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La Curée, chapitre 8, deuxième partie

Émile Zola

Il tira d’une poche de sa robe de chambre le mémoire de Worms, dont Renée reconnut le papier glacé.

– J’ai trouvé hier ce mémoire sur mon bureau, continua-t-il, et je suis désolé, je ne puis absolument pas le solder en ce moment.

Il étudia du coin de l’œil l’effet produit sur elle par ses paroles. Elle parut profondément étonnée. Il reprit avec un sourire :

– Vous savez, ma chère amie, que je n’ai pas l’habitude d’éplucher vos dépenses. Je ne dis pas que certains détails de ce mémoire ne m’aient point un peu surpris. Ainsi, par exemple, je vois ici, à la seconde page : « Robe de bal : étoffe 70 fr. ; façon, 600 fr. ; argent prêté, 5 000 fr. ; eau du docteur Pierre, 6 fr. ». Voilà une robe de soixante-dix francs qui monte bien haut… Mais vous savez que je comprends toutes les faiblesses. Votre note est de cent trente-six mille francs, et vous avez été presque sage, relativement, je veux dire… Seulement, je le répète, je ne puis payer, je suis gêné.

Elle tendit la main, d’un geste de dépit contenu.

– C’est bien, dit-elle sèchement, rendez-moi le mémoire. J’aviserai.

– Je vois que vous ne me croyez pas, murmura Saccard, goûtant comme un triomphe l’incrédulité de sa femme au sujet de ses embarras d’argent. Je ne dis pas que ma situation soit menacée, mais les affaires sont bien nerveuses en ce moment… Laissez-moi, quoique je vous importune, vous expliquer notre cas ; vous m’avez confié votre dot, et je vous dois une entière franchise.

Il posa le mémoire sur la cheminée, prit les pincettes, se mit à tisonner. Cette manie de fouiller les cendres, pendant qu’il causait d’affaires, était chez lui un calcul qui avait fini par devenir une habitude. Quand il arrivait à un chiffre, à une phrase difficile à prononcer, il produisait quelque éboulement qu’il réparait ensuite laborieusement, rapprochant les bûches, ramassant et entassant les petits éclats de bois. D’autres fois, il disparaissait presque dans la cheminée, pour aller chercher un morceau de braise égaré. Sa voix s’assourdissait, on s’impatientait, on s’intéressait à ses savantes constructions de charbons ardents, on ne l’écoutait plus, et généralement on sortait de chez lui battu et content. Même chez les autres, il s’emparait despotiquement des pincettes. L’été, il jouait avec une plume, un couteau à papier, un canif.

– Ma chère amie, dit-il en donnant un grand coup qui mit le feu en déroute, je vous demande encore une fois pardon d’entrer dans ces détails… Je vous ai servi exactement la rente des fonds que vous m’avez remis entre les mains. Je puis même dire, sans vous blesser, que j’ai regardé seulement cette rente comme votre argent de poche, payant vos dépenses, ne vous demandant jamais votre apport de moitié dans les frais communs du ménage.

Il se tut. Renée souffrait, le regardait faire un grand trou dans la cendre pour enterrer le bout d’une bûche. Il arrivait à un aveu délicat.

– J’ai dû, vous le comprenez, faire produire à votre argent des intérêts considérables. Les capitaux sont entre bonnes mains, soyez tranquille… Quant aux sommes provenant de vos biens de la Sologne, elles ont servi en partie au paiement de l’hôtel que nous habitons ; le reste est placé dans une affaire excellente, la Société générale des ports du Maroc… Nous n’en sommes pas à compter ensemble, n’est-ce pas ? mais je veux vous prouver que les pauvres maris sont parfois bien méconnus.

Un motif puissant devait le pousser à mentir moins que de coutume. La vérité était que la dot de Renée n’existait plus depuis longtemps ; elle avait passé, dans la caisse de Saccard, à l’état de valeur fictive. S’il en servait les intérêts à plus de deux ou trois cents pour cent, il n’aurait pu représenter le moindre titre ni retrouver la plus petite espèce solide du capital primitif. Comme il l’avouait à moitié, d’ailleurs, les cinq cent mille francs des biens de la Sologne avaient servi à donner un premier acompte sur l’hôtel et le mobilier, qui coûtaient ensemble près de deux millions. Il devait encore un million au tapissier et à l’entrepreneur.

– Je ne vous réclame rien, dit enfin Renée, je sais que je suis très endettée vis-à-vis de vous.

– Oh ! chère amie, s’écria-t-il, en prenant la main de sa femme, sans abandonner les pincettes, quelle vilaine idée vous avez là !… En deux mots, tenez, j’ai été malheureux à la Bourse, Toutin-Laroche a fait des bêtises, les Mignon et Charrier sont des butors qui me mettent dedans. Et voilà pourquoi je ne puis payer votre mémoire. Vous me pardonnez, n’est-ce pas ?

Il semblait véritablement ému. Il enfonça les pincettes entre les bûches, alluma des fusées d’étincelles. Renée se rappela l’allure inquiète qu’il avait depuis quelque temps. Mais elle ne put descendre dans l’étonnante vérité. Saccard en était arrivé à un tour de force quotidien. Il habitait un hôtel de deux millions, il vivait sur le pied d’une dotation de prince, et certains matins il n’avait pas mille francs dans sa caisse. Ses dépenses ne paraissaient pas diminuer. Il vivait sur la dette, parmi un peuple de créanciers qui engloutissaient au jour le jour les bénéfices scandaleux qu’il réalisait dans certaines affaires. Pendant ce temps, au même moment, des sociétés s’écroulaient sous lui, de nouveaux trous se creusaient plus profonds, par-dessus lesquels il sautait, ne pouvant les combler. Il marchait ainsi sur un terrain miné, dans une crise continuelle, soldant des notes de cinquante mille francs et ne payant pas les gages de son cocher, marchant toujours avec un aplomb de plus en plus royal, vidant avec plus de rage sur Paris sa caisse vide, d’où le fleuve d’or aux sources légendaires continuait à sortir.

