le comte approchait, Milady fit éteindre toutes les lumières et ordonna à Ketty de retourner dans sa chambre, prête à accueillir de Wardes dès son arrivée. Ketty n'eut pas à attendre longtemps. D'Artagnan, caché dans l'armoire, guettait par le trou de la serrure. Dès que l'appartement fut plongé dans l'obscurité, il sortit de sa cachette juste au moment où Ketty fermait la porte de communication.
« Quel est ce bruit ? » demanda Milady.
« C'est moi, » répondit d'Artagnan à voix basse. « Moi, le comte de Wardes. »
« Oh mon Dieu ! » murmura Ketty. « Il n'a même pas pu attendre l'heure qu'il avait fixée lui-même ! »
« Eh bien, pourquoi n'entre-t-il pas ? » s'impatienta Milady, la voix tremblante. « Comte, comte, vous savez bien que je vous attends ! »
À cet appel, d'Artagnan écarta doucement Ketty et pénétra dans la chambre de Milady. Si la rage et la douleur peuvent déchirer une âme, c'est bien celle de l'amant qui reçoit sous un faux nom des déclarations d'amour destinées à un rival. D'Artagnan souffrait d'une jalousie qu'il n'avait pas anticipée, presque autant que la pauvre Ketty, en pleurs dans la pièce voisine.
« Oui, comte, » susurrait Milady avec douceur, serrant tendrement sa main. « Je suis heureuse de l'amour que vos regards et vos paroles m'ont exprimé à chaque rencontre. Moi aussi, je vous aime. Oh, demain, je veux un signe de vous, une preuve que vous pensez à moi. Tenez. »
Elle lui passa une bague de son doigt au sien. D'Artagnan se souvenait de cette bague, un splendide saphir entouré de diamants. Son premier réflexe fut de la lui rendre, mais Milady insista :
« Non, gardez-la pour l'amour de moi. En l'acceptant, vous me rendez un service bien plus grand que vous ne l'imaginez. »
« Cette femme est pleine de mystères, » pensa d'Artagnan. Il était sur le point de tout révéler, de dire à Milady qui il était vraiment et pourquoi il était là, mais elle continua :
« Pauvre ange, que ce monstre de Gascon a failli tuer ! »
Ce "monstre", c'était lui.
« Oh, vos blessures vous font-elles encore souffrir ? » demanda-t-elle.
« Oui, beaucoup, » répondit d'Artagnan, hésitant.
« Ne vous inquiétez pas, » murmura Milady. « Je vous vengerai, moi, et cruellement ! »
« Peste ! » se dit d'Artagnan. « L'heure des confidences n'est pas encore venue. »
Il lui fallut un moment pour se remettre de ce petit échange. Toutes ses idées de vengeance s'étaient évaporées. Milady exerçait sur lui une emprise incroyable. Il la haïssait et l'adorait à la fois, découvrant que deux sentiments si opposés pouvaient coexister et former un amour étrange, presque diabolique.
Une heure venait de sonner et il était temps de se séparer. D’Artagnan, sur le point de quitter Milady, ressentit un vif pincement au cœur à l’idée de s’éloigner. Dans leurs adieux passionnés, ils fixèrent une nouvelle rencontre pour la semaine suivante. Ketty, la pauvre, espérait pouvoir échanger quelques mots avec d’Artagnan lorsqu’il passerait par sa chambre, mais Milady l’accompagna elle-même dans l’obscurité, ne le quittant qu’au pied de l’escalier.
Le lendemain matin, d’Artagnan se précipita chez Athos. Il était plongé dans une aventure si étrange qu’il avait besoin de conseils. Il lui raconta tout en détail. Athos fronça les sourcils à plusieurs reprises. « Ta Milady, dit-il, me semble être une créature infâme. Mais tu as eu tort de la tromper : tu t’es fait une ennemie redoutable. » Pendant qu’il parlait, Athos fixait avec attention le saphir entouré de diamants qui avait remplacé la bague de la reine au doigt de d’Artagnan, soigneusement rangée dans un écrin.
« Tu regardes cette bague ? » lança le Gascon, fier de montrer à ses amis un si beau présent. « Oui, répondit Athos, elle me rappelle un bijou de famille. » « Elle est belle, non ? » ajouta d’Artagnan. « Magnifique ! » répondit Athos. « Je ne pensais pas qu’il existait deux saphirs d’une telle pureté. Tu l’as échangée contre ton diamant ? » « Non, dit d’Artagnan, c’est un cadeau de ma belle Anglaise, ou plutôt de ma belle Française : même si je ne lui ai pas demandé, je suis convaincu qu’elle est née en France. »
« Cette bague vient de Milady ? » s’écria Athos, visiblement ému. « Oui, elle me l’a donnée cette nuit. » « Montre-moi cette bague, » demanda Athos. « La voilà, » répondit d’Artagnan en la retirant de son doigt. Athos l’examina, devint très pâle, puis l’essaya à l’annulaire de sa main gauche. Elle s’ajustait parfaitement, comme si elle avait été faite pour lui. Un nuage de colère et de vengeance traversa le visage habituellement calme du gentilhomme.
« C’est impossible que ce soit la même, » murmura-t-il. « Comment cette bague pourrait-elle être entre les mains de Milady Clarick ? Et pourtant, il est difficile d’imaginer une telle ressemblance entre deux bijoux. » « Tu connais cette bague ? » demanda d’Artagnan. « Je croyais la reconnaître, » dit Athos, « mais je dois me tromper. » Il rendit la bague à d’Artagnan, sans cesser de la fixer.
« Écoute, d’Artagnan, enlève cette bague ou tourne le chaton vers l’intérieur, elle me rappelle des souvenirs trop douloureux. Je ne pourrais pas te parler sereinement. Tu es venu chercher des conseils, n’est-ce pas ? Mais attends... rends-moi ce saphir : celui dont je voulais parler a une face éraflée à cause d’un accident. » D’Artagnan remit la bague à Athos. Athos tressaillit : « Regarde, » dit-il, « n’est-ce pas étrange ? » Il montra à d’Artagnan l’éraflure qu’il se souvenait avoir vue.
« D’où te vient ce saphir, Athos ? » « De ma mère, qui le tenait de sa mère. C’est un vieux bijou... qui ne devait jamais quitter la famille. » « Et tu l’as... vendu ? » demanda d’Artagnan, hésitant. « Non, » répondit Athos avec un sourire énigmatique, « je l’ai donné lors d’une nuit d’amour, comme il t’a été donné à toi. » D’Artagnan resta pensif, se perdant dans les profondeurs mystérieuses et obscures de l’âme de Milady.
D'Artagnan glissa la bague dans sa poche au lieu de la remettre à son doigt. Athos lui prit la main et lui dit : « Tu sais à quel point je tiens à toi, d’Artagnan. Si j’avais un fils, je ne l’aimerais pas plus. Crois-moi, laisse tomber cette femme. Je ne la connais pas, mais mon instinct me dit qu’elle est dangereuse, qu’elle porte en elle quelque chose de destructeur. »
D’Artagnan acquiesça : « Tu as raison, Athos. Je compte bien m’éloigner d’elle. Je dois avouer qu’elle m’effraie. »
« Tu en es vraiment capable ? » demanda Athos.
« Oui, je le suis, et je vais le faire tout de suite », répondit d’Artagnan avec détermination.
Athos serra sa main avec une tendresse presque paternelle : « C’est la bonne décision, mon cher. Espérons que cette femme ne laissera pas de traces néfastes dans ta vie. »
Athos fit un signe de tête à d’Artagnan, signifiant qu’il souhaitait rester seul avec ses pensées. En rentrant chez lui, d’Artagnan trouva Ketty qui l’attendait. Elle semblait transformée par une nuit d’insomnie et de chagrin. Sa maîtresse l’avait envoyée vers le faux de Wardes, folle d’amour et impatiente de savoir quand il la verrait à nouveau.
Ketty, pâle et tremblante, attendait la réponse de d’Artagnan. Les mots d’Athos avaient résonné en lui, et d’Artagnan, maintenant que son orgueil et sa vengeance étaient apaisés, décida de ne plus revoir Milady. Il prit une plume et écrivit :
« Ne comptez pas sur moi pour un prochain rendez-vous. Depuis ma convalescence, je suis très occupé et je dois organiser mes priorités. Je vous ferai signe quand votre tour viendra. Je vous baise les mains. Comte de Wardes. »
Pas un mot sur le saphir. D’Artagnan voulait-il garder un atout contre Milady ? Ou bien, soyons honnêtes, pensait-il à l’utiliser pour ses besoins personnels ? À cette époque, ce qui pourrait paraître honteux aujourd’hui était alors normal, et beaucoup de jeunes nobles vivaient aux dépens de leurs maîtresses.
D’Artagnan tendit la lettre à Ketty, qui la lut sans comprendre d’abord, puis, folle de joie, la relut. Elle avait du mal à croire à sa chance, et d’Artagnan dut confirmer de vive voix ce que la lettre disait. Malgré le danger que Milady représentait, Ketty courut à toute vitesse pour lui remettre le billet. Le cœur d’une femme amoureuse est impitoyable envers sa rivale.
Milady ouvrit la lettre avec empressement, mais son visage devint livide dès les premiers mots. Elle froissa le papier, un éclair de colère dans les yeux, et se tourna vers Ketty : « C’est quoi, cette lettre ? »
« C’est la réponse à celle de madame », répondit Ketty, tremblante.
« Impossible ! » s’écria Milady. « Un gentilhomme n’écrirait jamais une telle lettre à une femme ! » Puis, brusquement, elle s’arrêta, saisie d’une pensée : « Mon Dieu, saurait-il… »
Milady était en proie à une rage sourde, son visage pâle trahissait une colère intense. Elle tenta de se diriger vers la fenêtre pour respirer un peu, mais ses jambes flanchèrent et elle s'effondra dans un fauteuil. Ketty, paniquée, accourut pour l'aider et dégrafer son corsage, pensant que sa maîtresse allait s'évanouir. Mais Milady se redressa d'un coup, furieuse : « Qu'est-ce que tu fais ? Pourquoi me touches-tu ? » lança-t-elle avec un regard qui aurait glacé le sang. « Je croyais que vous alliez vous évanouir, madame, » balbutia Ketty, terrorisée par l'expression de Milady. « Moi, m'évanouir ? Tu me prends pour une faible ? Quand on m'insulte, je ne m'évanouis pas, je me venge ! » Et d'un geste, elle congédia Ketty.
Le soir venu, Milady ordonna qu'on fasse entrer d'Artagnan dès son arrivée. Mais il ne vint pas. Le lendemain, Ketty alla voir d'Artagnan pour lui raconter les événements de la veille. D'Artagnan sourit, satisfait de la jalousie de Milady, qui était pour lui une forme de vengeance. Le soir suivant, Milady, plus impatiente encore, renouvela ses instructions concernant le Gascon, mais attendit encore en vain. Le jour d'après, Ketty revint chez d'Artagnan, cette fois-ci abattue et morose. D'Artagnan, intrigué, lui demanda ce qui n'allait pas. En guise de réponse, Ketty lui remit une lettre de Milady, cette fois bien adressée à lui et non à M. de Wardes. Il l'ouvrit et lut :
« Cher monsieur d'Artagnan, c'est mal de négliger ses amis, surtout quand on s'apprête à les quitter pour longtemps. Mon beau-frère et moi vous avons attendu en vain. En sera-t-il de même ce soir ? Votre bien reconnaissante, Lady Clarick. »
« Je m'y attendais, » pensa d'Artagnan. « Mon crédit augmente à mesure que celui du comte de Wardes décline. » Ketty, inquiète, lui demanda s'il comptait y aller. D'Artagnan, cherchant à justifier sa décision, expliqua : « Ma chère, il serait imprudent de refuser une telle invitation. Si je ne vais pas, Milady pourrait se douter de quelque chose, et qui sait jusqu'où irait sa vengeance ? » Ketty, désespérée, répliqua : « Vous savez toujours comment justifier vos actions. Mais si cette fois, elle tombe vraiment sous votre charme, ce serait pire que la première fois ! » L'instinct de Ketty pressentait le danger. D'Artagnan tenta de la rassurer, promettant de rester insensible aux charmes de Milady. Il lui fit savoir qu'il était reconnaissant et qu'il se conformerait à ses désirs, mais préféra ne pas écrire pour éviter de trahir son écriture.
À neuf heures précises, d'Artagnan se présenta à la place Royale. Les domestiques, déjà informés, s'empressèrent de l'annoncer dès son arrivée. « Faites entrer, » ordonna Milady d'une voix tranchante, audible depuis l'antichambre. D'Artagnan fut conduit à elle. « Je n'y suis pour personne, » déclara Milady, s'assurant que leur rencontre ne serait pas interrompue. Le laquais s'éclipsa.
D’Artagnan observa Milady avec une curiosité intense. Elle avait le teint livide, ses yeux trahissaient la fatigue, causée par des larmes ou par l’insomnie. La pièce était éclairée par moins de bougies qu’à l’accoutumée, mais malgré cette pénombre, elle ne pouvait dissimuler les marques de la fièvre qui la consumait depuis deux jours. D’Artagnan s’approcha avec sa galanterie habituelle. Milady fit un effort considérable pour l’accueillir, mais son visage perturbé contredisait son sourire charmant.
Quand d’Artagnan s’enquit de sa santé, elle répondit : « Je ne vais pas bien, pas bien du tout. » Il répliqua : « Alors, je suis indiscret, vous avez besoin de repos, je devrais partir. » Mais Milady insista : « Non, restez, monsieur d’Artagnan, votre présence me distrait. » D’Artagnan pensa : « Elle n’a jamais été aussi charmante, je devrais me méfier. »
Milady fit de son mieux pour paraître affectueuse, et sa conversation s’illumina. Sa fièvre, qui s’était calmée un moment, revint, ravivant l’éclat de ses yeux, la couleur de ses joues, et le rouge de ses lèvres. D’Artagnan se retrouva face à la Circé qui l’avait déjà ensorcelé. Son amour, qu’il croyait disparu mais qui sommeillait seulement, se réveilla en lui. Milady souriait, et d’Artagnan sentait qu’il ferait n’importe quoi pour ce sourire.
À un moment, il ressentit une pointe de remords pour ce qu’il avait fait contre elle. Peu à peu, Milady devint plus ouverte. Elle lui demanda s’il avait une maîtresse. D’Artagnan, prenant un air sentimental, répondit : « Hélas ! Comment pouvez-vous être si cruelle de me poser cette question, à moi qui ne respire et ne soupire que pour vous depuis que je vous ai vue ! » Milady eut un sourire énigmatique. « Alors, vous m’aimez ? » demanda-t-elle. « Ai-je besoin de vous le dire ? Ne l’avez-vous pas remarqué ? » répondit-il. « Si, mais vous savez, plus les cœurs sont fiers, plus ils sont difficiles à conquérir. » « Les difficultés ne me font pas peur, dit d’Artagnan. Seules les impossibilités m’effraient. » « Rien n’est impossible à un véritable amour », dit Milady. « Vraiment ? » « Vraiment », confirma Milady.
D’Artagnan se dit en lui-même : « La situation a changé. Serait-elle en train de tomber amoureuse de moi ? Aurait-elle l’intention de m’offrir un autre saphir comme celui qu’elle m’a donné en pensant que j’étais de Wardes ? » Il rapprocha sa chaise de celle de Milady. « Dites-moi, que seriez-vous prêt à faire pour prouver cet amour dont vous parlez ? » demanda-t-elle. « Tout ce qu’on me demanderait. Ordonnez, et je suis prêt », répondit-il, sachant qu’il n’avait pas grand-chose à risquer en s’engageant ainsi. « Eh bien, discutons un peu », dit Milady, rapprochant son fauteuil de celui de d’Artagnan. « Je vous écoute, madame », répondit-il.
Milady sembla hésiter un instant, puis, prenant une décision, elle dit : « J’ai un ennemi. » « Vous, madame ! » s’exclama d’Artagnan, feignant la surprise. « Comment est-ce possible, vous qui êtes si belle et si bonne ! » « Un ennemi mortel », précisa-t-elle. « Vraiment ? » « Un ennemi qui m’a insultée si cruellement que c’est une guerre à mort entre lui et moi. Puis-je compter sur vous comme allié ? » D’Artagnan comprit immédiatement où elle voulait en venir. « Vous le pouvez, madame », dit-il avec emphase. « Mon bras et ma vie vous appartiennent, tout comme mon amour. » « Alors, dit Milady, puisque vous êtes aussi généreux qu’amoureux... » Elle s’interrompit.
« Alors ? » demanda d’Artagnan avec impatience.
Milady reprit, après un silence calculé : « Arrêtez de parler d’impossibilités dès aujourd'hui. »
« Ne me submergez pas de bonheur ! » s'écria d’Artagnan, tombant à genoux pour couvrir de baisers les mains qu'elle lui offrait.
Milady murmura entre ses dents : « Venge-moi de ce misérable de Wardes, et ensuite, je saurai bien me débarrasser de toi, pauvre sot, épée vivante ! »
De son côté, d’Artagnan pensait : « Tombe dans mes bras après m’avoir si effrontément raillé, femme hypocrite et dangereuse, et ensuite je rirai de toi avec celui que tu veux que je tue. »
Il releva la tête, déterminé : « Je suis prêt. »
« Vous m’avez comprise, cher monsieur d’Artagnan ! » dit Milady.
« Je devinerais vos intentions rien qu'à votre regard. »
« Vous utiliseriez donc votre bras, déjà si renommé, pour moi ? »
« À l’instant même. Mais comment vous récompenser pour un tel service ? Je connais les amoureux, ils ne font rien gratuitement. »
« Vous savez ce que je désire, » répondit d’Artagnan en l'attirant doucement à lui. Elle offrit une résistance symbolique.
« Intéressé ! » dit-elle en souriant.
« Ah ! » s'écria d’Artagnan, emporté par la passion que Milady savait si bien allumer en lui. « Mon bonheur me semble irréel, et craignant qu’il ne s’envole comme un rêve, je veux le rendre tangible. »
« Alors, méritez-le. »
« Je suis à vos ordres, » répondit-il.
« Vraiment ? » fit Milady, encore hésitante.
« Dites-moi le nom de l’infâme qui a fait pleurer vos beaux yeux. »
« Qui vous dit que j’ai pleuré ? » demanda-t-elle.
« Il me semblait… »
« Les femmes comme moi ne pleurent pas. »
« Tant mieux ! Alors, quel est son nom ? »
« Son nom est mon secret. »
« Je dois le savoir. »
« Oui, je vous fais confiance ! »
« Vous me comblez de joie. Comment s’appelle-t-il ? »
« Vous le connaissez. »
« Vraiment ? »
« Oui. »
« Ce n’est pas un de mes amis ? » fit d’Artagnan, feignant l’ignorance.
« Si c’était un de vos amis, hésiteriez-vous ? » demanda Milady, ses yeux lançant un éclair menaçant.
« Non, même si c’était mon frère ! » s’écria d’Artagnan, sûr de lui, car il savait où il mettait les pieds.
« J’aime votre dévouement, » dit Milady.
« Hélas ! N’aimez-vous que cela en moi ? »
« Je vous aime aussi, vous, » dit-elle en lui prenant la main. La chaleur de sa pression envahit d’Artagnan, comme si la fièvre de Milady le contaminait.
« Vous m’aimez, vous ! » s’écria-t-il. « Oh ! Si c’était vrai, je deviendrais fou. »
Il l’enlaça. Elle ne repoussa pas ses lèvres, mais ne répondit pas non plus à son baiser. Ses lèvres étaient glaciales, comme s’il embrassait une statue. Pourtant, d’Artagnan était ivre de joie, électrisé par l’amour, presque convaincu de la tendresse de Milady et du crime de de Wardes. Si de Wardes avait été là, il l’aurait tué sur-le-champ.
Milady saisit l'instant : « Il s’appelle… »
« De Wardes, je le sais ! » s’écria d’Artagnan.
« Et comment le savez-vous ? » demanda Milady, saisissant ses mains, cherchant à lire au fond de son âme.
D’Artagnan réalisa qu’il avait laissé échapper trop d'informations.
« Allez, dites-moi, comment le savez-vous ? » insistait Milady avec impatience.
« Comment je le sais ? » répondit d'Artagnan, feignant l'innocence.
« Oui, comment ? »
« Je le sais parce qu'hier, de Wardes a exhibé une bague dans un salon où je me trouvais, prétendant qu'elle venait de vous. »
« Le misérable ! » s'exclama Milady, l'insulte résonnant profondément en d'Artagnan.
« Eh bien ? » continua-t-elle, le regard perçant.
« Eh bien, je vais vous venger de ce misérable ! » déclara d'Artagnan avec l'assurance d'un chevalier.
« Merci, mon cher ami ! » s'écria Milady. « Et quand aurai-je ma vengeance ? »
« Demain, tout de suite, quand vous le souhaiterez. »
Milady hésita un instant. Elle aurait voulu dire « tout de suite », mais elle savait qu'une telle hâte pourrait sembler peu élégante. Elle avait besoin de préparer d'Artagnan, de le conseiller pour éviter une confrontation publique avec le comte.
« Demain, vous serez vengée ou je serai mort », affirma d'Artagnan.
« Non ! Vous me vengerez, mais vous ne mourrez pas. C'est un lâche. »
« Peut-être avec les femmes, mais pas avec les hommes. Je le sais bien. »
« Pourtant, lors de votre dernier affrontement, la chance vous a souri. »
« La chance est capricieuse. Elle m'a aidé hier, mais demain, qui sait ? »
« Vous doutez maintenant ? »
« Non, je ne doute pas, mais je mérite plus qu'un simple espoir avant de risquer ma vie. »
Milady lui lança un regard qui disait : « C'est tout ? Parlez. » Puis, elle ajouta doucement : « C'est juste. »
« Vous êtes un ange », murmura d'Artagnan.
« Tout est réglé alors ? » demanda-t-elle.
« Sauf ce que je vous demande, chère âme ! »
« Mais je vous assure de ma tendresse. »
« Je ne peux attendre. »
« Silence, j'entends mon frère. Il vaut mieux qu'il ne vous voie pas ici. » Elle sonna, et Ketty apparut.
« Partez par cette porte », dit-elle en indiquant une issue dérobée, « et revenez à onze heures. Nous finirons cette conversation. Ketty vous fera entrer. »
La pauvre Ketty était stupéfaite.
« Que faites-vous, mademoiselle, à rester plantée là ? Allez, accompagnez le chevalier, et ce soir, à onze heures, n'oubliez pas ! »
« Ses rendez-vous sont donc toujours à onze heures », pensa d'Artagnan, trouvant cela suspect.
Milady lui tendit la main, qu'il baisa avec tendresse.
« Ne soyons pas stupides », se dit-il en s'éloignant, ignorant à peine les reproches de Ketty. « Cette femme est une manipulatrice. Restons prudents. »
Au lieu de rejoindre Ketty immédiatement, d'Artagnan quitta l'hôtel. Il voulait éviter les reproches et prendre le temps de réfléchir, de comprendre les intentions de Milady. Il était clair qu'il était fou amoureux d'elle, mais qu'elle ne partageait pas ses sentiments.
Il réalisa soudain qu'il devrait peut-être rentrer chez lui et écrire à Milady, lui révélant qu'il était en réalité de Wardes, et qu'il ne pouvait donc pas s'engager à se battre contre lui-même sans risquer sa propre vie.
Mais lui aussi brûlait d'un désir intense de vengeance. Il voulait conquérir cette femme sous sa véritable identité. Cette idée avait pour lui un goût de revanche douce, et il n'était pas prêt à l'abandonner. Il fit plusieurs fois le tour de la place Royale, jetant sans cesse des regards vers la lumière de l'appartement de Milady, visible à travers les persiennes. Cette fois, il était clair que la jeune femme n'était pas aussi pressée de rentrer dans sa chambre que lors de leur première rencontre. Finalement, la lumière s'éteignit. Avec cette lueur disparut la dernière hésitation dans le cœur de d’Artagnan. Il se remémora les détails de leur première nuit ensemble, et, le cœur battant, la tête en feu, il retourna à l’hôtel et se précipita dans la chambre de Ketty. La jeune fille, pâle comme un linge, tremblante, tenta de retenir son amant, mais Milady, aux aguets, avait entendu le bruit de d’Artagnan. Elle ouvrit la porte. « Viens », dit-elle.
Tout cela était d'une imprudence folle, d'une audace monstrueuse, à tel point que d’Artagnan avait du mal à croire à ce qu’il voyait et entendait. Il avait l'impression de vivre une de ces intrigues fantastiques qu'on ne rencontre que dans les rêves. Malgré tout, il se précipita vers Milady, attiré comme le fer par un aimant. La porte se referma derrière eux. Ketty se jeta à son tour contre la porte. La jalousie, la rage, l’orgueil blessé, toutes les passions qui déchirent le cœur d'une femme amoureuse la poussaient à tout révéler. Mais elle savait qu'elle était fichue si elle avouait sa complicité dans une telle machination, et surtout, elle perdrait d’Artagnan pour toujours. Cette dernière pensée d'amour lui dicta encore un ultime sacrifice.
D’Artagnan, de son côté, touchait au sommet de ses désirs. Ce n'était plus un rival qu’on aimait à travers lui, c'était bien lui-même qu’on semblait adorer. Une petite voix intérieure lui murmurait qu’il n’était qu’un pion dans un jeu de vengeance, mais son orgueil, son amour-propre, et sa folie faisaient taire cette voix. Puis, avec la confiance qu’on lui connaît, notre Gascon se comparait à de Wardes et se demandait pourquoi, après tout, on ne l'aimerait pas lui aussi, pour lui-même. Il se laissa donc emporter par les sensations du moment. Milady n'était plus pour lui cette femme aux intentions perfides qui l'avait un instant effrayé, elle était une maîtresse ardente et passionnée, se livrant entièrement à un amour qu’elle semblait ressentir elle aussi.
Environ deux heures passèrent ainsi. Mais les élans passionnés des deux amants s’apaisèrent. Milady, qui n’avait pas les mêmes raisons que d’Artagnan d'oublier, revint la première à la réalité et demanda au jeune homme si les plans pour la rencontre avec de Wardes le lendemain étaient bien fixés. Mais d’Artagnan, dont les pensées avaient pris un tout autre chemin, répondit avec légèreté qu’il était bien tard pour s'occuper de duels à l'épée. Cette indifférence pour les seuls sujets qui la préoccupaient effraya Milady, dont les questions se firent plus insistantes. Alors d’Artagnan, qui n’avait jamais sérieusement envisagé ce duel impossible, tenta de changer de sujet, mais il n’était plus à la hauteur. Milady le maintint dans le cadre qu’elle avait fixé avec son esprit implacable et sa volonté de fer. D’Artagnan se crut malin en conseillant à Milady de renoncer à ses projets furieux et de pardonner à de Wardes.
Dès que d’Artagnan ouvrit la bouche, Milady se figea et recula. "Auriez-vous peur, cher d’Artagnan ?" lança-t-elle d’une voix aigüe et moqueuse qui résonnait étrangement dans l'obscurité. "Vous ne le pensez pas, chère âme !" répliqua d’Artagnan. "Mais si, par hasard, ce pauvre comte de Wardes n'était pas aussi coupable que vous le croyez ?"
Milady, avec un sérieux glacé, répondit : "Il m’a trompée. Et pour cela, il mérite la mort." D’Artagnan, d’un ton ferme, conclut : "Alors, il mourra, puisque vous le condamnez !" Cette assurance fit croire à Milady qu'il lui était dévoué corps et âme. Elle se rapprocha de lui.
Le temps sembla s'étirer pour Milady, mais d’Artagnan avait l’impression d’être resté à ses côtés à peine deux heures quand les premières lueurs du jour se faufilèrent à travers les volets, inondant la pièce de leur clarté blafarde. Voyant qu’il s'apprêtait à partir, Milady lui rappela la promesse de venger son honneur face à de Wardes. "Je suis prêt," déclara d’Artagnan. "Mais avant, je veux être sûr d’une chose."
"De quoi ?" demanda Milady. "Que vous m’aimez." "Je vous en ai donné la preuve, il me semble." "Oui, c’est pourquoi je suis à vous, corps et âme." "Merci, mon cher amant ! Mais tout comme je vous ai prouvé mon amour, vous me prouverez le vôtre, n’est-ce pas ?" "Évidemment. Mais si vous m’aimez comme vous le dites," reprit d’Artagnan, "n’avez-vous pas un peu peur pour moi ?"
"Pourquoi aurais-je peur ?" "Eh bien, que je sois gravement blessé, voire tué." "Impossible," affirma Milady. "Vous êtes un homme si courageux et un escrimeur si habile." "Vous ne préféreriez donc pas," continua d’Artagnan, "un moyen de vous venger sans qu'un duel soit nécessaire ?"
Milady fixa son amant en silence. La lumière pâle de l’aube donnait à ses yeux une expression étrangement sinistre. "Vraiment ?" dit-elle. "Je crois que vous hésitez maintenant." "Non, je n’hésite pas," répondit-il. "Mais ce pauvre comte de Wardes me fait vraiment de la peine depuis que vous ne l’aimez plus. Il me semble qu’un homme est suffisamment puni par la perte de votre amour sans autre châtiment."
"Qui vous dit que je l’aie aimé ?" demanda Milady. "Au moins puis-je croire maintenant, sans trop de vanité, que vous en aimez un autre," dit-il d’un ton doux. "Et je vous le répète, je m’intéresse au comte." "Vous ?" demanda Milady. "Oui, moi." "Et pourquoi ?" "Parce que je suis le seul à savoir..." "Savoir quoi ?" "Qu’il est loin d’être aussi coupable envers vous qu’il le paraît."
"Vraiment ?" dit-elle, intriguée. "Expliquez-vous, je ne comprends pas ce que vous voulez dire." Elle regardait d’Artagnan, qui la tenait dans ses bras, ses yeux s’illuminant peu à peu. "Oui, je suis un homme d'honneur !" déclara-t-il, décidé à en finir. "Et depuis que votre amour m'appartient, que j’en suis certain, car il m’appartient, n’est-ce pas ?"
"Tout entier, continuez." "Eh bien, je me sens transporté, un aveu me pèse." "Un aveu ?" "Si j’avais douté de votre amour, je ne l’aurais pas fait ; mais vous m’aimez, n’est-ce pas ?" "Sans aucun doute." "Alors, si par excès d’amour je me suis rendu coupable envers vous, me pardonnerez-vous ?" "Peut-être !" D’Artagnan tenta, avec le sourire le plus doux possible, de rapprocher ses lèvres de celles de Milady, mais elle l’écarta.
« Quel aveu ? » demanda-t-elle en perdant ses couleurs. « Quel est cet aveu dont vous parlez ? »
« Vous aviez rendez-vous avec de Wardes, jeudi dernier, dans cette même chambre, n'est-ce pas ? »
« Moi, jamais ! » répondit Milady d'une voix si assurée et le visage si impassible que, sans sa certitude inébranlable, d'Artagnan aurait pu douter.
« Ne mentez pas, mon bel ange, » dit d'Artagnan en souriant, « ce serait inutile. »
« Comment ça ? Expliquez-vous, vous me tuez à petit feu ! »
« Oh, rassurez-vous, vous n'avez rien à vous reprocher envers moi, je vous ai déjà pardonné ! »
« Et ensuite ? »
« De Wardes ne peut se vanter de rien. »
« Pourquoi ? Vous m'avez vous-même dit que cette bague... »
« Cette bague, mon amour, c'est moi qui l'ai. Le comte de Wardes de jeudi et le d'Artagnan d'aujourd'hui ne font qu'un. »
L'imprudent s'attendait à une réaction surprise, à un mélange de pudeur et à un petit orage de larmes ; mais il se trompait lourdement. Sa méprise ne dura pas longtemps. Milady, pâle et terrifiante, se redressa d'un bond, repoussant d'Artagnan d'un violent coup sur la poitrine, et s'élança hors du lit. Le jour commençait à poindre. D'Artagnan la retint par son peignoir en fine toile des Indes, implorant son pardon, mais elle, d'un geste puissant et déterminé, tenta de fuir. La batiste se déchira, dévoilant ses épaules, et sur l'une de ces belles épaules rondes et blanches, d'Artagnan, frappé d'un saisissement inexprimable, reconnut la fleur de lis, cette marque indélébile laissée par la main infamante du bourreau.
« Grand Dieu ! » s'exclama d'Artagnan en lâchant le peignoir. Il resta muet, figé, glacé sur le lit. Milady se savait désormais démasquée par la terreur même de d'Artagnan. Il avait tout vu : le jeune homme connaissait maintenant son secret, ce secret terrible que personne ne connaissait, sauf lui. Elle se retourna, non plus comme une femme furieuse, mais comme une panthère blessée.
« Ah ! misérable, » dit-elle, « tu m'as traîtreusement trahie, et en plus tu connais mon secret ! Tu mourras ! »
Elle se précipita vers un coffret en marqueterie posé sur la coiffeuse, l'ouvrit d'une main fiévreuse et tremblante, en sortit un petit poignard à manche d'or, à la lame fine et acérée, et revint d'un bond vers d'Artagnan à demi nu. Bien que le jeune homme fût courageux, comme on le sait, il fut terrifié par ce visage déformé, ces yeux horriblement dilatés, ces joues pâles et ces lèvres sanglantes. Il recula jusqu'à la ruelle, comme s'il faisait face à un serpent rampant vers lui, et, sa main moite rencontrant son épée, il la tira du fourreau. Mais sans se soucier de l'épée, Milady tenta de remonter sur le lit pour le frapper, ne s'arrêtant que lorsqu'elle sentit la pointe aiguë sur sa gorge. Elle essaya de saisir l'épée avec ses mains, mais d'Artagnan l'écarta toujours de ses étreintes, la pointant tantôt vers ses yeux, tantôt vers sa poitrine, et il se laissa glisser hors du lit, cherchant à atteindre la porte qui menait chez Ketty. Pendant ce temps, Milady se ruait sur lui avec une rage terrible, rugissant de manière redoutable. Cela ressemblait à un duel, et d'Artagnan reprenait peu à peu ses esprits.
« Bien, belle dame, bien ! » disait-il, « mais, par Dieu, calmez-vous, ou je vous dessine une seconde fleur de lis sur l'autre épaule. »
« Infâme ! Infâme ! » hurlait Milady. Mais d'Artagnan, toujours à la recherche de la porte, se tenait sur la défensive. Au vacarme qu'ils faisaient, elle renversant les meubles pour l'atteindre, lui se cachant derrière pour se protéger, Ketty ouvrit la porte.
D'Artagnan, toujours en quête de la porte, n'était plus qu'à quelques pas de la sortie. En un bond, il quitta la chambre de Milady pour se réfugier dans celle de Ketty. Il ferma la porte d'un geste vif et s'y adossa de toutes ses forces pendant que Ketty verrouillait la porte. Milady, déchaînée, tenta de forcer le passage avec une énergie surhumaine, mais comprenant que c'était peine perdue, elle s'acharna sur la porte, la criblant de coups de poignard. Chaque attaque était accompagnée de malédictions effrayantes.
« Vite, Ketty, murmura d'Artagnan, fais-moi sortir d'ici avant qu'elle ne rameute ses laquais et qu'ils ne me tuent. »
« Mais vous ne pouvez pas partir comme ça, vous êtes tout nu ! » répondit Ketty.
D'Artagnan réalisa soudain dans quel accoutrement il se trouvait. « C'est vrai, habille-moi vite, mais dépêche-toi, c'est une question de vie ou de mort ! »
Ketty, comprenant l'urgence, l'habilla en vitesse. Elle lui enfila une robe à fleurs, une large coiffe et un mantelet, puis lui donna des pantoufles pour ses pieds nus. Elle le guida ensuite vers les escaliers. Il était temps, car Milady avait déjà alerté tout l'hôtel. Le portier ouvrit à l'appel de Ketty, juste au moment où Milady, à moitié dévêtue, hurlait de ne pas ouvrir.
D'Artagnan s'éclipsa, laissant derrière lui une Milady furieuse et impuissante. Lorsqu'elle le perdit de vue, elle s'effondra, évanouie. D'Artagnan, en proie à une panique totale, ne se soucia même pas du sort de Ketty. Il traversa Paris en courant, poursuivi par des patrouilles et moqué par quelques passants matinaux.
Il atteignit la porte d'Athos, traversa la cour et grimpa les escaliers à toute vitesse. Il frappa à la porte avec insistance. Grimaud, les yeux encore ensommeillés, ouvrit. D'Artagnan entra si brusquement qu'il faillit le renverser. Malgré son habitude de se taire, Grimaud s'exclama : « Hé, là ! Que voulez-vous, vous là, déguisée ? »
D'Artagnan releva sa coiffe et sortit ses mains de sous le mantelet. Voyant ses moustaches et son épée, Grimaud comprit qu'il avait affaire à un homme et s'écria : « Au secours ! »
« Tais-toi, imbécile ! C'est moi, d'Artagnan. Tu ne me reconnais pas ? Où est Athos ? »
« Vous, monsieur d'Artagnan ? Impossible ! »
Athos, en robe de chambre, sortit de son appartement, réprimandant Grimaud pour avoir parlé. Mais en voyant d'Artagnan, il éclata de rire devant ce spectacle absurde : d'Artagnan, coiffes de travers, jupes tombantes, manches retroussées et moustaches encore humides de sueur.
« Ne te moque pas, mon ami, s’écria d’Artagnan. Par le Ciel, ne ris pas, car je t’assure que ce n’est pas drôle du tout. » Son ton était si sérieux, son regard si terrifié, qu’Athos lui attrapa les mains en s’exclamant : « Tu es blessé, mon ami ? Tu es livide ! – Non, mais il m’est arrivé quelque chose d’effroyable. Es-tu seul, Athos ? – Bien sûr ! Qui veux-tu qui soit ici à cette heure ? – Très bien. » D’Artagnan se précipita dans la chambre d’Athos. « Allez, raconte ! » dit Athos en fermant la porte et verrouillant pour qu’on ne les dérange pas. « Le roi est mort ? Tu as tué le cardinal ? Tu es complètement retourné ; parle, je suis mort d’inquiétude. – Athos, dit d’Artagnan en se défaisant de ses vêtements féminins, apparaissant en chemise, prépare-toi à entendre une histoire incroyable, inimaginable. – Prends d’abord cette robe de chambre », proposa Athos à son ami. D’Artagnan enfila la robe de chambre, se trompant de manche tant il était encore bouleversé. « Alors ? » demanda Athos. – Eh bien, répondit d’Artagnan en se penchant vers l’oreille d’Athos et baissant la voix, Milady a une fleur de lys marquée sur l’épaule. – Ah ! » s’exclama Athos comme s’il avait pris une balle en plein cœur. « Dis-moi, es-tu sûr que l’autre est bien morte ? – L’autre ? » demanda Athos d’une voix si basse que d’Artagnan l’entendit à peine. « Oui, celle dont tu m’as parlé un jour à Amiens. » Athos laissa échapper un gémissement et cacha son visage dans ses mains. « Celle-ci, continua d’Artagnan, a entre vingt-six et vingt-huit ans. – Blonde, n’est-ce pas ? – Oui. – Des yeux clairs, étrangement clairs, avec des cils et sourcils noirs ? – Oui. – Grande, bien faite ? Il lui manque une dent près de l’œil gauche. – Oui. – La fleur de lys est petite, rousse, comme effacée par des couches de maquillage. – Oui. – Pourtant, tu dis qu’elle est anglaise ! – On l’appelle Milady, mais elle pourrait être française. Lord de Winter n’est que son beau-frère. – Je veux la voir, d’Artagnan. – Fais attention, Athos, fais attention ; tu as voulu la tuer, elle est capable de te rendre la pareille et ne te ratera pas. – Elle n’osera rien dire, car elle se trahirait elle-même. – Elle est capable de tout ! L’as-tu déjà vue en colère ? – Non, dit Athos. – Une tigresse, une panthère ! Ah, mon cher Athos ! J’ai bien peur d’avoir attiré sur nous une terrible vengeance ! » D’Artagnan raconta alors tout : la fureur insensée de Milady et ses menaces de mort. « Tu as raison, et, par mon âme, je donnerais ma vie pour un cheveu, dit Athos. Heureusement, nous quittons Paris après-demain ; nous allons probablement à La Rochelle, et une fois partis… – Elle te suivra jusqu’au bout du monde, Athos, si elle te reconnaît ; laisse sa haine se concentrer sur moi seul. – Ah, mon cher ! Que m’importe qu’elle me tue ! dit Athos ; crois-tu vraiment que je tiens à la vie ? – Il y a un mystère horrible derrière tout ça, Athos ! Cette femme est l’espion du cardinal, j’en suis sûr ! – Dans ce cas, prends garde à toi. »
Si le cardinal ne vous admire pas pour votre coup de maître à Londres, il vous déteste profondément. Et même s’il ne peut rien vous reprocher ouvertement, il trouvera bien un moyen de satisfaire sa haine, surtout quand c’est celle d’un cardinal. Alors, soyez sur vos gardes ! Ne sortez jamais seul, prenez des précautions avec votre nourriture : méfiez-vous de tout, même de votre propre ombre.
« Heureusement, dit d’Artagnan, il suffit de tenir jusqu’à après-demain soir sans encombre. Une fois à l’armée, j’espère que nous n’aurons plus que des hommes à craindre. »
« En attendant, reprit Athos, j’abandonne mes plans de réclusion et je vous accompagne partout. Vous devez retourner rue des Fossoyeurs, je viens avec vous. »
« Mais c’est tout près d’ici, répondit d’Artagnan, je ne peux pas y retourner ainsi. »
« Vous avez raison », acquiesça Athos. Il sonna et Grimaud entra. Athos lui fit signe d’aller chercher des vêtements chez d’Artagnan. Grimaud acquiesça et sortit.
« Mais cela ne résout pas notre problème d’équipement, mon ami, dit Athos, car si je ne m’abuse, vous avez laissé toutes vos affaires chez Milady, qui ne vous les rendra sûrement pas. Heureusement, vous avez le saphir. »
« Le saphir est à vous, Athos ! Vous m’avez dit que c’était une bague de famille. »
« Oui, mon père l’a achetée pour deux mille écus, me disait-il. Elle faisait partie des cadeaux de noces pour ma mère et elle est magnifique. Ma mère me l’a donnée, et moi, idiot que j’étais, je l’ai offerte à cette misérable au lieu de la garder comme une relique sacrée. »
« Alors, mon cher, reprenez cette bague, elle vous est précieuse. »
« Reprendre cette bague après qu’elle a été souillée par cette infâme ? Jamais. »
« Alors vendez-la. »
« Vendre un diamant de ma mère ? Ce serait une profanation. »
« Alors engagez-la. Vous obtiendrez bien mille écus dessus. Avec cette somme, vous serez tranquille, et dès que vous aurez de l’argent, vous la récupérerez, purifiée par les mains des usuriers. »
Athos sourit. « Vous êtes un compagnon charmant, d’Artagnan, avec votre gaieté éternelle qui remonte le moral des âmes en peine. Très bien, engageons cette bague, mais à une condition ! »
« Laquelle ? »
« Vous prenez cinq cents écus et moi cinq cents. »
« Vous plaisantez, Athos ? Je n’ai pas besoin du quart de cette somme. Je suis dans les gardes et je peux vendre ma selle. Tout ce qu’il me faut, c’est un cheval pour Planchet. Et n’oubliez pas que j’ai aussi une bague. »
« À laquelle vous tenez plus que moi à la mienne, me semble-t-il. »
« Oui, car elle pourrait nous sauver d’un grand embarras ou danger. Ce n’est pas seulement un diamant précieux, c’est un talisman enchanté. Je ne comprends pas, mais je vous crois. Alors, pour ma bague, ou plutôt la vôtre, vous prenez la moitié de ce qu’on nous donnera, sinon je la jette dans la Seine, et je doute qu’un poisson comme pour Polycrate nous la rapporte. »
« D’accord, j’accepte ! » dit d’Artagnan.
À cet instant, Grimaud fit irruption avec Planchet à ses côtés. Planchet, inquiet pour son maître et curieux de découvrir ce qui s'était passé, avait sauté sur l'occasion pour apporter lui-même les vêtements. D’Artagnan s'habilla rapidement, suivi d'Athos. Une fois prêts à sortir, Athos fit un geste à Grimaud, mimant un tir de fusil. Grimaud décrocha son mousqueton et se prépara à accompagner son maître. Athos et d’Artagnan, suivis de leurs valets, se dirigèrent sans encombre vers la rue des Fossoyeurs. Bonacieux était sur le pas de la porte et lança un regard narquois à d’Artagnan.
« Eh, cher locataire ! » lança-t-il, « Dépêchez-vous, une belle jeune fille vous attend chez vous, et vous savez que les femmes détestent attendre ! »
« C’est Ketty ! » s’exclama d’Artagnan avant de s’élancer dans l’allée. En effet, sur le palier menant à sa chambre, blottie contre sa porte, se tenait la pauvre Ketty, toute tremblante. Dès qu’elle le vit, elle s’écria : « Vous m’avez promis votre protection, de me sauver de sa colère ; souvenez-vous que c’est vous qui m’avez mise dans ce pétrin ! »
« Oui, bien sûr, ne t’inquiète pas, Ketty, » répondit d’Artagnan. « Mais que s’est-il passé après mon départ ? »
« Comment pourrais-je le savoir ? » répondit Ketty. « Dès qu’elle a crié, les valets ont accouru. Elle était folle de rage et a hurlé toutes les malédictions possibles contre vous. J’ai pensé qu’elle se souviendrait que c’est par ma chambre que vous êtes passé pour entrer chez elle, et elle devinerait que j’étais votre complice. J’ai pris le peu d’argent que j’avais, mes affaires les plus précieuses, et je me suis enfuie. »
« Pauvre enfant ! Mais que vais-je faire de toi ? Je pars après-demain. »
« Faites ce que vous voulez, Monsieur le chevalier, mais faites-moi quitter Paris, quittez la France. »
« Je ne peux pas t’emmener avec moi au siège de La Rochelle, » dit d’Artagnan.
« Non, mais vous pouvez me trouver une place en province, chez une dame de votre connaissance, dans votre région peut-être. »
« Ah, ma chère, chez moi, les dames n’ont pas de femmes de chambre. Mais attends, j’ai une idée. Planchet, va chercher Aramis, dis-lui de venir tout de suite. Nous avons quelque chose de très important à lui dire. »
« Je comprends, » dit Athos, « mais pourquoi pas Porthos ? Sa marquise… »
« La marquise de Porthos se fait habiller par les clercs de son mari, » répondit d’Artagnan en riant. « Et puis, Ketty ne voudrait pas vivre rue aux Ours, n’est-ce pas, Ketty ? »
« Je vivrai où vous voudrez, » dit Ketty, « tant que je suis bien cachée et que personne ne sait où je suis. »
« Maintenant, Ketty, que nous allons nous séparer, et que tu n’es plus jalouse de moi… »
« Monsieur le chevalier, de loin ou de près, » dit Ketty, « je vous aimerai toujours. »
« Où diable la constance va-t-elle se cacher ? » murmura Athos.
« Moi aussi, » dit d’Artagnan, « moi aussi, je t’aimerai toujours, sois tranquille. Mais écoute, j’ai une question très importante à te poser : as-tu déjà entendu parler d’une jeune femme enlevée pendant une nuit ? »
« Attendez… Oh mon Dieu, monsieur le chevalier, est-ce que vous aimez encore cette femme ? »
« Non, c’est un de mes amis qui l’aime. C’est Athos ici présent. »
« Moi ? » s’écria Athos, surpris comme s’il avait failli marcher sur un serpent.
« Bien sûr, vous ! » répliqua d’Artagnan en serrant la main d’Athos. « Vous savez combien nous tenons tous à cette pauvre Mme Bonacieux. »
D'Artagnan, toujours aussi vif et sûr de lui, s’adressa à Ketty avec un sourire rassurant : "Ne t'inquiète pas, Ketty, tu ne diras rien, n’est-ce pas ? Tu comprends, ma chère, c’est la femme de cet horrible bonhomme que tu as croisé en entrant." Ketty frissonna à ce souvenir : "Oh mon Dieu, j’espère qu’il ne m’a pas reconnue !"
D'Artagnan, curieux, demanda : "Comment ça, reconnue ? Tu le connais ?" Ketty expliqua : "Il est venu deux fois chez Milady." D'Artagnan hocha la tête : "Ah, je vois. Quand ça ?" "Il y a environ deux semaines," répondit Ketty. "Exactement," confirma d'Artagnan. "Et il est revenu hier soir, juste avant que vous arriviez."
Athos, inquiet, lança : "Mon cher d'Artagnan, on est entourés d'espions ! Ketty, tu crois qu’il t’a reconnue ?" "J’ai baissé ma coiffe dès que je l’ai vu, mais peut-être était-ce déjà trop tard," répondit-elle nerveusement. D'Artagnan se tourna vers Athos : "Descends voir s’il est toujours là, tu es moins suspect que moi."
Athos obéit et revint rapidement : "Il est parti, la maison est fermée." D'Artagnan soupira : "Il est sûrement allé faire son rapport. On devrait partir et laisser Planchet pour surveiller." Athos proposa : "Attends, on doit attendre Aramis."
Juste à ce moment, Aramis entra. On lui expliqua la situation et l’urgence de trouver un endroit sûr pour Ketty. Aramis, après un moment de réflexion, rougit légèrement : "Cela t’aiderait vraiment, d'Artagnan ?" "Je te serais éternellement reconnaissant," répondit d'Artagnan. Aramis sourit : "Parfait. Mme de Bois-Tracy cherche une femme de chambre de confiance pour une amie en province. Ketty, tu serais intéressée ?" "Oh, monsieur, je serai dévouée à quiconque me permettra de quitter Paris," s’exclama Ketty.
Aramis écrivit rapidement une note, la scella avec une bague, et la donna à Ketty. D'Artagnan lui dit tendrement : "Nous devons nous séparer pour l’instant. Nous nous retrouverons en des jours meilleurs." Ketty, émue, répondit : "Où que nous soyons, je vous aimerai toujours comme aujourd’hui."
Athos, avec un sourire en coin, murmura : "Promesse de joueur." D'Artagnan raccompagna Ketty jusqu’à l’escalier. Peu après, les trois amis se séparèrent, se donnant rendez-vous à quatre heures chez Athos, laissant Planchet surveiller la maison.
Aramis rentra chez lui, tandis qu’Athos et d'Artagnan partirent vendre le saphir. Comme d'Artagnan l’avait prévu, ils obtinrent facilement trois cents pistoles pour la bague. Le joaillier, impressionné, proposa même cinq cents pistoles s’ils acceptaient de la vendre, car elle compléterait parfaitement une paire de boucles d'oreilles. Avec l’efficacité de soldats et l’œil de connaisseurs, Athos et d'Artagnan achetèrent en trois heures tout l’équipement nécessaire pour le mousquetaire. Athos, avec son élégance naturelle, payait sans discuter le prix des objets qui lui plaisaient. D'Artagnan, parfois surpris, se taisait lorsque Athos posait une main amicale sur son épaule, lui rappelant que lui, simple gentilhomme gascon, pouvait marchander, mais pas Athos, qui avait l’allure d’un prince. Finalement, ils trouvèrent un magnifique cheval andalou, noir comme l’ébène, avec des narines ardentes et des jambes graciles, âgé de six ans.
Athos scrute le cheval sous toutes les coutures et n’y trouve rien à redire. Le vendeur en demande mille livres. D’Artagnan essaie de négocier, mais pendant ce temps, Athos sort déjà les cent pistoles et les compte sur la table. Grimaud, lui, s’offre un cheval picard, robuste et solide, pour trois cents livres. Mais après avoir acheté la selle et les armes de Grimaud, il ne reste plus un sou des cent cinquante pistoles d’Athos.
D’Artagnan propose alors de prêter une partie de son propre argent à Athos, promettant de lui rendre plus tard. Athos, cependant, hausse simplement les épaules. « Combien le juif offrait-il pour le saphir en échange de sa propriété complète ? » demande Athos. « Cinq cents pistoles », répond d’Artagnan. « Donc, deux cents pistoles de plus ; cent pistoles pour vous, cent pour moi. C’est une sacrée somme, mon ami, retournez voir le juif. »
« Vous voulez dire que… » commence d’Artagnan. « Cette bague m’évoque trop de souvenirs tristes », coupe Athos. « Et puis, nous n’aurons jamais trois cents pistoles à lui rendre, ce qui nous ferait perdre deux mille livres dans cette affaire. Dites-lui que la bague est à lui, d’Artagnan, et revenez avec les deux cents pistoles. »
« Réfléchissez, Athos », insiste d’Artagnan. « L’argent liquide vaut cher par les temps qui courent, il faut savoir faire des sacrifices. Allez, d’Artagnan, allez ; Grimaud vous accompagnera avec son mousqueton. » Une demi-heure plus tard, d’Artagnan revient avec les deux mille livres, sans encombre. Athos découvre ainsi des ressources insoupçonnées dans son entourage.
À quatre heures, les quatre amis se retrouvent chez Athos. Leurs soucis d’équipement sont derrière eux, mais chacun garde ses propres inquiétudes secrètes. Car derrière chaque bonheur présent se cache une peur de l’avenir. Soudain, Planchet entre avec deux lettres pour d’Artagnan. L’une est un petit billet plié avec soin, scellé d’une cire verte ornée d’une colombe portant un rameau. L’autre, une grande lettre ornée des armes imposantes du cardinal-duc.
En voyant la petite lettre, le cœur de d’Artagnan s’emballe ; il croit reconnaître l’écriture. Il n’a vu cette écriture qu’une fois, mais elle est gravée dans sa mémoire. Il ouvre rapidement la lettre. « Promenez-vous, mercredi prochain, entre six et sept heures du soir, sur la route de Chaillot. Observez attentivement les carrosses qui passent, mais si vous tenez à votre vie et à celle de vos proches, ne dites rien, ne faites rien qui pourrait indiquer que vous avez reconnu celle qui s’expose à tout pour vous voir un instant. » Pas de signature.
« C’est un piège », avertit Athos. « N’y allez pas, d’Artagnan. »
« Pourtant, il me semble reconnaître l’écriture », rétorque d’Artagnan.
« Elle peut être imitée », répond Athos. « À cette heure, la route de Chaillot est déserte : vous pourriez aussi bien vous promener dans la forêt de Bondy. »
« Et si nous y allions tous ? » propose d’Artagnan. « À quatre, plus nos laquais, nos chevaux, nos armes, on ne nous dévorera pas ! »
« Ce sera l’occasion de montrer nos équipements », ajoute Porthos.
« Mais si c’est une femme qui écrit et qu’elle ne veut pas être vue, vous la compromettriez, d’Artagnan, ce qui n’est pas digne d’un gentilhomme », intervient Aramis.
« Nous resterons en retrait », suggère Porthos, « et il ira seul à sa rencontre. »
– Oui, mais imagine qu'un coup de pistolet soit tiré depuis un carrosse lancé à toute vitesse. – Bah ! répondit d'Artagnan avec désinvolture, ils me rateront sûrement. Ensuite, on rattrapera le carrosse et on se chargera de ceux qui sont à l'intérieur. Ça fera toujours quelques ennemis de moins. – Il a raison, acquiesça Porthos. Une bonne bataille, ça nous permettra de tester nos armes. – Allons, profitons-en, ajouta Aramis d'un air détendu et insouciant. – Comme vous voulez, dit Athos. – Messieurs, reprit d'Artagnan, il est déjà quatre heures et demie. On doit être sur la route de Chaillot à six heures, donc on n'a pas de temps à perdre. – Et puis, si on sort trop tard, personne ne nous verra, ce qui serait dommage, ajouta Porthos. Allons nous préparer, messieurs. – Mais cette deuxième lettre, rappela Athos, vous l'oubliez. Le sceau semble indiquer qu'elle mérite d'être ouverte. Pour ma part, mon cher d'Artagnan, elle m'intéresse bien plus que le petit papier que vous venez de glisser discrètement sur votre cœur. » D'Artagnan rougit légèrement. « Eh bien, voyons ce que Son Éminence me veut, dit-il. » D'Artagnan ouvrit la lettre et lut : « M. d'Artagnan, garde du roi, compagnie des Essarts, est attendu au Palais-Cardinal ce soir à huit heures. La Houdinière, Capitaine des gardes. » « Diable ! s'exclama Athos, voilà un rendez-vous bien plus inquiétant que l'autre. – J'irai au second après le premier, décida d'Artagnan. L'un est à sept heures, l'autre à huit, j'aurai le temps. – Hum ! je n'irais pas, dit Aramis. Un chevalier galant ne peut manquer un rendez-vous donné par une dame, mais un gentilhomme avisé peut s'excuser de ne pas se rendre chez Son Éminence, surtout s'il soupçonne que ce n'est pas pour y recevoir des compliments. – Je suis d'accord avec Aramis, renchérit Porthos. – Messieurs, répliqua d'Artagnan, j'ai déjà ignoré une invitation similaire de Son Éminence, et le lendemain, un grand malheur m'est arrivé ! Constance a disparu. Quoi qu'il arrive, j'irai. – Si c'est votre décision, alors faites, dit Athos. – Mais la Bastille ? s'inquiéta Aramis. – Bah ! vous viendrez me libérer, rétorqua d'Artagnan avec assurance. – Bien sûr, affirmèrent Aramis et Porthos avec un aplomb remarquable, comme si c'était la chose la plus simple du monde. Mais en attendant, comme nous devons partir après-demain, vous feriez mieux de ne pas risquer la Bastille. – Mieux encore, proposa Athos, restons avec lui toute la soirée. Attendons-le chacun à une porte du palais avec trois mousquetaires en renfort. Si une voiture suspecte en sort, on passe à l'attaque. Ça fait un moment qu'on n'a pas croisé le fer avec les gardes de M. le cardinal, et M. de Tréville doit penser qu'on est morts. – Athos, vous êtes fait pour être général d'armée, s'exclama Aramis. Qu'en dites-vous, messieurs ? – Génial ! répondirent en chœur les jeunes gens. – Parfait, dit Porthos, je file à l'hôtel prévenir nos camarades de se tenir prêts pour huit heures. Rendez-vous sur la place du Palais-Cardinal. Pendant ce temps, faites seller les chevaux. – Mais moi, je n'ai pas de cheval, signala d'Artagnan. Je vais en emprunter un à M. de Tréville. – Pas besoin, dit Aramis, vous prendrez un des miens. – Combien en avez-vous ? demanda d'Artagnan, intrigué. – Trois, répondit Aramis en souriant. – Mon cher, s'exclama Athos, vous êtes sans doute le poète le mieux monté de toute la France et de Navarre !
– Aramis, franchement, que vas-tu faire de trois chevaux ? Je ne vois même pas pourquoi tu en as acheté autant.
– En fait, je n'en ai acheté que deux, répondit Aramis calmement.
– Alors, le troisième est tombé du ciel ?
– Pas vraiment. Ce matin, un domestique sans uniforme est venu me le livrer. Il n'a pas voulu dire de qui il venait, juste qu'il avait reçu l'ordre de son maître...
– Ou de sa maîtresse, interrompit d'Artagnan avec un sourire en coin.
– Peu importe, dit Aramis en rougissant légèrement... Il m'a simplement dit de mettre ce cheval dans mon écurie, sans me révéler l'identité du donateur.
– Ce genre de choses n'arrive qu'aux poètes, dit Athos d'un ton solennel.
– Bon, alors, faisons simple, proposa d'Artagnan. Lequel des deux chevaux vas-tu monter : celui que tu as acheté ou celui qu'on t'a offert ?
– Celui qu'on m'a offert, bien sûr. Tu comprends, d'Artagnan, je ne peux pas offenser...
– L'aimable donateur inconnu, ajouta d'Artagnan.
– Ou la mystérieuse donatrice, renchérit Athos.
– Donc, celui que tu as acheté ne te sert à rien ?
– À peu près.
– Et tu l'as choisi toi-même ?
– Avec le plus grand soin. La sécurité du cavalier dépend souvent de son cheval !
– Parfait, alors vends-le-moi pour le prix que tu l'as payé !
– J'allais te l'offrir, cher d'Artagnan, avec tout le temps qu'il te faudra pour me rembourser cette petite somme.
– Combien coûte-t-il ?
– Huit cents livres.
– Voici quarante doubles pistoles, dit d’Artagnan en sortant l'argent de sa poche. Je sais que c'est la monnaie avec laquelle on te paie pour tes poèmes.
– Tu es donc plein aux as ? demanda Aramis.
– Riche, très riche, mon ami ! répondit d'Artagnan en faisant tinter le reste de ses pistoles dans sa poche. Envoie ta selle à l’Hôtel des Mousquetaires, et on t'amènera ton cheval ici avec les nôtres.
– Parfait. Mais il est presque cinq heures, dépêchons-nous.
Un quart d'heure plus tard, Porthos arriva à l'autre bout de la rue Férou sur un magnifique genet. Mousqueton le suivait sur un petit cheval d'Auvergne, robuste et solide. Porthos rayonnait de fierté. En même temps, Aramis apparut à l'autre bout de la rue sur un superbe cheval anglais. Bazin le suivait sur un cheval rouan, tenant en laisse un vigoureux mecklembourgeois : la monture de d'Artagnan. Les deux mousquetaires se rejoignirent à la porte, tandis qu'Athos et d’Artagnan les observaient depuis la fenêtre.
– Sacré Aramis, tu as là un superbe cheval, dit Porthos.
– Oui, répondit Aramis, c'est celui qui devait m'être envoyé au départ. Mais une mauvaise blague du mari l'a remplacé par un autre. Heureusement, le mari a été puni, et j'ai obtenu toute satisfaction.
Planchet et Grimaud arrivèrent alors, tenant les chevaux de leurs maîtres. D'Artagnan et Athos descendirent, montèrent en selle avec leurs compagnons, et tous quatre partirent ensemble : Athos sur le cheval offert par sa femme, Aramis sur celui donné par sa maîtresse, Porthos sur celui offert par sa procureuse, et d'Artagnan sur celui que lui avait offert sa bonne étoile, la meilleure maîtresse qui soit. Les valets suivaient. Comme Porthos l'avait prédit, leur équipée avait fière allure. Et si Mme Coquenard avait croisé Porthos sur son superbe genet d'Espagne, elle n'aurait pas regretté d'avoir puisé dans le coffre-fort de son mari.
Près du Louvre, nos quatre mousquetaires tombent sur M. de Tréville, qui revient tout juste de Saint-Germain. Il les arrête, impressionné par leur allure, et en un rien de temps, une foule de curieux se forme autour d'eux. D'Artagnan en profite pour glisser un mot à M. de Tréville à propos de cette fameuse lettre au grand cachet rouge et aux armes ducales, mais il garde le silence sur l'autre lettre. M. de Tréville approuve sa décision et lui promet que si, par hasard, il ne réapparaît pas le lendemain, il saura le retrouver, peu importe où il se cache.
Alors que l'horloge de la Samaritaine sonne six heures, les quatre amis s'excusent, prétextant un rendez-vous, et prennent congé de M. de Tréville. Ils s'élancent au galop sur la route de Chaillot. Le jour décline, les voitures vont et viennent, mais d'Artagnan, scrutant chaque carrosse avec attention, ne reconnaît aucune silhouette familière. Finalement, après un quart d'heure d'attente, alors que la nuit tombe, une voiture déboule à toute vitesse par la route de Sèvres. D'Artagnan sent instinctivement que c'est celle qu'il attend. Son cœur s'emballe.
Presque aussitôt, une tête de femme émerge de la portière, posant deux doigts sur ses lèvres, soit pour demander le silence, soit pour envoyer un baiser. D'Artagnan laisse échapper un cri de joie. Cette femme, ou plutôt cette apparition fugace, c'est Mme Bonacieux. Malgré la recommandation de rester discret, d'Artagnan pousse son cheval au galop et rattrape la voiture en quelques foulées. Mais la vitre est solidement fermée : la vision s'est évanouie.
Il se souvient alors de l'avertissement : « Si vous tenez à votre vie et à celle des personnes qui vous aiment, demeurez immobile et comme si vous n’aviez rien vu. » Il s'arrête, inquiet non pas pour lui, mais pour elle, qui a pris un grand risque en organisant ce rendez-vous. La voiture continue sa course effrénée, s'engouffre dans Paris et disparaît. D'Artagnan reste là, perplexe et troublé. Était-ce vraiment Mme Bonacieux ? Si elle est de retour à Paris, pourquoi ce rendez-vous éclair, ce simple échange de regards, ce baiser perdu ? Et si ce n'était pas elle, n'était-ce pas un piège, utilisant celle qu'il aime comme appât ?
