Au retour, dans le flot des voitures longeant le lac, la calèche avançait lentement. À un moment, la circulation fut si dense qu'elle dut s'arrêter.
Le soleil se couchait dans un ciel d'octobre, gris clair, avec quelques nuages effilés à l'horizon. Un dernier rayon, provenant des lointains massifs de la cascade, illuminait la route, baignant d'une lumière rousse et adoucie la longue file de voitures immobilisées. Les reflets dorés et les éclats vifs des roues semblaient s'être figés le long des bordures jaune paille de la calèche, dont les panneaux bleu foncé reflétaient des fragments du paysage environnant. Plus haut, baignés dans cette lumière rousse qui faisait briller les boutons de cuivre de leurs capotes à demi repliées, le cocher et le valet de pied, vêtus de leur livrée bleu sombre, avec des culottes mastic et des gilets rayés noir et jaune, restaient droits, graves et patients, comme des domestiques de bonne maison que rien ne semble pouvoir agacer. Leurs chapeaux, ornés d'une cocarde noire, leur donnaient une allure très digne. Seuls, les chevaux, un magnifique attelage bai, manifestaient leur impatience par de grands souffles.
— Regarde, dit Maxime, Laure d'Aurigny, là-bas, dans ce coupé... Regarde, Renée.
Renée se redressa légèrement, plissant les yeux avec cette moue délicieuse que lui donnait sa vue faible.
— Je la croyais en fuite, dit-elle... Elle a changé la couleur de ses cheveux, non ?
— Oui, répondit Maxime en riant, son nouvel amant déteste le rouge.
Renée, penchée en avant, la main posée sur la portière basse de la calèche, observait, réveillée du rêve mélancolique qui l'avait gardée silencieuse, allongée au fond de la voiture comme dans une chaise longue de convalescente. Elle portait, sur une robe de soie mauve avec tablier et tunique ornés de larges volants plissés, un petit manteau de drap blanc, aux revers de velours mauve, qui lui donnait un air audacieux. Ses cheveux d'un fauve pâle, rappelant la teinte du beurre fin, étaient à peine dissimulés sous un chapeau léger orné de roses du Bengale. Elle continuait à plisser les yeux, avec son allure de garçon impertinent, son front pur marqué d'une grande ride, sa bouche dont la lèvre supérieure avançait, comme celle des enfants boudeurs. Puis, voyant mal, elle prit son binocle, un modèle masculin avec une monture en écaille, et, le tenant à la main sans le poser sur son nez, elle examina la plantureuse Laure d'Aurigny avec une tranquillité parfaite.
Les voitures ne bougeaient toujours pas. Au milieu des blocs sombres formés par la longue file de coupés, nombreux au Bois cet après-midi d'automne, brillaient le coin d'une vitre, le mors d'un cheval, la poignée argentée d'une lanterne, les galons d'un laquais perché sur son siège. Ici et là, dans un landau découvert, éclatait un morceau de tissu, un détail de toilette féminine, soie ou velours. Peu à peu, un grand silence était tombé sur tout ce bruit éteint, devenu immobile.
Depuis les voitures, on percevait les conversations des passants. Les regards s’échangeaient silencieusement de portière à portière, et le silence s’installait, seulement rompu par le grincement des harnais et le piétinement impatient des chevaux. Au loin, les murmures du Bois s’éteignaient lentement.
Malgré la saison avancée, tout Paris semblait s'être donné rendez-vous ici : la duchesse de Sternich dans son huit-ressorts, Madame de Lauwerens dans une victoria impeccablement attelée, la baronne de Meinhold dans un élégant cab bai-brun, la comtesse Vanska avec ses poneys pie, Madame Daste et ses fameux stappers noirs, Madame de Guende et Madame Teissière en coupé, la jeune Sylvia dans un landau bleu marine. On y voyait aussi don Carlos, vêtu de noir, avec sa livrée ancienne et solennelle ; Selim Pacha, coiffé de son fez, sans son gouverneur ; la duchesse de Rozan dans un coupé-égoïste, sa livrée poudrée de blanc ; Monsieur le comte de Chibray en dog-cart ; Monsieur Simpson dans un mail d’une tenue impeccable ; toute la colonie américaine était là. Et même deux académiciens en fiacre.
Les premières voitures se dégagèrent, et peu à peu, tout le cortège se mit à rouler doucement. Ce fut comme un réveil. Mille éclats de lumière dansante s’allumèrent, les roues scintillèrent, des étincelles jaillirent des harnais secoués par les chevaux. Sur le sol et les arbres, de larges reflets glacés couraient. Ce crépitement des harnais et des roues, ce flamboiement des panneaux vernis où se reflétait la braise rouge du soleil couchant, ces éclats que lançaient les livrées éclatantes perchées en hauteur et les toilettes somptueuses débordant des portières, tout cela s’emportait dans un grondement sourd et continu, rythmé par le trot des attelages. Le défilé avançait, dans ces mêmes bruits, ces mêmes lueurs, sans fin et comme d’un seul élan, comme si les premières voitures entraînaient toutes les autres derrière elles.
Renée, secouée par le léger mouvement de la calèche reprenant sa route, laissa tomber son binocle et se renversa à demi sur les coussins. Elle attira frileusement à elle un coin de la peau d’ours qui tapissait l’intérieur de la voiture d’un manteau de neige soyeuse. Ses mains gantées s’enfoncèrent dans la douceur des longs poils frisés. Une brise se levait. Le doux après-midi d’octobre, qui avait donné au Bois un air de printemps et incité les grandes mondaines à sortir en voiture découverte, menaçait de se transformer en une soirée d’une fraîcheur piquante.
Un moment, la jeune femme resta blottie, retrouvant la chaleur de son coin, se laissant bercer par le roulement voluptueux des roues devant elle. Puis, levant la tête vers Maxime, dont le regard déshabillait tranquillement les femmes dans les coupés et landaus voisins :
— Vraiment, demanda-t-elle, tu la trouves jolie, cette Laure d’Aurigny ? Vous en faisiez l’éloge, l’autre jour, quand on a annoncé la vente de ses diamants !… À propos, tu n’as pas vu la rivière et l’aigrette que ton père m’a achetées à cette vente ?
— Certes, il sait y faire, répondit Maxime avec un rire narquois.
Il réussit à éponger les dettes de Laure tout en offrant des diamants à sa femme.
La jeune femme haussa légèrement les épaules.
— Quel vaurien ! murmura-t-elle avec un sourire.
Le jeune homme, quant à lui, était absorbé par une dame en robe verte qui avait capté son attention. Renée, la tête appuyée, les yeux à moitié fermés, regardait paresseusement de part et d'autre de l'allée sans vraiment voir. À droite, des taillis et des futaies basses défilaient doucement, leurs feuilles roussies et leurs branches frêles. De temps à autre, des cavaliers passaient, minces sur leurs montures, soulevant de petites nuées de sable fin. À gauche, en contrebas des pelouses étroites parsemées de corbeilles et de massifs, le lac s'étendait, aussi limpide que du cristal, sans une ride, comme si ses bords avaient été soigneusement taillés par des jardiniers. De l'autre côté de cette surface claire, deux îles se dressaient, reliées par un pont gris, avec leurs falaises accueillantes et leurs sapins théâtraux se découpant sur le ciel pâle. Leurs feuillages persistants se reflétaient dans l'eau, semblables à des franges de rideaux élégamment drapées à l'horizon. Ce paysage, semblant fraîchement peint, baignait dans une ombre légère et une brume bleutée qui ajoutaient au charme exquis des lointains, leur donnant un air délicieusement artificiel. Sur l'autre rive, le Chalet des Îles, brillant comme un jouet neuf, resplendissait. Les allées de sable jaune, serpentant à travers les pelouses et contournant le lac, bordées de fausses branches rustiques en fonte, se détachaient étrangement à cette heure tardive sur le vert adouci de l'eau et du gazon.
Habituée à la beauté sophistiquée de ces paysages, Renée, envahie par la lassitude, avait fermé complètement les yeux, se concentrant sur ses doigts fins qui enroulaient les longs poils de la fourrure d'ours. Mais une secousse dans le rythme régulier des voitures la réveilla. Elle releva la tête pour saluer deux jeunes femmes allongées côte à côte, avec une langueur amoureuse, dans un élégant huit-ressorts qui quittait bruyamment le bord du lac pour s'engager dans une allée latérale. La marquise d'Espanet, dont le mari, récemment devenu aide de camp de l'empereur, avait fait grand bruit en rejoignant le régime, était l'une des figures les plus en vue du Second Empire. L'autre, Mme Haffner, avait épousé un industriel fortuné de Colmar, devenu un homme politique influent grâce à l'Empire. Renée, qui avait connu les deux inséparables en pension, les appelait par leurs prénoms, Adeline et Suzanne. Alors qu'elle s'apprêtait à se pelotonner à nouveau, le rire de Maxime attira son attention.
— Non, vraiment, je suis triste, ne ris pas, c'est sérieux, dit-elle en voyant le jeune homme l'observer avec moquerie, se moquant de sa posture penchée.
Maxime prit un ton amusé.
— Aurions-nous de gros chagrins, serions-nous jalouse ?
Elle sembla surprise.
— Moi ! dit-elle.
— Pourquoi serais-je jalouse ?
Elle haussa les épaules avec un air de dédain, comme si un souvenir lui revenait.
— Ah, oui, cette grosse Laure ! Je n'y pense même pas, tu sais. Si Aristide, comme vous le prétendez tous, a vraiment payé les dettes de cette fille pour l'empêcher de partir à l'étranger, alors il aime l'argent moins que je ne le croyais. Ça va sûrement le rendre populaire auprès des dames... Ce cher homme, je le laisse faire ce qu'il veut.
Elle souriait en prononçant "ce cher homme" d’un ton d’indifférence amicale. Puis, soudain, son visage s'assombrit, et elle promena autour d'elle ce regard désespéré des femmes qui ne trouvent aucun divertissement à leur goût. Elle murmura :
— Oh, j'aimerais tellement... Mais non, je ne suis pas jalouse, pas le moins du monde.
Elle s'arrêta, hésitante.
— Tu vois, je m'ennuie, dit-elle enfin, d'une voix brusque.
Elle se tut, les lèvres serrées. Les voitures continuaient de défiler le long du lac, dans un rythme régulier, avec un bruit sourd de cascade lointaine. À gauche, entre l'eau et la route, se dressaient des petits bois d'arbres verts aux troncs minces et droits, formant de curieux faisceaux de colonnes. À droite, les taillis et les futaies basses avaient disparu ; le Bois s'ouvrait sur de larges pelouses, de vastes étendues d'herbe parsemées de bouquets de grands arbres. Les nappes vertes s'étendaient en ondulations légères jusqu'à la Porte de la Muette, dont on distinguait au loin la grille basse, semblable à une dentelle noire posée sur le sol ; sur les pentes, là où les ondulations se creusaient, l'herbe prenait une teinte bleutée. Renée fixait ce paysage, comme si cet élargissement de l'horizon, ces prairies douces, baignées par l'air du soir, accentuaient le vide qu'elle ressentait en elle.
Après un silence, elle répéta avec un accent de colère sourde :
— Je m'ennuie, je m'ennuie à en mourir.
— Tu sais que tu n'es pas très joyeuse, dit Maxime calmement. Tu es sûrement nerveuse.
La jeune femme se laissa aller au fond de la voiture.
— Oui, je suis nerveuse, répondit-elle sèchement.
Puis elle prit un ton maternel.
— Je deviens vieille, mon cher enfant ; j'aurai bientôt trente ans. C'est terrible. Rien ne me plaît... À vingt ans, tu ne peux pas comprendre...
— Tu m'as emmené pour te confesser ? l'interrompit le jeune homme. Ça risque d'être sacrément long.
Elle accueillit cette impertinence avec un faible sourire, comme une boutade d'enfant gâté à qui tout est permis.
— Tu oses te plaindre, continua Maxime ; tu dépenses plus de cent mille francs par an pour tes vêtements, tu vis dans un hôtel somptueux, tu as des chevaux magnifiques, tes caprices font loi, et les journaux parlent de chacune de tes nouvelles robes comme d'un événement majeur ; les femmes te jalousent, les hommes donneraient dix ans de leur vie pour embrasser le bout de tes doigts... N'est-ce pas vrai ?
Elle acquiesça d'un signe de tête sans répondre. Les yeux baissés, elle recommença à friser les poils de la peau d'ours.
— Allez, ne sois pas modeste, poursuivit Maxime ; avoue franchement que tu es l'une des figures du second Empire. Entre nous, on peut se dire ces choses-là.
Partout, que ce soit aux Tuileries, chez les ministres ou chez les riches, tu es la reine incontestée. Tu as goûté à tous les plaisirs, et si je pouvais me permettre, je dirais...
Il s'interrompit un instant, amusé, avant de lâcher sans gêne :
— Je dirais que tu as croqué dans tous les fruits défendus.
Elle ne réagit pas.
— Et pourtant, tu t'ennuies ! s'exclama-t-il avec une fausse indignation comique. C'est un crime ! Que cherches-tu ? Que désires-tu vraiment ?
Elle haussa les épaules, signifiant qu'elle n'en avait aucune idée. Malgré sa tête baissée, Maxime la trouva soudain si sérieuse, si préoccupée, qu'il se tut. Il observa les voitures qui, en atteignant l'extrémité du lac, formaient un large carrefour. Les voitures, désormais moins serrées, tournaient avec une élégance majestueuse ; le bruit sec des sabots résonnait hautement sur le sol dur.
La calèche, en prenant le grand tour pour rejoindre la file, fit une embardée qui provoqua chez Maxime une sensation de plaisir diffus. Succombant à l'envie de taquiner Renée, il lança :
— Franchement, tu mériterais de voyager en fiacre ! Ce serait bien fait pour toi ! Regarde ces gens qui retournent à Paris, tous à tes pieds. On te salue comme une reine, et M. de Mussy, ton cher ami, est à deux doigts de t'envoyer des baisers.
Effectivement, un cavalier saluait Renée. Maxime avait pris un ton faussement moqueur. Mais Renée se contenta de hausser les épaules, à peine intéressée. Cette fois, Maxime leva les bras au ciel, désespéré.
— Vraiment, on en est là ? Mais enfin, tu as tout, que te manque-t-il encore ?
Renée releva la tête. Ses yeux brillaient d'une lueur intense, une curiosité insatisfaite.
— Je veux autre chose, murmura-t-elle.
— Mais tu as tout, reprit Maxime en riant, autre chose, c'est du vent... Qu'est-ce que c'est, ce "autre chose" ?
— Quoi ? répéta-t-elle...
Elle ne continua pas. Elle s'était tournée, contemplant le paysage qui s'effaçait derrière elle. La nuit était presque tombée ; un crépuscule lent descendait comme une fine poussière. Le lac, vu de face dans cette lumière pâle, s'étendait comme une immense plaque d'étain ; de chaque côté, les arbres aux troncs minces et droits semblaient surgir de l'eau immobile, formant à cette heure des colonnades violacées qui dessinaient les courbes soignées des rives. Plus loin, des massifs se dressaient, de grands feuillages sombres fermaient l'horizon. Derrière ces ombres, une lueur de braise, un coucher de soleil à demi éteint, illuminait un coin de l'immensité grise. Au-dessus de ce lac figé, de ces arbres bas, de ce paysage étrangement plat, le ciel s'ouvrait, infini, plus profond et plus vaste. Ce grand ciel au-dessus de ce petit coin de nature vibrait d'une tristesse diffuse ; et de ces hauteurs pâlissantes tombait une telle mélancolie automnale, une nuit si douce et empreinte de chagrin, que le Bois, peu à peu enveloppé dans un voile d'ombre, perdait sa mondanité, s'agrandissant, empli du charme puissant des forêts.
Le bruit des attelages, étouffé par la nuit, résonnait comme des murmures lointains de feuilles et de ruisseaux. Tout semblait s'éteindre peu à peu. Au milieu du lac, dans cette ambiance effacée, la voile latine d'une grande barque se découpait clairement sur le rougeoiement du crépuscule. On ne voyait plus qu'elle, ce triangle de toile jaune démesurément agrandi.
Renée, lassée de tout, ressentit un étrange désir, inavouable, en voyant ce paysage méconnaissable, cette nature autrefois si sophistiquée, transformée par la nuit frissonnante en un sanctuaire, une clairière idéale où les anciens dieux dissimulaient leurs amours titanesques, leurs adultères et incestes divins. Et à mesure que la calèche s'éloignait, elle avait l'impression que le crépuscule emportait avec lui, dans ses voiles tremblants, un monde de rêves, une alcôve secrète et surnaturelle où elle pourrait enfin apaiser son cœur malade, sa chair épuisée.
Quand le lac et les petits bois disparurent dans l'ombre, ne formant plus qu'une ligne noire à l'horizon, Renée se retourna brusquement, la voix teintée de larmes de frustration, et reprit sa phrase interrompue :
— Quoi ?... Autre chose, bien sûr ! Je veux autre chose. Est-ce que je sais, moi ! Si seulement je savais... Mais tu vois, j'en ai assez des bals, des dîners, des fêtes. Toujours la même chose. C'est à mourir d'ennui... Les hommes sont insupportables, oh oui, insupportables...
Maxime éclata de rire. Sous ses airs de grande dame, on percevait un feu intérieur. Elle ne clignait plus des yeux ; une ride marquait son front avec dureté ; sa lèvre, comme celle d'un enfant boudeur, s'avançait, brûlante, à la recherche de plaisirs qu'elle ne parvenait pas à nommer. Elle remarqua le rire de Maxime, mais, trop agitée pour s'arrêter, elle continua, se laissant bercer par la voiture :
— C'est vrai, vous êtes insupportables... Je ne parle pas de toi, Maxime, tu es trop jeune... Mais si je te racontais combien Aristide m'a pesé au début ! Et les autres ! Ceux qui m'ont aimée... Tu sais, on est de bons camarades, toi et moi, je ne me gêne pas avec toi ; eh bien, vraiment, il y a des jours où je suis tellement lasse de ma vie de femme riche, adulée, saluée, que je voudrais être une Laure d’Aurigny, vivre comme un garçon.
Maxime riait encore plus fort, et elle insista :
— Oui, une Laure d’Aurigny. Ça doit être moins fade, moins répétitif.
Elle se tut un moment, s'imaginant la vie qu'elle mènerait en étant Laure. Puis, d'un ton découragé :
— Après tout, reprit-elle, ces femmes doivent avoir leurs propres ennuis aussi. Rien n'est amusant, décidément. C'est à mourir... Je le disais, il faudrait autre chose ; tu comprends, moi, je ne sais pas quoi ; mais autre chose, quelque chose d'unique, qu'on ne croise pas tous les jours, une jouissance rare, inconnue.
Sa voix s'était adoucie. Elle prononça ces derniers mots en se perdant dans une profonde rêverie. La calèche montait alors l'avenue menant à la sortie du Bois.
L'ombre s'étendait peu à peu. De chaque côté, les buissons semblaient former des murs grisâtres. Les chaises en fonte, peintes en jaune, qui accueillaient d'ordinaire la bourgeoisie endimanchée les soirs de beau temps, défilaient le long des trottoirs, toutes vides, empreintes de la mélancolie des meubles de jardin surpris par l'hiver. Le roulement sourd et rythmé des voitures qui rentraient résonnait comme une plainte triste dans l'allée déserte.
Maxime comprit sans doute que trouver la vie amusante était de mauvais goût. Bien qu'assez jeune pour s'abandonner à un élan d'admiration, son égoïsme était trop ancré, son indifférence trop moqueuse, et il ressentait déjà une lassitude si profonde qu'il se plaisait à se déclarer écœuré, blasé, usé. Habituellement, il tirait une certaine fierté de cet aveu.
Il s'étira comme Renée et prit un ton plaintif.
— Tu as raison, dit-il, c'est épuisant. Je ne m'amuse pas plus que toi ; j'ai souvent rêvé d'autre chose aussi... Voyager, c'est d'un ennui ! Gagner de l'argent, autant le dépenser, même si ce n'est pas toujours aussi amusant qu'on le croit. Aimer, être aimé, on s'en lasse vite, tu ne trouves pas ? Oui, on en a vite assez...
Renée ne répondant pas, il continua, espérant la surprendre avec une provocation :
— Moi, j'aimerais être aimé par une religieuse. Ce serait peut-être amusant, non ? Tu n'as jamais rêvé d'aimer un homme sans pouvoir y penser sans commettre un crime ?
Mais elle resta silencieuse, et Maxime, pensant qu'elle ne l'écoutait pas, laissa tomber. Appuyée contre le bord capitonné de la calèche, elle semblait dormir les yeux ouverts. Elle était perdue dans ses pensées, immobile, livrée à des rêves qui la maintenaient ainsi affaissée. Par moments, ses lèvres tremblaient légèrement, trahissant une agitation nerveuse. Elle se laissait envahir par l'ombre du crépuscule, imprégnée de cette tristesse indécise, de cette volupté discrète, de cet espoir inavoué. Tout cela la baignait dans une ambiance languissante et morbide. Tandis qu'elle fixait le dos arrondi du valet de pied sur le siège, elle songeait aux plaisirs d'hier, à ces fêtes devenues insipides, dont elle ne voulait plus. Elle revoyait sa vie passée, la satisfaction immédiate de ses désirs, le dégoût du luxe, la monotonie écrasante des mêmes tendresses et trahisons. Puis, comme une lueur d'espoir, l'idée de cet "autre chose" surgissait en elle, éveillant un frisson de désir, mais son esprit tendu n'arrivait pas à le définir. Sa rêverie s'égarait là. Elle faisait un effort, mais le mot qu'elle cherchait se dérobait toujours dans la nuit tombante, se perdait dans le roulement continu des voitures. Le bercement doux de la calèche ajoutait à son indécision, l'empêchant de formuler son envie. Une immense tentation émanait de ce flou, de ces buissons endormis par l'ombre de chaque côté de l'allée, de ce bruit de roues et de cette oscillation douce qui l'enveloppait d'une délicieuse torpeur.
Une multitude de sensations effleuraient sa peau : des pensées inachevées, des plaisirs sans nom, des désirs vagues. Tout ce que le retour du Bois, à l'heure où le ciel s'éteint, peut susciter de merveilleux et d'inquiétant dans le cœur fatigué d'une femme. Elle gardait ses mains bien au chaud dans la fourrure d'ours, protégée par son manteau de drap blanc aux revers de velours mauve. En étirant légèrement sa jambe pour profiter de ce confort, elle effleura la jambe tiède de Maxime, qui ne sembla même pas s'en apercevoir. Une secousse la tira de sa torpeur. Elle leva la tête, ses yeux gris fixant étrangement le jeune homme, élégamment avachi.
À cet instant, la calèche quitta le Bois. L'avenue de l'Impératrice s'étirait en ligne droite dans le crépuscule, avec ses barrières de bois peint qui semblaient se rejoindre à l'horizon. Dans la contre-allée réservée aux cavaliers, un cheval blanc se distinguait au loin, une tache claire perçant l'ombre grise. De l'autre côté, le long de la route, des promeneurs tardifs formaient de petits groupes sombres, se dirigeant paisiblement vers Paris. Tout là-haut, à l'extrémité de la file confuse de voitures, l'Arc de Triomphe, incliné, se détachait en blanc sur un ciel couleur de suie.
Alors que la calèche accélérait, Maxime, séduit par l'élégance anglaise du paysage, observait de chaque côté de l'avenue les hôtels aux architectures fantasques, dont les pelouses s'étendaient jusqu'aux contre-allées. Renée, perdue dans ses pensées, s'amusait à voir les réverbères de la place de l'Étoile s'allumer un à un à l'horizon. À mesure que ces petites flammes jaunes perçaient le jour mourant, elle croyait entendre des appels secrets, et il lui semblait que le Paris lumineux des nuits d'hiver s'illuminait pour elle, lui promettant des plaisirs encore inconnus.
La calèche emprunta l'avenue de la Reine-Hortense et s'arrêta au bout de la rue Monceau, près du boulevard Malesherbes, devant un grand hôtel niché entre cour et jardin. Les deux grilles ornées de dorures, donnant sur la cour, étaient flanquées de lanternes en forme d'urnes, également dorées, d'où jaillissaient de grandes flammes de gaz. Entre les deux grilles, le concierge résidait dans un pavillon élégant, évoquant un petit temple grec.
Alors que la voiture s'apprêtait à entrer dans la cour, Maxime sauta agilement à terre.
— Tu sais, lui dit Renée en lui retenant la main, nous dînons à sept heures et demie. Tu as plus d'une heure pour te préparer. Ne te fais pas attendre.
Elle ajouta avec un sourire :
— Nous aurons les Mareuil... Ton père souhaite que tu sois très attentionné avec Louise.
Maxime haussa les épaules.
— Quelle corvée ! murmura-t-il d'un ton morose.
— D'accord pour le mariage, mais faire la cour, c'est vraiment ennuyeux... Renée, tu serais adorable si tu pouvais me libérer de Louise ce soir.
Maxime adopta alors un air espiègle, imitant Lassouche, comme à chaque fois qu'il s'apprêtait à sortir une de ses blagues habituelles :
— Tu veux bien, belle-maman chérie ?
Renée lui serra la main, complice, et répliqua avec une vivacité teintée de moquerie :
— Eh bien, si je n'avais pas épousé ton père, je crois que tu me ferais la cour.
Cette idée sembla beaucoup amuser le jeune homme, qui continuait de rire en tournant au coin du boulevard Malesherbes.
La calèche s'arrêta devant le perron.
Ce perron, large et bas, était abrité par une grande marquise en verre, ornée de franges et de glands dorés. Les deux étages de l'hôtel s'élevaient au-dessus des sous-sols, dont on apercevait les soupiraux carrés aux vitres dépolies. En haut du perron, la porte du vestibule avançait, flanquée de colonnes minces qui formaient un avant-corps avec des baies arrondies à chaque étage, se terminant par un pignon triangulaire au sommet. De chaque côté, les étages étaient ponctués de cinq fenêtres, bien alignées et encadrées de pierre. Le toit mansardé, aux larges pans presque droits, ajoutait une touche de rigueur.
Mais du côté du jardin, la façade était bien plus somptueuse. Un majestueux perron menait à une terrasse étroite longeant le rez-de-chaussée, sa rampe métallique, dans le style du parc Monceau, encore plus dorée que la marquise et les lanternes de la cour. L'hôtel se dressait fièrement, flanqué aux angles de deux pavillons, sortes de tours à demi intégrées au bâtiment, offrant à l'intérieur des pièces rondes. Au centre, une tourelle légèrement bombée s'enfonçait dans la structure. Les fenêtres des pavillons, hautes et fines, étaient plus espacées et presque carrées sur les parties plates de la façade, ornées de balustrades de pierre au rez-de-chaussée, et de rampes en fer forgé doré aux étages supérieurs. C'était un déploiement ostentatoire de richesse. L'hôtel disparaissait sous la profusion de sculptures. Autour des fenêtres et le long des corniches, s'enroulaient des motifs de feuillages et de fleurs ; des balcons ressemblaient à des corbeilles de verdure, soutenues par de grandes figures féminines, torses nus, aux hanches ondulantes ; çà et là, des écussons fantaisistes, des grappes, des roses, toutes les floraisons imaginables de pierre et de marbre. Plus le regard montait, plus l'hôtel se parait de ces ornements. Autour du toit, une balustrade portait des urnes d'où jaillissaient des flammes de pierre. Entre les œils-de-bœuf des mansardes, nichés dans un enchevêtrement de fruits et de feuillages, s'épanouissaient les pièces maîtresses de cette décoration spectaculaire : les frontons des pavillons, ornés de grandes figures féminines jouant avec des pommes, prenant des poses graciles parmi des joncs entrelacés.
Le toit, chargé de ces ornements, était couronné de galeries en plomb finement découpées, de deux paratonnerres et de quatre énormes cheminées symétriques, toutes aussi sculptées. Cela donnait l'impression d'un bouquet final dans ce feu d'artifice architectural.
À droite, une vaste serre était adossée à l'hôtel, reliée au rez-de-chaussée par la porte-fenêtre d'un salon. Le jardin, séparé du parc Monceau par une grille basse dissimulée par une haie, descendait en pente assez raide. Trop petit pour la grandeur de l'habitation, il se résumait à une pelouse et quelques massifs d'arbres verts. En le regardant depuis le parc, on voyait l'hôtel, flambant neuf et blafard, se dresser avec l'arrogance d'une parvenue, coiffé de son lourd toit d'ardoises, orné de rampes dorées et de sculptures abondantes. C'était une version réduite du nouveau Louvre, un exemple typique du style Napoléon III, mélange opulent de tous les styles. Les soirs d'été, lorsque le soleil couchant faisait briller l'or des rampes sur la façade blanche, les promeneurs du parc s'arrêtaient pour admirer les rideaux de soie rouge drapés aux fenêtres du rez-de-chaussée. À travers les larges et claires vitres, semblables à celles des grands magasins modernes, on pouvait apercevoir des coins de meubles, des bouts d'étoffes, des morceaux de plafonds d'une richesse éclatante, qui laissaient les familles de petits bourgeois admiratives et envieuses au milieu des allées.
Mais à cet instant, l'ombre des arbres enveloppait la façade, qui semblait sommeiller. De l'autre côté, dans la cour, le valet de pied aidait respectueusement Renée à descendre de voiture. Les écuries, avec leurs bandes de briques rouges, ouvraient à droite leurs grandes portes de chêne bruni, au fond d'un hangar vitré. À gauche, pour faire pendant, une niche ornée, accolée au mur de la maison voisine, laissait couler une nappe d'eau perpétuelle d'une coquille tenue par deux Amours. La jeune femme s'arrêta un instant au bas du perron, tapotant légèrement sa jupe récalcitrante. La cour, que le bruit de l'attelage venait de traverser, retrouvait sa solitude, son silence aristocratique, seulement troublé par le murmure constant de la fontaine. Seules, dans la masse sombre de l'hôtel, où le premier grand dîner de l'automne allait bientôt illuminer les lustres, les fenêtres basses brillaient, projetant sur le pavé régulier de la cour des lueurs vives, comme un incendie.
Alors que Renée poussait la porte du vestibule, elle se retrouva face au valet de chambre de son mari, qui descendait aux offices, une bouilloire d'argent à la main.
Cet homme était impressionnant, vêtu de noir, grand et robuste, le visage pâle, avec des favoris impeccables dignes d'un diplomate anglais, et l'allure sérieuse d'un magistrat.
— Baptiste, est-ce que monsieur est rentré ? demanda la jeune femme.
— Oui, madame, il est en train de s'habiller, répondit le valet, s'inclinant avec une élégance qu'un prince aurait enviée.
Renée monta lentement l'escalier, ôtant ses gants.
Le vestibule respirait le luxe. En entrant, on ressentait une légère oppression. Les tapis épais couvraient le sol et les marches, tandis que de lourdes tentures de velours rouge dissimulaient les murs et les portes, imprégnant l'air d'un silence feutré et d'une chaleur de chapelle. Les draperies tombaient du plafond, très haut, orné de rosaces en relief sur un treillis doré. L'escalier, avec sa double balustrade en marbre blanc et sa rampe en velours rouge, se divisait en deux branches légèrement courbées, encadrant la porte du grand salon. Sur le premier palier, un immense miroir couvrait tout le mur. En bas, au pied des branches de l'escalier, deux statues en bronze doré, nues jusqu'à la taille, portaient de grands lampadaires à cinq flammes, dont la lumière vive était adoucie par des globes de verre dépoli. De chaque côté, des pots en majolique abritaient des plantes rares.
Renée montait, et à chaque marche, elle voyait son reflet grandir dans le miroir ; elle se demandait, avec le doute des actrices les plus acclamées, si elle était vraiment aussi ravissante qu'on le disait.
Arrivée dans son appartement au premier étage, avec vue sur le parc Monceau, elle appela Céleste, sa femme de chambre, pour se préparer pour le dîner. Cela prit bien quarante-cinq minutes. Quand la dernière épingle fut posée, la chaleur de la pièce l'incita à ouvrir une fenêtre. Elle s'y accouda, se perdant dans ses pensées. Derrière elle, Céleste rangeait discrètement les objets de toilette.
En bas, dans le parc, une mer d'ombres ondulait. Les feuillages sombres, secoués par des rafales brusques, se balançaient comme des vagues, avec ce bruissement de feuilles sèches qui évoque le ressac sur une plage de galets. Par moments, les phares d'une voiture traversaient les ténèbres, apparaissant et disparaissant le long de l'allée principale entre l'avenue de la Reine-Hortense et le boulevard Malesherbes. Face à ces mélancolies automnales, Renée sentit une tristesse profonde l'envahir. Elle se revit enfant dans la maison de son père, cet hôtel silencieux de l'île Saint-Louis, où les Béraud du Châtel vivaient depuis deux siècles avec la gravité austère des magistrats. Puis elle pensa au bouleversement causé par son mariage, à cet homme veuf qui s'était vendu pour l'épouser, troquant son nom de Rougon pour celui de Saccard, dont les syllabes sèches sonnaient à ses oreilles comme le bruit de râteaux amassant de l'or ; il l'avait prise, projetée dans cette vie effrénée où son esprit se détraquait un peu plus chaque jour.
Renée se perdit dans ses pensées, se remémorant avec une joie naïve les parties de raquette qu'elle partageait autrefois avec sa jeune sœur Christine. Elle s'imaginait se réveillant un jour de ce rêve de plaisir qu'elle vivait depuis dix ans, soudainement ébranlée et ternie par une des spéculations hasardeuses de son mari, qui finirait par l'emporter lui aussi. Cette idée lui traversa l'esprit comme une intuition fugace. Les arbres autour d'elle semblaient se lamenter plus fort. Troublée par ces réflexions de honte et de punition, Renée laissa émerger en elle les valeurs de l'honnête bourgeoisie qui sommeillaient en elle. Elle se jura, dans le silence de la nuit, de se corriger, de moins gaspiller en toilettes, de trouver un passe-temps innocent pour se divertir, comme aux jours heureux de son pensionnat, où les élèves chantaient "Nous n’irons plus au bois" en tournoyant doucement sous les platanes.
À cet instant, Céleste, qui était sortie, revint et murmura à l'oreille de sa maîtresse :
— Monsieur demande à madame de descendre. Il y a déjà plusieurs invités dans le salon.
Renée sursauta. Elle n'avait pas remarqué l'air froid qui lui glaçait les épaules. En passant devant le miroir, elle s'arrêta et se regarda d'un geste machinal. Un sourire involontaire apparut sur ses lèvres, puis elle descendit.
En bas, presque tous les invités étaient déjà là. Sa sœur Christine, une jeune femme de vingt ans, vêtue simplement de mousseline blanche, était présente. Sa tante Élisabeth, veuve du notaire Aubertot, était là aussi, habillée de satin noir, une petite vieille de soixante ans, d'une amabilité exquise. Il y avait aussi Sidonie Rougon, la sœur de son mari, une femme maigre et doucereuse, sans âge précis, au visage cireux, presque effacée par sa robe de couleur terne. Les Mareuil étaient également présents : le père, M. de Mareuil, qui venait de sortir du deuil de sa femme, un grand bel homme, sérieux mais creux, étrangement ressemblant au valet de chambre Baptiste, et la fille, cette pauvre Louise, comme on l'appelait, une jeune fille de dix-sept ans, frêle, légèrement bossue, qui portait avec une grâce maladive une robe de foulard blanc à pois rouges. Un groupe d'hommes graves, très décorés, aux visages pâles et silencieux, se tenait là, tandis qu'un autre groupe de jeunes hommes, à l'air débauché, gilet largement ouvert, entourait cinq ou six dames d'une élégance raffinée. Parmi elles, trônaient les inséparables : la petite marquise d’Espanet, en jaune, et la blonde Mme Haffner, en violet. M. de Mussy, le cavalier que Renée avait ignoré plus tôt, était aussi présent, affichant l'air inquiet d'un amant qui sentait sa fin proche. Au milieu des longues traînes étalées sur le tapis, deux entrepreneurs, deux maçons enrichis, Mignon et Charrier, avec qui Saccard devait conclure une affaire le lendemain, arpentaient lourdement la pièce, leurs grosses bottes foulant le sol, mains croisées derrière le dos, débordant de leur habit noir.
Aristide Saccard, debout près de la porte, tout en dissertant devant le groupe des hommes graves avec son accent chantant et sa verve méridionale, trouvait le moyen de saluer chaque nouvel arrivant. Il leur serrait la main et leur adressait des paroles aimables.
Petit et à l'air rusé, il se mouvait comme une marionnette. Sa silhouette fine et sombre était dominée par l'éclat rouge du large ruban de la Légion d'honneur qu'il arborait fièrement.
Quand Renée fit son entrée, un murmure admiratif parcourut la pièce. Elle était véritablement éblouissante. Sa tenue se composait d'une jupe de tulle ornée à l'arrière de multiples volants, surmontée d'une tunique en satin vert pâle, bordée d'une haute dentelle anglaise, relevée et attachée par de gros bouquets de violettes. Un seul volant ornait le devant de la jupe, où des bouquets de violettes, reliés par des guirlandes de lierre, fixaient délicatement une draperie de mousseline. Le haut de sa tenue, avec son décolleté plongeant et ses bras nus ornés de violettes sur les épaules, laissait entrevoir une sensualité presque naturelle, comme une nymphe émergeant d'un bois sacré. Sa peau blanche et son corps souple semblaient prêts à se libérer de cette luxueuse parure, comme une baigneuse prête à se dévêtir. Sa coiffure haute, ses cheveux blonds relevés en forme de casque, entrelacés d'une branche de lierre et d'un nœud de violettes, accentuaient encore sa nudité en dévoilant sa nuque délicatement ombragée de mèches dorées. Elle portait autour du cou une rivière de diamants étincelants et, sur le front, une aigrette en argent ornée de pierres précieuses. Elle resta ainsi quelques secondes, majestueuse dans sa tenue somptueuse, les épaules miroitantes sous la lumière chaude. Essoufflée par sa descente rapide, ses yeux, encore habitués à l'obscurité du parc Monceau, clignaient légèrement dans cette soudaine clarté, lui donnant cet air hésitant qui, chez elle, avait un charme particulier.
À sa vue, la petite marquise se leva avec empressement, se précipita vers elle, lui prit les mains et, tout en la détaillant des pieds à la tête, murmura d'une voix douce :
— Ah ! chère belle, chère belle...
Un grand mouvement s'ensuivit, tous les invités vinrent saluer la ravissante Mme Saccard, comme on appelait Renée dans le monde. Elle serra la main de presque tous les hommes, puis embrassa Christine, s'enquérant de son père, qui ne se montrait jamais à l'hôtel du parc Monceau. Elle restait debout, souriante, saluant encore de la tête, les bras gracieusement arrondis, face aux dames qui observaient avec curiosité ses bijoux étincelants.