La spéculation traversait alors une heure mauvaise. Saccard était un digne enfant de l’Hôtel de Ville. Il avait eu la rapidité de transformation, la fièvre de jouissance, l’aveuglement de dépenses qui secouait Paris. À ce moment, comme la Ville, il se trouvait en face d’un formidable déficit qu’il s’agissait de combler secrètement ; car il ne voulait pas entendre parler de sagesse, d’économie, d’existence calme et bourgeoise. Il préférait garder le luxe inutile et la misère réelle de ces voies nouvelles, d’où il avait tiré sa colossale fortune de chaque matin mangée chaque soir. D’aventure en aventure, il n’avait plus que la façade dorée d’un capital absent. À cette heure de folie chaude, Paris lui-même n’engageait pas son avenir avec plus d’emportement et n’allait pas plus droit à toutes les sottises et à toutes les duperies financières. La liquidation menaçait d’être terrible.

Les plus belles spéculations se gâtaient entre les mains de Saccard. Il venait d’essuyer, comme il le disait, des pertes considérables à la Bourse. M. Toutin-Laroche avait failli faire sombrer le Crédit viticole dans un jeu à la hausse qui s’était brusquement tourné contre lui ; heureusement que le gouvernement, intervenant sous le manteau, avait remis debout la fameuse machine du prêt hypothécaire aux cultivateurs. Saccard, ébranlé par cette double secousse, très maltraité par son frère le ministre, pour le risque que venait de courir la solidité des bons de délégation de la Ville, compromise avec celle du Crédit viticole, se trouvait moins heureux encore dans sa spéculation sur les immeubles. Les Mignon et Charrier avaient complètement rompu avec lui. S’il les accusait, c’était par une rage sourde de s’être trompé, en faisant bâtir sur sa part de terrains, tandis qu’eux vendaient prudemment la leur. Pendant qu’ils réalisaient une fortune, lui restait avec des maisons sur les bras, dont il ne se débarrassait souvent qu’à perte. Entre autres, il vendit trois cent mille francs, rue de Marignan, un hôtel sur lequel il en devait encore trois cent quatre-vingt mille. Il avait bien inventé un tour de sa façon, qui consistait à exiger dix mille francs d’un appartement valant huit mille francs au plus ; le locataire effrayé ne signait un bail que lorsque le propriétaire consentait à lui faire cadeau des deux premières années de loyer ; l’appartement se trouvait de cette façon réduit à son prix réel, mais le bail portait le chiffre de dix mille francs par an, et quand Saccard trouvait un acquéreur et capitalisait les revenus de l’immeuble, il arrivait à une véritable fantasmagorie de calcul. Il ne put appliquer cette duperie en grand ; ses maisons ne se louaient pas ; il les avait bâties trop tôt ; les déblais, au milieu desquels elles se trouvaient perdues, en pleine boue, l’hiver, les isolaient, leur faisaient un tort considérable. L’affaire qui le toucha le plus fut la grosse rouerie des sieurs Mignon et Charrier, qui lui rachetèrent l’hôtel dont il avait dû abandonner la construction, au boulevard Malesherbes. Les entrepreneurs étaient enfin mordus par l’envie d’habiter « leur boulevard ». Comme ils avaient vendu leur part de terrains de plus-value, et qu’ils flairaient la gêne de leur ancien associé, ils lui offrirent de le débarrasser de l’enclos au milieu duquel l’hôtel s’élevait jusqu’au plancher du premier étage, dont l’armature de fer était en partie posée. Seulement ils traitèrent de plâtras inutiles ces solides fondations en pierre de taille, disant qu’ils auraient préféré le sol nu, pour y faire construire à leur guise. Saccard dut vendre, sans tenir compte des cent et quelque mille francs qu’il avait déjà dépensés, et ce qui l’exaspéra davantage encore, ce fut que jamais les entrepreneurs ne voulurent reprendre le terrain à deux cent cinquante francs le mètre, chiffre fixé lors du partage. Ils lui rabattirent vingt-cinq francs par mètre, comme ces marchandes à la toilette qui ne donnent plus que quatre francs d’un objet qu’elles ont vendu cinq francs la veille. Deux jours après, Saccard eut la douleur de voir une armée de maçons envahir l’enclos de planches et continuer à bâtir sur les « plâtras inutiles ».

Il jouait donc d’autant mieux la gêne devant sa femme, que ses affaires s’embrouillaient davantage. Il n’était pas homme à se confesser par amour de la vérité.

– Mais, monsieur, dit Renée d’un air de doute, si vous vous trouvez embarrassé, pourquoi m’avoir acheté cette aigrette et cette rivière qui vous ont coûté, je crois, soixante-cinq mille francs ?… Je n’ai que faire de ces bijoux ; je vais être obligée de vous demander la permission de m’en défaire pour donner un acompte à Worms.

– Gardez-vous-en bien ! s’écria-t-il avec inquiétude. Si l’on ne vous voyait pas ces bijoux demain au bal du ministère, on ferait des cancans sur ma situation…

Il était bonhomme, ce matin-là. Il finit par sourire et par murmurer en clignant les yeux :

– Ma chère amie, nous autres spéculateurs, nous sommes comme les jolies femmes, nous avons nos roueries… Conservez, je vous prie, votre aigrette et votre rivière pour l’amour de moi.