Ses trois compagnons le rejoignent. Eux aussi ont vu une tête de femme à la portière, mais seul Athos connaît Mme Bonacieux. Athos pense que c'était bien elle, mais il a aussi aperçu une autre tête, celle d'un homme, à l'intérieur de la voiture. « Si c’est le cas, dit d’Artagnan, ils la déplacent sûrement d'une prison à une autre. Mais que veulent-ils faire de cette pauvre femme, et comment la retrouverai-je ? »
Athos, toujours sage, lui répond : « Souviens-toi, mon ami, que seuls les morts sont impossibles à croiser sur cette terre. Si ta maîtresse est vivante, si c'était bien elle, vous vous retrouverez un jour. »
« Et peut-être, qui sait, ajouta-t-il avec ce ton misanthrope qui lui était propre, peut-être plus tôt que tu ne le souhaites. » Sept heures et demie sonnèrent, et la voiture avait déjà vingt minutes de retard. Les amis de d'Artagnan lui rappelaient qu'il avait une visite à faire, tout en lui laissant entendre qu'il était encore temps de changer d'avis. Mais d'Artagnan, têtu et curieux comme pas deux, avait décidé qu'il irait au Palais-Cardinal pour découvrir ce que Son Éminence voulait lui dire. Rien ne pouvait le dissuader.
Arrivés rue Saint-Honoré, ils trouvèrent sur la place du Palais-Cardinal les douze mousquetaires convoqués, qui tuaient le temps en attendant leurs camarades. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'on leur expliqua la mission. D'Artagnan était déjà bien connu parmi les mousquetaires du roi, où il était pressenti pour devenir l'un des leurs. Ils le considéraient donc déjà comme un camarade. Grâce à cette réputation, tous acceptèrent avec enthousiasme la mission, qui semblait être une occasion de jouer un sale tour au cardinal et à ses hommes, une perspective qui les enchantait toujours.
Athos divisa les mousquetaires en trois groupes : il prit la tête de l'un, confia le second à Aramis et le troisième à Porthos. Chaque groupe se posta en embuscade devant une sortie. D'Artagnan, quant à lui, entra courageusement par la porte principale. Bien qu'il se sache bien soutenu, il ne pouvait s'empêcher d'être inquiet en montant le grand escalier. Sa relation avec Milady était un peu traître, et il connaissait les liens politiques entre elle et le cardinal. De plus, de Wardes, qu'il avait malmené, était un fidèle de Son Éminence, et d'Artagnan savait que le cardinal était redoutable pour ses ennemis mais loyal envers ses amis.
« Si de Wardes a raconté notre histoire au cardinal, ce qui est certain, et s'il m'a reconnu, ce qui est probable, je suis presque un homme mort, » se disait d'Artagnan en secouant la tête. « Mais pourquoi a-t-il attendu jusqu'à aujourd'hui ? C'est évident, Milady a dû se plaindre de moi avec sa fausse douleur qui la rend si touchante, et ce dernier coup aura fait déborder le vase. » Heureusement, pensait-il, ses amis étaient en bas et ne le laisseraient pas se faire capturer sans réagir. Cependant, la compagnie des mousquetaires de M. de Tréville ne pouvait pas, à elle seule, déclarer la guerre au cardinal, qui contrôlait toutes les forces de France, face auxquelles la reine était impuissante et le roi sans volonté. « D'Artagnan, mon ami, tu es courageux, tu as plein de qualités, mais les femmes te perdront ! »
Il en était à cette sombre réflexion lorsqu'il entra dans l'antichambre. Il remit sa lettre à l'huissier, qui l'invita à attendre dans une salle. Là, cinq ou six gardes du cardinal, reconnaissant d'Artagnan comme celui qui avait blessé Jussac, le fixaient avec un sourire étrange. Ce sourire n'augurait rien de bon pour d'Artagnan. Mais notre Gascon, fier et peu enclin à montrer sa peur, se planta fièrement devant les gardes, main sur la hanche, dans une posture pleine de dignité. L'huissier revint et fit signe à d'Artagnan de le suivre.
D'Artagnan avait l'impression que les gardes murmuraient derrière son dos alors qu'il s'éloignait. Il traversa un long couloir, passa par un immense salon, puis entra dans une bibliothèque. Là, il se retrouva face à un homme assis à un bureau, occupé à écrire. L'huissier le fit entrer sans un mot et quitta la pièce.
Au début, d'Artagnan pensa qu'il se trouvait devant un juge examinant son dossier, mais il réalisa rapidement que l'homme écrivait ou plutôt corrigeait des vers de longueurs inégales, scandant les mots sur ses doigts. C'était un poète. Après un moment, le poète ferma son manuscrit, sur lequel était inscrit "Mirame, tragédie en cinq actes", et leva la tête. D'Artagnan reconnut alors le cardinal de Richelieu.
Le cardinal posa son coude sur le manuscrit, sa joue dans sa main, et observa le jeune homme avec un regard perçant. Aucun œil n'était plus scrutateur que celui du cardinal, et d'Artagnan sentit ce regard le traverser comme une fièvre. Pourtant, il resta impassible, tenant son chapeau à la main, attendant patiemment que Son Éminence prenne la parole, ni trop fier, ni trop humble.
« Monsieur, êtes-vous un d’Artagnan du Béarn ? » demanda le cardinal.
« Oui, Monseigneur, » répondit d'Artagnan.
« Il y a plusieurs branches de d’Artagnan à Tarbes et dans les environs, à laquelle appartenez-vous ? »
« Je suis le fils de celui qui a combattu aux côtés du grand roi Henri, père de Sa Majesté. »
« Exactement. Vous êtes parti il y a environ sept ou huit mois pour tenter votre chance à Paris, n'est-ce pas ? »
« Oui, Monseigneur. »
« Vous êtes passé par Meung, où il vous est arrivé quelque chose, n’est-ce pas ? »
« Monseigneur, voici ce qui m’est arrivé… »
« Inutile, » coupa le cardinal avec un sourire, montrant qu'il connaissait déjà l'histoire. « Vous étiez recommandé à M. de Tréville, n'est-ce pas ? »
« Oui, Monseigneur ; mais dans cette affaire de Meung… »
« La lettre a été perdue, je sais cela, » reprit le cardinal. « Mais M. de Tréville, qui a l'œil pour reconnaître les hommes de valeur, vous a placé dans la compagnie de son beau-frère, M. des Essarts, en vous promettant une place parmi les mousquetaires. »
« Monseigneur est parfaitement informé, » acquiesça d'Artagnan.
« Depuis, il vous est arrivé bien des choses : vous vous êtes promené derrière les Chartreux un jour où vous auriez dû être ailleurs ; puis, vous avez fait un voyage aux eaux de Forges avec vos amis. Eux se sont arrêtés en chemin, mais vous avez continué. Vous aviez des affaires en Angleterre. »
« Monseigneur, j’allais… »
« À la chasse, à Windsor, ou ailleurs, cela ne regarde personne. Je sais cela, parce que c'est mon rôle de tout savoir. À votre retour, vous avez été reçu par une personne de haut rang, et je vois que vous avez gardé le souvenir qu’elle vous a donné. »
D'Artagnan toucha le diamant offert par la reine, tournant rapidement le chaton vers l'intérieur, mais c'était trop tard.
« Le lendemain, Cavois vous a rendu visite pour vous demander de passer au palais, » continua le cardinal. « Vous ne lui avez pas rendu cette visite, et c'était une erreur. »
« Monseigneur, je craignais d’avoir encouru votre disgrâce. »
— Eh bien, pourquoi ça, monsieur ? Pour avoir exécuté les ordres de vos supérieurs avec une intelligence et un courage que peu auraient eus ? Vous mériteriez des éloges, pas ma disgrâce ! Je punis ceux qui désobéissent, pas ceux qui, comme vous, obéissent... un peu trop bien. Souvenez-vous du jour où je vous ai demandé de venir me voir et rappelez-vous ce qui s'est passé ce soir-là.
C'était le soir de l'enlèvement de Mme Bonacieux. D'Artagnan frissonna en se remémorant que, peu avant, elle était passée près de lui, probablement emportée par la même force qui l'avait fait disparaître.
— Enfin, poursuivit le cardinal, comme je n'avais plus de nouvelles de vous, j'ai cherché à savoir ce que vous faisiez. Vous me devez des remerciements : vous avez remarqué combien vous avez été ménagé dans toutes les circonstances.
D'Artagnan s'inclina respectueusement.
— Cela, continua le cardinal, découlait non seulement d'un sentiment d'équité naturelle, mais aussi d'un plan que j'avais pour vous.
D'Artagnan était de plus en plus surpris.
— Je voulais vous expliquer ce plan le jour où je vous ai invité pour la première fois, mais vous n'êtes pas venu. Heureusement, rien n'est perdu, et aujourd'hui vous allez l'entendre. Asseyez-vous ici, devant moi, monsieur d'Artagnan : vous êtes assez bon gentilhomme pour ne pas écouter debout.
Le cardinal désigna une chaise du doigt. D'Artagnan, abasourdi, attendit un second signe pour obéir.
— Vous êtes brave, monsieur d'Artagnan, continua l'Éminence ; vous êtes prudent, et c'est encore mieux. J'aime les hommes de tête et de cœur ; ne vous inquiétez pas, dit-il en souriant, par "hommes de cœur", j'entends "hommes de courage". Mais, bien que vous soyez jeune et à peine entré dans le monde, vous avez des ennemis puissants qui pourraient vous nuire si vous n'y prenez garde.
— Hélas ! Monseigneur, répondit le jeune homme, ils le feront facilement, car ils sont forts et bien soutenus, alors que je suis seul !
— Oui, c'est vrai ; mais même seul, vous avez déjà accompli beaucoup, et vous ferez encore plus, j'en suis sûr. Cependant, vous avez besoin d'être guidé dans cette carrière aventureuse que vous avez choisie. Si je ne me trompe, vous êtes venu à Paris avec l'ambition de faire fortune.
— Je suis à l'âge des grandes espérances, Monseigneur, dit d'Artagnan.
— Il n'y a de folles espérances que pour les sots, monsieur, et vous êtes un homme d'esprit. Que diriez-vous d'une place d'enseigne dans mes gardes, et d'une compagnie après la campagne ?
— Ah ! Monseigneur !
— Vous acceptez, n'est-ce pas ?
— Monseigneur, répondit d'Artagnan, un peu embarrassé.
— Comment, vous refusez ? s'écria le cardinal, surpris.
— Je suis dans les gardes de Sa Majesté, Monseigneur, et je n'ai pas de raisons d'être mécontent.
— Mais il me semble que mes gardes sont aussi les gardes de Sa Majesté, et que servir dans un corps français, c'est servir le roi.
— Monseigneur, Votre Éminence a mal interprété mes paroles.
— Vous cherchez un prétexte, n'est-ce pas ? Je comprends. Eh bien, ce prétexte, vous l'avez.
"Écoutez, d’Artagnan, voici les opportunités : l'avancement, la campagne qui s'ouvre, l'occasion que je vous offre. Tout cela pour le monde. Mais pour vous, il y a aussi le besoin de protections solides. Sachez que j'ai reçu des plaintes sérieuses contre vous. Apparemment, vous ne consacrez pas exclusivement vos jours et vos nuits au service du roi."
D’Artagnan rougit, pris sur le fait. Le cardinal poursuivit en posant la main sur une pile de documents : "J'ai ici tout un dossier à votre sujet. Mais avant de l'examiner, j'ai voulu discuter directement avec vous. Je sais que vous êtes un homme de détermination. Si vous orientez vos efforts correctement, cela pourrait vous rapporter gros au lieu de vous nuire. Réfléchissez bien et prenez une décision."
"Monseigneur, votre bienveillance me dépasse," répondit d’Artagnan. "Je reconnais en vous une grandeur d'âme qui me fait me sentir minuscule. Mais puisque vous me permettez de parler franchement..."
D’Artagnan hésita. "Oui, allez-y," l'encouragea le cardinal.
"Eh bien, je dirai à Votre Éminence que tous mes amis sont chez les mousquetaires et les gardes du roi. Et, par un malheureux hasard, mes ennemis se trouvent auprès de Votre Éminence. Si j'acceptais ce que Monseigneur m'offre, je serais mal vu ici et là-bas."
"Vous pensez que je ne vous offre pas ce que vous méritez ?" répliqua le cardinal avec un sourire dédaigneux.
"Monseigneur, vous êtes infiniment trop généreux avec moi. En réalité, je n'ai pas encore fait assez pour mériter vos faveurs. Le siège de La Rochelle va commencer. Je servirai sous vos yeux, et si je réussis à me distinguer, peut-être alors aurai-je une action d'éclat à mon actif qui justifiera la protection que vous voudrez bien m'accorder. Chaque chose en son temps, Monseigneur. Pour l'instant, accepter votre offre donnerait l'impression que je me vends."
"Donc, vous refusez de me servir ?" demanda le cardinal, un brin contrarié mais aussi, étrangement, respectueux. "Restez donc libre, gardez vos haines et vos amitiés."
"Monseigneur..."
"C'est bon, c'est bon," coupa le cardinal. "Je ne vous en veux pas. Mais comprenez bien, il est déjà assez difficile de défendre et récompenser ses amis. On ne doit rien à ses ennemis. Néanmoins, je vous donne un conseil : soyez prudent, monsieur d’Artagnan. Dès que je retirerai ma main protectrice, je ne donnerai pas cher de votre peau."
"Je ferai de mon mieux, Monseigneur," répondit le Gascon avec assurance.
"Rappelez-vous, si jamais un malheur vous arrive," ajouta Richelieu avec une intention claire, "que j'ai fait ce que j'ai pu pour l'éviter."
"Quoi qu'il arrive," dit d’Artagnan, la main sur le cœur, "je resterai éternellement reconnaissant pour ce que vous faites pour moi aujourd'hui."
"Eh bien, comme vous l'avez dit, monsieur d’Artagnan, nous nous reverrons après la campagne. Je vous surveillerai, car je serai là-bas," dit le cardinal en désignant une splendide armure. "À notre retour, nous ferons le bilan !"
"Ah, Monseigneur," s'exclama d’Artagnan, "épargnez-moi votre disgrâce. Restez neutre, si vous pensez que je me comporte en homme d'honneur."
"Jeune homme," conclut Richelieu, "si je peux vous redire ce que je vous ai dit aujourd'hui, je vous le promets." Ces derniers mots, lourds de sous-entendus, frappèrent d’Artagnan plus qu'une menace directe. C'était un avertissement.
Le cardinal avait clairement l'intention de protéger d'Artagnan d'un danger imminent. Alors que d'Artagnan s'apprêtait à lui répondre, le cardinal, d'un geste impérieux, le renvoya. D’Artagnan quitta la pièce, mais une fois arrivé à la porte, il ressentit un moment de faiblesse, presque prêt à revenir sur ses pas. Pourtant, l'image d'Athos, avec son visage grave et déterminé, le retint. Si d'Artagnan acceptait le marché que lui proposait le cardinal, il savait qu'Athos ne lui pardonnerait jamais, qu'il le renierait. Cette pensée le décida à continuer sa route, illustrant à quel point l'influence d'une personnalité forte peut être déterminante.
D’Artagnan descendit par le même escalier et retrouva Athos, accompagné des quatre mousquetaires, qui attendaient son retour avec une certaine inquiétude. D’un simple mot, il les rassura, et Planchet se précipita pour informer les autres postes que la garde n’était plus nécessaire, car son maître était sorti sain et sauf du Palais-Cardinal.
De retour chez Athos, Aramis et Porthos s’enquirent des raisons de cette étrange entrevue. D’Artagnan se contenta de leur expliquer que Richelieu lui avait proposé d’intégrer ses gardes en tant qu’enseigne, mais qu’il avait refusé. "Et vous avez bien fait !" s’exclamèrent en chœur Porthos et Aramis. Athos, lui, resta silencieux, plongé dans une réflexion profonde. Plus tard, seul avec d'Artagnan, il lui dit : "Tu as fait ce qu'il fallait, d'Artagnan, mais peut-être as-tu commis une erreur." D’Artagnan soupira, car ces mots faisaient écho à une voix intérieure qui lui murmurait que de sombres jours l’attendaient.
Le lendemain fut consacré aux préparatifs de départ. D’Artagnan alla faire ses adieux à M. de Tréville. À ce moment-là, on croyait encore que la séparation entre les gardes et les mousquetaires serait temporaire, le roi ayant prévu de tenir son parlement le jour même et de partir le lendemain. M. de Tréville se contenta de demander à d’Artagnan s’il avait besoin de quelque chose, mais celui-ci, avec fierté, répondit qu’il avait tout ce qu’il lui fallait.
La soirée réunit tous les camarades des compagnies de M. des Essarts et de M. de Tréville, qui avaient tissé des liens d’amitié. On se disait adieu, espérant se retrouver un jour, si Dieu le voulait. La nuit fut donc bruyante, car dans de telles circonstances, l’extrême insouciance est souvent le seul remède à l’anxiété.
Le lendemain, au son des trompettes, les amis se séparèrent : les mousquetaires se rendirent à l’hôtel de M. de Tréville, et les gardes à celui de M. des Essarts. Chaque capitaine conduisit sa compagnie au Louvre, où le roi passait sa revue. Le roi, d’humeur maussade et visiblement malade, avait perdu un peu de sa superbe. La veille, il avait été pris de fièvre en pleine séance parlementaire. Malgré les avertissements, il était résolu à partir le soir même et voulait passer sa revue, espérant que cet acte de volonté surmonterait sa maladie naissante.
Une fois la revue terminée, les gardes partirent seuls, tandis que les mousquetaires devaient attendre le roi. Cela permit à Porthos de faire un tour dans la rue aux Ours, paré de son superbe uniforme. La procureuse, qui l’aperçut, ne put résister à l’envie de l’appeler. Porthos, resplendissant avec ses éperons étincelants, sa cuirasse brillante et son épée élégamment battant ses jambes, avait une allure si imposante que même les clercs n’osèrent se moquer de lui.
Le mousquetaire fut introduit devant M. Coquenard, qui ne put cacher sa colère en voyant son cousin flambant neuf. Cependant, une pensée réconfortante le traversa : on disait que la campagne serait rude, et il espérait secrètement que Porthos y laisserait sa peau. Porthos salua maître Coquenard et prit congé ; maître Coquenard lui souhaita toutes sortes de succès. Quant à Mme Coquenard, elle ne pouvait retenir ses larmes, mais personne n’en tira de conclusions hâtives, sachant combien elle était attachée à ses proches, avec lesquels elle avait souvent des disputes avec son mari. Les vrais adieux eurent lieu dans la chambre de Mme Coquenard, et ils furent déchirants. Tant qu’elle put voir son amant, elle agitait un mouchoir par la fenêtre, au point qu’on aurait cru qu’elle allait se jeter dans le vide. Porthos accueillit ces marques de tendresse avec l’habitude de celui qui en a souvent reçu. En tournant au coin de la rue, il souleva son chapeau et l’agita en signe d’adieu. Pendant ce temps, Aramis était plongé dans l’écriture d’une longue lettre. Pour qui ? Mystère. Dans la pièce à côté, Ketty, qui devait partir le soir pour Tours, attendait cette lettre secrète. Athos savourait à petites gorgées la dernière bouteille de son vin espagnol. D’Artagnan, lui, défilait avec sa compagnie. En arrivant au faubourg Saint-Antoine, il se retourna pour jeter un coup d’œil joyeux à la Bastille. Mais, concentré sur la forteresse, il ne remarqua pas Milady, montée sur un cheval couleur sable, qui le montrait du doigt à deux hommes à l’air louche. Ceux-ci s’approchèrent pour mieux le voir. Sur leur interrogation muette, Milady confirma d’un signe que c’était bien lui. Sûre que ses ordres seraient exécutés, elle lança son cheval au galop et disparut. Les deux hommes suivirent la compagnie et, à la sortie du faubourg, enfourchèrent des chevaux que leur tenait un domestique sans livrée.
Le siège de La Rochelle fut un événement majeur du règne de Louis XIII et une grande entreprise du cardinal. Il est donc essentiel d’en parler, car de nombreux détails de cet épisode sont étroitement liés à l’histoire que nous racontons. Les ambitions politiques du cardinal avec ce siège étaient vastes. Expliquons-les d’abord, avant de passer à ses motivations personnelles, qui ont peut-être eu autant d’influence sur lui. Parmi les villes importantes données par Henri IV aux huguenots comme places fortes, seule La Rochelle restait. Il fallait donc abattre ce dernier bastion du calvinisme, un foyer dangereux de révolte civile et de guerre étrangère. Espagnols, Anglais, Italiens mécontents, aventuriers de toutes nations, soldats de fortune de toutes sectes accouraient au premier appel sous les drapeaux protestants, formant une vaste organisation dont les ramifications s’étendaient à travers l’Europe. La Rochelle, renforcée par la chute des autres villes calvinistes, était donc le centre des dissensions et des ambitions. De plus, son port était la dernière ouverture pour les Anglais en France ; le fermer à l’Angleterre, notre ennemie de toujours, c’était achever l’œuvre de Jeanne d’Arc et du duc de Guise.
Bassompierre, un personnage complexe, jonglait entre ses identités multiples. Protestant par conviction, mais catholique en tant que chevalier du Saint-Esprit, il était aussi allemand de naissance, mais profondément français de cœur. Lors du siège de La Rochelle, il menait une charge aux côtés d'autres seigneurs protestants et plaisantait : « Vous verrez, messieurs, qu'on sera assez idiots pour prendre La Rochelle ! » Et il avait bien raison. La canonnade à l'île de Ré annonçait déjà les persécutions futures dans les Cévennes, et la prise de La Rochelle n'était que le début de la révocation de l'édit de Nantes.
Mais derrière ces grands mouvements politiques orchestrés par le ministre Richelieu, il y avait aussi les petites querelles personnelles. Richelieu, connu pour avoir été épris de la reine Anne d'Autriche, voyait en Buckingham un rival à évincer. Était-ce un amour politique ou une passion véritable ? Difficile à dire. Ce qui est sûr, c'est que Buckingham l'avait humilié à plusieurs reprises, notamment lors de l'affaire des ferrets, grâce à l'aide des trois mousquetaires et au courage de d'Artagnan.
Pour Richelieu, il ne s'agissait pas seulement de repousser l'Angleterre, mais aussi de se venger de Buckingham. En humiliant l'Angleterre, il savait qu'il humiliait aussi Buckingham aux yeux de la reine. De son côté, Buckingham, motivé par des raisons similaires, voulait revenir en France non pas comme ambassadeur, mais en conquérant, pour laver son honneur.
Ainsi, cette guerre entre deux puissants royaumes tournait autour d'un simple regard de la reine Anne d'Autriche. Buckingham avait pris l'avantage en débarquant à l'île de Ré avec quatre-vingt-dix vaisseaux et près de vingt mille hommes, surprenant le comte de Toiras. Après un combat sanglant où le baron de Chantal trouva la mort, laissant derrière lui une orpheline de dix-huit mois qui deviendrait Mme de Sévigné, Toiras se retrancha dans la citadelle Saint-Martin, renforçant le fort de La Prée avec une centaine d'hommes.
Cet événement précipita les décisions de Richelieu. Avant que le roi et lui ne puissent prendre la tête du siège de La Rochelle, il envoya Monsieur pour diriger les premières opérations et mobilisa toutes les troupes disponibles. Et parmi ces forces en avant-garde se trouvait notre ami d’Artagnan, prêt à entrer dans l'histoire.
Le roi devait rejoindre le front dès qu'il aurait terminé son lit de justice, mais en se levant de ce dernier, le 28 juin, il fut pris d'une fièvre. Malgré sa détermination à partir, son état se dégrada et il dut faire halte à Villeroi. Là où le roi s'arrêtait, les mousquetaires s'arrêtaient aussi. Cela laissait d'Artagnan, qui n'était qu'un simple garde, momentanément séparé de ses fidèles amis Athos, Porthos et Aramis. Cette séparation, bien que seulement gênante pour lui, aurait pu devenir une source d'angoisse s'il avait su les dangers invisibles qui l'entouraient. Cependant, il arriva sans encombre au camp devant La Rochelle vers le 10 septembre 1627. La situation restait inchangée : le duc de Buckingham et ses Anglais, bien installés sur l'île de Ré, s'acharnaient sans succès sur la citadelle de Saint-Martin et le fort de La Prée. Les hostilités avec La Rochelle avaient commencé depuis quelques jours, motivées par la construction d'un fort par le duc d'Angoulême près de la ville. Les gardes, sous la direction de M. des Essarts, logeaient aux Minimes. Mais d’Artagnan, obsédé par son ambition de rejoindre les mousquetaires, avait peu lié avec ses camarades, se retrouvant ainsi isolé, livré à ses propres pensées.
Ses réflexions étaient loin d'être joyeuses : en un an à Paris, il s'était mêlé aux affaires publiques tandis que ses affaires personnelles stagnaient, tant sur le plan amoureux que financier. Côté amour, la seule femme qui avait compté pour lui, Mme Bonacieux, avait disparu sans laisser de trace. Côté fortune, il s'était fait l'ennemi du cardinal, un homme redouté par les plus puissants du royaume, y compris le roi. Cet homme aurait pu l'écraser, mais ne l'avait pas fait. Pour un esprit aussi vif que celui de d'Artagnan, cette clémence laissait entrevoir un avenir plus prometteur. Il s'était aussi attiré l'inimitié de Milady, un adversaire qu'il jugeait moins dangereux, mais qu'il sentait instinctivement ne pas devoir sous-estimer. En contrepartie, il avait gagné la faveur et la bienveillance de la reine, mais à cette époque, cela signifiait souvent plus de persécutions. Sa protection, on le savait, était peu efficace, comme en témoignaient les destins de Chalais et de Mme Bonacieux. Le seul gain tangible qu'il avait obtenu était un diamant de cinq ou six mille livres qu'il portait à son doigt. Cependant, ce bijou, qu'il espérait un jour utiliser comme signe de reconnaissance auprès de la reine, n'avait pour l'instant pas plus de valeur que les pierres qu'il foulait.
D'Artagnan faisait ces réflexions en marchant seul sur un joli sentier menant du camp au village d'Angoutin. Absorbé par ses pensées, il s'était aventuré plus loin qu'il ne l'imaginait. Le jour commençait à décliner quand, dans les derniers rayons du soleil couchant, il crut apercevoir le canon d'un mousquet briller derrière une haie. Avec son œil vif et son esprit alerte, d’Artagnan comprit que le mousquet n'était pas là par hasard et que son porteur n'avait sûrement pas des intentions amicales en se cachant ainsi.
D'Artagnan, flairant le piège, décida de se mettre à couvert. Mais voilà qu'il distingue un deuxième mousquet, planqué derrière un rocher de l'autre côté de la route. Pas de doute, c'est une embuscade bien ficelée. Son regard retourne vers le premier mousquet qui s'oriente dangereusement vers lui. Pas une seconde à perdre, il plonge au sol, juste à temps pour éviter le sifflement meurtrier d'une balle qui lui frôle le crâne.
Pas question de jouer les héros suicidaires, il sait que c'est un guet-apens. "Si un troisième coup part, je suis foutu !" pense-t-il. Alors, il détale comme un lièvre, ses jambes le portant avec l'agilité légendaire des gens de son pays. Mais le premier tireur, rapide comme l'éclair, recharge et tire à nouveau. Cette fois, la balle transperce son feutre, l'envoyant valser à dix pas. En courant, d'Artagnan ramasse son chapeau, son unique couvre-chef, et file jusqu'à son logis, essoufflé et blême.
Assis, il cogite. Trois hypothèses s'offrent à lui. D'abord, une embuscade des Rochelois, qui se feraient un plaisir d'éliminer un garde du roi. Mais en examinant le trou dans son chapeau, il se rend compte que ce n'est pas une balle de mousquet, mais d'arquebuse. Pas une attaque militaire, donc. Peut-être un coup du cardinal ? Peu probable, se dit-il, le cardinal n'use pas de telles méthodes avec ceux qu'il peut balayer d'un geste. Alors, une vengeance de Milady ? Cela semble plus plausible, mais il n'a rien pu discerner des tireurs dans sa fuite précipitée.
"Ah, mes chers amis, où êtes-vous quand j'ai tant besoin de vous ?" soupire-t-il. La nuit qui suit est agitée, hantée par l'idée d'un assassin s'approchant de son lit. Mais l'aube se lève sans incident. Pourtant, d'Artagnan sait que ce n'est que partie remise. Il reste chez lui toute la journée, prétextant le mauvais temps.
Le lendemain, à neuf heures, l'alerte retentit. Le duc d'Orléans inspecte les postes. Les gardes se mettent en rang, d'Artagnan parmi eux. Monsieur passe en revue les troupes, et les officiers supérieurs, dont M. des Essarts, s'empressent de lui rendre hommage.
D'Artagnan se tenait droit dans les rangs, attentif à ce qui se passait autour de lui. Il remarqua que M. des Essarts, son supérieur, lui faisait signe de s'approcher. Il hésita un instant, incertain, mais lorsque le geste se répéta, il quitta sa place et s'avança pour recevoir les instructions. "Monsieur va demander des volontaires pour une mission risquée, mais glorieuse," lui dit M. des Essarts. "Je vous ai fait signe pour que vous soyez prêt." D'Artagnan, désireux de briller aux yeux du lieutenant général, répondit avec enthousiasme : "Merci, mon capitaine !"
Les Rochelois avaient repris un bastion perdu pendant la nuit, et il fallait maintenant évaluer la situation. Monsieur, élevant la voix, annonça : "J'ai besoin de trois ou quatre volontaires dirigés par un homme sûr pour cette mission." M. des Essarts désigna d'Artagnan : "J'ai l'homme sûr sous la main, Monseigneur. Quant aux volontaires, il suffit de demander." D'Artagnan, brandissant son épée, s'écria : "Quatre hommes prêts à risquer leur vie avec moi !" Deux gardes se précipitèrent à ses côtés, suivis de deux soldats. Le groupe était complet, et d'Artagnan refusa les autres volontaires, respectant ceux qui s'étaient manifestés en premier.
La mission consistait à vérifier si les Rochelois avaient laissé une garnison au bastion. D'Artagnan et ses compagnons avancèrent prudemment, se protégeant derrière des revêtements, jusqu'à être à une centaine de pas du bastion. En se retournant, d'Artagnan constata que les deux soldats avaient disparu. Supposant qu'ils avaient pris peur, il continua avec les gardes. À soixante pas du bastion, ils délibéraient encore quand soudain, une volée de balles les encercla. Le bastion était bel et bien occupé.
Comprenant le danger, d'Artagnan et les deux gardes battirent en retraite. En atteignant la tranchée, un garde tomba, touché en pleine poitrine. L'autre, indemne, continua vers le camp. D'Artagnan, refusant d'abandonner son camarade, se pencha pour l'aider. Mais deux tirs retentirent : l'un tua le garde blessé, l'autre frôla d'Artagnan, s'écrasant sur la roche. Réalisant que les coups ne venaient pas du bastion, il se souvint des soldats disparus et des assassins de la veille. Résolu à en avoir le cœur net, il feignit d'être mort, s'allongeant sur le corps de son camarade.
Il aperçut immédiatement deux silhouettes se détachant au-dessus d’une structure abandonnée à une trentaine de pas : c’étaient ses deux poursuivants. D’Artagnan avait vu juste : ces hommes ne l’avaient suivi que pour l’assassiner, espérant que sa mort serait attribuée à l’ennemi. Cependant, il pouvait être seulement blessé et capable de les dénoncer, alors ils s'approchèrent pour le finir. Heureusement, trompés par la ruse de d’Artagnan, ils avaient omis de recharger leurs armes. Lorsqu’ils furent à dix pas, d’Artagnan, qui avait précautionneusement gardé son épée en main en tombant, se redressa brusquement et bondit vers eux. Les deux hommes réalisèrent que fuir vers le camp sans avoir accompli leur mission les exposerait à être accusés par lui. Leur premier réflexe fut donc de se tourner vers l’ennemi. L’un d’eux saisit son fusil par le canon, l’utilisant comme une massue, et asséna un coup violent à d’Artagnan, qui l’esquiva en se jetant sur le côté. Ce mouvement permit au bandit de filer vers le bastion. Les Rochelois, ignorants de ses intentions, tirèrent sur lui, le touchant à l’épaule. Pendant ce temps, d’Artagnan s’était jeté sur le second soldat, l’attaquant avec son épée. Le combat fut bref : l’homme n’avait pour se défendre qu’une arquebuse vide. L’épée de d’Artagnan glissa le long du canon inutile et transperça la cuisse de l’assaillant, qui s’écroula. D’Artagnan pointa immédiatement son épée sur sa gorge.
« Oh ! Ne me tuez pas ! » implora le bandit. « Grâce, mon officier, et je vous dirai tout. »
« Ton secret vaut-il la peine que je t’épargne ? » demanda d’Artagnan en retenant son geste.
« Oui, si vous pensez que vivre vaut quelque chose à vingt-deux ans, quand on est aussi beau et brave que vous. »
« Misérable ! » répliqua d’Artagnan. « Parle vite, qui t’a engagé pour m’assassiner ? »
« Une femme que je ne connais pas, mais qu’on appelle Milady. »
« Mais si tu ne la connais pas, comment sais-tu son nom ? »
« Mon camarade la connaissait et l’appelait ainsi. C’est à lui qu’elle s’est adressée, pas à moi. Il a même une lettre d’elle dans sa poche, qui pourrait vous être très précieuse, d’après ce que j’ai entendu. »
« Et pourquoi es-tu impliqué dans ce piège ? »
« Il m’a proposé de faire le coup ensemble et j’ai accepté. »
« Combien vous a-t-elle payé pour cette expédition ? »
« Cent louis. »
« Eh bien, elle estime que je vaux quelque chose, » dit d’Artagnan en riant. « Cent louis ! C’est une belle somme pour deux misérables comme vous. Je comprends que tu aies accepté, et je te fais grâce, mais à une condition ! »
« Laquelle ? » demanda le soldat, inquiet de voir que tout n’était pas fini.
« Va me chercher la lettre que ton camarade a sur lui. »
« Mais, » s’écria le bandit, « c’est une autre manière de me tuer ! Comment voulez-vous que j’aille chercher cette lettre sous le feu du bastion ? »
« Il va falloir que tu te décides, sinon je te tuerai moi-même. »
« Grâce, monsieur, pitié ! Au nom de cette jeune dame que vous aimez, que vous croyez morte peut-être, et qui ne l’est pas ! » s’écria le bandit, tombant à genoux et s’appuyant sur sa main, affaibli par la perte de sang.
« Et comment sais-tu qu’il y a une jeune femme que j’aime et que je la crois morte ? » demanda d’Artagnan.
« Grâce à la lettre que mon camarade a dans sa poche. » répondit le bandit.
« Donc, il faut absolument que j’obtienne cette lettre, » déclara d’Artagnan avec détermination. « Alors, pas de temps à perdre, pas d’hésitation. Malgré ma répugnance à tremper une fois de plus mon épée dans le sang d’un misérable comme toi, je te le jure sur ma foi d’honnête homme... » menaça-t-il, son geste si intimidant que le blessé se leva aussitôt.
« Arrêtez ! Arrêtez ! » s’écria le bandit, la peur lui redonnant du courage. « J’irai... j’irai ! »
D’Artagnan saisit l’arquebuse du soldat, le fit avancer devant lui et le poussa vers son complice, le piquant légèrement avec la pointe de son épée. C’était une scène terrible : le malheureux laissait derrière lui une traînée de sang, son visage blême présageant sa fin proche, tandis qu’il se traînait péniblement vers le corps de son complice à quelques mètres de là. La terreur était si visible sur son visage trempé de sueur froide que d’Artagnan en fut touché. Le regardant avec dédain, il lui dit : « Je vais te montrer la différence entre un homme de cœur et un lâche comme toi. Reste ici, j’irai. »
Avec agilité et vigilance, d’Artagnan se faufila vers le second soldat, profitant du moindre recoin du terrain pour se protéger. Deux options s’offraient à lui : fouiller le soldat sur place ou l’emporter comme bouclier pour le fouiller en sécurité dans la tranchée. Il opta pour la seconde option. Alors qu’il soulevait l’assassin sur ses épaules, l’ennemi ouvrit le feu. Le choc léger des balles perforant la chair, un dernier cri, un frémissement d’agonie indiquèrent à d’Artagnan que l’assassin venait de lui sauver la vie en encaissant les tirs.
De retour dans la tranchée, d’Artagnan déposa le cadavre près du blessé, aussi pâle qu’un mort. Il commença aussitôt à fouiller : un portefeuille en cuir, une bourse contenant probablement une partie de la somme reçue par le bandit, un cornet et des dés constituaient l’héritage du défunt. Laissant le cornet et les dés, il lança la bourse au blessé et ouvrit le portefeuille avec avidité. Parmi quelques papiers sans importance, il trouva la lettre qu’il risquait sa vie pour obtenir :
« Puisque vous avez perdu la trace de cette femme et qu’elle est maintenant en sécurité dans ce couvent où vous n’auriez jamais dû la laisser arriver, tâchez au moins de ne pas manquer l’homme ; sinon, vous savez que j’ai la main longue et que vous payeriez cher les cent louis que vous avez à moi. »
Pas de signature, mais il était évident que la lettre venait de Milady. D’Artagnan la garda précieusement comme preuve, puis, à l’abri derrière l’angle de la tranchée, il interrogea le blessé. Celui-ci avoua qu’avec son complice, ils avaient pour mission d’enlever une jeune femme qui devait quitter Paris par la barrière de La Villette. Cependant, après s’être attardés à boire dans un cabaret, ils avaient manqué la voiture de dix minutes.
« Mais qu’auriez-vous fait de cette femme ? » demanda d’Artagnan, angoissé.
« Nous devions la conduire à un hôtel de la place Royale, » répondit le blessé.
« Oui, oui, » murmura d’Artagnan, « c’est bien ça, chez Milady elle-même. »
D’Artagnan comprit alors avec effroi la soif de vengeance terrible de cette femme, sa volonté de le détruire, lui et ceux qu’il aimait. Elle était au courant de bien des choses à la cour, et il ne faisait aucun doute qu’elle tenait ces informations du cardinal.
Au milieu de tout ce chaos, d'Artagnan ressentit une véritable joie en comprenant que la reine avait enfin découvert où la pauvre Mme Bonacieux était emprisonnée pour son dévouement, et qu'elle l'avait libérée. La lettre qu'il avait reçue de la jeune femme et son apparition fugace sur la route de Chaillot prenaient enfin sens. Comme Athos l'avait prédit, retrouver Mme Bonacieux devenait possible, et un couvent n'était pas une forteresse imprenable. Cette pensée lui réchauffa le cœur. Il se tourna vers le blessé, qui observait avec anxiété chaque expression de son visage, et lui tendit la main : « Allez, je ne vais pas te laisser comme ça. Appuie-toi sur moi, retournons au camp. »
« Oui, » répondit le blessé, incrédule face à tant de générosité, « mais ce n'est pas pour me pendre, n'est-ce pas ? »
« Tu as ma parole, » dit d'Artagnan, « et pour la deuxième fois, je te sauve la vie. »
Le blessé se laissa tomber à genoux et baisa à nouveau les pieds de son sauveur. Mais d'Artagnan, n'ayant plus de raison de rester si proche de l'ennemi, écourta les remerciements. Le garde, revenu après la première salve des Rochelois, avait annoncé la mort de ses quatre compagnons. Le régiment fut donc à la fois surpris et ravi de revoir le jeune homme sain et sauf. D'Artagnan expliqua la blessure de son compagnon par une sortie improvisée. Il raconta la mort de l'autre soldat et les dangers qu'ils avaient affrontés. Ce récit fut pour lui un véritable triomphe. Toute l'armée parla de cette expédition pendant une journée entière, et Monsieur le félicita en personne. D'ailleurs, comme toute belle action porte sa récompense, celle de d'Artagnan lui rendit la tranquillité qu'il avait perdue. En effet, d'Artagnan pensait pouvoir être serein, car de ses deux ennemis, l'un était mort et l'autre lui était désormais dévoué. Cette tranquillité prouvait qu'il ne connaissait pas encore Milady.
Le vin d’Anjou
Après des nouvelles presque désespérées du roi, le bruit de sa convalescence commençait à circuler dans le camp. Comme il avait hâte d'arriver en personne au siège, on disait qu'il reprendrait la route dès qu'il pourrait remonter à cheval. Pendant ce temps, Monsieur, sachant qu'il serait bientôt remplacé dans son commandement par le duc d'Angoulême, Bassompierre ou Schomberg, qui se disputaient le poste, ne faisait pas grand-chose. Il perdait ses journées en hésitations et n'osait entreprendre une grande action pour chasser les Anglais de l'île de Ré, où ils assiégeaient toujours la citadelle Saint-Martin et le fort de La Prée, tandis que les Français assiégeaient La Rochelle.
D'Artagnan, comme nous l'avons dit, était redevenu plus tranquille, comme cela arrive toujours après un danger passé, et quand le danger semble s'évanouir. Il ne lui restait qu'une inquiétude : l'absence de nouvelles de ses amis. Mais, un matin du début novembre, tout s'éclaircit grâce à une lettre datée de Villeroi :
« Monsieur d'Artagnan,
MM. Athos, Porthos et Aramis, après avoir bien festoyé chez moi et s'être beaucoup amusés, ont fait tant de bruit que le prévôt du château, un homme très strict, les a consignés pour quelques jours. Mais j'exécute leurs ordres en vous envoyant douze bouteilles de mon vin d'Anjou, qu'ils ont beaucoup apprécié. Ils veulent que vous buviez à leur santé avec leur vin favori. »
« Je l’ai fait, et je suis, monsieur, avec un grand respect, votre serviteur très humble et très obéissant, Godeau, Hôtelier de messieurs les mousquetaires. »
« Parfait ! » s'exclama d’Artagnan. « Ils pensent à moi pendant qu'ils s'amusent, tout comme je pense à eux dans mes moments d'ennui. Bien sûr que je boirai à leur santé, et avec grand plaisir ! Mais je ne le ferai pas seul. »
D’Artagnan se précipita chez deux gardes avec lesquels il s'était lié d'amitié plus qu'avec les autres, pour les inviter à savourer avec lui ce délicieux vin d’Anjou fraîchement arrivé de Villeroi. L'un des gardes était déjà pris pour ce soir-là, et l'autre pour le lendemain. Ils décidèrent donc de se retrouver le jour suivant. D’Artagnan, de retour chez lui, envoya les douze bouteilles de vin à la buvette des gardes, demandant qu'on les garde précieusement. Le jour de la fête, comme le repas était prévu pour midi, il envoya Planchet dès neuf heures pour tout préparer. Planchet, tout fier de son rôle de maître d'hôtel, s'assura que tout soit prêt avec intelligence. Pour cela, il fit appel au valet d'un des invités de son maître, nommé Fourreau, et à ce faux soldat qui avait tenté de tuer d’Artagnan, mais qui, ne faisant partie d'aucun régiment, avait rejoint son service, ou plutôt celui de Planchet, depuis que d’Artagnan lui avait sauvé la vie.
Quand l'heure du festin arriva, les deux invités prirent place, et les plats furent disposés sur la table. Planchet, serviette au bras, servait, Fourreau débouchait les bouteilles, et Brisemont, le convalescent, transvasait le vin dans des carafes de verre, car le voyage l'avait un peu secoué. La première bouteille était un peu trouble vers la fin, et Brisemont versa ce dépôt dans un verre. D’Artagnan lui permit de le boire, car le pauvre homme n'avait pas encore beaucoup de forces.
Les convives venaient à peine de finir le potage et s'apprêtaient à porter leur premier verre à leurs lèvres quand soudain, le canon tonna depuis le fort Louis et le fort Neuf. Pensant à une attaque surprise des assiégés ou des Anglais, les gardes bondirent sur leurs épées. D’Artagnan, tout aussi vif, fit de même, et tous trois sortirent en courant pour rejoindre leurs postes. Mais à peine avaient-ils quitté la buvette qu'ils comprirent la raison de tout ce vacarme. Des cris de « Vive le roi ! Vive M. le cardinal ! » résonnaient de toutes parts, accompagnés de tambours battants.
En effet, le roi, impatient comme on l'avait dit, avait doublé deux étapes et arrivait à cet instant même avec toute sa maison et un renfort de dix mille soldats. Ses mousquetaires le précédaient et le suivaient. D’Artagnan, aligné avec sa compagnie, salua ses amis d'un geste expressif, auxquels ils répondirent du regard, tout comme M. de Tréville qui l'avait immédiatement reconnu. Une fois la cérémonie d'accueil achevée, les quatre amis se retrouvèrent rapidement dans les bras les uns des autres.
« Parbleu ! » s'écria d’Artagnan, « on ne peut pas mieux arriver, et les plats n'auront même pas eu le temps de refroidir ! N'est-ce pas messieurs ? » ajouta-t-il en se tournant vers les deux gardes qu'il présenta à ses amis.
« Ah ! ah ! on dirait qu'il y a un banquet en préparation », dit Porthos.
« J'espère qu'il n'y a pas de femmes à votre dîner ! » ajouta Aramis.
« Y a-t-il du bon vin dans votre cabane ? » demanda Athos.
« Mais bien sûr ! Il y a le vôtre, cher ami », répondit d’Artagnan.
« Notre vin ? » fit Athos, surpris.
« Oui, celui que vous m’avez envoyé. »
« On vous a envoyé du vin ? » s'étonna Athos.
« Mais oui, vous savez, ce petit vin des coteaux d’Anjou ? » répondit d’Artagnan.
« Ah, ce vin-là ! » dit Athos, se remémorant. « Celui que je préfère quand je n’ai ni champagne ni chambertin sous la main. »
« Exactement. Alors, faute de champagne et de chambertin, vous vous contenterez de celui-ci. »
Porthos s'exclama, amusé : « On a fait venir du vin d’Anjou, nous, les fins gourmets ? »
« Non, non, c’est celui que votre hôtelier m’a envoyé en votre nom. »
« En notre nom ? » s’étonnèrent les trois mousquetaires en chœur.
Athos se tourna vers Aramis : « C’est toi qui as envoyé le vin ? »
« Non, » répondit Aramis, puis il demanda à Porthos : « Et toi ? »
« Pas du tout, » dit Porthos. « Et toi, Athos ? »
« Non plus. »
D’Artagnan intervint : « Si ce n’est pas vous, c’est forcément votre hôtelier. »
« Notre hôtelier ? »
« Oui, votre hôtelier, Godeau, celui des mousquetaires. »
Porthos haussa les épaules : « Peu importe d’où il vient, goûtons-le. S’il est bon, buvons-le. »
Athos secoua la tête : « Non, ne buvons pas un vin dont l’origine est inconnue. »
« Tu as raison, Athos, » approuva d’Artagnan. « Personne n’a demandé à Godeau de m’envoyer du vin ? »
« Non ! Et pourtant, il t’en a envoyé en notre nom ? »
« Regardez cette lettre ! » dit d’Artagnan en la tendant à ses amis.
Athos la parcourut rapidement : « Ce n’est pas son écriture ! Je la connais bien, c’est moi qui ai réglé les comptes avant notre départ. »
Porthos grogna : « Une lettre fausse, c’est sûr. Nous n’avons rien fait. »
Aramis, d’un ton de reproche : « D’Artagnan, comment as-tu pu croire que nous étions responsables de ce désordre ? »
D’Artagnan blêmit, un frisson le parcourut. Athos, inquiet, le tutoya : « Tu m’inquiètes, qu’est-ce qui se passe ? »
« Vite, mes amis ! » s’écria d’Artagnan, pris d’un horrible pressentiment. « Serait-ce encore un coup de cette femme ? »
Athos devint livide à son tour. D’Artagnan se précipita vers la buvette, suivi des trois mousquetaires et des deux gardes. En entrant dans la salle à manger, ils trouvèrent Brisemont à terre, en proie à d’atroces convulsions. Planchet et Fourreau, blêmes, tentaient de l’aider, mais il était clair que tout secours était vain : le malheureux était en pleine agonie.
« Ah ! » gémit-il en voyant d’Artagnan. « C’est affreux, vous faites semblant de me pardonner et vous m’empoisonnez ! »
« Moi ? » s’écria d’Artagnan, horrifié. « Moi, malheureux, que dis-tu ? »
« C’est vous qui m’avez donné ce vin, qui m’avez dit de le boire, qui avez voulu vous venger de moi, c’est affreux ! »
« Ne crois pas ça, Brisemont, » implora d’Artagnan. « Je te jure… »
« Dieu est témoin ! » s’écria Brisemont. « Que vous souffriez un jour ce que je souffre ! »
« Sur l’évangile, » protesta d’Artagnan en se précipitant vers lui, « je te jure que je ne savais pas que ce vin était empoisonné. »
« Je ne vous crois pas, » murmura le soldat avant de s’éteindre dans un spasme de douleur.
« Affreux ! » murmura Athos, tandis que Porthos brisait les bouteilles et qu’Aramis ordonnait, trop tard, d’aller chercher un prêtre.
« Mes amis, » dit d’Artagnan, « vous m’avez encore sauvé la vie, et pas seulement la mienne. Messieurs, » ajouta-t-il en s’adressant aux gardes, « je vous demande de garder le silence sur cette affaire. De grands personnages pourraient être impliqués, et cela retomberait sur nous. »
– Oh là là, monsieur, balbutia Planchet, pâle comme un linge, j'ai vraiment eu chaud !
– Quoi, petit malin, s'exclama d’Artagnan, tu comptais picoler mon vin ?
– Juste une gorgée pour trinquer à la santé du roi, monsieur, j’allais en boire un pauvre verre si Fourreau ne m’avait pas dit qu’on me cherchait.
– Hélas, intervint Fourreau, tremblant comme une feuille, je voulais juste le distraire pour boire tout seul !
D’Artagnan se tourna vers les gardes :
– Messieurs, après ce qui vient de se passer, je crains que notre festin ne soit plus très joyeux. Je vous présente toutes mes excuses et vous propose de remettre ça à une autre fois.
Les deux gardes acceptèrent poliment les excuses de d’Artagnan et, comprenant que les quatre amis souhaitaient rester seuls, prirent congé. Une fois seuls, d’Artagnan et les trois mousquetaires échangèrent des regards lourds de sens, chacun mesurant la gravité de la situation.
– Sortons d’ici, proposa Athos, un mort, surtout de mort violente, n’est pas la meilleure des compagnies.
– Planchet, confia d’Artagnan, occupe-toi de ce pauvre diable. Qu’il ait une sépulture décente. Il a certes fauté, mais il s’en est repenti.
Les quatre amis quittèrent la pièce, laissant Planchet et Fourreau s’occuper des funérailles de Brisemont. L’aubergiste leur offrit une autre chambre où il leur servit des œufs à la coque et de l’eau, qu’Athos alla chercher lui-même à la fontaine. En quelques mots, Porthos et Aramis furent mis au courant de la situation.
– Eh bien, lança d’Artagnan à Athos, tu vois, cher ami, c’est une guerre à mort.
Athos hocha la tête.
– Oui, je le vois bien. Mais es-tu sûr que c’est elle ?
– J’en suis certain.
– Pourtant, je doute encore.
– Et la fleur de lis sur l’épaule ?
– Peut-être une Anglaise qui a commis un crime en France et qui a été marquée pour cela.
– Athos, c’est ta femme, je te dis. Tu te souviens à quel point les deux descriptions se ressemblent ?
– J’aurais pourtant juré que l’autre était morte, je l’avais si bien pendue.
D’Artagnan secoua la tête à son tour.
– Mais que faire, alors ?
– On ne peut pas rester ainsi, avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, il faut agir.
– Mais comment ?
– Rends-toi à elle, exige une explication. Propose-lui la paix ou la guerre : je te promets de ne jamais rien dire ni faire contre toi, mais de ton côté, tu jures de rester neutre envers moi. Sinon, je vais voir le chancelier, le roi, le bourreau. Je te dénonce, je te fais juger, et si tu es acquittée, je te tuerai, foi de gentilhomme, comme un chien enragé.
– J’aime bien cette idée, dit d’Artagnan, mais comment la retrouver ?
– Le temps, mon cher, le temps finit toujours par offrir une occasion. Plus on attend, plus on gagne quand on sait être patient.
– Oui, mais attendre entouré d’assassins et d’empoisonneurs...
– Bah ! Dieu nous a protégés jusqu’ici, il continuera.
– Oui, pour nous. Nous sommes des hommes, après tout, risquer nos vies, c’est notre lot. Mais elle..., murmura-t-il à demi-voix.
– Elle qui ? demanda Athos.
– Constance.
– Madame Bonacieux ! Ah, c’est vrai, dit Athos en souriant. Pauvre d’Artagnan, j’oubliais que tu étais amoureux.
– Mais enfin, dit Aramis, tu as bien vu dans la lettre trouvée sur ce malheureux que Constance est dans un couvent, non ? Un couvent, c’est plutôt sûr, et une fois le siège de La Rochelle terminé, je te promets que je m’en occuperai...
– Oh, Aramis, on sait bien que tes aspirations te mènent vers la religion, plaisanta Athos.
– Je ne suis mousquetaire que temporairement, répondit Aramis avec humilité.
– Il doit être en manque de nouvelles de sa belle, murmura Athos. Mais ne t’en fais pas, on connaît ça.
– Moi, je pense qu’il y a une solution toute simple, intervint Porthos.
– Ah bon ? Laquelle ? demanda d’Artagnan.
– Elle est dans un couvent, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Eh bien, dès que le siège est terminé, on la sort de là.
– Encore faut-il savoir où elle est, ce couvent, répliqua d’Artagnan.
– C’est vrai, admit Porthos.
– Mais attends, dit Athos, tu ne disais pas que c’est la reine qui avait choisi ce couvent pour elle ?
– Oui, je le crois.
– Alors, Porthos peut nous aider avec ça.
– Et comment donc ?
– Grâce à ta marquise, ta duchesse, enfin, ta princesse. Elle doit avoir des contacts.
– Chut ! fit Porthos en posant un doigt sur ses lèvres, je crois qu’elle est du côté du cardinal, elle ne doit rien savoir.
– Dans ce cas, je m’en charge, dit Aramis avec assurance.
– Toi, Aramis ? s’exclamèrent les trois autres. Comment ça ?
– Grâce à l’aumônier de la reine, avec qui j’ai de bons rapports, répondit Aramis en rougissant légèrement.
Sur cette promesse, les quatre amis, ayant terminé leur repas modeste, se séparèrent en se promettant de se retrouver le soir même. D’Artagnan retourna aux Minimes, tandis que les trois mousquetaires rejoignirent le quartier du roi pour organiser leur logement.
À peine arrivé au camp, le roi, impatient de faire face à l’ennemi et partageant la rancœur du cardinal envers Buckingham, s’employa à organiser les opérations. Il souhaitait d’abord chasser les Anglais de l’île de Ré et ensuite intensifier le siège de La Rochelle. Cependant, il fut freiné par les querelles entre MM. de Bassompierre et Schomberg, et le duc d’Angoulême. Bassompierre et Schomberg, maréchaux de France, revendiquaient le droit de commander l’armée sous les ordres du roi. Mais le cardinal, craignant que Bassompierre, huguenot dans l’âme, ne soit trop indulgent envers les Anglais et les Rochelais, favorisa le duc d’Angoulême, que le roi avait nommé lieutenant général sur ses conseils.
Pour éviter que Bassompierre et Schomberg ne désertent, on leur attribua à chacun un commandement spécifique : Bassompierre s’installa au nord de la ville, de La Leu à Dompierre ; le duc d’Angoulême à l’est, de Dompierre à Périgny ; et Schomberg au sud, de Périgny à Angoutin. Le quartier général de Monsieur était à Dompierre, celui du roi alternait entre Étré et La Jarrie, tandis que le cardinal s’installait sur les dunes, au pont de La Pierre, dans une maison modeste sans fortifications. Ainsi, Monsieur surveillait Bassompierre, le roi veillait sur le duc d’Angoulême, et le cardinal sur Schomberg. Une fois cette organisation mise en place, l’attention se tourna vers l’expulsion des Anglais de l’île.
La situation jouait en faveur des Français : les Anglais, qui avaient besoin de bonne nourriture pour rester de vaillants soldats, se retrouvaient à consommer uniquement de la viande salée et de mauvais biscuits. Résultat : de nombreux malades dans leur camp. En plus, la mer était particulièrement agitée à cette période de l'année sur toutes les côtes de l'océan, et chaque jour voyait un petit bateau en difficulté. La plage, de la pointe de l’Aiguillon jusqu’à la tranchée, était littéralement jonchée de débris de pinasses, de roberges et de felouques à chaque marée. Cela signifiait qu’en restant simplement dans leur camp, les forces du roi pouvaient espérer que Buckingham, qui ne s’accrochait à l’île de Ré que par entêtement, finisse par lever le siège.
Cependant, avec l’annonce de M. de Toiras que l’ennemi préparait un nouvel assaut, le roi décida qu’il était temps d’en finir et donna les ordres pour une action décisive. Sans vouloir faire un compte-rendu détaillé du siège, disons simplement que l’opération fut un succès retentissant, surprenant le roi et couvrant de gloire M. le cardinal. Les Anglais, repoussés pas à pas, battus à chaque confrontation, et écrasés au passage de l’île de Loix, durent se replier, abandonnant derrière eux deux mille hommes, dont cinq colonels, trois lieutenant-colonels, deux cent cinquante capitaines et vingt gentilshommes de qualité, ainsi que quatre pièces de canon et soixante drapeaux. Claude de Saint-Simon apporta ces trophées à Paris, où ils furent suspendus avec faste aux voûtes de Notre-Dame. Des Te Deum furent chantés dans le camp et résonnèrent à travers toute la France.
Le cardinal se retrouva donc libre de poursuivre le siège sans craindre, du moins pour l’instant, les Anglais. Mais ce répit était temporaire. Un émissaire du duc de Buckingham, nommé Montaigu, avait été capturé, révélant l’existence d’une alliance entre l’Empire, l’Espagne, l’Angleterre et la Lorraine contre la France. De plus, dans la précipitation de son départ, Buckingham avait laissé derrière lui des papiers confirmant cette alliance, compromettant fortement Mme de Chevreuse et, par ricochet, la reine, selon les mémoires du cardinal.
Toute la responsabilité reposait sur les épaules du cardinal, car être un ministre absolu signifie aussi être responsable. Son esprit génial était en alerte constante, attentif au moindre bruit provenant des grands royaumes d’Europe. Il savait à quel point Buckingham était actif et rempli de haine. Si l’alliance hostile à la France triomphait, il perdrait toute son influence. La politique espagnole et autrichienne avaient déjà leurs alliés au Louvre, où elles n’étaient encore que des partis. Richelieu, le ministre français par excellence, risquait de tout perdre. Le roi, qui lui obéissait mais le haïssait comme un enfant déteste son maître, l’abandonnerait aux vengeances conjuguées de Monsieur et de la reine. Cela signifierait sa perte, et peut-être celle de la France. Il fallait donc réagir rapidement.
Les courriers se faisaient de plus en plus nombreux, se succédant jour et nuit dans la modeste maison du pont de La Pierre, où le cardinal avait établi sa résidence.
Les moines qui passaient par là portaient leur robe de manière si négligée qu'on devinait sans peine qu'ils étaient davantage en croisade qu'en prière. Les femmes, déguisées en pages, avaient du mal à cacher leurs formes sous leurs habits masculins. Quant aux paysans, leurs mains étaient noires de terre, mais leur allure trahissait une certaine noblesse. Les rumeurs allaient bon train, prétendant à plusieurs reprises que le cardinal avait échappé de peu à un attentat. Certains disaient même que c'était lui qui organisait ces tentatives pour justifier des représailles. Mais qui peut vraiment croire aux dires des ministres ou de leurs adversaires ? Néanmoins, cela n'empêchait pas le cardinal, dont même les plus fervents critiques reconnaissaient le courage, de multiplier les sorties nocturnes. Tantôt pour transmettre des ordres au duc d'Angoulême, tantôt pour discuter avec le roi ou rencontrer un messager qu'il préférait ne pas recevoir chez lui.
Pendant ce temps, les mousquetaires, peu occupés par le siège, profitaient de la vie. Nos trois amis, Athos, Porthos et Aramis, avaient la chance d'être proches de M. de Tréville, ce qui leur permettait de prolonger leurs sorties grâce à des permissions spéciales. Un soir, alors que d'Artagnan, en mission, ne pouvait être des leurs, Athos, Porthos et Aramis, montés sur leurs chevaux et enveloppés dans leurs manteaux, revenaient d'une taverne appelée le Colombier-Rouge. Ils se méfiaient d'éventuelles embuscades sur la route du retour vers le camp. À environ un quart de lieue du village de Boisnar, ils entendirent des chevaux s'approcher. Immédiatement, ils s'arrêtèrent, se regroupèrent et restèrent en alerte au milieu du chemin. La lune se dégageant des nuages, deux cavaliers apparurent au détour d'un chemin. Voyant nos trois amis, les cavaliers hésitèrent, semblant se demander s'ils devaient avancer ou rebrousser chemin. Cette hésitation éveilla les soupçons d'Athos, qui s'avança et lança d'une voix assurée : « Qui va là ? »
« Qui va là vous-même ! » répondit un des cavaliers.
« Ce n'est pas une réponse ! Qui va là ? Répondez, ou nous chargeons ! » répliqua Athos.
« Faites attention à ce que vous allez faire, messieurs ! » dit alors une voix autoritaire, habituée à commander.
« C'est un officier supérieur en ronde de nuit », murmura Athos à ses compagnons. « Que faisons-nous ? »
« Qui êtes-vous ? » reprit la voix, toujours aussi impérieuse. « Répondez, sinon vous pourriez regretter votre désobéissance. »
« Mousquetaires du roi », répondit Athos, de plus en plus persuadé que l'homme avait bien le droit de les interroger.
« Quelle compagnie ? »
« Compagnie de Tréville. »
« Avancez à l'ordre et venez me rendre compte de ce que vous faites ici à cette heure. »
Les trois mousquetaires avancèrent, un peu penauds, convaincus désormais qu'ils avaient affaire à une autorité supérieure. Athos prit la parole pour expliquer leur présence.
L'un des deux cavaliers, celui qui avait parlé en second, était déjà bien en avant de son compagnon. Athos fit signe à Porthos et Aramis de rester en retrait, puis s'avança seul. "Pardon, mon officier," dit Athos, "mais nous ignorions à qui nous avions affaire, et vous pouvez voir que nous faisions bonne garde."
"Votre nom ?" demanda l'officier, à moitié caché derrière son manteau.
"Mais vous-même, monsieur," répondit Athos, de plus en plus agacé par cet interrogatoire, "montrez-moi que vous avez le droit de me questionner."
"Votre nom ?" répéta le cavalier, laissant tomber son manteau pour révéler son visage.
"Monsieur le cardinal !" s'exclama Athos, stupéfait.
"Votre nom ?" insista une troisième fois Son Éminence.
"Athos," répondit le mousquetaire. Le cardinal fit un signe à son écuyer qui s'approcha. "Ces trois mousquetaires nous suivront," murmura-t-il, "je ne veux pas que l'on sache que je suis sorti du camp, et en nous suivant, nous serons sûrs qu'ils ne diront rien à personne."
"Nous sommes des gentilshommes, Monseigneur," dit Athos, "demandez-nous notre parole et ne vous inquiétez pas. Nous savons garder un secret."
Le cardinal fixa son regard perçant sur Athos. "Vous avez l'oreille fine, monsieur Athos," dit-il, "mais écoutez-moi : ce n'est pas par défiance que je vous demande de me suivre, c'est pour ma sécurité. Vos deux compagnons sont MM. Porthos et Aramis, n'est-ce pas ?"
"Oui, Votre Éminence," confirma Athos, alors que Porthos et Aramis s'approchaient, chapeau à la main.
"Je vous connais, messieurs," dit le cardinal, "je sais que vous n'êtes pas exactement mes amis, et je le regrette, mais je sais aussi que vous êtes de braves et loyaux gentilshommes. Monsieur Athos, faites-moi l'honneur de m'accompagner, vous et vos amis, et j'aurai une escorte qui ferait envie à Sa Majesté elle-même si nous la croisions."
Les trois mousquetaires s'inclinèrent profondément. "Eh bien, sur mon honneur," dit Athos, "Votre Éminence a raison de nous emmener : nous avons croisé sur la route des visages peu engageants, et nous avons même eu une altercation avec quatre d'entre eux au Colombier-Rouge."
"Une altercation ? Pourquoi, messieurs ?" demanda le cardinal, "je n'aime pas les querelles, vous le savez !"
"C'est justement pour cela que je préviens Votre Éminence," répondit Athos, "car elle pourrait l'apprendre autrement et penser à tort que nous avons fauté."
"Et quels ont été les résultats de cette altercation ?" demanda le cardinal, fronçant les sourcils.
"Mon ami Aramis a reçu un petit coup d'épée au bras," répondit Athos, "mais cela ne l'empêchera pas de monter à l'assaut demain si Votre Éminence le commande."
"Mais vous n'êtes pas du genre à vous laisser blesser si facilement," dit le cardinal, "allez, soyez francs, messieurs, vous avez bien dû rendre quelques coups ; confessez-vous, vous savez que j'ai le droit de donner l'absolution."
"Moi, Monseigneur," dit Athos, "je n'ai même pas dégainé, mais j'ai attrapé mon adversaire et l'ai jeté par la fenêtre. En tombant," continua-t-il avec hésitation, "il s'est cassé la cuisse."
"Ah ! ah !" fit le cardinal, "et vous, monsieur Porthos ?"
"Moi, Monseigneur," répondit Porthos, "sachant que le duel est interdit, j'ai saisi un banc et en ai asséné un coup à l'un de ces brigands, ce qui, je crois, lui a brisé l'épaule."
– Parfait, répondit le cardinal. Et vous, monsieur Aramis ?