La blonde Mme Haffner, incapable de résister, s'approcha pour examiner longuement les joyaux, et dit avec une pointe de jalousie :
— C'est la rivière et l'aigrette, n'est-ce pas ?...
Renée acquiesça d'un signe de tête.
Toutes les femmes se mirent à s'extasier sur les bijoux, les qualifiant de ravissants, de divins. Rapidement, la conversation glissa vers la vente de Laure d’Aurigny, où Saccard avait acquis ces trésors pour sa femme. L'admiration se mêlait d'envie, et elles se plaignaient que ces femmes de mauvaise vie raflaient les plus belles pièces, laissant peu de diamants aux femmes respectables. Pourtant, derrière leurs plaintes, transparaissait le désir de porter ces bijoux, autrefois exhibés par une célèbre courtisane, espérant qu'ils leur murmureraient à l'oreille les secrets des alcôves scandaleuses, lieux de leurs rêveries de grandes dames. Elles mentionnaient les prix exorbitants de ces parures, évoquant un cachemire somptueux et des dentelles splendides. L’aigrette avait coûté quinze mille francs, la rivière cinquante mille. Mme d’Espanet, fascinée par ces sommes, interpella Saccard avec enthousiasme :
— Venez donc qu’on vous félicite ! Voilà un bon mari !
Aristide Saccard s'approcha, feignant la modestie, mais son visage laissait transparaître une vive satisfaction. Il jetait un coup d'œil en coin aux deux entrepreneurs, des maçons devenus riches, qui écoutaient ces chiffres avec un respect visible.
À ce moment-là, Maxime entra, élégant dans son habit noir, et se pencha familièrement vers son père, lui murmurant quelque chose à l'oreille tout en désignant les maçons d'un regard. Saccard afficha le sourire discret d'un acteur applaudi.
D'autres invités arrivèrent encore, portant le nombre à une trentaine de personnes dans le salon. Les conversations reprirent, et, par moments, on percevait derrière les murs le tintement discret de la vaisselle et de l'argenterie. Finalement, Baptiste ouvrit une porte à deux battants et, solennellement, annonça :
— Madame est servie.
Alors, lentement, les invités se mirent en marche. Saccard offrit son bras à la petite marquise ; Renée prit celui d’un vieux sénateur, le baron Gouraud, devant qui tout le monde s'inclinait avec une grande humilité. Maxime, lui, dut escorter Louise de Mareuil. Derrière eux, les autres convives suivaient en procession, et, tout à la fin, les deux entrepreneurs, les bras ballants.
La salle à manger était une vaste pièce carrée. Les boiseries en poirier noirci et verni s'élevaient à hauteur d'homme, rehaussées de fins filets d’or. Les quatre grands panneaux avaient été conçus pour accueillir des peintures de nature morte, mais ils étaient restés vides, le propriétaire de l’hôtel ayant probablement hésité devant une dépense purement artistique. Ils avaient simplement été recouverts de velours vert foncé.
Les meubles, les rideaux et les portières, tous en harmonie de tissu, conféraient à la pièce une ambiance sobre et sérieuse, conçue pour faire de la table le point central illuminé de la pièce.
À cet instant précis, la table, placée au centre d'un tapis persan sombre qui absorbait le bruit des pas, brillait sous la lumière vive du lustre. Les chaises aux dossiers noirs ornés de filets dorés formaient un cadre sombre autour d'elle, la transformant en un autel flamboyant. Sur la blancheur éclatante de la nappe, les cristaux et l'argenterie étincelaient comme des flammes vives. Au-delà des chaises finement sculptées, une ombre flottante dissimulait à peine les boiseries murales, un grand buffet bas et les pans de velours qui traînaient. Les yeux étaient inévitablement attirés par la table, captivés par sa splendeur. En son centre, un magnifique surtout en argent mat, finement ciselé, représentait des faunes enlevant des nymphes. Au-dessus, un large cornet débordait d'un bouquet de fleurs naturelles retombant en cascades. Aux extrémités, des vases contenaient également des gerbes de fleurs. Deux candélabres assortis au groupe central, chacun figurant un satyre emportant une femme évanouie sur un bras et tenant de l'autre une torchère à dix branches, ajoutaient l'éclat de leurs bougies à celui du lustre principal. Entre ces pièces maîtresses, les réchauds, grands et petits, étaient alignés avec précision, portant le premier service, flanqués de coquilles d'hors-d'œuvre, séparés par des corbeilles de porcelaine, des vases de cristal, des assiettes plates et des compotiers contenant déjà une partie du dessert. Le long de la rangée d'assiettes, l'armée de verres, les carafes d'eau et de vin, les petites salières, tout le cristal du service, fin et léger comme de la mousseline, était d'une transparence telle qu'il ne projetait aucune ombre. Le surtout et les grandes pièces semblaient des fontaines de lumière ; des éclairs parcouraient les flancs polis des réchauds ; les fourchettes, cuillères, et couteaux à manches de nacre formaient des barres de lumière ; des arcs-en-ciel illuminaient les verres ; et, au milieu de cette pluie d'étincelles, les carafes de vin teintaient de rouge la nappe éclatante de blancheur.
En entrant, les invités, souriant aux dames à leur bras, affichaient une discrète expression de béatitude. Les fleurs apportaient une fraîcheur à l'air tiède. Des effluves légers flottaient, mêlés aux parfums des roses. Les senteurs vives des écrevisses et l'odeur acidulée des citrons dominaient.
Puis, une fois que chacun eut trouvé son nom inscrit au dos de la carte du menu, on entendit le bruit des chaises, le froissement des robes de soie. Les épaules nues, ornées de diamants, entourées de costumes noirs qui accentuaient leur pâleur, ajoutèrent leur éclat laiteux à celui de la table. Le service débuta, accompagné de petits sourires échangés entre voisins, dans un demi-silence seulement interrompu par les cliquetis feutrés des cuillères.
Baptiste, en maître d'hôtel, jouait son rôle avec la solennité d'un diplomate. Sous ses ordres, en plus des deux valets de pied, il avait recruté quatre aides spécialement pour ce grand dîner. À chaque plat qu'il retirait pour le découper au fond de la pièce, trois domestiques faisaient discrètement le tour de la table, présentant chaque mets à voix basse. Les autres s'occupaient des vins, du pain et des carafes. Les plats se succédaient sans que les rires cristallins des dames ne deviennent plus stridents.
La table était si grande que la conversation ne pouvait pas vraiment devenir générale. Mais au second service, quand les rôtis et les entremets remplacèrent les plats précédents, et que les vins de Bourgogne, comme le pommard et le chambertin, prirent la relève du léoville et du château-laffite, les voix s'élevèrent, et les rires résonnèrent parmi les verres de cristal. Renée, placée au centre, avait à sa droite le baron Gouraud et à sa gauche M. Toutin-Laroche, ancien fabricant de bougies devenu conseiller municipal et directeur du Crédit viticole, un homme maigre mais influent. Saccard, assis en face entre Mme d'Espanet et Mme Haffner, l'appelait avec flatterie "mon cher collègue" ou "notre grand administrateur." Autour de la table, on trouvait des figures politiques : M. Hupel de la Noue, un préfet souvent à Paris, trois députés dont M. Haffner avec sa large face alsacienne, M. de Saffré, un jeune secrétaire ministériel, M. Michelin, chef de bureau de la voirie, et d'autres hauts fonctionnaires. M. de Mareuil, éternel candidat à la députation, faisait les yeux doux au préfet en face de lui. M. d'Espanet, quant à lui, ne sortait jamais en société avec sa femme. Les dames de la famille étaient stratégiquement placées entre ces personnalités. Saccard avait positionné sa sœur Sidonie entre deux entrepreneurs, Charrier et Mignon, comme pour mener une mission délicate. Mme Michelin, une jolie brune potelée, discutait à voix basse avec M. de Saffré. Aux deux extrémités de la table, la jeunesse s'amusait : des auditeurs du Conseil d'État, des fils de puissants, de jeunes héritiers, avec M. de Mussy qui lançait des regards désespérés à Renée, tandis que Maxime, à côté de Louise de Mareuil, semblait se laisser séduire par sa voisine. Peu à peu, les rires devinrent plus sonores. C'est de là que partirent les premiers éclats de gaieté.
M. Hupel de la Noue demanda alors avec élégance :
– Aurons-nous le plaisir de voir Son Excellence ce soir ?
– Je ne crois pas, répondit Saccard, l'air important mais cachant une contrariété. Mon frère est tellement occupé ! Il nous a envoyé son secrétaire, M.
Le jeune secrétaire, accaparé par Mme Michelin, leva la tête en entendant son nom et lança, pensant qu’on s’adressait à lui :
— Oui, oui, il y a une réunion des ministres à neuf heures chez le garde des sceaux.
Pendant ce temps, M. Toutin-Laroche, interrompu, continuait avec gravité, comme s’il parlait devant un conseil municipal attentif :
— Les résultats sont superbes. Cet emprunt de la Ville sera l'une des plus belles opérations financières de notre époque. Ah ! messieurs...
Sa voix fut à nouveau noyée par des éclats de rire venant d’un bout de la table. Au milieu de cette vague de gaieté, on entendait Maxime conclure une anecdote : « Attendez, je n’ai pas fini. La pauvre amazone a été relevée par un cantonnier. On dit qu’elle lui offre une éducation brillante pour l’épouser plus tard. Elle ne veut pas qu’un autre homme que son mari se vante d’avoir vu un certain signe noir au-dessus de son genou. » Les rires redoublèrent ; Louise riait plus fort que les hommes. Doucement, au milieu de cette hilarité, un laquais passait entre les convives, la tête grave et pâle, offrant des aiguillettes de canard sauvage à voix basse.
Aristide Saccard était contrarié par le manque d’attention accordée à M. Toutin-Laroche. Il reprit, pour montrer qu’il écoutait :
— L’emprunt de la Ville...
Mais M. Toutin-Laroche, imperturbable, poursuivit dès que les rires s’apaisèrent :
— Ah ! messieurs, la journée d’hier a été une grande consolation pour nous, souvent attaqués de manière ignoble. On accuse le Conseil de mener la Ville à sa ruine, et pourtant, dès que nous lançons un emprunt, tout le monde se précipite pour nous apporter son argent, même ceux qui critiquent.
— Vous avez accompli des miracles, dit Saccard. Paris est devenue la capitale du monde.
— Oui, c’est vraiment incroyable, intervint M. Hupel de la Noue. Imaginez-vous que moi, vieux Parisien, je ne reconnais plus mon Paris. Hier, je me suis perdu en allant de l’Hôtel de Ville au Luxembourg. C’est incroyable, incroyable !
Un silence s’installa. Tous les hommes sérieux écoutaient désormais.
— La transformation de Paris, continua M. Toutin-Laroche, sera la gloire du règne. Le peuple est ingrat : il devrait baiser les pieds de l’empereur. Je le disais ce matin au Conseil, où l’on célébrait le grand succès de l’emprunt : « Messieurs, laissons dire ces braillards de l’opposition : bouleverser Paris, c’est le fertiliser. »
Saccard sourit, les yeux fermés, appréciant la finesse de la remarque. Il se pencha derrière Mme d’Espanet et dit à M. Hupel de la Noue, assez fort pour être entendu :
— Il a un esprit adorable.
Depuis qu’on parlait des travaux de Paris, M. Charrier tendait le cou, cherchant à s’immiscer dans la conversation. Son associé Mignon était absorbé par Mme Sidonie, qui lui donnait fort à faire.
Depuis le début du dîner, Saccard gardait un œil sur les entrepreneurs.
"L'administration a trouvé tant de dévouements !" lança-t-il. "Tout le monde a voulu participer à cette grande œuvre. Sans l'aide des riches compagnies, la Ville n'aurait jamais pu réussir aussi bien et aussi vite."
Il se tourna, ajoutant avec une familiarité flatteuse :
"Messieurs Mignon et Charrier en savent quelque chose, eux qui ont eu leur part de travail et auront leur part de gloire."
Les maçons enrichis accueillirent cette remarque avec satisfaction. Mignon, interrompu par Mme Sidonie qui minaudait : "Ah ! monsieur, vous me flattez ; non, le rose serait trop jeune pour moi…", laissa sa phrase en suspens pour répondre à Saccard :
"Vous êtes trop bon ; nous avons fait nos affaires."
Charrier, un peu plus raffiné, termina son verre de pommard et ajouta :
"Les travaux de Paris ont donné du travail aux ouvriers."
"Et ils ont aussi stimulé les affaires financières et industrielles," renchérit M. Toutin-Laroche.
"Sans oublier le côté artistique ; les nouvelles avenues sont majestueuses," ajouta M. Hupel de la Noue, fier de son goût.
"Oui, oui, c'est un beau travail," murmura M. de Mareuil pour avoir son mot à dire.
"Quant aux dépenses," déclara gravement le député Haffner, qui ne parlait que lors des grandes occasions, "nos enfants les paieront, et ce sera tout à fait normal."
En disant cela, il jeta un regard vers M. de Saffré, que la jolie Mme Michelin semblait bouder. Le jeune secrétaire, pour montrer qu'il suivait, répéta :
"Rien ne sera plus juste, en effet."
Chacun avait donné son avis dans le groupe d'hommes sérieux au centre de la table. M. Michelin, chef de bureau, souriait en hochant la tête ; c'était sa manière habituelle de participer à une conversation, avec une panoplie de sourires pour saluer, répondre, approuver, remercier, ou prendre congé, ce qui lui évitait souvent de parler, sans doute plus poli et avantageux pour sa carrière.
Un autre personnage, le baron Gouraud, était resté silencieux, mastiquant lentement, les paupières lourdes. Jusqu'ici, il semblait absorbé par son assiette. Renée, aux petits soins pour lui, n'obtenait que de légers grognements de satisfaction. Aussi, tout le monde fut surpris lorsqu'il leva la tête et dit, en s'essuyant les lèvres :
"Moi, en tant que propriétaire, quand je répare et décore un appartement, j'augmente le loyer de mon locataire."
La remarque de M. Haffner sur les dépenses futures avait réveillé le sénateur. Tout le monde applaudit discrètement, et M. de Saffré s'exclama :
"Ah ! charmant, charmant, j'enverrai la phrase aux journaux demain."
"Vous avez bien raison, messieurs, nous vivons une époque prospère," conclut M. Mignon, au milieu des sourires et des admirations suscités par le mot du baron. "Je connais plus d'un qui a joliment arrondi sa fortune."
Voyez-vous, quand on gagne de l'argent, tout devient magnifique.
Ces mots firent l'effet d'une douche froide sur les convives sérieux. La conversation s'interrompit brusquement, et chacun évita soigneusement le regard de son voisin. La remarque du maçon avait frappé ces messieurs, aussi dure qu'un pavé. Michelin, qui observait Saccard avec un sourire affable, perdit aussitôt son expression enjouée, soudain inquiet d'avoir pu sembler appliquer les paroles de l'entrepreneur à leur hôte. Saccard échangea un regard avec Mme Sidonie, qui s'empara de nouveau de Mignon en lançant : « Vous aimez donc le rose, monsieur ? » Puis, il se mit à flatter Mme d'Espanet, sa figure sombre et rusée frôlant presque les épaules claires de la jeune femme qui s'inclinait en riant légèrement.
On en était au dessert. Les domestiques s'activaient autour de la table. Un moment de pause s'installa alors que la nappe se couvrait de fruits et de douceurs. À l'autre bout, du côté de Maxime, les rires devenaient plus éclatants ; on entendait la voix perçante de Louise affirmer : « Je vous assure que Sylvia portait une robe de satin bleu dans son rôle de Dindonnette », tandis qu'une autre voix enfantine ajoutait : « Oui, mais la robe était ornée de dentelles blanches. » Une chaleur douce montait dans la pièce. Les visages, plus roses, semblaient se détendre dans une satisfaction intérieure. Deux domestiques firent le tour de la table, servant de l'alicante et du tokay.
Depuis le début du repas, Renée paraissait distraite. Elle accomplissait ses devoirs d'hôtesse avec un sourire automatique. À chaque éclat de rire provenant du bout de la table, où Maxime et Louise plaisantaient comme de vieux amis, elle lançait un regard brillant de ce côté-là. Elle s'ennuyait. Les hommes graves l'ennuyaient. Mme d'Espanet et Mme Haffner lui adressaient des regards désespérés.
« Et les prochaines élections, comment s'annoncent-elles ? » demanda brusquement Saccard à M. Hupel de la Noue.
« Très bien, » répondit celui-ci avec un sourire ; « cependant, je n'ai pas encore de candidats désignés pour mon département. Le ministère semble hésiter. »
M. de Mareuil, qui avait discrètement remercié Saccard d'avoir abordé ce sujet, paraissait sur des charbons ardents. Il rougit légèrement et fit des saluts gênés lorsque le préfet, s'adressant à lui, poursuivit :
« On m'a beaucoup parlé de vous dans la région, monsieur. Vos vastes propriétés vous y ont fait de nombreux amis, et l'on sait combien vous êtes dévoué à l'empereur. Vous avez toutes vos chances. »
« Papa, n'est-ce pas que la petite Sylvia vendait des cigarettes à Marseille, en 1849 ? » cria Maxime depuis le bout de la table.
Et comme Aristide Saccard feignait de ne pas entendre, le jeune homme reprit à voix plus basse :
« Mon père l'a connue de près. »
Quelques rires étouffés retentirent. Pendant que M. de Mareuil continuait à saluer, M. Haffner reprit d'une voix solennelle :
« Le dévouement à l'empereur est la seule vertu, le seul patriotisme, en ces temps de démocratie intéressée. Quiconque aime l'empereur aime la France. C'est avec une joie sincère que nous vous verrions devenir notre collègue. »
« Monsieur remportera la victoire, » ajouta M. Toutin-Laroche.
Les grandes fortunes doivent se rassembler autour du trône.
Renée n’en pouvait plus. En face d’elle, la marquise étouffait un bâillement. Alors que Saccard s'apprêtait à parler à nouveau, elle l’interrompit avec un sourire charmant :
— S'il te plaît, mon cher, épargne-nous ta politique ennuyeuse.
M. Hupel de la Noue, toujours aussi galant, approuva les dames et lança le récit d'une histoire un peu osée qui avait eu lieu dans sa ville. La marquise, Mme Haffner et les autres dames éclatèrent de rire à certains détails. Le préfet racontait avec art, utilisant des sous-entendus et des inflexions de voix qui donnaient un sens coquin aux mots les plus innocents. Ensuite, la conversation dériva vers le premier mardi de la duchesse, une comédie jouée la veille, la mort d’un poète et les dernières courses d’automne. M. Toutin-Laroche, dans un élan de charme, compara les femmes à des roses. M. de Mareuil, encore troublé par ses ambitions électorales, trouva des remarques profondes sur la nouvelle mode des chapeaux. Renée restait distraite.
Les convives ne mangeaient plus. Une chaleur semblait avoir envahi la pièce, ternissant les verres, émiettant le pain, noircissant les écorces de fruits dans les assiettes, brisant la belle symétrie du service. Les fleurs se fanaient dans les grands vases d’argent ciselé. Les invités restaient là un instant, face aux restes du dessert, béats, sans énergie pour se lever. Un bras sur la table, légèrement penchés, ils avaient le regard vide, l’air vague et alangui de ceux qui se grisent doucement. Les rires s’étaient tus, les paroles se faisaient rares. On avait beaucoup mangé et bu, ce qui donnait un air encore plus sérieux aux hommes décorés. Les dames, dans l’atmosphère alourdie de la salle, sentaient des gouttes de sueur perler sur leur front et leur nuque. Elles attendaient de passer au salon, sérieuses, un peu pâles, comme si leur tête tournait légèrement. Mme d’Espanet était toute rose, tandis que les épaules de Mme Haffner avaient pris une teinte cireuse. M. Hupel de la Noue examinait distraitement le manche d’un couteau ; M. Toutin-Laroche échangeait encore des bribes de phrases avec M. Haffner, qui acquiesçait d’un hochement de tête ; M. de Mareuil, rêveur, observait M. Michelin, qui lui adressait un sourire complice. Quant à la jolie Mme Michelin, elle ne parlait plus depuis longtemps ; très rouge, elle laissait pendre sous la nappe une main que M. de Saffré devait tenir, car il s'appuyait maladroitement sur le bord de la table, les sourcils froncés, comme un homme face à un problème complexe. Mme Sidonie avait aussi gagné son auditoire ; les messieurs Mignon et Charrier, penchés vers elle, semblaient ravis de ses confidences ; elle avouait adorer les produits laitiers et craindre les fantômes.
Aristide Saccard, les yeux mi-clos, savourait la satisfaction de l'hôte qui sait avoir enivré ses invités avec honnêteté. Il n'était pas pressé de quitter la table et observait avec une tendresse respectueuse le baron Gouraud. Ce dernier, alourdi par le repas, digérait lentement, sa main droite, courte et épaisse, tachetée de violet et couverte de poils roux, reposant sur la nappe blanche.
Renée termina machinalement les dernières gouttes de tokay dans son verre. Elle sentait la chaleur lui monter au visage, ses cheveux blonds, humides, s'échappant de son front et de sa nuque. Ses lèvres et son nez s'étaient amincis nerveusement, son visage affichant l'expression muette d'un enfant qui a goûté au vin pur. Les pensées bourgeoises qui l'avaient effleurée face aux ombres du parc Monceau s'évanouissaient maintenant dans l'excitation des mets, des vins, des lumières, dans cette ambiance troublante où flottaient des rires et des effluves chauds. Elle ne partageait plus de sourires tranquilles avec sa sœur Christine et sa tante Élisabeth, toutes deux modestes et réservées. D'un regard dur, elle avait fait baisser les yeux de M. de Mussy. Bien qu'elle évitât de se tourner, adossée à sa chaise dont le satin de son corsage craquait doucement, elle frissonnait imperceptiblement à chaque éclat de rire qui lui parvenait du coin où Maxime et Louise continuaient à plaisanter bruyamment.
Derrière elle, à la lisière de l'ombre, Baptiste se tenait droit, dominant la table en désordre et les convives repus. Sa stature imposante, son visage grave, et son attitude dédaigneuse trahissaient le laquais qui avait rassasié ses maîtres. Dans cet air chargé d'ivresse et sous les lumières crues du lustre, il restait impassible, la chaîne d'argent autour du cou, ses yeux froids indifférents aux épaules dénudées des femmes, tel un eunuque servant des Parisiens décadents tout en préservant sa dignité.
Finalement, Renée se leva brusquement. Tout le monde suivit son exemple. Ils passèrent au salon, où le café les attendait.
Le grand salon de l'hôtel était une vaste galerie, s'étendant d'un pavillon à l'autre, occupait toute la façade côté jardin. Une large porte-fenêtre s'ouvrait sur le perron. La galerie brillait d'or. Le plafond, légèrement courbé, était orné de motifs capricieux entourant de grands médaillons dorés, étincelants comme des boucliers. Des rosaces et des guirlandes éclatantes bordaient la voûte, tandis que des filets, semblables à des jets de métal en fusion, coulaient le long des murs, encadrant les panneaux recouverts de soie rouge. Des tresses de roses, avec des gerbes épanouies au sommet, descendaient le long des miroirs. Sur le parquet, un tapis d'Aubusson déployait ses fleurs pourpres. Le mobilier en damas de soie rouge, les portières et rideaux assortis, l'énorme pendule rocaille sur la cheminée, les vases de Chine sur les consoles, les pieds des deux longues tables ornées de mosaïques de Florence, jusqu'aux jardinières dans les embrasures des fenêtres, tout suintait l'or, dégoulinait d'or.
Aux quatre coins de la pièce, de grandes lampes trônaient sur des socles de marbre rouge, reliées par des chaînes en bronze doré disposées avec une élégance symétrique. Du plafond pendaient trois lustres ornés de pendeloques en cristal, diffusant une lumière bleutée et rosée qui faisait étinceler l'or du salon.
Les hommes ne tardèrent pas à se retirer dans le fumoir. M. de Mussy, qui avait connu Maxime au collège bien qu'il soit de six ans son aîné, l'attrapa par le bras avec familiarité. Ensemble, ils gagnèrent la terrasse, allumèrent un cigare, et M. de Mussy se mit à se plaindre amèrement de Renée.
"Mais qu'est-ce qui lui prend ? Hier encore, elle était adorable, et aujourd'hui, elle me traite comme si tout était fini entre nous. Qu'ai-je bien pu faire ? Mon cher Maxime, vous seriez vraiment aimable de lui parler, de lui dire combien elle me fait souffrir."
"Ah, ça non !" répondit Maxime en riant. "Renée a ses humeurs, je n'ai pas envie de me prendre une averse. Débrouillez-vous, gérez ça vous-même."
Il ajouta, après avoir lentement soufflé la fumée de son cigare : "Vous voulez vraiment me faire jouer un drôle de rôle, vous !"
Mais M. de Mussy insista sur leur amitié sincère et déclara qu'il n'attendait qu'une occasion pour prouver sa dévotion à Maxime. Il était désespéré, il aimait tant Renée !
"Très bien, c'est entendu," finit par dire Maxime. "Je lui glisserai un mot ; mais je ne promets rien, elle va sûrement m'envoyer balader."
Ils retournèrent dans le fumoir et s'installèrent dans de larges fauteuils. Pendant une bonne demi-heure, M. de Mussy déversa ses peines sur Maxime, lui racontant pour la énième fois comment il était tombé amoureux de sa belle-mère et comment elle l'avait distingué. Maxime, attendant que son cigare se consume, lui prodiguait des conseils, lui expliquait Renée, lui suggérant comment se comporter pour la conquérir.
Quand Saccard s'assit non loin d'eux, M. de Mussy se tut, et Maxime conclut : "Moi, à votre place, je serais très direct. Elle aime ça."
Le fumoir, situé à l'extrémité du grand salon, occupait une pièce ronde formée par les tourelles. Son style était à la fois riche et sobre. Les murs étaient tendus d'une imitation de cuir de Cordoue, avec des rideaux et des portières en tissu algérien, et un tapis à motifs persans recouvrait le sol. Le mobilier, en cuir de couleur bois, comprenait des poufs, des fauteuils, et un divan circulaire épousant la forme de la pièce. Le petit lustre au plafond, les ornements de la table basse, et la garniture de la cheminée étaient en bronze florentin vert pâle.
Dans le salon, seuls quelques jeunes gens et des vieillards à la peau pâle, détestant le tabac, restaient avec les dames. Dans le fumoir, on riait et plaisantait librement. M. Hupel de la Noue amusait beaucoup ces messieurs en racontant à nouveau l'histoire qu'il avait déjà partagée pendant le dîner, cette fois avec des détails franchement osés. C'était sa spécialité ; il avait toujours deux versions d'une anecdote, l'une pour les dames, l'autre pour les hommes.
Quand Aristide Saccard fit son entrée, il fut aussitôt entouré de compliments. Feignant de ne pas comprendre, il écouta M. de Saffré le féliciter chaleureusement pour avoir empêché la belle Laure d’Aurigny de filer chez les Anglais, une remarque qui fit mouche parmi l'assemblée.
— Non, vraiment, messieurs, vous vous méprenez, balbutia Saccard avec une modestie feinte.
— Allons, ne fais pas le modeste ! plaisanta Maxime. À ton âge, c’est admirable.
Maxime, qui venait de se débarrasser de son cigare, retourna dans le grand salon. La pièce était maintenant bondée. Des hommes en habits noirs discutaient à voix basse debout, tandis que des femmes en robes amples s'étendaient sur les causeuses. Des domestiques circulaient, offrant des plats d’argent garnis de glaces et de verres de punch.
Désireux de parler à Renée, Maxime traversa le salon, sachant exactement où trouver les dames. À l'autre bout de la galerie, en face du fumoir, se trouvait un charmant petit salon rond. Ce salon, avec ses tentures et rideaux en satin bouton d’or, dégageait une atmosphère voluptueuse et raffinée. Les lumières du lustre, finement travaillées, créaient une symphonie en jaune mineur, illuminant les étoffes dorées. C’était comme un doux crépuscule se posant sur un champ de blé mûr. La lumière se fondait sur un tapis d’Aubusson parsemé de feuilles mortes. Un piano en ébène incrusté d’ivoire, quelques meubles révélant un monde de bibelots, une table Louis XVI, et une console jardinière ornée d’un bouquet de fleurs suffisaient à meubler la pièce. Les fauteuils et poufs, recouverts de satin bouton d’or capitonné, étaient rehaussés de larges bandes de satin noir brodé de tulipes éclatantes. On y trouvait aussi une variété de sièges bas et volants, tous recouverts de satin, sans bois apparent. Les dossiers offraient des courbes moelleuses, invitant à la détente, dans cette symphonie sensuelle en jaune mineur.
Renée adorait ce petit salon, dont une porte-fenêtre donnait sur la superbe serre accolée à l’hôtel. Elle y passait ses heures de loisir, baignée par la lumière qui, loin de ternir ses cheveux pâles, leur donnait des reflets dorés. Sa tête se détachait dans cette clarté, rose et blanche, telle une Diane blonde s’éveillant à l’aube. C’était sans doute pour cette raison qu’elle aimait tant cette pièce, qui sublimait sa beauté.
À ce moment-là, elle était là avec ses amies proches. Sa sœur et sa tante étaient parties, ne laissant que des esprits libres dans le salon. À demi allongée sur une causeuse, Renée écoutait son amie Adeline lui murmurer des confidences à l’oreille, ponctuées de rires félins et de regards complices.
Suzanne Haffner était entourée d’une foule de jeunes gens. Elle les affrontait avec une assurance provocante, tout en conservant son air nonchalant et ses épaules nues et froides. Dans un coin, Mme Sidonie murmurait des conseils à une jeune femme au regard innocent. Un peu plus loin, Louise discutait debout avec un grand garçon timide, qui rougissait. Le baron Gouraud, quant à lui, somnolait dans son fauteuil, sa silhouette massive et pâle tranchant avec la délicatesse soyeuse des dames autour de lui. Une lumière féerique illuminait la pièce, se reflétant sur les robes de satin et les épaules ornées de diamants. Les rires cristallins et les voix douces résonnaient dans la chaleur ambiante. Les éventails battaient lentement, diffusant dans l’air alourdi des effluves musqués.
Lorsque Maxime apparut à la porte, Renée, distraite par la conversation de la marquise, se leva brusquement, prétendant s’occuper de ses devoirs d’hôtesse. Elle se dirigea vers le grand salon, suivie par le jeune homme. Là, elle fit quelques pas, souriante, serrant des mains, puis elle attira Maxime à l’écart.
— Eh bien, dit-elle à mi-voix avec ironie, ce n’est pas si désagréable de jouer les séducteurs.
— Je ne vois pas de quoi tu parles, répondit Maxime, prêt à défendre M. de Mussy.
— J’ai bien fait de ne pas te séparer de Louise. Vous avancez vite, tous les deux.
Elle ajouta avec une pointe d’agacement :
— C’était inconvenant, à table.
Maxime éclata de rire.
— Ah oui, on s’est raconté des histoires. Je ne la connaissais pas, cette gamine. Elle est amusante, elle ressemble à un garçon.
Voyant Renée afficher une moue de prude irritée, Maxime, surpris par cette indignation inhabituelle, reprit avec son sourire familier :
— Tu crois vraiment que je lui ai touché les genoux sous la table ? Allons, on sait se tenir avec une fiancée !… J’ai quelque chose de plus sérieux à te dire. Écoute-moi… Tu m’écoutes, n’est-ce pas ?
Il baissa encore la voix.
— Voilà… M. de Mussy est très malheureux, il vient de me le confier. Tu comprends, ce n’est pas à moi de vous réconcilier s’il y a un malentendu. Mais, tu sais, je l’ai connu au collège, et il avait l’air si désespéré que je lui ai promis de te parler…
Il s’interrompit. Renée le fixait avec une expression indéchiffrable.
— Tu ne dis rien ?… reprit-il. Enfin, j’ai fait ma part, débrouillez-vous… Mais franchement, je te trouve dure. Ce pauvre garçon m’a fait de la peine. À ta place, je lui enverrais au moins un mot gentil.
Renée, sans cesser de le regarder avec intensité, répondit :
— Va dire à M. de Mussy qu’il m’ennuie.
Puis elle se remit à déambuler doucement parmi les invités, souriante, saluant, serrant des mains.
Maxime resta un moment figé, l'air étonné, avant de laisser échapper un rire discret. Peu motivé pour transmettre le message à M. de Mussy, il fit un tour dans le vaste salon. La soirée, à la fois splendide et ordinaire, touchait à sa fin. Il était presque minuit, et les invités commençaient à partir. Ne voulant pas terminer la nuit sur une note d'ennui, il décida de chercher Louise. Alors qu'il passait près de la porte d'entrée, il aperçut dans le vestibule la ravissante Mme Michelin, que son mari enveloppait soigneusement dans une étole de bal aux teintes bleues et roses.
— Il a été adorable, vraiment adorable, disait la jeune femme. Pendant tout le dîner, il n'a cessé de parler de toi. Il s'adressera au ministre ; mais ce n'est pas vraiment de son ressort...
À côté d'eux, un domestique emmitouflait le baron Gouraud dans un grand manteau de fourrure.
— C'est ce gros monsieur-là qui pourrait décrocher l'affaire ! murmura-t-elle à son mari, pendant qu'il attachait le cordon de son capuchon sous son menton. Il a de l'influence au ministère. Demain, chez les Mareuil, il faudra essayer...
M. Michelin souriait, et il emmena sa femme avec précaution, comme s'il transportait un objet délicat et précieux. Maxime, après avoir vérifié d'un coup d'œil que Louise n'était pas dans le vestibule, se dirigea vers le petit salon. Effectivement, elle y était encore, presque seule, attendant son père, qui avait probablement passé la soirée dans le fumoir avec les politiciens. Les autres dames, la marquise et Mme Haffner, étaient déjà parties. Seule Mme Sidonie restait, discutant de son amour pour les animaux avec quelques épouses de fonctionnaires.
— Ah ! voilà mon petit mari ! s'exclama Louise. Assieds-toi ici et dis-moi dans quel fauteuil mon père a bien pu s'endormir. Il a dû se croire à la Chambre.
Maxime lui répondit sur le même ton, et tous deux retrouvèrent leurs rires éclatants du dîner. Assis à ses pieds, sur un tabouret très bas, il finit par lui prendre les mains, jouant avec elle comme avec un camarade. Dans sa robe de foulard blanc à pois rouges, avec son corsage fermé, sa poitrine plate, et sa petite tête espiègle, elle ressemblait à un garçon déguisé en fille. Pourtant, par moments, ses bras maigres et sa taille légèrement déformée prenaient des poses abandonnées, et des éclats de passion brillaient au fond de ses yeux encore empreints de jeunesse, sans qu'elle rougisse des jeux de Maxime. Et tous deux riaient, se croyant seuls, ignorant la présence de Renée, debout au milieu de la serre, à demi cachée, qui les observait de loin.
Depuis un instant, la vue de Maxime et de Louise avait stoppé net Renée alors qu'elle traversait une allée, la cachant derrière un buisson. Autour d'elle, la serre chaude, semblable à la nef d'une église, avec ses fines colonnes de fer qui s'élançaient pour soutenir le toit de verre cintré, déployait ses plantes luxuriantes, ses larges feuilles vigoureuses, et ses éclats de verdure épanouie.
Au centre, dans un bassin ovale au niveau du sol, prospérait, avec la vie mystérieuse et verdoyante des plantes aquatiques, toute la flore des pays ensoleillés. Des Cyclanthus, avec leurs panaches verts, formaient une ceinture imposante autour de la fontaine, qui ressemblait à un chapiteau tronqué d'une colonne cyclopéenne.
Aux extrémités du bassin, de grands Tornélia dressaient leurs silhouettes singulières. Leurs branches sèches et tordues évoquaient des serpents malades, et suspendaient des racines aériennes semblables à des filets de pêche flottant au vent. Près du bord, un Pandanus de Java déployait ses longues feuilles vertes striées de blanc, aussi tranchantes que des épées et dentelées comme des poignards exotiques. À la surface de l'eau tiède, des Nymphéas ouvraient leurs fleurs roses en forme d'étoiles, tandis que des Euryales laissaient flotter leurs larges feuilles rondes, semblables à des dos de crapauds monstrueux.
Autour du bassin, une bande épaisse de Sélaginelle formait un tapis de mousse d'un vert tendre. Au-delà de la grande allée circulaire, quatre massifs imposants s'élançaient vers le dôme. Les Palmiers, légèrement inclinés, déployaient leurs éventails majestueux, laissant pendre leurs palmes comme des avirons fatigués de leur voyage éternel dans le ciel. Les grands Bambous de l'Inde, droits et élancés, laissaient tomber une pluie légère de feuilles. Un Ravenala, connu comme l'arbre du voyageur, dressait ses immenses feuilles en éventail, tandis qu'un Bananier, chargé de fruits, étendait ses longues feuilles horizontales, offrant un abri confortable pour deux amants. Aux coins, des Euphorbes d'Abyssinie, semblables à des cierges épineux, se dressaient, suintant un poison mystérieux. Sous les arbres, des fougères basses comme les Adiantum et les Ptérides étalaient leurs dentelles délicates, tandis que les Alsophila, plus hautes, déployaient leurs branches symétriques, évoquant de grandes pièces de faïence. Une bordure de Bégonia et de Caladium entourait les massifs, ajoutant une touche de couleur avec leurs feuilles tachées de vert et de rouge, ou blanches nervurées de vert, comme de larges ailes de papillon.
Derrière les massifs, une seconde allée plus étroite contournait la serre. Sur des gradins, dissimulant partiellement les tuyaux de chauffage, fleurissaient les Maranta, douces comme du velours, les Gloxinia aux cloches violettes, et les Dracena, semblables à des lames de laque ancienne.
L'un des charmes de ce jardin d'hiver résidait dans ses quatre coins, où des alcôves de verdure formaient des berceaux profonds, recouverts de rideaux épais de lianes. Des fragments de forêt vierge avaient construit ici leurs murs de feuilles et leurs enchevêtrements de tiges souples, s'accrochant aux branches, traversant l'espace d'un vol audacieux, et retombant comme de riches tentures.
Une liane de vanille, avec ses gousses mûres dégageant un parfum envoûtant, s'enroulait autour d'un portique couvert de mousse. Les Coques du Levant recouvraient les colonnettes de leurs feuilles rondes. Les Bauhinia aux grappes rouges et les Quisqualus, dont les fleurs pendaient comme des colliers de perles, se faufilaient et s'entremêlaient telles de fines couleuvres, se mouvant sans fin dans l'obscurité des feuillages.
Sous les arches, entre les massifs, des chaînes de fer suspendaient des corbeilles débordant d'orchidées, ces plantes étranges qui poussent librement, leurs tiges noueuses et tordues semblant des membres difformes. On y trouvait les Sabots de Vénus, dont la fleur évoque une pantoufle merveilleuse ornée d'ailes de libellule à l'arrière ; les Æridès, délicatement parfumées ; et les Stanhopéa, avec leurs fleurs pâles et tigrées, exhalant au loin une odeur âcre et forte, comme le souffle amer d'un convalescent.