Il ne pouvait conter l’histoire qui était tout à fait jolie, mais un peu risquée. Ce fut à la fin d’un souper que Saccard et Laure d’Aurigny conclurent un traité d’alliance. Laure était criblée de dettes et ne songeait plus qu’à trouver un bon jeune homme qui voulût bien l’enlever et la conduire à Londres. Saccard, de son côté, sentait le sol s’écrouler sous lui ; son imagination aux abois cherchait un expédient qui le montrât au public vautré sur un lit d’or et de billets de banque. La fille et le spéculateur, dans la demi-ivresse du dessert, s’entendirent. Il trouva l’idée de cette vente de diamants qui fit courir tout Paris, et dans laquelle il acheta, à grand tapage, des bijoux pour sa femme. Puis, avec le produit de la vente, quatre cent mille francs environ, il parvint à satisfaire les créanciers de Laure, auxquels elle devait à peu près le double. Il est même à croire qu’il retira du jeu une partie de ses soixante-cinq mille francs. Quand on le vit liquider la situation de la d’Aurigny, il passa pour son amant, on crut qu’il payait la totalité de ses dettes, qu’il faisait des folies pour elle. Toutes les mains se tendirent vers lui, le crédit revint, formidable. Et on le plaisantait, à la Bourse, sur sa passion, avec des sourires, des allusions, qui le ravissaient. Pendant ce temps, Laure d’Aurigny, mise en vue par ce vacarme, et chez laquelle il ne passa seulement pas une nuit, feignait de le tromper avec huit à dix imbéciles alléchés par l’idée de la voler à un homme si colossalement riche. En un mois, elle eut deux mobiliers et plus de diamants qu’elle n’en avait vendus. Saccard avait pris l’habitude d’aller fumer un cigare chez elle, l’après-midi, au sortir de la Bourse ; souvent il apercevait des coins de redingote qui fuyaient, effarouchés, entre les portes. Quand ils étaient seuls, ils ne pouvaient se regarder sans rire. Il la baisait au front, comme une fille perverse dont la coquinerie l’enthousiasmait. Il ne lui donnait pas un sou, et même une fois elle lui prêta de l’argent, pour une dette de jeu.

Renée voulut insister, parla d’engager au moins les bijoux ; mais son mari lui fit entendre que cela n’était pas possible, que tout Paris s’attendait à les lui voir le lendemain. Alors la jeune femme, que le mémoire de Worms inquiétait beaucoup, chercha un autre expédient.

– Mais, s’écria-t-elle tout à coup, mon affaire de Charonne marche bien, n’est-ce pas ? Vous me disiez encore l’autre jour que les bénéfices seraient superbes… Peut-être que Larsonneau m’avancerait les cent trente-six mille francs ?

Saccard, depuis un instant, oubliait les pincettes entre ses jambes. Il les reprit vivement, se pencha, disparut presque dans la cheminée, où la jeune femme entendit sourdement sa voix qui murmurait :

– Oui, oui, Larsonneau pourrait peut-être…

Elle arrivait enfin, d’elle-même, au point où il l’amenait doucement depuis le commencement de la conversation. Il y avait deux ans déjà qu’il préparait son coup de génie, du côté de Charonne. Jamais sa femme ne voulut aliéner les biens de la tante Élisabeth ; elle avait juré à cette dernière de les garder intacts pour les léguer à son enfant, si elle devenait mère. Devant cet entêtement, l’imagination du spéculateur travailla et finit par bâtir tout un poème. C’était une œuvre de scélératesse exquise, une duperie colossale dont la Ville, l’État, sa femme et jusqu’à Larsonneau, devaient être les victimes. Il ne parla plus de vendre les terrains ; seulement il gémit chaque jour sur la sottise qu’il y avait à les laisser improductifs, à se contenter d’un revenu de deux pour cent. Renée, toujours pressée d’argent, finit par accepter l’idée d’une spéculation quelconque. Il basa son opération sur la certitude d’une expropriation prochaine, pour le percement du boulevard du Prince-Eugène, dont le tracé n’était pas encore nettement arrêté. Et ce fut alors qu’il amena son ancien complice Larsonneau, comme un associé qui conclut avec sa femme un traité sur les bases suivantes : elle apportait les terrains, représentant une valeur de cinq cent mille francs ; de son côté, Larsonneau s’engageait à bâtir, sur ces terrains, pour une somme égale, une salle de café-concert, accompagnée d’un grand jardin, où l’on établirait des jeux de toutes sortes, des balançoires, des jeux de quilles, des jeux de boules, etc. Les bénéfices devaient naturellement être partagés, de même que les pertes seraient subies par moitié. Dans le cas où l’un des deux associés voudrait se retirer, il le pourrait, en exigeant sa part, selon l’estimation qui interviendrait. Renée parut surprise de ce gros chiffre de cinq cent mille francs, lorsque les terrains en valaient au plus trois cent mille. Mais il lui fit comprendre que c’était une façon habile de lier plus tard les mains de Larsonneau, dont les constructions n’atteindraient jamais une telle somme.

Larsonneau était devenu un viveur élégant, bien ganté, avec du linge éblouissant et des cravates étonnantes. Il avait, pour faire ses courses, un tilbury fin comme une œuvre d’horlogerie, très haut de siège, et qu’il conduisait lui-même. Ses bureaux de la rue de Rivoli étaient une enfilade de pièces somptueuses, où l’on ne voyait pas le moindre carton, la moindre paperasse. Ses employés écrivaient sur des tables de poirier noirci, marquetées, ornées de cuivres ciselés. Il prenait le titre d’agent d’expropriation, un métier nouveau que les travaux de Paris avaient créé. Ses attaches avec l’Hôtel de Ville le renseignaient à l’avance sur le percement des voies nouvelles. Quand il était parvenu à se faire communiquer, par un agent voyer, le tracé d’un boulevard, il allait offrir ses services aux propriétaires menacés. Et il faisait valoir ses petits moyens pour grossir l’indemnité, en agissant avant le décret d’utilité publique. Dès qu’un propriétaire acceptait ses offres, il prenait tous les frais à sa charge, dressait un plan de la propriété, écrivait un mémoire, suivait l’affaire devant le tribunal, payait un avocat, moyennant un tant pour cent sur la différence entre l’offre de la Ville et l’indemnité accordée par le jury. Mais à cette besogne à peu près avouable, il en joignait plusieurs autres. Il prêtait surtout à usure. Ce n’était plus l’usurier de la vieille école, déguenillé, malpropre, aux yeux blancs et muets comme des pièces de cent sous, aux lèvres pâles et serrées comme les cordons d’une bourse. Lui, souriait, avait des œillades charmantes, se faisait habiller chez Dusautoy, allait déjeuner chez Brébant avec sa victime, qu’il appelait « Mon bon », en lui offrant des havanes au dessert. Au fond, dans ses gilets qui le pinçaient à la taille, Larsonneau était un terrible monsieur qui aurait poursuivi le paiement d’un billet jusqu’au suicide du signataire, sans rien perdre de son amabilité.