– Moi, Monseigneur, dit Aramis avec son calme habituel, étant d'un tempérament plutôt pacifique et, peut-être que Monseigneur l'ignore, mais je suis sur le point de rentrer dans les ordres. Je voulais donc séparer mes camarades, mais l'un de ces vauriens m'a sournoisement transpercé le bras gauche avec son épée. Là, ma patience a eu ses limites. J'ai dégainé à mon tour, et lorsqu'il a tenté une nouvelle attaque, il semble qu'il s'est empalé lui-même sur ma lame. Je l'ai vu s'effondrer, et ses deux acolytes l'ont emporté.
– Eh bien, messieurs ! s'exclama le cardinal. Trois hommes mis hors de combat pour une simple dispute de taverne, vous ne faites pas les choses à moitié ! Mais quel était le motif de cette querelle ?
– Ces ivrognes, expliqua Athos, avaient appris qu'une femme était arrivée à l'auberge ce soir-là, et ils ont voulu forcer sa porte.
– Forcer la porte ? s'étonna le cardinal. Dans quel but ?
– Pour lui faire violence, sans doute, répondit Athos. J'ai déjà mentionné à Votre Éminence que ces individus étaient ivres.
– Et cette femme, était-elle jeune et belle ? demanda le cardinal avec une pointe d'inquiétude.
– Nous ne l'avons pas vue, Monseigneur, répondit Athos.
– Vous ne l'avez pas vue, très bien, reprit vivement le cardinal. Vous avez bien fait de défendre l'honneur d'une femme. Comme je me rends moi-même à l'auberge du Colombier-Rouge, je vérifierai vos dires.
– Monseigneur, dit Athos avec fierté, nous sommes des gentilshommes, et nous ne mentirions pas pour sauver notre tête.
– Je ne doute pas un instant de votre parole, monsieur Athos, mais, poursuivit-il pour changer de sujet, cette dame était donc seule ?
– Elle avait un cavalier avec elle, répondit Athos. Mais, malgré le tumulte, il n'est pas sorti, ce qui laisse à penser qu'il est lâche.
– Ne jugez pas trop vite, dit l'Évangile, répliqua le cardinal. Athos s'inclina. Maintenant, messieurs, j'ai appris ce que je voulais savoir ; suivez-moi.
Les trois mousquetaires emboîtèrent le pas derrière le cardinal, qui dissimula à nouveau son visage sous son manteau et reprit la route, précédant ses compagnons de quelques mètres. Bientôt, ils atteignirent l'auberge silencieuse, probablement vidée de ses occupants en prévision de l'arrivée d'un visiteur de marque. À quelques pas de la porte, le cardinal fit signe à son écuyer et aux mousquetaires de s'arrêter. Un cheval sellé était attaché au volet. Le cardinal frappa trois coups distincts. Un homme, également enveloppé dans un manteau, sortit aussitôt, échangea quelques mots rapides avec le cardinal, puis remonta à cheval et prit la direction de Surgères, vers Paris.
– Avancez, messieurs, ordonna le cardinal. Vous m'avez dit la vérité, mes gentilshommes. Notre rencontre de ce soir pourrait bien vous être bénéfique. En attendant, suivez-moi.
Le cardinal mit pied à terre, suivi des mousquetaires. Il confia la bride de son cheval à son écuyer, tandis que les mousquetaires attachaient les leurs aux volets. L'aubergiste, ignorant l'identité du cardinal, le prit pour un officier rendant visite à une dame.
– Avez-vous une chambre au rez-de-chaussée où ces messieurs pourraient m'attendre près d'un bon feu ? demanda le cardinal.
L’aubergiste ouvrit grand la porte d’une vaste pièce où un vieux poêle avait été remplacé par une cheminée flambant neuve. « Voici une chambre, répondit-il. »
« Parfait, dit le cardinal. Entrez ici, messieurs, et attendez-moi. Je ne serai pas plus de trente minutes. »
Sans attendre davantage, les mousquetaires s’installèrent près du feu, tandis que le cardinal, sûr de lui, monta l’escalier sans demander son chemin. Il était clair que, par pure bravoure et goût de l’aventure, nos trois amis avaient involontairement aidé quelqu’un sous la protection spéciale du cardinal. Mais qui donc ? C'était la question qui taraudait les mousquetaires. Ne trouvant pas de réponse satisfaisante, Porthos appela l’aubergiste pour demander des dés. Porthos et Aramis s’assirent pour jouer, tandis qu’Athos, perdu dans ses pensées, arpentait la pièce.
En marchant, Athos passait devant un tuyau de poêle cassé, dont l’autre extrémité aboutissait à l’étage supérieur. À chaque passage, il percevait un murmure de voix qui finit par capter son attention. Intrigué, il s’approcha et tendit l’oreille. Quelques mots lui semblèrent suffisamment importants pour qu’il fasse signe à ses compagnons de se taire, tout en restant lui-même courbé, l’oreille collée au tuyau.
« Écoutez, Milady, disait le cardinal, l’affaire est cruciale. Asseyez-vous et discutons. »
« Milady ! » murmura Athos, surpris.
« J’écoute Votre Éminence avec la plus grande attention », répondit une voix féminine qui fit sursauter le mousquetaire.
« Un petit navire avec un équipage anglais, dont le capitaine est à moi, vous attend à l’embouchure de la Charente, au fort de La Pointe. Il lèvera l’ancre demain matin. »
« Je dois donc m’y rendre cette nuit ? »
« Immédiatement, une fois que vous aurez mes instructions. Deux hommes vous attendront à la porte pour vous escorter. Laissez-moi sortir en premier, puis partez une demi-heure après moi. »
« Oui, Monseigneur. Revenons à la mission que vous me confiez. Pour continuer à mériter votre confiance, expliquez-moi clairement ce que je dois faire afin d’éviter toute erreur. »
Un silence profond s’installa. Le cardinal pesait ses mots, tandis que Milady concentrait toute son attention pour bien comprendre et mémoriser ses instructions. Athos profita de ce répit pour demander à ses compagnons de verrouiller la porte et de venir écouter avec lui. Porthos et Aramis, appréciant leur confort, apportèrent une chaise chacun et une troisième pour Athos. Tous trois s’assirent, leurs têtes rapprochées, attentifs.
« Vous partirez pour Londres, poursuivit le cardinal. Une fois là-bas, vous rencontrerez Buckingham. »
« Je dois rappeler à Son Éminence, dit Milady, que depuis l’affaire des ferrets de diamants, pour laquelle le duc m’a toujours suspectée, il se méfie de moi. »
« Cette fois, rétorqua le cardinal, il ne s’agit pas de gagner sa confiance, mais de vous présenter ouvertement et honnêtement comme négociatrice. »
« Ouvertement et honnêtement », répéta Milady avec une incroyable note de duplicité dans la voix.
« Oui, de manière franche et loyale, » reprit le cardinal avec le même ton. « Toute cette négociation doit se faire à visage découvert. »
« Je suivrai à la lettre les instructions de Votre Éminence et j'attends qu'elle me les donne, » répondit Milady.
« Vous allez voir Buckingham de ma part et lui dire que je suis au courant de tous ses préparatifs, mais que je n'en suis pas inquiet. Au premier mouvement qu'il tentera, je perds la reine. »
« Croira-t-il vraiment que Votre Éminence peut mettre cette menace à exécution ? »
« Oui, car j'ai des preuves. »
« Je dois pouvoir lui montrer ces preuves. »
« Bien sûr, » acquiesça le cardinal. « Dites-lui que je vais publier le rapport de Bois-Robert et du marquis de Beautru sur sa rencontre avec la reine chez Madame la connétable, le soir où elle a organisé une fête masquée. Précisez-lui qu'il est venu déguisé en grand mogol, un costume qu'il a acheté au chevalier de Guise pour trois mille pistoles. »
« Très bien, Monseigneur. »
« Je connais tous les détails de son entrée et de sa sortie du Louvre, la nuit où il s'est introduit déguisé en diseur de bonne aventure italien. Dites-lui, pour qu'il ne doute pas de mes informations, qu'il portait sous son manteau une grande robe blanche ornée de larmes noires, de têtes de mort et d'os en sautoir. C'était pour se faire passer pour le fantôme de la Dame blanche, qui, comme chacun le sait, revient au Louvre à chaque grand événement. »
« Est-ce tout, Monseigneur ? »
« Dites-lui que je connais aussi tous les détails de l'aventure d'Amiens. J'en ferai un petit roman, avec un plan du jardin et les portraits des principaux acteurs de cette scène nocturne. »
« Je lui dirai cela. »
« Dites-lui aussi que j'ai Montaigu. Il est à la Bastille. On n'a trouvé aucune lettre sur lui, c'est vrai, mais la torture peut lui faire avouer ce qu'il sait, et même ce qu'il ne sait pas. »
« À merveille. »
« Enfin, ajoutez que dans sa précipitation à quitter l'île de Ré, Sa Grâce a oublié chez lui une lettre de Madame de Chevreuse qui compromet sérieusement la reine. Elle prouve non seulement que Sa Majesté peut aimer les ennemis du roi, mais qu'elle conspire avec eux. Vous avez bien retenu tout ce que je vous ai dit, n'est-ce pas ? »
« Votre Éminence va en juger : le bal de Madame la connétable ; la nuit du Louvre ; la soirée d'Amiens ; l'arrestation de Montaigu ; la lettre de Madame de Chevreuse. »
« C'est cela, » confirma le cardinal. « Vous avez une mémoire remarquable, Milady. »
« Mais, » reprit-elle, cherchant à comprendre jusqu'au bout sa mission, « si malgré tout cela, le duc ne cède pas et continue de menacer la France ? »
« Le duc est amoureux comme un fou, ou plutôt comme un idiot, » répondit Richelieu avec amertume. « Comme les anciens paladins, il n'a entrepris cette guerre que pour obtenir un regard de sa belle. S'il sait que cette guerre peut coûter l'honneur et peut-être la liberté à la dame de ses pensées, je vous garantis qu'il y réfléchira à deux fois. »
« Et pourtant, » insista Milady, « s'il persiste ? »
« S'il persiste... » Le cardinal marqua une pause avant de reprendre. « S'il persiste, eh bien, j'espérerai dans un de ces événements qui changent la face des États. »
– Si Son Éminence pouvait me donner quelques exemples historiques de ces événements, dit Milady, je pourrais peut-être partager sa confiance en l'avenir.
– Prenons un cas, répondit Richelieu. En 1610, lorsque le roi Henri IV, de glorieuse mémoire, se préparait à envahir les Flandres et l’Italie pour attaquer l’Autriche de deux côtés, un événement imprévu a sauvé l’Autriche. Pourquoi le roi de France n’aurait-il pas la même chance que l’empereur ?
– Votre Éminence fait référence à l'assassinat de la rue de la Ferronnerie ?
– Exactement, acquiesça le cardinal.
– Votre Éminence ne pense-t-elle pas que l'exécution de Ravaillac dissuadera ceux qui pourraient envisager de l'imiter ?
– Il y aura toujours, surtout dans des pays divisés par la religion, des fanatiques prêts à devenir martyrs. D’ailleurs, j’apprends que les puritains sont enragés contre le duc de Buckingham, le qualifiant d’Antéchrist.
– Et alors ? demanda Milady.
– Eh bien, poursuivit le cardinal avec nonchalance, il suffirait de trouver une femme, belle, jeune, habile, qui aurait une vendetta personnelle contre le duc. Une telle femme pourrait exister : le duc est connu pour ses conquêtes amoureuses, et ses promesses de fidélité éternelle ont sûrement semé autant de haines que d’amours.
– Effectivement, une telle femme pourrait se trouver, répondit Milady froidement.
– Une telle femme, qui placerait le couteau de Jacques Clément ou de Ravaillac entre les mains d’un fanatique, sauverait la France.
– Oui, mais elle deviendrait complice d’un meurtre.
– A-t-on jamais découvert les complices de Ravaillac ou de Jacques Clément ?
– Non, peut-être parce qu’ils étaient trop haut placés pour qu’on ose les chercher. On ne brûlerait pas le Palais de Justice pour n’importe qui, Monseigneur.
– Vous pensez donc que l’incendie du Palais de Justice n’était pas accidentel ? demanda Richelieu, comme s’il posait une question anodine.
– Moi, Monseigneur, je ne fais qu’énoncer un fait. Je dis seulement que si j’étais Mlle de Montpensier ou la reine Marie de Médicis, je prendrais moins de précautions que je n'en prends en étant simplement Lady Clarick.
– C’est juste, dit Richelieu. Que désirez-vous donc ?
– Je veux un ordre qui approuve d’avance tout ce que je pourrais faire pour le bien de la France.
– Mais il faudrait d’abord trouver la femme que j’ai mentionnée, qui aurait une vendetta contre le duc.
– Elle est déjà trouvée, dit Milady.
– Ensuite, il faudrait dénicher ce fanatique misérable pour être l’instrument de la justice divine.
– On le trouvera.
– Très bien, dit le cardinal, alors ce sera le moment de demander l'ordre que vous souhaitez.
– Votre Éminence a raison, admit Milady, j'ai eu tort de voir autre chose dans la mission que vous me confiez. Ma tâche est simplement de transmettre à Sa Grâce que vous êtes au courant de ses déguisements pour approcher la reine lors de la fête de Mme la connétable. Vous avez des preuves de sa rencontre avec la reine au Louvre, où il se faisait passer pour un astrologue italien, en réalité le duc de Buckingham. Vous avez même commandé un petit roman plein d'esprit sur l'aventure d'Amiens, avec le plan du jardin où elle s'est déroulée et les portraits des participants. Montaigu est enfermé à la Bastille, et la torture pourrait lui faire révéler des souvenirs ou même des choses qu'il aurait oubliées. Enfin, vous possédez une lettre de Mme de Chevreuse, trouvée chez Sa Grâce, qui compromet sérieusement non seulement l'auteure, mais aussi la personne pour qui elle a été écrite. Si malgré tout cela, il persiste, alors ma mission se termine là, et je devrai prier pour un miracle pour sauver la France. C'est bien cela, n'est-ce pas, Monseigneur, et je n'ai rien d'autre à faire ?
– C'est bien cela, répondit sèchement le cardinal.
– Maintenant, dit Milady sans relever le changement de ton du cardinal, puis-je parler de mes ennemis ?
– Vous avez donc des ennemis ? demanda Richelieu.
– Oui, Monseigneur, des ennemis que je me suis faits en servant Votre Éminence, et contre lesquels j'ai besoin de votre soutien total.
– Et qui sont-ils ? répliqua le duc.
– D'abord, une petite intrigante du nom de Bonacieux.
– Elle est à la prison de Mantes.
– Elle y était, corrigea Milady, mais la reine a obtenu un ordre du roi pour la transférer dans un couvent.
– Dans un couvent ? dit le duc.
– Oui, mais je ne sais pas lequel, le secret est bien gardé...
– Je le découvrirai !
– Et Votre Éminence me dira où elle est ?
– Je n'y vois pas d'inconvénient, dit le cardinal.
– Bien. J'ai un autre ennemi, bien plus dangereux pour moi que Mme Bonacieux.
– Et qui est-ce ?
– Son amant.
– Comment s'appelle-t-il ?
– Oh ! Votre Éminence le connaît bien, s'écria Milady, c'est notre mauvais génie à tous deux. C'est celui qui a renversé vos gardes au profit des mousquetaires du roi, celui qui a blessé de Wardes, votre émissaire, et qui a fait échouer l'affaire des ferrets. C'est lui qui, sachant que j'ai enlevé Mme Bonacieux, a juré ma mort.
– Ah ! dit le cardinal, je vois de qui vous parlez.
– Je parle de ce misérable d'Artagnan.
– C'est un audacieux, dit le cardinal.
– Et c'est justement pour cela qu'il est encore plus dangereux.
– Il faudrait une preuve de ses liens avec Buckingham, dit le duc.
– Une preuve ? s'exclama Milady, j'en aurai dix.
– Eh bien, dans ce cas, c'est simple, apportez-moi cette preuve et je l'envoie à la Bastille.
– Bien, Monseigneur ! Et ensuite ?
– Une fois à la Bastille, il n'y a pas d'ensuite, dit le cardinal d'une voix sombre.
"Ah ! Parbleu, dit-il, si seulement je pouvais me débarrasser de mon ennemi aussi facilement que je me débarrasse des vôtres ! Si c’était ce genre de personnes que vous me demandiez d’épargner... – Monseigneur, répondit Milady, échange pour échange, vie pour vie, homme pour homme. Donnez-moi celui-là, je vous donne l’autre. – Je ne sais pas de quoi vous parlez, répliqua le cardinal, et je ne veux même pas le savoir. Mais je veux vous rendre service et je n’ai aucun problème à vous accorder ce que vous demandez pour une si petite créature. Surtout, comme vous le dites, ce petit d’Artagnan est un libertin, un duelliste, un traître. – Un infâme, Monseigneur, un infâme ! – Donnez-moi du papier, une plume et de l’encre, dit le cardinal. – Voici, Monseigneur."
Un silence s’installa, montrant que le cardinal était en train de réfléchir aux mots qu’il allait utiliser pour rédiger le billet, ou qu’il était déjà en train de l’écrire. Athos, qui n’avait pas perdu une miette de la conversation, prit ses deux compagnons par la main et les emmena à l’autre bout de la pièce. "Alors, dit Porthos, que veux-tu ? Pourquoi nous empêches-tu d’écouter la suite de la conversation ? – Chut ! dit Athos à voix basse, nous avons entendu tout ce qu’il fallait. De toute façon, je ne vous empêche pas d’écouter le reste, mais il faut que je parte. – Il faut que tu partes ? dit Porthos. Mais si le cardinal te demande, que dirons-nous ? – Ne l’attendez pas, dites-lui directement que je suis parti en éclaireur parce que certaines paroles de notre hôte m’ont fait penser que le chemin n’était pas sûr. Je vais d’abord en parler à l’écuyer du cardinal. Pour le reste, ne vous inquiétez pas. – Fais attention, Athos ! dit Aramis. – Ne vous en faites pas, répondit Athos, vous savez que j’ai du sang-froid."
Porthos et Aramis retournèrent près du poêle. Athos, quant à lui, sortit sans faire d’histoires, alla prendre son cheval attaché avec ceux de ses amis aux volets, expliqua en quelques mots à l’écuyer l’importance d’une avant-garde pour le retour, vérifia avec soin ses pistolets, mit l’épée à la main et s’engagea sur la route menant au camp.
Comme Athos l’avait prévu, le cardinal ne tarda pas à descendre. Il ouvrit la porte de la chambre où se trouvaient les mousquetaires et découvrit Porthos en pleine partie de dés avec Aramis. D’un regard rapide, il inspecta tous les recoins de la salle et constata qu’un homme manquait. "Où est passé M. Athos ?" demanda-t-il. – Monseigneur, répondit Porthos, il est parti en éclaireur après avoir entendu notre hôte dire des choses qui l’ont fait douter de la sécurité du chemin. – Et vous, que faisiez-vous, monsieur Porthos ? – J’ai gagné cinq pistoles à Aramis. – Et maintenant, vous pouvez rentrer avec moi ? – Nous sommes aux ordres de Votre Éminence. – En selle alors, messieurs, il se fait tard."
L’écuyer attendait à la porte, tenant le cheval du cardinal. Un peu plus loin, dans l’ombre, on distinguait un groupe de deux hommes avec trois chevaux ; ces hommes étaient chargés de conduire Milady au fort de La Pointe et de veiller à son embarquement. L’écuyer confirma au cardinal ce que les deux mousquetaires avaient dit à propos d’Athos. Le cardinal fit un geste d’approbation et reprit la route, prenant les mêmes précautions qu’à l’aller. Laissons-le suivre le chemin du camp, protégé par l’écuyer et les deux mousquetaires, et revenons à Athos.
Après avoir parcouru une centaine de pas d’un pas tranquille, une fois hors de vue, il bifurqua brusquement à droite, fit un détour, et revint discrètement à une vingtaine de pas, caché dans le taillis, pour observer la petite troupe passer. Il reconnut les chapeaux distinctifs de ses compagnons et la bordure dorée du manteau du cardinal. Une fois les cavaliers hors de vue, il retourna à l’auberge au galop, où on le laissa entrer sans problème. L’aubergiste le reconnut immédiatement.
« Mon officier, dit Athos, a oublié de transmettre une recommandation importante à la dame du premier étage. Il m’a envoyé pour réparer cet oubli. »
« Montez, » répondit l’aubergiste, « elle est encore dans sa chambre. »
Athos profita de l’autorisation, gravit les escaliers sans bruit, arriva sur le palier, et à travers la porte entrouverte, il aperçut Milady en train d’ajuster son chapeau. Il entra dans la chambre et referma la porte derrière lui. Au son du verrou qui se refermait, Milady se retourna. Athos se tenait devant la porte, enveloppé dans son manteau, son chapeau abaissé sur ses yeux. Face à cette silhouette immobile et silencieuse comme une statue, Milady fut saisie de frayeur.
« Qui êtes-vous ? Et que voulez-vous ? » s’écria-t-elle.
« Allons, c’est bien elle ! » murmura Athos. Il laissa tomber son manteau et releva son chapeau, avançant vers Milady.
« Me reconnaissez-vous, madame ? » demanda-t-il.
Milady fit un pas en avant, puis recula comme si elle avait aperçu un serpent.
« Ah, je vois que vous me reconnaissez, » dit Athos.
« Le comte de La Fère ! » murmura Milady, blêmissant et reculant jusqu’à ce que le mur l’arrête.
« Oui, Milady, » répondit Athos, « le comte de La Fère en personne, qui revient tout droit de l’autre monde pour le plaisir de vous voir. Asseyons-nous et parlons, comme dirait Son Éminence le cardinal. »
Sous l’emprise d’une terreur indicible, Milady s’assit sans un mot.
« Seriez-vous un démon envoyé sur terre ? » lança Athos. « Votre pouvoir est grand, je le sais. Mais vous savez aussi qu’avec l’aide de Dieu, les hommes ont souvent vaincu les démons les plus redoutables. Vous êtes déjà apparue sur mon chemin ; je pensais vous avoir vaincue, madame, mais soit je me trompais, soit l’enfer vous a ressuscitée. »
Ces mots, rappelant à Milady des souvenirs effroyables, la firent baisser la tête avec un gémissement sourd.
« Oui, l’enfer vous a ressuscitée, » poursuivit Athos, « l’enfer vous a enrichie, vous a donné un autre nom, et presque un autre visage, mais il n’a pas effacé les souillures de votre âme, ni la flétrissure de votre corps. »
Milady se leva d’un bond, ses yeux lançant des éclairs. Athos resta assis.
« Vous me croyiez mort, n’est-ce pas, comme je vous croyais morte ? Et ce nom d’Athos cachait le comte de La Fère, tout comme le nom de Milady Clarick cachait Anne de Breuil ! N’est-ce pas ainsi que vous vous appeliez lorsque votre frère nous a mariés ? Notre situation est vraiment étrange, » continua Athos en riant, « nous avons vécu jusqu’à présent en nous croyant morts l’un et l’autre, car un souvenir est moins encombrant qu’une personne, bien que parfois, un souvenir puisse être dévorant ! »
« Mais enfin, » dit Milady d’une voix sourde, « qu’est-ce qui vous ramène à moi ? Que me voulez-vous ? »
« Je veux vous dire que, même si je suis resté invisible à vos yeux, je ne vous ai jamais perdue de vue. »
« Vous savez ce que j’ai fait ? »
« Je peux vous raconter jour après jour vos actions, depuis votre entrée au service du cardinal jusqu’à ce soir. »
Un sourire incrédule effleura les lèvres pâles de Milady.
« Écoutez bien : c'est vous qui avez coupé les deux diamants de l'épaule du duc de Buckingham. C'est vous qui avez fait enlever Madame Bonacieux. C'est vous qui, amoureuse de de Wardes, pensant passer la nuit avec lui, avez laissé entrer Monsieur d'Artagnan. C'est vous qui, croyant que de Wardes vous avait trahie, avez voulu le faire tuer par son rival. C'est vous qui, une fois ce rival au courant de votre abominable secret, avez tenté de le faire assassiner par deux tueurs lancés à ses trousses. C'est vous qui, voyant que les balles avaient raté leur cible, avez envoyé du vin empoisonné avec une fausse lettre, pour faire croire à votre victime que ce vin venait de ses amis. Et c'est vous, enfin, qui venez ici, dans cette chambre, assise sur cette chaise, pour conclure un pacte avec le cardinal de Richelieu : faire assassiner le duc de Buckingham en échange de la promesse qu'il vous laisse assassiner d'Artagnan. »
Milady était livide. « Mais vous êtes donc le diable ? » demanda-t-elle.
« Peut-être, » répondit Athos, « mais écoutez bien ceci : assassinez ou faites assassiner le duc de Buckingham, peu m'importe ! Il est un Anglais, je ne le connais pas. Mais ne touchez pas à un seul cheveu de d'Artagnan, qui est un ami cher que je protège, ou je vous jure sur la tête de mon père que ce crime sera votre dernier. »
« Monsieur d'Artagnan m'a cruellement offensée, » répondit Milady d'une voix sourde, « il mourra. »
« Vraiment, est-ce possible que quelqu'un vous offense, madame ? » dit Athos en riant. « Il vous a offensée et il mourra ? »
« Il mourra, » insista Milady, « elle d'abord, lui ensuite. »
Athos fut pris d'un vertige. La vue de cette créature, qui n'avait rien d'une femme, lui rappelait des souvenirs terribles. Il se souvint qu'un jour, dans une situation moins dangereuse, il avait déjà voulu la sacrifier pour son honneur. Un désir brûlant de meurtre l'envahit comme une fièvre. Il se leva, sortit un pistolet de sa ceinture et l'arma.
Milady, aussi pâle qu'un cadavre, voulut crier, mais sa langue glacée ne put proférer qu'un son rauque, inhumain, semblable au râle d'une bête sauvage. Collée contre la tapisserie sombre, elle ressemblait à une image effrayante de la terreur.
Athos leva lentement son pistolet, l'arme presque contre le front de Milady, et dit d'une voix terriblement calme et résolue : « Madame, vous allez me remettre le papier que le cardinal vous a signé, ou je vous fais sauter la cervelle. »
Avec un autre homme, Milady aurait pu douter, mais elle connaissait Athos. Elle resta immobile.
« Vous avez une seconde pour vous décider, » ajouta-t-il.
Milady vit à la tension de son visage que le coup allait partir. Elle porta vivement la main à sa poitrine, sortit un papier et le tendit à Athos. « Tenez, et soyez maudit ! » dit-elle.
Athos prit le papier, remit le pistolet à sa ceinture, s'approcha de la lampe pour vérifier qu'il s'agissait bien du document, le déplia et lut : « C'est par mon ordre et pour le bien de l'État que le porteur du présent a fait ce qu'il a fait. 3 décembre 1627. Richelieu. »
« Et maintenant, » dit Athos en remettant son manteau et son chapeau, « maintenant que je t'ai arraché les dents, vipère, mords si tu peux. » Et il quitta la chambre sans un regard en arrière. À la porte, il trouva ses deux hommes et le cheval qu'ils tenaient.
« Messieurs, » déclara-t-il avec assurance, « vous connaissez l'ordre de Monseigneur : conduisez cette femme sans tarder au fort de La Pointe et ne la quittez que lorsqu'elle sera à bord. » Les hommes acquiescèrent d'un signe de tête, leurs instructions étant claires. Pendant ce temps, Athos monta en selle avec agilité et partit au galop. Il évita la route principale, préférant les champs, pressant son cheval avec une détermination farouche. De temps à autre, il s'arrêtait pour tendre l'oreille. Lors d'une de ces pauses, il perçut le bruit de plusieurs chevaux sur la route. Il ne douta pas un instant : c'était le cardinal et son escorte. Sans perdre une seconde, il piqua son cheval pour prendre de l'avance, puis dissimula son arrivée en frottant son cheval avec de la bruyère et des feuilles. Il se posta en travers de la route, à une distance raisonnable du camp.
« Qui va là ? » lança-t-il d'une voix forte en voyant les cavaliers approcher.
« C'est notre vaillant mousquetaire, si je ne m'abuse, » répondit le cardinal.
« Oui, Monseigneur, » confirma Athos avec assurance. « C'est bien moi. »
« Monsieur Athos, » dit Richelieu avec un air de satisfaction, « je vous remercie pour la vigilance de votre garde. Messieurs, nous sommes arrivés : prenez la porte à gauche, le mot d'ordre est Roi et Ré. » Sur ces mots, le cardinal salua les trois amis d'un signe de tête et prit la direction de droite, suivi de son écuyer. Cette nuit-là, il logeait au camp.
« Alors ? » demandèrent simultanément Porthos et Aramis une fois le cardinal hors de portée de voix. « Il a signé le papier qu'elle voulait ? »
« Je le sais, » répondit Athos calmement, « puisque le voici. »
Les trois compagnons restèrent silencieux jusqu'à leur quartier, ne rompant le silence que pour donner le mot d'ordre aux sentinelles. Ils envoyèrent Mousqueton prévenir Planchet que son maître était invité, après sa relève de tranchée, à se rendre immédiatement chez les mousquetaires. De son côté, comme Athos l'avait prévu, Milady suivit sans protester les hommes qui l'attendaient à la porte. Elle avait envisagé un instant de retourner voir le cardinal pour tout lui révéler, mais elle savait qu'une confession de sa part entraînerait celle d'Athos : elle pourrait bien dire qu'Athos l'avait pendue, mais Athos dirait qu'elle était marquée. Elle jugea plus sage de garder le silence, de partir discrètement, de mener à bien la mission compliquée qui lui avait été confiée, puis, une fois ses tâches accomplies à la satisfaction du cardinal, de revenir réclamer sa vengeance. Ainsi, après avoir voyagé toute la nuit, elle atteignit le fort de La Pointe à sept heures du matin, embarqua à huit heures, et à neuf heures, le navire, avec des lettres de marque du cardinal, appareilla pour l'Angleterre, bien qu'il fût censé partir pour Bayonne.
En arrivant chez ses trois amis, d'Artagnan les trouva réunis dans la même pièce : Athos méditait, Porthos soignait sa moustache, et Aramis lisait ses prières dans un joli livre d'heures relié en velours bleu.
« Pardieu, messieurs ! » s'exclama-t-il, « j'espère que ce que vous avez à me dire en vaut la peine, sinon je vous préviens que je ne vous pardonnerai pas de m'avoir dérangé au lieu de me laisser récupérer après une nuit à prendre et démanteler un bastion. Ah ! Que n'étiez-vous là, messieurs ! C'était intense ! »
« Nous étions ailleurs, où ce n'était pas de tout repos non plus ! » répondit Porthos en donnant à sa moustache un pli distinctif.
« Chut ! » fit Athos.
« Oh, oh, » murmura d'Artagnan en remarquant le léger froncement de sourcils d'Athos, « il semblerait qu'il y ait du nouveau ici. »
— Aramis, fit Athos, tu es allé déjeuner avant-hier à l’auberge du Parpaillot, non ?
— Oui, c’est exact.
— Comment c’était là-bas ?
— Franchement, j’ai mal mangé. C’était un jour maigre, et ils n’avaient que du gras.
— Quoi ? s’étonna Athos. Dans un port, pas de poisson ?
— Ils disent, répondit Aramis en replongeant dans sa lecture pieuse, que la digue construite par le cardinal repousse le poisson au large.
— Ce n’est pas ce que je te demandais, Aramis, reprit Athos. Je voulais savoir si tu avais été tranquille, sans être dérangé ?
— Eh bien, je crois qu’on n’a pas été trop importunés. Oui, pour ce que tu veux dire, Athos, on sera plutôt bien au Parpaillot.
— Allons-y alors, dit Athos, ici les murs ont des oreilles.
D’Artagnan, habitué aux habitudes d’Athos et comprenant au moindre geste que la situation était sérieuse, prit le bras d’Athos et sortit sans un mot. Porthos suivit, discutant avec Aramis. En chemin, ils croisèrent Grimaud. Athos lui fit signe de les suivre, et Grimaud, fidèle à son habitude, obéit en silence. Le pauvre garçon avait presque oublié comment parler. Ils arrivèrent à la buvette du Parpaillot : il était sept heures du matin, le jour pointait à peine. Les trois amis commandèrent un petit déjeuner et entrèrent dans une salle où, selon l’aubergiste, ils ne seraient pas dérangés. Malheureusement, l’heure était mal choisie pour une réunion discrète. La diane venait de sonner, chacun secouait le sommeil de la nuit et venait boire un coup pour chasser l’humidité du matin. Dragons, Suisses, gardes, mousquetaires, chevau-légers se succédaient à un rythme qui devait réjouir l’aubergiste, mais qui n’arrangeait pas du tout les affaires des quatre amis. Ils répondaient donc d’un air maussade aux salutations, toasts et plaisanteries de leurs camarades.
— Allons ! dit Athos, on va finir par se lancer dans une querelle, et ce n’est pas le moment. D’Artagnan, raconte-nous ta nuit, on te racontera la nôtre après.
— En effet, dit un chevau-léger qui se balançait en tenant un verre d’eau-de-vie, vous étiez de tranchée cette nuit, messieurs les gardes, et il me semble que vous avez eu des démêlés avec les Rochelois ?
D’Artagnan regarda Athos pour savoir s’il devait répondre à cet intrus qui s’immisçait dans leur conversation.
— Eh bien, dit Athos, n’entends-tu pas M. de Busigny qui te fait l’honneur de t’adresser la parole ? Raconte ce qui s’est passé cette nuit, puisque ces messieurs veulent savoir.
— N’aviez-vous pas pris un bastion ? demanda un Suisse qui buvait du rhum dans un verre à bière.
— Oui, monsieur, répondit d’Artagnan en s’inclinant, nous avons eu cet honneur. Nous avons même, comme vous avez pu l’entendre, introduit sous un des angles un baril de poudre qui, en explosant, a fait une belle brèche. Sans compter que, comme le bastion n’était pas d’hier, tout le reste de la construction a été fortement ébranlé.
— Et quel bastion est-ce ? demanda un dragon qui portait une oie enfilée sur son sabre pour la faire cuire.
— Le bastion Saint-Gervais, répondit d’Artagnan, derrière lequel les Rochelois inquiétaient nos travailleurs.
— Et l’affaire a été chaude ?
— Plutôt, oui. On a perdu cinq hommes, et les Rochelois huit ou dix.
— Balzampleu ! fit le Suisse, qui, malgré la richesse de jurons de sa langue maternelle, avait pris l’habitude de jurer en français.
— Mais il est fort probable, dit le chevau-léger, qu'ils vont envoyer des pionniers ce matin pour réparer le bastion.
— Oui, c'est probable, répondit d'Artagnan.
— Messieurs, lança Athos, que diriez-vous d'un pari ?
— Ah oui ! Un pari ! s'exclama le Suisse.
— Lequel ? demanda le chevau-léger, intrigué.
— Attendez, dit le dragon en posant son sabre comme une broche sur les chenets de la cheminée. J'en suis. Hé, l'aubergiste ! Amène une lèchefrite, que je ne perde pas une goutte de la graisse de cette volaille.
— Il a raison, ajouta le Suisse, la graisse d'oie, c'est délicieux avec des confitures.
— Voilà, dit le dragon. Maintenant, parlons du pari ! On écoute, monsieur Athos !
— Oui, le pari ! renchérit le chevau-léger.
— Eh bien, monsieur de Busigny, je parie avec vous, dit Athos, que mes trois compagnons, MM. Porthos, Aramis, d'Artagnan et moi-même, allons déjeuner dans le bastion Saint-Gervais et y rester une heure, montre en main, peu importe ce que l'ennemi fera pour nous déloger.
Porthos et Aramis se regardèrent, commençant à comprendre le défi.
— Mais, dit d'Artagnan à l'oreille d'Athos, tu vas nous faire tuer sans pitié.
— On est bien plus morts si on n'y va pas, répliqua Athos.
— Ah ! ma foi, messieurs, dit Porthos en se renversant sur sa chaise et en jouant avec sa moustache, voilà un pari qui a de l'allure !
— Je l'accepte, dit M. de Busigny ; reste à fixer l'enjeu.
— Vous êtes quatre, messieurs, dit Athos, nous sommes quatre ; un dîner à discrétion pour huit, cela vous convient-il ?
— Parfait, répondit M. de Busigny.
— Parfaitement, ajouta le dragon.
— Ça me va, dit le Suisse.
Le quatrième auditeur, jusque-là silencieux, hocha la tête pour approuver la proposition.
— Le déjeuner de ces messieurs est prêt, annonça l'hôte.
— Eh bien, apportez-le, dit Athos.
L'hôte s'exécuta. Athos appela Grimaud, lui montra un grand panier dans un coin et fit signe d'emballer les plats dans les serviettes. Grimaud comprit aussitôt qu'il s'agissait d'un pique-nique, prit le panier, empaqueta les plats, ajouta les bouteilles et le mit à son bras.
— Mais où allez-vous manger mon déjeuner ? demanda l'hôte.
— Que vous importe, dit Athos, tant qu'on vous le paie ?
Et il jeta deux pistoles sur la table avec majesté.
— Dois-je vous rendre la monnaie, mon officier ? demanda l'hôte.
— Non ; ajoute simplement deux bouteilles de vin de Champagne, et la différence sera pour les serviettes.
L'hôte, moins satisfait qu'il ne l'avait espéré, se rattrapa en glissant deux bouteilles de vin d'Anjou au lieu du Champagne promis.
— Monsieur de Busigny, dit Athos, voudriez-vous régler votre montre sur la mienne, ou me permettre de régler la mienne sur la vôtre ?
— Avec plaisir, monsieur ! répondit le chevau-léger en sortant une montre ornée de diamants. Sept heures et demie, dit-il.
— Sept heures trente-cinq, dit Athos ; je suis donc cinq minutes en avance sur vous, monsieur.
Et, saluant les spectateurs ébahis, les quatre jeunes hommes prirent la direction du bastion Saint-Gervais, suivis de Grimaud avec le panier, ignorant sa destination, mais habitué à l'obéissance passive sous l'autorité d'Athos, sans même songer à poser de questions. Tant qu'ils restèrent dans le camp, les quatre amis gardèrent le silence, suivis par des curieux qui, connaissant le pari, voulaient voir comment ils s'en sortiraient.
Une fois la ligne de circonvallation franchie et à l'air libre, d'Artagnan, complètement dans le flou, décida qu'il était temps de demander des explications. « Alors, cher Athos, pourrais-tu m'éclairer sur notre destination ? » demanda-t-il. Athos répondit simplement : « Tu le vois bien, nous allons au bastion. » « Mais pour y faire quoi ? » s’enquit d’Artagnan. « Pour y déjeuner, bien sûr », répondit Athos. « Pourquoi ne pas avoir pris notre repas au Parpaillat ? » s'interrogea d'Artagnan. « Parce que nous avons des choses importantes à discuter, et il était impossible de parler tranquillement dans cette auberge avec tous ces gens qui vont et viennent, qui saluent, qui interpellent. Ici, au moins, personne ne viendra nous déranger », expliqua Athos en désignant le bastion.
D'Artagnan, prudent malgré sa bravoure, proposa : « Ne pourrions-nous pas trouver un coin tranquille dans les dunes, près de la mer ? » « On nous aurait vite repérés et le cardinal aurait été informé en un rien de temps », répliqua Athos. Aramis ajouta : « Athos a raison, un désert n’est pas une option. » Porthos, pensif, dit : « Un désert aurait été parfait, mais encore faut-il en trouver un. »
Athos renchérit : « Il n'existe pas de lieu sans un oiseau dans le ciel, un poisson dans l'eau, ou un lapin dans les buissons. Tout semble espionner pour le cardinal. Mieux vaut poursuivre notre aventure. Nous avons parié de tenir une heure dans le bastion. Qu’on nous attaque ou non, nous pourrons discuter en paix. Si on nous attaque, nous parlerons tout en nous défendant, et nous récolterons la gloire. C’est tout bénéfice. » « Oui, mais nous risquons de prendre une balle », objecta d'Artagnan. Athos répliqua : « Les balles les plus dangereuses ne sont pas toujours celles de l’ennemi. »
Porthos s’inquiéta : « Pour cette mission, nous aurions dû emporter nos mousquets. » Athos le railla : « Pourquoi se charger inutilement ? » Porthos insista : « Un mousquet, douze cartouches et une poire à poudre ne sont jamais de trop face à l’ennemi. » Athos sourit et dit : « N’as-tu pas entendu d’Artagnan ? » « Que disait-il ? » demanda Porthos. « Il a dit qu’il y avait eu des morts des deux côtés lors de l’attaque nocturne. » « Et alors ? » « Eh bien, personne n’a eu le temps de les dépouiller. Nous trouverons leurs armes et munitions sur place. Au lieu de quatre mousquets, nous aurons une quinzaine de fusils et une centaine de balles. » Aramis s’exclama : « Athos, tu es un génie ! » Porthos acquiesça d’un signe de tête. D’Artagnan restait sceptique. Grimaud, partageant ses doutes, tira discrètement son maître par la manche, demandant par gestes : « Où allons-nous ? »
Athos pointa du doigt le bastion. "Mais," murmura Grimaud dans son langage habituel, "on va y laisser notre peau." Athos leva les yeux et son doigt vers le ciel, comme pour dire que le destin était scellé. Grimaud, résigné, posa son panier et s'assit en secouant la tête. Sans perdre de temps, Athos sortit un pistolet de sa ceinture, vérifia qu'il était chargé, l'arma et l'approcha de l'oreille de Grimaud. En un clin d'œil, Grimaud bondit sur ses pieds, comme mû par un ressort invisible. Athos lui fit signe de reprendre le panier et de mener la marche. Grimaud obéit, passant de l'arrière-garde à l'avant-garde, sans vraiment savoir ce qu'il y gagnait.
Arrivés au bastion, les quatre compagnons se retournèrent pour voir une foule de plus de trois cents soldats rassemblée à l'entrée du camp. Parmi eux, on distinguait M. de Busigny, le dragon, le Suisse et le quatrième parieur. Athos, dans un geste théâtral, retira son chapeau, le planta au bout de son épée et l'agita dans les airs. Les spectateurs lui répondirent par un salut et un grand hourra qui résonna jusqu'à eux. Puis, ils disparurent tous les quatre dans le bastion, Grimaud les ayant déjà précédés.
Comme Athos l'avait prévu, le bastion n'était habité que par une douzaine de cadavres, Français et Rochelois confondus. "Messieurs," déclara Athos, prenant la tête de l'expédition, "pendant que Grimaud met la table, occupons-nous des fusils et des cartouches. On peut discuter tout en travaillant. Ces messieurs," ajouta-t-il en désignant les morts, "ne nous écouteront pas."
"On pourrait toujours les jeter dans le fossé," proposa Porthos, "après s'être assurés qu'ils n'ont rien dans leurs poches."
"Oui," approuva Aramis, "c'est le travail de Grimaud."
"Bien," dit d'Artagnan, "que Grimaud les fouille et les balance par-dessus les murailles."
"Non, surtout pas," intervint Athos, "ils peuvent nous être utiles."
"Ces morts, utiles ?" s'étonna Porthos. "Tu dérailles, mon ami."
"Ne jugez pas à la hâte," répondit Athos, "comme le disent l'Évangile et M. le cardinal. Alors, combien de fusils, messieurs ?"
"Douze," répondit Aramis.
"Et combien de coups à tirer ?"
"Une centaine."
"Parfait, c'est exactement ce qu'il nous faut. Chargeons les armes."
Les quatre mousquetaires se mirent au travail. Tandis qu'ils finissaient de charger le dernier fusil, Grimaud fit signe que le déjeuner était prêt. Athos lui répondit par un geste affirmatif et indiqua un endroit où Grimaud devait monter la garde. Pour rendre sa tâche moins monotone, Athos lui permit d'emporter un pain, deux côtelettes et une bouteille de vin. "Et maintenant, à table," dit Athos.
Les quatre amis s'assirent par terre, en tailleur, comme des Turcs ou des couturiers. "Bon, maintenant que tu n'as plus peur d'être entendu, j'espère que tu vas nous révéler ton secret, Athos," dit d'Artagnan.
"J'espère vous offrir à la fois plaisir et gloire, messieurs," répondit Athos. "Je vous ai fait faire une belle promenade, voici un déjeuner délicieux, et là-bas, cinq cents personnes qui nous regardent à travers les meurtrières, nous prenant pour des fous ou des héros, deux catégories d'imbéciles assez similaires."
"Mais ce secret ?" insista d'Artagnan.
"Le secret," dit Athos, "c'est que j'ai vu Milady hier soir."
D'Artagnan, prêt à porter son verre à ses lèvres, fut si troublé par le nom de Milady que sa main trembla, l'obligeant à reposer le verre pour ne pas en renverser le contenu.
« Tu as croisé ta femme... – Chut ! coupa Athos. N'oublie pas, mon cher, que ces messieurs ne sont pas dans la confidence de mes affaires personnelles. Oui, j'ai vu Milady. – Où ça ? demanda d'Artagnan. – À environ deux lieues d'ici, à l'auberge du Colombier-Rouge. – Dans ce cas, je suis foutu, dit d'Artagnan. – Pas encore, répondit Athos. À cette heure-ci, elle doit avoir quitté la France. » D'Artagnan soupira de soulagement. « Mais au final, qui est cette Milady ? demanda Porthos. – Une femme fascinante, répondit Athos en savourant un verre de vin pétillant. Cet hôtelier est un escroc ! s'exclama-t-il. Il nous sert du vin d'Anjou en prétendant que c'est du Champagne, et il croit qu'on ne va pas s'en rendre compte ! Oui, poursuivit-il, une femme fascinante qui a eu des attentions pour notre ami d'Artagnan, lui a joué un sale tour et a tenté de se venger : il y a un mois en essayant de le faire tuer par des mousquetaires, il y a huit jours en tentant de l'empoisonner, et hier en demandant sa tête au cardinal. – Comment ça, en demandant ma tête au cardinal ? s'écria d'Artagnan, blême de peur. – C'est vrai, comme l'Évangile, dit Porthos. Je l'ai entendu de mes propres oreilles. – Moi aussi, ajouta Aramis. – Alors, dit d'Artagnan, abattu, autant me tirer une balle dans la tête et en finir. – C'est la pire des idées, dit Athos, car c'est la seule sans remède. – Je n'y échapperai jamais, dit d'Artagnan. Avec des ennemis pareils : d'abord l'inconnu de Meung, ensuite de Wardes, que j'ai blessé à trois reprises, puis Milady dont j'ai découvert le secret, et enfin le cardinal dont j'ai contrecarré les plans. – Eh bien, dit Athos, ça ne fait que quatre, et nous sommes quatre aussi, un contre un. Parbleu ! Si on en croit les signes de Grimaud, on va avoir affaire à bien plus nombreux. Qu'est-ce que tu vois, Grimaud ? Vu la situation, je t'autorise à parler, mais sois bref, je t'en prie. – Une troupe. – Combien ? – Vingt hommes. – Quels hommes ? – Seize pionniers, quatre soldats. – À quelle distance ? – Cinq cents pas. – Parfait, on a le temps de finir ce repas et de lever un verre à ta santé, d'Artagnan ! – À ta santé ! répétèrent Porthos et Aramis. – Eh bien, à ma santé, même si je doute que vos vœux me soient d'un grand secours. – Bah ! dit Athos, Dieu est grand, comme disent les adeptes de Mahomet, et l'avenir est entre ses mains. » Puis, après avoir vidé son verre, Athos se leva tranquillement, prit un fusil et se dirigea vers une meurtrière. Porthos, Aramis et d'Artagnan firent de même. Quant à Grimaud, il reçut l'ordre de se tenir derrière eux pour recharger les armes. Au bout d'un moment, la troupe apparut, avançant dans une sorte de tranchée qui reliait le bastion à la ville. « Nom d'un chien ! dit Athos, ça vaut vraiment le coup de se déranger pour une vingtaine de types armés de pioches, de houes et de pelles ! Grimaud aurait pu leur faire signe de déguerpir, et je parie qu'ils nous auraient laissés tranquilles. – J'en doute, fit remarquer d'Artagnan, car ils avancent avec détermination. En plus, il y a quatre soldats et un brigadier armés de mousquets parmi eux. – C'est qu'ils ne nous ont pas encore vus, reprit Athos.
« Franchement ! s'exclama Aramis, j'avoue que je n'aime pas l'idée de tirer sur ces pauvres bourgeois. – Mauvais prêtre ! rétorqua Porthos, avoir pitié des hérétiques, c'est pas digne de toi ! – En vrai, dit Athos, Aramis a raison, je vais leur parler. – Mais qu'est-ce que tu fais ? s'écria d'Artagnan, tu vas te faire tirer dessus, mon cher ! » Mais Athos n'écouta pas et, grimpant sur la brèche, fusil d'une main, chapeau de l'autre : « Messieurs, lança-t-il aux soldats et travailleurs, qui s'étaient arrêtés à une cinquantaine de pas, surpris de le voir apparaître, messieurs, mes amis et moi, nous prenons notre déjeuner ici. Vous savez bien que c'est agaçant d'être interrompu pendant un repas ; alors, s'il vous plaît, si vous avez vraiment besoin d'être ici, attendez qu'on ait fini ou revenez plus tard, sauf si vous avez envie de lâcher la rébellion pour venir trinquer avec nous à la santé du roi de France. – Fais gaffe, Athos ! cria d'Artagnan, tu vois pas qu'ils te visent ? – Si, si, je vois bien, répondit Athos, mais ce sont des bourgeois, ils tirent très mal, ils ne m'auront pas. » Effectivement, quatre coups de feu retentirent, les balles s'écrasèrent autour d'Athos sans le toucher. Quatre coups de feu répondirent presque instantanément, mais cette fois, trois soldats tombèrent raides morts, et un des travailleurs fut blessé. « Grimaud, un autre mousquet ! » ordonna Athos toujours sur la brèche. Grimaud s'exécuta sans tarder. Les trois amis rechargèrent leurs armes ; une nouvelle salve suivit la première : le brigadier et deux pionniers furent tués, le reste s'enfuit. « Allez, messieurs, une sortie ! » lança Athos. Les quatre amis foncèrent hors du bastion, récupérèrent les mousquets des soldats et la demi-pique du brigadier ; puis, convaincus que les fuyards ne s'arrêteraient qu'en ville, ils retournèrent au bastion avec leurs trophées. « Recharge les armes, Grimaud, dit Athos, et nous, messieurs, reprenons notre déjeuner et notre conversation. Où en étions-nous ? – Je m'en souviens, dit d'Artagnan, préoccupé par le trajet de Milady. – Elle va en Angleterre, répondit Athos. – Pour quoi faire ? – Pour assassiner ou faire assassiner Buckingham. » D'Artagnan s'exclama, choqué et indigné. « C'est ignoble ! s'écria-t-il. – Oh, pour ça, dit Athos, je vous assure que ça ne me tracasse pas du tout. Maintenant que tu as fini, Grimaud, continua Athos, prends la demi-pique de notre brigadier, attache une serviette dessus et plante-la au sommet du bastion, pour que ces rebelles rochelais sachent qu'ils ont affaire à de vaillants soldats du roi. » Grimaud obéit sans un mot. Un instant plus tard, le drapeau blanc flottait au-dessus des quatre amis ; un tonnerre d'applaudissements salua son apparition, la moitié du camp était aux barrières. « Comment ça, reprit d'Artagnan, tu t'en fiches qu'elle tue ou fasse tuer Buckingham ? Mais le duc est notre ami. – Le duc est Anglais, il se bat contre nous ; qu'elle fasse ce qu'elle veut du duc, ça m'importe autant qu'une bouteille vide. » Et Athos lança une bouteille à quinze pas de lui, après en avoir vidé la dernière goutte dans son verre.
« Attendez une seconde, lança d'Artagnan, je ne peux pas laisser tomber Buckingham comme ça ; après tout, il nous a offert de superbes chevaux. – Et surtout des selles magnifiques, ajouta Porthos, arborant fièrement le galon de la sienne sur son manteau. – Puis, intervint Aramis, Dieu préfère la conversion du pécheur à sa mort. – Amen, acquiesça Athos, et nous reviendrons là-dessus plus tard, si ça vous chante ; mais pour l'instant, ce qui me tracassait vraiment, et je suis sûr que tu me comprends, d'Artagnan, c'était de récupérer ce blanc-seing que cette femme avait arraché au cardinal pour nous éliminer impunément. – Mais c'est un démon, cette femme ! s'exclama Porthos en tendant son assiette à Aramis, qui découpait une volaille. – Et ce blanc-seing, demanda d'Artagnan, est-il encore entre ses mains ? – Non, c'est moi qui l'ai maintenant ; je ne dirai pas que c'était facile, mais j'ai réussi, répondit Athos. – Mon cher Athos, dit d'Artagnan, je ne compte plus combien de fois je vous dois la vie. – Alors c'est pour ça que tu nous as quittés ? demanda Aramis. – Exactement. Et tu as cette lettre du cardinal ? demanda d'Artagnan. – La voilà, dit Athos. Il sortit le précieux document de sa poche. D'Artagnan le déplia, la main tremblante, et lut : « C'est par mon ordre et pour le bien de l'État que le porteur du présent a fait ce qu'il a fait. 5 décembre 1627 Richelieu ». – En effet, dit Aramis, c'est une absolution en bonne et due forme. – Il faut déchirer ce papier, s'écria d'Artagnan, comme s'il lisait sa propre condamnation. – Pas du tout, répondit Athos, il faut le garder précieusement ; je ne l'échangerais même pas contre de l'or. – Et que va-t-elle faire maintenant ? demanda le jeune homme. – Eh bien, répondit Athos avec nonchalance, elle va sûrement écrire au cardinal pour lui dire qu'un mousquetaire nommé Athos lui a pris son sauf-conduit ; elle lui conseillera aussi de se débarrasser de nous, Porthos et Aramis. Le cardinal se souviendra de nous, et un beau matin, il fera arrêter d'Artagnan et nous enverra tous à la Bastille. – Mais enfin, dit Porthos, vous plaisantez, non ? – Je ne plaisante pas, répondit Athos. – Vous savez, dit Porthos, que tordre le cou à cette maudite Milady serait moins péché que de le faire à ces pauvres huguenots qui n'ont fait que chanter en français des psaumes que nous chantons en latin. – Qu'en dit l'abbé ? demanda calmement Athos. – Je suis d'accord avec Porthos, répondit Aramis. – Moi aussi ! ajouta d'Artagnan. – Heureusement qu'elle est loin, fit remarquer Porthos ; je dois dire qu'elle m'inquiéterait beaucoup ici. – Elle me dérange autant en Angleterre qu'en France, dit Athos. – Elle me dérange partout, ajouta d'Artagnan. – Mais puisque tu l'avais, dit Porthos, pourquoi ne pas l'avoir noyée, étranglée, pendue ? Seuls les morts ne reviennent pas. – Tu crois ça, Porthos ? répondit le mousquetaire avec un sourire sombre que seul d'Artagnan comprit. – J'ai une idée, dit d'Artagnan. – On t'écoute, dirent les mousquetaires. – Aux armes ! cria Grimaud. Les jeunes gens se levèrent d'un bond et coururent aux fusils.
Une petite troupe approchait, composée de vingt à vingt-cinq hommes. Mais cette fois, ce n’étaient pas des ouvriers, c’étaient des soldats de la garnison.
« Et si on retournait au camp ? proposa Porthos. Ça me semble un peu déséquilibré, là.
— Hors de question, pour trois raisons, répliqua Athos. Primo, on n’a pas fini de déjeuner. Secundo, on a encore des trucs importants à discuter. Tertio, il reste dix minutes avant que notre heure soit écoulée.
— Bon, dit Aramis, il faudrait quand même qu’on se décide sur un plan de bataille.
— Rien de plus simple, répondit Athos. Dès que l’ennemi est à portée, on tire. S’ils continuent d’avancer, on tire encore. On tire jusqu’à ce qu’on n’ait plus de munitions. Si certains persistent à monter à l’assaut, on les laisse descendre dans le fossé et on leur balance ce pan de mur qui tient par miracle.
— Génial ! s’exclama Porthos. Athos, t’es vraiment fait pour être général. À côté de toi, le cardinal, qui se prend pour un stratège, c’est rien du tout.
— Messieurs, pas de doublon, s’il vous plaît, dit Athos. Visez bien chacun votre cible.
— J’ai le mien, dit d’Artagnan.
— Moi aussi, ajouta Porthos.
— Pareil pour moi, dit Aramis.
— Alors, feu ! » ordonna Athos.
Les quatre coups de feu résonnèrent comme un seul, et quatre soldats tombèrent. Le tambour se mit à battre, et la petite troupe chargea. Les tirs se succédèrent, précis mais irréguliers. Les Rochelois, conscients de la faible opposition, continuèrent de courir. Trois autres tirs retentirent, deux hommes tombèrent, mais la progression ne s’arrêta pas. Arrivés au pied du bastion, il restait douze ou quinze ennemis. Une dernière salve les accueillit, sans les stopper : ils sautèrent dans le fossé, prêts à escalader.
« Allez, les amis, dit Athos, on en finit d’un coup : à la muraille ! »
Les quatre amis, aidés par Grimaud, poussèrent avec leurs fusils un énorme pan de mur qui vacilla, se décrocha et s’effondra dans le fossé avec un bruit terrifiant. Un cri s’éleva, un nuage de poussière obscurcit le ciel, et tout fut terminé.
« On les a tous écrasés ? demanda Athos.
— On dirait bien, répondit d’Artagnan.
— Non, regardez, deux ou trois s’enfuient, tout éclopés, » fit remarquer Porthos.
En effet, quelques survivants, couverts de boue et de sang, prenaient la fuite, regagnant la ville. C’était tout ce qui restait de la troupe.
Athos consulta sa montre. « Messieurs, ça fait une heure qu’on est là. Pari gagné, mais jouons franc-jeu. D’ailleurs, d’Artagnan, tu ne nous as pas dit ton idée. »
Calme comme à son habitude, le mousquetaire s’assit devant les restes du déjeuner.
« Mon idée ? dit d’Artagnan.
— Oui, tu disais avoir une idée, rappela Athos.
— Ah, ça y est, reprit d’Artagnan. Je retourne en Angleterre, je trouve Buckingham et je l’avertis du complot contre lui.
— Tu ne feras pas ça, d’Artagnan, dit Athos froidement. »
– Et pourquoi pas ? Je l'ai déjà fait une fois, non ? – Oui, mais à l'époque, on n'était pas en guerre. Buckingham était notre allié, pas notre ennemi. Ce que tu proposes là, c'est carrément de la trahison. » D’Artagnan comprit que l'argument d'Athos tenait la route et resta silencieux.
« Mais attendez, j'ai peut-être une idée, moi aussi, lança Porthos. – Silence, messieurs, Porthos a une idée ! s'exclama Aramis. – Je demande un congé à M. de Tréville, avec une excuse bidon que vous allez m'inventer, parce que moi, les excuses, c'est pas mon fort. Milady ne m'a jamais vu, je m'approche d'elle sans qu'elle se méfie et dès que je la trouve, je l'étrangle. – Eh bien, dit Athos, je ne suis pas loin de penser que l'idée de Porthos est bonne. – Oh non, s'indigna Aramis, tuer une femme, c'est pas possible ! Moi, j'ai la vraie idée. – Allez, balance ton idée, Aramis, demanda Athos, qui avait beaucoup de respect pour le jeune mousquetaire. – Il faut prévenir la reine. – Ah ben voilà, s'écrièrent Porthos et d’Artagnan en chœur, je crois que c'est la bonne piste. – Prévenir la reine ? dit Athos, mais comment ? On n'a pas de contacts à la cour, et envoyer quelqu'un à Paris, c'est se faire griller direct. Paris, c'est à cent quarante lieues d'ici, notre lettre n'arrivera même pas à Angers qu'on sera déjà en taule. – Pour faire passer une lettre à Sa Majesté en toute sécurité, proposa Aramis, rougissant un peu, moi, je m'en charge. Je connais quelqu'un de très malin à Tours... » Aramis s'arrêta, voyant qu'Athos souriait. « Alors, tu n'es pas convaincu, Athos ? demanda d'Artagnan. – Je ne dis pas que c'est une mauvaise idée, répondit Athos, mais je veux juste rappeler à Aramis qu'il ne peut pas quitter le camp. N'importe qui d'autre que nous, c'est risqué. Deux heures après que le messager sera parti, tous les espions du cardinal connaîtront notre lettre par cœur, et toi et ton contact malin, vous serez arrêtés. – Sans compter, ajouta Porthos, que la reine sauvera Buckingham, mais nous, elle nous laissera tomber. – Mes amis, dit d’Artagnan, ce que dit Porthos a du sens. – Ah ! ah ! Mais qu'est-ce qui se passe en ville ? demanda Athos. – On sonne l'alarme. » Les quatre amis tendirent l'oreille, et en effet, le roulement du tambour se faisait entendre. « Vous allez voir qu'ils vont nous envoyer tout un régiment, dit Athos. – Tu ne comptes pas résister à un régiment entier, quand même ? demanda Porthos. – Pourquoi pas ? répondit le mousquetaire. Je me sens d'attaque, et je tiendrais tête à une armée entière si seulement on avait pensé à prendre une douzaine de bouteilles de plus. – Parole, le tambour se rapproche, dit d’Artagnan. – Laissez-le venir, dit Athos. Il faut un quart d'heure pour venir de la ville ici, et ça nous laisse largement le temps de peaufiner notre plan. Si on quitte cet endroit, on ne retrouvera jamais un lieu aussi parfait. Et justement, messieurs, j'ai la vraie idée. – Alors, dis-nous tout. – Laissez-moi juste donner quelques ordres essentiels à Grimaud. » Athos fit signe à son valet de s'approcher. « Grimaud, dit Athos en montrant les cadavres au sol, tu vas prendre ces messieurs, les aligner contre le mur, leur mettre leur chapeau sur la tête et leur fusil dans les mains. – O grand homme ! s'exclama d’Artagnan, je te suis. – Tu comprends ? demanda Porthos. – Et toi, Grimaud, tu saisis ? » demanda Aramis. Grimaud hocha la tête. « C'est tout ce qu'il faut, dit Athos, revenons à mon idée. – J'aimerais bien comprendre, moi aussi, fit remarquer Porthos.
– Non, mais on part sans payer, répondit Athos avec un sourire en coin.
– Ah, c'est vrai, fit remarquer Porthos, l'air un peu gêné. Mais qui a de l'argent, ici ?
– Personne, soupira d'Artagnan en haussant les épaules. On est fauchés comme les blés.
– Eh bien, tant pis, dit Athos en haussant les épaules à son tour. Après tout, ce n'est pas la première fois qu'on laisse une ardoise derrière nous. Allons, messieurs, filons avant que quelqu'un ne s'en aperçoive.
Ils se mirent à trotter rapidement, Grimaud en tête, le panier sous le bras. Les points noirs et rouges au loin se rapprochaient dangereusement, et l'urgence de la situation les poussait à accélérer le pas.
– Vous savez, j'ai toujours trouvé que l'art de la fuite est sous-estimé, lança Aramis en riant.
– Je suis d'accord, répondit d'Artagnan, surtout quand on est poursuivis par une armée.
Les quatre amis, toujours en mouvement, éclatèrent de rire malgré la tension. Leurs pas résonnaient sur le chemin, et ils se sentaient vivants, unis par cette aventure inédite.
– Bon, sérieusement, qu'est-ce qu'on fait pour l'argent ? demanda Porthos, toujours préoccupé.
– On verra ça plus tard, dit Athos. Pour l'instant, concentrons-nous sur notre retour au camp.
Leur course effrénée les mena enfin à l'abri des regards indiscrets. Ils ralentirent le pas, reprenant leur souffle, mais leur esprit était déjà tourné vers leur prochaine mission. Les lettres à envoyer, les alliances à nouer, les dangers à éviter. La vie de mousquetaire était loin d'être de tout repos, mais pour rien au monde ils n'auraient échangé leur place.
– Et le drapeau, nom d’un chien ! On ne laisse jamais un drapeau aux mains de l’ennemi, même si ce n’est qu’une serviette ! » Athos, sans hésiter, se précipita dans le bastion, grimpa sur la plate-forme et arracha le drapeau. Les Rochelois, arrivés à portée de tir, ouvrirent un feu nourri sur lui. Athos, comme s’il aimait braver le danger, semblait invulnérable. Les balles sifflaient autour de lui, mais aucune ne l’atteignit. Il agita fièrement son étendard, tournant le dos aux assiégeants et saluant les siens. Des cris fusèrent des deux côtés : la colère d’un côté, l’enthousiasme de l’autre. Une nouvelle salve retentit, trois balles trouèrent la serviette, la transformant en véritable drapeau. Dans le camp, on hurlait : « Descendez ! Descendez ! » Athos descendit, et ses compagnons, soulagés, l’accueillirent avec joie.