Mais ce qui attirait irrésistiblement le regard depuis chaque détour des allées, c'était un grand Hibiscus de Chine. Son immense couverture de verdure et de fleurs recouvrait tout un pan de l'hôtel auquel la serre était adossée. Les larges fleurs pourpres de cette mauve géante, toujours renaissantes, ne vivaient que quelques heures. Elles évoquaient des bouches sensuelles, rouges et humides, de quelque Messaline géante, meurtries par des baisers, mais toujours renaissant avec un sourire avide et saignant.
Près du bassin, Renée frissonnait au milieu de ces floraisons somptueuses. Derrière elle, un grand sphinx de marbre noir, accroupi sur un bloc de granit, tournait la tête vers l'aquarium avec un sourire de chat, à la fois discret et cruel ; il semblait l'idole sombre, aux cuisses luisantes, de cette terre ardente. À cette heure, des globes de verre dépoli diffusaient une lumière laiteuse sur le feuillage. Des statues, des têtes de femme au cou renversé par le rire, se détachaient en blanc au fond des massifs, avec des ombres qui déformaient leurs rires fous. Dans l'eau épaisse et dormante du bassin, des rayons étranges jouaient, illuminant des formes vagues, des masses glauques, ressemblant à des ébauches de monstres. Sur les feuilles lisses du Ravenala, sur les éventails vernis des Lataniers, une lumière blanche coulait en flots ; tandis que, de la dentelle des fougères, tombait une pluie fine de clarté. Plus haut, des reflets de vitre scintillaient entre les têtes sombres des hauts palmiers. Tout autour, l'obscurité s'accumulait ; les berceaux, avec leurs draperies de lianes, se fondaient dans les ténèbres, tels des nids de reptiles endormis.
Sous cette lumière vive, Renée réfléchissait en observant de loin Louise et Maxime. Ce n'était plus la rêverie flottante, la tentation douce du crépuscule dans les allées fraîches du Bois. Ses pensées n'étaient plus bercées et endormies par le trot de ses chevaux le long des pelouses mondaines, des bosquets où les familles bourgeoises dînent le dimanche. Désormais, un désir clair et aigu l'envahissait.
Un amour immense, un besoin de volupté, flottait dans cette serre close, où bouillait la sève ardente des tropiques.
La jeune femme se sentait happée par la puissance de la nature autour d'elle, cette végétation dense et imposante. Les vapeurs chaudes et enivrantes de cette jungle luxuriante l'entouraient, la plongeant dans un état d'ivresse. À ses pieds, l'eau du bassin, épaisse et chaude, s'évaporait, enveloppant ses épaules d'une brume moite qui caressait sa peau comme une main humide de désir. Au-dessus, les palmiers déployaient leurs feuillages, diffusant un parfum enivrant. Plus que la chaleur étouffante, plus que les lumières vives et les fleurs éclatantes, c'étaient les odeurs qui la submergeaient. Un parfum complexe, mélange de mille senteurs—sueur humaine, haleine féminine, parfum de cheveux—flottait dans l'air. Des effluves doux et presque étourdissants se mêlaient à des relents âcres et empoisonnés. Mais, au cœur de cette symphonie olfactive, une odeur persistait, celle de l'amour, intense et sensuelle, comme celle qui émane d'une chambre où deux amants viennent de passer la nuit.
Renée s'était lentement adossée au socle de granit. Dans sa robe de satin vert, la poitrine et le visage rougis, perlés des gouttes de ses diamants, elle ressemblait à une grande fleur, épuisée par la chaleur. À cet instant de lucidité, ses bonnes résolutions s'évanouissaient, l'ivresse du dîner l'envahissait à nouveau, amplifiée par la chaleur de la serre. Elle ne pensait plus aux douceurs de la nuit qui l'avaient apaisée, ni aux murmures apaisants du parc. Ses désirs de femme passionnée, ses caprices de femme blasée s'éveillaient. Et, au-dessus d'elle, le grand Sphinx de marbre noir semblait rire mystérieusement, comme s'il avait deviné le désir enfin éveillé dans ce cœur endormi, ce désir longtemps insaisissable que Renée avait cherché en vain lors de ses promenades, et que la vue de Louise et Maxime, riant et se tenant par la main, venait de lui révéler.
À ce moment-là, des voix s'élevèrent d'un bosquet voisin, où Aristide Saccard avait conduit les sieurs Mignon et Charrier.
— Non, franchement, monsieur Saccard, disait la voix grasse de l'un d'entre eux, nous ne pouvons pas vous racheter cela à plus de deux cents francs le mètre.
Et la voix aigre de Saccard protestait :
— Mais, dans ma part, vous m'avez compté le mètre de terrain à deux cent cinquante francs.
— Eh bien ! écoutez, nous mettrons deux cent vingt-cinq francs.
Et les voix continuaient, brutales, résonnant étrangement sous les palmes tombantes.
Les voix continuaient de résonner, mais elles n'étaient qu'un bruit de fond pour Renée, perdue dans son rêve. Devant elle se dressait une tentation irrésistible, une nouvelle jouissance, plus intense, presque criminelle, qui surpassait tout ce qu'elle avait connu. Elle ne ressentait plus aucune lassitude.
Demi-cachée derrière un arbuste, une plante maudite appelée Tanghin de Madagascar, aux larges feuilles et aux tiges pâles, Renée se laissa emporter par ses pensées. Le moindre frémissement de cette plante libérait un lait empoisonné. Alors que les rires de Louise et Maxime résonnaient, baignant dans la lumière dorée du crépuscule du petit salon, Renée, l'esprit confus et la bouche sèche, mordit machinalement une feuille amère de l'arbuste qui se trouvait à portée de ses lèvres.
Aristide Rougon débarqua à Paris juste après le coup d'État du 2 décembre, avec le flair d'un prédateur attiré par le chaos. Il venait de Plassans, une petite ville du Sud, où son père avait enfin réussi à obtenir un poste qu'il convoitait depuis longtemps. Aristide, encore jeune, avait réussi à sortir indemne d'une situation périlleuse où il s'était engagé imprudemment, sans gloire ni profit. Frustré d'avoir perdu son temps, il maudissait la province et rêvait de Paris avec une ambition dévorante, promettant de ne plus jamais être aussi naïf. Son sourire, aiguisé et plein de détermination, en disait long sur ses intentions.
Il arriva à Paris début 1852, accompagné de sa femme Angèle, une femme blonde et effacée, qu'il installa dans un petit appartement rue Saint-Jacques, comme un fardeau dont il voulait se débarrasser. Angèle avait insisté pour garder leur fille, Clotilde, une fillette de quatre ans, alors qu'Aristide aurait préféré la laisser à sa famille. Il avait accepté à condition de laisser leur fils Maxime, un garçon de onze ans, au collège de Plassans, sous la surveillance de sa grand-mère. Aristide voulait être libre de ses mouvements ; pour lui, une femme et un enfant étaient déjà un poids trop lourd pour un homme prêt à tout pour réussir, quitte à se briser les reins ou à finir dans la boue.
Dès le soir de son arrivée, tandis qu'Angèle déballait leurs affaires, Aristide ressentit le besoin irrésistible de parcourir Paris, de fouler ce pavé brûlant dont il espérait tirer fortune. Il arpentait les rues comme un conquérant, déterminé à livrer bataille. Il se voyait comme un habile cambrioleur, prêt à prendre sa part de richesses, injustement refusées jusqu'à présent. S'il avait cherché une excuse, il aurait évoqué ses désirs réprimés pendant dix ans, sa vie misérable en province, et surtout ses erreurs, qu'il imputait à la société. Mais à cet instant, dans l'excitation du joueur qui touche enfin le tapis vert, il était tout à sa joie, une joie personnelle, mêlée de revanche et d'espoirs de réussite impunie.
L'air de Paris l'enivrait, et dans le bruit des voitures, il croyait entendre des voix lui promettre richesse et succès. Pendant près de deux heures, il erra de rue en rue, savourant les plaisirs coupables de celui qui s'abandonne à ses vices. Il n'était pas revenu à Paris depuis l'année heureuse où il y avait étudié. La nuit tombait, et son rêve grandissait sous les lumières éclatantes des cafés et des boutiques, jusqu'à ce qu'il se perde dans ses pensées.
Quand il leva les yeux, il se retrouva au milieu du faubourg Saint-Honoré. Son frère, Eugène Rougon, vivait dans une rue voisine, la rue de Penthièvre. En venant à Paris, Aristide avait misé sur Eugène, qui, après avoir joué un rôle clé dans le coup d’État, était devenu une figure influente, un petit avocat en passe de devenir un grand homme politique. Mais, par une sorte de superstition de joueur, il décida de ne pas frapper à la porte de son frère ce soir-là. Il retourna lentement vers la rue Saint-Jacques, pensant à Eugène avec une envie sourde, observant ses vêtements usés et couverts de la poussière du voyage, et essayant de se consoler en rêvant de richesse. Mais même ce rêve avait pris un goût amer. Parti avec l'envie de s'exprimer, exalté par l'activité débordante de Paris, il rentra irrité, jaloux du bonheur qui semblait flotter dans l'air, plus déterminé que jamais à se battre et à tromper cette foule qui l'avait bousculé sur les trottoirs. Jamais il n'avait ressenti des désirs aussi vastes, une telle impatience de jouir de la vie.
Le lendemain matin, il se présenta chez son frère. Eugène vivait dans deux grandes pièces froides à peine meublées, ce qui surprit Aristide, qui s'attendait à trouver son frère entouré de luxe. Eugène travaillait à une petite table noire et l'accueillit d'une voix calme, avec un sourire :
— Ah ! c’est toi, je t'attendais.
Aristide se montra acerbe. Il reprocha à Eugène de l'avoir laissé croupir en province sans même lui offrir un bon conseil. Il ne se pardonnait pas d'être resté républicain jusqu'au 2 décembre ; c'était sa plaie vive, sa honte éternelle. Eugène, impassible, reprit sa plume. Une fois son travail terminé, il dit :
— Bah ! toutes les fautes se réparent. Tu as de l'avenir.
Il prononça ces mots d'une voix si assurée, avec un regard si perçant, qu'Aristide baissa la tête, sentant que son frère lisait en lui comme dans un livre ouvert. Eugène poursuivit, avec une franchise amicale :
— Tu es venu pour que je te trouve une place, n'est-ce pas ? J'ai déjà pensé à toi, mais je n'ai encore rien trouvé. Tu comprends, je ne peux pas te mettre n'importe où. Il te faut un poste où tu puisses faire tes affaires sans danger ni pour toi ni pour moi... Ne proteste pas, nous sommes seuls, nous pouvons nous dire certaines choses...
Aristide choisit de rire.
— Oh ! je sais que tu es intelligent, continua Eugène, et que tu ne ferais plus une bêtise inutile... Dès qu'une bonne occasion se présentera, je te trouverai une place.
Si tu as besoin de vingt francs, n'hésite pas à venir me les demander.
Ils discutèrent un moment de l'insurrection dans le Midi, où leur père avait fait sa petite fortune. Eugène s'habillait tout en parlant. Dans la rue, au moment de se séparer, il retint son frère un instant de plus et, baissant la voix, lui dit :
— Fais-moi plaisir, ne traîne pas dans les rues. Attends tranquillement chez toi l'emploi que je t'ai promis... Je n'aimerais pas voir mon frère faire antichambre.
Aristide respectait Eugène, qu'il considérait comme un homme exceptionnel. Bien qu'il n'appréciait pas ses soupçons ni sa franchise un peu brutale, il alla sagement s'enfermer rue Saint-Jacques. Il était venu avec cinq cents francs que le père de sa femme lui avait prêtés. Après avoir payé le voyage, il fit durer un mois les trois cents francs restants. Angèle, qui avait bon appétit, décida aussi de rafraîchir sa tenue de gala avec des rubans mauves. Ce mois d'attente parut interminable à Aristide. L'impatience le rongeait. Quand il se postait à la fenêtre, sentant l'activité débordante de Paris sous lui, il avait envie de plonger dans cette fournaise pour y modeler l'or de ses mains fiévreuses. Les bruits et les odeurs de la ville montaient jusqu'à lui, porteurs de promesses d'aventures et de richesses. Il flairait l'air, certain que la chasse aux opportunités, aux femmes et aux millions avait commencé. Ses instincts affûtés captaient chaque indice de la curée qui allait se jouer dans la ville.
Deux fois, il alla voir son frère pour presser les choses. Eugène l'accueillit sèchement, lui répétant qu'il n'avait pas été oublié, mais qu'il devait patienter. Finalement, il reçut une lettre lui demandant de se rendre rue de Penthièvre. Le cœur battant comme pour un rendez-vous amoureux, il s'y rendit. Eugène était à sa petite table noire, dans la grande pièce froide qui lui servait de bureau. Dès qu'il le vit, l'avocat lui tendit un papier :
— Tiens, j'ai reçu ta nomination hier. Tu es nommé commissaire adjoint à l'Hôtel de Ville. Tu auras un salaire de deux mille quatre cents francs.
Aristide resta debout, blêmissant, hésitant à prendre le papier, croyant que son frère se moquait de lui. Il avait espéré un poste à six mille francs. Eugène, devinant ses pensées, se tourna vers lui, les bras croisés :
— Serais-tu stupide ? lança-t-il avec un brin de colère... Tu rêves comme une fille, n'est-ce pas ? Tu voudrais un bel appartement, des domestiques, bien manger, dormir dans la soie, satisfaire tes envies dans un boudoir meublé en un clin d'œil... Toi et tes semblables, si on vous laissait faire, vous videriez les coffres avant même qu'ils soient pleins.
— Bon sang, un peu de patience ! Regarde comment je vis, et fais au moins l'effort de te baisser pour ramasser une fortune.
Il exprimait un profond mépris pour l'impatience juvénile de son frère. Dans ses paroles rudes, on percevait des ambitions plus nobles, une soif de pouvoir pur ; ce désir naïf d'argent lui semblait sans doute bourgeois et puéril. Il continua d'une voix plus douce, avec un sourire subtil :
— Tes intentions sont bonnes, et je n'ai aucune envie de les contrarier. Des hommes comme toi sont précieux. Nous avons bien l'intention de choisir nos alliés parmi les plus affamés. Rassure-toi, nous tiendrons table ouverte, et les plus gros appétits seront satisfaits. C'est encore la méthode la plus simple pour régner... Mais, s'il te plaît, attends que tout soit prêt, et si tu m'écoutes, fais l'effort d'aller chercher toi-même ton couvert.
Aristide restait sombre. Les comparaisons flatteuses de son frère ne parvenaient pas à le dérider. Alors ce dernier, à nouveau, laissa éclater sa colère :
— Eh bien ! reprit-il, je reviens à ma première opinion : tu es un idiot... Qu'espérais-tu donc ? Que pensais-tu que j'allais faire de ta précieuse personne ? Tu n'as même pas eu le courage de terminer tes études de droit ; tu t'es enterré pendant dix ans dans un poste misérable de commis à la sous-préfecture ; et te voilà avec une réputation détestable de républicain que seul le coup d'État a pu convertir... Crois-tu vraiment que tu as l'étoffe d'un ministre avec de telles références ? Oh, je sais, tu as cette envie féroce de réussir par tous les moyens possibles. C'est une grande qualité, j'en conviens, et c'est pour cela que je t'ai fait entrer à la Ville.
Se levant, il tendit à Aristide sa nomination :
— Prends ça, dit-il, tu me remercieras un jour. C'est moi qui ai choisi ce poste, je sais ce que tu peux en tirer... Tu n'auras qu'à observer et écouter. Si tu es intelligent, tu comprendras et tu agiras... Maintenant, retiens bien ce qu'il me reste à te dire. Nous entrons dans une époque où toutes les fortunes sont possibles. Gagne beaucoup d'argent, je te l'autorise ; mais pas de bêtises, pas de scandales trop bruyants, sinon je te raye de la carte.
Cette menace produisit l'effet que ses promesses n'avaient pas réussi à déclencher. Toute la fièvre d'Aristide se raviva à l'idée de cette fortune dont son frère parlait. Il se sentit enfin lâché dans l'arène, autorisé à "égorger" les gens, mais légalement, sans trop de cris.
Eugène lui donna deux cents francs pour tenir jusqu'à la fin du mois.
Il resta pensif un moment.
— Je pense à changer de nom, dit-il finalement. Tu devrais faire pareil... Ça nous éviterait des complications.
— Comme tu veux, répondit Aristide calmement.
— Je m'occupe de tout, pas besoin de te tracasser... Que dirais-tu de prendre le nom de ta femme, Sicardot ?
Aristide leva les yeux au plafond, répétant le nom pour en savourer les sons :
— Sicardot..., Aristide Sicardot... Non, vraiment, ça sonne vieux jeu et ça sent la faillite.
— Trouve autre chose alors, suggéra Eugène.
— Je préfère Sicard, simplement, dit Aristide après un moment de réflexion ; Aristide Sicard..., pas mal, non ? Peut-être un peu trop joyeux...
Il réfléchit encore un instant, puis s'exclama avec enthousiasme :
— Ça y est, j'ai trouvé ! Saccard, Aristide Saccard !... avec deux "c". Hein ! On dirait que ça sonne riche, comme si on comptait des pièces de cent sous.
Eugène, avec son humour mordant, congédia son frère en souriant :
— Oui, un nom fait pour finir au bagne ou pour gagner des millions.
Quelques jours plus tard, Aristide Saccard était à l'Hôtel de Ville. Il découvrit que son frère avait dû user de son influence pour le faire entrer sans passer les examens habituels.
Ainsi commença pour le couple la vie monotone des petits employés. Aristide et sa femme retrouvèrent leurs habitudes de Plassans. Mais ils étaient tombés d'un rêve de richesse soudaine, et leur vie modeste leur pesait encore plus, la considérant désormais comme une épreuve dont la fin restait incertaine. Être pauvre à Paris, c'est être deux fois pauvre. Angèle acceptait la misère avec la résignation d'une femme fragile ; elle passait ses journées dans la cuisine ou allongée par terre à jouer avec sa fille, ne se plaignant que lorsque la dernière pièce de vingt sous disparaissait. Mais Aristide bouillonnait de colère dans cette pauvreté, dans cette existence étriquée où il tournait en rond comme une bête en cage. Ce fut pour lui une période de souffrances indicibles : son orgueil était blessé, ses ambitions insatisfaites le rongeaient. Son frère réussit à se faire élire au Corps législatif par l'arrondissement de Plassans, et cela ne fit qu'accroître son malaise. Il reconnaissait trop la supériorité d'Eugène pour en être jaloux, mais il lui reprochait de ne pas faire davantage pour lui. À plusieurs reprises, il fut contraint de frapper à sa porte pour lui emprunter de l'argent. Eugène lui prêta de l'argent, mais en le sermonnant durement sur son manque de courage et de volonté. Dès lors, Aristide se raidit. Il jura de ne plus jamais demander un sou à quiconque, et il tint parole. Les huit derniers jours du mois, Angèle se contentait de pain sec en soupirant. Cet apprentissage acheva de forger le caractère de Saccard. Ses lèvres devinrent plus fines ; il cessa de rêver à voix haute de ses millions ; sa silhouette maigre se fit silencieuse, n'exprimant plus qu'une volonté, une idée fixe qu'il caressait à chaque instant. Quand il arpentait la distance entre la rue Saint-Jacques et l'Hôtel de Ville, ses talons usés résonnaient durement sur les trottoirs, et il se boutonnait dans sa redingote élimée comme dans un refuge de haine, tandis que son visage de fouine flairait l'air des rues.
Figure anguleuse de la misère jalouse, il errait dans les rues de Paris, traînant avec lui ses ambitions de fortune et ses rêves de revanche.
Début 1853, Aristide Saccard fut nommé commissaire voyer, un poste qui lui rapportait quatre mille cinq cents francs par an. Cette augmentation tombait à pic : Angèle dépérissait et la petite Clotilde était d'une pâleur inquiétante. Malgré cela, il conserva son modeste appartement de deux pièces, avec sa salle à manger en noyer et sa chambre à coucher en acajou. Il menait une vie austère, évitant soigneusement les dettes, attendant le moment où il pourrait plonger ses mains dans l'argent des autres jusqu'aux coudes. Il refoulait ses instincts, méprisant les quelques sous supplémentaires qu'il recevait, toujours à l'affût. Angèle, quant à elle, se sentait comblée. Elle s'offrit quelques vêtements et portait sa broche chaque jour. Elle ne comprenait pas les colères silencieuses de son mari, ni son air sombre d'homme en quête de résoudre un problème redoutable.
Aristide suivait les conseils de son frère Eugène : il observait et écoutait. Lorsqu'il alla remercier Eugène pour sa promotion, celui-ci remarqua le changement en lui et le félicita pour sa nouvelle attitude. À l'intérieur, Aristide était tendu par l'envie, mais extérieurement, il se montrait souple et insinuant. En quelques mois, il devint un acteur exceptionnel. Toute sa vivacité méridionale s'était réveillée, et il maîtrisait son art à un tel point que ses collègues de l'Hôtel de Ville le considéraient comme un bon vivant, déjà pressenti pour un poste plus important grâce à sa relation avec un député. Cette parenté lui valait aussi la bienveillance de ses supérieurs. Il vivait dans une sorte d'autorité qui dépassait son emploi, lui permettant d'ouvrir certaines portes et de consulter certains dossiers sans que ses indiscrétions ne soient mal vues. Pendant deux ans, on le vit arpenter les couloirs, s'attarder dans les salles, se lever vingt fois par jour pour discuter avec un collègue, transmettre un ordre ou traverser les bureaux. Ses collègues disaient de lui : « Ce diable de Provençal ! Il ne tient pas en place, il a du vif-argent dans les jambes. » Ses proches le prenaient pour un paresseux, et il riait quand on l'accusait de voler quelques minutes à l'administration. Jamais il ne commit l'erreur d'écouter aux portes ; mais il avait une manière assurée d'ouvrir les portes, de traverser les pièces, un papier à la main, l'air absorbé, marchant si lentement et régulièrement qu'il ne perdait pas un mot des conversations. C'était une stratégie de génie ; on finit par ne plus s'interrompre à son passage, cet employé actif qui glissait dans l'ombre des bureaux, apparemment concentré sur son travail. Il avait aussi une autre méthode : d'une extrême obligeance, il proposait son aide à ses collègues débordés, étudiant alors les registres et documents avec une attention minutieuse. Mais l'un de ses plaisirs secrets était de se lier d'amitié avec les garçons de bureau, allant jusqu'à leur serrer la main.
Pendant des heures, il engageait la conversation avec eux, souvent entre deux portes, riant discrètement, partageant des anecdotes et encourageant leurs confidences. Ces braves gens l'adoraient, disant de lui : « Voilà quelqu'un de simple ! » Dès qu'un scandale éclatait, il était le premier informé. Ainsi, au bout de deux ans, l'Hôtel de Ville n'avait plus de secrets pour lui. Il connaissait tout le personnel, jusqu'au dernier des lampistes, et maîtrisait les dossiers jusque dans les moindres détails, comme les notes de blanchisseuses.
À cette époque, Paris offrait à un homme comme Aristide Saccard un spectacle fascinant. L'Empire venait d'être proclamé, après ce célèbre voyage où le prince-président avait réussi à enflammer l'enthousiasme de quelques départements bonapartistes. La tribune et les journaux étaient devenus silencieux. La société, sauvée une fois de plus, se félicitait, se détendait, profitant de grasses matinées, rassurée par un gouvernement fort qui lui ôtait même le souci de penser et de gérer ses affaires. Sa principale préoccupation était de trouver des divertissements pour passer le temps. Comme le disait si bien Eugène Rougon, Paris se mettait à table et rêvait de plaisirs après le repas. La politique, perçue comme une drogue dangereuse, effrayait. Les esprits fatigués se tournaient vers les affaires et les plaisirs. Ceux qui possédaient de l'argent le sortaient de leurs cachettes, tandis que ceux qui n'en avaient pas cherchaient des trésors oubliés. Au cœur de cette foule, un frémissement sourd se faisait entendre, un bruit de pièces de cent sous, des rires de femmes, des tintements de vaisselle et de baisers. Dans le grand silence de l'ordre, dans la paix monotone du nouveau règne, montaient toutes sortes de rumeurs agréables, de promesses dorées et voluptueuses. On avait l'impression de passer devant une de ces maisons discrètes où l'on devinait des silhouettes féminines derrière des rideaux soigneusement tirés, et où l'on entendait l'or résonner sur le marbre des cheminées. L'Empire s'apprêtait à transformer Paris en un lieu de débauche pour l'Europe. Pour cette poignée d'aventuriers qui venaient de s'emparer d'un trône, il fallait un règne d'aventures, d'affaires douteuses, de consciences à vendre, de femmes à acheter, de beuveries frénétiques et universelles. Et dans cette ville où le sang de décembre n'était pas encore effacé, grandissait, encore timide, cette folie de jouissance qui devait précipiter la patrie dans la déchéance et le déshonneur.
Aristide Saccard, dès les premiers jours, sentait monter cette vague de spéculation, dont l'écume allait recouvrir tout Paris. Il suivait son avancée avec une attention soutenue. Il se trouvait en plein cœur de cette pluie d'argent qui tombait drue sur les toits de la ville. Pendant ses incessantes visites à l'Hôtel de Ville, il avait découvert le vaste projet de transformation de Paris, le plan de ces démolitions, de ces nouvelles voies et de ces quartiers improvisés, de cette spéculation gigantesque sur la vente des terrains et des immeubles, qui allumait, aux quatre coins de la ville, la bataille des intérêts et l'explosion du luxe à outrance. Dès lors, son activité trouva un but. Ce fut à cette époque qu'il devint plus affable. Il prit même un peu de poids, cessant de courir les rues comme un chat maigre à la recherche d'une proie.
Dans son bureau, il était devenu plus bavard et serviable que jamais. Son frère, qu'il visitait presque officiellement, le félicitait d'appliquer si bien ses conseils. Au début de 1854, Saccard lui confia qu'il avait plusieurs affaires en vue, mais qu'il aurait besoin de grosses avances.
"On cherche", dit Eugène.
"Tu as raison, je chercherai", répondit-il sans la moindre irritation, comme s'il ne remarquait pas que son frère refusait de lui fournir les fonds initiaux.
Ces fonds initiaux étaient maintenant sa principale préoccupation. Son plan était prêt, mûri chaque jour. Mais il lui manquait toujours les premiers milliers de francs. Sa détermination s'accentua ; il scrutait les gens avec intensité, comme s'il espérait trouver un prêteur parmi les passants. À la maison, Angèle continuait sa vie discrète et heureuse. Lui, restait à l'affût d'une opportunité, et ses rires devenaient plus nerveux à mesure que cette occasion tardait à se présenter.
Aristide avait une sœur à Paris. Sidonie Rougon s'était mariée à un clerc d'avoué de Plassans, et ensemble, ils avaient tenté de vendre des fruits du Midi rue Saint-Honoré. Quand son frère la retrouva, son mari avait disparu, et la boutique avait depuis longtemps fait faillite. Elle vivait rue du Faubourg-Poissonnière, dans un petit entresol de trois pièces. Elle louait aussi la boutique en dessous, une échoppe étroite et mystérieuse, où elle prétendait vendre des dentelles. Dans la vitrine, on voyait quelques morceaux de guipure et de valencienne accrochés à des tringles dorées. Mais l'intérieur ressemblait plus à un vestibule aux boiseries brillantes, sans la moindre trace de marchandises. La porte et la vitrine étaient couvertes de rideaux légers qui, en cachant la boutique des regards extérieurs, lui donnaient l'air discret et secret d'une salle d'attente menant à un lieu inconnu. Il était rare de voir une cliente entrer chez Mme Sidonie ; souvent, le bouton de la porte était même retiré. Dans le quartier, elle prétendait qu'elle allait elle-même proposer ses dentelles aux femmes riches. Elle disait que l'agencement de l'appartement l'avait poussée à louer la boutique et l'entresol, reliés par un escalier dissimulé dans le mur. En effet, la soi-disant marchande de dentelles était toujours en déplacement ; on la voyait sortir et revenir dix fois par jour, l'air pressé. De plus, elle ne se limitait pas aux dentelles ; elle utilisait son entresol pour stocker divers invendus, dénichés on ne sait où. Elle y avait vendu des articles en caoutchouc, comme des manteaux, chaussures, bretelles, etc. ; ensuite, elle proposa une huile censée favoriser la pousse des cheveux, des appareils orthopédiques, une cafetière automatique brevetée, dont la vente lui causa bien des soucis. Lorsque son frère lui rendit visite, elle vendait des pianos. Son entresol en était rempli, jusqu'à sa chambre à coucher, une pièce très élégamment décorée, qui contrastait avec le désordre commercial des deux autres pièces.
Elle gérait ses deux commerces avec une précision exemplaire. Les clients intéressés par les articles de l'entresol entraient et sortaient par une porte discrète donnant sur la rue Papillon. Seuls ceux qui connaissaient le secret du petit escalier étaient au courant de ses activités parallèles de marchande de dentelles. À l'entresol, elle se faisait appeler Mme Touche, du nom de son mari, tandis que son magasin portait simplement son prénom, ce qui lui valait généralement le nom de Mme Sidonie.
Mme Sidonie avait trente-cinq ans, mais son allure négligée et peu féminine la faisait paraître bien plus âgée. En réalité, elle semblait intemporelle. Elle portait toujours la même robe noire, usée et décolorée, rappelant les robes élimées des avocats. Son chapeau noir lui tombait sur le front, cachant ses cheveux, et elle arpentait les rues avec de lourdes chaussures, un petit panier au bras dont les anses étaient rafistolées avec des ficelles. Ce panier, son fidèle compagnon, renfermait un véritable univers. Quand elle l’ouvrait, il en jaillissait des échantillons variés, des agendas, des portefeuilles, et surtout des liasses de papiers timbrés qu'elle déchiffrait avec une habileté remarquable. Elle avait en elle quelque chose du courtier et de l’huissier. Elle évoluait dans un monde de protêts, d’assignations et de commandements. Après avoir vendu dix francs de pommade ou de dentelle, elle s’immisçait dans les bonnes grâces de ses clientes, devenait leur conseillère, et courait pour elles chez les avoués, les avocats et les juges. Elle transportait ainsi des dossiers dans son panier pendant des semaines, se donnant un mal fou, traversant Paris d’un pas régulier sans jamais prendre de voiture. Il était difficile de dire quel profit elle tirait d’une telle activité. Elle le faisait d’abord par goût pour les affaires douteuses et un amour de la chicane, mais elle en retirait aussi de nombreux petits avantages : des repas pris ici et là, des pièces de vingt sous glanées çà et là. Mais son gain le plus précieux était les confidences qu’elle recevait, qui la mettaient sur la piste de bonnes affaires et d’opportunités intéressantes. Vivant dans l'intimité des autres, elle était un véritable répertoire vivant d’offres et de demandes. Elle savait où trouver une jeune fille à marier rapidement, une famille ayant besoin de trois mille francs, un vieux monsieur prêt à prêter cette somme, mais avec des garanties solides et à des taux élevés. Elle connaissait des secrets plus délicats encore : les peines d’une dame blonde incomprise par son mari, qui aspirait à l’être, le désir secret d’une mère cherchant à marier sa fille avantageusement, les préférences d’un baron friand de petits soupers et de très jeunes filles. Elle transportait, avec un sourire discret, ces demandes et offres, parcourait des kilomètres pour mettre les gens en relation, envoyait le baron chez la mère attentionnée, persuadait le vieux monsieur de prêter les trois mille francs à la famille en difficulté, trouvait des consolations pour la dame blonde et un mari peu scrupuleux pour la jeune fille à marier.
Elle s'occupait aussi de grandes affaires, celles dont elle parlait volontiers à qui voulait bien l'écouter. Elle était en charge d'un long procès pour une famille noble ruinée, et s'intéressait à une dette que l'Angleterre aurait contractée envers la France à l'époque des Stuarts, dette qui, avec les intérêts composés, atteignait presque trois milliards. Cette dette était sa passion. Elle en parlait avec force détails, transformant chaque explication en une leçon d'histoire, et ses joues, habituellement pâles et cireuses, s'empourpraient d'enthousiasme. Entre deux rendez-vous chez un huissier ou une visite chez une amie, elle trouvait le temps de vendre une cafetière, un manteau en caoutchouc, un coupon de dentelle, ou de louer un piano. Ces petites transactions n'étaient rien pour elle. Elle se précipitait ensuite à son magasin, où une cliente l'attendait pour voir une pièce de dentelle chantilly. La cliente arrivait discrètement, voilée, comme une ombre. Il n'était pas rare qu'un homme, entrant par la porte cochère de la rue Papillon, vienne aussi jeter un œil aux pianos de Mme Touche, à l'entresol.
Si Mme Sidonie ne faisait pas fortune, c'était parce qu'elle travaillait souvent par passion. Elle aimait tant les procédures qu'elle en oubliait ses propres affaires, se laissant submerger par les huissiers, ce qui lui procurait une satisfaction que seuls les amateurs de litiges peuvent comprendre. La femme en elle s'était effacée ; elle n'était plus qu'une intermédiaire, arpentant sans relâche les rues de Paris, son panier légendaire rempli des marchandises les plus improbables. Elle vendait de tout, rêvait de milliards, et n'hésitait pas à plaider pour une cliente préférée une simple dispute de dix francs devant la justice de paix. Petite, maigre, blafarde, vêtue d'une robe noire si fine qu'on aurait dit qu'elle était taillée dans la toge d'un avocat, elle s'était ratatinée, et, à la voir longer les murs, on aurait pu la prendre pour un jeune coursier déguisé en fille. Son teint avait la pâleur maladive du papier timbré. Elle souriait d'un sourire éteint, tandis que ses yeux semblaient perdus dans le chaos des affaires et des préoccupations diverses qui encombraient son esprit. Timide et discrète, elle dégageait une vague odeur de confessionnal et de cabinet de sage-femme, se montrant douce et maternelle comme une religieuse ayant renoncé aux attachements terrestres et compatissant aux souffrances des autres. Elle ne parlait jamais de son mari, ni de son enfance, de sa famille, ou de ses intérêts. La seule chose qu'elle ne vendait pas, c'était elle-même ; non pas par scrupule, mais parce que l'idée même de ce commerce ne lui venait pas à l'esprit. Elle était aussi sèche qu'une facture, aussi froide qu'un protêt, indifférente et brutale au fond, comme un huissier.
Saccard, fraîchement arrivé de sa province, avait du mal à comprendre les subtilités des nombreuses activités de Mme Sidonie. Après avoir suivi une année de droit, elle lui parla un jour des trois milliards avec un air sérieux, ce qui lui donna une piètre opinion de son intelligence.
Elle passa au peigne fin le petit appartement de la rue Saint-Jacques, jaugea Angèle d'un regard perçant, puis ne revint que lorsque ses affaires la ramenaient dans le quartier et qu'elle ressentait le besoin de reparler des fameux trois milliards. Angèle, fascinée par l'histoire de la dette anglaise, se laissa convaincre. Mme Sidonie, passionnée par son sujet, décrivait des flots d'or pendant des heures. C'était sa faille, cette douce folie qui l'aidait à supporter une vie de petits trafics minables, un appât irrésistible pour les plus crédules de ses clientes. Convaincue elle-même, elle finissait par évoquer les trois milliards comme s'il s'agissait de sa propre fortune, persuadée que la justice finirait par lui rendre son dû. Cela donnait à son pauvre chapeau noir, orné de quelques violettes fanées sur des tiges de laiton visibles, une sorte d'aura magique. Angèle, les yeux écarquillés, parlait souvent de sa belle-sœur avec admiration à son mari, espérant que Mme Sidonie les enrichirait un jour. Saccard haussait les épaules ; il avait visité la boutique et l'entresol du Faubourg-Poissonnière et n'y avait perçu qu'une faillite imminente. Il chercha à connaître l'avis d'Eugène sur leur sœur ; mais Eugène, sérieux, se contenta de dire qu'il ne la voyait jamais, la sachant très intelligente mais peut-être compromettante. Pourtant, un jour, alors que Saccard revenait rue de Penthièvre, il crut apercevoir la robe noire de Mme Sidonie sortir de chez son frère et s'éloigner rapidement. Il se lança à sa poursuite, mais la robe noire avait disparu. Mme Sidonie avait cette manière discrète de se fondre dans la foule. Intrigué, Saccard commença à observer sa sœur avec plus d'attention. Il ne tarda pas à comprendre l'ampleur du travail de cette petite silhouette pâle et floue, dont le visage semblait se dissoudre. Il finit par la respecter. Elle était bien une Rougon. Il reconnaissait en elle cet appétit pour l'argent, ce goût pour l'intrigue qui caractérisaient la famille ; seulement, chez elle, à cause de l'environnement dans lequel elle avait grandi, à Paris, où elle avait dû chercher chaque matin son pain noir du soir, son caractère s'était transformé en un étrange mélange de neutralité, à la fois femme d'affaires et intermédiaire.
Quand Saccard, après avoir élaboré son plan, chercha ses premiers fonds, il pensa naturellement à sa sœur. Elle secoua la tête, soupira en évoquant les trois milliards. Mais Saccard ne tolérait pas ses divagations, il la secouait fermement chaque fois qu'elle revenait sur la dette des Stuarts ; ce rêve lui semblait déshonorer une intelligence autrement si pragmatique. Mme Sidonie, imperturbable face aux moqueries les plus acerbes, lui expliqua ensuite avec clarté qu'il ne trouverait pas un sou, n'ayant aucune garantie à offrir. Cette conversation se déroulait devant la Bourse, où elle s'apprêtait à jouer ses économies. Chaque jour vers trois heures, on pouvait la trouver appuyée contre la grille, à gauche, près du bureau de poste ; c'était là qu'elle rencontrait des personnages aussi flous et indéfinis qu'elle.
Son frère était sur le point de partir quand elle murmura, désespérée : « Ah ! si seulement tu n'étais pas marié... » Il préféra ne pas creuser cette remarque, mais elle laissa Saccard pensif.