Saccard eût volontiers cherché un autre associé. Mais il avait toujours des inquiétudes au sujet de l’inventaire faux que Larsonneau gardait précieusement. Il préféra le mettre dans l’affaire, comptant profiter de quelque circonstance pour rentrer en possession de cette pièce compromettante. Larsonneau bâtit le café-concert, une construction en planches et en plâtras, surmontée de clochetons de fer-blanc, qu’il fit peinturlurer en jaune et en rouge. Le jardin et les jeux eurent du succès dans le quartier populeux de Charonne. Au bout de deux ans, la spéculation paraissait prospère, bien que les bénéfices fussent réellement très faibles. Saccard, jusqu’alors, n’avait parlé qu’avec enthousiasme à sa femme de l’avenir d’une si belle idée.

Renée, voyant que son mari ne se décidait pas à sortir de la cheminée, où sa voix s’étouffait de plus en plus :

– J’irai voir Larsonneau aujourd’hui, dit-elle. C’est ma seule ressource.

Alors il abandonna la bûche avec laquelle il luttait.

– La course est faite, chère amie, répondit-il en souriant. Est-ce que je ne préviens pas tous vos désirs ?… J’ai vu Larsonneau hier soir.

– Et il vous a promis les cent trente-six mille francs ? demanda-t-elle avec anxiété.

Il faisait, entre les deux bûches qui flambaient, une petite montagne de braise, ramassant délicatement, du bout des pincettes, les plus minces fragments de charbon, regardant d’un air satisfait s’élever cette butte qu’il construisait avec un art infini.

– Oh ! comme vous y allez !… murmura-t-il. C’est une grosse somme que cent trente-six mille francs… Larsonneau est un bon garçon, mais sa caisse est encore modeste. Il est tout prêt à vous obliger…

Il s’attardait, clignant les yeux, rebâtissant un coin de la butte qui venait de s’écrouler. Ce jeu commençait à brouiller les idées de la jeune femme. Elle suivait malgré elle le travail de son mari, dont la maladresse augmentait. Elle était tentée de lui donner des conseils. Oubliant Worms, le mémoire, le manque d’argent, elle finit par dire :

– Mais placez donc ce gros morceau-là dessous ; les autres tiendront.

Son mari lui obéit docilement, en ajoutant :

– Il ne peut trouver que cinquante mille francs. C’est toujours un joli acompte… Seulement, il ne veut pas mêler cette affaire avec celle de Charonne. Il n’est qu’intermédiaire, vous comprenez, chère amie ? La personne qui prête l’argent demande des intérêts énormes. Elle voudrait un billet de quatre-vingt mille francs, à six mois de date.

Et, ayant couronné la butte par un morceau de braise pointu, il croisa les mains sur les pincettes en regardant fixement sa femme.

– Quatre-vingt mille francs ! s’écria-t-elle, mais c’est un vol !… Est-ce que vous me conseillez une pareille folie ?

– Non, dit-il nettement. Mais, si vous avez absolument besoin d’argent, je ne vous la défends pas.

Il se leva comme pour se retirer. Renée, dans une indécision cruelle, regarda son mari et le mémoire qu’il laissait sur la cheminée. Elle finit par prendre sa pauvre tête entre ses mains, en murmurant :

– Oh ! ces affaires !… J’ai la tête brisée, ce matin… Allez, je vais signer ce billet de quatre-vingt mille francs. Si je ne le faisais pas, ça me rendrait tout à fait malade. Je me connais, je passerais la journée dans un combat affreux… J’aime mieux faire les bêtises tout de suite. Ça me soulage.

Et elle parla de sonner pour qu’on allât lui chercher du papier timbré. Mais il voulut lui rendre ce service lui-même. Il avait sans doute le papier timbré dans sa poche, car son absence dura à peine deux minutes. Pendant qu’elle écrivait sur une petite table qu’il avait poussée au coin du feu, il l’examinait avec des yeux où s’allumait un désir étonné. Il faisait très chaud dans la chambre, pleine encore du lever de la jeune femme, des senteurs de sa première toilette. Tout en causant, elle avait laissé glisser les pans du peignoir dans lequel elle s’était pelotonnée, et le regard de son mari, debout devant elle, glissait sur sa tête inclinée, parmi l’or de ses cheveux, très loin, jusqu’aux blancheurs de son cou et de sa poitrine. Il souriait d’un air singulier ; ce feu ardent qui lui avait brûlé la face, cette chambre close où l’air alourdi gardait une odeur d’amour, ces cheveux jaunes et cette peau blanche qui le tentaient avec une sorte de dédain conjugal, le rendaient rêveur, élargissaient le drame dont il venait de jouer une scène, faisaient naître quelque secret et voluptueux calcul dans sa chair brutale d’agioteur.

Quand sa femme lui tendit le billet, en le priant de terminer l’affaire, il le prit, la regardant toujours.

– Vous êtes belle à ravir…, murmura-t-il.