« Allez, Athos, dépêchons-nous, dit d’Artagnan. On a tout récupéré, sauf l’argent. Ce serait idiot de mourir maintenant. » Mais Athos, imperturbable, continuait à marcher avec dignité. Ses amis, voyant qu’il ne cédait pas, s’alignèrent sur son rythme. Grimaud et son panier étaient déjà en sécurité, hors de portée. Soudain, une fusillade intense se fit entendre. « Qu’est-ce qui se passe ? » demanda Porthos. « Sur qui tirent-ils ? Je n’entends pas de balles siffler, et je ne vois personne. »
« Ils tirent sur nos morts, » répondit Athos. « Mais nos morts ne riposteront pas. » « Exactement, alors ils penseront à une embuscade, hésiteront, enverront un parlementaire, et quand ils comprendront la blague, nous serons déjà loin. Pas besoin de courir et attraper une pneumonie. » « Ah, je saisis », s’exclama Porthos, impressionné. « Tant mieux ! » répliqua Athos en haussant les épaules.
Du côté français, les soldats acclamaient le retour des quatre amis. Une nouvelle salve se fit entendre, cette fois les balles ricochèrent sur les pierres tout autour d’eux, sifflant sinistrement à leurs oreilles. Les Rochelois avaient enfin repris le bastion. « Ils sont vraiment maladroits, » dit Athos. « Combien en avons-nous abattus ? Douze ? » « Ou quinze. » « Et combien écrasés ? » « Huit ou dix. » « Et en échange, pas une égratignure ? Ah, si ! Qu’est-ce que tu as à la main, d’Artagnan ? Du sang, on dirait ? » « Ce n’est rien, » répondit d’Artagnan. « Une balle perdue ? » « Même pas. » « Alors quoi ? »
Athos, qui considérait d’Artagnan comme son fils, montrait parfois une tendresse paternelle. « Juste une écorchure, » expliqua d’Artagnan. « Mes doigts ont été coincés entre deux pierres, celle du mur et celle de ma bague, et la peau s’est déchirée. » « Voilà ce qui arrive quand on porte des diamants, » dit Athos avec un soupçon de mépris. « Attendez, » s’exclama Porthos. « Il y a un diamant, alors pourquoi se plaindre de manquer d’argent ? » « Bien vu ! » dit Aramis. « Bravo, Porthos, c’est une bonne idée. » « Évidemment, » dit Porthos en savourant le compliment d’Athos. « Puisqu’on a un diamant, vendons-le. » « Mais, » objecta d’Artagnan, « c’est le diamant de la reine. »
« Encore mieux ! » reprit Athos avec un sourire en coin. « La reine sauve son amant, Buckingham, c'est logique ; la reine nous sauve, nous, ses amis, c'est moral. Vendons ce diamant ! Qu'en pense notre cher abbé ? Inutile de demander à Porthos, son avis est déjà clair. »
Aramis, un peu gêné, répliqua : « Puisque cette bague ne vient pas d'une amante, et n'est donc pas un symbole d'amour, d'Artagnan peut la vendre sans scrupule. »
« Mon cher, tu parles comme un théologien ! Alors, ton conseil est...? » demanda Athos.
« Vendre le diamant, » répondit Aramis avec assurance.
« Parfait, » s'exclama d'Artagnan, un sourire aux lèvres. « Vendons-le et passons à autre chose. »
Pendant ce temps, les tirs continuaient, mais les amis étaient hors de danger. Les Rochelois tiraient plus par principe qu'autre chose. « Franchement, » dit Athos, « Porthos a eu une idée géniale. Nous voilà de retour au camp. Donc, messieurs, silence sur cette affaire. On nous observe, des gens viennent à notre rencontre, prêts à nous acclamer. »
En effet, tout le camp était en effervescence. Plus de deux mille personnes avaient assisté, comme à un spectacle, à l'audacieuse escapade des quatre amis, sans en deviner le véritable enjeu. Les cris de « Vive les gardes ! Vive les mousquetaires ! » résonnaient de partout. M. de Busigny fut le premier à saluer Athos et à admettre sa défaite. Le dragon et le Suisse suivirent, puis tous les camarades. Les félicitations, les poignées de main et les embrassades fusaient, accompagnées de rires moqueurs à l'égard des Rochelois. Un tel tumulte régnait que le cardinal crut à une émeute et envoya La Houdinière, son capitaine des gardes, s'informer.
La Houdinière rapporta l'histoire avec enthousiasme. « Alors ? » demanda le cardinal en le voyant. « Eh bien, Monseigneur, ce sont trois mousquetaires et un garde qui ont parié avec M. de Busigny d'aller déjeuner au bastion Saint-Gervais. Ils ont tenu deux heures contre l'ennemi tout en déjeunant et ont abattu un nombre incalculable de Rochelois. »
« Avez-vous les noms de ces trois mousquetaires ? » demanda le cardinal.
« Oui, Monseigneur. »
« Qui sont-ils ? »
« Messieurs Athos, Porthos et Aramis. »
« Toujours mes trois courageux ! » murmura le cardinal. « Et le garde ? »
« M. d'Artagnan. »
« Toujours mon jeune audacieux ! Il faut absolument que ces quatre hommes soient à moi. »
Le soir même, le cardinal parla à M. de Tréville de l'exploit qui faisait sensation dans tout le camp. M. de Tréville, ayant entendu le récit directement des héros, le raconta en détail à Son Éminence, sans oublier l'épisode de la serviette.
« Très bien, monsieur de Tréville, » dit le cardinal. « Faites-moi parvenir cette serviette. J'y ferai broder trois fleurs de lis d'or et je la donnerai en tant que guidon à votre compagnie. »
« Monseigneur, » objecta M. de Tréville, « ce serait injuste pour les gardes : M. d'Artagnan n'est pas à moi, mais à M. des Essarts. »
« Eh bien, prenez-le, » répondit le cardinal. « Il est juste que ces quatre braves, qui s'entendent si bien, servent ensemble dans la même compagnie. »
Le même soir, M. de Tréville annonça cette excellente nouvelle aux trois mousquetaires et à d'Artagnan, les invitant à déjeuner le lendemain. D'Artagnan était aux anges. Son rêve avait toujours été de devenir mousquetaire. Les trois amis partageaient sa joie immense.
« Franchement, Athos, tu as eu une idée de génie ! Grâce à toi, on a gagné en prestige et on a pu entamer une discussion super importante, » s'exclama d’Artagnan. « Et maintenant, on peut continuer cette conversation sans éveiller le moindre soupçon. Avec un peu de chance, on passera pour des alliés du cardinal. »
Ce soir-là, d’Artagnan alla rendre visite à M. des Essarts pour lui annoncer sa promotion. M. des Essarts, qui appréciait beaucoup d’Artagnan, lui proposa son aide, sachant que changer de corps demandait un nouvel équipement. D’Artagnan refusa poliment mais profita de l’occasion pour lui demander de faire estimer le diamant qu’il souhaitait vendre. Le lendemain matin, le domestique de M. des Essarts remit à d’Artagnan un sac contenant sept mille livres, le prix du diamant de la reine.
Athos avait trouvé le bon terme : une « affaire de famille ». Ce genre d’affaire échappait à la curiosité du cardinal et ne regardait personne d’autre. On pouvait en parler librement. Aramis avait eu l’idée des laquais, Porthos avait pensé au diamant, et d’Artagnan, habituellement le plus créatif, n’avait rien trouvé à dire. Mais il fallait admettre que le simple nom de Milady le paralysait. Ah, une erreur ! Il avait quand même trouvé un acheteur pour le diamant.
Le déjeuner chez M. de Tréville fut des plus joyeux. D’Artagnan avait déjà son uniforme, grâce à Aramis qui, ayant été grassement payé pour son poème, avait tout en double et avait prêté un équipement complet à son ami. D’Artagnan aurait été comblé si l’ombre de Milady ne planait pas à l’horizon.
Après le déjeuner, ils décidèrent de se retrouver le soir chez Athos pour régler les derniers détails. D’Artagnan passa la journée à exhiber fièrement son uniforme de mousquetaire dans les rues du camp. Le soir venu, les quatre amis se retrouvèrent. Il restait trois points à trancher : quoi écrire au frère de Milady, quoi écrire à la personne habile de Tours, et quels laquais porteraient les lettres.
Chacun vantait les mérites de son valet : Athos parlait de la discrétion de Grimaud, qui ne parlait que sur ordre ; Porthos vantait la force de Mousqueton, capable de maîtriser quatre hommes à lui seul ; Aramis louait l’adresse de Bazin ; et d’Artagnan avait une confiance totale en la bravoure de Planchet, se souvenant de son courage à Boulogne. Les débats furent animés, chacun plaidant pour son candidat.
« Malheureusement, il nous faudrait un laquais qui réunisse toutes ces qualités, » fit remarquer Athos. « Mais où trouver un tel homme ? » demanda-t-il. « Impossible ! » répondit Athos. « Alors, prenons Grimaud. » « Ou Mousqueton. » « Ou Bazin. » « Ou Planchet, qui est à la fois brave et adroit, soit deux qualités sur quatre, » proposa d’Artagnan.
« Messieurs, » intervint Aramis, « le plus important n’est pas de savoir lequel de nos laquais est le plus discret, fort, adroit ou brave, mais bien lequel aime le plus l’argent. »
— Ce qu'Aramis dit est plein de bon sens, reprit Athos. Il faut miser sur les faiblesses des gens, pas sur leurs qualités. Monsieur l'abbé, vous êtes un sacré moraliste !
— Évidemment, répondit Aramis. On a besoin d'être bien servis pour réussir, mais aussi pour éviter l'échec. Parce qu'en cas de pépin, c'est notre tête qui est en jeu, pas celle des valets...
— Plus bas, Aramis, intervint Athos.
— C'est vrai, pas celle des valets, reprit Aramis, mais bien celle des maîtres ! Nos serviteurs sont-ils assez loyaux pour risquer leur vie pour nous ? Non.
— Pour ma part, dit d'Artagnan, je mettrais presque ma main au feu pour Planchet.
— Eh bien, mon cher, ajoutez à son dévouement naturel une bonne somme d'argent, et vous pourrez parier deux fois plutôt qu'une sur sa loyauté.
— Mais voyons, vous serez dupés quand même, dit Athos, toujours optimiste pour les choses, pessimiste pour les gens. Ils promettront tout pour de l'argent, mais la peur les paralysera en cours de route. Une fois attrapés, ils parleront. Ne soyons pas naïfs ! Pour aller en Angleterre, il faut traverser toute la France pleine d'espions et d'agents du cardinal. Il faut un passeport pour embarquer, et connaître l'anglais pour se débrouiller à Londres. Je vois ça vraiment compliqué.
— Mais pas du tout, rétorqua d'Artagnan, qui tenait à ce que le plan se réalise. Je trouve ça facile, au contraire. Bien sûr, si on écrit à Lord de Winter des trucs compromettants sur le cardinal...
— Plus bas ! dit Athos.
— Des intrigues et des secrets d'État, continua d'Artagnan en baissant le ton, nous serions tous exécutés. Mais, par Dieu, souvenez-vous, Athos, qu'on lui écrit pour une affaire de famille. On veut juste qu'il neutralise Milady dès son arrivée à Londres. Je vais donc rédiger une lettre comme suit :
— Voyons ça, dit Aramis, prêt à critiquer.
— « Monsieur et cher ami... »
— Ah oui, cher ami à un Anglais, interrompit Athos. Bien joué, d'Artagnan ! Avec ça, c'est l'écartèlement assuré.
— D'accord, je dirai simplement monsieur.
— Vous pourriez même dire Milord, proposa Athos, attaché aux bonnes manières.
— « Milord, vous souvient-il du petit enclos aux chèvres du Luxembourg ? »
— Super ! Le Luxembourg, maintenant ! On pensera que c'est une allusion à la reine mère. Très malin, dit Athos.
— Bon, on mettra simplement : « Milord, vous souvient-il de cet enclos où on vous a sauvé la vie ? »
— Mon cher d'Artagnan, dit Athos, vous serez toujours un piètre rédacteur. « Où on vous a sauvé la vie ! » Quelle indignité. On ne rappelle pas ce genre de service à un homme d'honneur. Un bienfait reproché est une offense.
— Ah, vous êtes insupportable, Athos, s'exclama d'Artagnan. Si je dois écrire sous votre supervision, j'abandonne.
— Et vous avez raison. Maniez le mousquet et l'épée, vous êtes doué pour ça. Mais laissez la plume à M. l'abbé, c'est son domaine.
— Oui, passez la plume à Aramis, qui écrit des thèses en latin, s'exclama Porthos.
— Très bien, dit d'Artagnan, rédigez cette lettre, Aramis. Mais, par notre Saint-Père le pape, soyez prêt, car je vous critiquerai à mon tour, soyez-en sûr.
« Je suis tout à fait partant, répondit Aramis avec cette confiance innocente propre aux poètes. Mais éclairez-moi un peu : j'ai bien entendu des rumeurs ici et là sur cette belle-sœur, qu'elle n'était pas très nette. J'en ai même eu la confirmation en surprenant sa conversation avec le cardinal.
— Parle moins fort, bon sang ! s'exclama Athos.
— Mais, reprit Aramis, les détails m'échappent.
— Moi aussi, ajouta Porthos.
D'Artagnan et Athos échangèrent un regard silencieux. Finalement, Athos, après un moment de réflexion et devenant encore plus pâle que d'habitude, fit un signe d'approbation. D'Artagnan comprit qu'il pouvait parler.
« Voilà ce qu'il faut dire, commença d'Artagnan : Milord, votre belle-sœur est une véritable criminelle. Elle a tenté de vous faire assassiner pour hériter de vous. Mais elle ne pouvait pas épouser votre frère puisqu'elle était déjà mariée en France, et qu'elle a été...
D'Artagnan s'interrompit, cherchant ses mots, et regarda Athos.
—... chassée par son mari, compléta Athos.
— Parce qu'elle portait une marque, poursuivit d'Artagnan.
— Quoi ? s'exclama Porthos, impossible ! Elle a voulu tuer son beau-frère ?
— Oui.
— Elle était mariée ? demanda Aramis.
— Oui.
— Et son mari a découvert qu'elle avait une fleur de lys sur l'épaule ? s'étonna Porthos.
— Oui. »
Ces trois affirmations d'Athos étaient de plus en plus sombres.
« Et qui a vu cette marque ? demanda Aramis.
— D'Artagnan et moi, ou plutôt, pour respecter l'ordre chronologique, moi et d'Artagnan, répondit Athos.
— Et le mari de cette horrible femme est toujours en vie ? demanda Aramis.
— Oui, il est vivant.
— Tu en es sûr ?
— J'en suis certain. »
Un silence pesant s'installa, chacun étant plongé dans ses pensées.
« Cette fois, reprit Athos en brisant le silence, d'Artagnan nous a fourni un excellent plan, et c'est ce qu'il faut d'abord écrire.
— Diable ! tu as raison, Athos, répondit Aramis, et la rédaction est délicate. Même le chancelier aurait du mal à rédiger une lettre aussi forte, et pourtant, il est doué pour rédiger des procès-verbaux. Peu importe ! Silence, je vais écrire. »
Aramis prit la plume, réfléchit un moment, puis se mit à écrire huit ou dix lignes d'une écriture fine et élégante. Ensuite, d'une voix douce et posée, il lut :
« Milord,
La personne qui vous écrit ces quelques lignes a eu l'honneur de croiser l'épée avec vous dans un petit enclos de la rue d'Enfer. Comme vous avez eu la gentillesse de vous déclarer ami de cette personne à plusieurs reprises, elle se doit de vous rendre cette amitié par un bon conseil. Deux fois, vous avez failli être victime d'une proche parente que vous croyez votre héritière, car vous ignorez qu'avant de se marier en Angleterre, elle était déjà mariée en France. Mais cette troisième fois, qui est celle-ci, vous pourriez bien succomber. Votre parente a quitté La Rochelle pour l'Angleterre cette nuit. Surveillez son arrivée, car elle a de grands et terribles projets. Si vous tenez à savoir de quoi elle est capable, lisez son passé sur son épaule gauche. »
« Eh bien, c'est parfait, dit Athos, tu as une plume de secrétaire d'État, mon cher Aramis. Lord de Winter sera sur ses gardes maintenant, si toutefois notre message lui parvient ; et même si Son Éminence mettait la main dessus, nous ne serions pas compromis. Mais comme le messager pourrait nous tromper en prétendant être allé à Londres alors qu'il s'arrête à Châtellerault, ne lui donnons que la moitié de la somme avec la lettre, en promettant l'autre moitié en échange de la réponse. »
« Tu as le diamant ? » demanda Athos. « J’ai mieux, j’ai l’argent. » D’Artagnan balança un sac sur la table. Au son de l’or, Aramis leva les yeux, Porthos sursauta, mais Athos resta de marbre. « Combien y a-t-il dans ce petit sac ? » demanda-t-il. « Sept mille livres en louis de douze francs. » « Sept mille livres ! » s’exclama Porthos. « Ce modeste diamant valait autant ? » « On dirait bien, » répondit Athos, « puisque l’argent est là. Je doute que notre ami d’Artagnan ait ajouté de sa poche. »
« Mais les gars, on oublie la reine dans tout ça, » intervint d’Artagnan. « Prenons soin de la santé de son cher Buckingham. C’est bien le minimum. » « Tu as raison, » acquiesça Athos, « mais c’est à Aramis de jouer. » « Eh bien, » rougit Aramis, « que dois-je faire ? » « C’est simple, » dit Athos, « rédige une nouvelle lettre pour cette personne astucieuse de Tours. »
Aramis reprit la plume, réfléchit un moment, puis écrivit les lignes suivantes qu’il soumit aussitôt à ses amis : « Ma chère cousine… » « Ah ! » fit Athos, « cette personne astucieuse est ta parente ! » « Ma cousine germaine, » précisa Aramis. « Très bien, cousine alors ! »
Aramis continua : « Ma chère cousine, le cardinal, que Dieu garde pour le bonheur de la France et la déroute des ennemis, est sur le point de mater les rebelles huguenots de La Rochelle. Il est peu probable que l’aide anglaise arrive à temps, et je suis convaincu que Buckingham sera empêché de partir par un événement majeur. Le cardinal est le plus brillant stratège de tous les temps. Il éclipserait le soleil si ça l’arrangeait. Partage ces bonnes nouvelles avec ta sœur. J’ai rêvé que cet Anglais maudit était mort. Je ne sais plus si c’était par l’épée ou le poison, mais je suis sûr qu’il est mort. Et tu sais que mes rêves ne me trompent jamais. Prépare-toi à me voir revenir bientôt. »
« Parfait ! » s’exclama Athos. « Tu es un maître poète, Aramis. Tes mots sont aussi puissants que l’Apocalypse et aussi vrais que l’évangile. Il ne te reste plus qu’à adresser cette lettre. » « Facile, » dit Aramis. Il plia la lettre avec soin, la reprit et écrivit : « À Mademoiselle Marie Michon, lingère à Tours. » Les trois amis échangèrent un regard complice et amusé.
« Maintenant, » reprit Aramis, « il n’y a que Bazin qui peut porter cette lettre à Tours. Ma cousine ne fait confiance qu’à lui. Tout autre échouerait. De plus, Bazin est ambitieux et érudit. Il sait que Sixte Quint est devenu pape après avoir gardé les cochons. Il espère devenir pape ou au moins cardinal, alors il ne se laissera pas capturer, ou s’il l’est, il préfèrera le martyre au bavardage. »
« Très bien, » dit d’Artagnan, « je te laisse Bazin, mais tu me laisses Planchet. Milady l’a fait jeter dehors à coups de bâton un jour. Planchet a bonne mémoire et, crois-moi, s’il voit une chance de se venger, il ira jusqu’au bout. Les affaires de Tours sont les tiennes, Aramis, celles de Londres sont les miennes. »
"Je propose donc qu'on choisisse Planchet. Il est déjà venu à Londres avec moi et sait dire parfaitement : 'London, sir, if you please' et 'my master lord d’Artagnan'. Avec ça, pas de souci, il se débrouillera très bien. – Dans ce cas, dit Athos, Planchet doit recevoir sept cents livres pour l’aller et sept cents livres pour le retour, et Bazin, trois cents livres pour l’aller et trois cents livres pour le retour. Ça nous laisse cinq mille livres. On prendra chacun mille livres pour les utiliser comme bon nous semble, et on gardera mille livres de côté pour les imprévus ou les besoins communs. Ça vous convient ? – Mon cher Athos, dit Aramis, tu parles comme Nestor, le plus sage des Grecs, comme tout le monde le sait. – Parfait, répondit Athos, Planchet et Bazin partiront. En fait, je ne suis pas mécontent de garder Grimaud avec moi ; il est habitué à ma façon de faire et j’y tiens. La journée d’hier a déjà dû le secouer, un tel voyage le perdrait."
Planchet fut convoqué et on lui donna des instructions. D’Artagnan l’avait déjà préparé, lui parlant d’abord de gloire, puis d’argent, et enfin de danger. "Je mettrai la lettre dans la doublure de mon habit, dit Planchet, et si on m’attrape, je l’avalerai. – Mais alors tu ne pourras pas accomplir ta mission, dit d’Artagnan. – Donne-moi ce soir une copie que j’apprendrai par cœur pour demain."
D’Artagnan jeta un coup d’œil à ses amis, comme pour dire : "Vous voyez, je vous l’avais bien dit !" "Maintenant, continua-t-il vers Planchet, tu as huit jours pour rejoindre Lord de Winter, et huit jours pour revenir ici, soit seize jours en tout. Si le seizième jour après ton départ, à huit heures du soir, tu n’es pas là, pas d’argent, même si tu arrives à huit heures cinq. – Dans ce cas, monsieur, dit Planchet, achetez-moi une montre. Prends celle-ci, dit Athos en lui tendant la sienne avec une générosité désinvolte, et sois un bon garçon. Souviens-toi que si tu parles, bavardes ou traînes, tu mets ton maître en danger, celui qui a une telle confiance en toi qu’il s’est porté garant. Mais souviens-toi aussi que si d’Artagnan a des ennuis par ta faute, je te retrouverai, où que tu sois, et ce sera pour te faire la peau. – Oh, monsieur ! dit Planchet, humilié par le soupçon et surtout terrifié par le calme du mousquetaire. – Et moi, dit Porthos en roulant ses yeux imposants, je te dépecerai vivant. – Ah, monsieur ! – Et moi, ajouta Aramis de sa voix douce et mélodieuse, je te brûlerai lentement comme un barbare. – Ah, monsieur !"
Planchet se mit à pleurer. Était-ce de peur à cause des menaces, ou d’émotion en voyant quatre amis si soudés ? D’Artagnan lui prit la main et l’embrassa. "Tu vois, Planchet, ces messieurs te disent tout ça par affection pour moi, mais au fond, ils t’aiment bien. – Ah, monsieur ! dit Planchet, soit je réussirai, soit on me coupera en quatre ; et même coupé en quatre, je vous assure qu’aucun morceau ne parlera."
Il fut convenu que Planchet partirait le lendemain à huit heures du matin, pour avoir le temps d’apprendre la lettre par cœur pendant la nuit. Il gagnait ainsi douze heures précieuses. Il devait être de retour le seizième jour, à huit heures du soir. Le matin de son départ, alors qu’il allait monter à cheval, d’Artagnan, qui avait un faible pour le duc, prit Planchet à part.
« Écoute-moi bien, » dit d'Artagnan à Planchet, « une fois que tu auras remis la lettre à Lord de Winter et qu'il l'aura lue, ajoute ceci : “Protégez Sa Grâce Lord Buckingham, car sa vie est en danger.” Ce message est tellement crucial et délicat que je n'ai même pas osé en parler à mes amis. Je ne voudrais pas non plus te l'écrire, même pour une mission de capitaine. »
« Ne vous inquiétez pas, monsieur, » répondit Planchet avec assurance, « vous verrez si vous pouvez compter sur moi. » Monté sur un cheval rapide qu'il devait échanger à vingt lieues pour prendre la poste, Planchet s'élança au galop, le cœur un peu lourd à cause des promesses des mousquetaires, mais avec un moral d'acier. Le lendemain matin, Bazin partit pour Tours avec huit jours pour accomplir sa mission.
Durant ces absences, les quatre amis restèrent sur le qui-vive, aux aguets, attentifs à chaque murmure, surveillant les mouvements du cardinal et flairant les nouveaux venus. Chaque fois qu'on les appelait pour une tâche imprévue, un frisson les parcourait. Ils devaient aussi veiller à leur propre sécurité, car Milady était comme un spectre qui, une fois apparu, hantait leurs nuits.
Le matin du huitième jour, Bazin, toujours frais et souriant, entra dans le cabaret de Parpaillot où les quatre amis prenaient leur petit-déjeuner. Selon le code convenu, il annonça : « Monsieur Aramis, voici la réponse de votre cousine. » Les amis échangèrent un regard complice : la moitié de la mission était accomplie, bien que ce fût la partie la plus simple. Aramis, un peu gêné, prit la lettre écrite d'une main maladroite. « Mon Dieu ! » s'exclama-t-il en riant, « Michon n'écrira jamais comme Monsieur de Voiture. »
« Que signifie cette Michon ? » demanda le Suisse, qui bavardait avec eux à l'arrivée de la lettre. « Oh, rien du tout, » répondit Aramis, « juste une charmante lingère à qui j'avais demandé quelques lignes en souvenir. »
« Si elle est aussi grande que son écriture, tu es en bonne compagnie, mon camarade ! » plaisanta le Suisse. Aramis lut la lettre et la passa à Athos. « Regarde ce qu'elle m'écrit, Athos, » dit-il. Athos parcourut la lettre et, pour dissiper tout soupçon, la lut à voix haute : « Mon cousin, ma sœur et moi avons peur des rêves, mais j'espère que le vôtre restera un mensonge. Adieu ! Portez-vous bien, et donnez-nous de vos nouvelles. Aglé Michon. »
« De quel rêve parle-t-elle ? » demanda le dragon, s'approchant pendant la lecture. « Oui, de quel rêve ? » renchérit le Suisse. « Oh, tout simplement d'un rêve que je lui ai raconté, » répondit Aramis. « C'est bien simple de raconter ses rêves, mais moi, je ne rêve jamais, » ajouta le dragon. « Vous avez bien de la chance, » dit Athos en se levant, « et j'aimerais pouvoir dire la même chose ! »
« Jamais ! » reprit le Suisse, ravi qu'un homme comme Athos lui envie quelque chose, « jamais ! jamais ! » D'Artagnan, voyant Athos se lever, fit de même, prit son bras et sortit. Porthos et Aramis restèrent pour affronter les plaisanteries du dragon et du Suisse.
Bazin, lui, s'était installé confortablement sur une botte de paille et, avec son imagination débordante, s'était endormi en rêvant que M. Aramis, devenu pape, lui offrait un chapeau de cardinal. Mais malgré le retour de Bazin, l'inquiétude restait bien présente chez nos quatre amis. Les jours d'attente semblaient interminables, et d'Artagnan avait l'impression que chaque journée s'étirait sur quarante-huit heures. Il oubliait à quel point les voyages en mer pouvaient être lents et se laissait envahir par une vision exagérée de la puissance de Milady. À ses yeux, elle était devenue un véritable démon, entourée d'alliés surnaturels. Au moindre bruit, il s'imaginait qu'on venait l'arrêter ou qu'on ramenait Planchet pour le confronter, lui et ses amis. Sa confiance en Planchet, autrefois inébranlable, s'effritait peu à peu, et son anxiété se propageait à Porthos et Aramis. Seul Athos restait imperturbable, comme si rien ne pouvait le perturber.
Le seizième jour, l'agitation était telle chez d'Artagnan et ses compagnons qu'ils ne tenaient plus en place, errant sans but sur le chemin par lequel Planchet devait revenir. « Franchement, vous n'êtes pas des hommes, mais des enfants pour avoir si peur d'une femme ! » leur disait Athos. « Qu'est-ce qui pourrait vraiment nous arriver ? Être emprisonnés ? On nous en sortira, comme on a sorti Mme Bonacieux. Être décapités ? Chaque jour, on prend des risques bien plus grands sur le champ de bataille. Un boulet peut nous arracher une jambe, et je suis sûr qu'un chirurgien fait plus de mal en coupant une cuisse qu'un bourreau en tranchant une tête. Alors, calmez-vous. Dans deux, quatre, six heures au plus tard, Planchet sera là. Il a promis, et j'ai confiance en lui. C'est un brave gars. »
« Mais s'il n'arrive pas ? » demanda d'Artagnan. « Eh bien, s'il n'arrive pas, c'est qu'il a été retardé, voilà tout. Peut-être est-il tombé de cheval ou a-t-il attrapé froid. La vie est faite de petites misères que le philosophe surmonte en souriant. Soyez philosophes comme moi, messieurs. Asseyons-nous et buvons. Rien ne rend l'avenir plus rose qu'un verre de chambertin. »
« C'est bien beau, répondit d'Artagnan, mais je suis fatigué de craindre que notre vin ne vienne de la cave de Milady. »
« Vous êtes difficile, dit Athos, pour une si belle femme ! »
« Une femme de qualité ! » ajouta Porthos en riant de bon cœur. Athos, soudain troublé, essuya la sueur de son front et se leva brusquement. La journée s'étira lentement, jusqu'à ce que la nuit tombe enfin. Les tavernes se remplissaient de monde. Athos, qui avait empoché sa part du diamant, ne quittait plus le Parpaillot. Il avait trouvé en M. de Busigny un partenaire à sa hauteur, et ils jouaient ensemble comme à l'accoutumée. Quand sept heures sonnèrent, les patrouilles passèrent pour renforcer les postes, et à sept heures et demie, la retraite retentit.
« Nous sommes perdus, murmura d'Artagnan à l'oreille d'Athos.
— Vous voulez dire que nous avons perdu, répondit calmement Athos en sortant quatre pistoles de sa poche et en les posant sur la table.
"Allez, messieurs," continua-t-il, "on entend la retraite, allons au lit." Athos sortit du Parpaillot, suivi de d'Artagnan. Aramis marchait derrière, bras dessus bras dessous avec Porthos. Aramis marmonnait des vers tandis que Porthos tirait parfois sur sa moustache, désespéré. Soudain, une silhouette familière se dessina dans l’obscurité. Une voix bien connue s’éleva : "Monsieur, je vous rapporte votre manteau, il fait frais ce soir."
"Planchet !" s’écria d’Artagnan, fou de joie.
"Planchet !" répétèrent Porthos et Aramis.
"Eh bien oui, c’est Planchet," dit Athos. "Qu’y a-t-il d’étonnant ? Il avait promis de revenir pour huit heures, et voilà, il est pile à l’heure. Bravo, Planchet ! Vous êtes un homme de parole, et si jamais vous quittez votre maître, je vous offre une place chez moi."
"Oh non, jamais," répondit Planchet. "Je ne quitterai jamais M. d’Artagnan." En même temps, Planchet glissa discrètement un billet dans la main de d’Artagnan. Ce dernier, bien qu’envie de serrer Planchet dans ses bras comme à son départ, se retint pour ne pas paraître étrange aux yeux des passants.
"J’ai le billet," dit-il à Athos et aux autres.
"Parfait," répondit Athos. "Rentrez, on le lira à l’intérieur."
Le billet brûlait littéralement dans la main de d'Artagnan. Il voulait accélérer le pas, mais Athos le retint en passant son bras sous le sien, l’obligeant à marcher à son rythme. Une fois dans la tente, ils allumèrent une lampe. Planchet se posta à la porte pour faire le guet pendant que d’Artagnan, les mains tremblantes, ouvrit la lettre tant attendue. Elle contenait juste une demi-ligne, écrite de manière concise et britannique : "Thank you, be easy." Ce qui signifiait : "Merci, soyez tranquille."
Athos prit la lettre, la rapprocha de la lampe, et la brûla jusqu’à ce qu’elle ne soit plus que cendres. Puis, se tournant vers Planchet : "Maintenant, mon garçon, tu peux réclamer tes sept cents livres, mais tu ne risquais pas grand-chose avec un message comme ça."
"Ce n’est pas faute d’avoir essayé de le protéger," dit Planchet.
"Eh bien, raconte-nous ça," dit d’Artagnan.
"Ça serait long, monsieur," répondit Planchet.
"Tu as raison, Planchet," dit Athos. "De plus, la retraite a sonné, et il vaut mieux ne pas attirer l’attention en laissant la lumière allumée trop longtemps."
"D’accord," dit d’Artagnan. "Allons nous coucher. Bonne nuit, Planchet !"
"Ma foi, monsieur, ce sera la première fois que je dors bien depuis seize jours."
"Moi aussi," dit d’Artagnan.
"Moi aussi," ajouta Porthos.
"Moi aussi," répéta Aramis.
"Eh bien, je vais vous avouer la vérité… moi aussi !" conclut Athos.
Pendant ce temps, Milady, furieuse et rugissante sur le pont du navire comme une lionne captive, était tentée de plonger dans la mer pour rejoindre la côte. Elle n’arrivait pas à accepter qu’elle avait été insultée par d’Artagnan, menacée par Athos, et qu’elle quittait la France sans avoir pu se venger.
Milady bouillait d'une frustration insoutenable. L'idée de quitter la France sans avoir assouvi sa vengeance la rendait folle. Elle avait même imploré le capitaine de la débarquer sur la côte, peu importe les conséquences. Mais le capitaine, pris entre les navires français et anglais comme une chauve-souris entre deux feux, ne voulait rien entendre. Il était pressé de rejoindre l'Angleterre et considérait sa demande comme un simple caprice. Il lui avait promis, sur recommandation du cardinal, de la déposer dans un port breton comme Lorient ou Brest si la mer le permettait. Mais pour l'instant, le vent était contraire et la mer agitée, forçant le navire à louvoyer.
Neuf jours après avoir quitté la Charente, Milady, livide de colère et d'angoisse, aperçut enfin les côtes du Finistère. Elle réalisa qu'il lui faudrait au moins trois jours pour traverser cette partie de la France et rejoindre le cardinal, sans compter le jour nécessaire pour débarquer. En tout, cela ferait treize jours de retard, treize jours durant lesquels des événements cruciaux pouvaient se produire à Londres. Elle comprit que le cardinal serait probablement furieux de son retour précipité et plus enclin à écouter les plaintes contre elle que ses propres accusations. Elle laissa donc passer Lorient et Brest sans insister, et le capitaine ne chercha pas à la faire changer d'avis.
Finalement, le jour où Planchet quittait Portsmouth pour la France, Milady arriva triomphalement en Angleterre. La ville était en effervescence : quatre grands navires venaient d'être mis à l'eau. Sur la jetée, Buckingham, éclatant de richesses, avec son chapeau orné d'une plume blanche, était entouré d'un état-major aussi brillant que lui. C'était une rare journée d'hiver où le soleil illuminait l'Angleterre. Le ciel et la mer étaient enflammés par les derniers rayons du soleil couchant, rendant les tours et les maisons de la ville étincelantes.
Respirant l'air vif de l'océan, Milady contemplait la puissance des préparatifs qu'elle devait anéantir. Elle se comparait à Judith, l'héroïne biblique, prête à détruire l'armée assyrienne. En entrant dans la rade, alors que le navire s'apprêtait à jeter l'ancre, un cutter armé s'approcha. Se présentant comme garde-côte, il envoya une chaloupe vers le navire marchand. Un officier monta à bord, accueilli avec respect. Après un bref échange avec le capitaine, l'équipage au complet, matelots et passagers, fut sommé de se rassembler sur le pont.
Une fois l'appel terminé, l'officier commença à poser des questions à voix haute sur l'origine du brick, son itinéraire et ses escales. Le capitaine répondit sans hésiter, fournissant toutes les informations demandées. Ensuite, l'officier entreprit de passer en revue chaque personne présente, s'arrêtant un instant devant Milady. Il l'observa minutieusement sans prononcer un mot. Puis, il retourna vers le capitaine, échangea quelques mots supplémentaires, et comme si le navire était désormais sous son commandement, il ordonna une manœuvre que l'équipage exécuta immédiatement. Le navire reprit sa route, toujours escorté par le petit cutter, qui naviguait à ses côtés, menaçant avec ses six canons, tandis que la chaloupe suivait dans le sillage du navire, un petit point à côté de la grande masse.
Pendant que l'officier examinait Milady, elle aussi l'observait attentivement. Mais malgré son habileté à lire dans le cœur des gens, cette fois, elle ne put rien déchiffrer sur ce visage impassible. L'officier, qui s'était arrêté devant elle et l'avait étudiée en silence, semblait avoir entre vingt-cinq et vingt-six ans. Il avait un visage pâle, des yeux bleu clair légèrement enfoncés, une bouche fine et bien dessinée qui restait immobile, et un menton marqué, signe d'une volonté forte. Son front légèrement fuyant, typique des poètes, des passionnés et des soldats, était à peine couvert par une chevelure courte et clairsemée, d'un brun châtain foncé, comme la barbe qui entourait le bas de son visage.
Quand le navire entra dans le port, la nuit était tombée. La brume épaississait l'obscurité, formant autour des lumières des jetées un halo semblable à celui qui entoure la lune par temps de pluie. L'air était triste, humide et froid. Milady, pourtant si forte, frissonnait malgré elle. L'officier fit apporter les bagages de Milady dans le canot et, une fois cela fait, il l'invita à descendre, lui tendant la main. Milady le regarda, hésitante.
« Qui êtes-vous, monsieur, pour vous occuper si particulièrement de moi ? » demanda-t-elle.
« Vous pouvez le voir à mon uniforme, madame. Je suis officier de la marine anglaise », répondit calmement le jeune homme.
« Mais est-il habituel pour les officiers de la marine anglaise de se mettre au service de leurs compatriotes en arrivant dans un port britannique, et de les escorter à terre par galanterie ? »
« Oui, Milady, c'est une habitude, non par galanterie, mais par prudence. En temps de guerre, les étrangers sont conduits à une auberge désignée, afin qu'ils restent sous la surveillance du gouvernement jusqu'à ce que des informations complètes soient obtenues à leur sujet. »
Ces mots furent prononcés avec une politesse impeccable et un calme absolu, mais ils ne réussirent pas à convaincre Milady.
« Mais je ne suis pas une étrangère, monsieur », dit-elle avec un accent parfait, « je suis Lady Clarick, et cette mesure... »
« Cette mesure est générale, Milady, et il serait vain de chercher à y échapper. »
« Je vous suivrai donc, monsieur. » Et, acceptant la main de l'officier, elle commença à descendre l'échelle, où le canot l'attendait en bas.
L'officier suivit Lady Clarick, et ils s'installèrent à l'arrière du canot, où un grand manteau avait été déposé pour elle. Il s'assit à ses côtés et ordonna aux marins de ramer. Les huit rames plongèrent dans l'eau en un mouvement synchronisé, propulsant le canot avec une fluidité impressionnante. En quelques minutes, ils atteignirent la terre ferme. L'officier sauta sur le quai, tendant la main pour aider Milady à descendre. Une voiture attendait déjà, prête à les conduire.
« Cette voiture est pour nous ? » demanda Milady, un brin méfiante.
« Oui, madame », répondit l'officier avec assurance.
« L'hôtellerie est-elle si éloignée ? »
« Elle se trouve à l'autre bout de la ville. »
« Allons-y », dit-elle, déterminée, et elle monta dans la voiture sans hésitation. L'officier prit soin de s'assurer que leurs bagages étaient bien attachés à l'arrière, puis s'installa à côté d'elle, refermant la portière. Sans qu'un mot ne soit échangé, le cocher fouetta les chevaux, et la voiture s'élança dans les rues de la ville.
Milady, perplexe face à cette situation étrange, se perdit dans ses pensées. L'officier, silencieux, ne semblait pas prêt à engager la conversation. Elle se cala dans un coin de la voiture, laissant son esprit vagabonder à travers mille hypothèses. Mais au bout d'un quart d'heure, la durée du trajet commença à l'inquiéter. Elle se pencha vers la fenêtre pour évaluer leur position. Les maisons avaient disparu, remplacées par des arbres sombres et menaçants.
« Nous ne sommes plus en ville, monsieur », fit-elle remarquer, un frisson parcourant son échine. L'officier resta muet.
« Je refuse d'aller plus loin si vous ne me dites pas où vous m'emmenez ! » lança-t-elle, sa voix trahissant une nervosité croissante. Toujours aucune réponse.
« C'est insensé ! » s'écria-t-elle, sa voix s'élevant dans la nuit. « Au secours ! »
Le silence lui répondit, la voiture poursuivant sa course effrénée. L'officier, impassible, semblait figé comme une statue. Milady le fixa, son regard brûlant de colère, mais il ne cilla pas. Elle tenta d'ouvrir la portière, prête à sauter.
« Attention, madame », dit le jeune homme d'un ton glacial, « vous risquez de vous blesser gravement. »
Furieuse, elle se rassit, bouillonnante de rage. L'officier la dévisagea, surpris de voir son visage, autrefois si beau, déformé par la fureur. Comprenant qu'elle se dévoilait trop, Milady reprit son calme, adoucissant ses traits.
« Par pitié, monsieur, dites-moi si c'est votre gouvernement, un ennemi, ou vous-même qui êtes à l'origine de ce traitement ? »
« Il n'y a aucune violence, madame », répondit-il calmement. « C'est une simple procédure pour tous ceux qui débarquent en Angleterre. »
« Vous ne me connaissez donc pas ? »
« C'est la première fois que j'ai l'honneur de vous voir. »
« Sur votre honneur, vous n'avez aucune raison de me détester ? »
« Aucune, je vous le jure. »
La voix du jeune homme, empreinte de sérénité et de douceur, apaisa quelque peu Milady. Après une heure de trajet, la voiture s'immobilisa devant une grille de fer, menant à un château austère et isolé. Les roues crissèrent sur le gravier, et Milady perçut le grondement lointain de la mer se brisant contre une côte escarpée.
La voiture traversa deux arches imposantes avant de s'immobiliser dans une cour sombre et carrée. Presque immédiatement, la portière s'ouvrit et le jeune homme sauta agilement à terre, tendant sa main à Milady. Elle accepta son aide avec une sérénité apparente. "Je suis donc captive," dit-elle en balayant la cour du regard avant de poser ses yeux sur l'officier avec un sourire charmeur. "Mais je suis certaine que ce ne sera pas pour longtemps, ma conscience et votre courtoisie me le garantissent." Malgré le compliment, l'officier resta silencieux. Il sortit un petit sifflet d'argent de sa ceinture et émit trois notes distinctes. Aussitôt, plusieurs hommes apparurent, dételèrent les chevaux encore fumants et rangèrent la voiture à l'abri. Avec la même politesse imperturbable, l'officier invita Milady à entrer dans la demeure. Elle lui prit le bras, toujours souriante, et ils passèrent sous une porte basse et voûtée, avançant dans un couloir faiblement éclairé, qui menait à un escalier de pierre en colimaçon. Ils s'arrêtèrent devant une porte massive. Le jeune homme y introduisit une clé qu'il portait sur lui, et la porte s'ouvrit lourdement, révélant la chambre de Milady. D'un coup d'œil, elle en évalua chaque détail : une pièce à la fois propre pour une prison mais trop austère pour un lieu de liberté. Les barreaux aux fenêtres et les verrous extérieurs scellaient son sort. Un instant, toute la force intérieure de Milady l'abandonna. Elle s'effondra sur un fauteuil, croisant les bras, la tête baissée, s'attendant à tout moment à l'arrivée d'un juge. Mais seuls deux ou trois soldats de marine vinrent déposer ses affaires dans un coin, puis se retirèrent en silence. L'officier, impassible, dirigeait tout d'un geste ou d'un coup de sifflet, comme si la parole était superflue entre lui et ses hommes. Finalement, Milady rompit le silence : "Par pitié, monsieur ! Que signifie tout cela ? Éclairez-moi ; je peux affronter n'importe quel danger anticipé, n'importe quel malheur compris. Où suis-je ? Quelle est ma situation ici ? Suis-je libre ? Pourquoi ces barreaux et ces portes ? Suis-je prisonnière ? Quel crime ai-je commis ?" L'officier répondit calmement : "Vous êtes dans votre appartement, madame. J'avais pour ordre de vous prendre en mer et de vous amener ici, tâche que j'ai accomplie avec la rigueur d'un soldat et la courtoisie d'un gentleman. Pour le reste, cela concerne une autre personne." "Et cette autre personne, qui est-ce ?" demanda Milady. Au même moment, des bruits d'éperons résonnèrent dans l'escalier, suivis de voix qui s'évanouirent, puis d'un pas isolé se rapprochant. "La voici, madame," dit l'officier en s'écartant avec respect et soumission.
Au même moment, la porte s'ouvrit et un homme se dessina dans l'encadrement. Sans chapeau, l'épée à la taille, il triturait un mouchoir entre ses doigts. Milady crut reconnaître cette silhouette dans la pénombre. Elle s'agrippa au bras de son fauteuil, se penchant en avant, cherchant à confirmer son intuition. L'homme s'avança lentement et, à mesure qu'il pénétrait dans le halo de lumière de la lampe, Milady reculait instinctivement. Puis, quand elle n'eut plus aucun doute, elle s'exclama, stupéfaite : « Quoi ! Mon frère ! C'est bien vous ? »
« Oui, ma chère dame », répondit Lord de Winter, s'inclinant avec un mélange de courtoisie et d'ironie. « C'est moi. »
« Mais alors, ce château ? »
« Il m'appartient. »
« Et cette chambre ? »
« C'est la vôtre. »
« Je suis donc votre prisonnière ? »
« On peut dire ça. »
« C'est un abus de pouvoir épouvantable ! »
« Pas de grands mots. Asseyons-nous et discutons calmement, comme il convient entre frère et sœur. » se retourna-t-il vers la porte, remarquant le jeune officier qui attendait ses ordres. « Merci, monsieur Felton. Vous pouvez nous laisser. »
Pendant que Lord de Winter refermait la porte, fermait un volet et rapprochait une chaise du fauteuil de sa belle-sœur, Milady, songeuse, plongea dans les méandres de ses pensées, découvrant peu à peu l'ampleur du piège dans lequel elle était tombée. Elle connaissait son beau-frère comme un homme de bonne compagnie, chasseur passionné, joueur audacieux, séducteur avec les femmes, mais elle le croyait incapable de la surpasser en matière d'intrigue. Comment avait-il pu découvrir son arrivée et la faire capturer ? Pourquoi la retenait-il ? Athos lui avait laissé entendre que sa conversation avec le cardinal avait été écoutée, mais elle ne pouvait imaginer qu'une contre-mesure aussi rapide et audacieuse ait été mise en place. Elle craignait plutôt que ses anciennes actions en Angleterre aient été découvertes. Peut-être que Buckingham avait deviné qu'elle était derrière la coupure des ferrets et cherchait à se venger. Pourtant, elle savait que Buckingham ne se serait jamais montré violent envers une femme, surtout si elle avait agi par jalousie. Cette hypothèse lui parut la plus plausible : on voulait se venger du passé, pas anticiper l'avenir. Quoi qu'il en soit, elle se réjouit d'être entre les mains de son beau-frère, qu'elle pensait pouvoir manipuler, plutôt que celles d'un ennemi direct et rusé.
« Oui, discutons, mon frère », dit-elle avec une légèreté feinte, déterminée à tirer de cette conversation les informations nécessaires pour planifier ses prochaines actions, malgré toute la dissimulation que Lord de Winter pourrait y mettre.
« Vous avez donc choisi de revenir en Angleterre, malgré votre promesse répétée à Paris de ne jamais remettre les pieds sur le sol britannique ? » demanda Lord de Winter.
Milady répondit par une autre question : « D'abord, dites-moi comment vous avez pu me surveiller si étroitement pour être informé non seulement de mon arrivée, mais aussi du jour, de l'heure et du port où j'arriverais. »
Lord de Winter, adoptant la même stratégie que Milady, pensa que si elle l'utilisait, cela devait être la bonne approche. « Mais dites-moi, chère sœur, ce qui vous amène en Angleterre ? »
— Mais je suis venue pour vous voir, répondit Milady, sans se douter qu'elle renforçait les soupçons que la lettre de d'Artagnan avait déjà semés dans l'esprit de son beau-frère. Elle cherchait simplement à s'attirer sa sympathie par un mensonge habile.
— Ah ! Pour me voir ? répondit Lord de Winter, un sourire rusé aux lèvres.
— Bien sûr, pour vous voir. Pourquoi cela vous surprendrait-il ?
— Donc, vous n'avez pas d'autre raison de venir en Angleterre que de me rendre visite ?
— Aucune autre raison.
— Vous avez donc traversé la Manche uniquement pour moi ?
— Uniquement pour vous.
— Eh bien, quelle affection, ma chère sœur !
— Ne suis-je pas votre plus proche parente ? demanda Milady d'une voix empreinte d'une naïveté désarmante.
— Et même ma seule héritière, n'est-ce pas ? ajouta Lord de Winter, plantant son regard dans celui de Milady. Malgré sa maîtrise d'elle-même, Milady ne put s'empêcher de tressaillir. La main de Lord de Winter s'était posée sur son bras, et il n'avait pas manqué de remarquer ce sursaut. Le coup était direct et profond.
La première pensée de Milady fut qu'elle avait été trahie par Ketty, qui aurait pu révéler au baron son intérêt intéressé qu'elle avait imprudemment laissé transparaître. Elle se rappela aussi sa colère imprudente contre d'Artagnan, lorsqu'il avait sauvé la vie de son beau-frère.
— Je ne comprends pas, Milord, dit-elle pour gagner du temps et faire parler son adversaire. Que voulez-vous dire ? Y a-t-il un sens caché derrière vos paroles ?
— Oh, pas du tout, répondit Lord de Winter avec une fausse bonhomie. Vous avez envie de me voir, vous venez en Angleterre. J'ai deviné votre désir, et pour vous éviter les désagréments d'une arrivée nocturne et les fatigues d'un débarquement, j'ai envoyé un de mes officiers à votre rencontre. Je lui ai confié une voiture pour vous amener ici, dans ce château où je réside quotidiennement. J'ai fait préparer une chambre pour vous afin que notre envie de nous voir soit satisfaite. Qu'est-ce qui vous étonne là-dedans ?
— Ce qui m'étonne, c'est que vous ayez été informé de mon arrivée.
— C'est pourtant très simple, ma chère sœur. N'avez-vous pas remarqué que le capitaine de votre bateau avait envoyé un canot avec son livre de bord et le registre d'équipage pour obtenir l'entrée au port ? En tant que commandant du port, j'ai reçu ce livre et y ai reconnu votre nom. Mon cœur m'a soufflé ce que vous venez de me confier, à savoir pourquoi vous vous exposiez aux dangers de cette mer tumultueuse. J'ai donc envoyé mon cutter à votre rencontre. Vous connaissez la suite.
Milady comprit que Lord de Winter mentait et en fut d'autant plus troublée.
— Mon frère, reprit-elle, n'était-ce pas Milord Buckingham que j'ai aperçu sur la jetée à mon arrivée ?
— Lui-même. Ah, je comprends que sa présence vous ait marquée, répondit Lord de Winter. Vous venez d'un pays où l'on s'intéresse beaucoup à lui, et je sais que ses préparatifs militaires contre la France préoccupent votre ami le cardinal.
— Mon ami le cardinal ! s'exclama Milady, réalisant que Lord de Winter semblait tout savoir, même sur ce point.
– Il n'est donc pas votre ami ? reprit le baron avec une nonchalance feinte. Ah, pardon, je pensais que c'était le cas. Mais revenons à notre cher duc plus tard. Ne nous éloignons pas du ton sentimental de notre conversation : vous disiez être venue pour me voir ? – Oui. – Eh bien, je vous ai dit que vous seriez servie comme il se doit et que nous nous verrions chaque jour. – Dois-je rester ici pour toujours ? demanda Milady, un frisson d'inquiétude dans la voix. – Vous sentez-vous mal logée, ma sœur ? Dites-moi ce qui vous manque, je m'empresserai de vous l'apporter. – Mais je n'ai ni mes femmes de chambre ni mes domestiques... – Vous aurez tout cela, madame. Dites-moi comment votre premier mari avait organisé votre maison. Bien que je ne sois que votre beau-frère, je ferai en sorte que vous soyez installée de la même manière. – Mon premier mari ! s'écria Milady, les yeux écarquillés de stupeur en fixant Lord de Winter. – Oui, votre mari français ; je ne parle pas de mon frère. D'ailleurs, si vous l'avez oublié, il est toujours vivant, je pourrais lui écrire pour obtenir des informations à ce sujet. » Une sueur froide perla sur le front de Milady. « Vous plaisantez, dit-elle d'une voix rauque. – En ai-je l'air ? rétorqua le baron en se levant et reculant d'un pas. – Ou plutôt, vous m'insultez, continua-t-elle, ses mains crispées serrant les accoudoirs du fauteuil, se redressant sur ses poignets. – Vous insulter, moi ? dit Lord de Winter avec mépris. Franchement, madame, pensez-vous que ce soit possible ? – En vérité, monsieur, dit Milady, vous devez être ivre ou fou ; sortez et envoyez-moi une servante. – Les servantes peuvent être indiscrètes, ma sœur ! Ne pourrais-je pas vous servir de suivante ? Ainsi, tous nos secrets resteraient en famille. – Insolent ! s'écria Milady, bondissant comme un ressort vers le baron, qui l'attendait impassible, une main cependant sur la garde de son épée. – Eh bien, dit-il, je sais que vous avez l'habitude d'assassiner les gens, mais je me défendrai, moi, je vous le dis, même contre vous. – Oh, vous avez raison, dit Milady, et vous me semblez assez lâche pour lever la main sur une femme. – Peut-être bien, et j'aurais une excuse : ma main ne serait pas la première à vous toucher, j'imagine. » Le baron désigna d'un geste lent et accusateur l'épaule gauche de Milady, qu'il effleura presque du doigt. Milady poussa un rugissement sourd, reculant jusqu'au coin de la pièce, telle une panthère prête à bondir. « Rugissez autant que vous voulez, s'écria Lord de Winter, mais n'essayez pas de mordre, car je vous préviens, cela tournerait à votre désavantage : il n'y a pas ici de procureurs pour régler les successions à l'avance, pas de chevaliers errants pour me défier au nom de la belle dame que je retiens prisonnière. Mais j'ai des juges prêts à statuer sur le sort d'une femme assez effrontée pour s'introduire, bigame, dans le lit de Lord de Winter, mon frère aîné, et ces juges, je vous le dis, vous enverront à un bourreau qui rendra vos deux épaules semblables. » Les yeux de Milady lançaient des éclairs si intenses que, bien qu'il fût un homme armé face à une femme désarmée, il sentit le froid de la peur s'insinuer en lui. Néanmoins, il continua, avec une fureur croissante : « Oui, je comprends, après avoir hérité de mon frère, il vous aurait été agréable d'hériter de moi. Mais sachez-le, vous pouvez me tuer ou faire en sorte que je sois tué, j'ai pris mes précautions, pas un penny de ce que je possède ne passera entre vos mains.
N’êtes-vous pas déjà assez riche avec votre million en poche ? Pourquoi ne pas vous arrêter dans votre course infernale, si ce n’est pour le plaisir de faire le mal ? Sachez-le, si je n’avais pas un profond respect pour la mémoire de mon frère, vous seriez déjà en train de moisir dans une prison d’État ou de servir de spectacle à Tyburn pour les marins curieux. Je vais me taire, mais vous, acceptez votre captivité sans broncher. Dans quinze ou vingt jours, je pars pour La Rochelle avec l’armée. La veille de mon départ, un navire viendra vous chercher. Je le verrai partir, et il vous conduira dans nos colonies du Sud. Ne vous inquiétez pas, je vous enverrai un compagnon qui n’hésitera pas à vous faire sauter la cervelle si vous tentez de revenir en Angleterre ou sur le continent.
Milady écoutait avec une attention intense, ses yeux enflammés. « Oui, mais pour l’instant, vous resterez dans ce château : les murs sont épais, les portes solides, les barreaux robustes. De plus, votre fenêtre donne directement sur la mer. Mes hommes, fidèles jusqu’à la mort, montent la garde autour de cet appartement et surveillent chaque passage vers la cour. Et même si vous atteigniez la cour, il vous resterait trois grilles à franchir. Les ordres sont clairs : un pas, un geste, un mot qui ressemble à une évasion, et on vous abat. Si vous êtes tuée, j’espère que la justice anglaise me saura gré de lui avoir épargné du travail. Ah, je vois que vos traits se détendent, votre visage reprend son assurance. Quinze jours, vingt jours, dites-vous ? Bah ! D’ici là, avec mon esprit inventif, je trouverai une idée ; avec mon esprit diabolique, je trouverai une victime. Vous vous dites qu’en quinze jours, vous serez loin d’ici. Essayez donc ! »
Milady, se sentant démasquée, enfonça ses ongles dans sa peau pour contrôler toute expression autre que l’angoisse. Lord de Winter continua : « L’officier qui commande ici en mon absence, vous l’avez déjà rencontré. Vous savez qu’il suit les ordres à la lettre, car je vous connais, vous n’êtes pas venue de Portsmouth sans essayer de le faire parler. Qu’en pensez-vous ? Une statue de marbre aurait-elle été plus impassible et silencieuse ? Vous avez déjà usé de vos charmes sur bien des hommes, et malheureusement, vous avez toujours réussi. Mais essayez donc sur celui-là ! Si vous y parvenez, je vous déclare le diable en personne. » Il se dirigea vers la porte et l’ouvrit brusquement. « Faites venir M. Felton, » dit-il. « Attendez un instant, je vais vous le recommander. »
Un silence étrange s’installa entre eux, seulement troublé par le bruit d’un pas lent et régulier qui se rapprochait. Bientôt, une silhouette humaine apparut dans l’ombre du couloir, et le jeune lieutenant que nous connaissons déjà s’arrêta sur le seuil, attendant les ordres du baron. « Entrez, mon cher John, » dit Lord de Winter. « Fermez la porte. » Le jeune officier obéit. « Maintenant, regardez cette femme, » dit le baron. « Elle est jeune, belle, dotée de toutes les séductions possibles, mais c’est un monstre qui, à vingt-cinq ans, a commis autant de crimes qu’on peut en lire en un an dans les archives de nos tribunaux. Sa voix charme, sa beauté piège les victimes, et elle paie de son corps ce qu’elle a promis, il faut lui rendre justice sur ce point. Elle essayera de vous séduire, peut-être même de vous tuer. »
Je vous ai sorti de la misère, Felton. Je vous ai fait nommer lieutenant, je vous ai sauvé la vie une fois, vous savez bien quand. Je suis pour vous non seulement un protecteur, mais un ami, pas seulement un bienfaiteur, mais un père. Cette femme est revenue en Angleterre pour comploter contre moi. Je tiens ce serpent entre mes mains. Alors, je vous appelle et je vous dis : Ami Felton, John, mon enfant, protège-moi et surtout méfie-toi de cette femme. Jure sur ton salut de la garder pour le châtiment qu’elle mérite. John Felton, je me fie à toi. John Felton, je crois en ta loyauté.
— Milord, répondit le jeune officier en fixant son regard pur avec toute la haine qu’il pouvait rassembler, Milord, je vous jure que ce sera fait comme vous le souhaitez.
Milady accueillit ce regard en victime résignée : impossible de trouver une expression plus soumise et douce que celle qui illuminait alors son beau visage. Lord de Winter lui-même avait du mal à reconnaître la tigresse qu’il était prêt à affronter un instant plus tôt.
— Elle ne quittera jamais cette chambre, tu entends, John ? continua le baron. Elle ne communiquera avec personne, elle ne parlera qu’à toi, si tu veux bien lui adresser la parole.
— C’est bon, Milord, j’ai juré.
— Et maintenant, madame, tâchez de faire la paix avec Dieu, car vous êtes jugée par les hommes.
Milady baissa la tête comme écrasée par ce verdict. Lord de Winter sortit, faisant signe à Felton de le suivre, et la porte se referma derrière eux. Peu après, on entendit dans le couloir le pas lourd d’un soldat de marine en sentinelle, sa hache à la ceinture et son mousquet à la main.
Milady resta quelques minutes immobile, pensant qu’on l’observait peut-être à travers la serrure. Puis lentement, elle releva la tête, retrouvant une expression de menace et de défi. Elle alla écouter à la porte, jeta un coup d’œil par la fenêtre, puis retourna s’asseoir dans un grand fauteuil pour réfléchir.
Pendant ce temps, le cardinal attendait des nouvelles d’Angleterre, mais elles tardaient à venir, et celles qui arrivaient étaient inquiétantes. Même si La Rochelle était assiégée et que le succès semblait assuré grâce aux précautions prises, notamment la digue qui empêchait toute barque d’entrer, le blocus pouvait encore durer longtemps. C’était une grande humiliation pour les armes du roi et un vrai casse-tête pour le cardinal. Il n’avait plus besoin de semer la discorde entre Louis XIII et Anne d’Autriche, c’était déjà fait, mais il devait réconcilier M. de Bassompierre avec le duc d’Angoulême. Quant à Monsieur, qui avait commencé le siège, il laissait au cardinal le soin de le terminer. La ville, malgré l’incroyable ténacité de son maire, avait tenté une révolte pour se rendre ; le maire avait pendu les émeutiers. Cette exécution calma les esprits les plus agités, qui décidèrent de mourir de faim. Cette mort leur semblait plus lente et moins certaine que la strangulation. De temps en temps, les assiégeants capturaient des messagers envoyés par les Rochelois à Buckingham ou des espions envoyés par Buckingham aux Rochelois. Dans les deux cas, le verdict était rapide. Le cardinal disait simplement : "Pendu !" et on invitait le roi à assister à la pendaison.
Le roi se traînait avec lassitude jusqu'à la scène, choisissant toujours une place de choix pour observer chaque détail de l'exécution. Cela lui offrait un bref répit dans l'ennui du siège et l'aidait à patienter, mais son envie de rentrer à Paris ne s'en trouvait pas diminuée. Si bien que, sans les messagers et espions, même l'ingéniosité du cardinal aurait été mise à rude épreuve. Le temps s'écoulait, et les Rochelois tenaient bon. Le dernier espion capturé portait une lettre à Buckingham, indiquant que la ville était à bout de ressources. Mais au lieu de supplier un secours sous quinze jours pour éviter la reddition, elle prévenait simplement que dans ce délai, la famine aurait déjà fait son œuvre. Les Rochelois ne comptaient que sur Buckingham, leur sauveur. Si jamais ils apprenaient qu'il ne viendrait pas, leur espoir s'évanouirait, entraînant leur courage avec lui. Le cardinal attendait donc avec impatience des nouvelles d'Angleterre, espérant une confirmation de l'absence de Buckingham.
L'idée de prendre la ville d'assaut était souvent débattue au conseil du roi, mais toujours rejetée. La Rochelle paraissait imprenable, et le cardinal, malgré ses discours, savait bien qu'un bain de sang entre Français n'était pas une option. À cette époque, il se voyait comme un homme de progrès. Un massacre à La Rochelle rappellerait trop la Saint-Barthélemy de 1572. De plus, le roi, fervent catholique, n'était pas opposé à cette idée, mais les généraux assiégeants répétaient inlassablement : La Rochelle ne peut tomber que par la famine.
Le cardinal ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter pour son redoutable agent, une femme aux multiples visages, tantôt serpent, tantôt lion. L'avait-elle trahi ? Était-elle morte ? Il savait que, qu'elle soit alliée ou ennemie, elle n'était jamais inactive sans raison majeure. Il comptait sur elle, car son passé recelait des secrets que seul son manteau rouge pouvait cacher, et il était convaincu que, pour sa propre survie, elle n'avait d'autre choix que de le soutenir. Résolu, il décida de mener la guerre seul, considérant tout coup de chance extérieur comme un bonus bienvenu.
Il continuait d'ériger cette fameuse digue destinée à affamer La Rochelle. Tout en supervisant les travaux, il observait cette ville désespérée, pleine de souffrances mais aussi de courage héroïque. Se remémorant la stratégie de Louis XI, il se rappela la célèbre maxime : "Diviser pour régner." Contrairement à Henri IV, qui, lors du siège de Paris, envoyait du pain par-dessus les murs, le cardinal choisit une autre tactique. Il fit jeter des petits billets sur La Rochelle. Ces messages dénonçaient la conduite injuste et égoïste des chefs de la ville, affirmant qu'ils avaient des réserves de blé mais refusaient de les partager. Leur logique était simple : peu importait que femmes, enfants et vieillards meurent, tant que les combattants restaient en forme pour défendre les murs.
Jusqu'alors, cette philosophie, bien que non universellement adoptée, était passée de la théorie à la pratique. Mais les billets semèrent le doute. Ils rappelaient aux hommes que les victimes de cette politique étaient leurs propres familles. La justice voudrait que tous partagent la même misère pour prendre des décisions unanimes. Les billets eurent l'effet escompté : de nombreux habitants commencèrent à négocier secrètement avec l'armée royale. Le cardinal se réjouissait déjà de son stratagème, quand un Rochelais réussit à passer à travers les lignes royales, défiant la vigilance de Bassompierre, Schomberg et du duc d’Angoulême, eux-mêmes surveillés par le cardinal. Cet homme revenait de Portsmouth, apportant des nouvelles d'une flotte anglaise prête à prendre la mer sous huit jours. Buckingham annonçait au maire qu'une grande coalition contre la France était sur le point de se former, avec une invasion imminente par les armées anglaises, impériales et espagnoles. Cette lettre, lue sur les places publiques et affichée partout, redonna espoir aux Rochelais. Ceux qui avaient commencé à négocier suspendirent tout, prêts à attendre l'aide promise.