Les mois passèrent, et la guerre de Crimée fut déclarée. Paris, peu sensible à une guerre lointaine, s'immergeait avec frénésie dans la spéculation et les plaisirs faciles. Saccard, frustré, observait cette fièvre croissante qu'il avait anticipée. Dans cette immense forge, les coups de marteau sur l'or le remplissaient de colère et d'impatience. Son esprit et sa volonté étaient tendus à l'extrême, le plongeant dans un état de rêve éveillé, comme un somnambule marchant sur le fil du rasoir, obsédé par une idée fixe. Un soir, il fut surpris et irrité de trouver Angèle malade et alitée. Sa routine, aussi précise qu'une horloge, était perturbée, ce qui l'exaspérait comme si le destin s'acharnait contre lui. La pauvre Angèle se plaignait doucement d'avoir pris froid. Quand le médecin arriva, son inquiétude était palpable ; il confia à Saccard, sur le palier, que sa femme souffrait d'une pneumonie et qu'il ne pouvait garantir sa guérison. Dès lors, Saccard s'occupa d'elle avec une patience nouvelle ; il cessa d'aller au bureau, restant à son chevet, l'observant avec une expression indéfinissable quand elle dormait, rouge de fièvre et haletante. Malgré ses multiples occupations, Mme Sidonie venait chaque soir préparer des tisanes qu'elle vantait comme miraculeuses. En plus de ses nombreux métiers, elle se plaisait à jouer les infirmières, trouvant un étrange plaisir dans la souffrance, les remèdes, et les entretiens moroses autour des lits de malades. Elle semblait s'être attachée tendrement à Angèle ; elle chérissait les femmes avec mille délicatesses, probablement pour le plaisir qu'elles procuraient aux hommes. Elle les traitait avec la même attention que les marchandes réservent aux objets précieux, les appelant « ma mignonne, ma toute belle », roucoulant, s'extasiant devant elles comme un amant devant sa maîtresse. Bien qu'Angèle ne lui offrit aucune perspective de profit, elle la dorlotait par principe. Quand Angèle fut alitée, les élans de Mme Sidonie devinrent plus émouvants, emplissant la chambre de son dévouement silencieux. Son frère l'observait, les lèvres serrées, plongé dans une douleur muette.
La situation s'aggrava. Un soir, le médecin leur annonça que la malade ne passerait pas la nuit. Mme Sidonie était arrivée tôt, préoccupée, ses yeux embués de larmes s'animant parfois d'éclats fugaces. Après le départ du médecin, elle baissa la lampe, plongeant la pièce dans un grand silence. La mort s'infiltrait lentement dans cette chambre chaude et moite, où la respiration irrégulière d'Angèle résonnait comme le tic-tac d'une horloge détraquée. Mme Sidonie avait cessé de préparer des potions, laissant le mal suivre son cours. Elle s'assit près de la cheminée, à côté de son frère, qui, nerveux, remuait les braises tout en jetant des regards involontaires vers le lit. Puis, comme oppressé par l'atmosphère lourde et ce spectacle désolant, il se retira dans la pièce voisine.
La petite Clotilde était confinée dans la pièce voisine, jouant calmement à la poupée sur un coin de tapis. En voyant sa mère entrer, elle lui adressa un sourire. Mme Sidonie, s'approchant discrètement de son frère, l'attira à l'écart pour lui parler à voix basse. La porte restait entrouverte, laissant filtrer le souffle faible et irrégulier d’Angèle.
"Ta pauvre femme..." sanglota-t-elle, "je crois que c’est la fin. Tu as entendu le médecin ?"
Saccard hocha simplement la tête, l'air sombre.
"C'était une bonne personne," poursuivit-elle, comme si Angèle avait déjà disparu. "Tu pourras rencontrer des femmes plus riches, plus mondaines ; mais jamais tu ne trouveras un cœur aussi pur."
Elle s'interrompit, essuyant ses larmes, cherchant visiblement à amorcer une transition.
"Tu as quelque chose à me dire ?" demanda Saccard, direct.
"Oui, je me suis penchée sur ton affaire, et je crois avoir trouvé... Mais en ce moment... Tu sais, j'ai le cœur brisé."
Elle s'essuya encore les yeux. Saccard la laissa faire, silencieux. Finalement, elle se lança.
"Il s'agit d'une jeune fille que l'on souhaite marier rapidement," dit-elle. "La pauvre a eu un malheur. Sa tante est prête à faire un sacrifice..."
Elle s'interrompait, geignant toujours, comme pour continuer à plaindre Angèle. C'était une manière de pousser son frère à poser des questions, pour ne pas porter seule le poids de sa proposition. Saccard ressentit une irritation sourde.
"Vas-y, finis !" dit-il. "Pourquoi veut-on marier cette jeune fille ?"
"Elle sortait de pension," reprit Mme Sidonie d'une voix plaintive. "Un homme l'a séduite à la campagne, chez les parents d'une amie. Le père a découvert la faute. Il voulait la tuer. La tante, pour protéger la jeune fille, a inventé une histoire avec elle, prétendant que le responsable était un homme honnête, prêt à réparer son erreur."
"Alors," dit Saccard, surpris et contrarié, "l'homme de la campagne va l'épouser ?"
"Non, il ne peut pas, il est déjà marié."
Un silence s'installa. Le souffle d’Angèle résonnait plus douloureusement dans l'air. Clotilde avait cessé de jouer, observant Mme Sidonie et son père de ses grands yeux pensifs, comme si elle comprenait leurs mots. Saccard posa des questions succinctes :
"Quel âge a-t-elle ?"
"Dix-neuf ans."
"Depuis combien de temps est-elle enceinte ?"
"Trois mois. Il y aura probablement une fausse couche."
"Et la famille est riche et respectable ?"
"Vieille bourgeoisie. Le père a été magistrat. Belle fortune."
"Quel serait le sacrifice de la tante ?"
"Cent mille francs."
Un autre silence suivit. Mme Sidonie avait cessé de pleurnicher ; elle était en mode négociation, sa voix devenant aussi tranchante que celle d’une marchande. Son frère, la scrutant du coin de l’œil, ajouta avec hésitation :
"Et toi, que veux-tu ?"
"Nous verrons plus tard," répondit-elle.
Elle attendit un instant, puis, voyant qu'il restait silencieux, elle lui demanda directement :
— Alors, qu'est-ce que tu décides ? Ces pauvres femmes sont désespérées. Elles veulent éviter un scandale. Elles ont promis de révéler demain au père le nom du coupable… Si tu acceptes, j'enverrai l'une de tes cartes de visite par un commissionnaire.
Saccard sembla sortir d'un rêve ; il sursauta, jetant un regard inquiet vers la pièce voisine, croyant y avoir entendu un léger bruit.
— Mais je ne peux pas, dit-il avec angoisse, tu sais bien que je ne peux pas…
Mme Sidonie le fixait, froide et méprisante. Tout le sang des Rougon, toutes ses avidités brûlantes lui remontèrent à la gorge. Il prit une carte de visite dans son portefeuille et la tendit à sa sœur, qui la glissa dans une enveloppe après avoir soigneusement effacé l'adresse. Elle descendit ensuite. Il n'était que neuf heures.
Resté seul, Saccard alla poser son front contre les vitres glacées. Il se perdit dans ses pensées, tapotant distraitement le verre du bout des doigts. Mais la nuit était si sombre, les ténèbres dehors formaient des masses si étranges, qu'il se sentit mal à l'aise et revint machinalement dans la pièce où Angèle se mourait. Il l'avait oubliée, et il fut terriblement secoué de la voir à demi redressée sur ses oreillers ; ses yeux étaient grands ouverts, un éclat de vie semblait être revenu à ses joues et à ses lèvres. La petite Clotilde, toujours avec sa poupée, était assise au bord du lit ; dès que son père avait eu le dos tourné, elle s'était furtivement glissée dans cette chambre interdite, poussée par une curiosité enfantine. Saccard, encore préoccupé par l'histoire de sa sœur, vit son rêve s'effondrer. Une pensée affreuse traversa son esprit. Angèle, terrifiée, tenta de se réfugier au fond du lit, contre le mur ; mais la mort approchait, ce sursaut dans l'agonie n'était que l'ultime éclat de la flamme qui s'éteint. Elle ne put bouger ; elle s'affaissa, continuant à fixer son mari, comme pour surveiller ses gestes. Saccard, qui avait craint une résurrection diabolique orchestrée par le destin pour le condamner à la misère, se rassura en constatant qu'elle n'avait plus qu'une heure à vivre. Il ne ressentit plus qu'un malaise insupportable. Les yeux d'Angèle semblaient dire qu'elle avait entendu la conversation avec Mme Sidonie et qu'elle craignait qu'il ne l'étrangle, si elle ne mourait pas assez vite. Et dans son regard, il y avait aussi l'horrible surprise d'une âme douce et inoffensive découvrant, à la dernière heure, les infamies du monde, frissonnant à l'idée d'avoir partagé sa vie avec un bandit. Peu à peu, son regard s'adoucit ; elle n'eut plus peur, elle pardonna à ce misérable, pensant à la lutte acharnée qu'il menait depuis si longtemps contre la fortune. Saccard, hanté par ce regard de mourante, y lisant un reproche infini, s'appuyait contre les meubles, cherchait des coins d'ombre. Puis, à bout de forces, il voulut chasser ce cauchemar qui le rendait fou, il s'avança dans la lumière de la lampe. Mais Angèle lui fit signe de ne pas parler.
Elle continuait de le fixer avec une angoisse mêlée d'une promesse de pardon. Saccard se pencha pour prendre Clotilde dans ses bras et l'emmener dans l'autre pièce, mais Angèle, d'un léger mouvement des lèvres, lui fit comprendre qu'elle voulait qu'il reste. Elle s'éteignit doucement, sans détourner son regard de lui, et à mesure qu'il pâlissait, ses yeux s'adoucissaient. Elle lui pardonna dans un dernier souffle. Elle mourut comme elle avait vécu, discrète, s'effaçant dans la mort comme elle s'était effacée dans la vie. Saccard resta là, frissonnant devant ses yeux immobiles, qui semblaient encore le poursuivre. La petite Clotilde, assise au bord du lit, berçait sa poupée doucement, pour ne pas réveiller sa mère.
Quand Mme Sidonie revint, tout était terminé. Habituée à ce geste, elle ferma les yeux d'Angèle d'un simple coup de doigt, ce qui soulagea Saccard. Après avoir couché la petite, elle transforma la chambre en chambre mortuaire avec une efficacité redoutable. Elle alluma deux bougies sur la commode, ajusta soigneusement le drap jusqu'au menton de la défunte, puis, satisfaite, s'installa dans un fauteuil où elle s'endormit jusqu'à l'aube. Saccard, dans la pièce voisine, passa la nuit à rédiger des lettres de faire-part, s'interrompant parfois pour griffonner des colonnes de chiffres sur des bouts de papier.
Le soir de l'enterrement, Mme Sidonie emmena Saccard chez elle, où de grandes décisions furent prises. Il décida d'envoyer la petite Clotilde chez son frère Pascal Rougon, un médecin de Plassans, qui vivait seul et avait souvent proposé de prendre sa nièce pour égayer sa maison. Mme Sidonie lui fit comprendre qu'il ne pouvait plus rester rue Saint-Jacques. Elle lui trouverait un appartement meublé près de l'Hôtel de Ville, dans une maison bourgeoise, pour que les meubles paraissent lui appartenir. Le mobilier de la rue Saint-Jacques serait vendu pour effacer les traces du passé, et l'argent servirait à acheter des vêtements convenables. Trois jours plus tard, Clotilde fut confiée à une vieille dame qui partait pour le Midi. Quant à Aristide Saccard, il s'installa triomphalement dans un élégant appartement de cinq pièces rue Payenne, dans le Marais. Il s'y promenait en pantoufles brodées, comme si la fortune lui avait déjà souri. Cet appartement appartenait à un jeune abbé parti précipitamment pour l'Italie, et la servante, amie de Mme Sidonie, avait pour mission de trouver un locataire. Elle avait une affection particulière pour les prêtres, qu'elle aimait d'un amour instinctif, peut-être en raison d'une affinité nerveuse entre les soutanes et les jupes de soie.
Dès lors, Saccard était fin prêt. Il adopta son rôle avec une maîtrise remarquable, attendant sans ciller les complications et les subtilités de la situation qu'il avait choisie.
Lors de la terrible nuit où Angèle luttait contre la mort, Mme Sidonie avait brièvement exposé l'histoire de la famille Béraud. Le patriarche, M. Béraud du Châtel, un vieil homme de soixante ans, était le dernier représentant d'une ancienne lignée bourgeoise, dont les origines précédaient celles de certaines familles nobles. Un de ses ancêtres avait été compagnon d'Étienne Marcel. En 1793, son père avait péri sur l'échafaud, après avoir salué la République avec toute la ferveur d'un bourgeois parisien, animé par le sang révolutionnaire de la ville. Lui-même était un républicain austère, rêvant d'un gouvernement fondé sur la justice et la liberté éclairée. Vieilli dans le milieu judiciaire, où il avait acquis une rigueur et une sévérité professionnelles, il avait démissionné de son poste de président de chambre en 1851, après le coup d'État, refusant de siéger dans l'une de ces commissions mixtes qui avaient terni l'image de la justice française. Depuis, il menait une vie solitaire et retirée dans son hôtel de l'île Saint-Louis, presque en face de l'hôtel Lambert. Sa femme était morte jeune, et un drame secret, dont la blessure restait vive, semblait assombrir encore la gravité du magistrat. Il avait déjà une fille de huit ans, Renée, lorsque sa femme mourut en mettant au monde une seconde fille. Cette dernière, nommée Christine, fut recueillie par une sœur de M. Béraud du Châtel, mariée au notaire Aubertot. Renée fut envoyée au couvent. Mme Aubertot, sans enfant, développa un amour maternel pour Christine, qu'elle éleva auprès d'elle. À la mort de son mari, elle ramena Christine chez son père et resta entre ce vieil homme silencieux et la jeune fille souriante. Renée, quant à elle, fut oubliée en pension. Lors des vacances, elle apportait un tel tumulte à l'hôtel que sa tante poussait un soupir de soulagement en la raccompagnant chez les dames de la Visitation, où elle était pensionnaire depuis ses huit ans. Elle ne quitta le couvent qu'à dix-neuf ans, pour passer un été chez les parents de son amie Adeline, qui possédaient une magnifique propriété dans le Nivernais. À son retour en octobre, la tante Élisabeth fut surprise de la trouver grave et profondément triste. Un soir, elle la découvrit étouffant ses sanglots dans son oreiller, tordue par une crise de douleur intense. Dans son désespoir, Renée lui confia une histoire bouleversante : un homme de quarante ans, riche et marié, dont la femme était jeune et charmante, l'avait agressée à la campagne, sans qu'elle ait su ou osé se défendre. Cet aveu terrifia la tante Élisabeth ; elle se sentit coupable, comme si elle avait été complice. Ses préférences pour Christine la tourmentaient, et elle pensa que si elle avait aussi gardé Renée près d'elle, la pauvre enfant n'aurait pas souffert.
Dès lors, pour apaiser ce remords qui la rongeait, la tante Élisabeth prit la défense de Renée. Elle calma la colère du père, à qui elles révélèrent la terrible vérité malgré elles, à force de précautions maladroites. Dans son souci désespéré, elle imagina ce projet de mariage étrange, espérant ainsi tout résoudre : apaiser le père, réhabiliter Renée dans la société. Elle préférait ignorer la honte et les conséquences désastreuses de ce plan.
Personne ne sut jamais comment Mme Sidonie découvrit cette opportunité. L'honneur des Béraud avait été exposé parmi les affaires douteuses qu'elle brassait. Lorsqu'elle apprit l'histoire, elle imposa presque son frère, dont la femme était mourante, comme prétendant. La tante Élisabeth finit par croire qu'elle devait une reconnaissance à cette femme si douce et humble, prête à aider Renée au point de lui trouver un mari dans sa propre famille. La première rencontre entre la tante et Saccard eut lieu dans un entresol de la rue du Faubourg-Poissonnière. Saccard, arrivé par une entrée discrète, comprit en voyant Mme Aubertot emprunter un autre chemin, le système ingénieux des deux accès. Il fit preuve de tact et de courtoisie. Il aborda le mariage comme une transaction, mais avec l'élégance de quelqu'un qui règle ses dettes de jeu. La tante Élisabeth, bien plus nerveuse que lui, bafouillait, n'osant mentionner les cent mille francs qu'elle avait promis.
Ce fut Saccard qui aborda le sujet de l'argent, avec l'assurance d'un avocat discutant d'un dossier. Pour lui, cent mille francs étaient une dot dérisoire pour épouser Mademoiselle Renée. Il insistait légèrement sur le terme "Mademoiselle". M. Béraud du Châtel mépriserait davantage un gendre sans fortune, soupçonnant qu'il ait séduit sa fille pour son argent. Peut-être même envisagerait-il une enquête secrète. Effrayée par le calme et la politesse de Saccard, Mme Aubertot perdit ses moyens et accepta de doubler la somme lorsque Saccard déclara qu'il ne pourrait jamais demander Renée avec moins de deux cent mille francs, ne voulant pas passer pour un vulgaire chasseur de dot. La bonne dame partit, troublée, ne sachant plus que penser de cet homme si indigné et pourtant si prompt à accepter un tel marché.
Après cette première rencontre, la tante Élisabeth rendit une visite officielle à Aristide Saccard dans son appartement de la rue Payenne. Cette fois, elle venait au nom de M. Béraud. L'ancien magistrat refusait de rencontrer "cet homme", comme il appelait le séducteur de sa fille, tant qu'il ne serait pas marié avec Renée, à qui il avait également interdit l'accès à sa maison. Mme Aubertot avait carte blanche pour négocier. Elle fut soulagée par le luxe de l'appartement de Saccard ; elle craignait que le frère de Mme Sidonie, avec ses vêtements usés, ne soit un rustre. Saccard la reçut, vêtu d'une élégante robe de chambre. C'était l'époque où les aventuriers du 2 Décembre, après avoir réglé leurs dettes, se débarrassaient de leurs vieilles bottes et redingotes, rasaient leur barbe de plusieurs jours, et se transformaient en hommes respectables.
Saccard venait enfin d'intégrer le cercle des initiés. Il soignait désormais son apparence avec méticulosité, utilisant des poudres et des parfums hors de prix. Il adopta une attitude galante et changea de stratégie, affichant un désintéressement étonnant. Lorsque la vieille dame mentionna le contrat, il fit un geste désinvolte, comme si cela n'avait aucune importance pour lui. Depuis une semaine, il compulsait le Code civil, réfléchissant à cette question cruciale qui déterminerait sa future liberté dans ses affaires.
"Je vous en prie," dit-il, "mettons un terme à ces désagréables discussions d'argent... Selon moi, mademoiselle Renée devrait conserver la gestion de sa fortune, tout comme je garderai la mienne. Le notaire s'occupera des détails."
Tante Élisabeth approuva cette approche, soulagée. Elle redoutait que ce jeune homme, dont elle percevait la détermination, ne cherche à s'emparer de la dot de sa nièce. Elle aborda ensuite la question de cette dot.
"Mon frère," expliqua-t-elle, "possède une fortune principalement constituée de propriétés et d'immeubles. Il n'est pas du genre à priver sa fille de ce qu'il lui avait promis. Il lui offre une propriété en Sologne, estimée à trois cent mille francs, ainsi qu'une maison à Paris, évaluée à environ deux cent mille francs."
Saccard fut ébloui ; il ne s'attendait pas à une telle somme. Il se détourna légèrement pour masquer le rouge qui lui montait au visage.
"Ça fait cinq cent mille francs," poursuivit la tante, "mais je dois vous dire que la propriété en Sologne ne rapporte que deux pour cent."
Il sourit, répétant son geste d'indifférence, signifiant que cela ne le concernait pas, puisqu'il refusait de se mêler de la fortune de sa femme. Installé dans son fauteuil, il affichait une attitude de charmante nonchalance, distrait, jouant du pied avec sa pantoufle, semblant écouter par simple courtoisie. Mme Aubertot, avec sa bienveillance habituelle, s'exprimait avec précaution pour ne pas le vexer. Elle continua :
"Enfin, je souhaite faire un cadeau à Renée. Je n'ai pas d'enfants, ma fortune reviendra un jour à mes nièces, et ce n'est pas parce que l'une d'elles est en difficulté que je vais aujourd'hui me montrer avare. Les cadeaux de mariage pour elles deux étaient déjà prêts. Celui de Renée comprend de vastes terrains du côté de Charonne, que j'estime à deux cent mille francs. Cependant…"
Au mot "terrain", Saccard eut un léger sursaut. Derrière son masque d'indifférence, il écoutait avec une attention intense. Tante Élisabeth, visiblement troublée, cherchait ses mots et, rougissante, ajouta :
"Seulement, je souhaite que la propriété de ces terrains soit transférée au premier enfant de Renée. Vous comprendrez mon intention, je ne veux pas que cet enfant devienne un jour une charge pour vous. Si cet enfant venait à mourir, Renée resterait la seule propriétaire."
Il ne laissa rien paraître, mais ses sourcils froncés trahissaient une intense réflexion. Les terrains de Charonne faisaient naître en lui une multitude d'idées.
Madame Aubertot crut un instant qu'elle avait froissé son interlocuteur en mentionnant l'enfant de Renée. Elle hésitait, cherchant comment relancer la conversation.
— Vous ne m'avez pas précisé où se trouve cet immeuble de deux cent mille francs, demanda-t-il, retrouvant son ton aimable et enjoué.
— Rue de la Pépinière, répondit-elle, presque à l'angle de la rue d'Astorg.
Cette simple information provoqua chez lui une réaction immédiate. Ébloui, il rapprocha son fauteuil et, avec l'enthousiasme volubile de ses racines provençales, il s'exclama d'une voix douce :
— Chère madame, allons-nous continuer à discuter de cet argent maudit ? Je veux être parfaitement honnête avec vous, car je tiens à votre estime. J'ai récemment perdu ma femme, j'ai deux enfants à charge, et je suis un homme pratique et sensé. En épousant votre nièce, je fais une affaire avantageuse pour tous. Si vous avez encore des réserves à mon égard, vous me pardonnerez plus tard, lorsque j'aurai séché les larmes de chacun et enrichi même mes arrière-neveux. Le succès est une lumière dorée qui purifie tout. Je veux que Monsieur Béraud lui-même me serre la main et me remercie...
Il se laissa emporter, parlant longuement avec un mélange de cynisme et de bonhomie. Il évoqua son frère député, son père receveur à Plassans. Finalement, il conquit la tante Élisabeth, qui, malgré elle, voyait le drame de ces dernières semaines se transformer en une comédie presque joyeuse sous les manœuvres habiles de cet homme. Ils convinrent de se rendre chez le notaire dès le lendemain.
Dès que Madame Aubertot fut partie, il se rendit à l'Hôtel de Ville, où il passa la journée à examiner certains documents qu'il connaissait bien. Chez le notaire, il souleva une objection : la dot de Renée étant constituée uniquement de biens immobiliers, il craignait qu'elle ne rencontre des complications et proposa de vendre l'immeuble de la rue de la Pépinière pour lui assurer une rente sur le grand-livre. Madame Aubertot souhaita consulter Monsieur Béraud du Châtel, toujours reclus dans son appartement. Saccard continua sa journée, arpentant Paris d'un air concentré, tel un général avant une bataille décisive. Le lendemain, Madame Aubertot annonça que Monsieur Béraud du Châtel lui laissait carte blanche. Le contrat fut rédigé selon les termes déjà discutés. Saccard apportait deux cent mille francs, Renée avait pour dot la propriété en Sologne et l'immeuble de la rue de la Pépinière, qu'elle s'engageait à vendre ; de plus, en cas de décès de son premier enfant, elle resterait seule propriétaire des terrains de Charonne offerts par sa tante. Le contrat fut établi sous le régime de la séparation des biens, garantissant à chacun l'administration de sa fortune. Tante Élisabeth, attentive aux explications du notaire, sembla satisfaite de ce régime qui assurait l'indépendance de sa nièce et mettait sa fortune à l'abri de toute tentative. Saccard arborait un léger sourire en voyant la vieille dame approuver chaque clause d'un hochement de tête.
Le mariage fut organisé dans les plus brefs délais.
Une fois les arrangements conclus, Saccard alla annoncer avec cérémonie à son frère Eugène son mariage avec Mlle Renée Béraud du Châtel. Ce coup de maître surprit le député. Voyant son étonnement, Saccard répondit :
– Tu m'as dit de chercher, alors j'ai cherché et j'ai trouvé.
D'abord déconcerté, Eugène comprit rapidement la situation. Avec un sourire charmeur, il ajouta :
– Eh bien, tu es vraiment habile... Tu viens me demander d'être témoin, n'est-ce pas ? Compte sur moi... Si nécessaire, j'amènerai tout le côté droit du Corps législatif à ton mariage ; cela te donnerait une belle allure...
Puis, ouvrant la porte, il baissa la voix :
– Dis-moi... Je préfère éviter de me compromettre pour l'instant, nous devons faire voter une loi très difficile... La grossesse n'est pas trop avancée, au moins ?
Le regard perçant que Saccard lui lança fit réfléchir Eugène, qui, en refermant la porte, se dit : « Cette plaisanterie pourrait me coûter cher, si je n'étais pas un Rougon. »
Le mariage se déroula à l'église Saint-Louis-en-l'Île. Saccard et Renée ne se rencontrèrent que la veille de ce grand jour. La scène se déroula le soir, à la tombée de la nuit, dans une salle basse de l'hôtel Béraud. Ils s'observèrent avec curiosité. Depuis que les négociations pour son mariage avaient commencé, Renée avait retrouvé son allure insouciante et sa nature vive. C'était une grande jeune femme d'une beauté exquise et pleine de vie, qui avait grandi librement, selon ses caprices de pensionnaire. Elle trouva Saccard petit et laid, mais sa laideur tourmentée et intelligente ne lui déplut pas. Il fut, par ailleurs, impeccable dans son attitude et ses manières. Lui fit une légère grimace en la voyant ; elle lui parut sans doute trop grande, plus grande que lui. Ils échangèrent quelques mots sans gêne. Si le père avait été présent, il aurait pu croire qu'ils se connaissaient depuis longtemps, qu'ils partageaient déjà un secret. Tante Élisabeth, présente à l'entrevue, rougissait pour eux.
Le lendemain du mariage, qui devint un événement sur l'île Saint-Louis grâce à la présence d'Eugène Rougon, récemment mis en lumière par un discours, les nouveaux époux furent enfin reçus par M. Béraud du Châtel. Renée pleura en revoyant son père, vieilli, plus grave et morose. Saccard, jusque-là imperturbable, fut glacé par la froideur et la pénombre de la pièce, par la sévérité triste de ce vieil homme dont le regard perçant semblait fouiller son âme. L'ancien magistrat embrassa lentement sa fille sur le front, comme pour lui signifier son pardon, puis se tourna vers son gendre :
– Monsieur, dit-il simplement, nous avons beaucoup souffert. Je compte sur vous pour nous faire oublier vos torts.
Il lui tendit la main. Mais Saccard resta tremblant. Il pensa que si M. Béraud du Châtel n'avait pas été accablé par la honte tragique de Renée, il aurait pu d'un regard, d'un geste, anéantir les manigances de Mme Sidonie. Cette dernière, après avoir rapproché son frère de tante Élisabeth, s'était prudemment éclipsée. Elle n'était même pas venue au mariage. Saccard se montra très affable avec le vieillard, ayant perçu dans son regard une surprise de voir le séducteur de sa fille si petit, laid, et âgé de quarante ans.
Les jeunes mariés durent passer leurs premières nuits à l’hôtel Béraud. Depuis deux mois, Christine, une enfant de quatorze ans, avait été éloignée pour ne rien soupçonner du drame qui se jouait dans cette maison paisible, presque monacale. À son retour, elle fut déconcertée par le mari de sa sœur, qu’elle trouva, elle aussi, vieux et peu attrayant. Renée, en revanche, semblait indifférente à l’âge et à l’apparence de son époux. Elle le traitait avec une neutralité totale, sans mépris ni tendresse, laissant parfois transparaître une pointe de dédain ironique. Saccard, quant à lui, s’installait confortablement, gagnant peu à peu l’amitié de tous grâce à son charme et à sa jovialité.
Quand ils déménagèrent dans un magnifique appartement d’un immeuble neuf rue de Rivoli, M. Béraud du Châtel n’était plus surpris, et Christine s’amusait avec son beau-frère comme avec un ami. Renée était alors enceinte de quatre mois. Saccard prévoyait de l’envoyer à la campagne et de mentir sur l’âge de l’enfant. Mais, comme Mme Sidonie l’avait prévu, Renée fit une fausse couche. Elle avait tellement comprimé son ventre pour cacher sa grossesse, qui se dissimulait sous l’ampleur de ses robes, qu’elle dut rester alitée quelques semaines. Saccard se réjouit de cet événement ; la chance semblait enfin lui sourire : il avait conclu une affaire en or, obtenu une dot somptueuse, une femme si belle qu’elle pourrait lui valoir une décoration en six mois, et aucune responsabilité supplémentaire. On lui avait payé deux cent mille francs pour un enfant que la mère ne souhaita même pas voir. Dès lors, il se mit à rêver aux terrains de Charonne. Mais pour l’instant, il se concentrait sur une spéculation qui devait être le socle de sa fortune.
Malgré le statut prestigieux de la famille de sa femme, il ne quitta pas immédiatement son poste d’agent voyer. Il évoqua des travaux à terminer, des occupations à trouver. En réalité, il voulait rester sur le terrain jusqu’à la fin pour jouer son premier coup de maître. Il était chez lui, où il pouvait tricher plus facilement.
Le plan de Saccard pour s’enrichir était simple et efficace. Avec plus d’argent qu’il n’en avait jamais espéré, il comptait mettre en œuvre ses projets à grande échelle. Il connaissait Paris par cœur et savait que la pluie d’or qui tombait sur la ville ne ferait que s’intensifier. Les gens avisés n’avaient qu’à tendre la main. Lui, s’était placé parmi ces gens en prévoyant l’avenir depuis les bureaux de l’Hôtel de Ville. Son poste lui avait appris les rouages des transactions immobilières. Il maîtrisait toutes les astuces classiques : comment revendre pour un million ce qui avait coûté cinq cent mille, comment obtenir le droit de piller les caisses de l’État, qui souriait et fermait les yeux ; comment, en traçant un boulevard à travers un vieux quartier, on jongle avec les immeubles à six étages sous les applaudissements des dupes.
Ce qui faisait de lui un joueur redoutable, c'était sa capacité à anticiper l'avenir de Paris, bien avant même que ses supérieurs n'en aient conscience. Il avait exploré tant de pistes, rassemblé tant d'indices, qu'il aurait pu prédire à quoi ressembleraient les nouveaux quartiers en 1870. Dans les rues, il observait parfois certaines maisons avec une étrange familiarité, comme s'il connaissait leur destin, un secret qu'il gardait jalousement.
Deux mois avant la mort d'Angèle, il l'avait emmenée un dimanche aux buttes Montmartre. Elle adorait les repas au restaurant, et après une longue promenade, il lui faisait plaisir en l'emmenant dans un cabaret de banlieue. Ce jour-là, ils dînèrent au sommet des buttes, dans un restaurant dont les fenêtres offraient une vue imprenable sur Paris. La ville s'étendait devant eux, une mer de toits bleuâtres s'étirant à l'infini. Leur table, placée devant une fenêtre, leur permettait de profiter de ce panorama. Cette vue sur les toits de Paris égayait Saccard. Au moment du dessert, il commanda une bouteille de bourgogne. Il souriait, charmé par l'espace qui s'étendait devant lui, et se montrait d'une galanterie inhabituelle. Ses yeux, pleins de tendresse, se posaient sans cesse sur cette mer vivante et vibrante, d'où montait le murmure profond de la foule. C'était l'automne ; sous le vaste ciel pâle, la ville s'étirait dans une douceur grise, parsemée de touches de verdure sombre, semblables à de grandes feuilles de nénuphars flottant sur un lac. Le soleil se couchait dans un nuage rouge, et tandis que l'horizon se noyait dans une légère brume, une pluie dorée tombait sur la rive droite de la ville, du côté de la Madeleine et des Tuileries. C'était comme un coin enchanté d'une cité des Mille et Une Nuits, avec ses arbres d'émeraude, ses toits de saphir et ses girouettes de rubis. À un moment, un rayon de soleil perçant entre deux nuages devint si éclatant que les maisons semblaient s'embraser et fondre comme de l'or en fusion.
« Oh ! Regarde, dit Saccard, avec un rire enfantin, il pleut des pièces de vingt francs sur Paris ! »
Angèle rit aussi, plaisantant sur la difficulté de ramasser ces pièces. Mais Saccard s'était levé, et s'appuyant à la fenêtre :
« Là-bas, c'est bien la colonne Vendôme qui brille, n'est-ce pas ?... Ici, un peu plus à droite, voilà la Madeleine... Un beau quartier, plein de potentiel... Ah ! Cette fois, tout va s'embraser ! Tu vois ?... On dirait que le quartier bouillonne dans l'alambic d'un chimiste. »
Sa voix devint grave et émue. La métaphore qu'il venait de trouver le frappait profondément. Il avait bu du bourgogne, se laissait aller, et continua, montrant Paris à Angèle qui s'était accoudée à ses côtés :
« Oui, oui, je le dis bien, plus d'un quartier va fondre, et ceux qui chaufferont et remueront la cuve garderont de l'or sur les doigts. »
Regarde ce grand innocent de Paris ! Vois comme il s'étend, immense, s'endormant paisiblement. Ces grandes villes, comme elles sont naïves ! Elles n'imaginent pas l'armée de pioches qui viendra les réveiller un beau matin. Si certains hôtels de la rue d'Anjou savaient qu'ils n'ont plus que quelques années à vivre, ils ne brilleraient pas autant sous le soleil couchant.
Angèle pensait que son mari plaisantait. Il avait parfois ce goût pour les plaisanteries énormes et un peu inquiétantes. Elle riait, mais avec un léger malaise, en voyant ce petit homme se dresser face au géant à leurs pieds, lui montrer le poing en pinçant ironiquement les lèvres.
– On a déjà commencé, poursuivit-il. Mais ce n'est rien encore. Regarde là-bas, vers les Halles, Paris est déjà coupé en quatre...
D'un geste large, sa main ouverte comme une lame, il fit mine de trancher la ville en quatre morceaux.
– Tu parles de la rue de Rivoli et du nouveau boulevard qu'on est en train de percer ? demanda sa femme.
– Oui, la grande croisée de Paris, comme ils disent. Ils dégagent le Louvre et l'Hôtel de Ville. Des jeux d'enfants ! C'est juste pour mettre le public en appétit... Une fois le premier réseau terminé, la vraie danse commencera. Le second réseau traversera la ville de part en part, reliant les faubourgs au premier. Les quartiers se verront morcelés dans le plâtre... Regarde ma main. Du boulevard du Temple à la barrière du Trône, une entaille ; puis, de l'autre côté, une autre entaille, de la Madeleine à la plaine Monceau ; et encore une ici, une autre là, des entailles partout. Paris découpé à coups de sabre, ses veines ouvertes, nourrissant cent mille ouvriers, traversé par de magnifiques voies stratégiques reliant les forts aux vieux quartiers.
La nuit tombait. Sa main sèche et nerveuse continuait de trancher le vide. Angèle frissonnait légèrement devant ce couteau vivant, ces doigts de fer qui découpaient sans pitié l'immense masse des toits sombres. Les brumes de l'horizon roulaient doucement des hauteurs, et elle s'imaginait entendre, sous les ténèbres qui s'amoncelaient, de lointains craquements, comme si la main de son mari réalisait vraiment les entailles dont il parlait, déchirant Paris de part en part, brisant les poutres, écrasant les murs, laissant derrière elle de longues et terribles blessures béantes. La petitesse de cette main, s'acharnant sur une proie gigantesque, finissait par l'inquiéter ; et, tandis qu'elle déchirait sans effort les entrailles de l'immense ville, elle semblait prendre un étrange éclat d'acier dans le crépuscule bleuâtre.
– Il y aura un troisième réseau, reprit Saccard après un moment de silence, comme s'il se parlait à lui-même ; celui-là est encore trop lointain, je le distingue à peine. Je n'ai trouvé que peu d'indices... Mais ce sera la folie pure, la course effrénée des millions, Paris ivre et assommé !
Il se tut à nouveau, fixant intensément la ville où les ombres s'épaississaient. Il devait sonder cet avenir trop lointain qui lui échappait.
La nuit tomba, et la ville s'effaça peu à peu, ne laissant entendre que sa respiration profonde, semblable à une mer dont on ne distingue plus que l'écume des vagues. Par endroits, quelques murs restaient visibles, et les réverbères s'allumaient un à un, leurs flammes jaunes perçant l'obscurité comme des étoiles dans un ciel orageux.
Angèle, secouant son malaise, revint à la blague que son mari avait lancée pendant le dessert.
— Eh bien, dit-elle en souriant, il en est tombé, des pièces de vingt francs ! Voilà les Parisiens qui les comptent. Regarde ces belles piles qu'on aligne à nos pieds !
Elle désignait les rues qui descendaient en face des buttes Montmartre, où les réverbères formaient deux rangées de taches dorées.
— Et là-bas, s'écria-t-elle en pointant du doigt une myriade de lumières, c'est sûrement la Caisse générale.
Saccard éclata de rire à cette remarque. Ils restèrent à la fenêtre, fascinés par ce flot de "pièces de vingt francs" qui semblait embraser tout Paris. En redescendant de Montmartre, l'agent voyer regretta probablement d'avoir tant parlé. Il blâma le bourgogne et supplia sa femme de ne pas répéter les "bêtises" qu'il avait dites, prétendant vouloir être un homme sérieux.
Depuis longtemps, Saccard avait étudié ces réseaux de rues et de boulevards, dont il avait inconsciemment détaillé le plan à Angèle. Quand elle mourut, il ne fut pas mécontent qu'elle emporte ses bavardages dans la tombe. Sa fortune était là, dans ces fameuses percées qu'il avait tracées au cœur de Paris, et il comptait bien garder son idée pour lui seul, sachant qu'au jour du butin, bien des vautours rôderaient autour de la ville éventrée. Son premier projet était d'acheter à bas prix un immeuble promis à l'expropriation, pour réaliser un gros bénéfice grâce à une indemnité conséquente. Il aurait peut-être tenté l'aventure sans un sou, achetant à crédit pour ne toucher ensuite que la différence, comme à la Bourse, si le remariage ne lui avait apporté une prime de deux cent mille francs qui fixa et amplifia son plan. Désormais, ses calculs étaient faits : il achetait au nom de sa femme, via un intermédiaire, la maison de la rue de la Pépinière, triplant son investissement grâce à ses connaissances acquises à l'Hôtel de Ville et à ses relations avec des personnalités influentes. Il avait sursauté lorsque la tante Élisabeth lui avait indiqué l'emplacement de la maison, car elle se trouvait en plein sur le tracé d'une voie dont on ne parlait encore qu'en privé dans le bureau du préfet de la Seine. Cette voie, le boulevard Malesherbes, allait tout emporter. C'était un ancien projet de Napoléon Ier qu'on envisageait de réaliser, "pour donner, disaient les experts, un débouché logique à des quartiers perdus derrière un labyrinthe de ruelles étroites, sur les pentes qui limitaient Paris".