Et comme elle se penchait pour repousser la table, il la baisa rudement sur le cou. Elle jeta un petit cri. Puis elle se leva, frémissante, tâchant de rire, songeant invinciblement aux baisers de l’autre, la veille. Mais il eut regret de ce baiser de cocher. Il la quitta, en lui serrant amicalement la main, et en lui promettant qu’elle aurait les cinquante mille francs le soir même. Renée sommeilla toute la journée devant le feu. Aux heures de crise, elle avait des langueurs de créole. Alors, toute sa turbulence devenait paresseuse, frileuse, endormie. Elle grelottait, il lui fallait des brasiers ardents, une chaleur suffocante qui lui mettait au front de petites gouttes de sueur, et qui l’assoupissait. Dans cet air brûlant, dans ce bain de flammes, elle ne souffrait presque plus ; sa douleur devenait comme un songe léger, un vague oppressement, dont l’indécision même finissait par être voluptueuse. Ce fut ainsi qu’elle berça jusqu’au soir ses remords de la veille, dans la clarté rouge du foyer, en face d’un terrible feu qui faisait craquer les meubles autour d’elle, et lui ôtait, par instants, la conscience de son être. Elle put songer à Maxime, comme à une jouissance enflammée dont les rayons la brûlaient ; elle eut un cauchemar d’étranges amours, au milieu de bûchers, sur des lits chauffés à blanc. Céleste allait et venait, dans la chambre, avec sa figure calme de servante au sang glacé. Elle avait l’ordre de ne laisser entrer personne ; elle congédia même les inséparables, Adeline d’Espanet et Suzanne Haffner, de retour d’un déjeuner qu’elles venaient de faire ensemble, dans un pavillon loué par elles à Saint-Germain. Cependant, vers le soir, Céleste étant venue dire à sa maîtresse que Mme Sidonie, la sœur de monsieur, voulait lui parler, elle reçut l’ordre de l’introduire.

Mme Sidonie ne venait généralement qu’à la nuit tombée. Son frère avait pourtant obtenu qu’elle mît des robes de soie. Mais, on ne savait comment, la soie qu’elle portait avait beau sortir du magasin, elle ne paraissait jamais neuve ; elle se fripait, perdait son luisant, ressemblait à une loque. Elle avait aussi consenti à ne pas apporter son panier chez les Saccard. En revanche, ses poches débordaient de paperasses. Renée, dont elle ne pouvait faire une cliente raisonnable, résignée aux nécessités de la vie, l’intéressait. Elle la visitait régulièrement, avec des sourires discrets de médecin qui ne veut pas effrayer un malade en lui apprenant le nom de son mal. Elle s’apitoyait sur ses petites misères, comme sur des bobos qu’elle guérirait immédiatement, si la jeune femme voulait. Cette dernière, qui était dans une de ces heures où l’on a besoin d’être plaint, la faisait uniquement entrer pour lui dire qu’elle avait des douleurs de tête intolérables.

– Eh ! ma toute belle, murmura Mme Sidonie en se glissant dans l’ombre de la pièce, mais vous étouffez, ici !… Toujours vos douleurs névralgiques, n’est-ce pas ? C’est le chagrin. Vous prenez la vie trop à cœur.

– Oui, j’ai bien des soucis, répondit languissamment Renée.

La nuit tombait. Elle n’avait pas voulu que Céleste allumât une lampe. Le brasier seul jetait une grande lueur rouge, qui l’éclairait en plein, allongée, dans son peignoir blanc dont les dentelles devenaient roses. Au bord de l’ombre, on ne voyait qu’un bout de la robe noire de Mme Sidonie et ses deux mains croisées, couvertes de gants de coton gris. Sa voix tendre sortait des ténèbres.

– Encore des peines d’argent ! dit-elle, comme si elle avait dit : des peines de cœur, d’un ton plein de douceur et de pitié.

Renée abaissa les paupières, fit un geste d’aveu.

– Ah ! si mes frères m’écoutaient, nous serions tous riches. Mais ils lèvent les épaules, quand je leur parle de cette dette de trois milliards, vous savez ?… J’ai bon espoir, pourtant. Il y a dix ans que je veux faire un voyage en Angleterre. J’ai si peu de temps à moi !… Enfin je me suis décidée à écrire à Londres, et j’attends la réponse.

Et comme la jeune femme souriait :

– Je sais, vous êtes une incrédule, vous aussi. Cependant vous seriez bien contente, si je vous faisais cadeau, un de ces jours, d’un joli petit million… Allez, l’histoire est toute simple : c’est un banquier de Paris qui prêta l’argent au fils du roi d’Angleterre, et comme le banquier mourut sans héritier naturel, l’État peut aujourd’hui exiger le remboursement de la dette, avec les intérêts composés. J’ai fait le calcul, ça monte à deux milliards neuf cent quarante-trois millions deux cent dix mille francs… N’ayez pas peur, ça viendra, ça viendra.

– En attendant, dit la jeune femme avec une pointe d’ironie, vous devriez bien me faire prêter cent mille francs… Je pourrais payer mon tailleur qui me tourmente beaucoup.

– Cent mille francs se trouvent, répondit tranquillement Mme Sidonie. Il ne s’agit que d’y mettre le prix.

Le brasier luisait ; Renée, plus languissante, allongeait ses jambes, montrait le bout de ses pantoufles, au bord de son peignoir. La courtière reprit sa voix apitoyée.

– Pauvre chère, vous n’êtes vraiment pas raisonnable… Je connais beaucoup de femmes, mais je n’en ai jamais vu une aussi peu soucieuse de sa santé. Tenez, cette petite Michelin, c’est elle qui sait s’arranger ! Je songe à vous, malgré moi, quand je la vois heureuse et bien portante… Savez-vous que M. de Saffré en est amoureux fou et qu’il lui a déjà donné pour près de dix mille francs de cadeaux ? Je crois que son rêve est d’avoir une maison de campagne.

Elle s’animait, elle cherchait sa poche.

– J’ai là encore une lettre d’une pauvre jeune femme… Si nous avions de la lumière, je vous la ferais lire… Imaginez-vous que son mari ne s’occupe pas d’elle. Elle avait signé des billets, elle a été obligée d’emprunter à un monsieur que je connais. C’est moi qui ai retiré les billets des griffes des huissiers, et ça n’a pas été sans peine… Ces pauvres enfants, croyez-vous qu’ils font le mal ? Je les reçois chez moi, comme s’ils étaient mon fils et ma fille.