Cette tournure inattendue raviva les inquiétudes de Richelieu, l'obligeant à regarder à nouveau vers l'Angleterre. Pendant ce temps, sans les soucis de leur chef, les soldats du camp royal vivaient joyeusement. Les provisions abondaient, l'argent aussi. Les troupes rivalisaient d'audace et de bonne humeur. Capturer des espions pour les pendre, organiser des raids audacieux sur la digue ou en mer, imaginer des folies et les exécuter avec sang-froid, voilà ce qui occupait l'armée, rendant ces jours interminables supportables, non seulement pour les Rochelais, rongés par la faim et l'angoisse, mais aussi pour le cardinal, qui les assiégeait avec acharnement.
Parfois, le cardinal, toujours à cheval comme un simple soldat, parcourait les travaux de siège, frustré par leur lenteur malgré les ingénieurs qu'il avait rassemblés de toute la France. Quand il croisait un mousquetaire de la compagnie de Tréville, il l'observait intensément. S'il ne reconnaissait pas l'un des quatre inséparables, il détournait son regard, emportant ailleurs ses pensées profondes. Un jour, accablé par l'ennui, sans espoir dans ses négociations avec la ville et sans nouvelles d'Angleterre, il sortit simplement pour se dégourdir l'esprit. Seul Cahusac et La Houdinière l'accompagnaient, tandis qu'il longeait la côte, mêlant ses rêves infinis à l'immensité de l'océan. Au pas lent de son cheval, il atteignit une colline d'où il aperçut, derrière une haie, sept hommes allongés sur le sable, profitant des rares rayons de soleil de la saison. Autour d'eux, des bouteilles vides jonchaient le sol. Quatre d'entre eux étaient nos mousquetaires, prêts à écouter la lecture d'une lettre importante, délaissant même cartes et dés sur un tambour. Les trois autres, leurs valets, s'affairaient à déboucher une énorme dame-jeanne de vin de Collioure.
Le cardinal, d'humeur sombre, était agacé par la joie des autres, persuadé que ses propres soucis alimentaient leur gaieté. Faisant signe à ses compagnons de s'arrêter, il descendit de cheval et s'approcha discrètement des rieurs, espérant saisir quelques bribes de leur conversation. À dix pas de la haie, il reconnut le bavardage gascon de d'Artagnan. Comprenant que les autres étaient Athos, Porthos et Aramis, son envie d'écouter s'intensifia. Ses yeux brillaient d'une lueur étrange, et il s'avança silencieusement. Mais avant qu'il ne puisse entendre quoi que ce soit de concret, un cri bref le fit sursauter, alertant les mousquetaires.
« Officier ! » s'exclama Grimaud. « Tu parles, il me semble, drôle », rétorqua Athos, se redressant sur un coude et fixant Grimaud d'un regard perçant. Grimaud, se contentant de pointer vers la haie, désigna le cardinal et son escorte. Les quatre mousquetaires se levèrent d'un bond et saluèrent respectueusement. Le cardinal, furieux, lança : « On dirait que les mousquetaires se font garder ! L'Anglais attaque par terre, ou vous vous prenez pour des officiers supérieurs ? »
Athos, seul à garder son calme et son assurance aristocratique, répondit : « Monseigneur, quand les mousquetaires ne sont pas en service, ou que leur service est terminé, ils boivent et jouent aux dés. Et pour leurs valets, ils sont bien des officiers supérieurs. »
– Des laquais ! marmonna le cardinal. Des laquais qui préviennent leurs maîtres dès que quelqu'un passe, ce ne sont plus des laquais, mais des sentinelles.
– Vous voyez bien, Monseigneur, que sans cette précaution, nous aurions pu manquer l'occasion de vous saluer et de vous remercier pour la faveur que vous nous avez faite en nous réunissant, répliqua Athos. D'Artagnan, vous qui cherchiez un moment pour exprimer votre gratitude à Son Éminence, le voilà. Saisissez-le.
Athos avait parlé avec ce calme imperturbable qui le caractérisait même en pleine tempête, et cette courtoisie extrême qui le rendait parfois plus royal que les rois eux-mêmes. D'Artagnan s'approcha, balbutiant des remerciements qui moururent vite sous le regard sévère du cardinal.
– Peu importe, messieurs, continua le cardinal, impassible face à l'incident qu'Athos avait soulevé. Je n'apprécie guère que de simples soldats, même s'ils servent dans un corps privilégié, se prennent pour des grands seigneurs. La discipline doit être la même pour tous.
Athos laissa le cardinal finir, puis s'inclina légèrement en signe d'accord avant de répondre :
– La discipline, Monseigneur, n'a jamais été négligée de notre part, je l'espère. Nous ne sommes pas en service, et avons pensé qu'en dehors de nos obligations, nous pouvions disposer de notre temps comme bon nous semblait. Si Son Éminence a des ordres à nous donner, nous sommes prêts à obéir.
Athos fronça les sourcils, car cette sorte d'interrogatoire commençait à l'agacer.
– Vous voyez, Monseigneur, que nous sommes prêts à toute éventualité, dit-il en montrant les quatre mousquets en faisceau près du tambour où reposaient cartes et dés.
– Soyez assuré, ajouta d'Artagnan, que nous serions allés à votre rencontre si nous avions su que vous approchiez avec si peu de compagnie.
Le cardinal se mordit les moustaches et les lèvres.
– Savez-vous à quoi vous ressemblez, toujours ensemble, armés comme vous l'êtes, avec vos laquais à vos côtés ? reprit le cardinal. À quatre conspirateurs.
– Ah, Monseigneur, c'est bien vrai, dit Athos avec un sourire. Mais notre conspiration, comme vous avez pu le constater l'autre matin, est dirigée contre les Rochelois.
– Eh bien, messieurs les stratèges, rétorqua le cardinal en fronçant à son tour les sourcils, on découvrirait peut-être bien des secrets dans vos têtes si on pouvait y lire comme vous lisiez dans cette lettre que vous avez cachée à mon arrivée.
Le visage d'Athos s'empourpra. Il fit un pas vers le cardinal.
– On dirait que vous nous suspectez réellement, Monseigneur, et que nous subissons un véritable interrogatoire. Si c'est le cas, que Votre Éminence s'explique, et nous saurons à quoi nous en tenir.
– Et si c'était un interrogatoire ? reprit le cardinal. D'autres que vous y ont été soumis, monsieur Athos, et ont répondu.
– Eh bien, Monseigneur, comme je l'ai dit, posez vos questions, et nous répondrons.
– Quelle était cette lettre que vous alliez lire, monsieur Aramis, et que vous avez cachée ?
– Une lettre de femme, Monseigneur.
« Ah, je comprends, dit le cardinal, il faut être discret avec ce genre de lettres ; mais on peut toujours les montrer à un confesseur, et, vous le savez, j'ai reçu les ordres.
— Monseigneur, répondit Athos avec un calme glacial qui rendait sa réponse encore plus audacieuse, cette lettre vient d'une femme, mais elle n'est signée ni Marion de Lorme, ni Madame d'Aiguillon. »
Le cardinal blêmit jusqu'à en paraître livide, un éclair de colère traversa son regard. Il se retourna brusquement, prêt à donner un ordre à Cahusac et La Houdinière. Athos, anticipant ce mouvement, fit un pas vers les mousquetons, prêts à riposter en cas de besoin. En face d'eux, le cardinal était seul ; les mousquetaires, avec leurs valets, étaient sept : il réalisa que la situation était loin de lui être favorable, d'autant plus qu'Athos et ses compagnons semblaient vraiment conspirer. Avec une rapidité déconcertante, il transforma sa colère en un sourire.
« Allons, allons ! s'exclama-t-il, vous êtes de vaillants jeunes gens, courageux sous le soleil, loyaux dans l'ombre. Il n'y a pas de mal à se protéger quand on protège si bien les autres. Messieurs, je n'ai pas oublié cette nuit où vous m'avez escorté jusqu'au Colombier-Rouge. Si je craignais un danger sur la route que je vais prendre, je vous demanderais de m'accompagner ; mais comme il n'y en a pas, restez ici, finissez vos bouteilles, votre partie et votre lettre. Adieu, messieurs. »
Il remonta sur son cheval, que Cahusac lui avait amené, les salua d'un geste de la main et s'éloigna. Les quatre jeunes gens, debout et silencieux, le suivirent du regard jusqu'à ce qu'il disparaisse. Ils échangèrent ensuite des regards inquiets, car malgré l'adieu cordial du cardinal, ils savaient qu'il partait avec la rage au cœur. Seul Athos affichait un sourire confiant et méprisant.
Une fois le cardinal hors de vue et d'oreille :
« Ce Grimaud a crié bien tard ! » grogna Porthos, cherchant quelqu'un sur qui passer sa mauvaise humeur.
Grimaud, sur le point de se défendre, fut interrompu par le doigt levé d'Athos, le réduisant au silence.
« Aurais-tu rendu la lettre, Aramis ? » demanda d'Artagnan.
— Moi ? répondit Aramis avec une voix douce et assurée, j'étais prêt : s'il avait exigé la lettre, j'aurais tendu la lettre d'une main et de l'autre, je lui aurais planté mon épée dans le ventre.
— Je m'en doutais bien, dit Athos. Voilà pourquoi je me suis interposé entre vous deux. Franchement, cet homme est bien imprudent de parler ainsi à d'autres hommes ; on dirait qu'il n'a jamais eu affaire qu'à des femmes et des enfants.
— Mon cher Athos, dit d'Artagnan, je vous admire, mais nous étions quand même en tort, non ?
— En tort ? rétorqua Athos. À qui appartient cet air que nous respirons ? À qui cet océan que nous contemplons ? À qui ce sable sur lequel nous étions allongés ? À qui cette lettre de votre maîtresse ? Est-ce au cardinal ? Sur mon honneur, cet homme croit que le monde lui appartient : vous étiez là, muets, abasourdis, comme pétrifiés par la peur de la Bastille ou par le regard de Méduse. Est-ce conspirer que d'être amoureux ? Vous aimez une femme que le cardinal a fait enfermer, et vous voulez la libérer de ses griffes ; c'est un jeu que vous jouez contre Son Éminence : cette lettre, c'est votre carte. Pourquoi montreriez-vous votre carte à votre adversaire ? Cela ne se fait pas. »
"Qu’il le comprenne, tant mieux ! Après tout, nous devinons bien ses intentions, nous ! – En fait, ce que tu dis a beaucoup de sens, Athos," admit d’Artagnan. "Alors, ne parlons plus de ce qui s'est passé, et Aramis, reprends la lettre de ta cousine là où le cardinal t'a interrompu."
Aramis sortit la lettre de sa poche. Les trois amis se rapprochèrent, tandis que leurs laquais formaient à nouveau un petit cercle autour de la dame-jeanne. "Tu n'avais lu qu'une ligne ou deux," dit d’Artagnan. "Reprends donc depuis le début." "Avec plaisir," répondit Aramis.
"Mon cher cousin, je pense sérieusement à partir pour Stenay, où ma sœur a fait entrer notre petite servante au couvent des Carmélites. Cette pauvre fille s’est résignée, elle sait qu’elle ne peut vivre ailleurs sans mettre en péril le salut de son âme. Cependant, si les affaires familiales s'arrangent comme nous l'espérons, je crois qu'elle prendra le risque de revenir auprès de ceux qu’elle aime, d’autant plus qu’elle sait qu’on pense toujours à elle. En attendant, elle n’est pas trop malheureuse : tout ce qu’elle souhaite, c’est une lettre de son prétendu. Je sais bien que ce genre de lettres passe difficilement les grilles, mais, comme je te l’ai déjà prouvé, mon cher cousin, je ne suis pas trop maladroite et je m’occuperai de cette mission. Ma sœur te remercie pour ton souvenir constant et bienveillant. Elle a eu un moment de grande inquiétude, mais elle est un peu rassurée maintenant, ayant envoyé son commis là-bas pour éviter toute surprise. Adieu, mon cher cousin, donne-nous de tes nouvelles aussi souvent que possible, c’est-à-dire chaque fois que tu pourras le faire en toute sécurité. Je t’embrasse. Marie Michon."
"Oh, qu’est-ce que je ne te dois pas, Aramis !" s'exclama d’Artagnan. "Chère Constance ! J’ai enfin de ses nouvelles ! Elle est vivante, en sécurité dans un couvent à Stenay ! Où se trouve Stenay, Athos ?"
"À quelques lieues des frontières ; une fois le siège levé, nous pourrons aller y faire un tour."
"Et ce ne sera pas long, espérons-le," ajouta Porthos, "car ce matin, ils ont pendu un espion qui a avoué que les Rochelois en sont à manger le cuir de leurs chaussures. En supposant qu'après le cuir, ils mangent les semelles, je ne vois pas ce qui leur restera, à moins de se dévorer entre eux."
"Pauvres fous !" dit Athos en savourant un verre d’excellent vin de Bordeaux, qui, même à cette époque, méritait déjà sa réputation. "Comme si la religion catholique n'était pas la plus avantageuse et agréable des religions ! Cela dit," continua-t-il après avoir claqué sa langue contre son palais, "ce sont des gens courageux. Mais que fais-tu, Aramis ? Tu ranges cette lettre dans ta poche ?"
"Oui," dit d’Artagnan, "Athos a raison, il faut la brûler ; qui sait si le cardinal n’a pas un moyen de lire les cendres ?"
"Il doit bien en avoir un," dit Athos.
"Mais que veux-tu faire de cette lettre ?" demanda Porthos.
"Viens ici, Grimaud," dit Athos. Grimaud se leva et s’approcha.
"Pour te punir d’avoir parlé sans permission, mon ami, tu vas manger ce morceau de papier. Ensuite, pour te récompenser du service rendu, tu boiras ce verre de vin. Voici la lettre, mâche avec énergie." Grimaud sourit et, les yeux fixés sur le verre qu’Athos venait de remplir à ras bord, il broya le papier et l’avala.
« Bravo, maître Grimaud ! » lança Athos, avant de lui tendre un autre verre. « Pas besoin de merci. » Grimaud, sans dire un mot, vida le verre de Bordeaux d’un trait. Ses yeux, levés vers le ciel, exprimaient toute sa gratitude silencieuse. Athos reprit : « À moins que le cardinal n’ait l’idée saugrenue de faire ouvrir le ventre de Grimaud, je crois qu’on peut souffler un peu. »
Pendant ce temps, Son Éminence arpentait toujours, sombre et pensif, murmurant dans ses moustaches : « Ces quatre hommes, il me les faut absolument. »
Revenons à Milady. Un instant, en regardant vers les côtes de France, nous l’avions perdue de vue. Retrouvons-la là où nous l’avions laissée : plongée dans des réflexions sombres, presque désespérée. Pour la première fois, elle doute, elle a peur. Deux fois, sa chance l’a abandonnée, deux fois elle a été découverte et trahie. Et à chaque fois, c’est d’Artagnan, cet adversaire redoutable, qui l’a vaincue. Il l’a trompée en amour, humiliée dans son orgueil, et maintenant il menace sa liberté et sa vie. Il a même réussi à soulever un coin de son masque, cette façade impénétrable qui la rendait si forte.
D’Artagnan a réussi à protéger Buckingham, qu’elle déteste, de la tempête que Richelieu voulait déchaîner sur lui via la reine. Il s’est fait passer pour de Wardes, pour qui elle avait une passion féroce. Il connaît son terrible secret, celui qu’elle a juré de garder coûte que coûte. Et juste au moment où elle s’apprêtait à se venger, on lui a arraché son blanc-seing, et c’est d’Artagnan qui la tient captive, prêt à l’envoyer dans quelque enfer lointain.
Tout cela, elle le doit à d’Artagnan, bien sûr. Qui d’autre pourrait lui infliger tant de honte ? Il a dû tout révéler à Lord de Winter, son beau-frère. Quelle haine elle ressent ! Dans son appartement désert, les yeux brûlants de rage, elle rumine ses projets de vengeance contre Mme Bonacieux, Buckingham, et surtout d’Artagnan. Mais pour se venger, il faut être libre. Et pour cela, il faudrait creuser un mur, arracher des barreaux, percer un plancher. Des tâches pour un homme fort et patient, mais impossibles pour une femme en proie à une telle frénésie. Et puis, il faudrait du temps. Des mois, des années. Mais elle n’a que dix ou douze jours, comme l’a dit Lord de Winter, son geôlier implacable.
Si elle avait été un homme, elle aurait tout essayé, et qui sait, peut-être aurait-elle réussi. Pourquoi le destin a-t-il mis une âme si courageuse dans un corps si délicat ? Les premiers jours de sa captivité ont été un véritable cauchemar. Elle a laissé éclater sa rage, payant ainsi son tribut à sa condition féminine. Mais peu à peu, elle a dompté cette colère insensée. Les tremblements nerveux ont cessé, et elle s'est repliée sur elle-même, comme un serpent après la tempête.
"Calme-toi, calme-toi", se dit-elle en se regardant dans le miroir, ses yeux brûlants de détermination. "La violence, c'est pour les faibles. Je n'ai jamais gagné en usant de force brute. Si je me bats contre des femmes, peut-être, mais contre des hommes, je ne suis qu'une femme. Jouons sur mes atouts : ma faiblesse est ma force."
Elle s'exerce alors à changer ses expressions, passant de la colère à un sourire doux et séduisant. Ses mains expertes arrangent ses cheveux pour souligner ses charmes. Elle se murmure, satisfaite : "Rien n'est perdu. Je suis toujours belle."
Il est presque huit heures du soir. Elle voit le lit et se dit qu'un peu de repos lui ferait du bien. Mais une meilleure idée lui vient : elle a entendu parler d'un souper. Elle est là depuis une heure, le repas ne devrait pas tarder. Elle décide de profiter de cette soirée pour jauger ses gardiens, comprendre qui ils sont.
Une lumière apparaît sous la porte. Ses geôliers arrivent. Milady, qui s'était levée, se laisse tomber sur son fauteuil, la tête en arrière, ses cheveux en désordre, sa gorge à peine couverte, une main sur le cœur, l'autre pendante. Les verrous se déverrouillent, la porte grince, des pas résonnent.
"Posez la table ici", ordonne une voix qu'elle reconnaît : c'est Felton. L'ordre est exécuté. "Apportez des flambeaux et relevez la sentinelle", continue-t-il. Milady comprend que ses gardiens sont aussi ses serviteurs, des soldats obéissants. Felton, jusqu'alors concentré sur ses tâches, se tourne enfin vers elle. "Ah, elle dort", dit-il, "parfait, elle mangera à son réveil." Il fait mine de sortir.
"Mais, lieutenant", intervient un soldat moins impassible, s'approchant de Milady, "elle ne dort pas."
"Quoi, elle ne dort pas ?" réplique Felton. "Que fait-elle alors ?"
"Elle est évanouie", répond le soldat. "Son visage est très pâle, et je n'entends pas sa respiration."
Felton, les bras croisés, observe Milady sans s'approcher. "Vous avez raison," dit-il calmement, "allez prévenir Lord de Winter que la prisonnière est évanouie. Je ne sais pas quoi faire, ce cas n'était pas prévu." Le soldat s'exécute, laissant Felton s'asseoir sur un fauteuil par hasard placé près de la porte, attendant en silence.
Milady, experte dans l'art de voir sans être vue, scrute Felton à travers ses cils. Il lui tourne le dos, immobile, impassible. Après dix minutes, elle réalise que Lord de Winter arrivera bientôt, rendant à Felton sa détermination de geôlier. Elle décide de changer de tactique : elle relève doucement la tête, ouvre les yeux et pousse un léger soupir.
Ce soupir attire enfin l'attention de Felton. "Ah, vous êtes réveillée, madame," dit-il, se levant. "Je n'ai donc plus rien à faire ici. Si vous avez besoin de quelque chose, appelez."
"Oh mon Dieu, que j'ai souffert !" murmure Milady, sa voix douce et envoûtante, telle celle des enchanteresses d'antan, prête à charmer quiconque elle veut manipuler. Elle s'installe gracieusement dans son fauteuil, plus séduisante que jamais.
Felton, debout, annonce : "Vous serez servie trois fois par jour : le matin à neuf heures, l'après-midi à une heure, et le soir à huit heures. Si ces horaires ne vous conviennent pas, indiquez-en d'autres, et on s'adaptera à vos souhaits."
"Vais-je rester seule dans cette grande chambre triste ?" s'enquiert Milady.
"Une femme des environs viendra dès demain et sera à votre disposition autant que vous le souhaiterez."
"Je vous remercie, monsieur," répond humblement Milady.
Felton incline légèrement la tête et se dirige vers la porte. Juste au moment où il s'apprête à sortir, Lord de Winter apparaît dans le couloir, accompagné du soldat qui l'a informé de l'évanouissement. Il tient un flacon de sels à la main.
"Qu'est-ce qui se passe ici ?" demande-t-il d'un ton moqueur, voyant Milady debout et Felton prêt à partir. "Cette morte est déjà ressuscitée ? Felton, mon garçon, tu ne vois pas qu'on te joue une comédie ?"
"Je m'en doutais, Milord," répond Felton, impassible. "Mais, étant donné que la prisonnière est une femme, j'ai voulu lui accorder les égards qu'un homme bien né doit à une femme, sinon pour elle, du moins pour moi."
Milady frissonne à ces mots, un froid glacial lui parcourant les veines.
"Alors," reprend de Winter en riant, "ces beaux cheveux, cette peau blanche, ce regard langoureux n'ont pas encore brisé ton cœur de pierre ?"
"Non, Milord," réplique Felton, imperturbable. "Il en faut plus que des manigances féminines pour me corrompre."
"Dans ce cas, mon cher lieutenant, laissons Milady inventer autre chose et allons dîner. Ne t'inquiète pas, elle a de la ressource, et le deuxième acte ne tardera pas à suivre le premier." Sur ces mots, Lord de Winter passe son bras sous celui de Felton et l'entraîne en riant.
« Oh, je trouverai bien ce qu’il te faut, murmura Milady entre ses dents. Ne t’inquiète pas, pauvre moine raté, pauvre soldat converti qui s’est fait un uniforme à partir d’un froc. »
« À propos, reprit Lord de Winter en s’arrêtant à la porte, ne laissez pas cet échec vous couper l’appétit, Milady. Goûtez ce poulet et ces poissons que je n’ai pas fait empoisonner, je vous le jure. J’aime assez mon cuisinier, et comme il ne doit pas hériter de moi, j’ai toute confiance en lui. Faites comme moi. Adieu, chère sœur, jusqu’à votre prochain évanouissement. »
C’en était trop pour Milady. Ses mains se crispèrent sur son fauteuil, ses dents grincèrent, et ses yeux suivirent la porte qui se refermait derrière Lord de Winter et Felton. Seule, elle fut prise d’un nouvel accès de désespoir. Elle jeta un regard sur la table, vit briller un couteau, et s’en empara. Mais quelle déception : la lame était ronde et en argent flexible. Un éclat de rire retentit derrière la porte mal fermée, qui s’ouvrit à nouveau.
« Ah ah ! s’écria Lord de Winter. Tu vois, mon cher Felton, je te l’avais dit : ce couteau, c’était pour toi. Elle t’aurait tué, mon enfant. C’est sa manie de se débarrasser des gens qui la gênent. Si je t’avais écouté, le couteau aurait été pointu et en acier : plus de Felton, elle t’aurait égorgé, et après toi, tout le monde. Regarde comme elle sait bien tenir son couteau. »
Effectivement, Milady tenait encore l’arme dans sa main crispée, mais ces dernières paroles, cette ultime insulte, lui firent lâcher prise. Le couteau tomba au sol.
« Vous avez raison, Milord, dit Felton avec un profond dégoût qui résonna jusqu’au cœur de Milady, vous avez raison, et c’est moi qui avais tort. »
Et tous deux sortirent de nouveau. Mais cette fois, Milady écouta plus attentivement et entendit leurs pas s’éloigner dans le couloir.
« Je suis perdue, murmura-t-elle. Je suis entre les mains de gens sur qui je n’ai aucune prise, comme des statues de bronze ou de granit. Ils me connaissent par cœur et sont immunisés contre toutes mes ruses. »
Cependant, elle ne pouvait croire que tout finirait comme ils l’avaient décidé. Cette dernière réflexion, cet instinctif retour à l’espoir, montrait que dans son âme profonde, la crainte et le désespoir ne faisaient jamais long feu. Milady s’installa à table, mangea un peu, but un peu de vin d’Espagne, et retrouva toute sa détermination. Avant de se coucher, elle avait déjà analysé, retourné dans tous les sens, examiné sous toutes les coutures les paroles, les gestes, les signes et même le silence de ses geôliers. De cette étude minutieuse, elle conclut que Felton était, somme toute, le plus vulnérable de ses deux persécuteurs. Un mot en particulier résonnait dans l’esprit de la prisonnière : « Si je t’eusse écouté », avait dit Lord de Winter à Felton. Felton avait donc plaidé en sa faveur, puisque Lord de Winter n’avait pas voulu l’écouter.
« Faible ou fort, se répétait Milady, cet homme a donc une lueur de pitié dans son cœur. De cette lueur, je ferai un incendie qui le consumera. Quant à l’autre, il me connaît, il me craint, et sait ce qu’il risque si jamais je m’échappe. Inutile de tenter quoi que ce soit avec lui. »
Mais Felton, c'est une toute autre histoire. C'est un jeune homme naïf, pur, avec une aura de vertu. Celui-là, je peux le faire tomber. Et Milady s'endormit, un sourire aux lèvres. Si quelqu'un l'avait vue à ce moment-là, il aurait cru contempler une jeune fille rêvant à une couronne de fleurs qu'elle poserait sur sa tête lors de la prochaine fête.
Deuxième jour de captivité. Milady rêvait qu'elle tenait enfin d'Artagnan, qu'elle assistait à son supplice. La vision de son sang détesté coulant sous la hache du bourreau peignait ce sourire charmant sur son visage. Elle dormait comme un prisonnier bercé par ses premières lueurs d'espoir.
Le lendemain, on entra dans sa chambre alors qu'elle était encore au lit. Felton était dans le couloir, accompagné de la femme dont il avait parlé la veille, qui venait d'arriver. Elle s'approcha du lit de Milady pour lui offrir ses services. Milady, habituellement pâle, pouvait facilement tromper quelqu'un qui la voyait pour la première fois.
« J'ai la fièvre, dit-elle. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, je souffre horriblement. Serez-vous plus humaine qu'on ne l'a été hier avec moi ? Tout ce que je demande, c'est de rester couchée.
– Voulez-vous qu'on appelle un médecin ? » proposa la femme.
Felton écoutait, silencieux. Milady réfléchit : plus il y aurait de monde autour d'elle, plus elle pourrait jouer de leur compassion, mais aussi plus la surveillance de Lord de Winter s'intensifierait. Et puis, un médecin pourrait révéler sa supercherie. Elle ne voulait pas risquer de perdre cette partie.
« Pourquoi appeler un médecin ? dit-elle. Hier, on a déjà dit que je simulais. Ce serait pareil aujourd'hui. Depuis hier soir, ils ont eu le temps de briefer le docteur.
– Alors, madame, dit Felton, agacé, quel traitement souhaitez-vous suivre ?
– Comment le saurais-je ? Mon Dieu, je souffre, c'est tout. Donnez-moi ce que vous voulez, cela m'est égal.
– Allez chercher Lord de Winter, dit Felton, lassé de ses plaintes.
– Oh non, non ! s'écria Milady. Non, monsieur, je vous en supplie, ne l'appelez pas. Je vais bien, je n'ai besoin de rien. »
Elle mit tant de force et d'éloquence dans son exclamation que Felton, touché, fit quelques pas dans la chambre.
« Il est ému », pensa Milady.
« Cependant, madame, dit Felton, si vous souffrez réellement, nous ferons venir un médecin. Si vous nous trompez, tant pis pour vous, mais au moins, nous aurons la conscience tranquille. »
Milady ne répondit pas. Elle laissa sa belle tête retomber sur l'oreiller, fondant en larmes et sanglots. Felton l'observa un moment avec son impassibilité habituelle, puis, voyant que la crise s'éternisait, il sortit, suivi de la femme. Lord de Winter ne parut pas.
« Je crois que je commence à comprendre », murmura Milady, une joie sauvage dans le cœur, se cachant sous les draps pour dissimuler cet élan de satisfaction intérieure.
Deux heures passèrent. « Il est temps que cette comédie cesse », se dit-elle. « Levons-nous et obtenons des résultats dès aujourd'hui. Je n'ai que dix jours, et ce soir, deux seront déjà passés. »
Le matin, en entrant dans la chambre de Milady, on lui avait apporté son petit-déjeuner. Elle savait qu'on viendrait bientôt débarrasser la table, et qu'à ce moment-là, elle reverrait Felton. Elle ne se trompait pas.
Felton fit son retour, l'air impassible, sans même vérifier si Milady avait touché à son repas. Il fit un signe pour qu'on débarrasse la table, comme d'habitude. Il resta seul dans la pièce, un livre à la main. Milady, assise dans un fauteuil près de la cheminée, affichait une beauté froide, presque éthérée, semblable à une sainte attendant le martyre. Felton s'approcha et déclara : « Lord de Winter, qui partage votre foi catholique, madame, a pensé que vous priver des rites de votre religion serait cruel. Il vous autorise donc à lire chaque jour l'ordinaire de votre messe, et voici le livre qui en contient le rituel. »
Le ton de Felton, surtout lorsqu’il prononça « votre messe » avec un sourire méprisant, attira l’attention de Milady. Elle leva la tête, scrutant l’officier avec plus d’attention. Elle reconnut en lui un de ces puritains austères qu'elle avait croisés à la cour du roi Jacques et même en France. Cette reconnaissance lui inspira une idée fulgurante, digne des esprits les plus vifs dans les moments critiques. Elle comprit que sa réponse serait cruciale. Avec une vivacité d'esprit qui lui était propre, elle répondit : « Moi ! s’exclama-t-elle avec un mépris égal à celui de Felton, moi, monsieur, ma messe ! Lord de Winter, ce catholique dévoyé, sait bien que je ne partage pas sa religion. C'est un piège qu'il me tend ! »
Felton, surpris, ne put cacher entièrement son étonnement. « À quelle religion appartenez-vous donc, madame ? » demanda-t-il. Milady, feignant une exaltation, répliqua : « Je le dirai le jour où j'aurai assez souffert pour ma foi. » Le regard de Felton révéla à Milady l'ampleur de l'opportunité qu'elle venait de se créer. Il resta silencieux, mais son regard en disait long.
« Je suis entre les mains de mes ennemis, continua-t-elle avec l'enthousiasme propre aux puritains. Que mon Dieu me sauve ou que je périsse pour Lui ! Voilà la réponse que je vous prie de transmettre à Lord de Winter. Quant à ce livre, dit-elle en désignant le rituel du bout du doigt sans le toucher, comme s'il était impur, vous pouvez le reprendre et l'utiliser vous-même. Vous êtes sûrement complice de Lord de Winter, dans sa persécution et son hérésie. »
Felton, sans un mot, reprit le livre avec une répugnance visible et quitta la pièce, pensif. Plus tard, vers cinq heures, Lord de Winter arriva. Milady, ayant eu toute la journée pour élaborer sa stratégie, l'accueillit avec l'assurance d'une femme ayant retrouvé son pouvoir.
"On dirait qu'on a fait une petite apostasie !" lança le baron en s'installant confortablement dans un fauteuil face à Milady, étendant ses pieds avec désinvolture vers le foyer.
"Que voulez-vous dire, monsieur ?" demanda-t-elle, perplexe.
"Je veux dire que depuis notre dernière rencontre, vous avez changé de religion. Vous seriez-vous mariée à un troisième mari protestant, par hasard ?"
"Expliquez-vous, Milord," répliqua-t-elle avec une dignité glaciale, "car je vous entends, mais je ne comprends pas vos paroles."
"Ah, alors vous n'avez pas de religion du tout ? Je préfère ça," ricana Lord de Winter.
"Ça correspond mieux à vos principes," rétorqua froidement Milady.
"Oh, je vous assure que ça m'est égal."
"Vous ne pouvez pas cacher votre indifférence religieuse, Milord. Vos débauches et vos crimes en témoigneraient."
"Quoi ? Vous osez parler de débauches, Madame Messaline ? De crimes, Lady Macbeth ? Soit je vous ai mal entendue, soit vous êtes d'une impudence incroyable."
"Vous parlez ainsi parce que vous savez qu'on nous écoute," répondit Milady, imperturbable, "et que vous voulez monter vos geôliers et bourreaux contre moi."
"Mes geôliers ! Mes bourreaux ! Vous prenez un ton poétique, madame, et la comédie d'hier vire à la tragédie ce soir. En tout cas, dans huit jours, vous serez à votre place et ma tâche sera terminée."
"Tâche infâme ! Tâche impie !" s'exclama Milady avec la ferveur d'une victime défiant son juge.
"Je crois, sur mon honneur," dit de Winter en se levant, "que la dame devient folle. Calmez-vous, madame la puritaine, ou je vous fais mettre au cachot. Parbleu ! C'est mon vin d'Espagne qui vous monte à la tête, mais rassurez-vous, cette ivresse n'aura pas de conséquences."
Lord de Winter quitta la pièce en jurant, une pratique courante à l'époque. Felton, posté derrière la porte, avait tout entendu. Milady avait vu juste. "Oui, pars, pars," murmura-t-elle à son frère. "Les conséquences approchent, mais tu ne les verras que quand il sera trop tard."
Le silence revint et deux heures passèrent. On apporta le souper et trouva Milady en pleine prière, récitant des mots appris d'un vieux serviteur puritain de son défunt mari. Elle semblait en extase, ignorant ce qui se passait autour d'elle. Felton fit signe qu'on ne la dérange pas et quitta la pièce discrètement avec les soldats. Milady savait qu'elle pouvait être observée, alors elle continua ses prières, remarquant que le soldat à sa porte semblait écouter.
Pour l'instant, c'était suffisant. Elle se releva, s'assit à table, mangea peu et ne but que de l'eau. Une heure plus tard, on vint débarrasser la table, mais cette fois, Felton n'était pas avec les soldats. Il craignait donc de la voir trop souvent. Elle se tourna vers le mur pour sourire, un sourire si triomphant qu'il l'aurait trahie.
Elle attendit encore une demi-heure. Le château était plongé dans un silence total, seulement troublé par le murmure constant de l'océan, cette respiration infinie. Avec une voix pure, vibrante et harmonieuse, elle entonna le premier couplet d'un psaume prisé des puritains : "Seigneur, si tu nous abandonnes, c’est pour voir si nous sommes forts; mais ensuite c’est toi qui donnes de ta céleste main la palme à nos efforts." Ces vers n'étaient pas de grande qualité, mais les protestants ne se souciaient guère de la poésie.
Tout en chantant, Milady tendit l'oreille. Le soldat de garde devant sa porte s'était figé, comme pétrifié. Elle comprit alors l'effet de sa voix. Elle continua son chant avec une ferveur et une émotion indescriptibles, persuadée que ses notes s'étendaient sous les voûtes, adoucissant magiquement le cœur de ses geôliers. Mais le soldat, probablement un fervent catholique, secoua le charme et, à travers la porte, lança : "Taisez-vous donc, madame. Votre chanson est aussi triste qu'un De profundis. Si, en plus d’être en garnison ici, il faut supporter ça, c’est insupportable."
"Silence !" intervint une voix grave que Milady reconnut : c'était Felton. "De quoi vous mêlez-vous ? Vous a-t-on ordonné d’empêcher cette femme de chanter ? Non. Votre mission est de la garder et de tirer si elle tente de fuir. Gardez-la ; si elle s'échappe, tuez-la, mais ne changez rien à la consigne."
Une joie intense illumina brièvement le visage de Milady, comme un éclair, avant de s'effacer. Faisant mine de ne pas avoir entendu le dialogue, elle reprit son chant, imprégnant sa voix de tout le charme et la séduction que le démon y avait insufflés : "Pour tant de pleurs et de misère, pour mon exil et pour mes fers, j’ai ma jeunesse, ma prière, et Dieu, qui comptera les maux que j’ai soufferts." Sa voix, d'une étendue incroyable et d'une passion sublime, donnait à la poésie brute de ces psaumes une magie que même les puritains les plus fervents trouvaient rarement parmi leurs chants.
Felton crut entendre l'ange qui consolait les trois Hébreux dans la fournaise. Milady poursuivit : "Mais le jour de la délivrance viendra pour nous, Dieu juste et fort ; et s’il trompe notre espérance, il nous reste toujours le martyre et la mort." Ce couplet, où elle mit toute son âme, acheva de troubler le jeune officier. Il ouvrit brusquement la porte, apparaissant pâle comme à son habitude, mais les yeux ardents, presque égarés.
"Pourquoi chantez-vous ainsi, et avec une telle voix ?" demanda-t-il.
"Pardon, monsieur," répondit Milady avec douceur. "J'oubliais que mes chants ne sont pas appropriés ici. Je vous ai peut-être offensé dans vos croyances, mais c'était involontaire, je vous le jure. Pardonnez-moi donc une faute qui est peut-être grande, mais certainement involontaire."
À cet instant, Milady était d'une beauté saisissante. L'extase religieuse dans laquelle elle semblait plongée illuminait son visage d'une telle expression que Felton, ébloui, crut voir l'ange qu'il pensait tout à l'heure seulement entendre.
"Oui, oui," balbutia-t-il, "vous troublez, vous agitez les gens de ce château." Le pauvre insensé ne réalisait pas l'incohérence de ses paroles, tandis que Milady, telle une lynx, sondait le fond de son cœur.
Milady baissa les yeux avec une douceur feinte, sa voix empreinte de résignation : « Je me tairai », dit-elle. Felton, troublé, répondit : « Non, non, madame ; juste, chantez moins fort, surtout la nuit. » Sentant sa résolution vaciller, il quitta précipitamment la pièce. Un soldat l'interpella : « Bien joué, lieutenant ; ces chants... ils remuent l'âme. On finit par s'y habituer, sa voix est envoûtante ! »
Troisième jour de détention. Felton était venu, mais Milady devait encore franchir une étape : le retenir, ou plutôt le convaincre de rester de lui-même. Elle cherchait encore comment y parvenir. Plus encore, elle devait le faire parler pour pouvoir user de sa propre voix, son arme la plus redoutable, capable de passer du murmure humain à une mélodie céleste. Pourtant, elle savait que Felton était sur ses gardes, prêt à déjouer le moindre piège. Elle surveillait donc chaque geste, chaque mot, chaque regard, chaque soupir, comme une actrice chevronnée qui s'approprie un rôle inédit.
Face à Lord de Winter, c'était plus simple. Elle avait déjà son plan : rester silencieuse et digne, le provoquer par un mépris calculé, l'inciter à la menace et à la violence, contrastant ainsi avec sa propre apparente résignation. Felton verrait, même s'il ne dirait rien.
Le matin, Felton vint comme à son habitude. Milady le laissa orchestrer le déjeuner sans un mot. Elle espéra un instant qu'il parlerait en premier, mais il ravala ses paroles et s'éclipsa. Vers midi, Lord de Winter fit son entrée. Un rayon de soleil d'hiver traversait les barreaux, éclairant la pièce sans la réchauffer. Milady, regardant par la fenêtre, ignora l'ouverture de la porte.
« Oh, oh, dit Lord de Winter, après la comédie, après la tragédie, voilà que nous jouons la mélancolie. » Milady resta silencieuse. « Je comprends, poursuivit-il, vous rêvez de liberté, de voguer sur un navire à travers cette mer d'émeraude, de préparer un de vos pièges ingénieux. Patience, dans quatre jours, vous serez libre de quitter l'Angleterre. »
Milady joignit les mains, levant ses yeux au ciel : « Seigneur, pardonnez à cet homme, comme je lui pardonne. » Le baron éclata : « Prie, maudite, ta prière est généreuse, mais sache que tu es à la merci d'un homme qui ne pardonnera pas. » Puis il quitta la pièce.
Juste après son départ, un regard vif se glissa par l'ouverture de la porte, et elle vit Felton se déplacer rapidement pour éviter d'être vu. Elle tomba à genoux, priant avec ferveur. "Mon Dieu, mon Dieu," murmura-t-elle, "vous connaissez la cause noble pour laquelle je souffre, donnez-moi la force de continuer à endurer tout cela." La porte s'ouvrit doucement, mais elle fit mine de ne rien entendre, sa voix tremblante de larmes. "Dieu vengeur, Dieu de bonté, allez-vous vraiment laisser cet homme réaliser ses horribles desseins ?" Ce n'est qu'alors qu'elle fit semblant de percevoir les pas de Felton. Elle se releva d'un bond, le visage rougi par la gêne d'avoir été surprise à genoux.
"Je n'aime pas interrompre ceux qui prient, madame," dit Felton avec gravité, "ne vous levez pas pour moi, je vous en prie."
"Comment savez-vous que je priais, monsieur ?" demanda Milady, la voix étranglée par les sanglots. "Vous vous trompez, je ne priais pas."
"Croyez-vous vraiment, madame," répondit Felton avec la même gravité, mais un ton plus doux, "que j'aurais le droit d'empêcher quelqu'un de se tourner vers son Créateur ? Jamais ! Le repentir sied bien aux coupables, et même le pire des criminels est sacré aux pieds de Dieu."
"Coupable, moi ?" dit Milady avec un sourire capable de désarmer l'ange du jugement dernier. "Coupable ! Mon Dieu, tu sais si je le suis ! Dites plutôt que je suis condamnée, monsieur, mais Dieu, qui chérit les martyrs, permet parfois que les innocents soient condamnés."
"Que vous soyez condamnée ou martyre," répondit Felton, "c'est une raison de plus pour prier, et je joindrai mes prières aux vôtres."
"Oh, vous êtes un homme juste," s'exclama Milady, se jetant à ses pieds. "Je ne peux plus tenir, j'ai peur de manquer de force quand il faudra affronter la lutte et confesser ma foi. Écoutez la supplication d'une femme désespérée. On vous trompe, monsieur, mais ce n'est pas le sujet. Je vous demande une seule grâce, et si vous me l'accordez, je vous bénirai ici-bas et dans l'au-delà."
"Parlez au maître, madame," dit Felton. "Heureusement, je ne suis pas chargé de pardonner ni de punir, et Dieu a confié cette responsabilité à d'autres."
"Non, c'est à vous, à vous seul. Écoutez-moi, ne contribuez pas à ma perte, à ma honte."
"Si vous avez mérité cette honte, madame, si vous avez encouru cette ignominie, il faut la subir en l'offrant à Dieu."
"Que dites-vous ? Vous ne comprenez pas ! Quand je parle d'ignominie, vous pensez à une punition, à la prison ou à la mort ! Si seulement c'était ça ! Que m'importent la mort ou la prison !"
"Je ne vous comprends plus, madame."
"Ou vous faites semblant de ne plus me comprendre," répliqua-t-elle avec un sourire de doute.
"Non, madame, sur l'honneur d'un soldat, sur la foi d'un chrétien."
"Comment, vous ignorez les intentions de Lord de Winter à mon égard ?"
"Je les ignore."
"Impossible, vous êtes son confident !"
"Je ne mens jamais, madame."
"Pourtant, il se cache si peu qu'on devine facilement ses intentions."
"Je ne cherche pas à deviner, madame. J'attends qu'on me confie, et à part ce qu'il a dit devant vous, Lord de Winter ne m'a rien confié."
– Mais enfin, s’écria Milady avec une intensité presque palpable, vous n’êtes pas de mèche avec lui, vous ne savez pas qu’il me réserve une humiliation pire que tous les châtiments terrestres ? – Vous vous trompez, madame, répondit Felton en rougissant, Lord de Winter n’est pas capable d’un tel acte. – Bien, pensa Milady, même sans connaître les détails, il considère cela comme un crime !
Elle reprit, plus fort : – L’ami d’un homme infâme est capable de tout. – Qui désignez-vous par "infâme" ? demanda Felton. – Franchement, y a-t-il en Angleterre plus d’un homme qui mérite ce titre ? – Vous parlez de Georges Villiers ? dit Felton, les yeux brûlants. – Celui que certains appellent le duc de Buckingham, corrigea Milady, avec mépris. Je n’aurais jamais cru qu’un Anglais aurait besoin d’autant d’explications pour comprendre de qui je parle ! – La main du Seigneur est sur lui, répliqua Felton. Il ne pourra échapper au châtiment qu’il mérite.
Felton exprimait ainsi l’aversion générale des Anglais envers le duc, surnommé "Satan" par les puritains. – Oh, mon Dieu ! implora Milady, ma prière pour le châtiment de cet homme n’est pas motivée par ma vengeance personnelle, mais par la délivrance de tout un peuple. – Vous le connaissez donc ? demanda Felton. "Enfin, il me questionne", se réjouit Milady intérieurement, voyant son plan avancer. – Si je le connais ! Pour mon plus grand malheur, oui ! répondit-elle en se tordant les bras dans une démonstration de douleur extrême.
Felton, troublé, se dirigea vers la porte, mais Milady le rattrapa. – Monsieur ! supplia-t-elle, soyez bon, écoutez-moi : ce couteau que le baron m’a confisqué, rendez-le moi juste une minute, je vous en prie ! Je vous en conjure ! Je ne vous veux aucun mal, vous êtes le seul être juste que j’ai rencontré ! Une minute, monsieur Felton, et vous sauverez mon honneur ! – Vous tuer ! s’exclama Felton, horrifié, sans retirer ses mains que Milady tenait. – J’ai parlé, murmura Milady en s’effondrant au sol, il sait tout maintenant ! Mon Dieu, je suis perdue !
Felton restait figé, indécis. "Il hésite encore", pensa Milady, "je n’ai pas été assez convaincante." Des pas résonnèrent dans le couloir ; elle reconnut ceux de Lord de Winter, tout comme Felton. Il se dirigea vers la porte, mais Milady le retint. – Pas un mot de ce que je vous ai dit, chuchota-t-elle, ou je suis perdue, et ce sera votre faute...
Les pas se rapprochant, elle se tut, posant sa main avec une terreur palpable sur la bouche de Felton. Il la repoussa doucement, la laissant retomber sur une chaise longue.
Lord de Winter passa devant la porte sans s'arrêter, et le bruit de ses pas s'évanouit peu à peu. Felton, livide comme un spectre, resta quelques instants à tendre l'oreille, puis, une fois le silence revenu, il prit une profonde inspiration, comme s'il sortait d'un mauvais rêve, et quitta précipitamment la pièce. Milady, attentive aux pas de Felton qui s'éloignaient dans la direction opposée à ceux de Lord de Winter, murmura avec un sourire : « Enfin, tu es à moi ! » Mais son expression changea soudain, l'angoisse voilant son front. « S'il parle au baron, je suis fichue, pensa-t-elle. Le baron sait bien que je ne passerai pas à l'acte. Il me mettrait un couteau entre les mains et verrait bien que tout ce désespoir n'est qu'une comédie. » Elle se posta devant le miroir et s'observa ; jamais elle ne s'était trouvée aussi belle. « Oh, mais il ne lui dira rien », se rassura-t-elle en souriant.
Le soir venu, Lord de Winter vint la rejoindre pour le dîner. « Monsieur, dit Milady, votre présence est-elle une partie intégrante de ma captivité ? Ne pourriez-vous pas m'épargner cette torture supplémentaire que sont vos visites ? »
« Voyons, chère sœur ! s'exclama de Winter. N'avez-vous pas, de cette bouche si cruelle aujourd'hui, exprimé votre désir ardent de me voir à loisir en Angleterre ? Vous m'avez dit que vous aviez tout risqué pour cela : le mal de mer, la tempête, et même la captivité ! Eh bien, me voilà, soyez satisfaite. D'ailleurs, ma visite a une raison particulière cette fois. »
Milady frissonna, craignant que Felton n'ait parlé. Jamais, peut-être, cette femme, habituée aux émotions fortes et contradictoires, n'avait senti son cœur battre avec une telle violence. Assise, elle regarda Lord de Winter tirer un fauteuil à ses côtés et s'y installer. Il sortit un papier de sa poche et le déplia lentement. « Tenez, dit-il, voici une sorte de passeport que j'ai moi-même rédigé. Il vous servira désormais de numéro d'ordre dans la vie que je vous laisse. »
Il reporta ses yeux sur le papier et lut : « Ordre de conduire à… » Il s'interrompit : « Le nom est en blanc. Si vous avez une préférence, indiquez-la-moi. Tant que c'est à mille lieues de Londres, je vous accorderai cette faveur. Je reprends : "Ordre de conduire à… la nommée Charlotte Backson, marquée par la justice du royaume de France, mais libérée après châtiment. Elle résidera ici, sans jamais s'éloigner de plus de trois lieues. En cas de tentative d'évasion, la peine de mort lui sera appliquée. Elle recevra cinq shillings par jour pour son logement et sa nourriture." »
« Cet ordre ne me concerne pas, répondit froidement Milady, puisque ce n'est pas mon nom qui est inscrit. »
« Un nom ? En avez-vous un ? »
« J'ai celui de votre frère. »
« Vous vous trompez, mon frère n'était que votre second mari, et le premier est toujours en vie. Dites-moi son nom et je l'inscrirai à la place de Charlotte Backson. Non ? Vous préférez garder le silence ? Très bien, vous serez enregistrée sous le nom de Charlotte Backson. »
Milady resta muette, cette fois non par choix, mais par peur. Elle crut que l'ordre était prêt à être exécuté, que Lord de Winter avait avancé son départ, et qu'elle devait partir le soir même. Son esprit vacilla un instant, mais elle remarqua soudain que l'ordre n'était pas signé. La joie de cette découverte fut si intense qu'elle ne put la dissimuler.
"Oui, oui," dit Lord de Winter en captant les émotions de Milady, "vous cherchez la signature, n'est-ce pas ? Vous vous dites : 'Tout n'est pas perdu, il n'y a pas de signature sur cet ordre. On me le montre juste pour me faire peur.' Vous vous trompez. Demain, cet ordre partira pour Lord Buckingham. Le lendemain, il reviendra signé et scellé, et vingt-quatre heures après, je vous le garantis, il sera exécuté. Adieu, madame, c'est tout ce que j'avais à vous dire."
"Et moi, je vous dis, monsieur, que cet abus de pouvoir, cet exil sous un faux nom, c'est une infamie."
"Vous préférez être pendue sous votre vrai nom, Milady ? Vous savez que les lois anglaises sont impitoyables concernant les abus de mariage. Soyez franche : même si le nom de mon frère est impliqué, je suis prêt à affronter le scandale d'un procès public pour être certain de me débarrasser de vous."
Milady resta silencieuse, mais son visage devint livide. "Oh, je vois que vous préférez voyager. Parfait, madame, comme le dit le proverbe : 'Les voyages forment la jeunesse.' Vous avez raison, après tout, la vie est précieuse. C'est pourquoi je ne veux pas que vous me l'enleviez. Parlons de ces cinq shillings ; je suis un peu radin, n'est-ce pas ? C'est parce que je ne veux pas que vous soudoyiez vos gardiens. Mais vous avez toujours vos charmes pour les séduire. Utilisez-les, à moins que votre échec avec Felton ne vous ait découragée."
"Felton n'a rien dit," pensa Milady. "Rien n'est perdu, alors."
"Et maintenant, madame, à demain. Je viendrai vous annoncer le départ de mon messager." Lord de Winter se leva, salua Milady avec ironie et sortit. Milady respira. Elle avait encore quatre jours devant elle ; quatre jours pour séduire Felton. Une idée inquiétante surgit : et si Lord de Winter envoyait Felton lui-même pour faire signer l'ordre à Buckingham ? Felton lui échapperait, et elle aurait besoin de toute sa magie pour réussir. Cependant, une chose la rassurait : Felton n'avait pas parlé. Elle ne montra pas qu'elle était troublée par les menaces de Lord de Winter, s'installa à table et mangea. Puis, comme la veille, elle s'agenouilla et pria à voix haute. Le soldat cessa de marcher pour l'écouter. Bientôt, elle entendit des pas plus légers s'approcher dans le couloir et s'arrêter devant sa porte. "C'est lui," pensa-t-elle. Elle entama le même chant religieux qui, la veille, avait enflammé Felton. Mais cette fois, malgré la douceur et l'intensité de sa voix, la porte resta fermée. Elle crut voir, à travers le grillage, les yeux ardents du jeune homme, mais, réalité ou illusion, il eut la force de ne pas entrer. Peu après, elle entendit un profond soupir, puis les pas s'éloignèrent lentement, à contrecœur.
Quatrième jour de captivité
Le lendemain, quand Felton entra dans la chambre de Milady, il la trouva debout sur un fauteuil. Elle tenait entre ses mains une corde faite de plusieurs mouchoirs en batiste, déchirés et tressés ensemble. En entendant le bruit de la porte, Milady sauta légèrement à terre et tenta de cacher derrière elle cette corde improvisée. Felton était encore plus pâle que d'habitude, ses yeux rougis par l'insomnie trahissaient une nuit agitée. Pourtant, son visage affichait une sérénité austère.
Il s'approcha lentement de Milady, qui s'était assise, et attrapa un bout de la corde qu'elle avait laissé dépasser, par inadvertance ou intentionnellement. "Qu'est-ce que c'est, madame ?" demanda-t-il froidement. "Oh, ça ? Rien du tout", répondit Milady avec un sourire douloureux qu'elle maîtrisait à la perfection. "L'ennui est le pire ennemi des prisonniers, je m'ennuyais et j'ai passé le temps à tresser cette corde."
Felton leva les yeux vers le mur où il avait trouvé Milady debout sur le fauteuil. Au-dessus de sa tête, il remarqua un crochet doré fixé au mur, servant à accrocher des vêtements ou des armes. Il tressaillit, et la prisonnière remarqua ce mouvement, car même les yeux baissés, rien ne lui échappait. "Et que faisiez-vous, debout sur ce fauteuil ?" demanda-t-il. "Pourquoi ça vous intéresse ?" répliqua Milady. "Mais, insista Felton, je veux savoir." "Ne me questionnez pas", dit la prisonnière, "vous savez bien que nous, vrais chrétiens, ne devons pas mentir."
"Très bien", dit Felton, "je vais vous dire ce que vous faisiez, ou plutôt ce que vous alliez faire. Vous alliez accomplir l'acte fatal que vous avez en tête. Réfléchissez, madame, si notre Dieu interdit le mensonge, il condamne encore plus sévèrement le suicide." "Quand Dieu voit une de ses créatures persécutée injustement, coincée entre le suicide et le déshonneur, croyez-moi, monsieur", répondit Milady avec une conviction profonde, "Dieu pardonne le suicide, car alors, c'est du martyre."
"Vous en dites trop ou pas assez ; parlez, madame, au nom du Ciel, expliquez-vous." "Que je vous raconte mes malheurs pour que vous les traitiez de fables ? Que je vous dévoile mes projets pour que vous alliez les dénoncer à mon persécuteur ? Non, monsieur. Et puis, qu'est-ce que ça peut vous faire qu'une malheureuse condamnée vive ou meure ? Vous n'êtes responsable que de mon corps, n'est-ce pas ? Tant que vous présentez un cadavre, qu'il soit reconnu comme le mien, on ne vous en demandera pas plus. Peut-être même recevrez-vous une double récompense."
"Moi, madame, moi !" s'écria Felton, "penser que j'accepterais le prix de votre vie ? Oh, vous ne croyez pas ce que vous dites." "Laissez-moi faire, Felton, laissez-moi faire", dit Milady en s'animant, "tout soldat doit être ambitieux, n'est-ce pas ? Vous êtes lieutenant, eh bien, vous suivrez mon convoi avec le grade de capitaine."
"Mais qu'ai-je donc fait", dit Felton, ébranlé, "pour que vous me donniez une telle responsabilité devant les hommes et devant Dieu ? Dans quelques jours, vous serez loin d'ici, madame, votre vie ne sera plus sous ma garde, et", ajouta-t-il avec un soupir, "alors vous en ferez ce que vous voudrez."
– Alors, s’exclama Milady, comme si une sainte indignation la poussait, vous, un homme pieux, un juste, ne cherchez qu’une chose : ne pas être accusé ou inquiété par ma mort ? – Je dois veiller sur votre vie, madame, et je le ferai. – Mais réalisez-vous la mission que vous accomplissez ? Déjà cruelle si j’étais coupable, comment la nommerez-vous, comment le Seigneur la nommera-t-il, si je suis innocente ? – Je suis soldat, madame, et je suis les ordres reçus. – Pensez-vous qu’au jour du Jugement dernier, Dieu fera une distinction entre bourreaux aveugles et juges iniques ? Vous refusez que je détruise mon corps, mais vous servez celui qui veut anéantir mon âme ! – Je vous le répète, insista Felton, ébranlé, aucun danger ne vous guette, et je réponds de Lord de Winter comme de moi-même. – Insensé ! s’écria Milady, pauvre insensé, qui prétend garantir un autre homme alors que les plus sages, les plus grands devant Dieu hésitent à se garantir eux-mêmes, et qui choisit le camp du plus fort et du plus heureux pour écraser la plus faible et la plus malheureuse ! – Impossible, madame, impossible, murmura Felton, sentant la vérité de cet argument : vous ne retrouverez pas la liberté par moi, et vous ne perdrez pas la vie par moi. – Oui, s’écria Milady, mais je perdrai ce qui m’est plus précieux que la vie, je perdrai l’honneur, Felton ; et c’est vous, vous que je tiendrai responsable devant Dieu et les hommes de ma honte et de ma déchéance.
Cette fois, Felton, malgré son apparente impassibilité, ne put résister à l’influence secrète qui s’emparait de lui : voir cette femme si belle, blanche comme une vision pure, tour à tour éplorée et menaçante, subissant à la fois la douleur et la beauté, c’était trop pour un esprit rêveur, trop pour un cœur rongé par l’amour brûlant du Ciel et la haine dévorante des hommes. Milady vit son trouble, elle sentait l’intensité des passions contraires qui brûlaient dans les veines du jeune fanatique ; et, telle une stratège avisée voyant l’ennemi prêt à reculer, elle avança, belle comme une prêtresse antique, inspirée comme une vierge chrétienne, le bras tendu, le cou découvert, les cheveux épars, retenant d’une main sa robe pudiquement serrée sur sa poitrine, le regard enflammé de cette lueur qui avait déjà troublé les sens du jeune puritain. Elle s’approcha de lui, s’écriant d’une voix douce mais terriblement accentuée : Livre à Baal sa victime. Jette aux lions le martyr : Dieu te fera repentir !… Je crie à lui de l’abîme. Felton s’arrêta, figé par cette étrange apostrophe. « Qui êtes-vous, qui êtes-vous ? s’écria-t-il en joignant les mains ; êtes-vous une envoyée de Dieu, un ministre des enfers, ange ou démon, êtes-vous Eloa ou Astarté ? – Ne m’as-tu pas reconnue, Felton ? Je ne suis ni ange ni démon, je suis une fille de la terre, une sœur de ta foi, voilà tout. – Oui ! oui ! dit Felton, je doutais encore, mais maintenant je crois.
– Tu crois, et pourtant tu te fais complice de cet enfant du diable qu’on appelle Lord de Winter ! Tu crois, et tu me laisses aux mains de mes ennemis, de l’ennemi de l’Angleterre, de l’ennemi de Dieu ! Tu crois, et tu me livres à celui qui pollue le monde de ses hérésies et de ses débauches, cet infâme Sardanapale que les ignorants appellent le duc de Buckingham et que les croyants désignent comme l’Antéchrist. – Moi, vous livrer à Buckingham ! Moi ! Que dites-vous là ? – Ils ont des yeux, s’écria Milady, et ils ne voient pas ; ils ont des oreilles, et ils n’entendent pas. – Oui, oui, dit Felton en passant ses mains sur son front en sueur, comme pour chasser son dernier doute ; oui, je reconnais la voix qui me parle dans mes rêves ; oui, je reconnais les traits de l’ange qui m’apparaît chaque nuit, criant à mon âme qui ne peut dormir : “Frappe, sauve l’Angleterre, sauve-toi, car tu mourras sans avoir désarmé Dieu !” Parlez, parlez ! s’écria Felton, je peux vous comprendre maintenant.
Un éclair de joie terrible, mais aussi rapide que la pensée, jaillit des yeux de Milady. Si fugace qu’ait été cette lueur meurtrière, Felton la vit et tressaillit, comme si elle avait éclairé les abîmes du cœur de cette femme. Felton se souvint soudain des avertissements de Lord de Winter, des charmes de Milady, de ses premières tentatives à son arrivée ; il recula d’un pas et baissa la tête, mais sans cesser de la regarder : comme si, fasciné par cette étrange créature, ses yeux ne pouvaient se détacher des siens. Milady n’était pas dupe de cette hésitation. Sous ses émotions apparentes, son sang-froid glacial ne l’abandonnait pas. Avant que Felton ne lui réponde et qu’elle ne soit forcée de reprendre cette conversation si difficile à maintenir sur le même ton exalté, elle laissa retomber ses mains, et, comme si la faiblesse de la femme reprenait le dessus sur l’enthousiasme de l’inspirée : « Non, dit-elle, ce n’est pas à moi d’être la Judith qui délivrera Béthulie de cet Holopherne. Le glaive de l’Éternel est trop lourd pour mon bras. Laissez-moi donc fuir le déshonneur par la mort, laissez-moi me réfugier dans le martyre. Je ne vous demande ni la liberté, comme ferait une coupable, ni la vengeance, comme ferait une païenne. Laissez-moi mourir, voilà tout. Je vous supplie, je vous implore à genoux ; laissez-moi mourir, et mon dernier souffle sera une bénédiction pour mon sauveur. »
À cette voix douce et implorante, à ce regard timide et abattu, Felton se rapprocha. Peu à peu, l’enchanteresse avait revêtu cette parure magique qu’elle prenait et quittait à volonté, c’est-à-dire la beauté, la douceur, les larmes et surtout l’irrésistible attrait de la volupté mystique, la plus dévorante des voluptés. « Hélas ! dit Felton, je ne peux que vous plaindre si vous me prouvez que vous êtes une victime ! Mais Lord de Winter a de cruels griefs contre vous. Vous êtes chrétienne, vous êtes ma sœur en religion ; je me sens attiré vers vous, moi qui n’ai aimé que mon bienfaiteur, moi qui n’ai trouvé dans la vie que des traîtres et des impies. Mais vous, madame, vous si belle en réalité, vous si pure en apparence, pour que Lord de Winter vous poursuive ainsi, vous avez donc commis des iniquités ? – Ils ont des yeux, répéta Milady avec un accent d’indicible douleur, et ils ne voient pas ; ils ont des oreilles, et ils n’entendent pas.
– Mais alors, s'écria le jeune officier, parlez, parlez donc !
– Me confier ma honte ! s'exclama Milady, le visage en feu. Souvent, le crime d'une personne devient la honte d'une autre. Me confier à vous, un homme, moi, une femme ? Oh ! continua-t-elle en couvrant ses yeux de sa main avec pudeur, jamais, jamais je ne pourrai !
– À moi, à un frère ! insista Felton.
Milady le fixa longuement, son regard semblant hésitant, mais en réalité, elle l'observait, cherchant à le séduire. Felton, désespéré, joignit les mains en prière.
– Eh bien, dit Milady, je me confie à mon frère, j'oserai !
À cet instant, des pas résonnèrent : Lord de Winter approchait. Mais cette fois, il ne se contenta pas de passer devant la porte. Il s'arrêta, échangea quelques mots avec la sentinelle, puis entra. Felton avait reculé précipitamment, et quand Lord de Winter fit son entrée, il se tenait à distance de Milady. Le baron entra lentement, scrutant tour à tour Milady et Felton.
– Vous êtes ici depuis un bon moment, John, dit-il. Cette femme vous a-t-elle confessé ses crimes ? Je comprends alors pourquoi vous êtes resté si longtemps.
Felton sursauta, et Milady comprit qu'elle devait agir vite pour sauver le puritain décontenancé.
– Ah ! Vous craignez que votre prisonnière ne vous échappe ! lança-t-elle. Demandez donc à votre fidèle geôlier quelle faveur je sollicitais à l'instant.
– Vous demandiez une faveur ? interrogea le baron, méfiant.
– Oui, Milord, répondit Felton, un peu confus.
– Quelle faveur, alors ? demanda Lord de Winter.
– Un couteau qu'elle me rendra par le guichet une minute après l'avoir reçu, répondit Felton.
– Quelqu'un est donc caché ici que cette charmante dame souhaite égorger ? railla Lord de Winter avec mépris.
– Il y a moi, répondit Milady.
– Je vous ai laissé le choix entre l'Amérique et Tyburn, dit Lord de Winter. Choisissez Tyburn, Milady : la corde est, croyez-moi, plus sûre que le couteau.
Felton pâlit et fit un pas en avant, se souvenant que Milady tenait une corde quand il était entré.
– Vous avez raison, dit-elle, et j'y avais déjà pensé, ajouta-t-elle d'une voix sombre : j'y penserai encore.
Felton sentit un frisson glacial parcourir son échine. Lord de Winter dut percevoir ce mouvement.
– Méfie-toi, John, dit-il. John, mon ami, je compte sur toi, fais attention ! Je t'ai prévenu ! Courage, mon garçon, dans trois jours, nous serons débarrassés de cette créature, et là où je l'envoie, elle ne fera plus de mal à personne.