Cette déclaration officielle dissimulait habilement l'intérêt de l'Empire pour cette danse effrénée de l'argent, ces gigantesques travaux de terrassement qui maintenaient les ouvriers constamment occupés. Un jour, Saccard avait eu l'audace de consulter, chez le préfet, le fameux plan de Paris où une "main auguste" avait tracé à l'encre rouge les principales artères du nouveau réseau. Ces lignes rouges entaillaient Paris plus profondément encore que les travaux des ingénieurs. Le boulevard Malesherbes, qui détruisait de somptueux hôtels dans les rues d'Anjou et de la Ville-l’Évêque, nécessitait d'énormes travaux de terrassement et figurait parmi les premiers à être réalisés. Lors de sa visite à l'immeuble de la rue de la Pépinière, Saccard se remémora une soirée d'automne passée avec Angèle sur les buttes Montmartre, où, sous un coucher de soleil, une pluie d'or semblait s'abattre sur le quartier de la Madeleine. Il sourit à l'idée que ce nuage doré avait éclaté chez lui, dans sa cour, et qu'il n'avait plus qu'à ramasser les pièces d'or.
Pendant ce temps, Renée, installée avec luxe dans l'appartement de la rue de Rivoli, se préparait à devenir l'une des figures emblématiques de ce nouveau Paris. Elle réfléchissait à ses futures tenues et s'exerçait à sa vie de grande mondaine, tandis que son mari se consacrait avec dévotion à sa première grande affaire. Il acheta d'abord la maison de la rue de la Pépinière, grâce à l'aide d'un certain Larsonneau, rencontré alors qu'il rôdait lui aussi dans les bureaux de l'Hôtel de Ville. Larsonneau avait eu la maladresse de se faire surprendre en train de fouiller dans les tiroirs du préfet. Installé comme agent d'affaires dans une cour sombre et humide de la rue Saint-Jacques, il souffrait de son orgueil blessé et de ses ambitions insatisfaites. Il se trouvait dans la même situation que Saccard avant son mariage, affirmant avoir lui aussi inventé une "machine à pièces de cent sous", mais manquait des fonds initiaux pour tirer parti de son invention. Il s'entendit rapidement avec Saccard, et grâce à ses efforts, il parvint à acquérir la maison pour cent cinquante mille francs. Renée, au bout de quelques mois, avait déjà de gros besoins financiers. Son mari intervint uniquement pour l'autoriser à vendre. Une fois la transaction conclue, elle lui demanda de placer en son nom cent mille francs qu'elle lui remit en toute confiance, probablement pour détourner son attention des cinquante mille francs qu'elle conservait. Il sourit finement, envisageant que cet argent, destiné à être dépensé en frivolités, lui rapporterait le double. Satisfait de sa première affaire, il alla jusqu'à placer réellement les cent mille francs de Renée et à lui remettre les titres de rente. Elle ne pouvait les vendre, et il était certain de les retrouver intacts si jamais il en avait besoin.
« Ma chère, ce sera pour vos chiffons », dit-il avec un sourire galant.
Une fois propriétaire de la maison, il fit preuve d'une habileté remarquable en la revendant deux fois en un mois à des prête-noms, augmentant à chaque fois le prix d'achat.
Le dernier acheteur déboursa pas moins de trois cent mille francs. Pendant ce temps, Larsonneau, qui se présentait comme le représentant des divers propriétaires, s'attaquait aux locataires. Il refusait obstinément de renouveler les baux, sauf si les locataires acceptaient des hausses de loyer exorbitantes. Ces derniers, conscients de l'expropriation imminente, étaient désespérés et finissaient par céder, surtout lorsque Larsonneau leur promettait que ces augmentations ne seraient que fictives durant les cinq premières années. Ceux qui résistaient étaient remplacés par des complices qui acceptaient tout sans broncher ; ainsi, le loyer augmentait et l'indemnité due au locataire pour son bail retournait à Saccard. Mme Sidonie, désireuse d'aider son frère, installa un dépôt de pianos dans une boutique du rez-de-chaussée. C'est là que Saccard et Larsonneau, pris d'une frénésie, allèrent trop loin : ils fabriquèrent des livres de comptes et falsifièrent des documents pour gonfler artificiellement les ventes de pianos. Pendant plusieurs nuits, ils s'attelèrent à cette tâche. Grâce à ces manigances, la valeur de la maison tripla. Avec le dernier acte de vente, les hausses de loyer, les faux locataires et le commerce de Mme Sidonie, elle pouvait être évaluée à cinq cent mille francs par la commission des indemnités.
Le processus d'expropriation, cette machine implacable qui, pendant quinze ans, a transformé Paris, apportant tantôt richesse, tantôt ruine, est d'une simplicité déconcertante. Dès qu'une nouvelle voie est décrétée, les agents voyers établissent un plan détaillé et évaluent les propriétés. Habituellement, pour les immeubles, ils capitalisent le montant total des loyers pour donner une estimation approximative. La commission des indemnités, composée de membres du conseil municipal, propose toujours un montant inférieur, sachant que les propriétaires demanderont plus et qu'un compromis sera trouvé. Si aucun accord n'est atteint, l'affaire est portée devant un jury qui tranche définitivement entre l'offre de la Ville et la demande du propriétaire ou du locataire exproprié.
Saccard, resté à l'Hôtel de Ville pour le moment crucial, eut un instant la témérité de vouloir s'auto-désigner lorsque les travaux du boulevard Malesherbes commencèrent, afin d'évaluer lui-même sa maison. Mais il craignit que cela ne nuise à son influence sur les membres de la commission des indemnités. Il fit donc nommer un de ses collègues, un jeune homme doux et souriant nommé Michelin, dont la femme, d'une beauté remarquable, venait parfois s'excuser auprès des supérieurs de son mari pour ses absences dues à des "indispositions". Il était souvent "indisposé". Saccard avait remarqué que la charmante Mme Michelin, qui se faufilait humblement par les portes entrebâillées, exerçait un pouvoir considérable ; Michelin progressait dans sa carrière à chaque "maladie", gravissant les échelons en restant au lit.
Pendant une de ses absences, Michelin envoyait presque chaque matin sa femme donner de ses nouvelles au bureau. Saccard l'aperçut deux fois sur les boulevards extérieurs, un cigare à la bouche, avec cet air ravi qui ne le quittait jamais. Cela lui inspira une certaine sympathie pour ce jeune homme malin et ce couple si ingénieux. Saccard appréciait toutes les astuces qui transformaient habilement les opportunités en profit. Après avoir obtenu la nomination de Michelin, il alla rendre visite à sa charmante épouse, voulut la présenter à Renée et évoqua son frère, le député et orateur célèbre. Mme Michelin comprit immédiatement.
Dès lors, Michelin réserva à Saccard ses sourires les plus respectueux. Ne souhaitant pas trop en dire à son collègue, Saccard se contenta de se trouver là, par hasard, le jour où il devait évaluer l'immeuble de la rue de la Pépinière. Il l'assista. Michelin, dont l'esprit était sans doute le plus vide qu'on puisse imaginer, suivait les consignes de sa femme : satisfaire M. Saccard en toute circonstance. Il ne se doutait de rien et croyait que l'agent voyer était simplement pressé de finir le travail pour l'emmener au café. Les baux, les quittances de loyer, les fameux livres de Mme Sidonie passaient sous ses yeux, sans qu'il ait le temps de vérifier les chiffres que Saccard énonçait à haute voix. Larsonneau, présent, traitait son complice comme un étranger.
— Allez, mettez cinq cent mille francs, finit par dire Saccard. La maison vaut bien plus… Dépêchons, je crois qu'il va y avoir du mouvement au personnel de l'Hôtel de Ville, et je veux vous en parler pour que vous préveniez votre femme.
L'affaire fut ainsi conclue. Pourtant, Saccard restait inquiet. Il craignait que ce montant de cinq cent mille francs ne paraisse excessif à la commission des indemnités pour une maison qui n'en valait que deux cent mille. La flambée des prix de l'immobilier n'avait pas encore eu lieu. Une enquête aurait pu lui causer de sérieux ennuis. Il se souvenait de l'avertissement de son frère : « Pas de scandale trop bruyant, ou je te supprime » ; et il savait qu'Eugène était capable de tenir sa menace. Il devait rendre aveugles et bienveillants les membres de la commission. Il se concentra sur deux hommes influents qu'il avait su se faire amis par ses salutations appuyées dans les couloirs. Les trente-six membres du conseil municipal étaient soigneusement choisis par l'empereur, sur proposition du préfet, parmi les sénateurs, députés, avocats, médecins, et grands industriels les plus dévoués au pouvoir ; mais, parmi eux, le baron Gouraud et M. Toutin-Laroche se distinguaient par leur ferveur envers les Tuileries.
Le baron Gouraud pouvait être résumé ainsi : fait baron par Napoléon Ier pour avoir fourni des biscuits avariés à la Grande Armée, il avait été pair sous Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe, et était maintenant sénateur sous Napoléon III. Il vénérait le trône, peu importait qui y était assis.
Gouraud, avec son ventre proéminent, son visage bovin et sa démarche d'éléphant, affichait une roublardise presque séduisante. Il se vendait avec une sorte de noblesse, commettant les pires bassesses sous couvert de devoir et de conscience. Ses vices étaient encore plus surprenants. On racontait sur lui des histoires qu'on ne pouvait chuchoter qu'à voix basse. À soixante-dix-huit ans, il s'épanouissait dans une débauche effrayante. Deux fois, il avait fallu étouffer des scandales pour éviter qu'il ne finisse en cour d'assises avec son habit brodé de sénateur.
Toutin-Laroche, grand et maigre, ancien inventeur d'un mélange de suif et de stéarine pour bougies, aspirait au Sénat. Il s'était lié au baron Gouraud, espérant que cette proximité lui porterait chance. Pratique et opportuniste, il aurait volontiers débattu âprement le prix d'un fauteuil de sénateur s'il avait pu l'acheter. L'Empire s'apprêtait à mettre en avant cette nullité avide, ce cerveau étroit doué pour les manigances industrielles. Il fut le premier à vendre son nom à une compagnie douteuse, une de ces sociétés qui proliféraient comme des champignons vénéneux sur le terreau des spéculations impériales. À cette époque, une affiche apparut sur les murs, proclamant en grandes lettres noires : Société générale des ports du Maroc, avec le nom de M. Toutin-Laroche, conseiller municipal, en tête d'une liste de membres du conseil de surveillance, tous aussi inconnus les uns que les autres. Ce procédé, alors novateur, fit sensation ; les actionnaires affluèrent, même si la question des ports du Maroc restait floue et que ceux qui investissaient ne savaient pas vraiment où allait leur argent. L'affiche promettait d'établir des stations commerciales le long de la Méditerranée. Depuis deux ans, certains journaux louaient cette opération grandiose, la déclarant de plus en plus prospère chaque trimestre. Au conseil municipal, Toutin-Laroche passait pour un administrateur de premier ordre ; il était considéré comme une des têtes pensantes, et sa tyrannie acide envers ses collègues n'avait d'égale que sa dévotion servile envers le préfet. Il préparait déjà la création d'une grande compagnie financière, le Crédit viticole, une banque de prêts pour les vignerons, dont il parlait avec des airs mystérieux et graves, attisant autour de lui les convoitises des naïfs.
Saccard gagna la faveur de ces deux hommes en leur rendant des services, tout en feignant habilement d'ignorer leur importance. Il mit en contact sa sœur avec le baron, alors impliqué dans une affaire peu reluisante. Il l'emmena chez lui sous le prétexte de solliciter son soutien pour sa chère sœur, qui cherchait depuis longtemps à obtenir un contrat de fourniture de rideaux pour les Tuileries. Mais une fois seuls, ce fut Mme Sidonie qui promit au baron de traiter avec certaines personnes, assez maladroites pour ne pas mériter l'honneur de l'amitié qu'un sénateur avait daigné accorder à leur enfant, une fillette d'une dizaine d'années. Saccard intervint lui-même auprès de M.
Saccard réussit à croiser Toutin-Laroche dans un couloir et aborda rapidement le sujet du fameux Crédit viticole. En quelques minutes, l'administrateur, abasourdi par ce qu'il entendait, attrapa Saccard par le bras et le garda près de lui pendant une heure. Saccard lui dévoila des mécanismes financiers d'une ingéniosité incroyable. Lorsqu'ils se quittèrent, Toutin-Laroche lui serra la main avec un clin d'œil complice.
"Vous devez en être, il le faut absolument," murmura-t-il.
Saccard géra cette affaire avec une habileté remarquable. Il prit soin de ne pas impliquer le baron Gouraud et Toutin-Laroche ensemble. Il les rencontra séparément, leur glissant à chacun un mot à l'oreille au sujet d'un ami menacé d'expropriation rue de la Pépinière, tout en leur assurant qu'il n'en parlerait à personne d'autre de la commission. Il comptait sur leur bienveillance discrète.
L'agent voyer avait bien fait de se méfier et de prendre des précautions. Lorsque le dossier concernant son immeuble fut examiné par la commission des indemnités, un membre qui habitait rue d'Astorg et connaissait la maison s'indigna du montant de cinq cent mille francs, qu'il jugeait excessif et proposait de réduire de moitié. Aristide, audacieux, avait demandé sept cent mille. Ce jour-là, Toutin-Laroche, habituellement désagréable, était encore plus irritable que d'habitude. Il s'emporta, défendant ardemment les propriétaires.
"Nous sommes tous propriétaires, messieurs," clamait-il. "L'empereur veut accomplir de grandes choses, ne chipotons pas sur des détails insignifiants. Cette maison vaut bien cinq cent mille francs ; c'est un de nos employés de la Ville qui a estimé ce montant. Franchement, on se croirait dans la forêt de Bondy ; bientôt, nous finirons par nous soupçonner les uns les autres."
Le baron Gouraud, affalé sur son siège, observait Toutin-Laroche avec surprise, le voyant s'enflammer pour le propriétaire de la rue de la Pépinière. Il eut un doute. Mais, comme cette intervention le dispensait de parler, il hocha doucement la tête en signe d'approbation. Le membre de la rue d'Astorg, indigné, refusait de céder face aux deux puissants de la commission, se considérant plus compétent qu'eux sur ce sujet. Toutin-Laroche, remarquant l'accord tacite du baron, s'empara vivement du dossier et déclara d'une voix sèche :
"Très bien. Nous allons dissiper vos doutes. Si vous le permettez, je prends en charge cette affaire, et le baron Gouraud enquêtera avec moi."
"Oui, oui," répondit gravement le baron, "rien de suspect ne doit entacher nos décisions."
Le dossier disparut rapidement dans les poches de Toutin-Laroche. La commission dut s'incliner. Sur le quai, en sortant, les deux complices échangèrent un regard sans sourire. Leur complicité renforçait leur assurance.
Deux esprits ordinaires auraient cherché à s'expliquer ; eux, au contraire, continuèrent à défendre les intérêts des propriétaires, comme si quelqu'un pouvait encore les entendre, tout en déplorant la méfiance généralisée qui s'installait partout. Juste avant de se séparer, le baron se rappela quelque chose :
"Ah ! J'allais oublier, cher collègue," dit-il en souriant. "Je pars à la campagne dans un instant. Pourriez-vous vous charger de cette petite enquête à ma place ? Et surtout, ne me trahissez pas, ces messieurs se plaignent déjà que je prends trop de congés."
"Ne vous inquiétez pas," répondit M. Toutin-Laroche. "Je vais me rendre rue de la Pépinière tout de suite."
Il rentra chez lui avec une certaine admiration pour le baron, qui savait si bien se sortir des situations délicates. Il conserva le dossier dans sa poche et, lors de la réunion suivante, déclara avec assurance, au nom du baron et en son propre nom, qu'entre l'offre de cinq cent mille francs et la demande de sept cent mille francs, il fallait opter pour un compromis à six cent mille francs. Personne ne protesta. Le membre de la rue d'Astorg, après réflexion, admit avec simplicité qu'il s'était trompé : il avait cru que cela concernait la maison voisine.
C'est ainsi qu'Aristide Saccard remporta sa première victoire. Il quadrupla son investissement et se fit deux alliés. Une seule chose le préoccupait : lorsqu'il voulut détruire les fameux livres de Mme Sidonie, il constata leur disparition. Il se précipita chez Larsonneau, qui lui avoua franchement les avoir en sa possession. Saccard ne se mit pas en colère ; il fit comprendre qu'il s'inquiétait seulement pour son cher ami, bien plus compromis que lui par ces documents presque entièrement écrits de sa main, mais qu'il était rassuré, sachant qu'ils étaient en sécurité. Au fond, il aurait volontiers étranglé ce "cher ami" ; il se souvenait d'un document très compromettant, un faux inventaire qu'il avait eu la bêtise de rédiger, et qui devait se trouver parmi les registres. Larsonneau, grassement payé, monta un cabinet d'affaires rue de Rivoli, avec des bureaux luxueusement aménagés comme un appartement de demoiselle. Saccard, après avoir quitté l'Hôtel de Ville, put mobiliser des fonds considérables et se lança dans la spéculation effrénée, tandis que Renée, grisée par sa vie, remplissait Paris de l'éclat de ses attelages, de ses diamants, et du tourbillon de son existence tapageuse et enivrante.
Parfois, le couple, emporté par leur fièvre commune d'argent et de plaisir, se promenait dans les brumes glacées de l'île Saint-Louis. Ils avaient l'impression de pénétrer dans une ville morte.
L'hôtel Béraud, construit au début du XVIIe siècle, était l'une de ces bâtisses carrées, sombres et imposantes, aux fenêtres étroites et hautes, nombreuses dans le Marais, souvent louées à des pensionnats, des fabricants d'eau de Seltz ou des négociants en vins et alcools. Mais celui-ci était remarquablement bien conservé. Sur la rue Saint-Louis-en-l'Île, il ne comptait que trois étages, chacun atteignant quinze à vingt pieds de hauteur.
Le rez-de-chaussée, plus bas de plafond, était percé de fenêtres protégées par d’imposantes barres de fer qui s’enfonçaient sinistrement dans les murs épais et sombres. La porte, large et arrondie, presque aussi haute que large, était ornée d’un marteau en fonte, peinte d’un vert criard et cloutée de gros clous formant des motifs d’étoiles et de losanges sur ses deux battants. Cette porte était typique, flanquée de bornes à moitié renversées, solidement cerclées de fer. Autrefois, un ruisseau passait sous cette porte, entre les pentes pavées du porche, mais M. Béraud avait choisi de le faire boucher et d’asphalter l’entrée, le seul compromis qu’il ait jamais consenti aux architectes modernes. Les fenêtres des étages étaient dotées de fines rampes en fer forgé, dévoilant de grandes croisées avec de robustes boiseries brunies et de petits carreaux verdâtres. Au sommet, devant les mansardes, le toit s’interrompait pour laisser la gouttière poursuivre son chemin et diriger l’eau de pluie vers les descentes. La façade austère et nue, sans persiennes ni jalousies, restait impassible sous un soleil qui ne venait jamais éclairer ces pierres pâles et mélancoliques. Avec sa dignité vénérable et sa sévérité bourgeoise, elle sommeillait dans le calme du quartier, à peine troublée par le passage des voitures.
À l’intérieur, une cour carrée ceinte d’arcades rappelait une version réduite de la place Royale, pavée de larges dalles, renforçant l’impression de cloître de cette maison figée. Face au porche, une fontaine ornée d’une tête de lion à demi effacée laissait échapper, par un tube de fer, une eau lourde et monotone dans une auge tapissée de mousse, lissée par le temps. L’eau y était glaciale. Des herbes jaillissaient entre les pavés. L’été, un rare rayon de soleil pénétrait dans la cour, blanchissant un angle de la façade orientée au sud, tandis que les trois autres pans, sombres et moisis, restaient marqués par l’humidité. Au fond de cette cour fraîche et silencieuse comme un puits, baignée d’une lumière hivernale, on se sentait à mille lieues du Paris moderne, vibrant de plaisirs et de bruits.
Les appartements de l’hôtel reflétaient le même calme austère et la solennité froide de la cour. Un large escalier à rampe de fer, où les pas résonnaient comme sous une voûte d’église, desservait de longues enfilades de pièces vastes et hautes, peuplées de vieux meubles en bois sombre et massif. Dans la pénombre, seuls les personnages des tapisseries apparaissaient vaguement, fantomatiques et blêmes. Tout le luxe de l’ancienne bourgeoisie parisienne s’y trouvait, un luxe résistant et austère : des sièges en chêne à peine recouverts de toile grossière, des lits aux étoffes rigides, des bahuts à linge dont la rudesse des planches menaçait la délicatesse des robes modernes. M. Béraud du Châtel avait choisi de s’installer dans la partie la plus sombre de l’hôtel, entre la rue et la cour, au premier étage.
Il se trouvait dans un cadre propice à la réflexion, baigné de silence et d'ombre. Quand il ouvrait les portes et traversait les pièces avec son allure lente et solennelle, il ressemblait à ces anciens parlementaires dont les portraits ornaient les murs, rentrant chez eux, songeurs, après avoir débattu et rejeté un édit royal.
Mais dans cette demeure austère, presque monacale, se cachait un coin chaleureux et vibrant, un espace baigné de soleil et de joie, un petit paradis d'enfance, plein d'air pur et de lumière éclatante. Pour y accéder, il fallait gravir toute une série de petits escaliers, longer une dizaine de couloirs, monter et descendre encore, un véritable périple qui menait enfin à une vaste chambre, un belvédère perché sur le toit, derrière l'hôtel, surplombant le quai de Béthune. Orientée plein sud, la fenêtre s'ouvrait si largement que le ciel, avec ses rayons, son air pur et son bleu profond, semblait s'y engouffrer. Tel un pigeonnier, la pièce était ornée de longues jardinières fleuries, d'une immense volière, et ne comportait aucun meuble, juste une natte étendue sur le sol. C'était la "chambre des enfants". Tout l'hôtel la connaissait sous ce nom. La maison étant si froide et la cour si humide, tante Élisabeth craignait pour Christine et Renée le souffle glacé des murs ; elle les grondait souvent pour avoir couru sous les arcades et plongé leurs bras dans l'eau glacée de la fontaine. Elle eut alors l'idée d'aménager pour elles ce grenier oublié, le seul coin où le soleil pénétrait et se réjouissait, solitaire, depuis près de deux siècles, au milieu des toiles d'araignée. Elle leur offrit une natte, des oiseaux, des fleurs. Les filles furent ravies. Pendant les vacances, Renée passait ses journées là, se baignant dans la douce lumière dorée, qui semblait enchantée par la nouvelle décoration et les deux têtes blondes qu'on lui confiait. La chambre devint un paradis, résonnant du chant des oiseaux et des rires des petites. Elles en avaient la pleine propriété. Elles disaient "notre chambre" ; elles s'y sentaient chez elles, allant jusqu'à s'enfermer à clé pour se convaincre qu'elles en étaient les seules maîtresses. Quel havre de bonheur ! Une multitude de jouets éparpillés sur la natte baignait dans la lumière éclatante.
Et le grand plaisir de la chambre des enfants était la vue imprenable. Des autres fenêtres de l'hôtel, on ne voyait que des murs sombres, tout proches. Mais de celle-ci, on découvrait tout un pan de la Seine, tout un morceau de Paris qui s'étendait de la Cité au pont de Bercy, vaste et plat, évoquant une ville hollandaise originale. En bas, sur le quai de Béthune, se dressaient des baraques de bois à demi effondrées, des amas de poutres et de toits crevés, où les enfants s'amusaient à observer d'énormes rats courir, tout en craignant vaguement qu'ils ne grimpent le long des hautes murailles. Mais au-delà, le spectacle devenait enchanteur.
L’estacade, avec ses madriers et ses contreforts rappelant une cathédrale gothique, se dressait fièrement. Près d'elle, le pont de Constantine, léger comme une dentelle, vibrait sous les pas des passants. Ensemble, ils semblaient contenir la force imposante de la rivière. En face, les arbres de la Halle aux vins et les massifs du Jardin des plantes s'étendaient jusqu'à l'horizon. De l'autre côté de l'eau, le quai Henri IV et le quai de la Rapée présentaient leurs constructions basses et inégales, des maisons qui, vues d'en haut, ressemblaient à des jouets d'enfant. Au loin, à droite, le toit ardoisé de la Salpêtrière se détachait en bleu au-dessus des arbres. Plus près, les larges berges pavées descendaient vers la Seine, formant deux longues routes grises ponctuées de tonneaux, de chariots attelés et de bateaux déchargés de leur bois ou de leur charbon. Mais l'âme de ce paysage, c'était la Seine elle-même, une rivière vivante, qui semblait surgir de l'horizon flou et tremblant pour couler majestueusement jusqu'à la pointe de l'île. Les ponts de Bercy et d'Austerlitz, qui la traversaient, semblaient là pour la contenir, pour l'empêcher d'envahir les lieux. Les enfants adoraient cette géante, fascinés par son flot puissant et continu, qui semblait vouloir les atteindre avant de s'évanouir à droite et à gauche, dans l'inconnu, avec une douceur de géant apprivoisé. Par les beaux jours, sous un ciel bleu, elles admiraient les couleurs changeantes de la Seine, passant du bleu au vert, parsemées de mille nuances délicates. Elle ressemblait à de la soie parsemée de flammes blanches, bordée par les bateaux amarrés le long des rives comme un ruban de velours noir. Au loin, la rivière devenait une étoffe précieuse, semblable à la gaze magique d’une tunique de fée, avec des reflets dorés et des plis couleur de soleil. Le ciel immense s'ouvrait au-dessus de cette scène, sur l'eau, les maisons basses et les parcs verdoyants.
Parfois, Renée, lassée de cet horizon sans fin, déjà grande et curieuse des mystères du corps, jetait un regard vers l'école de natation des bains Petit, dont le bateau était amarré à la pointe de l'île. Elle essayait d'apercevoir, entre les draps flottants accrochés en guise de plafond, les hommes en caleçon, leurs torses nus visibles.
Maxime resta au collège de Plassans jusqu'aux vacances de 1854. Il avait treize ans et quelques mois, et venait de terminer sa cinquième. C'est alors que son père décida de le faire venir à Paris. Il pensait qu'un fils de cet âge lui donnerait une stature, l'installant définitivement dans son rôle de veuf remarié, riche et sérieux.
Lorsque son père lui fit part de son intention, Renée, toujours encline à la légèreté, répondit avec désinvolture :
— Oui, fais venir le gamin... Il nous divertira un peu. Les matins sont d'un ennui mortel.
Huit jours plus tard, le garçon débarqua. C'était déjà un grand garçon mince, avec un visage presque féminin, délicat et effronté, ses cheveux d'un blond très doux. Mais son apparence ! Il avait les cheveux coupés si courts que le crâne blanc transparaissait à peine sous une ombre légère. Son pantalon était trop court, ses chaussures ressemblaient à celles d'un charretier, et sa tunique, usée et trop large, le faisait paraître presque bossu. Dans cette tenue, il observait son nouvel environnement avec un regard curieux mais sans timidité, tel un enfant précoce et rusé, hésitant à se dévoiler d'emblée.
Un domestique l'avait conduit depuis la gare jusqu'au grand salon, où il était émerveillé par le luxe doré des meubles et du plafond, heureux de ce nouvel univers qui l'attendait. Renée fit irruption, revenant de chez son tailleur, dans un tourbillon. Elle lança son chapeau et le burnous blanc qu'elle portait pour se protéger du froid vif. Maxime, ébahi, la découvrit dans un costume éblouissant.
Il pensa qu'elle était déguisée. Elle portait une jupe de faille bleue, ornée de grands volants, surmontée d'une sorte de veste de garde française en soie gris tendre. Les pans de la veste, doublés de satin bleu plus foncé que la jupe, étaient élégamment relevés et maintenus par des nœuds de ruban ; les manches plates et les grands revers du corsage s'épanouissaient, décorés du même satin. Pour parfaire l'ensemble, de gros boutons imitant le saphir, enchâssés dans des rosettes azur, descendaient en deux rangées le long de la veste. C'était à la fois étrange et magnifique.
En apercevant Maxime, Renée demanda au domestique, surprise par sa taille :
— C'est le petit, n'est-ce pas ?
L'enfant la contemplait, fasciné. Cette femme à la peau si blanche, dont le décolleté se devinait sous une chemisette plissée, cette apparition soudaine et charmante, avec sa coiffure haute, ses mains fines gantées, ses bottines d'homme aux talons pointus enfoncés dans le tapis, lui semblait être la fée bienveillante de cet appartement chaleureux et doré. Il sourit, maladroit juste ce qu'il fallait pour conserver sa grâce enfantine.
— Oh, qu'il est drôle ! s'exclama Renée. Mais quelle horreur, ces cheveux coupés si courts ! Écoute, mon petit, ton père ne rentrera probablement que pour le dîner, alors je vais m'occuper de toi... Je suis ta belle-mère, monsieur. Veux-tu m'embrasser ?
— Je veux bien, répondit Maxime avec assurance.
Il embrassa la jeune femme sur les deux joues, en la tenant par les épaules, ce qui froissa un peu sa veste de garde française. Elle se dégagea en riant :
— Mon Dieu, qu'il est drôle, ce petit tondu !
Elle reprit son sérieux et ajouta :
— Nous serons amis, n'est-ce pas ? Je veux être une mère pour toi.
Je songeais à tout cela en attendant mon tailleur, qui était en pleine discussion. Je me disais qu'il fallait vraiment que je sois bienveillante et que je vous élève correctement... Ça va être amusant !
Maxime continuait à la fixer de ses yeux bleus, avec l'audace d'une jeune fille, et soudain :
— Quel âge avez-vous ? demanda-t-il.
— Mais ça ne se demande pas ! s'exclama-t-elle en joignant les mains. Le pauvre petit, il ne sait pas ! Il va falloir tout lui apprendre... Heureusement, je peux encore le dire. J'ai vingt et un ans.
— Moi, je vais bientôt en avoir quatorze... Vous pourriez être ma sœur.
Il ne termina pas sa phrase, mais son regard trahissait son étonnement ; il s'attendait à ce que la nouvelle épouse de son père soit bien plus âgée. Il était tout près d'elle, observant son cou avec tant d'attention qu'elle en rougit presque. Son esprit volage ne pouvait se fixer longtemps sur un même sujet ; elle se mit à marcher, à parler de son tailleur, oubliant qu'elle s'adressait à un enfant.
— J'aurais voulu être là pour vous accueillir. Mais figurez-vous que Worms m'a apporté ce costume ce matin... Je l'ai essayé et je le trouve assez réussi. Il a beaucoup de style, n'est-ce pas ?
Elle s'était placée devant un miroir. Maxime allait et venait derrière elle, cherchant à la voir sous tous les angles.
— Seulement, continua-t-elle, en enfilant la veste, j'ai remarqué qu'il y avait un gros pli là, sur l'épaule gauche, voyez-vous... C'est très laid, ce pli ; on dirait que j'ai une épaule plus haute que l'autre.
Il s'approcha, passa son doigt sur le pli pour l'aplatir, sa main de collégien curieux s'attardant avec un certain plaisir.
— Ma foi, ajouta-t-elle, je n'ai pas pu m'en empêcher. J'ai fait atteler et je suis allée dire à Worms ce que je pensais de sa négligence... Il m'a promis de corriger ça.
Puis, elle resta devant le miroir, se contemplant, perdue dans une rêverie soudaine. Elle finit par poser un doigt sur ses lèvres, avec une impatience méditative. À voix basse, comme se parlant à elle-même :
— Il manque quelque chose... c'est sûr qu'il manque quelque chose...
D'un geste vif, elle se tourna vers Maxime et lui demanda :
— C'est vraiment bien ? Vous ne trouvez pas qu'il manque quelque chose, un petit détail, un nœud quelque part ?
Le collégien, rassuré par la complicité de la jeune femme, avait retrouvé toute son audace naturelle. Il s'éloigna, se rapprocha, cligna des yeux, murmurant :
— Non, non, il ne manque rien, c'est très joli, très joli... Je dirais même qu'il y a quelque chose de trop.
Il rougit légèrement malgré son aplomb, s'avança encore, traçant du bout du doigt un angle sur la gorge de Renée :
— Moi, voyez-vous, continua-t-il, j'entaillerais cette dentelle comme ça, et je mettrais un collier avec une grosse croix.
Elle applaudit, rayonnante.
— C'est ça, c'est ça, s'écria-t-elle... J'avais la grosse croix sur le bout de la langue.
Elle écarta la chemisette, disparut un instant, puis revint avec le collier et la croix.
Se tenant à nouveau devant le miroir, Renée, triomphante, s'exclama :
— Oh ! C'est parfait, vraiment parfait... Mais tu n'es pas bête du tout, petit malin ! Habillais-tu les femmes dans ta province ? Nous allons bien nous entendre, mais il faudra m'écouter. D'abord, laisse pousser tes cheveux et oublie cette horrible tunique. Ensuite, suis mes leçons de bonnes manières. Je veux que tu deviennes un jeune homme élégant.
— Bien sûr, répondit-il ingénument ; puisque papa est riche maintenant et que tu es sa femme.
Elle sourit, toujours vive :
— Alors, commençons par nous tutoyer. Dire "tu" et "vous", c'est ridicule... Tu m'aimeras bien ?
— Je t'aimerai de tout mon cœur, répondit-il avec l'enthousiasme d'un gamin ravi.
Ce fut leur première rencontre. Maxime ne rejoignit le collège qu'un mois plus tard. Durant ces premiers jours, Renée s'amusa avec lui comme avec une poupée, le débarrassant des manières provinciales. Il fit preuve d'une grande bonne volonté. Quand il apparut, vêtu de neuf de la tête aux pieds par le tailleur de son père, elle poussa un cri de surprise joyeuse : il était adorable, selon ses mots. Seuls ses cheveux tardaient désespérément à pousser. Renée disait souvent que toute la beauté d'un visage réside dans la chevelure. Elle prenait soin de la sienne avec dévotion. Longtemps, sa couleur, un jaune tendre rappelant le beurre fin, l'avait contrariée. Mais quand la mode des cheveux blonds arriva, elle en fut ravie et prétendit se teindre chaque mois pour ne pas suivre la mode aveuglément.
À treize ans, Maxime était déjà bien éveillé. C'était une de ces natures précoces où les sens s'éveillent tôt. Le vice s'était manifesté en lui avant même le désir. Il faillit être renvoyé du collège à deux reprises. Renée, habituée aux grâces provinciales, aurait remarqué que, malgré son allure maladroite, le petit tondu, comme elle l'appelait, avait une manière charmante de sourire, de tourner la tête, de bouger les bras, avec une grâce féminine. Il prenait grand soin de ses mains longues et fines. Ses cheveux restaient courts, sur ordre du proviseur, un ancien colonel du génie, mais il possédait un petit miroir qu'il cachait dans sa poche. En classe, il le plaçait entre les pages de son livre et se contemplait pendant des heures, examinant ses yeux, ses gencives, se faisant des mines, s'apprenant des coquetteries. Ses camarades s'accrochaient à sa blouse comme à une jupe, et il se serrait tellement qu'il avait la taille fine et le balancement de hanches d'une femme. En vérité, il recevait autant de coups que de caresses. Le collège de Plassans, comme beaucoup de collèges de province, était un repaire de petits délinquants, un environnement où se développa son tempérament ambigu, cette enfance marquée par un mal mystérieux d'origine héréditaire. Heureusement, l'âge finirait par le corriger.
Mais cette empreinte d'une enfance pleine de renoncements, cette féminité imprégnant tout son être, ce moment où il s'était cru fille, devait à jamais marquer sa virilité.
Renée le surnommait "mademoiselle", ignorant qu'il y a six mois à peine, elle aurait eu raison. Elle le trouvait très obéissant, très affectueux, parfois même gênée par ses élans d'affection. Sa façon d'embrasser laissait une chaleur sur la peau. Ce qui l'enchantait surtout, c'était son espièglerie ; il était d'une drôlerie sans pareille, audacieux, parlant déjà des femmes avec des sourires entendus, tenant tête aux amies de Renée, comme la chère Adeline, fraîchement mariée à M. d'Espanet, et la ronde Suzanne, récemment unie au grand industriel Haffner. À quatorze ans, il développa une passion pour cette dernière. Il avait fait de sa belle-mère sa confidente, ce qui l'amusait beaucoup.
— Moi, j'aurais préféré Adeline, disait-elle ; elle est plus jolie.
— Peut-être, répondait le jeune effronté, mais Suzanne est bien plus voluptueuse... J'aime les femmes plantureuses... Si tu étais gentille, tu lui parlerais pour moi.
Renée riait. Sa poupée, ce grand gamin aux airs de fille, lui semblait irrésistible depuis qu'elle était amoureuse. Il y eut un moment où Mme Haffner dut sérieusement se défendre. D'ailleurs, ces dames encourageaient Maxime par leurs rires étouffés, leurs sous-entendus, leurs attitudes coquettes devant cet enfant précoce. Il y avait là une pointe de débauche très aristocratique. Toutes trois, dans leur vie tumultueuse, consumées par la passion, s'arrêtaient à la dépravation charmante du jeune homme, comme à un piment original et inoffensif qui réveillait leur goût. Elles le laissaient toucher leurs robes, effleurer leurs épaules de ses doigts, lorsqu'il les suivait dans l'antichambre pour leur jeter leurs châles de sortie de bal ; elles se le passaient de main en main, riant comme des folles, quand il leur baisait les poignets, là où la peau est si douce ; puis elles devenaient maternelles et lui enseignaient avec sérieux l'art d'être séduisant et de plaire aux dames. C'était leur jouet, un petit homme au mécanisme ingénieux, qui embrassait, qui faisait la cour, qui avait les plus charmants vices du monde, mais qui restait un jouet, un petit homme de carton qui ne faisait pas vraiment peur, assez cependant pour provoquer sous ses mains enfantines un frisson très doux.
À la rentrée, Maxime alla au lycée Bonaparte. C'est le lycée de l'élite, celui que Saccard devait choisir pour son fils. L'enfant, aussi mou et léger qu'il fût, avait une intelligence vive ; mais il s'intéressa à tout sauf aux études classiques. Il fut cependant un élève correct, qui ne sombra jamais dans la bohème des cancres, et qui resta parmi les jeunes gens convenables et bien habillés dont on ne parle pas. De sa jeunesse, il garda une véritable passion pour l'élégance. Paris lui ouvrit les yeux, en fit un beau jeune homme, toujours tiré à quatre épingles, suivant les modes. Il était le Brummel de sa classe. Il s'y présentait comme dans un salon, finement chaussé, impeccablement ganté, avec des cravates spectaculaires et des chapeaux remarquables.