– Vous connaissez un prêteur ? demanda négligemment Renée.

– J’en connais dix… Vous êtes trop bonne. Entre femmes, n’est-ce pas ? on peut se dire bien des choses, et ce n’est pas parce que votre mari est mon frère, que je l’excuserai de courir les gueuses et de laisser se morfondre au coin du feu un amour de femme comme vous… Cette Laure d’Aurigny lui coûte les yeux de la tête. Ça ne m’étonnerait pas qu’il vous eût refusé de l’argent. Il vous en a refusé, n’est-ce pas ?… Ô le malheureux !

Renée écoutait complaisamment cette voix molle qui sortait de l’ombre, comme l’écho encore vague de ses propres songeries. Les paupières demi-closes, presque couchée dans son fauteuil, elle ne savait plus que Mme Sidonie était là, elle croyait rêver que de mauvaises pensées lui venaient et la tentaient avec une grande douceur. La courtière parla longtemps, pareille à une eau tiède et monotone.

– C’est Mme de Lauwerens qui a gâté votre existence. Vous n’avez jamais voulu me croire. Ah ! vous n’en seriez pas à pleurer au coin de votre cheminée, si vous ne vous étiez pas défiée de moi… Et je vous aime comme mes yeux, ma toute belle. Vous avez un pied ravissant. Vous allez vous moquer de moi, mais je veux vous conter mes folies : quand il y a trois jours que je ne vous ai vue, il faut absolument que je vienne pour vous admirer ; oui, il me manque quelque chose ; j’ai besoin de me rassasier de vos beaux cheveux, de votre visage si blanc et si délicat, de votre taille mince… Vrai, je n’ai jamais vu de taille pareille.

Renée finit par sourire. Ses amants n’avaient pas eux-mêmes cette chaleur, cette extase recueillie, en lui parlant de sa beauté. Mme Sidonie vit ce sourire.

– Allons, c’est convenu, dit-elle en se levant vivement… Je bavarde, je bavarde, et j’oublie que je vous casse la tête… Vous viendrez demain, n’est-ce pas ? Nous causerons argent, nous chercherons un prêteur… Entendez-vous, je veux que vous soyez heureuse.

La jeune femme, sans bouger, pâmée par la chaleur, répondit après un silence, comme s’il lui avait fallu un travail laborieux pour comprendre ce qu’on disait autour d’elle :

– Oui, j’irai, c’est convenu, et nous causerons ; mais pas demain… Worms se contentera d’un acompte. Quand il me tourmentera encore, nous verrons… Ne me parlez plus de tout cela. J’ai la tête brisée par les affaires.

Mme Sidonie parut très contrariée. Elle allait se rasseoir, reprendre son monologue caressant ; mais l’attitude lasse de Renée lui fit remettre son attaque à plus tard. Elle tira de sa poche une poignée de paperasses, où elle chercha et finit par trouver un objet renfermé dans une sorte de boîte rose.

– J’étais venue pour vous recommander un nouveau savon, dit-elle en reprenant sa voix de courtière. Je m’intéresse beaucoup à l’inventeur, qui est un charmant jeune homme. C’est un savon très doux, très bon pour la peau. Vous l’essaierez, n’est-ce pas ? et vous en parlerez à vos amies… Je le laisse là, sur votre cheminée.

Elle était à la porte, lorsqu’elle revint encore, et, droite dans la lueur rose du brasier, avec sa face de cire, elle se mit à faire l’éloge d’une ceinture élastique, une invention destinée à remplacer les corsets.

– Ça vous donne une taille absolument ronde, une vraie taille de guêpe, disait-elle… J’ai sauvé ça d’une faillite. Quand vous viendrez, vous essaierez les spécimens, si vous voulez… J’ai dû courir les avoués pendant une semaine. Le dossier est dans ma poche, et je vais de ce pas chez mon huissier pour lever une dernière opposition… À bientôt, ma mignonne. Vous savez que je vous attends et que je veux sécher vos beaux yeux.

Elle glissa, elle disparut. Renée ne l’entendit même pas fermer la porte. Elle resta là, devant le feu qui mourait, continuant le rêve de la journée, la tête pleine de chiffres dansants, entendant au loin les voix de Saccard et de Mme Sidonie dialoguer, lui offrir des sommes considérables, du ton dont un commissaire-priseur met un mobilier aux enchères. Elle sentait sur son cou le baiser brutal de son mari, et quand elle se retournait, c’était la courtière qu’elle trouvait à ses pieds, avec sa robe noire, son visage mou, lui tenant des discours passionnés, lui vantant ses perfections, implorant un rendez-vous d’amour, avec l’attitude d’un amant à bout de résignation. Cela la faisait sourire. La chaleur, dans la pièce, devenait de plus en plus étouffante. Et la stupeur de la jeune femme, les rêves bizarres qu’elle faisait, n’étaient qu’un sommeil léger, un sommeil artificiel, au fond duquel elle revoyait toujours le petit cabinet du boulevard, le large divan où elle était tombée à genoux. Elle ne souffrait plus du tout. Quand elle ouvrait les paupières, Maxime passait dans le brasier rose.