– Vous l'entendez ! s'écria Milady, sa voix éclatante visant à la fois le ciel et Felton.
Felton baissa la tête, pensif. Le baron prit l'officier par le bras, gardant un œil sur Milady jusqu'à ce qu'ils soient sortis.
– Allons, allons, dit la prisonnière une fois la porte refermée, je ne suis pas aussi avancée que je le pensais. Winter a troqué sa bêtise habituelle contre une prudence nouvelle. La vengeance transforme vraiment un homme ! Quant à Felton, il hésite. Ah ! Ce n'est pas un homme comme ce maudit d'Artagnan. Un puritain n'adore que les vierges, et il les adore en joignant les mains.
Un mousquetaire adore les femmes, et il les aime en les prenant dans ses bras. Pourtant, Milady brûlait d'impatience, persuadée que la journée ne s'écoulerait pas sans revoir Felton. Et elle avait raison. Une heure après la scène précédente, elle entendit des chuchotements à la porte. Puis, la porte s'ouvrit et Felton entra. Il s'avança rapidement, laissant la porte entrouverte, et fit signe à Milady de garder le silence. Son visage était marqué par l'agitation.
« Que voulez-vous ? » demanda-t-elle.
« Écoutez », murmura Felton. « J'ai éloigné la sentinelle pour pouvoir vous parler sans être entendu. Le baron vient de me raconter une histoire terrible. »
Milady afficha un sourire de victime résignée et secoua la tête.
« Soit vous êtes un démon, soit le baron, mon bienfaiteur, est un monstre », poursuivit Felton. « Je vous connais depuis quatre jours, mais je le connais, lui, depuis dix ans. Je suis donc pris entre deux feux. Ne craignez pas mes paroles, j'ai besoin d'être convaincu. Cette nuit, après minuit, je reviendrai, et vous me convaincrez. »
« Non, Felton, non, mon frère », répondit-elle. « Le sacrifice est trop grand, et je sais qu'il vous coûte. Non, je suis perdue, ne vous perdez pas avec moi. Ma mort parlera bien plus fort que ma vie, et le silence de mon cadavre vous convaincra mieux que mes mots. »
« Taisez-vous, madame ! » s'écria Felton. « Je suis ici pour que vous me promettiez, sur l'honneur, que vous n'attenterez pas à votre vie. »
« Je ne veux pas promettre », dit Milady. « J'ai trop de respect pour le serment, et si je promets, je devrai tenir. »
« Alors, promettez seulement jusqu'à ce que vous m'ayez revu. Si, après m'avoir revu, vous persistez, alors vous serez libre, et je vous donnerai moi-même l'arme que vous avez demandée. »
« Pour vous, j'attendrai », acquiesça Milady.
« Jurez-le. »
« Je le jure par notre Dieu. Êtes-vous satisfait ? »
« Bien », dit Felton. « À cette nuit ! »
Il quitta la pièce précipitamment, referma la porte, et attendit dehors, tenant la demi-pique du soldat, comme s'il montait la garde. Quand le soldat revint, Felton lui rendit son arme. Par le guichet, Milady le vit se signer avec une ferveur presque délirante, puis partir avec une joie visible. Elle, de son côté, retourna à sa place, un sourire de mépris sauvage aux lèvres, répétant avec défi le nom de Dieu qu'elle avait juré sans jamais l'avoir connu.
« Mon Dieu ! » murmura-t-elle. « Fanatique insensé ! Mon Dieu, c'est moi, moi et celui qui m'aidera à me venger. »
Cinquième jour de captivité. Milady avait déjà remporté une demi-victoire, et ce succès renforçait sa détermination. Séduire des hommes facilement influencés par les charmes de la cour n'était pas une tâche ardue pour elle ; elle était assez belle pour surmonter les résistances charnelles, et suffisamment rusée pour déjouer les obstacles intellectuels. Mais cette fois, elle affrontait une nature sauvage et austère. La religion et la pénitence avaient rendu Felton imperméable aux séductions habituelles.
Dans l'esprit tourmenté de Felton, des idées bouillonnaient, des projets tumultueux prenaient forme. Il n'y avait plus de place pour l'amour, ce sentiment qui se nourrit de temps libre et s'épanouit dans la corruption. Milady, avec sa fausse vertu, avait réussi à fissurer l'opinion d'un homme qui la détestait farouchement. Par sa beauté, elle avait touché le cœur et les sens d'un homme pur et chaste. Elle découvrit ainsi l'étendue de ses pouvoirs, jusque-là insoupçonnés, en s'attaquant à la cible la plus récalcitrante que la nature et la religion pouvaient lui offrir. Pourtant, durant la soirée, elle avait souvent désespéré. Elle ne priait pas Dieu, on le sait bien, mais elle croyait en la puissance du mal, ce pouvoir immense qui gouverne chaque détail de la vie humaine. Comme dans la légende arabe, un simple grain de grenade pouvait suffire à reconstruire un monde perdu. Prête à accueillir Felton, elle prépara ses stratégies pour le lendemain. Elle savait qu'il lui restait à peine deux jours. Une fois que Buckingham signerait l'ordre – ce qu'il ferait sans hésiter, car le nom était faux et il ne reconnaîtrait pas la femme en question – elle serait embarquée immédiatement. Elle savait aussi que les femmes condamnées à la déportation avaient des charmes bien moins puissants que celles dont la beauté est illuminée par la société, dont l'esprit est vanté par la mode, et qui brillent d'un éclat aristocratique. Être condamnée n'empêchait pas d'être belle, mais c'était un obstacle à retrouver le pouvoir. Milady, comme toute personne de talent, connaissait l'environnement qui convenait à sa nature. La pauvreté la rebutait, l'abjection réduisait sa grandeur. Elle n'était reine que parmi les reines ; son pouvoir nécessitait la satisfaction de son orgueil. Commander à des êtres inférieurs était une humiliation plutôt qu'un plaisir. Elle était certaine qu'elle reviendrait de son exil, mais combien de temps cela prendrait-il ? Pour quelqu'un d'aussi actif et ambitieux que Milady, les jours sans ascension étaient des jours perdus ; alors que dire des jours passés à descendre ? Perdre un an, deux, trois, c'était une éternité. Revenir quand d'Artagnan et ses amis auraient reçu de la reine la reconnaissance méritée pour leurs services, c'était impensable. Ces pensées la rongeaient. L'orage intérieur doublait sa force, et elle aurait fait exploser les murs de sa prison si son corps avait pu prendre la taille de son esprit. Et, au milieu de tout cela, le souvenir du cardinal la poussait encore plus loin.
Que pouvait bien penser le cardinal de son silence ? Ce cardinal, toujours défiant, inquiet, soupçonneux. Lui, qui n’était pas seulement son seul appui, son seul soutien, son seul protecteur dans le présent, mais aussi l’instrument principal de sa fortune et de sa vengeance à venir. Elle le connaissait par cœur. Elle savait qu’à son retour, après un voyage inutile, peu importait qu’elle argue de sa captivité ou qu’elle exalte ses souffrances, le cardinal répondrait avec ce calme railleur propre aux puissants sceptiques : « Il ne fallait pas vous laisser prendre ! » Alors, Milady rassemblait toute son énergie, murmurant dans son esprit le nom de Felton, la seule lueur d’espoir dans l’enfer où elle était tombée. Comme un serpent qui s’enroule et se déroule pour évaluer sa force, elle enveloppait déjà Felton dans les mille replis de son imagination fertile.
Le temps passait, chaque heure semblait réveiller la cloche en passant, et chaque coup résonnait douloureusement dans le cœur de la prisonnière. À neuf heures, Lord de Winter fit sa visite habituelle, inspectant la fenêtre, les barreaux, le parquet, les murs, la cheminée et les portes, sans qu’un mot ne soit échangé. Tous deux savaient que la situation était trop grave pour gaspiller du temps en paroles inutiles. « Allons, allons, dit le baron en partant, vous ne vous évaderez pas encore cette nuit ! »
À dix heures, Felton vint placer une sentinelle. Milady reconnut son pas, le devinant désormais comme une maîtresse devine celui de l’amant de son cœur, bien qu’elle méprisât et détestât ce fanatique. Ce n’était pas l’heure convenue, Felton n’entra pas. Deux heures plus tard, à minuit, la sentinelle fut relevée. C’était l’heure. Milady attendait avec impatience. La nouvelle sentinelle commença à marcher dans le couloir. Dix minutes après, Felton arriva. Milady écouta attentivement.
« Écoute, dit Felton à la sentinelle, ne quitte cette porte sous aucun prétexte. Tu sais que la nuit dernière un soldat a été puni pour avoir quitté son poste un instant, et c’est moi qui avais veillé à sa place. – Oui, je le sais, répondit le soldat. – Je te recommande donc la plus stricte surveillance. Moi, je vais entrer pour vérifier encore une fois la chambre de cette femme, qui, je le crains, a de sombres projets et que j’ai reçu l’ordre de surveiller. »
« Bon, murmura Milady, voilà l’austère puritain qui ment ! » Le soldat se contenta de sourire. « Peste ! mon lieutenant, dit-il, vous n’êtes pas malheureux d’être chargé de telles missions, surtout si Milord vous a autorisé à regarder jusque dans son lit. » Felton rougit ; en d’autres circonstances, il aurait réprimandé le soldat pour une telle plaisanterie, mais sa conscience était trop bruyante pour qu’il ose parler. « Si j’appelle, viens ; de même que si quelqu’un vient, appelle-moi. – Oui, mon lieutenant », dit le soldat.
Felton entra chez Milady. Elle se leva. « Vous voilà ? dit-elle. – Je vous avais promis de venir, dit Felton, et je suis venu. – Vous m’avez promis autre chose encore. – Quoi donc ? mon Dieu ! dit le jeune homme, qui, malgré son contrôle, sentait ses genoux trembler et la sueur perler sur son front. – Vous avez promis de m’apporter un couteau, et de me le laisser après notre entretien. »
« Ne parlez pas de ça, madame, dit Felton. Aucune situation, aussi terrible soit-elle, ne justifie qu'une créature de Dieu se donne la mort. J'ai réfléchi, et je ne devrais jamais être complice d'un tel péché. »
« Ah, vous avez réfléchi ! » répondit la prisonnière en s'asseyant, un sourire de mépris aux lèvres. « Moi aussi, j'ai réfléchi. »
« À quoi ? »
« Que je n'avais rien à dire à un homme qui ne tient pas sa parole. »
« Oh mon Dieu ! » murmura Felton.
« Vous pouvez partir, » dit Milady. « Je ne parlerai pas. »
« Voilà le couteau, » dit Felton en sortant l'arme de sa poche, hésitant à la donner à sa prisonnière.
« Montrez-le-moi, » dit Milady.
« Pourquoi faire ? »
« Sur l'honneur, je vous le rends tout de suite ; vous le poserez sur cette table, et vous resterez entre lui et moi. »
Felton tendit le couteau à Milady, qui en examina attentivement la lame et testa la pointe sur son doigt. « Bien, » dit-elle en lui rendant le couteau, « il est de bon acier ; vous êtes un ami fidèle, Felton. »
Felton reprit l'arme et la posa sur la table comme convenu. Milady le suivit des yeux, satisfaite. « Maintenant, écoutez-moi. »
Pas besoin de le lui dire : Felton était là, debout, prêt à boire ses paroles. « Felton, » dit Milady avec une gravité mélancolique, « si votre sœur, la fille de votre père, vous disait : 'Jeune encore, et malheureusement assez belle, on m'a piégée. J'ai résisté ; on a multiplié les pièges et les violences, j'ai résisté ; on a blasphémé ma religion, le Dieu que j'adore, parce que je l'invoquais à l'aide, j'ai résisté ; puis on m'a couvert d'outrages, et, ne pouvant perdre mon âme, on a voulu flétrir mon corps à jamais. Enfin...' »
Milady s'arrêta, un sourire amer sur les lèvres.
« Enfin, » dit Felton, « qu'a-t-on fait ? »
« Un soir, on a décidé de briser cette résistance : un narcotique puissant a été ajouté à mon eau. À peine avais-je fini de manger que je me suis sentie sombrer dans une torpeur inconnue. Bien que sans méfiance, une peur vague m'a saisie. J'ai essayé de lutter contre le sommeil, de courir à la fenêtre, d'appeler à l'aide, mais mes jambes ne me portaient plus ; le plafond semblait s'abaisser pour m'écraser. J'ai tendu les bras, tenté de parler, mais seuls des sons inarticulés sortaient de ma bouche. Un engourdissement irrésistible s'emparait de moi. Je me suis accrochée à un fauteuil, sentant que j'allais tomber, mais bientôt mes bras n'ont plus pu me soutenir. Je suis tombée à genoux, puis à terre ; j'ai voulu crier, ma langue était glacée. Dieu ne m'a ni vue ni entendue, et j'ai glissé sur le sol, sombrant dans un sommeil proche de la mort. »
« De ce qui s'est passé pendant ce sommeil et du temps écoulé, je n'ai aucun souvenir. Je me souviens seulement m'être réveillée dans une chambre ronde, luxueusement décorée, où la lumière n'entrait que par une ouverture au plafond. Aucune porte visible : une prison magnifique, en somme. »
Je mis un temps fou à comprendre où j'étais et à rassembler les morceaux de souvenirs épars. Mon esprit luttait pour émerger des ténèbres d'un sommeil dont je n'arrivais pas à m'extirper. J'avais des bribes de souvenirs : un trajet en voiture, un cauchemar épuisant... Mais tout cela semblait si flou, comme si c'était une autre vie, pourtant étrangement mêlée à la mienne.
Au début, cet état me paraissait si surréaliste que je pensais rêver. En me levant, chancelante, j'ai remarqué mes vêtements soigneusement posés sur une chaise. Je n'avais aucun souvenir de m'être déshabillée ou même couchée. Peu à peu, la réalité s'est imposée avec une terreur pudique : je n'étais plus chez moi. À en juger par la lumière du jour, il était déjà tard. Je m'étais endormie la veille au soir, donc j'avais dormi près de vingt-quatre heures. Que s'était-il passé pendant ce long sommeil ?
Je m'habillai aussi vite que possible, mais mes mouvements étaient lents, engourdis par les restes du narcotique. La chambre était aménagée pour une femme, avec tout le confort imaginable. Même la plus coquette n'aurait rien à redire en voyant cet endroit.
Il était clair que je n'étais pas la première captive de cette prison luxueuse. Mais, Felton, plus la prison était belle, plus elle me terrifiait. Oui, c'était une prison, car j'ai cherché en vain une porte. J'ai tapé sur les murs, mais ils rendaient un son plein et mat. J'ai fait peut-être vingt fois le tour de la pièce, cherchant une issue. Épuisée et terrifiée, je suis tombée sur un fauteuil.
La nuit tombait vite, et avec elle, mes terreurs grandissaient. Je ne savais pas où me mettre, chaque pas me semblait un danger inconnu. Bien que je n'aie rien mangé depuis la veille, la peur m'empêchait de ressentir la faim. Aucun bruit extérieur ne me permettait de mesurer le temps. Je supposais qu'il était sept ou huit heures du soir, car nous étions en octobre et il faisait déjà nuit noire.
Soudain, le grincement d'une porte me fit sursauter. Un globe lumineux apparut au-dessus de l'ouverture vitrée du plafond, inondant la chambre de lumière. Avec horreur, je vis un homme debout à quelques pas de moi. Une table dressée pour deux, avec un souper prêt, était apparue comme par magie au milieu de la pièce.
Cet homme, c'était celui qui me traquait depuis un an, celui qui avait juré de me déshonorer. Dès ses premiers mots, je compris qu'il avait réussi la nuit précédente. "L'infâme !" murmura Felton. "Oh oui, l'infâme !" s'écria Milady, voyant l'intérêt du jeune officier, suspendu à ses lèvres. "Il pensait qu'après m'avoir vaincue dans mon sommeil, tout était dit. Il venait, espérant que j'accepterais ma honte, puisqu'elle était consommée. Il venait m'offrir sa fortune en échange de mon amour."
Tout ce qu'une femme peut ressentir de mépris et de dédain, je l'ai craché à la figure de cet homme. Il avait l'air habitué à ce genre de reproches, car il m'écoutait, calme, un sourire aux lèvres, les bras croisés. Quand il a pensé que j'avais fini, il s'est approché. J'ai bondi vers la table, attrapé un couteau et l'ai pointé vers ma poitrine. "Un pas de plus, et en plus de mon déshonneur, vous aurez ma mort sur la conscience", lui ai-je lancé.
Il devait y avoir une telle détermination dans mon regard et ma voix qu'il s'est arrêté. "Votre mort ? Oh non, vous êtes bien trop séduisante pour que je vous perde après une seule nuit", a-t-il répondu. "Adieu, ma belle ! Je reviendrai quand vous serez de meilleure humeur." Puis il a sifflé, et la lumière qui éclairait ma chambre a disparu, me laissant dans le noir. J'ai entendu une porte s'ouvrir et se refermer, puis la lumière est revenue, et j'étais seule.
Ce moment était horrible. Si j'avais encore des doutes sur ma situation, ils avaient disparu. J'étais sous la coupe d'un homme que non seulement je détestais, mais que je méprisais, capable de tout, et qui avait déjà prouvé jusqu'où il pouvait aller. "Mais qui était cet homme ?" demanda Felton.
J'ai passé la nuit sur une chaise, sursautant au moindre bruit. Vers minuit, la lampe s'est éteinte, et j'étais de nouveau dans le noir. Mais la nuit s'est écoulée sans que mon persécuteur ne fasse une nouvelle tentative. Le jour est arrivé, et la table avait disparu. J'avais encore le couteau dans la main, mon seul espoir.
Épuisée, les yeux brûlants d'insomnie, je n'avais pas osé dormir. Le jour m'a rassurée. Je me suis allongée sur mon lit sans lâcher le couteau, que j'ai caché sous mon oreiller. À mon réveil, une nouvelle table était dressée. Malgré mes terreurs, la faim me tenaillait. Ça faisait deux jours que je n'avais rien mangé. J'ai pris du pain et des fruits, mais je n'ai pas touché à l'eau, me souvenant du narcotique. J'ai rempli mon verre à une fontaine de marbre dans le mur.
Malgré cette précaution, j'étais encore angoissée. Mais mes craintes étaient infondées cette fois. J'ai passé la journée sans rien ressentir de suspect. J'avais pris soin de vider à moitié la carafe pour ne pas éveiller les soupçons. Le soir est venu, avec son obscurité. Mes yeux commençaient à s'y habituer. J'ai vu la table s'enfoncer dans le sol et revenir un quart d'heure après avec mon dîner. La lampe a éclairé ma chambre à nouveau.
J'avais décidé de ne manger que des choses impossibles à droguer : deux œufs et quelques fruits ont constitué mon repas. Puis j'ai pris un verre d'eau à ma fontaine protectrice et l'ai bu.
Dès les premières gorgées, j'ai senti que l'eau n'avait plus le même goût qu'au matin. Un doute fulgurant m'a traversé l'esprit, et je me suis arrêtée net. Mais c'était trop tard, j'avais déjà avalé la moitié du verre. Dégoûtée, j'ai jeté le reste et j'ai attendu, tremblante de peur, la sueur froide glissant sur mon front.
Quelqu'un, invisible, m'avait sans doute observée prendre de l'eau à cette fontaine et avait profité de ma confiance pour mieux assurer ma perte, avec une résolution glaciale et une cruauté implacable. Une demi-heure à peine s'était écoulée que les mêmes symptômes sont réapparus. Cette fois, n'ayant bu qu'un demi-verre, j'ai résisté plus longtemps. Au lieu de sombrer complètement, je suis tombée dans une torpeur qui me laissait consciente de ce qui se passait autour de moi, mais incapable de me défendre ou de fuir.
Je me suis traînée vers mon lit, cherchant désespérément mon couteau protecteur. Mais je n'ai pas pu atteindre la tête du lit. À genoux, les mains agrippées à une des colonnes du pied, j'ai compris que j'étais perdue.
Felton, blême, frissonnait de tout son corps.
"Le pire," continua Milady, la voix tremblante comme si elle revivait cette angoisse, "c'est que cette fois, je savais le danger qui me guettait. Mon âme veillait dans mon corps endormi. Je voyais, j'entendais. Tout était comme dans un cauchemar, rendant la situation encore plus terrifiante."
J'ai vu la lampe s'élever peu à peu, me plongeant dans l'obscurité. Puis, j'ai entendu le grincement familier de la porte, bien que cette porte ne se soit ouverte que deux fois. Instinctivement, j'ai senti une présence s'approcher. On dit que les malheureux perdus dans les déserts d'Amérique ressentent de la même manière l'approche du serpent.
J'ai voulu crier, faire un effort. Par un incroyable sursaut de volonté, je me suis relevée, pour retomber aussitôt... dans les bras de mon persécuteur.
"Qui était cet homme ?" s'écria le jeune officier.
Milady, voyant la souffrance qu'elle infligeait à Felton, savourait chaque détail de son récit. Elle ne voulait pas lui épargner la moindre torture. Plus elle briserait son cœur, plus il la vengerait sûrement. Elle continua, comme si elle n'avait pas entendu son exclamation, ou jugeant que le moment n'était pas encore venu de répondre.
"Cette fois, ce n'était plus un cadavre inerte, sans sentiment, que l'infâme affrontait. Je vous l'ai dit, incapable de retrouver l'exercice complet de mes facultés, j'avais conscience du danger. J'ai lutté de toutes mes forces, et même affaiblie, j'ai dû opposer une longue résistance, car je l'ai entendu s'exclamer : 'Ces misérables puritaines ! Je savais qu'elles lassaient leurs bourreaux, mais je les croyais moins résistantes face à leurs séducteurs.'"
"Hélas, cette résistance désespérée ne pouvait durer. J'ai senti mes forces s'épuiser, et cette fois, ce n'est pas de mon sommeil que le lâche a profité, mais de mon évanouissement."
Felton écoutait, émettant un rugissement sourd. La sueur coulait sur son front de marbre, et sa main, cachée sous son habit, déchirait sa poitrine.
"À mon réveil, mon premier réflexe a été de chercher sous mon oreiller ce couteau que je n'avais pu atteindre. S'il n'avait pas servi à la défense, il pouvait au moins servir à l'expiation."
Felton, en saisissant ce couteau, une idée effrayante m'a traversé l'esprit. Je vous ai promis la vérité, même si elle doit me condamner. – Vous avez pensé à vous venger de cet homme, n'est-ce pas ? s'écria Felton. – Oui, répondit Milady, cette idée n'était pas digne d'une chrétienne, je le sais. C'est comme si ce diable, ce prédateur qui nous guette sans cesse, l'avait soufflée à mon esprit. Que puis-je vous dire, Felton ? poursuivit-elle, comme une femme avouant un crime, cette idée s'est installée en moi et ne m'a plus quittée. Je paie aujourd'hui pour cette pensée meurtrière. – Continuez, continuez, dit Felton, impatient de connaître la suite de cette vengeance. – Oh ! j'avais décidé qu'elle se ferait au plus vite. Je ne doutais pas qu'il reviendrait la nuit suivante. Pendant la journée, je n'avais rien à craindre. « Alors, quand l'heure du déjeuner est arrivée, je n'ai pas hésité à manger et à boire. J'étais résolue à faire semblant de souper, mais à ne rien avaler. Je devais donc compenser le jeûne du soir par la nourriture du matin. « Je mis de côté un verre d'eau, prélevé discrètement à mon déjeuner, car c'était la soif qui m'avait le plus tourmentée durant ces quarante-huit heures sans boire ni manger. « La journée s'est écoulée, renforçant ma détermination. Je veillais à ce que mon visage ne trahisse rien de mes intentions, car je savais que j'étais observée. Plusieurs fois, j'ai senti un sourire naître sur mes lèvres. Felton, je n'ose vous dire à quelle pensée je souriais, vous me détesteriez… – Continuez, continuez, insista Felton, captivé. – La soirée est arrivée, tout s'est passé comme d'habitude. Dans l'obscurité, mon souper a été servi, puis la lampe s'est allumée, et je me suis installée à table. « J'ai mangé quelques fruits, fait semblant de me verser de l'eau, mais je n'ai bu que celle que j'avais gardée. La substitution a été suffisamment habile pour que mes espions, s'il y en avait, ne soupçonnent rien. « Après le souper, j'ai feint l'engourdissement comme la veille. Mais cette fois, comme épuisée ou habituée au danger, je me suis traînée jusqu'à mon lit, faisant semblant de m'endormir. « Cette fois, j'avais retrouvé mon couteau sous l'oreiller, et tout en simulant le sommeil, ma main serrait fermement la poignée. « Deux heures ont passé sans incident. Cette fois, ô mon Dieu ! qui aurait pu me le dire la veille ? je commençais à craindre qu'il ne vienne pas. « Enfin, j'ai vu la lampe s'élever doucement et disparaître dans le plafond, plongeant ma chambre dans l'obscurité. J'ai forcé mes yeux à percer les ténèbres. « Dix minutes environ se sont écoulées. Je n'entendais que le battement de mon cœur. « Je priais pour qu'il vienne. « Puis, j'ai entendu le bruit familier de la porte qui s'ouvrait et se refermait, le parquet qui craquait sous un pas malgré l'épaisseur du tapis, et j'ai vu, dans l'obscurité, une ombre s'approcher de mon lit.
"Dépêchez-vous, dépêchez-vous !" s'exclama Felton, "ne voyez-vous pas que chaque mot que vous prononcez me brûle comme du plomb en fusion !" Milady reprit alors, rassemblant toute son énergie. Elle se souvenait que l'heure de la vengeance, ou plutôt de la justice, avait sonné. Elle se voyait comme une nouvelle Judith, prête à frapper. Elle tenait fermement son couteau, et quand il s'approcha, cherchant sa victime à tâtons, elle le frappa en plein cœur avec un cri de douleur et de désespoir. "Le salaud ! Il avait tout anticipé : une cotte de mailles protégeait sa poitrine, émoussant la lame. 'Ah ! Ah !' s'écria-t-il en saisissant son bras et en lui arrachant l'arme. 'Vous en voulez à ma vie, belle puritaine ? Mais c'est plus que de la haine, c'est de l'ingratitude ! Calmez-vous, ma douce ! Je pensais que vous aviez changé. Je ne suis pas de ceux qui gardent les femmes de force. Vous ne m'aimez pas, je doutais, maintenant je suis sûr. Demain, vous serez libre.'"
Elle n'avait qu'un souhait : qu'il la tue. "Attention !" dit-elle, "car ma liberté sera votre honte. À peine sortie, je dirai tout. Je parlerai de la violence, de ma captivité. Je dénoncerai ce palais d'infamie. Vous êtes haut placé, Milord, mais tremblez ! Au-dessus de vous, il y a le roi, et au-dessus du roi, Dieu."
Bien qu'il semblait maître de lui, son persécuteur laissa échapper un mouvement de colère. Elle ne pouvait voir son visage, mais elle sentit son bras frémir sous sa main. "Alors, vous ne sortirez pas d'ici," dit-il. "Très bien !" cria-t-elle, "alors ce lieu de supplice sera aussi mon tombeau. Je mourrai ici et vous verrez si un fantôme accusateur n'est pas plus terrible qu'un vivant menaçant !"
"On ne vous laissera aucune arme," répondit-il. "Il y en a une que le désespoir met à portée de toute créature courageuse : je me laisserai mourir de faim." "Voyons," dit le misérable, "la paix ne vaut-elle pas mieux qu'une telle guerre ? Je vous rends votre liberté immédiatement, je vous proclame une vertu, je vous nomme la Lucrèce d'Angleterre." "Et moi, je dis que vous êtes son Sextus, je vous dénonce aux hommes comme je vous ai déjà dénoncé à Dieu. Si je dois, comme Lucrèce, signer mon accusation de mon sang, je le ferai."
"Ah ! Ah !" dit-il d'un ton moqueur, "alors c'est différent. Ma foi, vous êtes bien ici, rien ne vous manquera, et si vous mourez de faim, ce sera votre choix." Sur ces mots, il se retira. Elle entendit la porte s'ouvrir et se refermer, et elle resta plongée, moins dans la douleur que dans la honte de ne pas s'être vengée.
Il tint parole. Toute la journée et la nuit suivante passèrent sans qu'elle le revoie. Mais elle aussi tint parole : elle ne mangea ni ne but. Elle était résolue à se laisser mourir de faim, comme elle l'avait dit. Elle passa le jour et la nuit en prière, espérant que Dieu pardonnerait son suicide. La seconde nuit, la porte s'ouvrit ; elle était allongée sur le sol, ses forces l'abandonnant. Au bruit, elle se redressa sur une main.
« Eh bien, dit une voix qui vibrait dans mes oreilles avec une intensité terrifiante, une voix que je ne pouvais qu’identifier, alors, sommes-nous un peu plus docile ? Allons-nous acheter notre liberté avec une simple promesse de silence ? Je suis magnanime, ajouta-t-il, et même si je n’apprécie guère les puritains, je reconnais leur valeur, surtout quand ils sont charmants. Allez, faites-moi juste un petit serment sur la croix, c’est tout ce que je demande.
— Sur la croix ! m’écriai-je en me relevant, car cette voix détestée avait ravivé toutes mes forces. Sur la croix ! Je jure qu’aucune promesse, aucune menace, aucune torture ne pourra m’empêcher de parler. Sur la croix ! Je jure de vous dénoncer partout comme un meurtrier, un voleur d’honneur, un lâche. Sur la croix ! Je jure que si je sors d’ici, je demanderai vengeance contre vous devant toute l’humanité.
— Attention, dit la voix avec une menace que je n’avais jamais entendue auparavant, j’ai un moyen ultime, que je n’utiliserai qu’en dernier recours, pour vous faire taire ou au moins empêcher qu’on ne croie un seul mot de ce que vous direz.
Je rassemblai toutes mes forces pour éclater de rire.
Il comprit que c’était désormais une guerre sans fin entre nous, une guerre à mort.
— Écoutez, dit-il, je vous laisse encore le reste de cette nuit et la journée de demain pour réfléchir : promettez de vous taire, et la richesse, la considération, même les honneurs vous entoureront. Menacez de parler, et je vous condamne à l’infamie.
— Vous ! m’écriai-je, vous !
— À l’infamie éternelle, ineffaçable !
— Vous ! répétai-je. Oh, je vous le dis, Felton, je le croyais fou !
— Oui, moi ! reprit-il.
— Ah ! laissez-moi, lui dis-je, sortez, si vous ne voulez pas que je me fracasse la tête contre le mur sous vos yeux !
— Très bien, dit-il, vous l’aurez voulu, à demain soir !
— À demain soir, répondis-je en m’effondrant, mordant le tapis de rage…
Felton s’appuyait sur un meuble, et Milady voyait avec une joie démoniaque que la force pourrait lui manquer avant la fin du récit. Un moment de silence passa, que Milady utilisa pour observer le jeune homme qui l’écoutait, puis elle poursuivit son récit :
« Cela faisait presque trois jours que je n’avais ni bu ni mangé, je souffrais des tortures atroces : parfois, des nuages semblaient m’envelopper, serrant mon front, voilant mes yeux : c’était le délire.
La nuit tomba ; j’étais si faible que je m’évanouissais sans cesse, et chaque fois que je perdais conscience, je remerciais Dieu, croyant que j’allais mourir.
Au milieu d’un de ces évanouissements, j’entendis la porte s’ouvrir ; la terreur me ramena à moi.
Mon persécuteur entra, suivi d’un homme masqué ; il était lui-même masqué, mais je reconnus son pas, je reconnus cette allure imposante que l’enfer lui a donnée pour le malheur de l’humanité.
— Eh bien, dit-il, êtes-vous prête à faire le serment que je vous ai demandé ?
— Vous l’avez dit, les puritains n’ont qu’une parole : la mienne, vous l’avez entendue, c’est de vous poursuivre sur terre devant le tribunal des hommes, et au ciel devant le tribunal de Dieu !
— Ainsi, vous persistez ?
— Je le jure devant ce Dieu qui m’entend : je prendrai le monde entier à témoin de votre crime, jusqu’à ce que je trouve un vengeur. »
« Vous êtes une prostituée, rugit-il avec une voix de tonnerre, et vous subirez le sort réservé aux prostituées ! Déshonorée aux yeux du monde que vous invoquerez, essayez donc de prouver à ce monde que vous n’êtes ni coupable ni folle ! » Puis, se tournant vers l’homme à ses côtés : « Bourreau, fais ton devoir. »
« Oh ! Dites-moi son nom, son nom ! » s’écria Felton.
Et là, malgré mes cris, malgré ma lutte, car je commençais à comprendre que c’était pire que la mort qui m’attendait, le bourreau m’attrapa, me plaqua au sol, me broya de son étreinte. Suffoquée par les sanglots, à peine consciente, implorant un Dieu qui ne m’écoutait pas, je poussai un cri de douleur et de honte. Un fer brûlant, un fer rouge, le fer du bourreau, s’était imprimé sur mon épaule.
Felton rugit de rage.
« Regardez, dit Milady, se levant avec la majesté d’une reine. Regardez, Felton, comment ils ont inventé un nouveau supplice pour une jeune fille innocente, victime de la brutalité d’un scélérat. Apprenez ce qu’est le cœur des hommes, et ne soyez plus jamais l’instrument de leurs injustes vengeances. »
D’un geste rapide, Milady ouvrit sa robe, déchira le tissu léger qui couvrait son sein, et, rouge de colère feinte et de honte jouée, montra au jeune homme l’empreinte indélébile qui déshonorait son épaule si belle.
« Mais, s’écria Felton, c’est un lys que je vois là ! »
« Et c’est là toute l’infamie, répondit Milady. La marque de l’Angleterre ! J’aurais pu prouver quel tribunal me l’avait infligée et faire appel à tous les tribunaux du royaume. Mais la marque de la France… oh, par elle, j’étais vraiment déshonorée. »
C’en était trop pour Felton. Pâle, immobile, écrasé par cette révélation terrifiante, ébloui par la beauté surnaturelle de cette femme se dévoilant à lui avec une impudeur qu’il trouvait sublime, il finit par tomber à genoux devant elle, comme les premiers chrétiens devant les pures et saintes martyres livrées aux foules par les empereurs persécuteurs. La marque s’effaça, seule la beauté resta.
« Pardon, pardon ! s’écria Felton, oh, pardon ! »
Milady lut dans ses yeux : Amour, amour.
« Pardon de quoi ? demanda-t-elle.
— Pardon de m’être associé à vos persécuteurs. »
Milady lui tendit la main.
« Si belle, si jeune ! » s’exclama Felton en couvrant cette main de baisers.
Milady laissa tomber sur lui un de ces regards qui transforment un esclave en roi. Felton, puritain, quitta la main de cette femme pour baiser ses pieds. Il ne l’aimait déjà plus, il l’adorait.
Quand cette crise fut passée, quand Milady sembla avoir retrouvé son sang-froid, qu’elle n’avait en réalité jamais perdu ; lorsque Felton eut vu ces trésors d’amour se refermer sous le voile de la chasteté, cachés uniquement pour les lui faire désirer plus ardemment :
« Ah, maintenant, dit-il, je n’ai plus qu’une chose à vous demander, c’est le nom de votre véritable bourreau ; car pour moi, il n’y en a qu’un ; l’autre n’était qu’un instrument, voilà tout. »
– Quoi, frère ! s'exclama Milady, tu veux que je te dise son nom et tu ne l'as pas encore deviné ? – Quoi ! répondit Felton, encore lui ! Toujours lui ! Le véritable coupable... – Oui, le véritable coupable, reprit Milady, c'est celui qui ravage l'Angleterre, qui persécute les vrais croyants, qui déshonore tant de femmes pour un simple caprice. Celui qui, par son cœur corrompu, va provoquer un bain de sang entre deux royaumes, qui protège les protestants aujourd'hui pour mieux les trahir demain... – Buckingham ! C'est donc Buckingham ! s'écria Felton, hors de lui. Milady cacha son visage dans ses mains, comme si ce nom rappelait une honte insupportable. – Buckingham, le bourreau de cette créature angélique ! s'indigna Felton. Et Dieu ne l'a pas foudroyé ? Il l'a laissé noble, honoré, puissant, pour notre perte à tous ! – Dieu abandonne ceux qui s'abandonnent eux-mêmes, dit Milady. – Mais il veut donc attirer sur sa tête le châtiment réservé aux damnés ! continua Felton, de plus en plus exalté. Il veut que la vengeance humaine devance la justice divine ! – Les hommes le craignent et l'épargnent. – Mais moi, dit Felton, je ne le crains pas et je ne l'épargnerai pas ! Milady sentit une joie infernale envahir son âme. – Mais comment Lord de Winter, mon protecteur, mon père, se retrouve-t-il impliqué dans tout cela ? demanda Felton. – Écoutez, Felton, reprit Milady. Car à côté des hommes lâches et méprisables, il y a aussi des âmes grandes et généreuses. J'avais un fiancé, un homme que j'aimais et qui m'aimait ; un cœur comme le vôtre, Felton, un homme comme vous. Je suis allée à lui, je lui ai tout raconté. Il me connaissait, et il n'a pas douté un instant. C'était un grand seigneur, l'égal de Buckingham en tout point. Il n'a rien dit, il a simplement ceint son épée, s'est enveloppé de son manteau et s'est rendu à Buckingham Palace. – Oui, oui, dit Felton, je comprends ; même si avec de tels hommes, ce n'est pas l'épée qu'il faut utiliser, mais le poignard. – Buckingham était parti la veille, envoyé comme ambassadeur en Espagne pour demander la main de l'infante pour le roi Charles Ier, alors prince de Galles. Mon fiancé est revenu. « Écoutez, m'a-t-il dit, cet homme est parti, et pour l'instant, il échappe à ma vengeance ; mais en attendant, unissons-nous comme nous devions le faire, et fiez-vous à Lord de Winter pour défendre son honneur et celui de sa femme. » – Lord de Winter ! s'exclama Felton. – Oui, dit Milady, Lord de Winter, et maintenant vous comprenez tout, n'est-ce pas ? Buckingham est resté absent plus d'un an. Huit jours avant son retour, Lord de Winter est mort subitement, me laissant seule héritière. D'où venait le coup ? Dieu, qui sait tout, le sait sans doute, mais moi, je n'accuse personne... – Oh ! quel abîme, quel abîme ! s'exclama Felton. – Lord de Winter est mort sans rien dire à son frère. Le terrible secret devait rester caché à tous jusqu'à ce qu'il éclate comme la foudre sur la tête du coupable. Votre protecteur avait vu d'un mauvais œil le mariage de son frère aîné avec une jeune fille sans fortune. J'ai compris que je ne pouvais pas attendre de soutien de la part d'un homme déçu dans ses espérances d'héritage. Je suis partie en France, résolue à y passer le reste de ma vie. Mais toute ma fortune est en Angleterre ; les communications étant coupées par la guerre, je manquais de tout : il m'a donc fallu revenir. Il y a six jours, j'ai débarqué à Portsmouth. – Et alors ? demanda Felton. – Eh bien, Buckingham a sans doute appris mon retour. Il en a parlé à Lord de Winter, déjà prévenu contre moi, et lui a dit que sa belle-sœur était une prostituée, une femme flétrie.
La voix noble et protectrice de mon mari n'était plus là pour me défendre. Lord de Winter a gobé toutes les rumeurs qu'on lui a soufflées, d'autant plus qu'il avait tout intérêt à y croire. Il m'a fait arrêter, m'a conduite ici, et m'a mise sous ta surveillance. Tu connais la suite : dans deux jours, il m'expulse, il m'exile ; dans deux jours, il me jette parmi les parias. Oh, le plan est bien ficelé, crois-moi ! Le complot est astucieux et mon honneur n'en sortira pas indemne. Tu vois bien que je dois mourir, Felton ; Felton, donne-moi ce couteau ! » À ces mots, comme si ses forces l'abandonnaient, Milady se laissa tomber, faible et languissante, dans les bras du jeune officier. Felton, enivré d'amour, de rage et de désirs inconnus, la reçut avec passion, la serrant contre lui, frissonnant sous le souffle de cette bouche si belle, bouleversé par le contact de ce sein palpitant. « Non, non, dit-il, non, tu vivras honorée et pure, tu vivras pour triompher de tes ennemis. » Milady le repoussa doucement de la main tout en l'attirant du regard ; mais Felton, à son tour, s'empara d'elle, la suppliant comme une déesse. « Oh, la mort, la mort ! dit-elle en voilant sa voix et ses yeux, oh, la mort plutôt que la honte ; Felton, mon frère, mon ami, je t'en conjure ! – Non, s'écria Felton, non, tu vivras, et tu seras vengée ! – Felton, je porte malheur à tout ce qui m'entoure ! Felton, abandonne-moi ! Felton, laisse-moi mourir ! – Eh bien, nous mourrons ensemble alors ! » s'écria-t-il en scellant ses lèvres sur celles de la prisonnière. Des coups retentirent à la porte ; cette fois, Milady le repoussa vraiment. « Écoute, dit-elle, on nous a entendus, ils arrivent ! c'en est fini, nous sommes perdus ! – Non, dit Felton, c'est juste la sentinelle qui m'avertit qu'une ronde approche. – Alors, cours à la porte et ouvre toi-même. » Felton obéit ; cette femme était devenue toute sa pensée, toute son âme. Il se retrouva face à un sergent menant une patrouille de surveillance. « Eh bien, qu'y a-t-il ? demanda le jeune lieutenant. – Vous m'aviez dit d'ouvrir la porte si j'entendais crier au secours, dit le soldat, mais vous avez oublié de me laisser la clé ; je vous ai entendu crier sans comprendre vos mots, j'ai voulu ouvrir la porte, elle était verrouillée de l'intérieur, alors j'ai appelé le sergent. – Et me voilà », dit le sergent. Felton, désemparé, presque fou, resta muet. Milady comprit qu'elle devait prendre le contrôle de la situation, elle se précipita vers la table et s'empara du couteau que Felton y avait laissé : « Et de quel droit voulez-vous m'empêcher de mourir ? dit-elle. – Mon Dieu ! » s'écria Felton en voyant le couteau briller dans sa main. À ce moment, un rire ironique résonna dans le couloir. Le baron, attiré par le bruit, vêtu d'une robe de chambre, son épée sous le bras, se tenait sur le seuil de la porte. « Ah ! ah ! dit-il, nous voici au dernier acte de la tragédie ; vous le voyez, Felton, le drame a suivi toutes les étapes que j'avais prédites ; mais soyez tranquille, le sang ne coulera pas. » Milady comprit qu'elle était perdue si elle ne donnait pas à Felton une preuve immédiate et terrible de son courage. « Vous vous trompez, Milord, le sang coulera, et puisse ce sang retomber sur ceux qui le font couler ! » Felton poussa un cri et se précipita vers elle ; il était trop tard : Milady s'était poignardée. Mais le couteau avait rencontré, par chance, ou plutôt par habileté, le busc de fer qui, à cette époque, protégeait comme une armure la poitrine des femmes ; il avait glissé en déchirant la robe, pénétrant de biais entre la chair et les côtes. La robe de Milady n'en fut pas moins tachée de sang en un instant.
Milady s'écroula en arrière, apparemment évanouie. Felton retira le couteau avec précaution. "Regardez, Milord," dit-il d'une voix sombre, "voici une femme sous ma garde qui s'est poignardée !" Lord de Winter, impassible, répondit : "Ne vous inquiétez pas, Felton. Elle n'est pas morte. Les démons ne disparaissent pas si facilement. Allez m'attendre chez moi." Malgré ses réticences, Felton obéit à l'ordre de son supérieur, glissant discrètement le couteau dans sa veste avant de sortir. Lord de Winter, quant à lui, appela la servante de Milady. Une fois arrivée, il lui confia la prisonnière toujours inanimée et les laissa seules. Mais, conscient que la blessure pouvait être sérieuse malgré ses soupçons, il envoya immédiatement un cavalier chercher un médecin.
Comme l'avait deviné Lord de Winter, la blessure de Milady n'était pas mortelle. Dès qu'elle fut seule avec la servante qui s'empressait de la déshabiller, elle ouvrit les yeux. Elle devait feindre la faiblesse et la douleur, une tâche aisée pour une manipulatrice de son calibre. La servante, complètement dupée, insista pour veiller sur elle toute la nuit, malgré les protestations de Milady. La présence de la servante n'empêchait pas Milady de réfléchir. Felton était convaincu, il était désormais sous son emprise. Même si un ange venait accuser Milady, Felton, dans son état d'esprit actuel, le prendrait pour un démon. Milady souriait à cette pensée, car Felton était sa seule chance de salut. Cependant, Lord de Winter pouvait avoir des soupçons, et Felton pouvait être surveillé.
Vers quatre heures du matin, le médecin arriva. Mais depuis que Milady s'était blessée, la plaie s'était refermée ; le médecin ne put en évaluer ni la direction ni la profondeur. Il constata seulement que son état n'était pas grave. Le matin venu, Milady prétexta un besoin de repos après une nuit blanche pour renvoyer la servante. Elle espérait que Felton viendrait à l'heure du déjeuner, mais il ne se présenta pas. Ses craintes se réalisaient-elles ? Felton, soupçonné par le baron, allait-il lui faire défaut au moment crucial ? Il ne lui restait qu'un jour : Lord de Winter avait annoncé son départ pour le 23, et on était déjà le matin du 22. Elle attendit patiemment jusqu'à l'heure du dîner.
Bien qu'elle n'eût rien mangé le matin, le dîner fut servi à l'heure habituelle. Milady remarqua avec inquiétude que les soldats qui la gardaient portaient un nouvel uniforme. Elle osa demander ce qu'était devenu Felton. On lui répondit qu'il était parti à cheval une heure plus tôt. Elle demanda si le baron était toujours au château ; le soldat confirma et ajouta qu'il avait ordre de prévenir le baron si elle souhaitait lui parler. Milady prétexta une trop grande faiblesse et demanda à rester seule. Le soldat sortit, laissant le dîner en place. Felton était écarté, les gardes changés ; ils se méfiaient de Felton. C'était un coup dur pour Milady. Seule, elle se leva ; ce lit, où elle restait par prudence pour simuler une blessure grave, lui semblait brûler comme un brasier.
Elle jeta un regard vers la porte : le baron avait fait clouer une planche sur le guichet. Il craignait sans doute qu'elle ne charme encore les gardes par quelque moyen diabolique. Milady sourit de satisfaction ; elle pouvait enfin laisser libre cours à ses émotions sans être observée. Elle arpentait la pièce comme une furie ou une tigresse en cage. Si elle avait gardé son couteau, elle aurait sûrement pensé à tuer le baron plutôt qu'à se suicider.
À six heures, Lord de Winter entra, armé jusqu'aux dents. Cet homme, qu'elle avait pris pour un simple gentleman un peu naïf, s'était transformé en geôlier redoutable, anticipant tout, devinant tout, prévenant tout. Un seul coup d'œil à Milady lui révéla l'état de son âme. "Soit, dit-il, mais vous ne me tuerez pas aujourd'hui ; vous n'avez plus d'armes, et je suis sur mes gardes. Vous commenciez à corrompre mon pauvre Felton avec votre influence maléfique, mais je vais le sauver. Il ne vous verra plus, tout est fini. Préparez vos affaires, vous partez demain. J'avais prévu votre embarquement pour le 24, mais plus tôt sera mieux. Demain à midi, j'aurai votre ordre d'exil signé par Buckingham. Si vous parlez à quiconque avant d'être sur le navire, mon sergent vous abattra, c'est son ordre. Une fois à bord, si vous parlez sans l'autorisation du capitaine, il vous jettera à la mer, c'est convenu. Au revoir, c'est tout pour aujourd'hui. Demain, je reviendrai pour vous dire adieu !" Sur ces mots, le baron sortit.
Milady avait écouté toute cette tirade menaçante avec un sourire de mépris, mais la rage bouillonnait en elle. On lui apporta son souper ; elle ressentit le besoin de reprendre des forces, ignorant ce que la nuit, menaçante, lui réservait. De lourds nuages s'amoncelaient dans le ciel, et des éclairs lointains annonçaient un orage. Vers dix heures, l'orage éclata. Milady trouva un certain réconfort à voir la nature refléter le chaos de son cœur. La foudre grondait comme sa colère intérieure, et le vent échevelait son front comme il secouait les arbres. Elle hurlait avec la tempête, sa voix se mêlant aux gémissements de la nature.
Soudain, elle entendit frapper à une vitre. À la lueur d'un éclair, elle aperçut un visage derrière les barreaux. Elle se précipita pour ouvrir la fenêtre. "Felton ! Je suis sauvée !" s'écria-t-elle. "Oui, répondit Felton, mais silence, silence ! Je dois scier vos barreaux. Faites attention à ne pas être vue à travers le guichet." "Oh, c'est un signe que le Seigneur est avec nous, Felton", répondit Milady. "Ils ont fermé le guichet avec une planche." "Bien, Dieu les a rendus insensés !" dit Felton. "Que dois-je faire ?" demanda-t-elle. "Rien, rien ; refermez la fenêtre. Couchez-vous, ou du moins, mettez-vous dans votre lit tout habillée. Quand j'aurai fini, je frapperai aux carreaux. Pourrez-vous me suivre ?" "Oh, oui." "Votre blessure ?" "Elle me fait souffrir, mais ne m'empêche pas de marcher. Je serai prête au premier signal."
Milady referma la fenêtre, éteignit la lampe, et alla se blottir dans son lit, comme Felton le lui avait conseillé.
Au milieu des grondements de l'orage, elle percevait le crissement de la lime sur les barreaux, et à chaque éclair, l'ombre de Felton se dessinait derrière les vitres. Elle resta une heure sans respirer, haletante, le front perlé de sueur, le cœur serré par une angoisse terrible à chaque bruit dans le couloir. Il y a des heures qui semblent durer une éternité. Après une longue attente, Felton frappa à nouveau. Milady bondit hors du lit et ouvrit. Deux barreaux en moins laissaient un passage suffisant pour un homme. "Prête ?" demanda Felton. "Oui. Dois-je prendre quelque chose ?" "De l'or, si tu en as." "Heureusement, il m'en reste." "Parfait, j'ai dépensé tout le mien pour louer une barque." Milady lui tendit un sac plein d'or. Felton le prit et le jeta au pied du mur. "Prête à partir ?" "Oui." Milady grimpa sur un fauteuil, passa le haut de son corps par la fenêtre, et vit Felton suspendu dans le vide, accroché à une échelle de corde. Une vague de terreur la submergea : le vide l'effrayait. "Je m'en doutais," dit Felton. "Ça ira, je descendrai les yeux fermés," répondit Milady. "Tu as confiance en moi ?" "Tu en doutes ?" "Rapproche tes mains, croise-les, parfait." Felton lui lia les poignets avec son mouchoir, puis renforça avec une corde. "Que fais-tu ?" demanda-t-elle, surprise. "Passe tes bras autour de mon cou, n'aie pas peur." "Je vais te faire perdre l'équilibre, on va tomber." "Ne t'inquiète pas, je suis marin." Pas une seconde à perdre, Milady enroula ses bras autour du cou de Felton et se laissa glisser par la fenêtre. Felton descendit lentement, un échelon à la fois. Malgré le poids des deux corps, le vent les secouait. Soudain, Felton s'arrêta. "Qu'est-ce qu'il y a ?" demanda Milady. "Silence, j'entends des pas." "On est découverts !" Un silence pesant s'installa. "Non, c'est rien," dit Felton. "Quel est ce bruit alors ?" "La patrouille sur le chemin de ronde." "Où est-il ?" "Juste en dessous." "Ils vont nous voir." "Pas si les éclairs s'arrêtent." "Ils vont toucher l'échelle." "Heureusement, elle est trop courte de deux mètres." "Les voilà, mon Dieu !" "Chut !" Suspendus, immobiles, retenant leur souffle à six mètres du sol, les soldats passèrent en riant et discutant. Un moment terrible pour les fugitifs. La patrouille s'éloigna, le bruit des pas s'estompa, les voix s'affaiblirent. "On est sauvés," dit Felton. Milady poussa un soupir et s'évanouit. Felton continua de descendre. Au dernier échelon, il se suspendit par les poignets et toucha le sol. Il ramassa le sac d'or avec ses dents, souleva Milady dans ses bras, et s'éloigna rapidement dans la direction opposée à celle de la patrouille. Bientôt, il quitta le chemin de ronde, descendit à travers les rochers et, arrivé au bord de la mer, lança un coup de sifflet. Un signal lui répondit, et cinq minutes plus tard, une barque avec quatre hommes apparut.
La barque s'approcha aussi près que possible du rivage, mais l'eau était trop peu profonde pour qu'elle touche terre. Felton, déterminé à garder son précieux fardeau entre ses mains, se jeta à l'eau jusqu'à la taille. La tempête commençait à se calmer, mais la mer restait agitée. La petite barque bondissait sur les vagues comme un bouchon de liège. "Direction le sloop, ramez vite !" ordonna Felton. Les quatre hommes se mirent à ramer, mais les vagues étaient si puissantes que les avirons semblaient à peine mordre l'eau. Pourtant, ils s'éloignaient du château, et c'était l'essentiel. La nuit était si noire qu'on ne distinguait presque plus la côte depuis la barque, et inversement. Un point sombre flottait sur l'eau, c'était le sloop. Tandis que la barque avançait de toutes ses forces vers lui, Felton dénoua la corde et le mouchoir qui entravaient les mains de Milady. Libérée, il lui éclaboussa le visage d'eau salée. Elle reprit conscience en soupirant, ouvrant les yeux. "Où suis-je ?" demanda-t-elle. "En sécurité," répondit le jeune officier. "Oh, sauvée ! Sauvée !" s'exclama-t-elle. "Oui, voilà le ciel, la mer ! Cet air que je respire, c'est celui de la liberté. Merci, Felton, merci !" Le jeune homme la serra contre lui. "Mais que m'arrive-t-il aux mains ?" s'inquiéta Milady, sentant ses poignets douloureux. Elle leva les bras et vit ses poignets meurtris. "Hélas," murmura Felton en observant ses mains délicates. "Ce n'est rien, rien du tout !" s'écria Milady. "Je me souviens maintenant !" Elle chercha autour d'elle des yeux. "Il est là," dit Felton en désignant du pied le sac d'or. Le sloop était tout proche. Le marin de quart héla la barque, qui répondit. "Quel est ce navire ?" demanda Milady. "Celui que j'ai affrété pour vous," répondit Felton. "Où va-t-il me mener ?" "Où vous le souhaitez, à condition que vous me laissiez à Portsmouth." "Pourquoi aller à Portsmouth ?" "Accomplir les ordres de Lord de Winter," répondit Felton avec un sourire sombre. "Quels ordres ?" "Vous n'avez pas compris ?" "Non, expliquez-vous, je vous en prie." "Il se méfiait de moi, alors il a préféré vous garder lui-même et m'a envoyé à sa place pour faire signer à Buckingham l'ordre de votre déportation." "Mais s'il se méfiait, comment vous a-t-il confié cet ordre ?" "Était-il censé savoir ce que je transportais ?" "C'est vrai. Et vous allez à Portsmouth ?" "Je n'ai pas de temps à perdre : demain, c'est le 23, et Buckingham part avec la flotte." "Il part demain, mais pour où ?" "Pour La Rochelle." "Il ne doit pas partir !" s'écria Milady, perdant son sang-froid habituel. "Ne vous inquiétez pas," répondit Felton, "il ne partira pas." Milady frissonna de joie ; elle venait de lire dans le cœur du jeune homme : la mort de Buckingham était inscrite en toutes lettres. "Felton..." dit-elle, "vous êtes aussi grand que Judas Macchabée ! Si vous mourez, je meurs avec vous : c'est tout ce que je peux dire." "Silence," dit Felton, "nous sommes arrivés." Effectivement, ils étaient au sloop. Felton grimpa le premier à l'échelle et tendit la main à Milady, tandis que les marins l'aidaient, car la mer était encore agitée. Un instant plus tard, ils étaient sur le pont. "Capitaine," dit Felton, "voici la personne dont je vous ai parlé, que vous devez conduire saine et sauve en France." "Pour mille pistoles," répondit le capitaine. "Je vous en ai déjà donné cinq cents."
"Exact," acquiesça le capitaine. "Et voici les cinq cents autres," ajouta Milady en plongeant la main dans son sac d'or. "Non," répondit le capitaine, "je n'ai qu'une parole, et je l'ai donnée à ce jeune homme. Les cinq cents autres pistoles ne me sont dues qu'à l'arrivée à Boulogne."
"Et nous y arriverons ?" demanda-t-elle.
"Sains et saufs," affirma le capitaine, "aussi sûr que je m'appelle Jack Buttler."
"Eh bien," dit Milady, "si vous tenez votre promesse, ce ne sera pas cinq cents, mais mille pistoles que je vous donnerai."
"Hurrah pour vous, ma belle dame !" s'exclama le capitaine. "Puisse Dieu m'envoyer souvent des clients comme vous, Votre Seigneurie !"
"En attendant," intervint Felton, "conduisez-nous dans la petite baie de Chichester, avant Portsmouth. Vous savez que c'est là que vous devez nous mener."
Le capitaine acquiesça et donna les ordres nécessaires. Vers sept heures du matin, le petit navire jetait l'ancre dans la baie prévue. Durant la traversée, Felton avait tout raconté à Milady : comment, au lieu de se rendre à Londres, il avait affrété le bateau, comment il était revenu, escaladé la muraille en utilisant des crampons pour s'assurer, et enfin, comment il avait attaché l'échelle. Milady connaissait la suite.
De son côté, Milady tenta d'encourager Felton dans son projet, mais dès ses premiers mots, elle comprit que le jeune fanatique avait plus besoin d'être freiné que poussé. Ils convinrent que Milady attendrait Felton jusqu'à dix heures. S'il n'était pas de retour à cette heure-là, elle partirait. Supposant qu'il soit libre, il la rejoindrait en France, au couvent des Carmélites de Béthune.
Le 23 août 1628, à Portsmouth, Felton prit congé de Milady comme un frère partant pour une simple balade. Il lui baisa la main, son visage calme, mais ses yeux brillaient d'une lueur fiévreuse. Son front était plus pâle que d'habitude, ses dents serrées, et sa voix avait un ton bref et saccadé, trahissant une agitation intérieure.
Tant qu'il resta sur la barque qui le ramenait à terre, il garda le visage tourné vers Milady, qui, debout sur le pont, le suivait du regard. Ils étaient assez rassurés de ne pas être poursuivis : on n'entrait jamais dans la chambre de Milady avant neuf heures, et il fallait trois heures pour venir du château à Londres.
Felton mit pied à terre, gravit la crête menant au sommet de la falaise, salua Milady une dernière fois, puis se mit à courir vers la ville. Après cent pas, le terrain descendant, il ne voyait plus que le mât du sloop. Il se dirigea alors vers Portsmouth, dont il distinguait les tours et maisons se dessinant dans la brume matinale à un demi-mille.
Au-delà de Portsmouth, la mer était parsemée de navires, leurs mâts se balançant comme une forêt de peupliers dépouillés par l'hiver. En marchant rapidement, Felton repassait en tête les accusations, vraies ou fausses, contre le favori de Jacques VI et Charles Ier, accumulées durant dix ans de méditations ascétiques et de vie parmi les puritains. Comparant les crimes publics de ce ministre, éclatants et européens, aux crimes privés et inconnus que Milady lui avait attribués, Felton jugeait que le plus coupable des deux Buckinghams était celui dont le public ignorait la vie.
Son amour, si étrange, si nouveau, si passionné, transformait les accusations infâmes et imaginaires de Lady de Winter en monstres effroyables, comme si elles étaient vues à travers une loupe. La rapidité de sa course faisait bouillir son sang. L'idée de laisser derrière lui la femme qu'il aimait, exposée à une terrible vengeance, l'émotion passée, la fatigue présente, tout cela élevait son âme au-delà des sentiments humains. Il arriva à Portsmouth vers huit heures du matin. Toute la ville était en effervescence, le tambour résonnait dans les rues et sur le port, et les troupes d'embarquement se dirigeaient vers la mer. Felton, couvert de poussière et en sueur, le visage rougi par la chaleur et la colère, atteignit le palais de l'Amirauté. La sentinelle voulut l'arrêter, mais Felton demanda à parler au chef du poste et sortit de sa poche une lettre en disant : « Message urgent de la part de Lord de Winter. » Connaissant la proximité de Lord de Winter avec Sa Grâce, le chef de poste ordonna de laisser passer Felton, qui portait d'ailleurs l'uniforme d'officier de marine.
Felton se précipita dans le palais. À l'entrée du vestibule, un autre homme, tout aussi poussiéreux et essoufflé, arrivait, laissant un cheval de poste épuisé à la porte. Tous deux s'adressèrent simultanément à Patrick, le valet de chambre de confiance du duc. Felton mentionna Lord de Winter, tandis que l'inconnu refusait de donner son nom, affirmant qu'il ne pouvait se présenter qu'au duc lui-même. Chacun insistait pour passer en premier. Patrick, conscient des affaires et de l'amitié entre Lord de Winter et le duc, privilégia Felton. L'autre homme, visiblement agacé par ce contretemps, fut contraint d'attendre.
Le valet fit traverser à Felton une grande salle où attendaient les députés de La Rochelle, conduits par le prince de Soubise, et l'introduisit dans un cabinet où Buckingham, sortant de son bain, finissait de s'habiller avec son souci habituel du détail. « Le lieutenant Felton, de la part de Lord de Winter », annonça Patrick. « De la part de Lord de Winter ! » répéta Buckingham. « Faites entrer. » Felton pénétra dans la pièce. Buckingham, en train de troquer une riche robe de chambre brochée d'or pour un pourpoint de velours bleu brodé de perles, demanda : « Pourquoi le baron n'est-il pas venu lui-même ? Je l'attendais ce matin. » Felton répondit : « Il m'a chargé de dire à Votre Grâce qu'il regrettait de ne pas pouvoir venir, mais qu'il est retenu par la garde au château. » « Oui, je sais, il a une prisonnière », dit Buckingham. « C'est justement de cette prisonnière que je voulais parler à Votre Grâce », poursuivit Felton. « Eh bien, parlez », dit Buckingham. « Ce que j'ai à vous dire ne peut être entendu que par vous, Milord. » « Laissez-nous, Patrick », ordonna Buckingham. « Mais restez à portée de la sonnette ; je vous appellerai tout à l'heure. » Patrick sortit. « Nous sommes seuls, monsieur », dit Buckingham. « Parlez. » « Milord », dit Felton, « le baron de Winter vous a écrit récemment pour vous demander de signer un ordre d'embarquement concernant une jeune femme nommée Charlotte Backson. » « Oui, et je lui ai dit de m'apporter ou de m'envoyer cet ordre pour que je le signe. » « Le voici, Milord. » « Donnez », dit le duc, prenant le papier des mains de Felton et y jetant un rapide coup d'œil.
Alors que le duc reconnaissait le document, il le posa sur la table, prit une plume et se prépara à signer.
« Pardon, Milord, » interrompit Felton, stoppant le geste du duc. « Votre Grâce est-elle au courant que Charlotte Backson n’est pas le vrai nom de cette jeune femme ? »
« Oui, je le sais, » répondit le duc en trempant la plume dans l’encrier.
« Et connaissez-vous son vrai nom ? » demanda Felton avec une voix tendue.
« Je le connais, » répondit le duc, prêt à signer.
« Et malgré cela, vous allez signer ? » insista Felton, sa voix devenant de plus en plus tendue.
« Bien sûr, et plutôt deux fois qu’une, » répondit Buckingham.
« Je ne peux croire que vous sachiez qu’il s’agit de Lady de Winter… »
« Je le sais parfaitement, même si je suis surpris que vous le sachiez aussi ! »
« Et vous signerez cet ordre sans remords ? »
Buckingham fixa Felton avec une certaine hauteur. « Vous savez que vous me posez là d’étranges questions, et que je suis bien simple d’y répondre ? »
« Répondez-y, Monseigneur, la situation est plus grave que vous ne le croyez peut-être, » insista Felton.
Buckingham, pensant que Felton parlait peut-être au nom de Lord de Winter, se radoucit. « Sans remords aucun, et le baron sait comme moi que Milady de Winter est une grande coupable, et que c’est presque lui faire grâce que de limiter sa peine à l’extradition. »
Le duc posa sa plume sur le papier.
« Vous ne signerez pas cet ordre, Milord ! » dit Felton en avançant d’un pas vers le duc.
« Et pourquoi donc ? »
« Parce que vous réfléchirez et rendrez justice à Milady. »
« On lui rendra justice en l’envoyant à Tyburn, » rétorqua Buckingham. « Milady est une infâme. »
« Monseigneur, Milady est un ange, vous le savez bien, et je vous demande sa liberté. »
« Est-ce que vous êtes fou de me parler ainsi ? » s'exclama Buckingham.