Ils étaient une vingtaine, formant une petite élite, exhibant fièrement leurs cigares cubains dans des étuis ornés de fermoirs en or, et faisant porter leurs livres par un domestique en livrée. Maxime avait convaincu son père de lui acheter un tilbury et un petit cheval noir qui faisaient l'envie de ses camarades. Il conduisait lui-même, avec un valet de pied assis à l'arrière, bras croisés, tenant sur ses genoux le cartable de l'étudiant, un véritable attaché-case de ministre en cuir marron. En dix minutes, il traversait avec aisance et maîtrise la distance entre la rue de Rivoli et la rue du Havre, arrêtant son cheval avec précision devant le lycée, et lançait à son valet : « Jacques, à quatre heures et demie, n’est-ce pas ? » Les commerçants voisins se réjouissaient de voir ce jeune homme élégant, qui passait deux fois par jour avec sa voiture. Parfois, au retour, il raccompagnait un ami jusqu'à sa porte. Ensemble, ils fumaient, observaient les femmes, éclaboussaient les passants, comme s'ils revenaient des courses. C'était un petit monde fascinant, une couvée de jeunes prétentieux et insouciants, qu'on pouvait voir chaque jour rue du Havre, impeccablement vêtus, jouant les riches désabusés, tandis que les vrais étudiants, bruyants et turbulents, arrivaient en tapant le pavé de leurs lourdes chaussures, leurs livres accrochés dans le dos à une courroie.
Renée, qui voulait prendre son rôle de mère et d'éducatrice au sérieux, était ravie de son élève. Elle ne ménageait aucun effort pour parfaire son éducation. Elle traversait une période de chagrin et de larmes ; un amant l'avait quittée de manière scandaleuse pour s'afficher avec la duchesse de Sternich. Elle espérait que Maxime serait sa consolation, tentait d'adopter une posture maternelle, et devint un mentor des plus singuliers. Souvent, le tilbury de Maxime restait au garage ; c'était Renée, avec sa grande calèche, qui venait chercher le jeune homme. Ils cachaient le cartable marron sous le siège, et partaient au Bois, alors flambant neuf. Là, elle lui donnait des leçons de haute élégance, lui présentant le Tout-Paris impérial, prospère et satisfait, encore émerveillé par le miracle qui avait transformé les miséreux et les rustres d'hier en grands seigneurs, en millionnaires suffoquant sous le poids de leur richesse.
Maxime posait surtout des questions sur les femmes. Renée, très à l'aise avec lui, lui donnait des détails précis. Mme de Guende était stupide, mais avait une silhouette parfaite. La comtesse Vanska, très riche, avait chanté dans les cours avant d'épouser un Polonais qui, disait-on, la battait. La marquise d’Espanet et Suzanne Haffner étaient inséparables. Bien qu'elles soient des amies proches de Renée, elle ajoutait, avec une moue discrète, qu'il circulait de vilaines rumeurs à leur sujet. La belle Mme de Lauwerens était également compromettante, mais ses yeux étaient si jolis. Tout le monde savait qu'elle était irréprochable, bien qu'un peu trop mêlée aux intrigues des femmes qu'elle fréquentait, comme Mme Daste, Mme Teissière et la baronne de Meinhold.
Maxime voulait des portraits de ces dames et les collectionnait dans un album qu'il laissait traîner dans le salon. Pour taquiner sa belle-mère, il lui demandait des détails sur des filles en prétendant les prendre pour des femmes du monde. Renée, d'un ton sérieux, affirmait qu'elles étaient des créatures horribles à éviter. Puis, elle se laissait aller à en parler comme de connaissances intimes. L'un des plaisirs de Maxime était de la lancer sur le sujet de la duchesse de Sternich. Chaque fois que leur voiture croisait celle de la duchesse au Bois, il mentionnait son nom avec une malice évidente, laissant entendre qu'il connaissait la dernière aventure de Renée. Celle-ci, avec une voix sèche, critiquait sa rivale : elle vieillissait, se maquillait, avait des amants cachés partout et s'était donnée à un chambellan pour approcher l'Empereur. Renée ne s'arrêtait plus, tandis que Maxime, pour l'agacer, prétendait trouver Mme de Sternich délicieuse. Ces leçons développaient l'intelligence de Maxime, d'autant plus que sa jeune institutrice les répétait partout, au Bois, au théâtre, dans les salons. L'élève devint très habile.
Maxime adorait vivre parmi les femmes, leurs vêtements, leur poudre de riz. Il gardait un côté efféminé, avec ses mains fines, son visage sans barbe et son cou blanc et potelé. Renée le consultait sérieusement sur ses tenues. Il connaissait tous les grands couturiers de Paris, les jugeait d'un mot, parlait des chapeaux de l'un et de la logique des robes de l'autre. À dix-sept ans, il connaissait toutes les modistes, avait étudié chaque bottier. Cet étrange jeune homme, qui lisait les catalogues de son parfumeur pendant les cours d'anglais, aurait pu faire une thèse brillante sur le Tout-Paris mondain, fournisseurs inclus, à un âge où les jeunes de province n'osaient pas encore regarder leur bonne dans les yeux. Souvent, en revenant du lycée, il rapportait dans son tilbury un chapeau, une boîte de savons, un bijou, commandés la veille par sa belle-mère.
Maxime avait toujours un morceau de dentelle parfumée qui traînait dans ses poches. Mais son activité favorite était d'accompagner Renée chez Worms, le célèbre tailleur, vénéré par les dames du Second Empire. Le salon de Worms était vaste et carré, meublé de grands divans. Maxime y entrait avec une sorte de ferveur. Les tissus comme la soie, le satin, le velours et les dentelles dégageaient un parfum subtil, mêlé à celui des chevelures et des épaules parfumées. L'air du salon était imprégné de cette odeur douce et luxueuse, transformant la pièce en un sanctuaire dédié à une divinité secrète.
Souvent, Renée et Maxime devaient patienter des heures dans l'antichambre. Une vingtaine de femmes attendaient aussi leur tour, grignotant des biscuits trempés dans du madère, autour d'une grande table couverte de bouteilles et de petits fours. Ces dames se sentaient chez elles, parlaient librement, et leur rassemblement autour de la pièce faisait penser à un vol de colombes blanches posées sur les divans d'un salon parisien. Maxime, qu'elles toléraient et appréciaient pour son allure androgyne, était le seul homme admis dans ce cercle. Il y trouvait un plaisir immense, se glissant le long des divans avec l'agilité d'une couleuvre, se cachant sous une jupe, derrière un corsage, entre deux robes, immobile, respirant les parfums environnants, avec l'air d'un enfant de chœur savourant une hostie.
« Il se faufile partout, ce petit-là », disait la baronne de Meinhold en lui tapotant les joues. Maxime, si frêle, paraissait à peine avoir quatorze ans aux yeux de ces dames. Elles s'amusaient à le faire boire du madère, et il leur racontait des anecdotes surprenantes qui les faisaient rire aux éclats. La marquise d'Espanet résuma la situation d'une phrase. Un jour, en découvrant Maxime blotti dans un coin des divans, elle murmura : « Voilà un garçon qui aurait dû naître fille », en le voyant si rose, si embarrassé, mais visiblement ravi de sa proximité avec elles.
Quand Worms finissait par recevoir Renée, Maxime entrait avec elle dans le cabinet. Il osa intervenir quelques fois pendant que le maître, absorbé, observait sa cliente, tel un artiste devant son chef-d'œuvre. Worms souriait parfois à ses remarques pertinentes. Il demandait à Renée de se tenir debout devant un grand miroir, du sol au plafond, concentré, les sourcils froncés, tandis que la jeune femme, émue, retenait son souffle pour ne pas bouger.
Après quelques minutes, le maître, emporté par une soudaine inspiration, se mit à décrire avec passion la robe qu'il imaginait. D'une voix vive, il lança :
– Une robe Montespan en faille gris cendré... La traîne formera une basque arrondie à l'avant... De grands nœuds de satin gris la soulèveront sur les hanches... Enfin, un tablier bouillonné de tulle gris perle, avec des volants séparés par des bandes de satin gris.
Il se plongea à nouveau dans ses pensées, cherchant au plus profond de son génie. Puis, avec un sourire triomphant, il ajouta :
– Sur cette tête rieuse, nous poserons le papillon rêveur de Psyché, aux ailes d'un azur changeant.
Mais parfois, l'inspiration se faisait capricieuse. L'illustre Worms, malgré tous ses efforts, n'arrivait pas à la saisir. Il fronçait les sourcils, pâlissait, et, désespéré, secouait la tête entre ses mains. Finalement, abattu, il se laissait tomber dans un fauteuil :
– Non, murmurait-il d'une voix plaintive, non, pas aujourd'hui... Ce n'est pas possible... Ces dames sont trop indiscrètes. La source est à sec.
Il raccompagnait Renée à la porte, répétant :
– Pas possible, chère dame, revenez un autre jour... Je ne vous sens pas ce matin.
L'éducation que recevait Maxime porta ses premiers fruits. À dix-sept ans, le jeune homme séduisit la femme de chambre de sa belle-mère. Le problème fut qu'elle tomba enceinte. On dut l'envoyer à la campagne avec l'enfant et lui assurer une petite rente. Renée fut profondément vexée par cette affaire. Saccard ne s'en occupa que pour régler les aspects financiers, mais Renée réprimanda sévèrement son élève. Comment pouvait-il, lui qu'elle espérait voir devenir un homme distingué, se compromettre avec une telle fille ? Quel début ridicule et honteux ! Si encore il s'était entiché d'une dame de leur cercle !
– Eh bien, répondit-il calmement, si ta chère amie Suzanne avait été d'accord, c'est elle qui serait partie à la campagne.
– Oh, le garnement ! murmura-t-elle, à la fois désarmée et amusée par l'idée de Suzanne fuyant à la campagne avec une rente de douze cents francs.
Puis, une pensée plus cocasse la fit éclater de rire. Oubliant son rôle de mère courroucée, elle gloussa, en le regardant malicieusement :
– Dis donc, c'est Adeline qui aurait été furieuse et lui aurait fait des scènes...
Elle ne termina pas sa phrase. Maxime riait avec elle. Ainsi s'effondra la morale de Renée dans cette aventure.
Pendant ce temps, Aristide Saccard ne se préoccupait guère des deux jeunes gens, qu'il appelait ses enfants. Il leur laissait une totale liberté, ravi de les voir s'entendre si bien, ce qui remplissait l'appartement d'une joyeuse animation. Cet appartement, situé au premier étage de la rue de Rivoli, était un lieu singulier. Les portes y claquaient sans cesse ; les domestiques parlaient fort ; le luxe flambant neuf était sans cesse traversé par le mouvement de jupes volumineuses et virevoltantes, par le défilé des fournisseurs, et par le brouhaha des amies de Renée, des camarades de Maxime et des visiteurs de Saccard.
De neuf à onze heures, Saccard recevait un mélange hétéroclite de visiteurs : sénateurs, clercs d'huissier, duchesses et vendeuses de mode. Toute la diversité de Paris semblait se presser à sa porte, des robes de soie aux jupes sales, des blouses aux habits noirs. Il les accueillait tous avec le même empressement, réglant les affaires en quelques mots, résolvant plusieurs problèmes à la fois, ses solutions fusant comme des éclairs. On aurait dit que ce petit homme énergique, à la voix puissante, luttait avec ses visiteurs et son mobilier, se cognant presque au plafond pour faire jaillir ses idées, mais retombant toujours sur ses pieds, triomphant.
À onze heures, il quittait les lieux pour ne plus réapparaître de la journée, déjeunant et souvent dînant à l'extérieur. L'appartement devenait alors le domaine de Renée et Maxime. Ils s'installaient dans le bureau de Saccard, y déballant les cartons des fournisseurs, les étoffes éparpillées sur les dossiers des chaises. Parfois, des visiteurs sérieux attendaient à la porte, tandis que Renée et Maxime débattaient de la couleur d'un ruban, chacun assis à une extrémité du bureau. Renée faisait atteler la voiture à tout bout de champ. Rarement, ils prenaient leurs repas ensemble ; deux d'entre eux étaient souvent en vadrouille, ne rentrant qu'à minuit. C'était un appartement bruyant, animé par les affaires et les plaisirs, où la vie moderne, avec son tintement d'or et le froissement des robes, s'engouffrait comme un vent tempétueux.
Aristide Saccard avait enfin trouvé sa voie. Il s'était révélé être un spéculateur audacieux, brassant des millions. Après son coup de maître rue de la Pépinière, il s'était lancé sans hésitation dans la bataille, qui laissait dans son sillage des ruines honteuses et des triomphes éclatants à Paris. D'abord, il jouait la sécurité, répétant son premier succès en achetant des immeubles qu'il savait condamnés à la démolition, utilisant ses relations pour obtenir d'importantes compensations. Il en vint à posséder cinq ou six maisons, ces mêmes maisons qu'il observait autrefois avec envie, lorsqu'il n'était qu'un modeste agent voyer. Mais cela n'était que le début de l'art. Après avoir épuisé les baux, conspiré avec les locataires, et trompé l'État et les particuliers, il trouva ces manœuvres peu gratifiantes et chercha des entreprises plus complexes.
Saccard inventa alors une nouvelle stratégie : acheter discrètement des immeubles pour le compte de la Ville. Une décision du Conseil d'État avait mis cette dernière dans une situation délicate. La Ville avait acquis de nombreuses maisons à l'amiable, espérant user les baux et expulser les locataires sans indemnisation. Mais ces acquisitions furent considérées comme des expropriations, et elle dut payer. Saccard proposa alors ses services comme prête-nom : il achetait, usait les baux, et, moyennant un pot-de-vin, livrait l'immeuble à la date convenue. Il en vint même à jouer sur deux tableaux, achetant pour la Ville et pour le préfet. Quand une affaire était trop alléchante, il subtilisait la maison. L'État payait, et pour le récompenser de ses services, on lui accordait des parcelles de rues, des carrefours projetés, qu'il revendait avant même que la nouvelle voie ne soit tracée.
C'était un jeu impitoyable ; on spéculait sur les quartiers à construire comme on le ferait sur des actions en bourse. Certaines femmes, des maîtresses influentes de hauts fonctionnaires, participaient à cette danse. L'une d'elles, célèbre pour son sourire éclatant, avait littéralement "croqué" des rues entières à plusieurs reprises. Saccard, pris dans cette frénésie d'or qui lui échappait sans cesse, voyait ses désirs s'intensifier. Il s'imaginait entouré d'une mer de pièces d'or, un océan qui s'étendait à l'infini avec le doux cliquetis des vagues métalliques, une mélodie enivrante qui lui réchauffait le cœur. Chaque jour, il se lançait plus audacieusement dans cette mer, plongeant et émergeant, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre, défiant les tempêtes et les jours de calme, comptant sur sa force et son habileté pour ne jamais sombrer.
À cette époque, Paris disparaissait sous un nuage de poussière de plâtre. Les prédictions de Saccard, faites jadis sur les hauteurs de Montmartre, s'étaient réalisées. La ville était découpée à coups de sabre, et Saccard était impliqué dans chaque coupure, chaque cicatrice. Il possédait des décombres disséminés aux quatre coins de la capitale. Rue de Rome, il fut mêlé à cette incroyable histoire d'un trou creusé par une compagnie pour déplacer des milliers de mètres cubes de terre, feignant des travaux colossaux, avant de devoir reboucher le trou avec de la terre de Saint-Ouen après la faillite de la compagnie. Saccard s'en sortit sans remords et avec les poches remplies, grâce à l'intervention de son frère Eugène. À Chaillot, il participa à l'abattage d'une colline pour faire place au boulevard reliant l'Arc de Triomphe au pont de l'Alma. Du côté de Passy, il eut l'idée de disperser les déblais du Trocadéro sur le plateau, enterrant la bonne terre sous deux mètres de gravats, rendant la croissance de l'herbe impossible. On le retrouvait partout, là où se dressaient des obstacles insurmontables, des déblais sans destination, des remblais impossibles à réaliser, là où l'impatience des ingénieurs se heurtait à des amas de terre et de plâtras. Il creusait avec acharnement et finissait toujours par découvrir un pot-de-vin ou une affaire juteuse. Le même jour, il arpentait les chantiers de l'Arc de Triomphe à ceux du boulevard Saint-Michel, des déblais du boulevard Malesherbes aux remblais de Chaillot, entraînant dans son sillage une armée d'ouvriers, d'huissiers, d'actionnaires, de dupes et de filous.
Mais son plus grand triomphe restait le Crédit viticole, qu'il avait fondé avec Toutin-Laroche. Ce dernier en était le directeur officiel, tandis que Saccard se contentait d'un rôle de conseiller. Eugène, encore une fois, avait joué un rôle crucial pour soutenir son frère. Grâce à lui, le gouvernement avait autorisé la compagnie et la surveillait avec indulgence. Lorsqu'un journal critique osa s'en prendre à une opération de cette compagnie, le Moniteur publia même une note interdisant toute discussion à propos d'une institution si respectable, bénéficiant du soutien de l'État.
Le Crédit viticole reposait sur un système financier remarquablement bien conçu : il prêtait aux agriculteurs la moitié de la valeur estimée de leurs propriétés, sécurisait ces prêts par une hypothèque, et percevait des intérêts augmentés d'un remboursement partiel. Ce mécanisme était d'une sagesse et d'une dignité exemplaires. Eugène, avec un sourire subtil, avait confié à son frère que les Tuileries souhaitaient que tout se fasse dans l'honnêteté. M. Toutin-Laroche avait interprété cela en laissant le système de prêts aux cultivateurs fonctionner paisiblement, tout en créant une banque parallèle qui attirait les capitaux et se lançait avec ardeur dans toutes sortes de spéculations. Grâce à l'énergie exceptionnelle que lui insuffla son directeur, le Crédit viticole acquit rapidement une réputation de solidité et de prospérité inébranlable.
Pour lancer en bourse une grande quantité d'actions fraîchement émises et leur donner l'apparence de titres ayant déjà beaucoup circulé, Saccard eut l'idée ingénieuse de les faire piétiner et battre toute une nuit par les garçons de recette munis de balais en bouleau. L'endroit ressemblait à une succursale de la Banque. L'hôtel, abritant les bureaux, avec sa cour remplie de carrosses, ses grilles imposantes, son large perron et son escalier monumental, ses suites de bureaux luxueux et son personnel d'employés et de domestiques en livrée, ressemblait à un temple solennel dédié à l'argent. Rien n'impressionnait plus le public que le sanctuaire de la Caisse, accessible par un couloir d'une austérité sacrée, où l'on apercevait le coffre-fort, tel un dieu accroupi, scellé au mur, massif et impassible, avec ses trois serrures et son allure de brute divine.
Saccard manigança une affaire importante avec la Ville. Celle-ci, accablée par sa dette et plongée dans une frénésie de dépenses pour satisfaire l'empereur et remplir certaines poches, était réduite à des emprunts déguisés, refusant d'admettre sa folie de construction. Elle venait de créer ce qu'on appelait des bons de délégation, de véritables lettres de change à long terme, pour payer les entrepreneurs dès la signature des contrats, leur permettant ainsi de trouver des fonds en négociant ces bons. Le Crédit viticole accepta ces papiers gracieusement des mains des entrepreneurs. Le jour où la Ville fut à court d'argent, Saccard lui proposa une solution. Une somme considérable fut avancée, sur une émission de bons de délégation, que M. Toutin-Laroche prétendit provenir de compagnies concessionnaires, et qu'il fit circuler dans tous les méandres de la spéculation. Le Crédit viticole devint inattaquable ; il tenait Paris à sa merci. Le directeur ne mentionnait plus que d'un sourire la fameuse Société générale des ports du Maroc ; elle existait toujours, et les journaux continuaient à louer régulièrement ses grandes stations commerciales. Un jour, M.
Toutin-Laroche proposa à Saccard d'investir dans cette société, mais Saccard éclata de rire, lui demandant s'il le prenait pour un idiot prêt à placer son argent dans une "Compagnie générale des Mille et une Nuits".
Jusqu'à présent, Saccard avait toujours su tirer son épingle du jeu. Il trichait, se vendait, profitait des marchés, et tirait un bénéfice de chaque opération. Mais bientôt, ce petit jeu ne lui suffit plus. Il méprisa les miettes d'or que les Toutin-Laroche et baron Gouraud laissaient derrière eux. Il plongea alors à bras le corps dans le sac. Il s'associa avec Mignon, Charrier et Cie, des entrepreneurs prometteurs qui allaient amasser des fortunes colossales. La Ville avait décidé de ne plus exécuter elle-même les travaux, préférant céder les boulevards à forfait. Les compagnies concessionnaires s'engageaient à livrer des voies toutes équipées, avec arbres, bancs et éclairage, en échange d'une indemnité convenue ; parfois même, elles offraient la voie gratuitement, se rémunérant largement avec les terrains en bordure, qu'elles valorisaient considérablement. La spéculation sur les terrains et la flambée des prix immobiliers prirent racine à cette époque. Grâce à ses contacts, Saccard obtint la concession de trois tronçons de boulevard. Il devint l'âme ardente, mais un peu désordonnée, de l'association. Mignon et Charrier, au début ses subalternes, étaient des hommes rusés et expérimentés, de véritables maîtres maçons qui connaissaient la valeur de l'argent. Ils riaient en douce des extravagances de Saccard ; souvent en blouse de travail, ils n'hésitaient pas à aider un ouvrier et rentraient chez eux couverts de plâtre. Originaires de Langres, ils apportaient à ce Paris effréné leur prudence champenoise, leur esprit calme, peu ouvert, mais habile à saisir les opportunités pour s'enrichir, quitte à en profiter plus tard. Si Saccard insuffla son énergie et sa voracité à l'affaire, Mignon et Charrier, avec leur gestion rigoureuse et terre-à-terre, l’empêchèrent à maintes reprises de sombrer dans ses idées extravagantes. Ils refusèrent toujours les bureaux somptueux et l'hôtel qu'il voulait construire pour épater Paris. Ils déclinèrent aussi les spéculations secondaires qui germaient chaque matin dans son esprit : salles de concert, vastes maisons de bains sur les terrains en bordure ; chemins de fer suivant les nouveaux boulevards ; galeries couvertes qui multiplieraient le loyer des boutiques et permettraient de circuler dans Paris sans se mouiller. Pour mettre fin à ces projets qui les effrayaient, les entrepreneurs décidèrent de partager les terrains en bordure entre les trois associés, laissant chacun libre d'en faire ce qu'il voulait. Eux continuèrent à vendre prudemment leurs lots. Lui, il construisit. Son esprit bouillonnait. Il aurait proposé, sans plaisanter, de mettre Paris sous une immense cloche pour en faire une serre chaude, cultivant ananas et canne à sucre.
Rapidement, brassant les capitaux à la pelle, il posséda huit maisons sur les nouveaux boulevards.
Il avait déjà achevé quatre de ses immeubles : deux sur la rue de Marignan et deux autres sur le boulevard Haussmann. Les quatre restants, situés sur le boulevard Malesherbes, étaient encore en chantier. L'un d'eux, qui devait devenir un somptueux hôtel, n'avait pour l'instant que le plancher du premier étage. À cette période, ses affaires devinrent si complexes qu'il semblait avoir des dizaines de projets entre les mains. Il dormait à peine trois heures par nuit et lisait son courrier dans sa voiture. Pourtant, sa trésorerie paraissait sans fin. Il était actionnaire dans toutes sortes de sociétés, construisait avec une énergie frénétique, s'engageait dans toutes sortes de commerces, menaçant de submerger Paris comme une marée montante, sans jamais sembler empocher un bénéfice clair ou une somme éclatante. Ce flux d'argent, sans origine apparente, qui semblait jaillir de son bureau, intriguait les curieux et fit de lui, un temps, l'homme en vogue dont les journaux rapportaient toutes les anecdotes de la Bourse.
Avec un tel mari, Renée était aussi peu mariée que possible. Il n'était pas rare qu'elle passe des semaines sans presque le croiser. Pourtant, il était irréprochable : il lui ouvrait généreusement sa bourse. Au fond, elle l'aimait comme on aime un banquier accommodant. Chez les Béraud, elle vantait ses mérites devant son père, que la fortune de son gendre laissait indifférent. Son mépris s'était dissipé ; cet homme semblait tellement convaincu que la vie n'était qu'une affaire. Il avait ce don de transformer tout ce qu'il touchait en monnaie : femmes, enfants, pavés, sacs de plâtre, consciences. Elle ne pouvait lui reprocher le marché de leur mariage. Depuis cet accord, il la considérait un peu comme une de ces belles propriétés qui lui faisaient honneur et dont il espérait tirer de gros profits. Il la voulait élégante, éclatante, faisant tourner les têtes dans tout Paris. Cela renforçait son image et doublait la valeur estimée de sa fortune. Il était beau, jeune, amoureux, insouciant, par l'intermédiaire de sa femme. Elle était une partenaire, une complice sans le savoir. Un nouvel attelage, une robe coûtant deux mille écus, une indulgence pour un amant, facilitaient souvent ses affaires les plus fructueuses. Il lui arrivait aussi de se dire débordé et de l'envoyer chez un ministre ou un fonctionnaire pour obtenir une autorisation ou une réponse. Il lui lançait : « Et sois sage ! » d'un ton unique, à la fois moqueur et tendre. Et quand elle revenait avec succès, il se frottait les mains en répétant son fameux : « Et tu as été sage ! » Renée riait. Il était trop dynamique pour souhaiter une épouse comme Mme Michelin. Il aimait simplement les plaisanteries osées, les hypothèses audacieuses. D'ailleurs, si Renée « n'avait pas été sage », il n'aurait ressenti que la frustration d'avoir réellement payé pour la faveur du ministre ou du fonctionnaire. Tromper les gens, leur en donner moins que pour leur argent, était pour lui un plaisir. Il se disait souvent : « Si j'étais femme, je me vendrais peut-être, mais je ne livrerais jamais la marchandise ; c'est trop bête. »
Renée, cette femme énigmatique qui avait surgi comme une étoile filante dans le ciel de Paris, incarnait l'extravagance des plaisirs mondains. Elle était difficile à cerner. Si elle avait grandi dans un environnement domestique, elle aurait probablement canalisé ses désirs ardents à travers la religion ou d'autres distractions nerveuses. Sa mentalité était celle d'une bourgeoise : d'une honnêteté sans faille, elle aimait la logique, craignait le ciel et l'enfer, et était pétrie de préjugés. Elle appartenait à une lignée posée et prudente, où les vertus familiales prospéraient. Pourtant, c'est en elle que naissaient et grandissaient des fantaisies débridées, des curiosités toujours renouvelées, des désirs qu'elle n'osait avouer.
Au couvent des dames de la Visitation, elle avait laissé libre cours à son esprit, se perdant dans les délices mystiques de la chapelle et les amitiés charnelles de ses camarades. Elle s'était forgé une éducation fantasque, abordant le vice avec une franchise désarmante, au point de troubler son confesseur en lui avouant qu'elle avait, un jour, ressenti l'irrésistible envie d'embrasser quelqu'un pendant la messe. Ensuite, elle se frappait la poitrine, terrifiée par l'idée du diable et de ses enfers.
L'incident qui précipita son mariage avec Saccard, ce viol brutal qu'elle subit avec une attente mêlée de terreur, la plongea dans le mépris d'elle-même et contribua à son abandon total. Elle en vint à penser qu'elle ne pouvait plus lutter contre le mal, qu'il faisait partie d'elle, et que la logique lui permettait de poursuivre sa quête de la connaissance interdite. Elle était plus animée par la curiosité que par le désir. Plongée dans le tourbillon du Second Empire, libre de ses extravagances, soutenue financièrement, elle s'abandonna à ses impulsions, les regretta, puis finit par anéantir son honnêteté mourante, toujours poussée par son insatiable soif de savoir et de ressentir.
Renée n'en était qu'aux prémices de son voyage. Elle aimait discuter à voix basse, en riant, des histoires extraordinaires de l'amitié tendre entre Suzanne Haffner et Adeline d'Espanet, du métier délicat de Mme de Lauwerens, ou des baisers tarifés de la comtesse Vanska. Mais elle observait encore ces mondes de loin, avec une envie diffuse de les explorer, un désir indéfini qui, dans ses moments de faiblesse, alimentait son anxiété tumultueuse et sa quête effrénée d'un plaisir unique et exquis qu'elle pourrait savourer seule.
Ses premiers amants ne l'avaient pas comblée ; elle avait cru trois fois être éprise d'une grande passion. L'amour éclatait dans son esprit comme un feu d'artifice, mais ses éclats ne touchaient jamais son cœur. Elle était enfiévrée pendant un mois, s'affichant avec son amant à travers tout Paris ; puis, soudain, au milieu de l'agitation de sa passion, elle ressentait un vide immense, un silence écrasant. Le premier, le jeune duc de Rozan, n'était qu'une brève fascination ; elle l'avait choisi pour sa douceur et sa prestance, mais en tête-à-tête, il s'avéra ennuyeux et sans éclat. M. Simpson, attaché à l'ambassade américaine, qui le suivit, faillit la frapper, ce qui lui valut de rester plus d'un an avec elle.
Elle accueillit ensuite le comte de Chibray, un aide de camp de l'empereur, séduisant mais terriblement vaniteux, qui commençait à l'agacer sérieusement. Mais la duchesse de Sternich s'éprit de lui et le lui vola. Elle en fut désolée, prétendant à ses amies que son cœur était brisé et qu'elle n'aimerait plus jamais. Elle se tourna alors vers M. de Mussy, un jeune homme d'une insignifiance rare, qui progressait dans la diplomatie grâce à son talent pour mener le cotillon avec élégance. Elle ne sut jamais vraiment comment elle s'était attachée à lui, mais elle le garda un bon moment, par paresse et dégoût de l'inconnu qui se dévoile en une heure. Elle attendait une aventure extraordinaire pour justifier un changement. À vingt-huit ans, elle était déjà terriblement lasse. L'ennui devenait insupportable, et ses vertus bourgeoises profitaient de ces moments pour se manifester, la tourmentant. Elle se cloîtrait, souffrant de terribles migraines. Mais dès qu'elle rouvrait sa porte, elle redevenait une vision de soie et de dentelles, éclatante de luxe et de joie, sans souci ni honte.
Dans cette existence mondaine et banale, elle vécut pourtant une histoire singulière. Un soir, alors qu'elle se rendait à pied chez son père, qui détestait le bruit des voitures, elle remarqua qu'un jeune homme la suivait sur le quai Saint-Paul. Il faisait chaud, la lumière du jour s'éteignait doucement. Elle, habituée à être suivie à cheval dans les allées du Bois, trouva cette aventure intrigante, flattée par cet hommage brut mais excitant. Au lieu de rentrer chez elle, elle emprunta la rue du Temple, traînant son admirateur le long des boulevards. Mais il devint si insistant que Renée, un peu déconcertée, finit par se réfugier dans la boutique de la sœur de son mari, rue du Faubourg-Poissonnière. L'homme la suivit à l'intérieur. Mme Sidonie, la sœur, sourit, semblant comprendre, et les laissa seuls. Renée voulut partir, mais l'inconnu la retint, s'excusant avec une courtoisie touchante, et elle lui pardonna. Il s'appelait Georges, un simple employé, dont elle ne chercha jamais à connaître le nom de famille. Elle le revit deux fois ; elle entrait par le magasin, lui par la rue Papillon. Cet amour fortuit, découvert et accepté dans la rue, fut l'un de ses plaisirs les plus intenses. Elle y repensait toujours avec une certaine honte, mais aussi avec un sourire de regret. Mme Sidonie, quant à elle, se réjouit de devenir la complice de la seconde épouse de son frère, un rôle qu'elle convoitait depuis le mariage.
Mme Sidonie avait pourtant été déçue. En orchestrant le mariage, elle espérait aussi s'attacher Renée, en faire une cliente et en tirer de nombreux bénéfices. Elle jugeait les femmes d'un coup d'œil, comme un expert évalue un cheval. Sa déception fut donc immense lorsqu'elle réalisa, après avoir laissé un mois au couple pour s'installer, qu'elle arrivait trop tard. Elle trouva Mme de Lauwerens, une belle femme de vingt-six ans, déjà installée dans le salon, spécialisée dans le lancement des nouvelles venues.
Elle venait d'une famille très ancienne et était mariée à un homme influent dans le monde de la finance, qui, malheureusement, refusait de régler les factures de ses couturiers. Cette dame, d'une intelligence remarquable, parvenait à subvenir à ses besoins elle-même. Elle prétendait détester les hommes, mais elle en présentait toujours à ses amies ; son appartement rue de Provence, juste au-dessus des bureaux de son mari, était bien fréquenté. On y organisait de petits goûters, des rencontres inattendues et agréables. Il n'y avait aucun mal pour une jeune fille à rendre visite à sa chère Mme de Lauwerens, et si le hasard voulait que des hommes s'y trouvent, ils étaient toujours respectueux et issus du meilleur milieu. La maîtresse des lieux était ravissante dans ses grands peignoirs de dentelle. Souvent, un visiteur aurait pu la préférer à sa collection de blondes et de brunes. Pourtant, la rumeur disait qu'elle était d'une sagesse irréprochable. Tout son secret résidait là. Elle maintenait sa haute position sociale, comptait parmi ses amis tous les hommes, conservait sa fierté de femme honnête, et trouvait une joie secrète à voir les autres tomber et à tirer profit de leurs erreurs. Quand Mme Sidonie comprit le fonctionnement de ce nouveau système, elle en fut consternée. C'était le choc entre l'ancienne école, la femme en robe noire portant des billets doux dans son sac, et la nouvelle école, la grande dame qui vend ses amies dans son salon en buvant une tasse de thé. La modernité triompha. Mme de Lauwerens jeta un regard glacial sur la tenue défraîchie de Mme Sidonie, y percevant une rivale. Et ce fut elle qui introduisit Renée à ses premiers ennuis, en lui présentant le jeune duc de Rozan, que la belle financière avait du mal à caser. L'ancienne école ne prit le dessus que plus tard, lorsque Mme Sidonie prêta son appartement aux caprices de sa belle-sœur pour un inconnu du quai Saint-Paul, devenant ainsi sa confidente.
Parmi les fidèles de Mme Sidonie, il y avait Maxime. Dès ses quinze ans, il rôdait chez sa tante, flairant les gants oubliés sur les meubles. Mme Sidonie, qui détestait les situations claires et n'avouait jamais ses indulgences, finit par lui prêter les clés de son appartement certains jours, prétextant qu'elle resterait à la campagne jusqu'au lendemain. Maxime parlait d'amis qu'il ne pouvait pas inviter chez son père. C'est dans cet appartement de la rue du Faubourg-Poissonnière qu'il passa plusieurs nuits avec une pauvre fille qu'on dut ensuite envoyer à la campagne. Mme Sidonie empruntait de l'argent à son neveu, s'extasiait devant lui en murmurant d'une voix douce qu'il était "sans un poil, rose comme un Amour".
Cependant, Maxime avait grandi. C'était maintenant un jeune homme mince et séduisant, qui avait conservé les joues roses et les yeux bleus de son enfance. Ses cheveux bouclés lui donnaient cet "air fille" qui enchantait les dames. Il ressemblait à la pauvre Angèle, partageant sa douceur de regard et sa pâleur blonde. Mais il ne valait même pas cette femme indolente et insignifiante. La lignée des Rougon se raffinait en lui, devenant délicate et vicieuse.
Né d'une mère trop jeune, Maxime était le fruit d'un mélange étrange : les désirs dévorants de son père et la mollesse de sa mère se retrouvaient en lui, créant un être imparfait. Cette famille vivait à un rythme effréné, et déjà, elle s'éteignait dans ce garçon frêle, dont le genre semblait avoir hésité. Il n'avait pas l'avidité de Saccard pour l'argent et le plaisir, mais plutôt une tendance à dilapider les fortunes accumulées ; une créature hermaphrodite, parfaitement adaptée à une société en décomposition. Lorsqu'il se promenait au Bois, serré à la taille comme une femme, léger sur la selle de son cheval, Maxime incarnait l'idole de son époque. Ses hanches marquées, ses mains longues et fines, son allure maladive et espiègle, son élégance soignée et son langage emprunté aux petits théâtres faisaient de lui un personnage singulier. À vingt ans, il se pensait à l'abri de toutes les surprises et dégoûts. Il avait certainement exploré les fantasmes les plus inavouables. Chez lui, le vice n'était pas un gouffre, mais une expression naturelle, visible dans ses cheveux blonds, son sourire, ses vêtements. Mais ce qui le caractérisait le plus, c'étaient ses yeux : deux puits bleus, clairs et rieurs, des miroirs de coquette révélant le vide de son esprit. Ces yeux, jamais baissés, cherchaient le plaisir, un plaisir sans effort, qu'on appelle et qu'on reçoit.
L'agitation constante qui animait l'appartement de la rue de Rivoli s'intensifia à mesure que Maxime grandissait, que Saccard élargissait ses affaires, et que Renée cherchait avec plus de frénésie une jouissance inexplorée. Ces trois personnages menaient une vie de liberté et de folie, reflet parfait de leur époque. La rue elle-même semblait envahir leur espace, avec son bruit de voitures, ses passants inconnus, sa liberté de ton. Père, belle-mère et beau-fils vivaient sans retenue, comme s'ils étaient seuls, chacun menant sa vie de célibataire. Trois camarades, trois étudiants partageant une chambre, n'auraient pas été plus à l'aise pour y installer leurs vices, leurs amours, leurs plaisirs bruyants de jeunes effrontés. Ils se saluaient d'une poignée de main, ignorant les raisons qui les unissaient sous le même toit, se traitant avec désinvolture et joie, chacun profitant d'une indépendance totale. L'idée de famille avait été remplacée par celle d'une association où les bénéfices du plaisir étaient partagés équitablement ; chacun prenait sa part et la consommait à sa guise. Ils en vinrent à vivre leurs plaisirs devant les autres, à les afficher, à les raconter, sans susciter autre chose qu'un peu d'envie et de curiosité.
Désormais, Maxime initiait Renée. Lorsqu'ils se rendaient ensemble au Bois, il lui racontait des histoires sur les filles qui les faisaient beaucoup rire.
Il suffisait qu'une nouvelle figure apparaisse au bord du lac pour que Maxime se mette en quête d'informations : qui était son amant, combien il lui donnait, comment elle vivait. Il connaissait les secrets de ces femmes, un véritable répertoire vivant où chaque fille de Paris avait sa fiche détaillée. Cette chronique scandaleuse amusait beaucoup Renée. À Longchamp, les jours de course, elle écoutait avec avidité, tout en gardant sa dignité de femme du monde, les histoires de Blanche Müller trompant son attaché d'ambassade avec son coiffeur, ou du petit baron surprenant le comte en caleçon avec une célébrité rousse surnommée l'Écrevisse. Chaque jour apportait son lot de ragots. Quand l'histoire devenait trop osée, Maxime baissait la voix, mais il racontait tout. Renée écarquillait les yeux, comme une enfant à qui l'on raconte une bonne blague, réprimait ses rires, les étouffant dans son mouchoir brodé qu'elle portait délicatement à ses lèvres.