Le lendemain, au bal du ministère, la belle Mme Saccard fut merveilleuse. Worms avait accepté l’acompte de cinquante mille francs ; elle sortait de cet embarras d’argent, avec des rires de convalescente. Quand elle traversa les salons, dans sa grande robe de faille rose à longue traîne Louis XIV, encadrée de hautes dentelles blanches, il y eut un murmure, les hommes se bousculèrent pour la voir. Et les intimes s’inclinaient, avec un discret sourire d’intelligence, rendant hommage à ces belles épaules, si connues du tout-Paris officiel, et qui étaient les fermes colonnes de l’empire. Elle s’était décolletée avec un tel mépris des regards, elle marchait si calme et si tendre dans sa nudité, que cela n’était presque plus indécent. Eugène Rougon, le grand homme politique qui sentait cette gorge nue plus éloquente encore que sa parole à la Chambre, plus douce et plus persuasive pour faire goûter les charmes du règne et convaincre les sceptiques, alla complimenter sa belle-sœur sur son heureux coup d’audace d’avoir échancré son corsage de deux doigts de plus. Presque tout le Corps législatif était là, et à la façon dont les députés regardaient la jeune femme, le ministre se promettait un beau succès, le lendemain, dans la question délicate des emprunts de la Ville de Paris. On ne pouvait voter contre un pouvoir qui faisait pousser, dans le terreau des millions, une fleur comme cette Renée, une si étrange fleur de volupté, à la chair de soie, aux nudités de statue, vivante jouissance qui laissait derrière elle une odeur de plaisir tiède. Mais ce qui fit chuchoter le bal entier, ce fut la rivière et l’aigrette. Les hommes reconnaissaient les bijoux. Les femmes se les désignaient du regard, furtivement. On ne parla que de ça toute la soirée. Et les salons allongeaient leur enfilade, dans la lumière blanche des lustres, emplis d’une cohue resplendissante, comme un fouillis d’astres tombés dans un coin trop étroit.

Vers une heure, Saccard disparut. Il avait goûté le succès de sa femme en homme dont le coup de théâtre réussit. Il venait encore de consolider son crédit. Une affaire l’appelait chez Laure d’Aurigny ; il se sauva en priant Maxime de reconduire Renée à l’hôtel, après le bal.

Maxime passa la soirée, sagement, à côté de Louise de Mareuil, très occupés tous les deux à dire un mal affreux des femmes qui allaient et venaient. Et quand ils avaient trouvé quelque folie plus grosse que les autres, ils étouffaient leurs rires dans leur mouchoir. Il fallut que Renée vînt demander son bras au jeune homme, pour sortir des salons. Dans la voiture, elle fut d’une gaieté nerveuse ; elle était encore toute vibrante de l’ivresse de lumière, de parfums et de bruits, qu’elle venait de traverser. Elle semblait, d’ailleurs, avoir oublié leur « bêtise » du boulevard, comme disait Maxime. Elle lui demanda seulement, d’un ton de voix singulier :

– Elle est donc très drôle, cette petite bossue de Louise ?

– Oh ! très drôle…, répondit le jeune homme en riant encore. Tu as vu la duchesse de Sternich, avec un oiseau jaune dans les cheveux, n’est-ce pas ?… Est-ce que Louise ne prétend pas que c’est un oiseau mécanique qui bat des ailes et qui crie : « Coucou ! coucou ! » au pauvre duc toutes les heures.

Renée trouva très comique cette plaisanterie de pensionnaire émancipée. Quand ils furent arrivés, comme Maxime allait prendre congé d’elle, elle lui dit :

– Tu ne montes pas ? Céleste m’a sans doute préparé une collation.

Il monta, avec son abandon ordinaire. En haut, il n’y avait pas de collation, et Céleste était couchée. Il fallut que Renée allumât les bougies d’un petit candélabre à trois branches. Sa main tremblait un peu.

– Cette sotte, disait-elle en parlant de sa femme de chambre, elle aura mal compris mes ordres… Jamais je ne vais pouvoir me déshabiller toute seule.

Elle passa dans son cabinet de toilette. Maxime la suivit, pour lui raconter un nouveau mot de Louise qui lui revenait à la mémoire, tranquille comme s’il se fût attardé chez un ami, cherchant déjà son porte-cigares pour allumer un havane. Mais là, lorsqu’elle eut posé le candélabre, elle se tourna et tomba dans les bras du jeune homme, muette et inquiétante, collant sa bouche sur sa bouche.

L’appartement particulier de Renée était un nid de soie et de dentelle, une merveille de luxe coquet. Un boudoir très petit précédait la chambre à coucher. Les deux pièces n’en faisaient qu’une, ou du moins le boudoir n’était guère que le seuil de la chambre, une grande alcôve, garnie de chaises longues, sans porte pleine, fermée par une double portière. Les murs, dans l’une et l’autre pièces, se trouvaient également tendus d’une étoffe de soie mate gris de lin, brochée d’énormes bouquets de roses, de lilas blancs et de boutons d’or. Les rideaux et portières étaient en guipure de Venise, posée sur une doublure de soie, faite de bandes alternativement grises et roses. Dans la chambre à coucher, la cheminée en marbre blanc, un véritable joyau, étalait, comme une corbeille de fleurs, ses incrustations de lapis et de mosaïques précieuses, reproduisant les roses, les lilas blancs et les boutons d’or de la tenture. Un grand lit gris et rose, dont on ne voyait pas le bois recouvert d’étoffe et capitonné, et dont le chevet s’appuyait au mur, emplissait toute une moitié de la chambre avec son flot de draperies, ses guipures et sa soie brochée de bouquets, tombant du plafond jusqu’au tapis. On aurait dit une toilette de femme, arrondie, découpée, accompagnée de poufs, de nœuds, de volants ; et ce large rideau qui se gonflait, pareil à une jupe, faisait rêver à quelque grande amoureuse, penchée, se pâmant, près de choir sur les oreillers. Sous les rideaux, c’était un sanctuaire, des batistes plissées à petits plis, une neige de dentelles, toutes sortes de choses délicates et transparentes, qui se noyaient dans un demi-jour religieux. À côté du lit, de ce monument dont l’ampleur dévote rappelait une chapelle ornée pour quelque fête, les autres meubles disparaissaient : des sièges bas, une psyché de deux mètres, des meubles pourvus d’une infinité de tiroirs. À terre, le tapis, d’un gris bleuâtre, était semé de roses pâles effeuillées. Et, aux deux côtés du lit, il y avait deux grandes peaux d’ours noir, garnies de velours rose, aux ongles d’argent, et dont les têtes, tournées vers la fenêtre, regardaient fixement le ciel vide de leurs yeux de verre.