« Milord, excusez-moi ! Je parle comme je peux, je me contiens. Mais, Milord, réfléchissez à ce que vous allez faire, et craignez d’outrepasser la mesure ! »
« Qu’est-ce que j’entends là ? Dieu me pardonne ! » s’écria Buckingham. « Mais je crois qu’il me menace ! »
« Non, Milord, je vous supplie : une goutte d’eau suffit pour faire déborder le vase plein, une faute légère peut attirer le châtiment sur la tête épargnée malgré tant de crimes. »
« Monsieur Felton, vous allez sortir d’ici et vous rendre aux arrêts sur-le-champ. »
« Vous allez m’écouter jusqu’au bout, Milord. Vous avez séduit cette jeune fille, vous l’avez outragée, souillée ; réparez vos crimes envers elle, laissez-la partir librement, et je n’exigerai rien d’autre de vous. »
« Vous n’exigerez pas ? » répéta Buckingham, éberlué, en appuyant sur chaque mot.
« Milord, » continua Felton, de plus en plus exalté, « toute l’Angleterre est lasse de vos iniquités ; vous avez abusé de la puissance royale que vous avez presque usurpée ; vous êtes en horreur aux hommes et à Dieu ; Dieu vous punira plus tard, mais moi, je vous punirai aujourd’hui. »
« Ah ! ceci est trop fort ! » s’écria Buckingham en se dirigeant vers la porte.
Felton lui barra le passage. « Je vous le demande humblement, signez l’ordre de mise en liberté de Lady de Winter ; songez que c’est la femme que vous avez déshonorée. »
« Retirez-vous, monsieur, » ordonna Buckingham, « ou j’appelle et vous fais mettre aux fers. »
Felton se planta devant Buckingham, déterminé. « Vous ne sonnerez pas, Milord, » dit-il en bloquant l'accès à la sonnette posée sur une table élégante. « Réfléchissez bien, vous êtes entre les mains de Dieu. »
Buckingham, furieux, répliqua en haussant le ton, espérant attirer du renfort sans appeler explicitement : « Dans les mains du diable, plutôt ! »
Felton insista, poussant un document vers le duc : « Signez, Milord, libérez Lady de Winter. »
« Par la force ? Vous plaisantez ? Patrick ! » s'écria Buckingham, cherchant à alerter son entourage.
« Signez, Milord ! » répéta Felton avec insistance.
« Jamais ! » répondit Buckingham avec défi.
Le duc tenta d'attraper son épée, mais Felton fut plus rapide. Sortant un couteau caché dans son pourpoint, il bondit sur le duc. Au même moment, Patrick entra en hurlant : « Milord, une lettre de France ! »
« De France ? » s'exclama Buckingham, distrait par cette nouvelle inattendue. Felton profita de cette diversion pour enfoncer son couteau dans le flanc du duc.
« Traître ! » hurla Buckingham, sentant la vie le quitter. Patrick cria : « Au meurtre ! »
Felton, cherchant une issue, aperçut une porte ouverte. Il s'élança dans la pièce voisine, traversa la salle où attendaient les députés de La Rochelle, et se précipita vers l'escalier. Mais sur la première marche, il tomba nez à nez avec Lord de Winter, qui, voyant Felton pâle et ensanglanté, s'écria : « Je le savais, je l'avais deviné, et j'arrive trop tard d'une minute ! »
Felton ne tenta pas de fuir. Lord de Winter le remit aux gardes, qui l'emmenèrent sur une terrasse surplombant la mer, en attendant de nouvelles instructions. Lord de Winter se rua ensuite dans le cabinet de Buckingham.
À l'appel de Patrick, un homme que Felton avait croisé plus tôt entra précipitamment. Il trouva Buckingham affalé sur un sofa, tentant de comprimer sa blessure.
« La Porte, » murmura le duc faiblement, « viens-tu de sa part ? »
« Oui, Monseigneur, » répondit La Porte, fidèle serviteur d'Anne d'Autriche, « mais peut-être trop tard. »
« Silence, La Porte, » souffla Buckingham, « on pourrait vous entendre. Patrick, ne laissez entrer personne. Je ne saurai jamais ce qu'elle voulait me dire... Mon Dieu, je me meurs ! » Puis il perdit connaissance.
Lord de Winter, les députés, les chefs de l'expédition et les officiers de Buckingham envahirent la pièce, le désespoir se lisant sur tous les visages. La nouvelle tragique se répandit rapidement dans tout le palais et à travers la ville. Un coup de canon retentit, signalant un événement grave et inattendu.
Lord de Winter, désespéré, se lamentait : « Trop tard d'une minute ! Oh, mon Dieu, quel malheur ! »
En effet, il avait été alerté dès sept heures du matin qu'une échelle de corde pendait à une fenêtre du château. Se précipitant dans la chambre de Milady, il l'avait trouvée vide, la fenêtre ouverte, les barreaux sciés. Se remémorant l'avertissement transmis par d'Artagnan, il avait craint pour le duc. Sans perdre de temps, il avait sauté sur le premier cheval venu et s'était précipité au château, pour finalement croiser Felton sur l'escalier.
Malgré tout, le duc n'était pas mort. Il reprit conscience, rouvrit les yeux, ravivant l'espoir dans le cœur de ses proches.
"Messieurs," dit-il, "laissez-moi seul avec Patrick et La Porte." Puis, se tournant vers de Winter, il ajouta : "Ah, c’est vous ! Vous m’avez envoyé un drôle de type ce matin, regardez ce qu’il m’a fait !"
"Oh, Milord !" s’exclama le baron, la voix brisée par l’émotion. "Je ne m’en remettrai jamais."
"Et vous auriez tort, mon cher de Winter," répondit Buckingham en lui tendant la main. "Aucun homme ne mérite d’être pleuré toute une vie. Mais je vous en prie, laissez-nous."
Le baron quitta la pièce, submergé par les sanglots. Dans le cabinet, seuls restaient le duc blessé, La Porte et Patrick. On cherchait désespérément un médecin, en vain.
"Vous vivrez, Milord, vous vivrez," répétait La Porte, à genoux devant le sofa du duc.
"Que m’écrivait-elle ?" demanda Buckingham d’une voix faible, le visage pâle, ruisselant de sang, mais déterminé à entendre les mots de celle qu’il aimait. "Que m’écrivait-elle ? Lis-moi sa lettre."
"Oh, Milord !" fit La Porte, hésitant.
"Obéis, La Porte ; tu vois bien que je n’ai pas de temps à perdre !"
La Porte brisa le sceau et plaça le parchemin sous les yeux du duc. Mais Buckingham, luttant contre la douleur, ne parvenait pas à distinguer les lettres.
"Lis," insista-t-il. "Lis, je n’y vois plus rien. Lis, car bientôt je n’entendrai peut-être plus, et je mourrai sans savoir ce qu’elle m’a écrit."
La Porte, sans plus hésiter, lut la lettre :
"Milord,
Par tout ce que j’ai souffert à cause de vous et pour vous depuis que je vous connais, je vous supplie, si vous tenez à mon repos, de stopper les grands préparatifs militaires que vous faites contre la France et de mettre fin à une guerre dont on dit publiquement que la religion est la cause apparente, mais dont on murmure que votre amour pour moi est la cause cachée. Cette guerre pourrait non seulement causer de grands désastres à la France et à l’Angleterre, mais aussi vous apporter, Milord, des malheurs que je ne pourrais supporter.
Prenez soin de votre vie, qui est menacée et qui me sera précieuse dès que je ne serai plus obligée de vous voir comme un ennemi.
Votre dévouée,
Anne."
Buckingham écouta chaque mot avec une attention intense. Une fois la lecture terminée, il sembla déçu.
"Rien d’autre à me dire, La Porte ?"
"Si, Monseigneur. La reine m’a demandé de vous dire de veiller sur vous, car elle a eu vent d’un complot pour vous assassiner."
"Et c’est tout ? C’est tout ?" insista Buckingham, l’impatience dans la voix.
"Elle m’a aussi demandé de vous dire qu’elle vous aime toujours."
"Ah," soupira Buckingham, soulagé. "Dieu soit loué ! Ma mort ne sera pas celle d’un étranger pour elle…"
La Porte ne put retenir ses larmes. "Patrick," dit le duc, "apporte-moi le coffret où étaient les ferrets de diamants."
Patrick s’exécuta, et La Porte reconnut l’objet comme appartenant à la reine.
"Maintenant, le sachet de satin blanc, avec ses initiales brodées en perles."
Patrick obéit de nouveau.
"Tenez, La Porte," dit Buckingham en tendant le coffret. "Voici les seuls gages que j’avais d’elle : ce coffret d’argent et ces deux lettres. Rendez-les à Sa Majesté ; et pour dernier souvenir…" Il chercha autour de lui un objet précieux… Ses yeux tombèrent sur le couteau, encore taché de son sang. "Ajoutez ce couteau," dit-il en serrant la main de La Porte.
Il réussit à mettre le sachet dans le coffret d’argent, laissant tomber le couteau à l’intérieur. Puis, incapable de parler, il fit signe à La Porte. Dans un dernier spasme, qu’il ne pouvait plus maîtriser, il glissa du sofa au sol. Patrick poussa un cri déchirant.
Buckingham tenta un dernier sourire, mais la mort interrompit sa pensée, laissant sur son front l'empreinte d'un ultime baiser d'amour. Le médecin du duc, tout affolé, arriva enfin, ayant été cherché à bord du vaisseau amiral. Il s'approcha, prit la main du duc, la tint un instant, puis la laissa retomber. « Rien à faire, dit-il, il est mort. – Mort, mort ! » hurla Patrick. Son cri déchira l'air, attirant la foule dans la pièce, plongeant tout le monde dans la consternation et le chaos.
Dès que Lord de Winter constata que Buckingham avait expiré, il se précipita vers Felton, toujours gardé par les soldats sur la terrasse du palais. « Misérable ! » lança-t-il au jeune homme, qui, depuis la mort de Buckingham, avait retrouvé un calme glacé. « Qu'as-tu fait ? – Je me suis vengé, répondit Felton. – Toi ! s'exclama le baron. Avoue plutôt que tu as été le pion de cette femme maudite ; mais je te le jure, ce crime sera le dernier. – Je ne comprends pas de qui vous parlez, Milord, rétorqua Felton avec une sérénité troublante. J'ai tué M. de Buckingham parce qu'il a refusé deux fois de me nommer capitaine. Je l'ai puni pour son injustice, voilà tout. »
De Winter, abasourdi, observait les hommes qui liaient Felton, ne sachant que penser de cette impassibilité. Pourtant, une ombre planait sur le visage de Felton. Chaque bruit le faisait sursauter, espérant voir Milady accourir, prête à s'accuser et à se perdre avec lui. Soudain, son regard se fixa sur l'horizon. De la terrasse, il distinguait la mer dans son entier. Grâce à son œil de marin, il repéra, là où d'autres n'auraient vu qu'un goéland, la voile d'un sloop filant vers la France. Il pâlit, sa main se porta à son cœur brisé, comprenant la trahison.
« Une dernière faveur, Milord ! » demanda-t-il au baron. « Laquelle ? » interrogea celui-ci. « Quelle heure est-il ? » Le baron consulta sa montre. « Neuf heures moins dix », répondit-il. Milady avait avancé son départ d'une heure et demie dès qu'elle avait entendu le coup de canon annonçant l'événement tragique, ordonnant de lever l'ancre. Le bateau naviguait sous un ciel limpide, loin de la côte.
« Dieu en a décidé ainsi », murmura Felton avec la résignation d'un fanatique, incapable de détacher ses yeux de l'embarcation où il croyait discerner la silhouette spectrale de celle à qui sa vie était vouée. De Winter suivit son regard, comprit sa douleur, et devina tout. « Sois puni seul d'abord, misérable », dit Lord de Winter à Felton, qui se laissait emmener le regard fixé sur la mer. « Mais je te jure, sur la mémoire de mon frère bien-aimé, que ta complice ne s'en sortira pas. » Felton baissa la tête, silencieux.
Quant à de Winter, il descendit précipitamment l'escalier et se rendit au port. En France, la première inquiétude de Charles Ier, roi d'Angleterre, à l'annonce de cette mort, fut que la nouvelle ne démoralise les Rochelois. Il tenta, comme l'indique Richelieu dans ses Mémoires, de garder le secret le plus longtemps possible, ordonnant la fermeture des ports à travers son royaume, veillant à ce qu'aucun navire ne parte avant que l'armée préparée par Buckingham ne soit en route, se chargeant personnellement de superviser le départ en l'absence du duc.
Il poussa la rigueur de son ordre jusqu'à retenir en Angleterre l'ambassadeur du Danemark, qui était prêt à partir, et l'ambassadeur de Hollande, chargé de ramener à Flessingue les navires des Indes que Charles Ier avait restitués aux Provinces-Unies. Mais, ayant pris cette décision cinq heures après l'événement, soit à deux heures de l'après-midi, deux navires avaient déjà quitté le port. L'un d'eux emmenait Milady, qui, pressentant les événements, vit sa suspicion confirmée en apercevant le pavillon noir hissé sur le vaisseau amiral. Quant au second navire, nous révélerons plus tard qui il transportait et comment il a quitté le port.
Pendant ce temps, au camp de La Rochelle, rien de nouveau. Le roi, s'ennuyant plus que jamais, décida de se rendre incognito à Saint-Germain pour les fêtes de Saint-Louis. Il demanda au cardinal une escorte de seulement vingt mousquetaires. Le cardinal, partageant parfois l'ennui du roi, accorda volontiers ce congé à son royal lieutenant, qui promit de revenir vers le 15 septembre. Prévenu par le cardinal, M. de Tréville prépara ses affaires et, conscient du désir pressant de ses amis de retourner à Paris, les inclut dans l'escorte. Les quatre jeunes gens furent informés de la nouvelle peu après M. de Tréville, celui-ci les ayant mis dans la confidence en premier.
C'est à ce moment que d'Artagnan réalisa la faveur du cardinal en le faisant enfin entrer dans les mousquetaires. Sans cela, il aurait dû rester au camp tandis que ses compagnons partaient. Cette impatience de retourner à Paris était due au danger imminent pour Mme Bonacieux, risquant de croiser Milady, son ennemie jurée, au couvent de Béthune. Aramis avait donc écrit à Marie Michon, une lingère de Tours avec des relations influentes, pour qu'elle obtienne de la reine l'autorisation de faire sortir Mme Bonacieux du couvent et de l'envoyer en Lorraine ou en Belgique.
La réponse ne tarda pas, et Aramis reçut une lettre :
« Mon cher cousin, voici l'autorisation de ma sœur pour retirer notre petite servante du couvent de Béthune, où vous estimez que l'air est mauvais pour elle. Ma sœur vous envoie cette autorisation avec grand plaisir, car elle affectionne cette jeune fille et souhaite l'aider à l'avenir. Je vous embrasse. Marie Michon. »
La lettre était accompagnée d'une autorisation officielle :
« La supérieure du couvent de Béthune remettra à la personne présentant ce billet la novice entrée sous ma recommandation et patronage. Au Louvre, le 10 août 1628. Anne. »
Ces liens de parenté entre Aramis et une lingère se prétendant sœur de la reine avaient bien amusé les jeunes mousquetaires. Mais Aramis, après avoir rougi face aux plaisanteries de Porthos, demanda à ses amis de ne plus aborder ce sujet, menaçant de ne plus recourir à sa cousine pour ce type d'affaires s'ils continuaient. Ainsi, on n'évoqua plus Marie Michon parmi les mousquetaires, qui avaient obtenu ce qu'ils voulaient : l'autorisation de faire sortir Mme Bonacieux du couvent de Béthune.
D’Artagnan était sur le point de demander un congé à M. de Tréville, prêt à lui expliquer pourquoi son départ était si important, quand une nouvelle surprenante lui parvint, ainsi qu’à ses trois compagnons : le roi partait pour Paris avec une escorte de vingt mousquetaires, et ils en faisaient partie. La joie était palpable. Ils envoyèrent leurs valets en avant avec les bagages et prirent la route le matin du 16. Le cardinal accompagna le roi de Surgères à Mauzé, où ils se dirent adieu avec de grandes démonstrations d’amitié. Le roi, cherchant à se distraire tout en se dépêchant d’arriver à Paris pour le 23, s’arrêtait parfois pour chasser la pie, un passe-temps qu’il adorait depuis que de Luynes lui en avait transmis le goût. Sur les vingt mousquetaires, seize s’amusaient de ces pauses, mais quatre, dont d’Artagnan, râlaient. D’Artagnan avait sans cesse des bourdonnements d’oreilles, que Porthos interprétait comme un signe que l’on parlait de lui quelque part.
L’escorte traversa Paris le 23, en pleine nuit. Le roi remercia M. de Tréville et l’autorisa à distribuer des congés de quatre jours, à condition que personne ne se montre en public, sous peine de Bastille. Évidemment, nos quatre amis furent les premiers à en bénéficier. Mieux encore, Athos obtint six jours au lieu de quatre, incluant deux nuits supplémentaires, car ils partirent le 24 à cinq heures du soir, et M. de Tréville postdata le congé au matin du 25.
« Franchement, disait d’Artagnan, toujours confiant, pourquoi tant de tracas pour une affaire si simple ? En deux jours, en sacrifiant deux ou trois chevaux (pas de souci, j’ai de l’argent), je suis à Béthune, je remets la lettre de la reine à la supérieure, et je ramène notre précieux trésor à Paris, où il sera mieux caché tant que le cardinal est à La Rochelle. De retour, grâce à la protection de ma cousine et à ce que nous avons fait pour elle, la reine nous accordera ce que nous voulons. Restez ici, évitez de vous fatiguer inutilement ; Planchet et moi suffiront pour cette mission. »
Athos répondit calmement : « Nous avons aussi de l’argent. Je n’ai pas encore bu tout le diamant, et Porthos et Aramis ne l’ont pas encore tout mangé. Nous pouvons aussi sacrifier quatre chevaux. Mais rappelez-vous, d’Artagnan, dit-il d’une voix si grave qu’elle fit frissonner le jeune homme, que Béthune est un lieu où le cardinal a rendez-vous avec une femme qui apporte le malheur partout où elle va. Si vous n’aviez affaire qu’à quatre hommes, je vous laisserais y aller seul. Mais vous êtes face à cette femme. Allons-y à quatre, et prions pour que nos quatre valets suffisent. »
« Vous me faites peur, Athos, s’écria d’Artagnan. Que craignez-vous donc ? »
« Tout ! » répondit Athos.
D'Artagnan scrutait les visages de ses compagnons. Comme celui d'Athos, ils étaient marqués par une profonde inquiétude. Ils poursuivirent leur route, poussant leurs chevaux au maximum, mais sans échanger un mot. Le 25 au soir, alors qu'ils arrivaient à Arras, d'Artagnan descendit à l'auberge de la Herse d'Or pour boire un verre de vin. À ce moment, un cavalier sortit de la cour de la poste, venant de changer de monture, et s'élança au galop vers Paris. Alors qu'il franchissait la grande porte, le vent souleva son manteau, bien qu'on fût en août, et emporta son chapeau. L'homme le rattrapa de justesse et le rabattit sur ses yeux. D'Artagnan, qui ne le quittait pas des yeux, pâlit soudain et laissa tomber son verre.
« Qu'est-ce qui vous arrive, monsieur ? » s'exclama Planchet. « Venez vite, messieurs, mon maître se trouve mal ! » Les trois amis accoururent, mais d'Artagnan, loin de s'évanouir, se précipitait vers son cheval. Ils le retinrent sur le seuil.
« Où cours-tu comme ça ? » cria Athos.
« C'est lui ! » s'écria d'Artagnan, blême de colère et en sueur. « Laissez-moi le rattraper ! »
« Mais qui ça ? » demanda Athos.
« Cet homme ! » répondit d'Artagnan. « Mon mauvais génie, celui que je croise à chaque mauvais présage : celui qui était avec cette femme horrible la première fois que je l'ai rencontrée, celui que je cherchais quand j'ai provoqué Athos, celui que j'ai vu le matin où Mme Bonacieux a été enlevée ! L'homme de Meung, enfin ! Je l'ai reconnu quand le vent a ouvert son manteau. »
« Diable ! » murmura Athos pensif.
« En selle, messieurs, en selle ! Poursuivons-le et nous l'attraperons. »
« Mon cher, » dit Aramis, « il va dans la direction opposée. Son cheval est frais et les nôtres sont épuisés. On épuiserait nos montures sans espoir de le rattraper. Laissons-le, d'Artagnan, sauvons la femme. »
« Eh, monsieur ! » cria un garçon d'écurie en courant après l'inconnu. « Eh, monsieur, un papier est tombé de votre chapeau ! »
« Mon ami, » dit d'Artagnan, « une demi-pistole pour ce papier ! »
« Avec plaisir, monsieur ! Le voici ! » Le garçon d'écurie, ravi de sa bonne fortune, retourna à l'hôtel. D'Artagnan déplia le papier.
« Alors ? » demandèrent ses amis en se pressant autour de lui.
« Juste un mot ! » dit d'Artagnan.
« Oui, » dit Aramis, « mais c'est un nom de ville ou de village. »
« Armentières, » lut Porthos. « Je ne connais pas cet endroit ! »
« Et c'est écrit de sa main ! » s'écria Athos.
« Gardons précieusement ce papier, » déclara d'Artagnan. « Peut-être n'ai-je pas gaspillé ma dernière pistole. À cheval, mes amis, à cheval ! » Et les quatre compagnons s'élancèrent au galop sur la route de Béthune.
Les grands criminels semblent avoir une prédestination qui leur permet de surmonter tous les obstacles et d'échapper à tous les dangers, jusqu'à ce que la Providence, lassée, décide de leur châtiment. Il en était ainsi de Milady : elle traversa les lignes ennemies sans encombre et arriva à Boulogne sans incident.
En arrivant à Portsmouth, Milady se présentait comme une Anglaise fuyant les persécutions françaises à La Rochelle. Une fois à Boulogne, après deux jours en mer, elle se fit passer pour une Française persécutée par les Anglais à Portsmouth, en raison de leur haine pour la France. Milady possédait le meilleur des passeports : sa beauté, son allure noble et sa générosité avec les pistoles. Grâce au sourire aimable et aux manières galantes d'un vieux gouverneur du port, qui lui baisa la main, elle fut dispensée des formalités habituelles. Elle ne resta à Boulogne que le temps d’envoyer une lettre :
« À Son Éminence Monseigneur le cardinal de Richelieu, en son camp devant La Rochelle. Monseigneur, que Votre Éminence se rassure, Sa Grâce le duc de Buckingham ne partira point pour la France. Boulogne, 25 au soir. Milady de *** P.-S. – Selon les désirs de Votre Éminence, je me rends au couvent des carmélites de Béthune où j’attendrai ses ordres. »
Le soir même, Milady reprit la route. La nuit tombait, elle s’arrêta dans une auberge pour y passer la nuit. Le lendemain, dès cinq heures du matin, elle était de nouveau en chemin et, trois heures plus tard, elle arrivait à Béthune. Elle se fit indiquer le couvent des carmélites et y entra immédiatement. La supérieure l’accueillit ; Milady lui présenta l’ordre du cardinal, et l’abbesse lui assigna une chambre et un petit déjeuner.
Tout ce qui était passé s’était déjà effacé pour Milady. Elle ne voyait que le brillant avenir que lui promettait le cardinal, qu’elle avait si bien servi, sans que son nom soit mêlé à cette affaire sanglante. Sa vie, animée de passions toujours nouvelles, ressemblait à ces nuages qui traversent le ciel, reflétant tantôt l’azur, tantôt le feu, tantôt l’obscurité menaçante de la tempête, ne laissant derrière eux que dévastation et mort.
Après le déjeuner, l’abbesse vint lui rendre visite. La vie au cloître offre peu de distractions, et la supérieure était impatiente de connaître sa nouvelle pensionnaire. Milady voulait plaire à l’abbesse, ce qui était facile pour cette femme d’une telle envergure. Elle fit preuve de charme et séduisit la supérieure par sa conversation variée et ses manières gracieuses. L’abbesse, issue de la noblesse, aimait particulièrement les histoires de cour, qui parviennent rarement jusque dans les coins reculés du royaume et franchissent difficilement les murs des couvents, où les rumeurs du monde s’éteignent. Milady, quant à elle, connaissait bien les intrigues aristocratiques, ayant vécu en leur sein depuis cinq ou six ans. Elle se mit donc à raconter les mondanités de la cour de France, mêlées aux dévotions excessives du roi. Elle fit la chronique scandaleuse des seigneurs et dames de la cour, que l’abbesse connaissait de nom, et effleura les amours de la reine et de Buckingham, parlant beaucoup pour inciter l’abbesse à parler un peu. Mais celle-ci se contentait d’écouter et de sourire, sans répondre. Voyant que ce genre de récits plaisait à l’abbesse, Milady continua, abordant prudemment le sujet du cardinal. Ignorant si l’abbesse était royaliste ou cardinaliste, elle resta neutre. L’abbesse, quant à elle, demeura encore plus réservée, se contentant de faire un signe de tête à chaque mention de Son Éminence.
Milady commençait à trouver le temps long dans le couvent. Elle décida donc de prendre un risque pour clarifier les choses. Elle voulait tester la discrétion de l'abbesse en lançant quelques piques bien dosées sur le cardinal. D’abord subtile, elle se mit à raconter ses liaisons avec Mme d’Aiguillon, Marion de Lorme et d'autres femmes. L'abbesse, d'abord réservée, commença à s'intéresser et même à sourire. "Parfait, se dit Milady. Si elle est du côté du cardinal, elle n'est pas fanatique."
Elle continua en évoquant les persécutions du cardinal contre ses ennemis. L'abbesse se contenta de se signer sans prendre parti. Milady en déduisit que l'abbesse était plutôt royaliste. Elle en rajouta, espérant en apprendre plus. "Je suis peu informée sur ces sujets, dit l'abbesse, mais même ici, loin de la cour, nous avons eu des échos de ces histoires. Une de nos pensionnaires a souffert des vengeances du cardinal."
"Une de vos pensionnaires ?" s'étonna Milady. "Pauvre femme, je la plains."
"Et vous avez raison," répondit l'abbesse. "Elle a subi prison, menaces, mauvais traitements. Mais peut-être que le cardinal avait ses raisons, et même si elle semble angélique, il ne faut pas se fier aux apparences."
Milady pensa qu'elle pourrait découvrir quelque chose d'intéressant ici. Elle afficha un air innocent. "Hélas, je sais qu'on ne doit pas se fier aux apparences, mais à quoi d'autre se fier si ce n'est à l'œuvre de Dieu ? Moi, je fais confiance à ceux dont le visage me plaît."
"Vous croyez donc que cette jeune femme est innocente ?" demanda l'abbesse.
"Le cardinal ne punit pas que les crimes," répondit Milady. "Il pourchasse certaines vertus plus sévèrement que certains crimes."
"Je suis surprise par vos propos," dit l'abbesse.
"Pourquoi donc ?" demanda Milady avec candeur.
"Vous êtes l'amie du cardinal, puisqu'il vous a envoyée ici, et pourtant..."
"Et pourtant je le critique," termina Milady avec un sourire.
"Au moins, vous ne le défendez pas."
"Je ne suis pas son amie," soupira Milady, "mais sa victime."
"Mais cette lettre par laquelle il vous recommande ?"
"Un ordre pour me garder ici, jusqu'à ce qu'il décide de m'en faire sortir."
"Pourquoi n'avez-vous pas fui ?"
"Où pourrais-je aller ? Pensez-vous qu'il y ait un endroit où le cardinal ne pourrait pas me retrouver ? Si j'étais un homme, peut-être, mais une femme ? Et cette pensionnaire, a-t-elle essayé de fuir ?"
"Non," admit l'abbesse, "mais elle est retenue ici par l'amour."
"Alors," soupira Milady, "si elle aime, elle n'est pas complètement malheureuse."
– Alors, fit l’abbesse en scrutant Milady avec un intérêt grandissant, voilà encore une pauvre âme persécutée devant moi ?
– Hélas, c’est bien cela, répondit Milady.
L’abbesse observa Milady un instant, l’inquiétude se lisait sur son visage, comme si une idée nouvelle venait de germer dans son esprit.
– Vous n’êtes pas ennemie de notre sainte foi, n’est-ce pas ? demanda-t-elle, hésitante.
– Moi, ennemie ? s’exclama Milady. Protestante ? Oh non ! Je jure devant Dieu, qui nous entend, je suis une catholique fervente !
– Dans ce cas, madame, dit l’abbesse avec un sourire rassurant, soyez tranquille ; cette maison ne sera pas une prison sévère pour vous. Nous ferons tout pour que votre séjour ici soit agréable. De plus, vous rencontrerez ici une jeune femme elle aussi persécutée, probablement à cause de quelque intrigue de cour. Elle est charmante, gracieuse.
– Comment s’appelle-t-elle ?
– On me l’a recommandée sous le nom de Ketty par une personne très influente. Je n’ai pas cherché à connaître son autre nom.
– Ketty ! s’écria Milady. Vous en êtes sûre ?
– Qu’elle se fait appeler ainsi ? Oui, madame. Vous la connaissez ?
Milady esquissa un sourire à l’idée que cette jeune femme pourrait être son ancienne camériste. Ce souvenir réveillait en elle une colère sourde, et un désir de vengeance traversa son visage, avant qu’elle ne retrouve son masque habituel de calme bienveillant, cette femme aux mille visages.
– Quand pourrai-je rencontrer cette jeune dame pour laquelle je ressens déjà une telle sympathie ? demanda Milady.
– Mais dès ce soir, répondit l’abbesse, même dans la journée. Vous avez voyagé quatre jours, et vous vous êtes levée à cinq heures ce matin. Vous devez être épuisée. Reposez-vous, nous vous réveillerons pour le dîner.
Bien que Milady n’ait pas vraiment besoin de sommeil, stimulée par l’excitation d’une nouvelle intrigue, elle accepta la proposition de l’abbesse. Après des jours d’émotions intenses, son esprit avait besoin de répit, même si son corps de fer tenait bon. Elle prit congé et se coucha, bercée par les pensées de vengeance que le nom de Ketty avait ravivées. Elle repensa à la promesse quasi illimitée du cardinal si elle réussissait sa mission. Elle avait réussi, donc elle pourrait se venger de d’Artagnan. Une seule chose l’effrayait : le souvenir de son mari, le comte de La Fère, qu’elle croyait mort ou exilé, et qu’elle retrouvait dans Athos, l’ami proche de d’Artagnan. Mais s’il était l’ami de d’Artagnan, il devait l’avoir aidé à contrer les plans du cardinal. Elle espérait l’inclure dans sa vengeance, qui devait engloutir le jeune mousquetaire. Ces pensées réconfortantes la berçaient, et elle s’endormit.
Elle fut réveillée par une voix douce au pied de son lit. En ouvrant les yeux, elle vit l’abbesse accompagnée d’une jeune femme aux cheveux blonds et au teint délicat, qui la regardait avec une bienveillante curiosité.
La jeune femme était une inconnue pour elle. Elles se détaillèrent avec une attention minutieuse tout en échangeant des politesses. Toutes deux étaient ravissantes, mais d’une beauté distincte. Milady, cependant, ne put s’empêcher de sourire en constatant qu’elle surpassait largement la jeune femme en élégance et en manières aristocratiques. Il faut dire que l’habit de novice de la jeune femme ne l’aidait pas vraiment à rivaliser dans ce domaine. L’abbesse les présenta l’une à l’autre, puis, ses obligations l’appelant à l’église, elle les laissa seules. La novice, voyant Milady allongée, voulut suivre la supérieure, mais Milady l’arrêta.
« Comment, madame, dit-elle, à peine je vous aperçois et déjà vous voulez me priver de votre compagnie, que j’espérais pourtant agréable durant mon séjour ici ? »
« Non, madame, répondit la novice, je craignais simplement d’avoir choisi un mauvais moment : vous dormiez, vous deviez être fatiguée. »
« Eh bien, dit Milady, que veulent les dormeurs ? Un bon réveil. Vous me l’avez offert, laissez-moi en profiter. » Elle lui prit la main et l’attira vers un fauteuil près de son lit. La novice s’assit.
« Mon Dieu ! s’exclama-t-elle, quel malheur ! Voilà six mois que je suis ici sans la moindre distraction, vous arrivez, et votre présence promettait d’être une compagnie charmante, mais il semble que je vais bientôt quitter le couvent ! »
« Comment ? » demanda Milady, surprise. « Vous partez bientôt ? »
« Je l’espère, » répondit la novice avec une joie qu’elle ne cherchait pas à cacher.
« J’ai entendu dire que vous aviez souffert à cause du cardinal, » poursuivit Milady. « Cela aurait pu être un autre lien de sympathie entre nous. »
« Alors c’est vrai ce que notre bonne mère m’a dit, que vous aussi êtes victime de ce cardinal ? »
« Chut ! » fit Milady, baissant la voix. « Même ici, ne parlons pas ainsi de lui. Tous mes malheurs sont venus d’avoir dit quelque chose de similaire à une femme que je croyais amie, et qui m’a trahie. Et vous, avez-vous aussi été trahie ? »
« Non, » répondit la novice, « mais par dévouement à une femme que j’aimais, pour qui j’aurais donné ma vie, et pour qui je la donnerais encore. »
« Et qui vous a abandonnée, c’est bien ça ? »
« J’ai été assez injuste pour le croire, mais ces derniers jours, j’ai eu la preuve du contraire, et j’en remercie Dieu. Il m’aurait été douloureux de penser qu’elle m’avait oubliée. Mais vous, madame, il me semble que vous êtes libre, et que si vous vouliez fuir, rien ne vous en empêcherait. »
« Où pourrais-je aller, sans amis, sans argent, dans une région de France que je ne connais pas, où je n’ai jamais mis les pieds ? »
« Oh ! » s’écria la novice, « des amis, vous en trouverez partout où vous irez, vous semblez si bonne et êtes si belle ! »
« Cela n’empêche pas, » reprit Milady avec un sourire angélique, « que je suis seule et persécutée. »
« Écoutez, » dit la novice, « il faut garder espoir en le Ciel. Il y a toujours un moment où le bien que l’on a fait plaide votre cause devant Dieu. Et peut-être est-ce une chance pour vous, aussi humble et sans pouvoir que je sois, que vous m’ayez rencontrée : car si je sors d’ici, j’aurai quelques amis influents qui, après m’avoir aidée, pourraient aussi vous aider. »
« Oh ! Quand j’ai dit que j’étais seule, répondit Milady, cherchant à faire parler la novice en se confiant elle-même, ce n’est pas parce que je n’ai pas de relations bien placées. Mais même ces relations tremblent devant le cardinal. La reine elle-même n’ose pas défier ce ministre redoutable. J’ai des preuves que Sa Majesté, malgré son bon cœur, a dû plus d’une fois abandonner ceux qui l’ont servie à la colère de Son Éminence. »
« Croyez-moi, madame, la reine peut sembler avoir abandonné ces personnes, mais il ne faut pas se fier aux apparences. Plus elles sont persécutées, plus elle pense à elles, et souvent, au moment où elles s’y attendent le moins, elles reçoivent la preuve de son souvenir. »
« Hélas ! Je le crois, dit Milady. La reine est si bonne. »
« Oh ! Vous la connaissez donc, cette belle et noble reine, pour parler d’elle ainsi ! » s’écria la novice avec enthousiasme.
« C’est-à-dire, reprit Milady, un peu acculée, que je n’ai pas l’honneur de la connaître personnellement, mais je connais plusieurs de ses amis intimes. Je connais M. de Putange, j’ai rencontré M. Dujart en Angleterre, et je connais M. de Tréville. »
« M. de Tréville ! » s’exclama la novice. « Vous connaissez M. de Tréville ? »
« Oui, parfaitement, et même très bien. »
« Le capitaine des mousquetaires du roi ? »
« Le capitaine des mousquetaires du roi. »
« Oh ! Mais vous allez voir, s’écria la novice, que nous allons bientôt être de vieilles connaissances, presque des amies. Si vous connaissez M. de Tréville, vous avez dû aller chez lui ? »
« Souvent ! » dit Milady, voyant que son mensonge prenait bien et décidant de le poursuivre.
« Chez lui, vous avez dû rencontrer quelques-uns de ses mousquetaires ? »
« Tous ceux qu’il reçoit habituellement ! » répondit Milady, trouvant un intérêt réel à cette conversation.
« Nommez-moi quelques-uns de ceux que vous connaissez, et vous verrez qu’ils seront de mes amis. »
« Eh bien, dit Milady, un peu gênée, je connais M. de Louvigny, M. de Courtivron, M. de Férussac. »
La novice la laissa parler, puis, voyant qu’elle s’arrêtait : « Vous ne connaissez pas un gentilhomme nommé Athos ? »
Milady devint aussi pâle que les draps sur lesquels elle était allongée, et, malgré sa maîtrise d’elle-même, ne put s’empêcher de pousser un cri en saisissant la main de son interlocutrice, la dévorant du regard.
« Quoi ! Qu’avez-vous ? Oh mon Dieu ! demanda la pauvre femme, ai-je dit quelque chose qui vous a blessée ? »
« Non, mais ce nom m’a frappée, car moi aussi j’ai connu ce gentilhomme, et il me semble étrange de croiser quelqu’un qui le connaisse bien. »
« Oh oui, beaucoup ! Beaucoup ! Non seulement lui, mais aussi ses amis : MM. Porthos et Aramis ! »
« En vérité ! Je les connais aussi ! » s’exclama Milady, sentant le froid lui glacer le cœur.
« Eh bien, si vous les connaissez, vous savez qu’ils sont de bons et francs compagnons. Pourquoi ne pas vous adresser à eux si vous avez besoin de soutien ? »
« C’est-à-dire, balbutia Milady, je ne suis pas réellement liée à aucun d’eux. Je les connais pour en avoir beaucoup entendu parler par un de leurs amis, M. d’Artagnan. »
« Vous connaissez M. d’Artagnan ! » s’écria la novice à son tour, en saisissant la main de Milady et en la fixant intensément. Puis, remarquant l’expression étrange dans les yeux de Milady : « Pardon, madame, dit-elle, vous le connaissez, à quel titre ? »
« Mais, reprit Milady, un peu embarrassée, mais en tant qu’ami. »
« Vous me trompez, madame, dit la novice. Vous avez été sa maîtresse. »
« C’est vous qui avez été sa maîtresse, madame ! » lança Milady, piquée au vif.
« Moi ? » répondit la novice, incrédule.
« Oui, vous ! Je vous reconnais maintenant : vous êtes madame Bonacieux. »
À ces mots, la jeune femme recula, abasourdie et effrayée. Milady insista, son regard perçant : « Oh, ne niez pas ! Répondez-moi. »
« Eh bien, oui, madame, je l’aime », admit la novice avec une détermination inattendue. « Sommes-nous rivales ? »
Le visage de Milady s'embrasa d'une lueur sauvage qui aurait fait fuir n'importe qui en temps normal, mais Madame Bonacieux, aveuglée par sa jalousie, resta sur place. Elle se ressaisit et, avec une énergie insoupçonnée, demanda : « Dites-moi, madame, avez-vous été ou êtes-vous sa maîtresse ? »
« Oh, non ! » s'écria Milady avec une sincérité indéniable. « Jamais, jamais ! »
« Je vous crois », répondit Madame Bonacieux, un soupçon de soulagement dans la voix. « Mais pourquoi cette réaction alors ? »
« Vous ne comprenez pas ? » dit Milady, ayant retrouvé son calme et sa maîtrise. « Comment ne voyez-vous pas que Monsieur d’Artagnan, en tant qu’ami, m’a prise pour confidente ? »
« Vraiment ? »
« Oui, je sais tout : votre enlèvement à Saint-Germain, son désespoir, les recherches infructueuses de ses amis depuis lors ! Comment ne pas être surprise de vous rencontrer ici, vous dont il m’a tant parlé, vous qu’il aime de tout son cœur, vous qu’il m’a fait aimer avant même que je ne vous voie ? Ah, chère Constance, je vous trouve enfin ! »
Milady tendit les bras vers Madame Bonacieux, qui, convaincue par ses paroles, ne vit plus en elle une rivale, mais une amie sincère. « Oh, pardonnez-moi ! » s’écria-t-elle en se réfugiant dans ses bras. « Je l’aime tant ! »
Elles restèrent un moment enlacées. Si seulement la haine de Milady avait pu se matérialiser, Madame Bonacieux ne serait jamais sortie vivante de cet étreinte. Mais, incapable de la blesser, Milady lui adressa un sourire chaleureux. « Oh, chère belle, chère âme douce, je suis si heureuse de vous rencontrer ! Laissez-moi vous regarder. »
Elle la scrutait avec intensité. « Oui, c’est bien vous. Grâce à ses récits, je vous reconnais maintenant. »
Madame Bonacieux, innocente, ne pouvait imaginer la cruauté qui se cachait derrière ces yeux brillants qui semblaient pleins d’empathie. « Alors, vous savez ce que j’ai traversé, puisque vous connaissez sa douleur. Mais souffrir pour lui, c’est du bonheur. »
Milady, distraite, répéta machinalement : « Oui, du bonheur. » Son esprit était ailleurs.
« Et puis, poursuivit Madame Bonacieux, mon calvaire touche à sa fin. Demain, peut-être même ce soir, je le reverrai, et tout le passé sera effacé. »
Milady, tirée de ses pensées par ces mots, s'exclama : « Ce soir ? Demain ? Qu’entendez-vous par là ? Attendez-vous des nouvelles de lui ? »
« Je l’attends lui-même. »
« D’Artagnan, ici ? »
« Oui, lui-même. »
« Mais c’est impossible ! Il est au siège de La Rochelle avec le cardinal. Il ne reviendra à Paris qu’après la prise de la ville. »
« Vous le croyez, mais rien n’est impossible pour mon d’Artagnan, ce noble et loyal gentilhomme ! » s’exclama-t-elle avec une assurance inébranlable.
« Oh, je ne peux pas vous croire ! » répliqua son interlocutrice, incrédule.
« Eh bien, lisez donc ! » dit la jeune femme, emportée par un excès d’orgueil et de joie, en tendant une lettre à Milady.
Milady, en la prenant, reconnut immédiatement l’écriture : « L’écriture de Mme de Chevreuse ! » pensa-t-elle. « J’étais sûre qu’ils avaient des connexions de ce côté-là ! » Elle dévora les mots suivants :
« Ma chère enfant, préparez-vous ; notre ami viendra bientôt vous voir, et ce ne sera pas pour rien. Il vous sortira de cette prison où vous étiez cachée pour votre sécurité. Préparez-vous à partir et ne désespérez jamais de nous. Notre charmant Gascon a une fois de plus prouvé sa bravoure et sa fidélité. Dites-lui que quelque part, on lui est très reconnaissant pour l’avis qu’il a donné. »
« Oui, oui, » murmura Milady, « la lettre est explicite. Savez-vous de quel avis il s’agit ? »
« Non, je ne sais pas exactement, mais je suppose qu’il a averti la reine de quelque nouvelle machination du cardinal. »
« Oui, c’est sûrement ça ! » répondit Milady en rendant la lettre à Mme Bonacieux, la tête pensive.
Soudain, elles entendirent le galop d’un cheval.
« Oh ! » s’écria Mme Bonacieux en se précipitant vers la fenêtre, « serait-ce déjà lui ? »
Milady restait immobile dans son lit, pétrifiée par la surprise. Tant de choses inattendues se produisaient en même temps qu’elle en perdait la tête pour la première fois.
« Lui ! Lui ! » murmura-t-elle, les yeux fixés dans le vide.
« Hélas, non ! » dit Mme Bonacieux, « c’est un homme que je ne connais pas, mais il semble venir ici. Oui, il ralentit, il s’arrête à la porte, il sonne. »
Milady sauta hors de son lit.
« Vous êtes sûre que ce n’est pas lui ? » demanda-t-elle anxieusement.
« Oh, oui, j’en suis sûre ! »
« Peut-être avez-vous mal vu ? »
« Oh, je verrais la plume de son feutre, le bout de son manteau, que je le reconnaîtrais, lui ! »
Milady continuait de s’habiller.
« Peu importe ! Cet homme vient ici, dites-vous ? »
« Oui, il est entré. »
« C’est soit pour vous, soit pour moi. »
« Oh mon Dieu, comme vous semblez agitée ! »
« Oui, je l’avoue, je n’ai pas votre confiance, je crains tout du cardinal. »
« Chut, » fit Mme Bonacieux, « quelqu’un vient ! »
Effectivement, la porte s’ouvrit, et la supérieure entra.
« Est-ce vous qui arrivez de Boulogne ? » demanda-t-elle à Milady.
« Oui, c’est moi, » répondit Milady en essayant de retrouver son calme, « qui me demande ? »
« Un homme qui ne veut pas dire son nom, mais qui vient de la part du cardinal. »
« Et qui veut me parler ? » demanda Milady.
« Qui veut parler à une dame arrivant de Boulogne. »
« Alors faites-le entrer, madame, je vous prie. »
« Oh mon Dieu ! mon Dieu ! » dit Mme Bonacieux, « serait-ce une mauvaise nouvelle ? »
« Je le crains. »
« Je vous laisse avec cet étranger, mais dès qu’il partira, si vous le permettez, je reviendrai. »
« Bien sûr, je vous en prie. »
La supérieure et Mme Bonacieux sortirent. Milady resta seule, les yeux rivés sur la porte. Un instant plus tard, le bruit d’éperons retentit dans l’escalier. Les pas se rapprochèrent, la porte s’ouvrit, et un homme apparut. Milady poussa un cri de joie : c’était le comte de Rochefort, l’âme damnée de Son Éminence. Deux esprits démoniaques réunis.
« Ah ! » s’exclamèrent ensemble Rochefort et Milady, « c’est vous ! »
« Oui, c’est moi. »
« Et vous arrivez… ? » demanda Milady.
« De La Rochelle, et vous ? »
« D’Angleterre. »
« Buckingham ? »
« Mort ou dangereusement blessé ; un fanatique l’a assassiné juste avant mon départ. »
— Ah ! s'exclama Rochefort avec un sourire, quelle coïncidence incroyable ! Cela va ravir Son Éminence ! Vous l'avez informée ?
— Je lui ai écrit depuis Boulogne. Mais comment êtes-vous ici ?
— Son Éminence était inquiète, il m'a envoyé à votre recherche.
— Je suis arrivée seulement hier.
— Et depuis hier, qu'avez-vous fait ?
— Je n'ai pas chômé.
— Oh, je n'en doute pas !
— Devinez qui j'ai croisé ici ?
— Aucune idée.
— Allez, devinez.
— Comment pourrais-je savoir... ?
— Cette jeune femme que la reine a fait libérer.
— La maîtresse du jeune d’Artagnan ?
— Oui, Mme Bonacieux, dont le cardinal ignorait la cachette.
— Eh bien, dit Rochefort, encore une coïncidence qui rivalise avec l'autre. M. le cardinal a vraiment de la chance.
— Imaginez ma surprise, continua Milady, en me retrouvant face à elle.
— Elle vous connaît ?
— Non.
— Donc elle vous prend pour une étrangère ?
Milady sourit.
— Je suis sa meilleure amie !
— Par ma foi, dit Rochefort, il n'y a que vous, chère comtesse, pour réaliser de tels miracles.
— Heureusement, chevalier, car savez-vous ce qui se trame ?
— Non.
— On viendra la chercher demain ou après-demain avec un ordre de la reine.
— Vraiment ? Et qui ça ?
— D’Artagnan et ses amis.
— Ils finiront par nous forcer à les envoyer à la Bastille.
— Pourquoi ne pas l'avoir déjà fait ?
— Que voulez-vous ! M. le cardinal a pour ces hommes une indulgence que je ne comprends pas.
— Vraiment ?
— Oui.
— Eh bien, dites-lui ceci, Rochefort : notre conversation à l’auberge du Colombier-Rouge a été entendue par ces quatre hommes ; après son départ, l’un d’eux m’a arraché par la force le sauf-conduit qu’il m’avait donné ; ils ont averti Lord de Winter de mon passage en Angleterre ; ils ont presque fait échouer ma mission, comme celle des ferrets ; parmi ces quatre, deux sont réellement dangereux : d’Artagnan et Athos. Aramis est l’amant de Mme de Chevreuse : il faut le laisser vivre, son secret est connu, il pourrait être utile ; quant à Porthos, c’est un idiot, un vaniteux, qu’il ne s’en préoccupe pas.
— Mais ces quatre hommes ne sont-ils pas au siège de La Rochelle ?
— Je le croyais aussi, mais une lettre de Mme de Chevreuse à Mme Bonacieux, qu'elle m'a imprudemment montrée, me fait penser qu’ils sont en route pour la libérer.
— Diable ! Que faire ?
— Que vous a dit le cardinal à mon sujet ?
— De prendre vos rapports, écrits ou verbaux, de revenir en poste, et qu'il décidera ensuite de ce que vous devez faire.
— Donc, je dois rester ici ?
— Ici ou dans les environs.
— Vous ne pouvez pas m’emmener ?
— Non, l’ordre est strict : près du camp, vous risqueriez d'être reconnue, et votre présence pourrait compromettre Son Éminence, surtout après ce qui s'est passé là-bas. Mais dites-moi où attendre des nouvelles du cardinal, pour que je sache où vous trouver.
— Écoutez, il est probable que je ne pourrai pas rester ici.
— Pourquoi ?
— Vous oubliez que mes ennemis peuvent arriver à tout moment.
— C’est vrai ; mais alors cette petite femme va échapper à Son Éminence ?
— Bah ! dit Milady avec son sourire unique, vous oubliez que je suis sa meilleure amie.
— Ah, c'est vrai ! Alors, je peux dire au cardinal, concernant cette femme...
— Qu'il se détende.
— C'est tout ?
— Il comprendra ce que ça veut dire.
— Il devinera. Maintenant, que dois-je faire ?
— Repars tout de suite ; les infos que tu rapportes valent bien un peu de vitesse.
— Ma chaise s'est cassée en arrivant à Lillers.
— Parfait !
— Comment ça, parfait ?
— Oui, j'ai besoin de ta chaise, dit la comtesse.
— Et moi, je fais comment ?
— À cheval, tout simplement.
— Facile à dire, c'est à 180 lieues !
— Et alors ? Tu y arriveras. Ensuite ?
— Ensuite, en passant à Lillers, tu me renvoies la chaise avec l'ordre à ton domestique de se mettre à ma disposition.
— Ok.
— Tu as sûrement un ordre du cardinal sur toi ?
— J'ai tous les pouvoirs.
— Montre-le à l'abbesse et dis-lui qu'on viendra me chercher, soit aujourd'hui, soit demain, et que je devrai suivre la personne qui se présentera en ton nom.
— Très bien !
— N'oublie pas de parler de moi durement à l'abbesse.
— Pourquoi ?
— Je suis une victime du cardinal. Je dois inspirer confiance à cette pauvre Mme Bonacieux.
— C'est vrai. Maintenant, veux-tu me faire un rapport de tout ce qui s'est passé ?
— Je t'ai déjà raconté les événements, tu as bonne mémoire, répète-les comme je te les ai dits, un papier peut se perdre.
— Tu as raison ; mais où te retrouver, pour ne pas chercher en vain ?
— Attends, laisse-moi réfléchir... Ah, à Armentières.
— C'est où, Armentières ?
— Une petite ville sur la Lys ! Je n'aurai qu'à traverser la rivière pour être à l'étranger.
— Parfait ! Mais tu ne traverseras la rivière qu'en cas de danger, n'est-ce pas ?
— Bien sûr.
— Et dans ce cas, comment saurai-je où tu es ?
— Tu n'as pas besoin de ton valet ?
— Non.
— Il est fiable ?
— À toute épreuve.
— Prête-le-moi ; personne ne le connaît, je le laisse à l'endroit que je quitte, et il te conduit là où je suis.
— Et tu dis que tu m'attends à Argentières ?
— À Armentières, corrigea Milady.
— Écris-moi ce nom sur un bout de papier, pour que je ne l'oublie pas ; un nom de ville, ça ne compromet rien, non ?
— Qui sait ? Peu importe, dit Milady en écrivant le nom sur un morceau de papier, je me compromets.
— Parfait ! dit Rochefort en prenant le papier que Milady lui tendait, qu'il plia et glissa dans la coiffe de son chapeau ; de toute façon, je vais faire comme les enfants, et si je perds ce papier, je répéterai le nom tout le long du chemin. C'est tout ?
— Je crois.
— Vérifions : Buckingham mort ou gravement blessé ; ton entretien avec le cardinal entendu par les quatre mousquetaires ; Lord de Winter informé de ton arrivée à Portsmouth ; d'Artagnan et Athos à la Bastille ; Aramis l'amant de Mme de Chevreuse ; Porthos un fat ; Mme Bonacieux retrouvée ; t'envoyer la chaise au plus vite ; mettre mon valet à ta disposition ; te faire passer pour une victime du cardinal pour ne pas éveiller les soupçons de l'abbesse ; Armentières sur les bords de la Lys.
« Est-ce bien cela ? » demanda-t-il. « Franchement, cher chevalier, vous avez une mémoire phénoménale. D'ailleurs, ajoutez quelque chose... »
« Quoi donc ? »
« J'ai repéré de charmants bois qui bordent le jardin du couvent. Dites qu'on me permette de m'y promener ; on ne sait jamais, je pourrais avoir besoin d'une sortie discrète. »
« Vous pensez à tout. »
« Et vous, vous oubliez quelque chose... »
« Quoi donc ? »
« De me demander si j'ai besoin d'argent. »
« Ah, c'est vrai. Combien vous faut-il ? »
« Tout l'or que vous avez. »
« J'ai environ cinq cents pistoles. »
« J'en ai autant. Avec mille pistoles, on peut parer à tout. Videz vos poches. »
« Voilà, comtesse. »
« Parfait, cher comte ! Et vous partez quand ? »
« Dans une heure, juste le temps de grignoter quelque chose et d'envoyer chercher un cheval de poste. »
« Parfait ! Au revoir, chevalier ! »
« Au revoir, comtesse ! »
« Passez le bonjour au cardinal », dit Milady.
« Passez le bonjour à Satan », répliqua Rochefort.
Milady et Rochefort échangèrent un sourire complice avant de se séparer. Une heure plus tard, Rochefort s'élançait à toute allure sur son cheval. Cinq heures après, il passait par Arras. Nos lecteurs savent déjà comment d'Artagnan l'a reconnu et comment cette reconnaissance a précipité le voyage des quatre mousquetaires.
À peine Rochefort fut-il parti que Mme Bonacieux fit son entrée. Elle trouva Milady avec un visage rayonnant.
« Alors », dit la jeune femme, « ce que vous redoutiez est arrivé ; ce soir ou demain, le cardinal enverra quelqu'un vous chercher ? »
« Qui vous a dit ça, ma chère ? » demanda Milady.
« Je l'ai entendu de la bouche du messager lui-même. »
« Venez vous asseoir ici près de moi », dit Milady.
« Me voilà. »
« Attendez que je m'assure que personne ne nous écoute. »
« Pourquoi toutes ces précautions ? »
« Vous allez comprendre. »
Milady se leva, ouvrit la porte, jeta un œil dans le couloir, puis revint s'asseoir près de Mme Bonacieux.
« Alors », reprit-elle, « il a bien joué son rôle. »
« Qui ça ? »
« Celui qui s'est présenté à l'abbesse comme l'envoyé du cardinal. »
« C'était donc une mise en scène ? »
« Oui, ma chère. »
« Cet homme n'est donc pas... »
« Cet homme », murmura Milady, « c'est mon frère. »
« Votre frère ! » s'exclama Mme Bonacieux.
« Eh bien, vous seule êtes au courant de ce secret, ma chère. Si vous le révélez à quiconque, je suis perdue, et vous aussi, peut-être. »
« Oh mon Dieu ! »
« Écoutez, voici ce qui se passe : mon frère, qui venait à mon secours pour m'extraire d'ici par la force si nécessaire, a croisé l'émissaire du cardinal. Il l'a suivi. Arrivé dans un endroit isolé, il l'a défié et lui a demandé de lui remettre ses papiers. Le messager a voulu se défendre, et mon frère l'a tué. »
« Oh ! » fit Mme Bonacieux en frissonnant.
« C'était le seul moyen, réfléchissez-y. Alors, mon frère a décidé de remplacer la force par la ruse : il a pris les papiers et s'est présenté ici comme l'émissaire du cardinal lui-même. D'ici une heure ou deux, une voiture doit venir me chercher au nom de Son Éminence. »
« Je comprends ; c'est votre frère qui envoie cette voiture. »
« Exactement ; mais ce n'est pas tout : cette lettre que vous avez reçue, que vous croyez de Mme de Chevreuse... »
« Eh bien ? »
« Elle est fausse. »
« Comment ça ? »
« Oui, fausse : c'est un piège pour vous empêcher de résister quand on viendra vous chercher. »
« Mais c'est d'Artagnan qui viendra. »
« Détrompez-vous, d'Artagnan et ses amis sont retenus au siège de La Rochelle. »
– Comment le savez-vous ?
– Mon frère a croisé des émissaires du cardinal déguisés en mousquetaires. Ils auraient frappé à votre porte, vous les auriez pris pour des amis, et ils vous auraient enlevée pour vous ramener à Paris.
– Oh mon Dieu ! Je suis perdue dans ce tourbillon d'injustices. Je sens que si ça continue, je vais devenir folle ! dit Mme Bonacieux en posant ses mains sur son front.
– Attendez...
– Quoi ?
– J'entends un cheval, c'est mon frère qui repart ; je veux lui dire un dernier adieu, venez.
Milady ouvrit la fenêtre et fit signe à Mme Bonacieux de la rejoindre. La jeune femme s'approcha. Rochefort passait au galop.
– Adieu, frère ! s'écria Milady.
Le chevalier leva la tête, aperçut les deux femmes, et, tout en galopant, fit un signe amical de la main à Milady.
– Ce bon Georges ! dit-elle en refermant la fenêtre, le visage empreint d'affection et de mélancolie.
Elle revint s'asseoir, plongée dans ses pensées.
– Chère dame, dit Mme Bonacieux, excusez-moi de vous interrompre ! Mais que dois-je faire ? Vous avez plus d'expérience que moi, conseillez-moi, je vous en prie.
– D'abord, dit Milady, il est possible que je me trompe et que d'Artagnan et ses amis viennent vraiment vous secourir.
– Oh, ce serait trop beau ! s'exclama Mme Bonacieux. Tant de bonheur ne peut être pour moi !
– Alors, voyez-vous, ce serait une simple question de temps, une sorte de course pour savoir qui arrivera le premier. Si vos amis sont plus rapides, vous êtes sauvée ; si ce sont les hommes du cardinal, vous êtes perdue.
– Oui, perdue sans pitié ! Que faire alors ?
– Il y aurait un moyen simple et naturel...
– Lequel ? Dites-moi !
– Ce serait d'attendre, cachée dans les environs, et de voir qui viendra vous chercher.
– Mais où attendre ?
– Ce n'est pas un problème : je me cache moi-même à quelques lieues d'ici en attendant mon frère ; je vous emmène avec moi, nous nous cachons et nous attendons ensemble.
– Mais on ne me laissera pas partir, je suis presque prisonnière ici.
– On pense que je pars sur ordre du cardinal, on ne vous croira pas pressée de me suivre.
– Et alors ?
– La voiture est à la porte, vous me dites adieu, vous montez sur le marchepied pour m'embrasser une dernière fois ; le domestique de mon frère est prévenu, il fait un signe au postillon, et nous partons au galop.
– Mais d’Artagnan, s’il vient ?
– Ne le saurons-nous pas ?
– Comment ?
– Rien de plus simple. Nous renvoyons à Béthune le domestique de mon frère, en qui nous pouvons avoir confiance ; il se déguise et s'installe en face du couvent : si ce sont les émissaires du cardinal, il ne bouge pas ; si c'est M. d’Artagnan et ses amis, il les amène là où nous serons.
– Il les connaît donc ?
– Bien sûr, il a vu M. d’Artagnan chez moi !
– Oh oui, vous avez raison ; tout va bien, tout est parfait ; mais ne nous éloignons pas trop.
– À sept ou huit lieues tout au plus, nous restons près de la frontière, et à la moindre alerte, nous quittons la France.
– Et d'ici là, que faire ?
– Attendre.
– Mais s'ils arrivent ?
– La voiture de mon frère arrivera avant eux.
– Si je suis loin de vous quand on viendra vous chercher, à dîner ou à souper, par exemple ?
– Faites une chose.
– Laquelle ?
– Parlez à votre supérieure et demandez-lui la permission de partager mes repas pour qu'on reste ensemble le plus possible.
– Vous pensez qu'elle acceptera ?
– Pourquoi pas ? Quel problème cela poserait-il ?
– Oh, ce serait parfait ! Comme ça, on ne se quitterait pas d'une semelle !
– Très bien, allez lui en parler ! Moi, j'ai besoin de prendre l'air, je vais faire un tour dans le jardin.
– D'accord, et où est-ce que je vous retrouve ?
– Ici, dans une heure.
– Parfait, ici dans une heure. Merci, vous êtes tellement gentille.
– Comment pourrais-je ne pas m'intéresser à vous ? Même si vous n'étiez pas aussi belle et charmante, vous êtes l'amie d'un de mes meilleurs amis !
– Cher d’Artagnan, il vous en sera tellement reconnaissant !
– Je l'espère bien. Allez, tout est réglé, descendons.
– Vous allez au jardin ?
– Oui.
– Prenez ce couloir, un petit escalier vous y mènera.
– Parfait ! Merci.
Les deux femmes se séparèrent avec un sourire complice. Milady avait vraiment besoin de solitude ; sa tête était pleine de pensées désordonnées, comme un chaos. Elle devait organiser ses idées, pour voir plus clair dans l'avenir. La priorité était de mettre Mme Bonacieux en sécurité, et potentiellement la garder comme otage. Milady commençait à craindre l'issue de ce duel acharné, sentant que la fin approchait et qu'elle serait inévitablement terrible. Pour elle, l'essentiel était de garder Mme Bonacieux sous son contrôle. Elle représentait la vie de d’Artagnan, et en cas de coup dur, un moyen de négocier. Mme Bonacieux, sans méfiance, la suivait. Une fois cachée à Armentières, il serait facile de lui faire croire que d’Artagnan n'était pas à Béthune. Dans deux semaines, Rochefort serait de retour, et d'ici là, elle pourrait planifier sa vengeance contre les quatre amis. Elle ne s'ennuierait pas, car elle avait la perspective d'une douce vengeance à peaufiner. Tout en réfléchissant, elle observait le jardin, mémorisant chaque recoin. Milady était comme un général prêt à avancer ou reculer selon les circonstances.
Après une heure, elle entendit la voix douce de Mme Bonacieux l'appeler. La supérieure avait accepté, et elles allaient dîner ensemble. En arrivant dans la cour, elles entendirent une voiture s'arrêter à la porte.
– Vous entendez ? demanda Milady.
– Oui, le bruit d'une voiture.
– C’est celle que mon frère envoie.
– Oh, mon Dieu !
– Allez, du courage !
On sonna à la porte du couvent, et Milady avait vu juste.
– Montez dans votre chambre, dit-elle à Mme Bonacieux, vous avez sûrement des bijoux à emporter.
– J'ai ses lettres, répondit-elle.
– Allez les chercher et rejoignez-moi. Nous dînerons rapidement, nous pourrions voyager une partie de la nuit, il faut prendre des forces.
« Oh mon Dieu ! » s'exclama Mme Bonacieux, la main sur la poitrine, le souffle coupé. « Je n’y arrive plus, je suis à bout. »
« Allez, courage ! » l'encouragea Milady. « Dans quinze minutes, vous serez en sécurité. Pensez à lui, c’est pour lui que vous faites tout ça. »
« Oui, pour lui, tout pour lui, » répondit-elle, retrouvant sa détermination. « Merci, je vous rejoins. »
Milady monta rapidement à l’étage, où elle trouva le laquais de Rochefort. Elle lui donna ses instructions : il devait rester prêt à partir à la moindre alerte. Si les mousquetaires apparaissaient, la voiture devait s'élancer, contourner le couvent et attendre Milady dans un village de l’autre côté du bois. Dans ce cas, Milady traverserait le jardin à pied. Elle connaissait parfaitement cette région. Si aucun mousquetaire ne se montrait, tout se déroulerait comme prévu : Mme Bonacieux monterait dans la voiture, soi-disant pour dire adieu, et Milady l’emmènerait.
Mme Bonacieux entra, et pour dissiper tout soupçon, Milady répéta les instructions au laquais devant elle. Elle posa quelques questions sur la voiture : une chaise tirée par trois chevaux, avec un postillon, et le laquais de Rochefort en éclaireur. Mais Mme Bonacieux ne soupçonnait rien ; elle était trop innocente pour imaginer une telle trahison. Elle ne connaissait pas le nom de la comtesse de Winter, mentionné par l’abbesse, et ignorait le rôle de cette femme dans ses malheurs.
« Vous voyez, » dit Milady une fois le laquais parti, « tout est prêt. L’abbesse ne se doute de rien et pense que je suis attendue par le cardinal. Cet homme va finaliser les préparatifs ; prenez quelque chose de léger, buvez un peu de vin, et partons. »
« Oui, partons, » répondit machinalement Mme Bonacieux.