Maxime apportait aussi des photos de ces dames. Il avait des portraits d'actrices dans toutes ses poches, même dans son porte-cigares. Parfois, il s'en débarrassait en les ajoutant à l'album qui traînait dans le salon, déjà rempli des portraits des amies de Renée. On y trouvait aussi des photos d'hommes, comme MM. de Rozan, Simpson, de Chibray, de Mussy, ainsi que des acteurs, écrivains, députés, tous venus grossir la collection de manière mystérieuse. Un monde étonnamment mélangé, reflet du chaos d'idées et de personnages qui traversaient la vie de Renée et Maxime. Cet album, par temps de pluie ou d'ennui, devenait un sujet de conversation inépuisable. Renée l'ouvrait en bâillant, pour la centième fois peut-être, mais sa curiosité renaissait, et Maxime venait s'accouder derrière elle. Ils entamaient alors de longues discussions sur les cheveux de l'Écrevisse, le double menton de Mme de Meinhold, les yeux de Mme de Lauwerens, la poitrine de Blanche Müller, le nez légèrement de travers de la marquise, la bouche de la petite Sylvia, célèbre pour ses lèvres trop charnues. Ils comparaient les femmes entre elles.
« Moi, si j’étais un homme, je choisirais Adeline, » disait Renée.
« C’est que tu ne connais pas Sylvia, » répondait Maxime. « Elle est tellement drôle ! Moi, je préfère Sylvia. »
Les pages tournaient ; parfois, le duc de Rozan, M. Simpson ou le comte de Chibray apparaissaient, et Maxime ajoutait en se moquant :
« D’ailleurs, tu as des goûts bizarres, c’est bien connu… Peut-on imaginer quelque chose de plus sot que le visage de ces messieurs ! Rozan et Chibray ressemblent à Gustave, mon coiffeur. »
Renée haussait les épaules, indifférente à l'ironie. Elle continuait à se perdre dans le défilé des visages pâles, souriants ou renfrognés de l’album, s'attardant plus longuement sur les portraits des femmes, examinant avec curiosité les détails précis et minutieux des photographies, les petites rides, les poils discrets.
Un jour, Renée demanda une loupe pour vérifier un détail qui l'intriguait sur le portrait de l'Écrevisse. Elle avait cru voir un poil sur son nez. Effectivement, la loupe révéla un fin fil doré, échappé des sourcils, qui s'était aventuré jusqu'au milieu du nez. Ce détail les amusa longtemps. Pendant une semaine, toutes les femmes qui venaient chez elle voulaient voir ce fameux poil par elles-mêmes. La loupe devint alors un outil pour scruter minutieusement les visages féminins. Renée fit des découvertes surprenantes : des rides insoupçonnées, des peaux rugueuses, des imperfections mal camouflées par la poudre de riz. Maxime finit par cacher la loupe, affirmant qu'il ne fallait pas se dégoûter de la figure humaine à ce point. En réalité, il n'appréciait pas que Renée examine de trop près les lèvres épaisses de Sylvia, pour qui il avait un faible.
Ils inventèrent un nouveau jeu. Ils posaient la question : « Avec qui passerais-je volontiers une nuit ? » et ouvraient l'album pour découvrir la réponse. Cela menait à des associations cocasses. Le jeu anima plusieurs soirées entre amis. Renée se retrouva ainsi mariée successivement à l'archevêque de Paris, au baron Gouraud, à M. de Chibray, ce qui provoqua beaucoup de rires, et à son propre mari, ce qui la désola. Quant à Maxime, soit par hasard, soit par malice de Renée, il tombait toujours sur la marquise. Mais le plus drôle était quand le hasard accouplait deux hommes ou deux femmes.
La complicité entre Renée et Maxime devint telle qu'elle lui confia ses peines de cœur. Il la consolait, lui prodiguait des conseils. Son père semblait inexistant. Ils finirent par se raconter leurs souvenirs de jeunesse. Lors de leurs promenades au Bois, ils ressentaient une douce mélancolie, une envie de partager des secrets difficiles à exprimer. Cette joie enfantine de murmurer des choses interdites, ce frisson partagé par un jeune homme et une jeune femme en effleurant le péché, même en paroles, les ramenait sans cesse à des sujets audacieux. Ils y trouvaient une volupté qu'ils savouraient, allongés à l'arrière de leur voiture, comme des camarades se remémorant leurs premières escapades. Ils devinrent presque fiers de leurs mauvaises mœurs. Renée avoua que les petites filles du pensionnat étaient très espiègles. Maxime surenchérit avec des histoires honteuses du collège de Plassans.
« Ah, moi, je ne peux pas dire… », murmurait Renée.
Puis elle se penchait à son oreille, comme si le simple son de sa voix pouvait la faire rougir, et elle lui confiait une de ces histoires de couvent que l'on retrouve dans des chansons grivoises. Maxime, riche d'une collection d'anecdotes de ce genre, ne manquait jamais de répliquer. Il lui murmurait à l'oreille des couplets très crus. Peu à peu, ils entraient dans une sorte de béatitude, bercés par toutes ces pensées charnelles, titillés par de petits désirs inavoués. La voiture roulait doucement, et ils rentraient avec une délicieuse fatigue, plus épuisés qu'après une nuit d'amour.
Ils avaient goûté aux plaisirs interdits, comme deux jeunes hommes sans attaches, se satisfaisant de leurs souvenirs partagés.
Entre le père et le fils régnait une complicité encore plus profonde. Saccard avait compris qu'un grand financier doit aimer les femmes et parfois se laisser aller à quelques extravagances pour elles. Bien qu'il préférait l'argent à l'amour, il avait intégré dans ses habitudes de fréquenter les alcôves, de semer des billets de banque sur certaines cheminées, et de s'afficher de temps à autre avec une femme célèbre, comme un gage de ses succès financiers. Quand Maxime quitta le collège, ils se retrouvèrent chez les mêmes dames, et cela les amusait. Ils devinrent même un peu rivaux. Parfois, lorsque le jeune homme dînait à la Maison-d’Or avec une bande bruyante, il reconnaissait la voix de Saccard dans la pièce voisine.
"Tiens, papa est à côté !" s'exclamait-il, mimant les acteurs à la mode.
Il allait frapper à la porte du cabinet, curieux de découvrir la conquête de son père.
"Ah, c’est toi," disait Saccard avec un ton enjoué. "Entre donc. Vous faites un tel vacarme qu'on ne s'entend plus manger. Vous êtes avec qui, là-bas ?"
"Il y a Laure d’Aurigny, Sylvia, l’Écrevisse, et deux autres encore, je crois. Elles sont incroyables : elles plongent les doigts dans les plats et nous lancent des poignées de salade. Mon habit est plein d’huile."
Le père riait, trouvant cela très amusant.
"Ah, les jeunes, les jeunes," murmurait-il. "Nous, n’est-ce pas, mon petit chat, on a mangé tranquillement et on va faire dodo."
Il prenait le menton de la femme à ses côtés, roucoulant avec son accent provençal, créant une étrange mélodie amoureuse.
"Oh, le vieux serin !" s'exclamait la femme. "Bonjour, Maxime. Il faut que je vous aime, hein, pour accepter de souper avec votre coquin de père... On ne vous voit plus. Passez donc après-demain matin, de bonne heure... Non, vraiment, j'ai quelque chose à vous dire."
Saccard finissait une glace ou un fruit, savourant chaque bouchée avec délectation. Il embrassait l'épaule de la femme, plaisantant :
"Vous savez, mes amours, si je vous dérange, je m'en vais... Vous sonnerez quand je pourrai revenir."
Puis il emmenait la dame ou parfois se joignait avec elle au tumulte du salon voisin. Maxime et lui partageaient les mêmes attentions ; leurs mains se croisaient autour des mêmes tailles. Ils s'appelaient depuis les divans, se racontant à voix haute les confidences que les femmes leur murmuraient. Leur complicité allait jusqu'à conspirer pour séduire la blonde ou la brune que l'un d'eux avait repérée.
Ils étaient bien connus à Mabille. Ils arrivaient bras dessus bras dessous, après un dîner raffiné, faisaient le tour du jardin, saluant les femmes, leur lançant un mot en passant. Ils riaient fort, sans se lâcher le bras, se soutenant mutuellement dans les conversations trop animées. Le père, expert en la matière, négociait habilement les amours du fils. Parfois, ils s'asseyaient, buvaient avec un groupe de filles. Puis ils changeaient de table, reprenaient leur promenade.
Jusqu'à minuit, ils traînaient dans les allées éclairées par les lampes à gaz, toujours bras dessus bras dessous, à la poursuite des femmes en jupe.
Quand ils rentraient chez eux, leurs vêtements portaient encore l'empreinte des soirées passées avec ces femmes. Leurs postures relâchées, les bribes de mots osés et les gestes un peu vulgaires imprégnaient l'appartement de la rue de Rivoli d'une atmosphère douteuse. La manière nonchalante dont le père tendait la main à son fils trahissait leur provenance. C'était dans cet air que Renée puisait ses caprices et ses désirs inassouvis. Elle les taquinait nerveusement.
— D'où revenez-vous ? disait-elle. Vous sentez la pipe et le musc... Je vais sûrement attraper une migraine.
Cette odeur étrange la troublait profondément. C'était l'arôme persistant de leur foyer singulier.
Maxime, quant à lui, s'éprit d'une passion intense pour la jeune Sylvia. Pendant des mois, il ne cessa d'en parler à sa belle-mère. Renée finit par connaître Sylvia dans les moindres détails, des pieds à la tête. Elle avait une tache bleuâtre sur la hanche, des genoux adorables, et une fossette unique sur l'épaule gauche. Maxime s'amusait à vanter les charmes de sa maîtresse pendant leurs promenades. Un soir, après une sortie au Bois, les voitures de Renée et de Sylvia, coincées dans le trafic, se retrouvèrent côte à côte aux Champs-Élysées. Les deux femmes échangèrent un regard curieux, tandis que Maxime, ravi par cette situation, ricanait discrètement. Lorsque leur calèche reprit sa route, Renée, silencieuse et sombre, semblait bouder. Maxime s'attendait à l'une de ces scènes maternelles qu'elle lui réservait parfois.
— Connais-tu le bijoutier de cette dame ? demanda-t-elle brusquement en arrivant à la place de la Concorde.
— Hélas, oui, répondit-il avec un sourire. Je lui dois dix mille francs... Pourquoi me demandes-tu cela ?
— Pour rien.
Après un moment de silence, elle ajouta :
— Elle avait un très joli bracelet à la main gauche... J'aurais aimé le voir de plus près.
Ils rentrèrent sans en dire davantage. Le lendemain, alors que Maxime et son père allaient sortir, Renée prit Maxime à part et lui parla à voix basse, avec un sourire charmant qui implorait sa clémence. Il parut surpris et s'en alla, riant de son air malicieux. Le soir, il rapporta le bracelet de Sylvia, que sa belle-mère avait tant désiré voir.
— Voici la chose, dit-il. On se ferait voleur pour vous, belle-maman.
— Elle ne t'a pas vu le prendre ? demanda Renée, examinant avidement le bijou.
— Je ne crois pas... Elle l'a porté hier, elle ne voudra sûrement pas le remettre aujourd'hui.
Renée s'approcha de la fenêtre et enfila le bracelet.
Renée leva légèrement son poignet, le faisant tourner lentement sous la lumière, enchantée. Elle répétait :
— Oh, c’est vraiment beau... Mais les émeraudes, ce n’est pas trop mon goût.
Saccard entra à cet instant. Voyant le bracelet briller dans la clarté de la fenêtre, il s'exclama, surpris :
— Tiens, le bracelet de Sylvia !
Gênée, Renée chercha quoi faire de son bras, et demanda :
— Vous reconnaissez ce bijou ?
Saccard reprit son calme et, pointant son fils du doigt, plaisanta :
— Ce garnement a toujours quelque chose de défendu sur lui ! Un jour, il nous ramènera le bras de la dame avec le bracelet !
Maxime, d'un ton lâche, répliqua :
— Ce n’est pas moi, c’est Renée qui a voulu le voir.
Saccard se contenta de répondre :
— Ah !
Il examina le bijou à son tour, répétant comme sa femme :
— C’est vraiment très joli.
Puis il s’éloigna tranquillement. Renée, irritée, reprocha à Maxime de l’avoir trahie. Mais Maxime assura que son père n’en avait cure. Elle lui rendit alors le bracelet, ajoutant :
— Passe chez le bijoutier et commande-moi le même, mais avec des saphirs à la place des émeraudes.
Saccard ne pouvait résister à l’idée de tirer profit de tout ce qui l’entourait. Même son fils, à peine âgé de vingt ans, était une opportunité à exploiter. Beau garçon, neveu d’un ministre et fils d’un financier influent, il représentait un bon parti. Bien qu’un peu jeune, Saccard envisageait déjà de lui trouver une épouse et une dot, ajustant le mariage selon les besoins financiers de la famille.
Il eut de la chance. Lors d'une réunion de conseil, il rencontra M. de Mareuil, un homme imposant qu’il réussit à séduire en deux jours. Ancien raffineur du Havre nommé Bonnet, M. de Mareuil avait accumulé une fortune considérable avant d’épouser une jeune fille noble et fortunée, à la recherche d’un mari à l’apparence imposante. Bonnet prit le nom de sa femme, comblant ainsi son orgueil, mais ce mariage éveilla en lui une ambition démesurée : il rêvait de compenser la noblesse d’Hélène par une carrière politique prestigieuse.
Il investit dans de nouveaux journaux, acheta de vastes propriétés dans la Nièvre, et se prépara à briguer un siège au Corps législatif. Jusqu’alors, ses tentatives avaient échoué, mais sa prestance restait intacte. Il avait le cerveau le plus vide qu’on puisse imaginer, mais sa stature imposante et son visage pensif lui donnaient l’air d’un homme d’État. Son écoute attentive et son calme majestueux faisaient croire à une intense activité intellectuelle. En réalité, il ne pensait à rien, mais il déconcertait ceux qui ne savaient plus s’ils avaient affaire à un génie ou à un imbécile.
M. de Mareuil s’accrocha à Saccard comme à une bouée de sauvetage. Il savait qu’une candidature officielle allait se libérer dans la Nièvre et espérait ardemment être choisi par le ministre ; c’était sa dernière carte à jouer.
Ainsi, M. de Mareuil se remit entièrement à Saccard, le frère du ministre, espérant que cela soutiendrait sa candidature. Saccard, flairant une bonne opportunité, le convainquit de marier sa fille Louise à Maxime. Mareuil, enchanté par cette idée qu'il crut avoir eue le premier, se réjouit à l'idée de s'allier à la famille d'un ministre et de donner sa fille à un jeune homme prometteur.
Louise, affirmait son père, apporterait une dot d'un million. Bien qu'elle fût difforme, peu attirante mais adorable, sa santé fragile la condamnait à une vie courte. Une maladie pulmonaire la rongeait en silence, lui conférant une gaieté nerveuse et une douceur séduisante. Les jeunes filles malades mûrissent vite, devenant femmes avant l'heure. Louise, avec sa naïveté sensuelle, semblait être née à quinze ans, au cœur de l'adolescence. Son père, un homme robuste et simple, avait du mal à croire qu'elle était vraiment sa fille. Sa mère, de son vivant, était aussi grande et forte ; pourtant, des rumeurs circulaient sur elle, expliquant la fragilité de Louise, ses manières de bohémienne fortunée, sa beauté étrange et troublante. On disait qu'Hélène de Mareuil était morte après des excès honteux. Les plaisirs l'avaient détruite comme une maladie insidieuse, sans que son mari ne remarque sa folie lucide, qui aurait justifié un internement. Louise, conçue dans ce ventre malade, était née avec un sang appauvri, un corps déformé, un esprit déjà marqué par une vie dépravée. Parfois, elle avait l'impression de se rappeler une autre existence ; elle voyait dans une ombre floue des scènes étranges, des hommes et des femmes s'embrassant, tout un drame charnel qui éveillait sa curiosité enfantine. C'était sa mère qui s'exprimait à travers elle. Son innocence continuait ce vice. En grandissant, rien ne la surprenait, elle se souvenait de tout, ou plutôt elle savait tout, et elle se dirigeait vers l'interdit avec une assurance qui la faisait ressembler à quelqu'un retrouvant sa maison après une longue absence, n'ayant qu'à tendre la main pour se sentir à l'aise et profiter de son foyer. Cette étrange fillette, dont les mauvais penchants flattaient ceux de son entourage, mais qui conservait une innocence audacieuse, un mélange captivant de candeur et de témérité, dans cette nouvelle vie qu'elle vivait vierge avec son savoir et sa honte de femme mûre, finit par séduire Maxime, qui la trouvait bien plus fascinante que Sylvia, une fille d'usurier, issue d'un honnête papetier, mais terriblement bourgeoise au fond.
Le mariage fut convenu dans la bonne humeur, et il fut décidé de laisser les "gamins" grandir. Les deux familles entretenaient une amitié étroite. M. de Mareuil poursuivait sa candidature. Saccard, quant à lui, attendait son heure. Il fut convenu que Maxime apporterait à Louise, en guise de dot, sa nomination comme auditeur au Conseil d'État.
Pendant ce temps, la fortune des Saccard atteignait son zénith. Elle flamboyait dans tout Paris comme un immense feu de joie. C'était l'époque où la chasse effrénée emplissait un coin de forêt des aboiements des chiens, du claquement des fouets et du scintillement des torches.
Les désirs déchaînés trouvaient enfin satisfaction dans l'arrogance du succès, au milieu des quartiers en ruine et des fortunes construites en un clin d'œil. Paris n'était plus qu'une orgie de richesse et de débauche. Le vice, né des hautes sphères, se répandait partout, des caniveaux aux fontaines, retombant comme une pluie fine sur les toits. Traversant les ponts la nuit, on avait l'impression que la Seine charriait les immondices de la ville endormie : restes de festins, dentelles abandonnées sur les divans, mèches de cheveux oubliées dans les fiacres, billets glissés hors des corsages. Tout ce que le désir brut et la satisfaction immédiate laissaient derrière eux, brisé et souillé, finissait dans la rue. Dans le sommeil agité de Paris, plus encore que dans l'agitation du jour, on percevait la folie dorée et sensuelle d'une ville obsédée par l'or et la chair. Jusqu'à minuit, les violons résonnaient ; ensuite, les lumières s'éteignaient, et l'obscurité enveloppait la ville. C'était comme si une immense chambre avait vu sa dernière bougie soufflée, sa dernière pudeur effacée. Dans l'obscurité, il ne restait qu'un grand soupir d'amour furieux et épuisé, tandis que les Tuileries, au bord de l'eau, semblaient tendre leurs bras dans le noir pour une étreinte gigantesque.
Saccard venait de faire construire son hôtel près du parc Monceau, sur un terrain acquis de manière douteuse. À l'étage, il s'était aménagé un cabinet somptueux, tout en palissandre et or, avec des vitrines hautes pleines de dossiers, mais sans un seul livre. Le coffre-fort, encastré dans le mur, ressemblait à une alcôve de fer, assez grande pour y abriter les amours d'un milliard. Sa fortune s'y exposait avec insolence. Tout semblait lui réussir. En quittant la rue de Rivoli, il augmenta son train de vie, doublant ses dépenses, et parlait à son entourage de profits considérables. Selon lui, son partenariat avec Mignon et Charrier lui rapportait énormément ; ses investissements immobiliers prospéraient encore plus ; quant au Crédit viticole, c'était une source inépuisable de richesse. Il avait une manière de lister ses richesses qui étourdissait ses auditeurs, les empêchant de voir clair. Son accent provençal s'accentuait, et avec ses phrases courtes et ses gestes vifs, il lançait des feux d'artifice où les millions explosaient en fusées, finissant par éblouir même les plus sceptiques. Cette démonstration bruyante de richesse contribuait largement à sa réputation de joueur chanceux. En réalité, personne ne connaissait l'étendue exacte de son capital. Ses associés, qui connaissaient sa situation avec eux, expliquaient sa fortune colossale en croyant à son succès dans d'autres affaires, qu'ils ignoraient. Il dépensait sans compter ; l'argent coulait à flots, sans que l'on découvre jamais les sources de ce torrent d'or.
C’était de la pure folie, une véritable frénésie de l’argent, avec des poignées de pièces d’or lancées par les fenêtres, le coffre-fort vidé chaque soir jusqu’au dernier centime, puis mystérieusement rempli pendant la nuit. Et jamais il ne contenait autant d’argent que lorsque Saccard prétendait en avoir égaré les clés.
Dans ce tourbillon de richesse, tumultueux comme un torrent en crue, la dot de Renée était secouée, emportée, noyée. D’abord méfiante, elle avait voulu gérer ses biens elle-même, mais elle s’en lassa vite. À côté de son mari, elle se sentit pauvre, et les dettes la submergeant, elle fut contrainte de recourir à lui, de lui emprunter de l’argent, se plaçant ainsi sous sa coupe. Chaque nouvelle facture payée par Saccard avec un sourire complice la poussait à céder davantage, à lui confier des titres, à le laisser vendre tel ou tel bien. Quand ils s’installèrent dans leur hôtel du parc Monceau, elle était presque dépouillée. Il s’était substitué à l’État et lui versait la rente de cent mille francs de la rue de la Pépinière ; il lui avait aussi fait vendre sa propriété en Sologne, promettant un investissement mirifique. Il ne lui restait que les terrains de Charonne, qu’elle refusait de vendre par égard pour sa tante Élisabeth. Mais là encore, il préparait un coup audacieux avec son complice Larsonneau. Malgré tout, elle lui restait redevable ; s’il lui avait pris sa fortune, il lui en versait cinq ou six fois les revenus. La rente de cent mille francs, additionnée aux bénéfices de la Sologne, atteignait à peine neuf ou dix mille francs, juste de quoi payer sa couturière et son cordonnier. Lui, il lui donnait quinze à vingt fois cette somme. Il aurait travaillé des jours pour lui dérober cent francs, mais il la maintenait dans un luxe royal. Comme tout le monde, elle respectait la prodigieuse caisse de son mari, sans chercher à comprendre l’illusion de ce flot d’or qui défilait sous ses yeux et dans lequel elle se plongeait chaque matin.
Au parc Monceau, ce fut la folie totale, un triomphe éclatant. Les Saccard doublèrent le nombre de leurs voitures et de leurs attelages ; ils employèrent une armée de domestiques, vêtus d’une livrée bleu foncé, avec culotte mastic et gilet rayé noir et jaune, des couleurs un peu austères choisies par le financier pour se donner un air de sérieux, l’un de ses rêves les plus chers. Leur luxe s’affichait sur la façade et les rideaux étaient ouverts lors des grands dîners. Le tourbillon de la vie moderne, qui avait fait vibrer les portes de leur appartement rue de Rivoli, s’était transformé, dans leur hôtel, en un véritable ouragan menaçant d’abattre les cloisons. Au milieu de ces pièces somptueuses, le long des rampes dorées, sur les épais tapis, dans ce palais féerique de nouveau riche, flottait l’odeur de Mabille, les mouvements des quadrilles à la mode s’y déhanchaient, toute l’époque y passait avec son rire fou et insouciant, sa faim et sa soif insatiables. C’était la maison suspecte du plaisir mondain, un plaisir impudent qui ouvrait grand les fenêtres pour mettre les passants dans la confidence des alcôves.
Le couple vivait dans un luxe ostentatoire, sous le regard indifférent de leurs domestiques. Ils semblaient des étrangers dans leur propre maison, comme s'ils avaient été déposés là par hasard après un voyage agité, dans un hôtel somptueux où ils n'avaient fait que déballer leurs bagages avant de s'élancer vers les plaisirs de la ville. Ils n'y passaient que la nuit, ne s'attardant que pour les grands dîners, happés par une course effrénée à travers Paris. Parfois, ils rentraient pour une brève heure, comme on s'arrête dans une chambre d'auberge entre deux escapades.
Renée se sentait plus agitée, plus nerveuse que jamais ; ses robes de soie glissaient en sifflant sur les épais tapis et le satin des fauteuils. Elle était exaspérée par les dorures inutiles autour d'elle, par ces hauts plafonds vides où résonnaient encore les rires des jeunes écervelés et les maximes des vieux roublards après les soirées de fête. Elle aurait voulu combler ce luxe, habiter cette splendeur, mais ses curiosités restaient insatisfaites, même en explorant chaque recoin de l'hôtel, du salon ensoleillé à la serre aux plantes luxuriantes.
Quant à Saccard, il touchait enfin à son rêve ; il accueillait la haute finance, des hommes comme M. Toutin-Laroche et M. de Lauwerens, ainsi que des figures politiques de premier plan, comme le baron Gouraud et le député Haffner. Son frère, le ministre, avait même daigné venir deux ou trois fois, consolidant sa position par sa présence. Pourtant, lui aussi était en proie à une inquiétude nerveuse, un malaise qui donnait à son rire un écho étrange, comme le bruit de verre brisé. Il devenait si frénétique, si égaré, que ses connaissances murmuraient : « Ce diable de Saccard ! Il amasse tellement d'argent qu'il en perdra la raison ! » En 1860, il avait été décoré pour un service discret rendu au préfet, en servant de prête-nom pour une dame dans une transaction immobilière.
C'est à peu près à cette époque, lors de leur installation près du parc Monceau, qu'une rencontre marquante bouleversa la vie de Renée. Jusqu'alors, le ministre avait résisté aux supplications de sa belle-sœur, qui rêvait d'assister aux bals de la cour. Il finit par céder, convaincu que la fortune de son frère était désormais assurée. Pendant un mois, Renée dormit à peine, impatiente. Le grand soir arriva, et elle tremblait d'excitation dans la voiture qui la conduisait aux Tuileries.
Elle portait une tenue d'une grâce et d'une originalité époustouflantes, une véritable trouvaille conçue durant une nuit d'insomnie, réalisée par trois artisans de chez Worms, sous ses yeux. Sa robe, en gaze blanche, était agrémentée de nombreux petits volants bordés de velours noir. La tunique en velours noir était décolletée en carré, très bas sur la poitrine, encadrée par une fine dentelle haute à peine d'un doigt. Pas une fleur, pas un ruban ; à ses poignets, des bracelets lisses, et sur sa tête, un fin diadème d'or, un simple cercle qui lui donnait l'allure d'une auréole.
Dans les salons, une fois que son mari l'eut abandonnée pour rejoindre le baron Gouraud, elle sentit une pointe d'embarras.
Les miroirs, où elle se voyait irrésistible, la rassurèrent rapidement. Elle s'acclimata à la chaleur ambiante, au bruissement des voix, à cette foule de costumes sombres et d'épaules dénudées, quand l'empereur fit son entrée. Il traversait le salon lentement, accompagné d'un général trapu et essoufflé, comme s'il souffrait d'une indigestion. Les convives s'écartèrent pour former deux rangées, les hommes en noir reculant discrètement d'un pas. Renée se retrouva poussée à l'extrémité de cette haie d'épaules, près de la seconde porte vers laquelle l'empereur se dirigeait d'un pas hésitant et chancelant. Elle le vit s'approcher, allant d'une porte à l'autre.
Vêtu d'un habit avec l'écharpe rouge de son rang, l'empereur captiva Renée, bien que l'émotion la troublât et que cette tache écarlate lui parût éclabousser toute la poitrine du souverain. Elle le trouva petit, avec des jambes trop courtes et une allure vacillante ; pourtant, elle était fascinée, le trouvant beau malgré son teint pâle, sa paupière lourde et tombante qui masquait un œil éteint. Sous ses moustaches, sa bouche s'ouvrait paresseusement, tandis que son nez restait saillant au milieu de son visage affaissé.
L'empereur et le vieux général continuaient leur lente avancée, semblant se soutenir l'un l'autre, affaiblis mais vaguement souriants. Ils promenaient leurs regards sur les dames inclinées, leurs yeux glissant dans les décolletés. Le général se penchait parfois pour murmurer quelque chose à l'empereur, lui serrant le bras avec une familiarité complice. L'empereur, plus effacé que jamais, poursuivait sa marche traînante.
Arrivés au centre du salon, Renée sentit leurs regards se poser sur elle. Le général la fixait avec des yeux ronds, tandis que l'empereur, soulevant à peine ses paupières, avait des éclats fauves dans ses yeux voilés. Déconcertée, Renée baissa la tête, s'inclina, et ne vit plus que les motifs du tapis. Elle suivait leur progression à travers les ombres, comprenant qu'ils s'arrêtaient un instant devant elle. Elle crut entendre l'empereur, rêveur et ambigu, murmurer en l'observant dans sa robe de mousseline rayée de velours :
– Voyez, général, une fleur à cueillir, un œillet mystérieux, blanc et noir.
Le général rétorqua d'une voix plus brutale :
– Sire, cet œillet irait parfaitement à nos boutonnières.
Renée releva la tête. L'apparition s'était évanouie, et la foule encombrait déjà la porte. Après cette soirée, elle revint souvent aux Tuileries, eut même l'honneur d'être complimentée publiquement par Sa Majesté, devenant en quelque sorte son amie. Pourtant, elle se souvenait toujours de la démarche lente et alourdie du prince au milieu du salon, entre les deux rangées d'épaules ; et chaque fois qu'elle savourait une nouvelle joie dans l'ascension sociale de son mari, elle revoyait l'empereur dominant les bustes inclinés, s'approchant d'elle, la comparant à un œillet que le vieux général lui suggérait de porter à sa boutonnière.
C’était, pour elle, le point culminant de son existence.
Le désir intense et brûlant qui avait envahi Renée dans l’atmosphère enivrante de la serre, pendant que Maxime et Louise riaient dans le petit salon décoré de jaune, s’estompa comme un mauvais rêve dont il ne reste qu’un léger frisson. Toute la nuit, Renée avait gardé sur ses lèvres le goût amer du Tanghin ; cette sensation de brûlure lui donnait l’impression qu’une bouche brûlante se posait sur la sienne, lui insufflant un amour dévorant. Puis cette bouche disparaissait, et son rêve se perdait dans de grandes vagues d’ombre qui l’engloutissaient.
Le matin venu, elle réussit à dormir un peu. À son réveil, elle se crut malade. Elle fit tirer les rideaux, parla à son médecin de nausées et de maux de tête, et refusa catégoriquement de sortir pendant deux jours. Se prétendant assiégée, elle ferma sa porte à double tour. Maxime vint frapper en vain. Il ne dormait pas à l’hôtel, profitant de la liberté de son appartement ; il menait une vie des plus nomades, logeant dans les nouveaux immeubles de son père, choisissant l’étage qui lui plaisait, déménageant chaque mois, parfois par simple caprice, parfois pour céder la place à des locataires sérieux. Il inaugurait les lieux avec quelque maîtresse. Habitué aux caprices de sa belle-mère, il feignit une grande compassion, montant quatre fois par jour pour prendre de ses nouvelles avec des airs désolés, uniquement pour la taquiner. Le troisième jour, il la trouva dans le petit salon, rayonnante, souriante, l’air paisible et reposé.
— Alors, tu t’es beaucoup amusée avec Céleste ? lui demanda-t-il, faisant allusion au long tête-à-tête qu’elle avait eu avec sa femme de chambre.
— Oui, répondit-elle, c’est une fille précieuse. Elle a toujours les mains glacées ; elle me les posait sur le front et apaisait un peu ma pauvre tête.
— Mais c’est un remède, cette fille-là ! s’écria le jeune homme. Si jamais j’avais le malheur de tomber amoureux, tu me la prêterais, n’est-ce pas, pour qu’elle pose ses mains sur mon cœur ?
Ils plaisantèrent, puis firent leur promenade habituelle au Bois. Quinze jours passèrent. Renée s’était lancée plus follement que jamais dans sa vie de visites et de bals ; son esprit semblait avoir de nouveau perdu pied, elle ne se plaignait plus de fatigue ni de dégoût. On aurait dit qu’elle avait subi une chute secrète, qu’elle taisait, mais qu’elle avouait par un mépris plus prononcé pour elle-même et une audace plus grande dans ses caprices de grande mondaine. Un soir, elle avoua à Maxime qu’elle mourait d’envie d’aller à un bal que Blanche Müller, une actrice en vogue, organisait pour les princesses de la scène et les reines du demi-monde. Cet aveu surprit et embarrassa même le jeune homme, qui n’était pourtant pas enclin aux scrupules. Il tenta de la raisonner : ce n’était vraiment pas un lieu pour elle ; elle n’y verrait rien de bien amusant ; et si elle était reconnue, cela ferait scandale. À toutes ces bonnes raisons, elle répondait, les mains jointes, suppliant et souriant :
— Voyons, mon petit Maxime, sois gentil.
— Je le veux... Je mettrai un domino bleu sombre, et nous ne ferons que traverser les salons.
Maxime, qui finissait toujours par céder, aurait conduit sa belle-mère dans tous les lieux interlopes de Paris si elle le lui avait demandé. Lorsqu'il accepta finalement de l'emmener au bal de Blanche Müller, elle applaudit de joie, comme une enfant à qui l'on offre une récréation imprévue.
— Ah ! Tu es gentil, dit-elle. C’est pour demain, n’est-ce pas ? Viens me chercher très tôt. Je veux voir arriver ces dames. Tu me les présenteras, et nous nous amuserons follement...
Elle réfléchit un instant, puis ajouta :
— Non, ne viens pas. Attends-moi avec un fiacre sur le boulevard Malesherbes. Je sortirai par le jardin.
Ce mystère ajoutait du piquant à son escapade ; un simple raffinement, car même si elle était sortie à minuit par la grande porte, son mari n’aurait pas levé la tête de la fenêtre.
Le lendemain, après avoir demandé à Céleste de l'attendre, elle traversa, frissonnante d'une délicieuse peur, les ombres du parc Monceau. Saccard avait usé de ses relations pour obtenir une clé d’une petite porte du parc, et Renée en avait également réclamé une. Elle faillit se perdre et ne trouva le fiacre que grâce aux deux yeux jaunes des lanternes. À cette époque, le boulevard Malesherbes, à peine achevé, était encore désert le soir. La jeune femme se glissa dans la voiture, émue, le cœur battant comme si elle se rendait à un rendez-vous amoureux. Maxime, philosophe, fumait, à moitié endormi dans un coin du fiacre. Il voulut jeter son cigare, mais elle l'en empêcha, et en cherchant à lui retenir le bras dans l'obscurité, elle lui posa la main en plein sur le visage, ce qui les fit beaucoup rire.
— Je te dis que j’aime l’odeur du tabac, s’écria-t-elle. Garde ton cigare... Après tout, nous nous débauchons ce soir... Je suis un homme, moi.
Le boulevard n'était pas encore éclairé. Pendant que le fiacre descendait vers la Madeleine, il faisait si sombre dans la voiture qu'ils ne se voyaient pas. Par moments, lorsque Maxime portait son cigare à ses lèvres, un point rouge perçait les ténèbres. Ce point rouge fascinait Renée. Maxime, à moitié couvert par le flot du domino de satin noir de Renée, continuait à fumer en silence, l'air ennuyé. En vérité, le caprice de sa belle-mère l'avait empêché de rejoindre au café Anglais un groupe de dames qui comptaient commencer et finir le bal de Blanche Müller là-bas. Il était maussade, et elle devina sa bouderie dans l'ombre.
— Tu es souffrant ? lui demanda-t-elle.
— Non, j’ai froid, répondit-il.
— Tiens ! Moi je brûle. Je trouve qu’on étouffe... Mets un coin de mes jupons sur tes genoux.
— Oh ! tes jupons, murmura-t-il, agacé, j’en ai jusqu’aux yeux.
Mais cette remarque le fit rire lui-même, et peu à peu, il se dérida. Elle lui raconta la peur qu’elle avait eue dans le parc Monceau. Puis elle lui confia un autre de ses désirs : elle aurait aimé, la nuit, faire une promenade en barque sur le petit lac du parc, avec cette barque qu’elle voyait de ses fenêtres, échouée au bord d’une allée.
Il la trouva soudainement mélancolique. Le fiacre continuait sa route dans l'obscurité profonde. Ils se penchaient l'un vers l'autre pour s'entendre malgré le bruit des roues, leurs gestes se frôlant, leurs souffles tièdes se mêlant parfois lorsqu'ils se rapprochaient trop. Par moments, le cigare de Maxime s'illuminait, projetant une lueur rougeâtre qui éclairait brièvement le visage de Renée. Elle était ravissante sous cette lumière fugace, et le jeune homme en fut frappé.
« Oh ! oh ! » s'exclama-t-il, « nous voilà bien jolie ce soir, belle-maman… Voyons ça de plus près. »
Il approcha son cigare et tira rapidement quelques bouffées. Renée, dans son coin, fut éclairée par une lumière chaude et vacillante. Elle avait légèrement relevé son capuchon. Sa tête découverte, ornée de petites boucles et d'un simple ruban bleu, ressemblait à celle d'un enfant espiègle, au-dessus de sa grande blouse de satin noir qui lui montait jusqu'au cou. Elle trouva amusant d'être ainsi observée et admirée à la lueur d'un cigare. Elle se renversait en riant doucement, tandis qu'il ajoutait avec une fausse gravité :
« Diable ! Il va falloir que je veille sur toi si je veux te ramener saine et sauve à mon père. »
Le fiacre contourna la Madeleine et s'engagea sur les boulevards. Là, il fut inondé de lumières scintillantes, des reflets des vitrines flamboyantes des magasins. Blanche Müller habitait tout près, dans une des nouvelles maisons construites sur les terrains surélevés de la rue Basse-du-Rempart. Il n'y avait encore que quelques voitures devant la porte. Il était à peine dix heures. Maxime voulait flâner un peu sur les boulevards, attendre une heure ; mais Renée, piquée de curiosité, lui déclara sans détour qu'elle monterait seule s'il ne l'accompagnait pas. Il la suivit, soulagé de trouver là-haut plus de monde qu'il ne l'avait imaginé. Renée avait mis son masque. Accrochée au bras de Maxime, à qui elle donnait des ordres à voix basse, sans appel, et qui obéissait docilement, elle fouilla chaque pièce, souleva le coin des rideaux, examina l'ameublement, et aurait fouillé les tiroirs si elle n'avait craint d'être vue.
L'appartement, très luxueux, avait des recoins bohèmes où l'on percevait l'âme de la cabotine. C'est là que les narines de Renée frémissaient, et qu'elle obligeait Maxime à marcher doucement, pour ne rien perdre des détails ni des odeurs. Elle s'attarda particulièrement dans une salle de bain, laissée grande ouverte par Blanche Müller, qui, lorsqu'elle recevait, offrait à ses invités jusqu'à son alcôve, où l'on poussait le lit pour y installer des tables de jeu. Mais la salle de bain ne la satisfit pas ; elle la trouva banale et même un peu sale, avec son tapis criblé de petites brûlures de cigarettes et ses tentures de soie bleue tachées de pommade, éclaboussées de savon. Puis, après avoir bien observé les lieux, mémorisé les moindres détails pour les raconter plus tard à ses amies, elle s'intéressa aux invités. Les hommes, elle les connaissait ; c'étaient, pour la plupart, les mêmes financiers, les mêmes hommes politiques, les mêmes jeunes fêtards qui fréquentaient ses réceptions du jeudi.