Cette chambre avait une harmonie douce, un silence étouffé. Aucune note trop aiguë, reflet de métal, dorure claire, ne chantait dans la phrase rêveuse du rose et du gris. La garniture de la cheminée elle-même, le cadre de la glace, la pendule, les petits candélabres, étaient faits de pièces de vieux sèvres, laissant à peine voir le cuivre doré des montures. Une merveille, cette garniture, la pendule surtout, avec sa ronde d’Amours joufflus, qui descendaient, se penchaient autour du cadran, comme une bande de gamins tout nus se moquant de la marche rapide des heures. Ce luxe adouci, ces couleurs et ces objets que le goût de Renée avait voulu tendres et souriants, mettaient là un crépuscule, un jour d’alcôve dont on a tiré les rideaux. Il semblait que le lit se continuât, que la pièce entière fût un lit immense, avec ses tapis, ses peaux d’ours, ses sièges capitonnés, ses tentures matelassées qui continuaient la mollesse du sol le long des murs, jusqu’au plafond. Et, comme dans un lit, la jeune femme laissait là, sur toutes ces choses, l’empreinte, la tiédeur, le parfum de son corps. Quand on écartait la double portière du boudoir, il semblait qu’on soulevât une courtepointe de soie, qu’on entrât dans quelque grande couche encore chaude et moite, où l’on retrouvait, sur les toiles fines, les formes adorables, le sommeil et les rêves d’une Parisienne de trente ans.

Une pièce voisine, la garde-robe, grande chambre tendue de vieille perse, était simplement entourée de hautes armoires en bois de rose, où se trouvait pendue l’armée des robes. Céleste, très méthodique, rangeait les robes par ordre d’ancienneté, les étiquetait, mettait de l’arithmétique au milieu des caprices jaunes ou bleus de sa maîtresse, tenait la garde-robe dans un recueillement de sacristie et une propreté de grande écurie. Il n’y avait pas un meuble, et pas un chiffon ne traînait ; les panneaux des armoires luisaient, froids et nets, comme les panneaux vernis d’un coupé.

Mais la merveille de l’appartement, la pièce dont parlait tout Paris, c’était le cabinet de toilette. On disait : « Le cabinet de toilette de la belle Mme Saccard » comme on dit : « La galerie des Glaces, à Versailles ». Ce cabinet se trouvait dans une des tourelles de l’hôtel, juste au-dessus du petit salon bouton d’or. On songeait, en y entrant, à une large tente ronde, une tente de féerie, dressée en plein rêve par quelque guerrière amoureuse. Au centre du plafond, une couronne d’argent ciselé retenait les pans de la tente qui venaient, en s’arrondissant, s’attacher aux murs, d’où ils tombaient droits jusqu’au plancher. Ces pans, cette tenture riche, étaient faits d’un dessous de soie rose recouvert d’une mousseline très claire, plissée à grands plis de distance en distance ; une applique de guipure séparait les plis, et des baguettes d’argent guillochées descendaient de la couronne, filaient le long de la tenture, aux deux bords de chaque applique. Le gris rose de la chambre à coucher s’éclairait ici, devenait un blanc rose, une chair nue. Et sous ce berceau de dentelles, sous ces rideaux qui ne laissaient voir du plafond, par le vide étroit de la couronne, qu’un trou bleuâtre, où Chaplin avait peint un Amour rieur, regardant et apprêtant sa flèche, on se serait cru au fond d’un drageoir, dans quelque précieuse boîte à bijoux, grandie, non plus faite pour l’éclat d’un diamant, mais pour la nudité d’une femme. Le tapis, d’une blancheur de neige, s’étalait sans le moindre semis de fleurs. Une armoire à glace, dont les deux panneaux étaient incrustés d’argent ; une chaise longue, deux poufs, des tabourets de satin blanc ; une grande table de toilette, à plaque de marbre rose, et dont les pieds disparaissaient sous des volants de mousseline et de guipure, meublaient la pièce. Les cristaux de la table de toilette, les verres, les vases, la cuvette étaient en vieux bohème veiné de rose et de blanc. Et il y avait encore une autre table, incrustée d’argent comme l’armoire à glace, où se trouvait rangé l’outillage, les engins de toilette, trousse bizarre, qui étalait un nombre considérable de petits instruments dont l’usage échappait, les gratte-dos, les polissoirs, les limes de toutes les grandeurs et de toutes les formes, les ciseaux droits et recourbés, toutes les variétés des pinces et des épingles. Chacun de ces objets, en argent et ivoire, était marqué au chiffre de Renée.

Mais le cabinet avait un coin délicieux, et ce coin-là surtout le rendait célèbre. En face de la fenêtre, les pans de la tente s’ouvraient et découvraient, au fond d’une sorte d’alcôve longue et peu profonde, une baignoire, une vasque de marbre rose, enfoncée dans le plancher, et dont les bords cannelés comme ceux d’une grande coquille arrivaient au ras du tapis. On descendait dans la baignoire par des marches de marbre. Au-dessus des robinets d’argent, au col de cygne, une glace de Venise, découpée, sans cadre, avec des dessins dépolis dans le cristal, occupait le fond de l’alcôve. Chaque matin Renée prenait un bain de quelques minutes. Ce bain emplissait pour la journée le cabinet d’une moiteur, d’une odeur de chair fraîche et mouillée. Parfois, un flacon débouché, un savon resté hors de sa boîte, mettaient une pointe plus violente dans cette langueur un peu fade. La jeune femme aimait à rester là, jusqu’à midi, presque nue. La tente ronde, elle aussi, était nue. Cette baignoire rose, ces tables et ces cuvettes roses, cette mousseline du plafond et des murs, sous laquelle on croyait voir couler un sang rose, prenaient des rondeurs de chair, des rondeurs d’épaules et de seins ; et, selon l’heure de la journée, on eût dit la peau neigeuse d’un enfant ou la peau chaude d’une femme. C’était une grande nudité. Quand Renée sortait du bain, son corps blond n’ajoutait qu’un peu de rose à toute cette chair rose de la pièce.

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