Milady lui fit signe de s’asseoir, lui versa un verre de vin d’Espagne et lui servit un blanc de poulet. « Regardez, la nuit tombe, » dit-elle. « Au lever du jour, nous serons arrivées, et personne ne saura où nous sommes. Allez, prenez des forces. »
Mme Bonacieux prit quelques bouchées, trempant à peine ses lèvres dans le vin. « Allez, faites comme moi, » insista Milady en portant son verre à ses lèvres. Mais soudain, elle s’arrêta net, l’oreille tendue. Un bruit lointain de galop résonnait, se rapprochant peu à peu, suivi de hennissements de chevaux. Ce son la sortit de sa satisfaction comme un coup de tonnerre au milieu d’un rêve. Pâle, elle se précipita à la fenêtre, tandis que Mme Bonacieux, tremblante, s’accrochait à sa chaise pour ne pas s’effondrer.
Rien n’était visible encore, mais le galop se rapprochait inexorablement. « Oh mon Dieu, qu’est-ce que c’est ? » demanda Mme Bonacieux, paniquée.
« Nos amis ou nos ennemis, » répondit Milady avec un calme glaçant. « Restez ici, je vais voir. »
Mme Bonacieux resta figée, silencieuse et pâle comme une statue. Le bruit s’intensifiait, les chevaux n’étaient plus qu’à cent cinquante pas. La route faisait un coude, masquant encore leur arrivée, mais le martèlement des sabots était si clair qu’on aurait pu dénombrer les cavaliers.
Milady scrutait l'horizon avec une intensité presque surnaturelle. La lumière était juste suffisante pour qu'elle distingue les silhouettes approchant. Soudain, à un virage du chemin, des chapeaux ornés de galons et des plumes flottantes apparurent. Elle compta : deux, cinq, huit cavaliers. L'un d'eux devançait les autres de deux longueurs de cheval. Milady laissa échapper un cri étouffé. Elle avait reconnu d'Artagnan en tête du groupe.
« Oh mon Dieu ! Qu'est-ce qui se passe ? » s'écria Mme Bonacieux, la voix tremblante.
« Ce sont les gardes du cardinal ! Pas une seconde à perdre, il faut fuir ! » lança Milady, l'urgence dans le ton. « Fuyons, vite ! »
« Oui, fuyons », répéta Mme Bonacieux, mais la peur la paralysait, clouée sur place. Les cavaliers passaient déjà sous la fenêtre.
« Venez ! Allez, venez ! » insista Milady, tentant de tirer la jeune femme par le bras. « Grâce au jardin, on peut encore s'échapper. J'ai la clé, mais dépêchons-nous, dans cinq minutes, il sera trop tard. »
Mme Bonacieux fit un effort, avança de deux pas, puis s'effondra à genoux. Milady essaya de la soulever, de l'emporter, mais c'était impossible. À cet instant, le bruit d'une voiture, qui s'élançait à la vue des mousquetaires, se fit entendre, suivi de trois ou quatre coups de feu.
« Une dernière fois, voulez-vous venir ? » implora Milady.
« Oh mon Dieu ! Je n'ai plus de forces, je ne peux pas marcher. Fuyez seule », murmura Mme Bonacieux.
« Fuir seule ? Vous laisser ici ? Jamais ! » s'écria Milady. Un éclair de détermination traversa son regard. Elle bondit vers la table, ouvrit discrètement un chaton de bague et versa son contenu dans le verre de Mme Bonacieux. Le grain rougeâtre se dissout immédiatement. Avec une main assurée, elle tendit le verre : « Buvez, ce vin vous redonnera des forces. »
Mme Bonacieux, presque en transe, but sans réfléchir. « Ce n'est pas ainsi que je voulais me venger », murmura Milady avec un sourire diabolique, reposant le verre. « Mais on fait avec ce qu'on a. » Elle s'éclipsa alors de la pièce.
Mme Bonacieux la regardait partir, impuissante. Elle était comme dans un cauchemar, incapable de bouger. Les minutes s'étirèrent, un bruit terrifiant éclata à la porte. Elle s'attendait à voir Milady revenir, mais elle ne revint pas. La peur faisait perler la sueur froide sur son front brûlant. Puis, elle entendit le grincement des grilles, le bruit des bottes et des éperons résonner dans les escaliers. Les voix se rapprochaient, et parmi elles, elle crut entendre son nom. Soudain, elle poussa un cri de joie, se précipitant vers la porte. Elle avait reconnu la voix de d'Artagnan.
« D'Artagnan ! D'Artagnan ! C'est vous ? Par ici, par ici ! »
« Constance ! Constance ! » répondit le jeune homme, affolé. « Où êtes-vous ? Mon Dieu ! »
La porte de la cellule céda sous l'assaut, et plusieurs hommes se ruèrent dans la pièce. Mme Bonacieux s'était effondrée dans un fauteuil, incapable de bouger. D'Artagnan, jetant un pistolet encore fumant, tomba à genoux devant elle. Athos rangea le sien à sa ceinture, tandis que Porthos et Aramis rengainaient leurs épées.
« Oh, d’Artagnan ! Mon cher d’Artagnan ! Enfin, tu es là, tu ne m’as pas menti, c’est bien toi ! » s’exclama Constance, le cœur débordant de soulagement. « Oui, Constance, nous sommes enfin réunis ! » répondit-il avec passion. « Elle avait beau dire que tu ne viendrais pas, j’ai gardé espoir en secret. Je ne voulais pas fuir, et j’ai bien fait. Je suis si heureuse ! »
À ce moment, Athos, qui était assis calmement, se leva brusquement. « Elle ! Qui, elle ? » demanda d’Artagnan, intrigué. « Ma compagne, celle qui voulait me sauver de mes persécuteurs par amitié. Elle vous a pris pour les gardes du cardinal et s’est enfuie. » D’Artagnan blêmit, plus pâle que le voile blanc de Constance. « Ta compagne ? Quelle compagne ? » s’exclama-t-il. « Celle dont la voiture attendait à la porte, une femme qui prétend être ton amie, d’Artagnan. Une femme à qui tu as tout raconté. » « Son nom, dis-moi son nom ! » s’écria d’Artagnan, désespéré. « Je l’ai entendu, attends… mais c’est étrange… oh, mon Dieu, ma tête tourne, je ne vois plus clair. »
« À l’aide, mes amis, à l’aide ! Ses mains sont glacées, » cria d’Artagnan, voyant Constance défaillir. « Grand Dieu, elle perd connaissance ! » Porthos appela à l’aide de toute sa voix, tandis qu’Aramis se précipitait vers la table pour prendre un verre d’eau. Mais il s’arrêta, pétrifié par l’expression horrifiée d’Athos qui fixait un verre vide, sa chevelure hérissée, ses yeux écarquillés par la stupeur. « Non, c’est impossible ! Dieu ne permettrait pas un tel crime, » murmura Athos, bouleversé.
« De l’eau, de l’eau, » implorait d’Artagnan. « Pauvre femme, pauvre femme, » disait Athos d’une voix brisée. Constance rouvrit les yeux sous les baisers de d’Artagnan. « Elle revient à elle ! » s’écria-t-il, soulagé. « Oh, mon Dieu, merci ! » « Madame, au nom du Ciel, à qui était ce verre vide ? » demanda Athos, désespéré. « À moi, monsieur, » répondit-elle faiblement. « Mais qui vous a servi ce vin ? » « Elle. » « Mais qui, elle ? » « Ah, je me souviens, la comtesse de Winter… »
Les quatre amis poussèrent un cri unanime, mais celui d’Athos domina les autres. Le visage de Constance se figea, une douleur sourde la terrassa, et elle s’effondra dans les bras de Porthos et Aramis. D’Artagnan saisit les mains d’Athos, dévoré par l’angoisse. « Tu crois… » Sa voix se brisa. « Je crois tout, » répondit Athos, les lèvres ensanglantées de s’être mordues. « D’Artagnan, d’Artagnan, » murmura Constance, « ne me quitte pas, je sens que je vais mourir. »
D’Artagnan lâcha les mains d’Athos et se précipita vers elle. Son visage, autrefois si beau, était déformé par la douleur, ses yeux vitreux, son corps secoué de tremblements convulsifs, la sueur ruisselant sur son front. « Au secours, Porthos, Aramis, cherchez de l’aide ! » implora-t-il. « Inutile, » dit Athos, la voix lourde de désespoir, « il n’y a pas de contrepoison à son poison. » « Oui, du secours, » murmura Constance, « du secours ! » Rassemblant ses dernières forces, elle prit la tête de d’Artagnan entre ses mains, le fixa intensément comme si elle lui transmettait son âme, et dans un dernier souffle, colla ses lèvres aux siennes. « Constance ! Constance ! » s’écria d’Artagnan, dévasté.
Un souffle s'échappa des lèvres de Mme Bonacieux, effleurant celles de d'Artagnan ; c'était son âme pure et aimante qui s'élevait vers le ciel. D'Artagnan ne tenait plus qu'un corps inerte dans ses bras. Le jeune homme poussa un cri déchirant et s'effondra à côté de sa bien-aimée, aussi pâle et glacé qu'elle. Porthos pleura, Aramis leva le poing vers le ciel, et Athos fit le signe de croix. À cet instant, un homme apparut à la porte, presque aussi blême que ceux présents dans la pièce, et observa la scène : Mme Bonacieux morte, d'Artagnan évanoui. Il arrivait au moment de cette stupeur qui suit les grandes tragédies.
« Je ne m'étais pas trompé, dit-il, voilà M. d'Artagnan, et vous êtes ses trois amis, MM. Athos, Porthos et Aramis. » Les trois amis, stupéfaits, regardèrent l'inconnu, persuadés de l'avoir déjà vu quelque part. « Messieurs, poursuivit l'étranger, vous cherchez comme moi une femme qui, ajouta-t-il avec un sourire sinistre, a dû passer par ici, car je vois un cadavre ! » Les trois amis restèrent silencieux ; la voix et le visage de l'homme leur rappelaient quelqu'un, mais impossible de se souvenir où ils l'avaient rencontré.
« Messieurs, continua l'inconnu, puisque vous ne voulez pas reconnaître un homme qui vous doit probablement la vie à deux reprises, je vais me présenter : je suis Lord de Winter, le beau-frère de cette femme. » Les trois amis s'exclamèrent de surprise. Athos se leva et lui tendit la main. « Soyez le bienvenu, Milord, dit-il, vous êtes des nôtres. – Je suis parti cinq heures après elle de Portsmouth, dit Lord de Winter, je suis arrivé trois heures après elle à Boulogne, je l’ai manquée de vingt minutes à Saint-Omer ; enfin, à Lillers, j’ai perdu sa trace. J’allais au hasard, m’informant à tout le monde, quand je vous ai vus passer au galop ; j’ai reconnu M. d’Artagnan. Je vous ai appelés, mais vous ne m’avez pas répondu ; j’ai voulu vous suivre, mais mon cheval était trop fatigué pour aller à votre allure. Et malgré votre rapidité, vous êtes arrivés trop tard ! – Vous voyez, dit Athos en montrant Mme Bonacieux morte et d'Artagnan que Porthos et Aramis tentaient de ranimer. – Sont-ils morts tous les deux ? demanda froidement Lord de Winter. – Non, heureusement, répondit Athos, M. d'Artagnan est seulement évanoui. – Ah ! tant mieux ! » dit Lord de Winter. À ce moment, d'Artagnan rouvrit les yeux. Il se dégagea des bras de Porthos et d'Aramis et se jeta, comme fou, sur le corps de sa maîtresse.
Athos s'approcha lentement de son ami, l'embrassa tendrement, et, alors que d'Artagnan éclatait en sanglots, il lui dit d'une voix noble et convaincante : « Ami, sois un homme : les femmes pleurent les morts, les hommes les vengent ! – Oh oui, dit d'Artagnan, oui ! si c'est pour la venger, je suis prêt à te suivre ! » Athos profita de cette force retrouvée, nourrie par l'espoir de vengeance, pour faire signe à Porthos et Aramis d'aller chercher la supérieure. Ils la trouvèrent dans le couloir, encore sous le choc des événements ; elle appela quelques religieuses, qui, en dépit des traditions monastiques, se retrouvèrent face à cinq hommes.
« Madame, dit Athos en passant le bras de d'Artagnan sous le sien, nous vous confions le corps de cette pauvre femme. Elle était un ange sur terre avant de l'être au ciel. Traitez-la comme une de vos sœurs ; nous reviendrons un jour prier sur sa tombe. » D'Artagnan enfouit son visage dans la poitrine d'Athos et éclata en sanglots.
« Pleure, dit Athos, pleure avec ton cœur débordant d’amour, de jeunesse et de vie ! Ah, si seulement je pouvais verser des larmes comme toi ! » Il entraîna son ami, aussi tendre qu'un père, aussi réconfortant qu'un prêtre, aussi noble qu'un homme qui a beaucoup souffert. Ensemble, les cinq compagnons, suivis de leurs serviteurs tenant les chevaux par la bride, marchèrent vers Béthune, dont on apercevait déjà les faubourgs, et s'arrêtèrent à la première auberge qu'ils croisèrent.
« Mais, dit d’Artagnan, ne devons-nous pas poursuivre cette femme ? »
« Plus tard, répondit Athos, j’ai des dispositions à prendre. »
« Elle va nous échapper, insista le jeune homme, elle va nous échapper, Athos, et ce sera ta faute. »
« Je réponds d’elle », affirma Athos avec assurance.
D’Artagnan, ayant une foi inébranlable en la parole de son ami, baissa la tête et entra dans l’auberge sans rien ajouter. Porthos et Aramis échangèrent un regard perplexe, ne comprenant pas d'où venait cette certitude d’Athos. Lord de Winter pensait qu’Athos parlait ainsi pour apaiser la douleur de d’Artagnan.
« Messieurs, dit Athos après s’être assuré qu’il y avait cinq chambres disponibles, retirons-nous chacun dans nos chambres ; d’Artagnan a besoin de solitude pour pleurer et vous pour dormir. Je m’occupe de tout, ne vous inquiétez pas. »
« Pourtant, dit Lord de Winter, s’il y a des mesures à prendre contre la comtesse, cela me concerne : c’est ma belle-sœur. »
« Et moi, dit Athos, c’est ma femme. »
D’Artagnan sursauta, comprenant qu’Athos était sûr de sa vengeance, puisqu’il révélait un tel secret ; Porthos et Aramis échangèrent un regard blême. Lord de Winter pensa qu’Athos avait perdu la raison.
« Retirez-vous donc, dit Athos, et laissez-moi faire. Vous voyez bien qu’en ma qualité de mari, cela me concerne. D’Artagnan, si tu ne l’as pas perdu, donne-moi ce papier qui est tombé du chapeau de cet homme, celui avec le nom de la ville… »
« Ah ! dit d’Artagnan, je comprends, ce nom écrit de sa main… »
« Tu vois bien, dit Athos, qu’il y a un Dieu dans le ciel ! »
Athos, dont le désespoir s’était mué en une douleur concentrée, voyait ses facultés d’esprit encore plus aiguisées. Obsédé par sa promesse et sa responsabilité, il fut le dernier à regagner sa chambre. Il demanda à l’aubergiste une carte de la province, l’étudia attentivement, découvrit que quatre routes menaient de Béthune à Armentières, et convoqua les valets.
Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin se présentèrent pour recevoir les instructions précises et sérieuses d’Athos. Ils devaient partir à l’aube le lendemain et se rendre à Armentières, chacun par un chemin différent. Planchet, le plus rusé, devait suivre la route empruntée par la voiture sur laquelle ils avaient tiré, accompagnée du domestique de Rochefort. Athos choisit d’envoyer d’abord les valets, car il avait reconnu en chacun d’eux des qualités essentielles. De plus, les valets suscitent moins de méfiance et plus de sympathie que leurs maîtres lorsqu'ils interrogent les passants. Enfin, Milady connaissait bien les maîtres, mais pas les valets ; inversement, les valets connaissaient parfaitement Milady. Tous quatre devaient se retrouver le lendemain à onze heures au point convenu ; si l’un d’eux découvrait la cachette de Milady, trois resteraient pour la surveiller, tandis que le quatrième retournerait à Béthune pour informer Athos et guider les quatre amis.
Une fois les plans établis, les valets quittèrent les lieux. Athos se leva de sa chaise, attacha son épée à sa ceinture, enfila son manteau et sortit de l'hôtel. Il était environ dix heures du soir, et comme c'était la coutume en province, les rues étaient pratiquement désertes à cette heure. Athos semblait chercher quelqu'un à qui poser une question. Finalement, il croisa un passant tardif et l'aborda. L'homme recula, visiblement effrayé, mais finit par lui donner une indication. Athos lui proposa une demi-pistole pour l'accompagner, mais l'homme refusa.
Athos s'engagea dans la rue indiquée, mais s'arrêta à un carrefour, visiblement perplexe. Il savait que ce point de rencontre lui offrait plus de chances de croiser quelqu'un. Effectivement, peu après, un veilleur de nuit passa par là. Athos lui posa la même question qu'au premier homme. Le veilleur, lui aussi, montra des signes de peur, refusa de l'accompagner, mais lui indiqua la direction à suivre d'un geste de la main.
Athos suivit cette nouvelle direction et atteignit le faubourg à l'opposé de l'entrée de la ville par laquelle lui et ses amis étaient arrivés. Là, il parut à nouveau hésitant et s'arrêta une troisième fois. Par chance, un mendiant passa et s'approcha d'Athos pour lui demander l'aumône. Athos lui proposa un écu pour l'accompagner. Le mendiant hésita un instant, mais la vue de la pièce d'argent le convainquit, et il guida Athos.
À l'angle d'une rue, le mendiant désigna une petite maison isolée et morne. Athos s'en approcha pendant que le mendiant, ayant reçu son dû, s'éloignait rapidement. Athos fit le tour de la maison avant de repérer la porte, camouflée par la peinture rougeâtre des murs. Aucune lumière ne filtrait à travers les volets, et aucun bruit ne trahissait une présence à l'intérieur. La maison était aussi silencieuse et sombre qu'un tombeau. Athos frappa trois fois. Au troisième coup, des pas se firent entendre à l'intérieur. Finalement, la porte s'entrouvrit, révélant un homme grand, au teint pâle, avec des cheveux et une barbe noire.
Athos échangea quelques mots à voix basse avec lui, et l'homme lui fit signe d'entrer. Athos s'empressa de le suivre, et la porte se referma derrière eux. L'homme qu'Athos avait tant cherché le conduisit dans son laboratoire, où il s'affairait à assembler les os d'un squelette avec des fils de fer. Le corps était presque complet, seule la tête reposait encore sur une table. Tout autour, l'ameublement témoignait d'un intérêt pour les sciences naturelles : des bocaux de serpents soigneusement étiquetés, des lézards desséchés brillant comme des émeraudes dans des cadres en bois noir, et des bottes d'herbes sauvages suspendues au plafond, exhalant des parfums mystérieux. Pas de famille, pas de domestiques : l'homme vivait seul dans cette maison.
Athos jeta un regard froid et détaché sur tout cela et, à l'invitation de son hôte, s'assit à ses côtés.
Athos expliqua sans détour la raison de sa visite et le service qu'il espérait obtenir. Mais à peine avait-il fini sa demande que l'homme, qui se tenait debout face à lui, recula, manifestement effrayé, et refusa catégoriquement. Athos, sans se démonter, sortit de sa poche un petit papier sur lequel étaient griffonnées deux lignes, accompagnées d'une signature et d'un sceau. Il le tendit à l'homme, dont la réticence semblait prématurée. À la lecture du message, l'homme, grand et imposant, changea immédiatement d'attitude. Sa résistance s'évanouit. Il s'inclina, signifiant qu'il était désormais prêt à obéir sans réserve. Athos n'en demanda pas plus. Il se leva, salua poliment, quitta les lieux, reprit le chemin inverse, retourna à l'hôtel et s'enferma dans sa chambre.
À l'aube, d'Artagnan fit irruption dans la chambre d'Athos, curieux de savoir quelle serait la prochaine étape. "Attendre", fut la réponse laconique d'Athos. Peu après, la supérieure du couvent fit savoir aux mousquetaires que l'enterrement de la victime de Milady était prévu pour midi. Quant à Milady, l'empoisonneuse, aucune nouvelle. Elle avait probablement fui par le jardin, car on avait retrouvé des traces de pas sur le sable, mais la porte était fermée et la clé introuvable.
À l'heure dite, Lord de Winter et les quatre amis se rendirent au couvent. Les cloches sonnaient à pleine volée, la chapelle était ouverte, mais la grille du chœur restait close. Au centre, le corps de la victime, vêtu de l'habit de novice, était exposé. De chaque côté, derrière des grilles, la communauté des carmélites assistait au service divin, mêlant son chant à celui des prêtres, sans voir ni être vue des profanes.
À l'entrée de la chapelle, d'Artagnan sentit son courage vaciller. Il chercha Athos des yeux, mais Athos avait disparu. Fidèle à sa quête de vengeance, Athos s'était dirigé vers le jardin. Là, il suivit les traces légères laissées par Milady, cette femme dont le passage laissait toujours une empreinte sanglante. Il atteignit la porte menant au bois, la fit ouvrir, et s'enfonça dans la forêt.
Tous ses soupçons se confirmèrent. Le chemin emprunté par la voiture contournait la forêt. Athos suivit la piste, les yeux rivés au sol. Des taches de sang, provenant d'une blessure infligée soit à l'homme qui accompagnait la voiture, soit à un cheval, parsemaient le chemin. À environ trois quarts de lieue, non loin de Festubert, une large tache de sang marquait le sol piétiné par les chevaux. Près de cet endroit, la même empreinte de petits pas que dans le jardin était visible. La voiture s'était arrêtée là. Milady était sortie du bois pour monter à bord. Satisfait de cette découverte qui validait ses soupçons, Athos retourna à l'hôtel où Planchet l'attendait avec impatience.
Tout s'était déroulé comme Athos l'avait prévu. Planchet avait suivi la route, remarqué les taches de sang, et identifié le lieu où les chevaux s'étaient arrêtés. Mais il était allé plus loin qu'Athos. Dans le village de Festubert, en buvant dans une auberge, il avait appris, sans même avoir besoin de poser de questions, que la veille au soir, vers huit heures et demie, un homme blessé, accompagnant une dame voyageant en chaise de poste, avait dû s'arrêter, incapable de poursuivre. L'incident avait été attribué à des voleurs qui auraient attaqué la chaise dans le bois.
L'homme blessé était resté dans le village, tandis que la femme avait pris le relais et continué sa route. Planchet se mit à la recherche du postillon qui avait conduit la chaise et finit par le retrouver. Le postillon avait emmené la dame jusqu'à Fromelles, d'où elle était repartie pour Armentières. Planchet prit un raccourci et, à sept heures du matin, il était à Armentières. Il n'y avait qu'un seul hôtel, celui de la Poste. Planchet s'y présenta en se faisant passer pour un laquais sans emploi cherchant du travail. En moins de dix minutes de conversation avec les gens de l'auberge, il apprit qu'une femme seule était arrivée à onze heures du soir, avait pris une chambre, et avait demandé au maître d'hôtel de rester quelque temps dans les environs. Planchet n'avait pas besoin d'en savoir plus. Il se précipita au point de rendez-vous, trouva les trois laquais fidèles à leur poste, les plaça en sentinelles à toutes les sorties de l'hôtel, puis alla trouver Athos. Athos finissait d'écouter les informations de Planchet quand ses amis revinrent. Tous affichaient des visages sombres et tendus, même le doux Aramis. "Que doit-on faire ?" demanda d'Artagnan. "Attendre", répondit Athos. Chacun se retira chez soi. À huit heures du soir, Athos ordonna de seller les chevaux et fit prévenir Lord de Winter et ses amis de se préparer pour l'expédition. En un clin d'œil, tous cinq étaient prêts. Chacun vérifia ses armes et les prépara. Athos descendit le premier et trouva d'Artagnan déjà à cheval, impatient. "Patience, dit Athos, il nous manque encore quelqu'un." Les quatre cavaliers regardèrent autour d'eux, intrigués, cherchant en vain à deviner qui pouvait bien manquer. À ce moment-là, Planchet amena le cheval d'Athos, et le mousquetaire sauta en selle avec agilité. "Attendez-moi, je reviens", dit-il avant de partir au galop. Un quart d'heure plus tard, il revint accompagné d'un homme masqué et enveloppé dans un grand manteau rouge. Lord de Winter et les trois mousquetaires échangèrent des regards interrogateurs. Aucun d'eux ne pouvait éclairer les autres, car tous ignoraient l'identité de cet homme. Cependant, ils pensèrent que cela devait être important, puisque c'était l'ordre d'Athos. À neuf heures, guidée par Planchet, la petite troupe se mit en route, empruntant le chemin qu'avait suivi la voiture. C'était une scène lugubre : six hommes chevauchant en silence, chacun plongé dans ses pensées, aussi sombres que le désespoir, aussi implacables que le châtiment. C'était une nuit orageuse et obscure, avec de gros nuages traversant le ciel, cachant la lumière des étoiles ; la lune ne devait se lever qu'à minuit. Parfois, un éclair illuminait l'horizon, dévoilant la route blanche et solitaire ; puis, l'éclair disparu, tout replongeait dans l'obscurité. À chaque instant, Athos rappelait d'Artagnan, toujours en tête de la petite troupe, à reprendre sa place, mais d'Artagnan ne pensait qu'à avancer. Ils traversèrent en silence le village de Festubert, où le domestique blessé était resté, puis longèrent le bois de Richebourg. Arrivés à Herlies, Planchet, toujours à la tête de la colonne, tourna à gauche. Plusieurs fois, Lord de Winter, Porthos ou Aramis tentèrent de parler à l'homme au manteau rouge, mais à chaque question, il se contentait de s'incliner sans répondre. Les voyageurs comprirent alors qu'il y avait une raison à ce silence et cessèrent de l'interroger.
Le ciel se déchaînait, les éclairs zébraient le ciel à un rythme effréné, le tonnerre grondait comme une bête en furie, et le vent, avant-coureur de la tempête, sifflait à travers la plaine, faisant vibrer les plumes des cavaliers. La troupe accéléra, passant au trot rapide. À peine avaient-ils dépassé Fromelles que l'orage éclata avec violence. Les manteaux furent déployés pour se protéger, mais il restait encore trois lieues à parcourir, et elles furent faites sous des trombes d'eau. D'Artagnan, lui, avait retiré son chapeau et ne s'était pas couvert. Il semblait apprécier la sensation de l'eau ruisselant sur son front brûlant et son corps secoué de frissons.
Alors qu'ils dépassaient Goskal, se rapprochant de la station de poste, un homme se détacha de l'ombre d'un arbre. Il se fondait si bien dans l'obscurité qu'il semblait en faire partie. Il s'avança sur la route, un doigt posé sur ses lèvres. Athos le reconnut immédiatement : c'était Grimaud. "Qu'est-ce qui se passe ?" s'exclama D'Artagnan. "Elle aurait quitté Armentières ?" Grimaud acquiesça d'un signe de tête. D'Artagnan grinça des dents, frustré. "Silence, D'Artagnan," intervint Athos. "Je m'occupe de tout, c'est moi qui dois interroger Grimaud." Il se tourna vers lui : "Où est-elle ?" Grimaud tendit la main vers la Lys. "Loin d'ici ?" Athos continua. Grimaud plia son index, indiquant une courte distance. "Seule ?" demanda Athos. Grimaud confirma d'un signe. "Messieurs," dit Athos, "elle est seule, à une demi-lieue d'ici, en direction de la rivière." "Très bien," dit D'Artagnan. "Conduis-nous, Grimaud."
Grimaud prit les devants, guidant la troupe à travers champs. Après environ cinq cents pas, ils atteignirent un ruisseau qu'ils traversèrent à gué. Un éclair illumina le village d'Erquinghem. "C'est ici ?" demanda D'Artagnan. Grimaud secoua la tête. "Silence," dit Athos. La troupe poursuivit sa route. Un autre éclair déchira le ciel. Grimaud pointa du doigt, et dans la lueur bleutée, ils distinguèrent une petite maison isolée, au bord de la rivière, à cent pas d'un bac. Une fenêtre était éclairée. "Nous y sommes," dit Athos.
À ce moment, un homme se leva du fossé où il était couché. C'était Mousqueton. Il désigna la fenêtre illuminée. "Elle est là," dit-il. "Et Bazin ?" demanda Athos. "Pendant que je surveillais la fenêtre, il gardait la porte." "Bien," dit Athos. "Vous êtes tous de fidèles serviteurs."
Athos descendit de cheval, confiant les rênes à Grimaud, et s'approcha de la fenêtre, faisant signe au reste de la troupe de se diriger vers la porte. La maison était entourée d'une haie vive, haute de deux ou trois pieds. Athos la franchit, atteignant la fenêtre sans volets, mais aux rideaux soigneusement tirés. Il se hissa sur le rebord de pierre pour voir au-dessus des rideaux. À la lueur d'une lampe, il vit une femme enveloppée dans une cape sombre, assise sur un tabouret près d'un feu mourant. Ses coudes reposaient sur une table bancale, sa tête enfouie dans ses mains d'une blancheur d'ivoire. Son visage était caché, mais le sourire sinistre d'Athos ne laissait aucun doute : c'était elle.
Soudain, un cheval hennit. Milady leva la tête, aperçut le visage pâle d'Athos collé à la vitre, et poussa un cri. Athos, sachant qu'il était reconnu, força la fenêtre avec son genou et sa main. Elle céda, les carreaux éclatèrent. Athos, tel un spectre de la vengeance, bondit dans la pièce. Milady se rua vers la porte et l'ouvrit. Plus pâle et menaçant qu'Athos, D'Artagnan se tenait sur le seuil. Milady recula, terrifiée, en poussant un cri.
D'Artagnan, pensant qu'elle pourrait encore s'enfuir, sortit un pistolet de sa ceinture, prêt à agir. Mais Athos, d'un geste autoritaire, l'arrêta. "Range ça, d'Artagnan," ordonna-t-il d'une voix qui résonnait comme un jugement divin. "Cette femme doit être jugée, pas exécutée. Attends un peu, tu verras." D'Artagnan, impressionné par l'assurance d'Athos, obéit. Derrière lui, Porthos, Aramis, Lord de Winter et un homme au manteau rouge pénétrèrent dans la pièce. Les quatre valets montaient la garde à la porte et à la fenêtre, empêchant toute échappatoire.
Milady, effondrée sur une chaise, les mains tendues comme pour repousser cette vision cauchemardesque, poussa un cri déchirant en voyant son beau-frère. "Que voulez-vous?" s'exclama-t-elle, paniquée. "Nous voulons Charlotte Backson," déclara Athos, énumérant ses différents noms : comtesse de La Fère, Lady de Winter, baronne de Sheffield. "C'est moi," murmura-t-elle, terrorisée. "Que me voulez-vous?" Athos répondit, implacable : "Nous allons te juger pour tes crimes. Défends-toi si tu peux. D'Artagnan, à toi de commencer."
D'Artagnan s'avança, solennel. "Devant Dieu et les hommes, j'accuse cette femme d'avoir empoisonné Constance Bonacieux, morte hier soir." Il se tourna vers Porthos et Aramis, qui confirmèrent d'un seul mouvement. Il poursuivit : "Devant Dieu et les hommes, j'accuse cette femme d'avoir tenté de m'empoisonner avec du vin envoyé de Villeroi, accompagné d'une fausse lettre. Dieu m'a sauvé, mais Brisemont est mort à ma place." Porthos et Aramis confirmèrent à nouveau. "Devant Dieu et les hommes, j'accuse cette femme de m'avoir incité à tuer le baron de Wardes. Personne ne peut en témoigner, mais je l'atteste moi-même." Il recula alors, laissant la place à Lord de Winter.
Le baron s'avança à son tour. "Devant Dieu et les hommes, j'accuse cette femme d'avoir orchestré l'assassinat du duc de Buckingham." Un choc parcourut l'assemblée. "Oui, assassiné!" confirma-t-il. "J'avais fait arrêter cette femme sur votre lettre d'avertissement, mais elle a corrompu son gardien, Felton, le poussant à tuer le duc. Felton paie peut-être de sa vie le crime de cette femme." Un frisson parcourut les juges à l'évocation de ces horreurs. "Ce n'est pas tout," continua Lord de Winter. "Mon frère, qui vous avait faite son héritière, est mort en trois heures d'une étrange maladie. Comment est-il mort, ma sœur?" Porthos et Aramis, horrifiés, s'exclamèrent. "Assassin de Buckingham, de Felton, de mon frère, je demande justice. Et si on ne me la rend pas, je la prendrai moi-même." Il rejoignit D'Artagnan, laissant Athos prendre la parole.
Athos, tremblant comme un lion face à un serpent, s'avança à son tour.
J'ai épousé cette femme quand elle était encore une jeune fille, malgré l'opposition de ma famille. Je lui ai offert tout ce que j'avais, mon nom, ma fortune. Puis, un jour, j'ai découvert qu'elle portait la marque infâme d'une fleur de lis sur l'épaule gauche.
Milady se leva brusquement, défiant quiconque de retrouver le tribunal qui avait prononcé cette sentence contre elle, ou même celui qui l'avait exécutée. "Silence," ordonna une voix. "C'est à moi de répondre !"
L'homme au manteau rouge s'avança alors. "Qui est cet homme ?" s'écria Milady, terrifiée, ses cheveux se dénouant et se dressant comme s'ils étaient vivants. Tous les regards se tournèrent vers lui, car il était inconnu de tous, sauf d'Athos, qui le regardait avec autant de stupéfaction, ignorant comment cet homme pouvait être lié à l'horrible drame qui se jouait.
L'inconnu s'approcha lentement de Milady, ne laissant que la table entre eux, puis retira son masque. Milady fixa ce visage pâle encadré de cheveux noirs, une expression glaciale sur ses traits. Soudain, elle recula jusqu'au mur, criant : "Non, non, ce n'est pas lui ! À l'aide !" Elle se tourna vers la muraille, comme si elle espérait y trouver une issue.
"Mais qui êtes-vous ?" demandèrent les témoins de la scène. "Demandez à cette femme," répondit l'homme au manteau rouge, "car elle m'a reconnu."
"Le bourreau de Lille, le bourreau de Lille !" hurla Milady, terrorisée, s'agrippant au mur pour ne pas s'effondrer. Tout le monde s'écarta, laissant l'homme seul au centre de la salle. "Grâce, pardon !" supplia Milady, tombant à genoux.
L'inconnu laissa le silence s'installer. "Je vous l'avais dit qu'elle m'avait reconnu," reprit-il. "Oui, je suis le bourreau de Lille, et voici mon histoire."
Tous les regards étaient rivés sur lui, attendant ses paroles avec une anxiété palpable. "Cette femme était autrefois une jeune fille aussi belle qu'elle l'est aujourd'hui. Elle était religieuse au couvent des bénédictines de Templemar. Elle a séduit un jeune prêtre au cœur pur. Elle aurait pu séduire un saint.
Leurs vœux étaient sacrés, irrévocables. Leur liaison ne pouvait que les mener à leur perte. Elle le convainquit de fuir ensemble, mais pour cela, ils avaient besoin d'argent, qu'ils n'avaient pas. Le prêtre vola les vases sacrés et les vendit. Mais alors qu'ils s'apprêtaient à fuir, ils furent arrêtés.
Huit jours plus tard, elle avait séduit le fils du geôlier et s'était échappée. Le prêtre, lui, fut condamné à dix ans de fers et à la flétrissure. J'étais le bourreau de Lille. J'ai dû marquer le coupable, et ce coupable, messieurs, c'était mon frère.
J'ai juré que cette femme qui l'avait perdu, qui était plus que sa complice, puisqu'elle l'avait poussé au crime, partagerait au moins le châtiment."
Je savais où elle se cachait. Je l'ai traquée, rattrapée, ligotée, et je lui ai infligé la même marque que j'avais infligée à mon frère. Le lendemain de mon retour à Lille, mon frère a réussi à s'évader aussi. On m'a accusé de complicité et condamné à rester en prison à sa place tant qu'il ne se rendrait pas. Mon frère, ignorant tout du jugement, a rejoint cette femme, et ils se sont enfuis dans le Berry. Là-bas, il a obtenu une petite cure, et cette femme se faisait passer pour sa sœur.
Le seigneur de la terre où se trouvait l’église de mon frère a vu cette prétendue sœur et en est tombé amoureux, au point de lui proposer le mariage. Elle a quitté celui qu’elle avait trahi pour celui qu’elle allait trahir, devenant ainsi la comtesse de La Fère. Tous les regards se sont tournés vers Athos, qui a confirmé d’un signe de tête que tout ce que disait le bourreau était vrai.
Alors, continua le bourreau, fou de désespoir, mon pauvre frère est revenu à Lille, et en apprenant qu’on m’avait condamné à sa place, il s’est rendu et s’est pendu le soir même dans sa cellule. Ceux qui m’avaient condamné ont tenu parole : à peine l’identité de son corps confirmée, j’ai été libéré. Voilà pourquoi je l’accuse, voilà pourquoi je l’ai marquée.
« Monsieur d’Artagnan, demanda Athos, quelle peine réclamez-vous pour cette femme ? » « La peine de mort », répondit d’Artagnan. « Milord de Winter, continua Athos, quelle peine réclamez-vous contre cette femme ? » « La peine de mort », répondit Lord de Winter. « Messieurs Porthos et Aramis, vous qui êtes ses juges, quelle peine prononcez-vous contre cette femme ? » « La peine de mort », répondirent en chœur les deux mousquetaires.
Milady poussa un cri terrifiant et se traîna sur ses genoux vers ses juges. Athos leva la main vers elle. « Anne de Breuil, comtesse de La Fère, Milady de Winter, dit-il, vos crimes ont épuisé la patience des hommes sur terre et de Dieu au ciel. Si vous connaissez une prière, dites-la, car vous êtes condamnée à mourir. »
Ces mots, sans espoir de rémission, firent que Milady se redressa, voulut parler, mais ses forces l’abandonnèrent. Elle sentit une main implacable la saisir par les cheveux et l’entraîner comme un destin inéluctable. Elle ne résista pas et quitta la chaumière. Lord de Winter, d’Artagnan, Athos, Porthos, et Aramis la suivirent. Les valets suivirent leurs maîtres, laissant la chambre vide, avec sa fenêtre brisée, sa porte ouverte, et la lampe fumeuse brûlant tristement sur la table.
Il était environ minuit. La lune, en décroissance et teintée de rouge par les dernières traces de l’orage, se levait derrière Armentières, projetant l’ombre des maisons et le squelette du clocher sur sa lueur blafarde. La Lys roulait ses eaux comme une rivière d'étain fondu. De l'autre côté, la masse sombre des arbres se découpait sur un ciel orageux, envahi de nuages cuivrés, créant un crépuscule au milieu de la nuit. À gauche se dressait un vieux moulin abandonné, ses ailes immobiles, où une chouette lançait son cri aigu et monotone.
Dans la plaine, de chaque côté du chemin lugubre, quelques arbres trapus surgissaient, comme des nains difformes tapis dans l'ombre, prêts à bondir sur les hommes en cette heure sinistre. Par moments, un éclair immense zébrait l'horizon, serpentant au-dessus de la masse sombre des arbres, tranchant le ciel et l'eau en deux avec la violence d'un cimeterre. Pas un souffle ne troublait l'atmosphère lourde. Un silence de mort pesait sur la nature ; le sol, encore humide et glissant de la pluie récente, exhalait un parfum renouvelé par l'humidité.
Deux valets traînaient Milady, chacun la tenant par un bras, tandis que le bourreau marchait derrière, suivi de Lord de Winter, d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis. Planchet et Bazin fermaient la marche. Les valets guidaient Milady vers la rivière. Sa bouche restait muette, mais ses yeux imploraient chacun des hommes qu'elle croisait du regard avec une éloquence désespérée. S'avançant de quelques pas, elle murmura aux valets : « Mille pistoles chacun si vous m’aidez à fuir ; mais si vous me livrez, mes vengeurs vous le feront payer cher. »
Grimaud hésitait, Mousqueton tremblait. Athos, ayant entendu, accourut, suivi de Lord de Winter. « Renvoie ces valets, dit-il, elle leur a parlé, ils ne sont plus fiables. » Planchet et Bazin prirent la relève. Au bord de l'eau, le bourreau s'approcha de Milady, lui liant pieds et mains. Elle brisa le silence : « Lâches, misérables assassins ! Vous êtes dix pour tuer une femme. Prenez garde, je serai vengée. »
« Vous n’êtes pas une femme, rétorqua froidement Athos, mais un démon échappé de l’enfer, et nous allons vous y renvoyer. »
« Messieurs les vertueux, prenez garde, celui qui touche à un cheveu de ma tête devient assassin, » répliqua Milady.
« Le bourreau n’est pas un assassin, madame, » dit l’homme au manteau rouge, frappant son épée. « C’est le dernier juge : Nachrichter, comme disent nos voisins allemands. »
En prononçant ces mots, il la lia, tandis qu’elle poussait des cris sauvages qui résonnaient étrangement dans la nuit, se perdant dans les profondeurs du bois.
« Si je suis coupable, si j’ai commis les crimes dont vous m’accusez, » hurlait Milady, « conduisez-moi devant un tribunal. Vous n’êtes pas juges pour me condamner. »
« Je vous avais proposé Tyburn, » répondit Lord de Winter, « pourquoi avoir refusé ? »
« Parce que je ne veux pas mourir ! » s'écria Milady, se débattant. « Je suis trop jeune pour mourir ! »
« La femme que vous avez empoisonnée à Béthune était plus jeune encore, » dit d’Artagnan, « et pourtant, elle est morte. »
« Je m’enfermerai dans un cloître, je deviendrai religieuse, » supplia Milady.
« Vous étiez dans un cloître, » rétorqua le bourreau, « et vous en êtes sortie pour détruire mon frère. »
Milady poussa un cri d’effroi et s'effondra à genoux. Le bourreau la souleva sous les bras, prêt à l'emmener vers le bateau.
« Oh, mon Dieu ! » hurla Milady, désespérée. « Mon Dieu, allez-vous vraiment me noyer ? » Ses cris étaient si déchirants que d'Artagnan, qui avait d'abord été le plus fervent à la poursuivre, s'écroula sur une souche, la tête basse, les mains plaquées sur les oreilles. Mais malgré ses efforts, il ne pouvait échapper aux échos de ses menaces et lamentations. D'Artagnan, le plus jeune du groupe, sentit son courage vaciller. « Je ne peux pas supporter cette scène horrible ! Je ne peux pas accepter que cette femme meure ainsi ! »
Milady, entendant ces mots, entrevit une lueur d'espoir. « D'Artagnan ! D'Artagnan ! » s'écria-t-elle. « Souviens-toi que je t'ai aimé ! » Le jeune homme se redressa, prêt à s'avancer vers elle. Mais Athos, impitoyable, dégaina son épée pour lui barrer la route. « Un pas de plus, d'Artagnan, et nous devrons nous battre, » déclara-t-il fermement. D'Artagnan tomba à genoux, implorant. « Allez, » poursuivit Athos, « bourreau, fais ton devoir. »
« Avec plaisir, Monseigneur, » répondit le bourreau. « En tant que bon catholique, je suis convaincu que c'est juste. » Athos acquiesça. Il s'approcha de Milady. « Je vous pardonne, » dit-il, « pour le mal que vous m'avez infligé, pour mon avenir détruit, mon honneur perdu, mon amour trahi, et mon salut compromis par le désespoir que vous avez semé. Reposez en paix. »
Lord de Winter prit la parole à son tour. « Je vous pardonne, » dit-il, « d'avoir empoisonné mon frère, assassiné Lord Buckingham, causé la mort du pauvre Felton, et tenté de m'éliminer. Reposez en paix. »
D'Artagnan, les larmes aux yeux, ajouta : « Pardonnez-moi, madame, d'avoir, par une ruse indigne, provoqué votre colère. En retour, je vous pardonne le meurtre de mon amie et vos cruelles vengeances. Je vous pardonne et je pleure pour vous. Reposez en paix. »
« Je suis perdue, » murmura Milady en anglais. « Je dois mourir. » Elle se redressa, lançant autour d'elle un regard perçant, comme un dernier éclat de défi. Elle n'aperçut que des ennemis. « Où vais-je mourir ? » demanda-t-elle. « Sur l'autre rive, » répondit le bourreau. Il la fit monter dans la barque, et tandis qu'il s'apprêtait à embarquer, Athos lui remit une somme d'argent. « Voici le prix de l'exécution, » dit-il, « pour que l'on sache que nous agissons en juges. »
« C'est bien, » répondit le bourreau, avant de jeter l'argent dans la rivière. « Que cette femme comprenne que je ne fais pas ce métier, mais que je remplis mon devoir. »
La barque s'éloigna vers la rive gauche de la Lys, emportant Milady et son exécuteur, tandis que les autres restaient agenouillés sur la rive droite. Le bateau glissait lentement, sous le reflet d'un nuage pâle. On l'aperçut atteindre l'autre rive ; les silhouettes se détachaient en noir sur l'horizon rougeâtre. Pendant la traversée, Milady avait réussi à défaire ses liens. Dès qu'elle toucha terre, elle s'élança, mais le sol était glissant ; elle trébucha sur le talus, retombant à genoux. Une idée superstitieuse l'envahit : elle comprit que le Ciel ne lui accorderait aucun secours et resta immobile, la tête baissée, les mains jointes.
Depuis l'autre rive, on aperçut le bourreau lever lentement ses bras. Un éclat de lune dansait sur la lame de son épée massive. Les bras s'abaissèrent, et le sifflement du cimeterre déchira l'air, suivi du cri déchirant de la victime. Une silhouette sans tête s'écroula sous le coup fatal. Le bourreau retira son manteau rouge, l'étala au sol, y déposa le corps, y ajouta la tête, noua le tout aux quatre coins, le hissa sur son épaule et reprit place dans la barque. Au milieu de la Lys, il immobilisa l'embarcation, suspendit son macabre fardeau au-dessus de l'eau et s'écria : « Laissez passer la justice de Dieu ! » Puis il laissa tomber le corps dans les profondeurs de la rivière, qui l'engloutit sans un bruit.
Trois jours plus tard, les quatre mousquetaires étaient de retour à Paris, juste à temps pour la fin de leur congé. Ce soir-là, ils rendirent leur visite habituelle à M. de Tréville. « Alors, messieurs, votre excursion fut-elle divertissante ? » demanda le capitaine avec son courage habituel. Athos, les dents serrées, répondit : « Prodigieusement. »
Le 6 du mois suivant, le roi, fidèle à sa promesse au cardinal, quitta Paris pour retourner à La Rochelle. Il était encore sous le choc de la nouvelle qui avait envahi la capitale : l'assassinat de Buckingham. Bien que prévenue du danger qui menaçait l'homme qu'elle aimait, la reine refusa d'y croire à l'annonce de sa mort, s'exclamant même imprudemment : « C'est faux ! Il vient de m'écrire. » Mais le lendemain, elle dut se rendre à l'évidence. La Porte, retenu en Angleterre par ordre du roi Charles Ier, arriva avec le dernier et funeste présent que Buckingham envoyait à la reine.
La joie du roi fut intense et il ne chercha même pas à la dissimuler, l'affichant ostensiblement devant la reine. Louis XIII, comme tous les cœurs faibles, manquait de générosité. Mais bientôt, il retrouva sa mélancolie et sa santé chancelante. Son esprit n'était pas de ceux qui s'éclaircissent durablement. En retournant au camp, il savait qu'il reprenait son fardeau d'esclave, et pourtant il y retournait. Le cardinal était pour lui un serpent envoûtant, et lui, tel un oiseau, voletait de branche en branche sans pouvoir s'échapper. Ainsi, le chemin vers La Rochelle était empreint d'une tristesse profonde.
Nos quatre amis, en particulier, intriguaient leurs camarades par leur comportement. Ils voyageaient ensemble, côte à côte, le regard sombre et la tête baissée. Seul Athos relevait parfois son front imposant, un éclat dans les yeux et un sourire amer aux lèvres, avant de replonger dans ses pensées sombres.
À chaque arrivée de l'escorte dans une ville, après avoir conduit le roi à son logement, les quatre amis se retiraient, soit chez eux, soit dans une taverne isolée, où ils ne jouaient ni ne buvaient. Ils parlaient à voix basse, vérifiant toujours que personne ne les écoutait.
Un jour, alors que le roi s'était arrêté en chemin pour chasser la pie, les quatre amis, fidèles à leur habitude, s'étaient installés dans une taverne sur la grande route. Un cavalier venant de La Rochelle s'arrêta à la porte pour boire un verre de vin et jeta un regard à l'intérieur, où les mousquetaires étaient attablés. « Holà ! Monsieur d'Artagnan ! » lança-t-il. « N'est-ce pas vous que je vois là-bas ? » D'Artagnan leva la tête et poussa un cri de joie. Cet homme qu'il appelait son fantôme, c'était son mystérieux inconnu de Meung, de la rue des Fossoyeurs et d'Arras. D'Artagnan dégaina son épée et se précipita vers la porte.
Mais cette fois, au lieu de fuir, l'inconnu descendit de son cheval et avança vers d'Artagnan avec détermination. "Ah ! monsieur, dit le jeune homme, je vous retrouve enfin ; cette fois, vous ne m’échapperez pas. – Ce n’est pas mon intention, monsieur, car cette fois, je vous cherchais. Au nom du roi, je vous arrête et vous demande de me remettre votre épée sans résistance ; il y va de votre tête, je vous préviens. – Qui êtes-vous donc ? demanda d’Artagnan, abaissant son épée mais sans la rendre. – Je suis le chevalier de Rochefort, répondit l’inconnu, écuyer de M. le cardinal de Richelieu, et j’ai l’ordre de vous ramener à Son Éminence. – Nous retournons auprès de Son Éminence, monsieur le chevalier, dit Athos en s’avançant, et vous accepterez bien la parole de M. d’Artagnan qu’il va se rendre directement à La Rochelle. – Je dois le remettre aux gardes qui le ramèneront au camp. – Nous lui servirons d’escorte, monsieur, sur notre parole de gentilshommes ; mais sur notre parole de gentilshommes aussi, ajouta Athos en fronçant les sourcils, M. d’Artagnan ne nous quittera pas. » Le chevalier de Rochefort jeta un coup d’œil en arrière et vit que Porthos et Aramis s’étaient placés entre lui et la porte ; il comprit qu’il était complètement à la merci de ces quatre hommes. « Messieurs, dit-il, si M. d’Artagnan veut me rendre son épée et joindre sa parole à la vôtre, je me contenterai de votre promesse de conduire M. d’Artagnan au quartier de Mgr le cardinal. – Vous avez ma parole, monsieur, dit d’Artagnan, et voici mon épée. – Cela me convient d’autant plus, ajouta Rochefort, qu’il faut que je continue mon voyage. – Si c’est pour rejoindre Milady, dit froidement Athos, c’est inutile, vous ne la retrouverez pas. – Qu’est-elle devenue ? demanda vivement Rochefort. – Revenez au camp et vous le saurez. » Rochefort demeura un instant pensif, puis, comme on n’était plus qu’à une journée de Surgères, où le cardinal devait venir au-devant du roi, il résolut de suivre le conseil d’Athos et de revenir avec eux. D’ailleurs, ce retour lui offrait l’avantage de surveiller lui-même son prisonnier. On se remit en route. Le lendemain, à trois heures de l’après-midi, on arriva à Surgères. Le cardinal y attendait Louis XIII. Le ministre et le roi échangèrent force caresses, se félicitant de l’heureux hasard qui débarrassait la France de l’ennemi acharné qui ameutait l’Europe contre elle. Après quoi, le cardinal, prévenu par Rochefort que d’Artagnan était arrêté et impatient de le voir, prit congé du roi en l’invitant à venir voir le lendemain les travaux de la digue qui étaient achevés. En revenant le soir à son quartier du pont de La Pierre, le cardinal trouva d’Artagnan debout devant la porte de la maison qu’il habitait, sans épée, entouré des trois mousquetaires armés. Cette fois, se sentant en force, il les regarda sévèrement et fit signe de l’œil et de la main à d’Artagnan de le suivre. D’Artagnan obéit. « Nous t’attendrons, d’Artagnan », dit Athos assez fort pour que le cardinal l’entende. Son Éminence fronça les sourcils, s’arrêta un instant, puis continua son chemin sans un mot. D’Artagnan entra derrière le cardinal, suivi de Rochefort ; la porte fut gardée. Son Éminence se rendit dans la chambre qui lui servait de cabinet et fit signe à Rochefort d’introduire le jeune mousquetaire. Rochefort obéit et se retira. D’Artagnan resta seul face au cardinal ; c’était sa seconde rencontre avec Richelieu, et il avoua plus tard qu’il avait été convaincu que ce serait la dernière.
Richelieu restait debout, appuyé contre la cheminée. Une table les séparait, lui et d’Artagnan. "Monsieur," dit le cardinal, "vous avez été arrêté sur mes ordres."
"On me l’a dit, Monseigneur," répondit d’Artagnan.
"Savez-vous pourquoi ?" demanda Richelieu.
"Non, Monseigneur. Car la seule chose pour laquelle je pourrais être arrêté est encore inconnue de Votre Éminence," répliqua d’Artagnan avec assurance.
Richelieu fixa intensément le jeune homme. "Oh ! Oh ! Que signifie cela ?" interrogea-t-il.
"Si Monseigneur veut bien m’énoncer d’abord les crimes qu’on m’impute, je lui dirai ensuite les faits que j’ai accomplis," proposa d’Artagnan.
"On vous accuse de crimes qui ont fait tomber des têtes bien plus hautes que la vôtre, monsieur !" lança le cardinal.
"Lesquels, Monseigneur ?" demanda d’Artagnan, étonnamment calme, ce qui surprit même Richelieu.
"On vous accuse d’avoir correspondu avec les ennemis du royaume, d’avoir surpris les secrets de l’État, d’avoir tenté de faire échouer les plans de votre général."
"Et qui m’accuse de cela, Monseigneur ?" rétorqua d’Artagnan, soupçonnant que l’accusation venait de Milady : une femme marquée par la justice, mariée en France et en Angleterre, une femme qui a empoisonné son second mari et tenté de m’empoisonner moi-même !
"Que dites-vous là ? Monsieur," s’exclama le cardinal, surpris. "De quelle femme parlez-vous ainsi ?"
"De Milady de Winter," répondit d’Artagnan. "Oui, de Milady de Winter, dont, sans doute, Votre Éminence ignorait tous les crimes lorsqu’elle lui a accordé sa confiance."
"Monsieur," dit le cardinal, "si Milady de Winter a commis les crimes que vous dites, elle sera punie."
"Elle l’est, Monseigneur."
"Et qui l’a punie ?"
"Nous."
"Elle est en prison ?"
"Elle est morte."
"Morte !" répéta le cardinal, incrédule. "Morte ! N’avez-vous pas dit qu’elle était morte ?"
"Trois fois elle a essayé de me tuer, et je lui ai pardonné, mais elle a tué la femme que j’aimais. Alors, mes amis et moi, nous l’avons prise, jugée et condamnée."
D’Artagnan raconta alors l’empoisonnement de Mme Bonacieux au couvent des Carmélites de Béthune, le jugement dans la maison isolée, et l’exécution sur les bords de la Lys. Un frisson parcourut le corps du cardinal, peu enclin à frissonner. Mais soudain, comme influencé par une pensée silencieuse, son visage sombre s’illumina peu à peu, atteignant une parfaite sérénité.
"Ainsi," dit-il d’une voix douce qui contrastait avec la sévérité de ses paroles, "vous vous êtes constitués juges, sans penser que ceux qui n’ont pas mission de punir et qui punissent sont des assassins !"
"Monseigneur, je vous jure que je n’ai pas eu un instant l’intention de défendre ma tête contre vous. Je subirai le châtiment que Votre Éminence voudra bien m’infliger. Je ne tiens pas assez à la vie pour craindre la mort."
"Oui, je le sais, vous êtes un homme de cœur, monsieur," dit le cardinal d'une voix presque affectueuse. "Je puis donc vous dire d’avance que vous serez jugé, condamné même."
"Un autre pourrait répondre à Votre Éminence qu’il a sa grâce dans sa poche ; moi, je me contenterai de vous dire : 'Ordonnez, Monseigneur, je suis prêt.'"
"Votre grâce ?" dit Richelieu, surpris.
"Oui, Monseigneur," dit d’Artagnan.
"Et signée de qui ? Du roi ?" Le cardinal prononça ces mots avec un mépris singulier.
"Non, de Votre Éminence."
"De moi ? Vous êtes fou, monsieur ?"
"Monseigneur reconnaîtra sans doute son écriture." D’Artagnan présenta alors au cardinal le précieux papier qu’Athos avait arraché à Milady et qu’il lui avait donné pour lui servir de sauvegarde.
Son Éminence prit le papier et le lut lentement, en soulignant chaque mot : « C’est par mon ordre et pour le bien de l’État que le porteur du présent a fait ce qu’il a fait. » Signé à La Rochelle, le 5 août 1628. Richelieu. Après avoir parcouru ces mots, le cardinal se perdit dans ses pensées, mais il ne rendit pas le document à d’Artagnan.
« Il réfléchit sûrement à la façon dont il va me faire exécuter », pensa d’Artagnan en silence. « Eh bien, il verra comment un gentilhomme affronte la mort. » Le jeune mousquetaire était prêt à mourir en héros. Pendant ce temps, Richelieu continuait à réfléchir, jouant avec le papier entre ses doigts.
Finalement, il leva les yeux, plongeant son regard perçant dans le visage honnête et intelligent de d’Artagnan. Il y lut les traces des souffrances endurées par le jeune homme ces dernières semaines et se rappela, pour la énième fois, combien cet homme de vingt et un ans avait un avenir prometteur. Son énergie, son courage et son intelligence étaient autant d’atouts pour un bon maître.
D’un autre côté, les crimes et le génie maléfique de Milady l’avaient souvent terrifié. Richelieu ressentit une satisfaction secrète d’être débarrassé de cet allié dangereux. Il déchira lentement le papier que d’Artagnan lui avait remis si courageusement.
« Je suis perdu », pensa d’Artagnan. Il s’inclina profondément devant le cardinal, prêt à accepter son sort. Richelieu se dirigea vers la table, et sans s’asseoir, il écrivit quelques mots sur un parchemin déjà bien rempli, puis y apposa son sceau.
« Voilà ma condamnation », se dit d’Artagnan. « Il m’épargne les lenteurs de la Bastille. C’est plutôt courtois de sa part. »
« Tenez, monsieur », dit le cardinal en tendant le papier à d’Artagnan. « Je vous ai pris un blanc-seing, je vous en rends un autre. Le nom manque sur ce brevet : vous l’écrirez vous-même. »
D’Artagnan prit le papier avec hésitation et y jeta un œil. C’était une nomination comme lieutenant dans les mousquetaires. Il tomba aux pieds du cardinal.
« Monseigneur, ma vie vous appartient désormais. Mais je ne mérite pas cet honneur. J’ai trois amis qui le méritent davantage… »
« Vous êtes un brave garçon, d’Artagnan », l’interrompit le cardinal en lui tapotant familièrement l’épaule, ravi d’avoir conquis cet esprit rebelle. « Faites de ce brevet ce que bon vous semble. Mais souvenez-vous, même si le nom est en blanc, c’est à vous que je l’offre. »
« Je n’oublierai jamais, Votre Éminence peut en être sûre », répondit d’Artagnan.
Le cardinal se retourna et appela : « Rochefort ! » Le chevalier, qui attendait derrière la porte, entra aussitôt.
« Rochefort », dit le cardinal, « voici M. d’Artagnan. Je le compte désormais parmi mes amis. Embrassez-vous et soyez sages si vous tenez à votre tête. »
Rochefort et d’Artagnan échangèrent une accolade rapide, sous l’œil vigilant du cardinal. Ils quittèrent la pièce ensemble.
« Nous nous reverrons, n’est-ce pas, monsieur ? » demanda Rochefort.
« Quand vous voudrez », répondit d’Artagnan.
« L’occasion se présentera », ajouta Rochefort.
« Hein ? » fit Richelieu en ouvrant la porte.
Les deux hommes sourirent, se serrèrent la main et saluèrent le cardinal.
« On commençait à s’impatienter », dit Athos.
« Me voilà, mes amis ! » répondit d’Artagnan, non seulement libre, mais en faveur.
– Tu nous raconteras tout ça ? – Ce soir même, promis !
Et effectivement, dès la nuit tombée, d’Artagnan se pointa chez Athos. Il le trouva en pleine méditation, mais pas n’importe laquelle : il s’appliquait à vider une bouteille de vin d’Espagne, un rituel qu’il respectait religieusement chaque soir. D’Artagnan lui narra son entrevue avec le cardinal, et sortit de sa poche un document officiel. « Regarde, Athos, ça te revient de droit, » dit-il en tendant le papier. Athos lui offrit son sourire doux et plein de charme. « Mon cher, pour Athos, c’est trop ; pour le comte de La Fère, c’est trop peu. Ce brevet est à toi. Tu l’as bien mérité. »
D’Artagnan quitta Athos et se rendit chez Porthos. Il le découvrit en train d’admirer son reflet dans un miroir, vêtu d’un habit splendide, tout brodé. « Eh bien, cher ami, comment trouves-tu ma tenue ? » demanda Porthos. « Parfaite, » répondit d’Artagnan. « Mais j’ai une proposition encore plus alléchante : devenir lieutenant des mousquetaires. » Il lui raconta sa rencontre avec le cardinal et lui tendit le brevet. « Écris ton nom ici, je t’en prie. » Porthos jeta un œil au papier, puis le rendit à d’Artagnan, ce qui surprit ce dernier. « C’est flatteur, mais je n’en profiterais pas longtemps. Le mari de ma duchesse est décédé lors de notre mission à Béthune, et je vais épouser la veuve. Je suis en train d’essayer mon habit de mariage. Garde la lieutenance, mon ami. »
Ensuite, d’Artagnan alla voir Aramis. Il le trouva agenouillé, plongé dans la prière. Après avoir raconté son entrevue avec le cardinal, il sortit le brevet une troisième fois. « Toi, notre guide, notre sage, prends-le, tu le mérites plus que quiconque. » Aramis soupira. « Hélas, ces dernières aventures m’ont dégoûté de la vie militaire. Après le siège, je rejoins les lazaristes. Garde ce brevet, d’Artagnan, la carrière militaire te va bien. »
Les yeux brillants de gratitude, d’Artagnan retourna chez Athos, toujours installé à table, contemplant son dernier verre de malaga à la lueur de la lampe. « Ils ont tous refusé, » dit-il. « C’est parce que personne n’est plus digne que toi, » répondit Athos. Il prit une plume, inscrivit le nom de d’Artagnan sur le brevet et le lui remit. « Je n’aurai donc plus d’amis, juste des souvenirs amers… » murmura d’Artagnan, la tête entre les mains, les larmes aux yeux. « Tu es jeune, tes souvenirs amers se transformeront en doux souvenirs avec le temps, » le consola Athos.
Épilogue : La Rochelle, privée de l’aide de la flotte anglaise promise par Buckingham, capitula après un siège d’un an. Le 28 octobre 1628, la ville signa sa reddition. Le roi fit une entrée triomphale à Paris le 23 décembre, acclamé comme s’il revenait d’une victoire contre un ennemi étranger. D’Artagnan prit possession de son nouveau grade. Porthos quitta l’armée et, l’année suivante, épousa Mme Coquenard, découvrant avec joie que le coffre tant convoité contenait huit cent mille livres.
Mousqueton avait enfin obtenu la tenue somptueuse de ses rêves, et il savourait le plaisir inouï de se tenir fièrement derrière un carrosse doré. Aramis, après un petit tour en Lorraine, disparut mystérieusement. Il cessa d'écrire à ses amis. Plus tard, Mme de Chevreuse révéla à quelques-uns de ses amants qu'Aramis avait pris l'habit dans un couvent de Nancy. Quant à Bazin, il devint frère lai.
Athos continua à servir comme mousquetaire sous les ordres de d’Artagnan jusqu’en 1633. Cette année-là, après un voyage en Touraine, il quitta le service, prétextant avoir hérité d’une petite fortune en Roussillon. Grimaud, fidèle comme toujours, suivit Athos.
D’Artagnan, lui, croisa le fer trois fois avec Rochefort, le blessant à chaque duel. « La prochaine fois, je risque bien de vous tuer », lui lança-t-il en l’aidant à se relever. Rochefort, un sourire en coin, rétorqua : « Mieux vaut arrêter là, pour votre bien et le mien. D’ailleurs, sachez que je suis plus votre allié que vous ne le pensez, car dès notre première rencontre, j'aurais pu dire un mot au cardinal et vous faire exécuter. » Cette fois, ils s’embrassèrent sincèrement, sans arrière-pensée.
Planchet décrocha grâce à Rochefort le grade de sergent dans les gardes. Quant à M. Bonacieux, il vivait paisiblement, ignorant totalement le sort de sa femme et ne s’en préoccupant guère. Un jour, il eut la mauvaise idée de se rappeler au bon souvenir du cardinal. En réponse, le cardinal lui fit savoir qu’il veillerait à ce qu’il ne manque jamais de rien. En effet, dès le lendemain, M. Bonacieux sortit de chez lui à sept heures du soir pour se rendre au Louvre et ne reparut plus jamais rue des Fossoyeurs. Ceux qui semblaient les mieux informés pensaient qu’il était désormais logé et nourri dans un château royal, aux frais de la généreuse Éminence.
FIN.
Adapté par Olivier Muhleisen (2026)