Par moments, elle se croyait dans son propre salon. Elle retrouvait ces mêmes hommes en habits noirs, souriants, qui, la veille encore, échangeaient des sourires chez elle, en discutant avec la marquise d'Espanet ou la blonde Mme Haffner. Même en observant les femmes, l'illusion persistait un peu. Laure d'Aurigny portait du jaune, tout comme Suzanne Haffner, et Blanche Müller arborait une robe blanche, décolletée jusqu'au milieu du dos, à l'image d'Adeline d'Espanet. Finalement, Maxime demanda grâce, et elle accepta de s'asseoir avec lui sur une causeuse. Ils restèrent un moment, lui bâillant, elle s'amusant à deviner le nom des femmes présentes, les détaillant du regard, évaluant les mètres de dentelle qui ornaient leurs jupes. Voyant son intérêt sérieux, Maxime finit par s'éclipser, attiré par un geste de Laure d'Aurigny qui lui faisait signe. Elle le taquina sur sa cavalière, puis lui fit promettre de les rejoindre au café Anglais vers une heure.
— Ton père sera là, lui lança-t-elle alors qu'il rejoignait Renée.
Renée était entourée d'un groupe de femmes riant bruyamment, tandis que M. de Saffré, profitant de la place laissée par Maxime, s'était glissé à ses côtés pour lui murmurer des compliments de cocher. Puis, M. de Saffré et les femmes se mirent à crier et à se taper sur les cuisses, si bien que Renée, les oreilles assourdies et bâillant à son tour, se leva en disant à son compagnon :
— Partons, ils sont insupportables !
Alors qu'ils sortaient, M. de Mussy entra. Ravi de croiser Maxime, il l'ignora presque, se concentrant sur la femme masquée à ses côtés :
— Ah ! mon ami, murmura-t-il avec un air langoureux, elle me rend fou. Je sais qu’elle va mieux, pourtant elle me ferme toujours sa porte. Dites-lui que vous m’avez vu presque en larmes.
— Ne vous inquiétez pas, je lui transmettrai, répondit Maxime avec un sourire étrange.
Dans l'escalier, il lança :
— Alors, belle-maman, ce pauvre garçon ne t’a pas touchée ?
Elle haussa les épaules sans répondre. En bas, sur le trottoir, elle hésita avant de monter dans le fiacre qui les attendait, regardant tour à tour vers la Madeleine et le boulevard des Italiens. Il n’était que onze heures et demie, et le boulevard était encore très animé.
— Alors, on rentre ? murmura-t-elle à contrecœur.
— À moins que tu préfères faire un tour en voiture sur les boulevards, suggéra Maxime.
Elle accepta. Sa soirée de curiosité féminine tournait court, et elle déplorait de rentrer avec une désillusion de plus et un début de migraine. Elle avait longtemps cru qu’un bal d’actrices serait hilarant. Le printemps, comme il arrive parfois à la fin octobre, semblait revenu ; la nuit avait la douceur de mai, et les rares frissons froids ajoutaient une touche de gaieté à l'air. Renée, la tête appuyée contre la portière, resta silencieuse, observant la foule, les cafés, les restaurants qui s'étendaient à l'infini devant elle. Elle était devenue sérieuse, perdue dans ces vagues désirs qui peuplent les rêveries des femmes.
Le trottoir large, balayé par les robes des femmes et résonnant sous les bottes des hommes, semblait vibrer du rythme des plaisirs et des amours éphémères, réveillant en Renée des désirs enfouis. Elle oubliait le bal ennuyeux d'où elle sortait, se laissant séduire par la promesse de nouvelles joies plus raffinées. En passant devant les fenêtres des cabinets de Brébant, elle aperçut des silhouettes féminines se dessiner sur les rideaux blancs. Maxime, à ses côtés, lui raconta une histoire audacieuse : un mari trompé avait surpris l'ombre de sa femme en pleine trahison avec celle de son amant. Renée l'écoutait à peine, perdue dans ses pensées. Maxime, amusé, finit par lui prendre les mains, la taquinant au sujet de ce pauvre M. de Mussy.
Alors qu'ils repassaient devant Brébant, Renée s'exclama soudain :
— Tu sais que M. de Saffré m'a invitée à souper ce soir ?
— Oh ! Tu aurais mal mangé, répondit-il en riant. Saffré n'a aucune imagination en cuisine. Il en est encore à la salade de homard.
— Non, non, il parlait d'huîtres et de perdreau froid… Mais il me tutoyait, et cela m'a gênée…
Elle se tut, scruta le boulevard, puis ajouta, l'air désolé :
— Le pire, c'est que j'ai une faim terrible.
— Comment, tu as faim ! s'exclama Maxime. C'est simple, nous allons souper ensemble… Tu veux ?
Il proposa cela avec naturel, mais elle refusa d'abord, assurant que Céleste lui avait préparé une collation à l'hôtel. Pourtant, ne voulant pas aller au café Anglais, il fit arrêter la voiture au coin de la rue Le Peletier, devant le café Riche. Il descendit, et voyant que Renée hésitait toujours :
— Après tout, dit-il, si tu crains que je te compromette, dis-le… Je vais monter à côté du cocher et te raccompagner à ton mari.
Elle sourit, descendit du fiacre avec précaution, comme un oiseau évitant de mouiller ses pattes. Elle était radieuse. Le trottoir sous ses pieds lui brûlait les talons, lui procurant un délicieux frisson de peur et de caprice satisfait. Depuis le début de la promenade en fiacre, elle avait une envie folle de descendre. Elle traversa le trottoir à petits pas, furtivement, savourant le plaisir d'une possible indiscrétion. Son escapade prenait des allures d'aventure. Elle ne regrettait pas d'avoir refusé l'invitation brutale de M. de Saffré, mais elle serait rentrée chez elle de bien mauvaise humeur si Maxime n'avait pas eu l'idée de lui offrir un avant-goût du fruit défendu. Il monta l'escalier d'un pas vif, comme chez lui. Elle le suivit, un peu essoufflée. Des effluves de marée et de gibier flottaient dans l'air, et le tapis, tendu sur les marches par des baguettes de cuivre, exhalait une odeur de poussière qui accentuait son émotion.
À l'entresol, ils croisèrent un serveur à l'air digne qui se rangea pour les laisser passer.
— Charles, dit Maxime, vous nous servirez, n'est-ce pas ?… Donnez-nous le salon blanc.
Charles s'inclina, monta quelques marches et ouvrit la porte d'un cabinet.
Le gaz était doucement tamisé, et Renée eut l'impression d'entrer dans un espace à la fois intrigant et séduisant.
Dehors, le bruit continu de la rue entrait par la fenêtre ouverte, projetant sur le plafond les ombres furtives des passants éclairés par le café d'en bas. Mais d'un geste rapide, le serveur augmenta l'intensité du gaz. Les ombres disparurent aussitôt, et une lumière vive inonda la pièce, illuminant le visage de la jeune femme. Son capuchon déjà rejeté en arrière, ses boucles s'étaient un peu emmêlées dans le fiacre, bien que le ruban bleu soit resté en place. Elle se mit à marcher, mal à l'aise sous le regard appuyé de Charles, dont le regard insistant semblait dire : « Voilà quelqu'un que je ne connais pas encore. »
— Que puis-je servir à monsieur ? demanda-t-il d'une voix forte.
Maxime se tourna vers Renée.
— Le souper de M. de Saffré, non ? proposa-t-il, des huîtres, un perdreau…
Charles, remarquant le sourire de Maxime, l'imita discrètement en ajoutant :
— Alors, le souper de mercredi, si cela vous convient ?
— Oui, allons-y pour le souper de mercredi, acquiesça Maxime, se souvenant soudain.
Une fois le serveur parti, Renée prit son binocle et observa attentivement le petit salon. C'était une pièce carrée, décorée de blanc et d'or, avec un mobilier raffiné digne d'un boudoir. Outre la table et les chaises, il y avait une console basse pour le service et un large divan, presque un lit, entre la cheminée et la fenêtre. Une pendule et deux flambeaux Louis XVI ornaient la cheminée de marbre blanc. Mais ce qui retenait l'attention, c'était le miroir, une belle glace épaisse, criblée de noms, de dates, de vers maladroits, et de pensées audacieuses gravés par les diamants des dames. Renée crut voir une tache, mais n'osa pas vérifier. Elle fixa le divan, ressentit un nouvel embarras, et pour se donner une contenance, elle leva les yeux vers le plafond et le lustre en cuivre doré à cinq branches. Pourtant, cette gêne était étrangement agréable. Tandis qu'elle étudiait la corniche, le binocle en main, elle savourait secrètement l'atmosphère équivoque de la pièce ; ce miroir net et provocant, à peine marqué par ces inscriptions frivoles, qui avait vu tant de faux chignons se remettre en place ; ce divan dont la largeur la troublait ; la table, et même le tapis, exhalant une odeur de poussière subtile et presque sacrée.
Puis, lorsqu'elle baissa enfin les yeux :
— Qu'est-ce que ce souper de mercredi ? demanda-t-elle à Maxime.
— Rien, répondit-il, un pari perdu par un ami.
Dans un autre contexte, il lui aurait avoué sans détour qu'il avait dîné ce mercredi avec une femme rencontrée sur le boulevard. Mais ici, dans ce cabinet, il la traitait instinctivement comme une femme à séduire, dont il fallait ménager la jalousie. Elle n'insista pas, et alla s'accouder à la fenêtre, où il la rejoignit.
Charles allait et venait derrière eux, avec le cliquetis des assiettes et de l'argenterie en toile de fond.
Il n'était pas encore minuit. En bas, sur le boulevard, Paris grondait encore, prolongeant l'agitation de la journée avant de se résigner à trouver le repos. Les rangées d'arbres dessinaient une ligne floue entre la blancheur des trottoirs et l'obscurité de la chaussée, où résonnaient le roulement et les lumières rapides des voitures. De chaque côté de cette bande sombre, les kiosques des marchands de journaux s'allumaient ici et là, tels de grandes lanternes vénitiennes colorées, posées au sol comme pour une fête gigantesque. Mais à cette heure, leur éclat atténué se perdait dans la lumière éclatante des vitrines environnantes. Aucun volet n'était baissé, les trottoirs s'étiraient sans ombre, baignés dans une pluie de lumière dorée, aussi vive que celle du plein jour. Maxime montra à Renée, en face, le café Anglais dont les fenêtres brillaient. Les hautes branches des arbres gênaient un peu leur vue sur les maisons et le trottoir d'en face. Ils se penchèrent pour regarder en dessous. C'était un flot incessant de passants ; des groupes se formaient, des femmes, par paires, traînaient leurs jupes, les soulevant parfois d'un geste alangui, lançant autour d'elles des regards fatigués mais souriants. Juste sous la fenêtre, le café Riche étendait ses tables sous la lumière vive de ses lustres, dont l'éclat se projetait jusqu'au milieu de la rue ; et c'était surtout au centre de cette lumière intense qu'ils voyaient les visages blêmes et les rires pâles des passants. Autour des petites tables rondes, des femmes mêlées aux hommes buvaient. Elles portaient des robes éclatantes, les cheveux dénoués ; elles se balançaient sur les chaises, parlant fort, mais le bruit couvrait leurs voix. Renée en remarqua une en particulier, seule à une table, vêtue d'un bleu vif avec une dentelle blanche ; elle terminait lentement un verre de bière, à demi allongée, les mains sur le ventre, avec un air d'attente lourde et résignée. Celles qui marchaient disparaissaient lentement dans la foule, et Renée, intriguée, les suivait du regard, allant d'un bout du boulevard à l'autre, dans les lointains tumultueux et confus de l'avenue, où les lumières n'étaient plus que des étincelles. Le défilé continuait sans fin, avec une régularité lassante, un monde étrangement mêlé et toujours semblable, au milieu des couleurs vives, des poches d'ombre, dans le chaos féerique de ces mille flammes dansantes, jaillissant des boutiques, illuminant les vitrines et les kiosques, courant sur les façades en lignes, en lettres, en dessins lumineux, piquant l'obscurité d'étoiles, filant sur la chaussée, sans cesse. Le bruit assourdissant qui montait avait la résonance d'un orgue, une note prolongée et monotone accompagnant l'éternel défilé de petites poupées mécaniques. Renée crut un instant qu'un accident venait de se produire. Une foule se mouvait à gauche, un peu au-delà du passage de l'Opéra.
Renée prit son binocle pour mieux voir et réalisa que c'était le bureau des omnibus. Une foule dense se pressait sur le trottoir, impatiente, se précipitant dès qu'un véhicule apparaissait. Elle entendait la voix autoritaire du contrôleur énoncer les numéros, suivie du tintement cristallin du compteur. Elle s'arrêta devant un kiosque aux annonces vives et colorées, semblables à des images d'Épinal. Une affiche montrait une tête de diable ricanant, les cheveux en bataille, une publicité pour un chapelier qu'elle ne comprenait pas. Toutes les cinq minutes, l'omnibus des Batignolles passait, ses lanternes rouges et sa carrosserie jaune tournant le coin de la rue Le Peletier, faisant vibrer la maison de son vacarme. Elle apercevait les visages fatigués des passagers à l'impériale, qui les observaient, elle et Maxime, avec la curiosité affamée de ceux qui épient à travers une serrure.
"Ah !" dit-elle, "le parc Monceau doit dormir paisiblement à cette heure."
Ce fut la seule phrase qu'elle prononça. Ils restèrent là près de vingt minutes, silencieux, se laissant enivrer par le tumulte et les lumières. Puis, une fois la table dressée, ils s'assirent. Gênée par la présence du serveur, elle demanda à Maxime de le congédier.
"Laissez-nous... Je sonnerai pour le dessert."
Ses joues étaient légèrement rosées et ses yeux pétillaient, comme si elle venait de courir. Elle avait ramené de la fenêtre un peu de l'agitation du boulevard. Elle refusa que Maxime ferme la fenêtre.
"Eh ! c'est l'orchestre," dit-elle lorsqu'il se plaignit du bruit. "Tu ne trouves pas que c'est une drôle de musique ? Cela accompagnera parfaitement nos huîtres et notre perdreau."
À trente ans, elle retrouvait une jeunesse dans cette escapade. Elle avait des gestes vifs, une pointe de fièvre, et ce tête-à-tête dans le vacarme de la rue la stimulait, lui donnant un air presque effronté. Elle attaqua les huîtres avec détermination. Maxime, sans appétit, la regardait dévorer en souriant.
"Diable !" murmura-t-il, "tu aurais fait une bonne soupeuse."
Elle s'arrêta, agacée de son propre empressement.
"Tu trouves que j'ai faim. Que veux-tu ? Cette heure de bal idiot m'a creusée... Ah ! mon pauvre ami, je te plains de vivre dans ce monde-là !"
"Tu sais bien," répondit-il, "que je t'ai promis de laisser Sylvia et Laure d'Aurigny le jour où tes amies voudront bien venir souper avec moi."
Elle eut un geste théâtral.
"Évidemment ! Nous sommes bien plus divertissantes que ces dames, avoue-le... Si l'une de nous ennuyait un amant comme Sylvia et Laure d'Aurigny doivent vous ennuyer, elle ne le garderait pas une semaine ! Tu refuses toujours de m'écouter. Essaie, un de ces jours."
Pour éviter de déranger le serveur, Maxime se leva, débarrassa les coquilles d'huîtres et apporta le perdreau depuis la console. La table avait le raffinement des grands restaurants. Sur la nappe damassée, un souffle d'adorable débauche flottait, et Renée, avec de petits frissons de plaisir, promenait ses mains délicates de la fourchette au couteau, de l'assiette au verre. Elle but du vin blanc pur, elle qui d'ordinaire ne buvait que de l'eau à peine teintée.
Maxime, debout avec une serviette sur le bras, la servait avec une exagération comique. Il demanda :
— Qu'est-ce que M. de Saffré a bien pu te dire pour que tu sois si en colère ? Il t'a trouvée laide ?
— Oh, lui, répondit-elle, c'est un homme désagréable. Je n'aurais jamais cru qu'un homme si distingué, si poli chez moi, puisse parler de cette façon. Mais je lui pardonne. Ce sont les femmes qui m'ont vraiment irritée. On aurait dit des vendeuses de fruits. L'une d'elles se plaignait d'avoir un furoncle à la hanche, et je crois qu'elle aurait presque soulevé sa jupe pour le montrer à tout le monde.
Maxime éclata de rire.
— Non, mais vraiment, continua-t-elle en s'animant, je ne vous comprends pas. Elles sont grossières et stupides... Et dire que quand je te voyais aller chez ta Sylvia, je m'imaginais des choses incroyables, des festins antiques comme dans les tableaux, avec des créatures couronnées de roses, des coupes en or, des plaisirs extraordinaires... Eh bien, non. Tu m'as montré un cabinet de toilette sale et des femmes qui jurent comme des charretiers. Ça ne vaut pas la peine de faire le mal.
Il voulut protester, mais elle l'interrompit, tenant délicatement un os de perdreau qu'elle grignotait du bout des doigts. Elle ajouta d'une voix plus basse :
— Le mal, ça devrait être quelque chose de raffiné, mon cher... Moi qui suis une femme honnête, quand je m'ennuie et que je rêve à l'impossible, je suis sûre que j'imagine des choses bien plus jolies que les Blanche Müller.
Avec un air sérieux, elle conclut par une remarque d'un cynisme naïf :
— C'est une question d'éducation, tu comprends ?
Elle déposa doucement le petit os dans son assiette. Le ronflement des voitures continuait, sans qu'une note plus vive ne s'élève. Elle devait hausser la voix pour qu'il l'entende, et ses joues s'empourpraient davantage. Sur la console, il restait des truffes, un entremets sucré, des asperges, un véritable luxe pour la saison. Maxime apporta tout cela, pour ne plus avoir à se lever, et comme la table était un peu étroite, il plaça à terre, entre eux, un seau en argent rempli de glace, contenant une bouteille de champagne. L'appétit de la jeune femme finit par l'atteindre. Ils goûtèrent à tous les plats, vidèrent la bouteille de champagne, avec des éclats de rires soudains, se lançant dans des discussions audacieuses, s'accoudant comme deux amis qui se confient après avoir bu. Le bruit diminuait sur le boulevard, mais elle avait l'impression qu'il augmentait, et toutes ces roues, par moments, semblaient tourner dans sa tête.
Quand il parla de sonner pour le dessert, elle se leva, secoua sa longue blouse de satin pour en faire tomber les miettes, en disant :
— Fais donc... Tu peux allumer un cigare.
Elle était un peu étourdie. Elle s'approcha de la fenêtre, attirée par un bruit particulier qu'elle ne comprenait pas. On fermait les boutiques.
— Tiens, dit-elle en se tournant vers Maxime, l'orchestre se vide.
Elle se pencha à nouveau. Au milieu de la chaussée, les fiacres et les omnibus croisaient toujours leurs lumières colorées, plus rares et plus rapides.
Les trottoirs s'enfonçaient dans l'obscurité, les boutiques fermées laissant place à de grandes zones d'ombre. Seuls les cafés brillaient encore, projetant des faisceaux lumineux sur l'asphalte. De la rue Drouot à la rue du Helder, on voyait une alternance de carrés clairs et sombres, où les derniers passants apparaissaient et disparaissaient étrangement. Les femmes, avec leurs robes traînantes, passaient d'une lumière crue à l'obscurité, semblant être des apparitions, des marionnettes blafardes traversant des halos électriques féeriques. Renée s'amusa un moment de ce spectacle. Les lumières s'atténuaient, les réverbères s'éteignaient, et les kiosques bariolés se détachaient plus nettement dans l'obscurité. Par moments, une foule sortant d'un théâtre envahissait la rue, mais des vides se formaient rapidement. Sous la fenêtre, des groupes de deux ou trois hommes étaient abordés par une femme, discutaient un moment, puis souvent, l'un d'eux s'en allait avec elle. D'autres femmes passaient de café en café, faisaient le tour des tables, prenaient des sucres oubliés, plaisantaient avec les serveurs, et fixaient les clients attardés d'un regard à la fois interrogateur et invitant. Renée suivit des yeux un omnibus presque vide des Batignolles, puis reconnut, au coin du trottoir, une femme en robe bleue et dentelles blanches, toujours à l'affût, tournant la tête à la recherche de quelqu'un.
Maxime vint la rejoindre à la fenêtre où elle s'était perdue dans ses pensées. Il sourit en apercevant une fenêtre entrouverte du café Anglais, trouvant comique l'idée que son père y dînait. Toutefois, ce soir-là, une pudeur inhabituelle l'empêchait de plaisanter comme à son habitude. Renée quitta la fenêtre à contrecœur. Une douce ivresse, un léger engourdissement se dégageaient du boulevard. Dans le murmure affaibli des voitures et l'évanouissement des lumières vives, il y avait une invitation à la volupté et au sommeil. Les murmures, les groupes immobiles dans l'ombre transformaient le trottoir en un couloir d'auberge, à l'heure où les voyageurs rejoignent leurs lits d'occasion. Les lueurs et les bruits s'estompaient peu à peu, la ville s'endormait, des souffles de tendresse glissaient sur les toits.
Quand Renée se retourna, la lumière du petit lustre lui fit cligner des yeux. Elle était un peu pâle, frissonnant légèrement aux coins des lèvres. Charles préparait le dessert, allant et venant avec son flegme de majordome.
— Je n'ai plus faim ! s'exclama Renée. Enlevez tout ça et apportez-nous le café.
Le serveur, habitué aux caprices de ses clientes, débarrassa la table et servit le café, remplissant la pièce de son importance.
— S'il te plaît, fais-le sortir, dit Renée à Maxime, le cœur serré.
Maxime le congédia, mais à peine avait-il disparu qu'il revint pour fermer soigneusement les grands rideaux de la fenêtre, avec une discrétion étudiée.
Une fois le serveur enfin parti, Maxime, impatient, se leva et se dirigea vers la porte.
— Attends, dit-il, j'ai une idée pour qu'il nous laisse tranquilles.
Il verrouilla la porte.
— Voilà, dit Renée, on est chez nous, maintenant.
Leurs confidences et leurs conversations complices reprirent. Maxime alluma un cigare. Renée sirotait son café et s'accorda même un verre de chartreuse. La pièce se réchauffait, envahie par une fumée bleutée. Elle finit par poser ses coudes sur la table, son menton niché entre ses poings à demi fermés. Sous cette légère pression, sa bouche se faisait plus petite, ses joues se soulevaient légèrement, et ses yeux, plus étroits, brillaient davantage. Ainsi repliée sur elle-même, son visage était charmant, encadré par une cascade de boucles dorées qui descendaient jusqu'à ses sourcils. Maxime l'observait à travers la fumée de son cigare. Il la trouvait singulière. Par moments, il doutait de son sexe ; la ride profonde qui barrait son front, ses lèvres avancées avec bouderie, son air incertain de myope, tout cela lui donnait l'allure d'un grand jeune homme. Sa blouse de satin noir montait si haut qu'on devinait à peine, sous son menton, une ligne de cou blanche et douce. Elle se laissait contempler avec un sourire, immobile, le regard perdu, la voix ralentie.
Soudain, elle s'anima ; elle alla vers le miroir, attirée par les mots gravés qui l'avaient intriguée avant le dîner. Elle se hissa sur la pointe des pieds, appuya les mains sur le bord de la cheminée pour déchiffrer ces inscriptions audacieuses. Elle épelait les mots avec difficulté, riait, continuait à lire, comme un écolier feuillette un livre interdit.
— "Ernest et Clara", dit-elle, et il y a un cœur en dessous qui ressemble à un entonnoir... Ah ! voici quelque chose de plus amusant : "J'aime les hommes, parce que j'aime les truffes." Signé "Laure". Dis-moi, Maxime, c'est la d'Aurigny qui a écrit ça ?... Et là, les armoiries d'une de ces dames, je crois : une poule fumant une grosse pipe... Toujours des noms, le calendrier des saints et des saintes : Victor, Amélie, Alexandre, Édouard, Marguerite, Paquita, Louise, Renée... Tiens, il y en a une qui a le même nom que moi...
Maxime voyait dans le miroir son visage animé. Elle se haussait encore plus, et son domino, tendu dans le dos, dessinait la courbe de sa taille, la rondeur de ses hanches. Le jeune homme suivait des yeux la ligne du satin qui moulait son corps comme une seconde peau. Il se leva à son tour et écrasa son cigare. Il se sentait mal à l'aise, inquiet. Quelque chose d'habituel lui manquait.
— Ah ! voici ton nom, Maxime, s'exclama Renée... Écoute... "J'aime..."
Mais il s'était déjà assis sur le coin du divan, presque à ses pieds.
Il lui attrapa les mains d'un geste rapide et la détourna du miroir, sa voix étrangement pressante :
— Je t'en prie, ne lis pas ça.
Elle résista, riant nerveusement.
— Pourquoi pas ? Je ne suis pas ta confidente ?
Mais il insista, sa voix encore plus étouffée :
— Non, pas ce soir.
Il la tenait toujours, et elle essayait de se dégager, secouant légèrement ses poignets. Ils avaient des regards qu'ils ne se connaissaient pas, un sourire long et contraint, teinté de honte. Elle glissa à genoux au bout du divan. Ils continuaient à lutter, même si elle ne tentait plus de se tourner vers le miroir, déjà résignée. Alors qu'il l'enlaçait, elle murmura, son rire embarrassé s'éteignant :
— Allez, laisse-moi… Tu me fais mal.
Ce fut le seul murmure qui s'échappa de ses lèvres. Dans le grand silence de la pièce, où la lumière du gaz semblait briller plus intensément, elle sentit le sol vibrer et entendit le vacarme de l'omnibus des Batignolles qui devait tourner au coin du boulevard. Et tout fut dit. Quand ils se retrouvèrent assis côte à côte sur le divan, il balbutia, mal à l'aise :
— Bah ! Ça devait arriver un jour ou l'autre.
Elle restait silencieuse, fixant d'un air accablé les motifs du tapis.
— Est-ce que tu y pensais, toi ?... continua Maxime, plus hésitant. Moi, pas du tout… J'aurais dû me méfier de cette pièce...
Mais elle, d'une voix profonde, comme si toute l'honnêteté bourgeoise des Béraud du Châtel s'éveillait dans cette faute :
— C'est infâme, ce que nous venons de faire, murmura-t-elle, désillusionnée, le visage soudain grave et vieilli.
Elle suffoquait. Elle alla à la fenêtre, tira les rideaux et s'accouda. L'orchestre était mort ; la faute s'était commise dans le dernier frisson des basses et le chant lointain des violons, une vague sourdine du boulevard endormi et rêvant d'amour. En bas, la chaussée et les trottoirs s'étiraient dans une solitude grise. Tous les fiacres semblaient partis, emportant avec eux la lumière et la foule. Sous la fenêtre, le café Riche était fermé, pas un filet de lumière ne s'échappait des volets. De l'autre côté de l'avenue, seules quelques lueurs vacillantes illuminaient encore la façade du café Anglais, une fenêtre entre autres, entrouverte, d'où s'échappaient des rires affaiblis. Et tout le long de ce ruban d'ombre, du coude de la rue Drouot à l'autre extrémité, aussi loin que ses yeux pouvaient voir, elle ne distinguait que les taches symétriques des kiosques, rougeoyant et verdoyant la nuit sans l'éclairer, semblables à des veilleuses espacées dans un dortoir géant. Elle leva la tête. Les arbres dessinaient leurs branches hautes sur un ciel clair, tandis que la silhouette irrégulière des maisons se perdait, semblable à des amas rocheux au bord d'une mer bleuâtre. Mais cette bande de ciel l'attristait davantage, et c'était dans les ténèbres du boulevard qu'elle trouvait quelque consolation. Ce qui restait de bruit et de vice au ras de l'avenue déserte, après la soirée, l'excusait. Elle croyait encore sentir la chaleur de tous ces pas d'hommes et de femmes monter du trottoir qui se refroidissait.
Les hontes qui avaient imprégné cet endroit – désirs fugaces, propositions murmurées, nuits de plaisir payées d'avance – s'évaporaient, flottant en une brume lourde que dispersaient les souffles matinaux. Penchée sur l'obscurité, elle respirait ce silence frissonnant, cette odeur de chambre close, comme une forme d'encouragement venu d'en bas, une assurance que la honte était partagée et acceptée par une ville complice. Peu à peu, ses yeux s'habituèrent à l'obscurité, et elle distingua la silhouette d'une femme en costume bleu orné de dentelle, seule dans la grisaille, immobile à la même place, attendant, s'offrant aux ténèbres vides.
En se retournant, la jeune femme aperçut Charles, qui fouillait du regard, flairant les alentours. Il finit par repérer le ruban bleu de Renée, froissé et abandonné sur un coin du divan. Avec une politesse étudiée, il s'empressa de le lui apporter. C'est alors qu'elle ressentit toute sa honte. Debout devant le miroir, les mains tremblantes, elle tenta de renouer le ruban. Mais son chignon était défait, les mèches aplaties sur ses tempes, et elle ne parvenait pas à refaire le nœud. Charles proposa son aide, comme s'il offrait une banalité, un rince-bouche ou des cure-dents :
— Si madame voulait le peigne ?...
— Non, c'est inutile, intervint Maxime, lançant à Charles un regard agacé. Allez nous chercher une voiture.
Renée se résigna à rabattre simplement le capuchon de son domino. Avant de quitter le miroir, elle se haussa légèrement pour lire les mots que l'étreinte de Maxime lui avait empêché de voir. En grosses lettres maladroites, cette déclaration signée Sylvia : « J'aime Maxime. » Elle pinça les lèvres et abaissa son capuchon un peu plus.
Dans la voiture, un malaise intense s'installa. Ils s'étaient assis, comme en quittant le parc Monceau, face à face. Aucun mot ne leur venait. Le fiacre était plongé dans une ombre épaisse, et le cigare de Maxime n'y laissait plus même une lueur rouge, un éclat de braise rose. Le jeune homme, à nouveau perdu dans les plis de sa situation, souffrait de cette obscurité, de ce silence, de cette femme muette à ses côtés, dont il s'imaginait les yeux grands ouverts sur la nuit. Pour se donner une contenance, il finit par chercher sa main, et quand il la trouva, il se sentit soulagé, rendant la situation plus supportable. Cette main s'abandonnait, molle et rêveuse.
Le fiacre traversait la place de la Madeleine. Renée se disait qu'elle n'était pas coupable. L'inceste, elle ne l'avait pas voulu. Plus elle explorait ses pensées, plus elle se sentait innocente, depuis le début de son escapade, sa sortie furtive du parc Monceau, chez Blanche Müller, sur le boulevard, même dans le cabinet du restaurant. Pourquoi donc était-elle tombée à genoux sur le bord de ce divan ? Elle ne savait plus. Elle n'y avait certainement pas pensé une seconde. Elle se serait refusée avec colère. C'était pour rire, elle s'amusait, rien de plus.
Dans le fiacre, le vacarme du boulevard résonnait encore dans sa tête, les silhouettes des passants défilaient dans sa mémoire, et ses yeux fatigués voyaient des éclats de lumière.
Maxime, assis dans son coin, était plongé dans ses pensées, légèrement agacé. Il regrettait ce qui s'était passé. Tout ça, c'était à cause de cette robe en satin noir. Qui aurait pu deviner qu'une femme s'habillerait ainsi ? On ne voyait même pas son cou. Il l'avait prise pour un garçon, s'amusant à jouer avec elle, sans imaginer que cela deviendrait sérieux. Si elle avait montré un peu d'épaule, il se serait rappelé qu'elle était la femme de son père. Mais il n'aimait pas se tourmenter avec des pensées désagréables, alors il se pardonna. Tant pis, se dit-il, il ferait en sorte de ne plus recommencer. C'était une erreur.
Le fiacre s'arrêta, et Maxime descendit pour aider Renée. À la petite porte du parc, il n'osa pas l'embrasser. Ils se serrèrent la main, comme d'habitude. Elle était déjà de l'autre côté de la grille quand, voulant rompre le silence, elle demanda :
— Qu'est-ce que c'est que ce peigne dont le garçon a parlé ?
— Ce peigne ? répéta Maxime, pris au dépourvu. Je ne sais pas...
Renée comprit soudain. Le cabinet devait avoir un peigne, comme les rideaux, le verrou et le divan. Sans attendre une explication, elle s'enfonça dans l'obscurité du parc Monceau, accélérant le pas, imaginant derrière elle ces dents d'écaille où Laure d'Aurigny et Sylvia avaient dû laisser des mèches blondes et noires. Elle était fiévreuse. Céleste dut la mettre au lit et veiller sur elle jusqu'au matin. Maxime, sur le trottoir du boulevard Malesherbes, hésita un moment, se demandant s'il rejoindrait ses amis au café Anglais ; puis, en se disant qu'il se punissait, il décida de rentrer se coucher.
Le lendemain, Renée se réveilla tard, d'un sommeil lourd et sans rêves. Elle fit allumer un grand feu, annonçant qu'elle passerait la journée dans sa chambre. C'était son refuge dans les moments difficiles. Vers midi, son mari, ne la voyant pas descendre pour le déjeuner, demanda à la voir un instant. Elle était sur le point de refuser, un peu inquiète, puis elle changea d'avis. La veille, elle avait donné à Saccard une note de Worms, d'un montant de cent trente-six mille francs, une somme conséquente ; il voulait sans doute lui apporter lui-même la quittance.
Elle pensa aux frissons de la veille. Elle jeta un coup d'œil dans le miroir, observant ses cheveux que Céleste avait tressés en grosses nattes. Puis elle se pelotonna près du feu, se perdant dans les dentelles de son peignoir. Saccard, dont l'appartement se trouvait aussi au premier étage, juste en face de celui de sa femme, entra en pantoufles, en mari. Il ne mettait les pieds dans la chambre de Renée qu'une fois par mois, toujours pour des questions d'argent. Ce matin-là, il avait les yeux rouges, le teint blafard de quelqu'un qui n'a pas dormi.
Il baisa galamment la main de la jeune femme.
— Vous n’êtes pas bien, ma chère ? demanda-t-il en s’installant de l’autre côté de la cheminée. Un peu de migraine, peut-être ?... Excusez-moi de vous importuner avec mes histoires d’affaires, mais c’est assez sérieux...
Il sortit de la poche de sa robe de chambre un document que Renée reconnut immédiatement.
— J’ai trouvé ce mémoire sur mon bureau hier, poursuivit-il, et malheureusement, je ne peux absolument pas le régler pour l’instant.
Il guettait sa réaction du coin de l’œil. Elle sembla très surprise. Il reprit, un sourire aux lèvres :
— Vous savez, ma chère amie, je ne suis pas du genre à scruter vos dépenses. Bien sûr, certains détails de ce mémoire m’ont un peu étonné. Par exemple, sur la deuxième page, je lis : « Robe de bal : étoffe 70 fr. ; confection, 600 fr. ; argent prêté, 5 000 fr. ; eau du docteur Pierre, 6 fr. ». Voilà une robe de soixante-dix francs qui finit par coûter cher... Mais vous savez que je comprends vos petites faiblesses. Votre note atteint cent trente-six mille francs, et vous avez été relativement raisonnable, je dirais... Mais encore une fois, je ne peux pas payer, je suis à court.
Elle tendit la main d’un geste de frustration retenue.
— Très bien, dit-elle sèchement, rendez-moi le mémoire. Je vais m’en occuper.
— Je vois que vous ne me croyez pas, murmura Saccard, savourant l’incrédulité de sa femme à propos de ses difficultés financières. Je ne dis pas que ma situation est désespérée, mais les affaires sont vraiment instables en ce moment... Laissez-moi vous expliquer, même si cela vous ennuie ; vous m’avez confié votre dot, et je vous dois toute la transparence.
Il posa le document sur la cheminée, prit les pincettes et commença à remuer les braises. Cette habitude de trifouiller les cendres pendant qu’il parlait d’affaires était devenue une sorte de manie calculée. Lorsqu’il abordait un chiffre ou une phrase délicate, il provoquait un effondrement dans le foyer qu’il s’employait ensuite à réparer minutieusement, rapprochant les bûches, ramassant les éclats de bois. Parfois, il s’enfonçait presque dans la cheminée pour récupérer un morceau de braise perdu. Sa voix devenait sourde, on perdait patience, on se concentrait sur ses constructions savantes de charbons ardents, et on finissait par ne plus l’écouter, quittant généralement les lieux battu mais satisfait. Même chez les autres, il s’appropriait des pincettes avec autorité. En été, il jouait avec une plume, un couteau à papier, un canif.
— Ma chère amie, dit-il en donnant un coup qui fit s’effondrer le feu, je vous demande encore pardon de rentrer dans ces détails... Je vous ai versé régulièrement les intérêts des fonds que vous m’avez confiés. Je peux même dire, sans vous offenser, que j’ai considéré ces intérêts comme votre argent de poche, réglant vos dépenses sans jamais vous demander votre part des frais communs du ménage.
Il se tut. Renée souffrait en silence, le regard fixé sur lui alors qu’il creusait un grand trou dans la cendre pour y enfouir un bout de bûche. Il s’apprêtait à faire un aveu délicat.
— J’ai dû, vous le comprenez, faire fructifier votre argent avec des intérêts considérables.
Ne vous inquiétez pas, vos capitaux sont bien gérés. L'argent provenant de vos biens en Sologne a en partie servi à payer notre hôtel ; le reste est investi dans une affaire prometteuse, la Société générale des ports du Maroc. Nous n’avons pas besoin de compter ensemble, n’est-ce pas ? Mais je tiens à vous montrer que les maris dévoués sont souvent mal compris.
Il avait une bonne raison de se montrer plus honnête que d'habitude. En réalité, la dot de Renée avait disparu depuis longtemps, transformée en valeurs fictives dans les comptes de Saccard. Même s’il en servait des intérêts faramineux, il n'aurait pu produire le moindre titre ou retrouver une trace tangible du capital initial. Comme il l'avouait à demi-mot, les cinq cent mille francs de Sologne avaient couvert un premier versement pour l’hôtel et le mobilier, dont le coût total atteignait presque deux millions. Il devait encore un million au tapissier et à l’entrepreneur.
— Je ne vous demande rien, finit par dire Renée. Je sais que je vous dois beaucoup.
— Oh ! ma chère, s’exclama-t-il en lui prenant la main tout en tenant les pincettes, quelle idée saugrenue ! En résumé, j’ai eu des revers à la Bourse, Toutin-Laroche a fait des erreurs, et les Mignon et Charrier m’ont trahi. Voilà pourquoi je ne peux pas régler votre facture. Vous me pardonnez, n’est-ce pas ?
Il semblait vraiment touché. Il enfonça les pincettes entre les bûches, déclenchant une pluie d’étincelles. Renée se souvint de son air préoccupé ces derniers temps. Mais elle ne pouvait saisir toute l’ampleur de la vérité. Saccard vivait un tour de force quotidien. Il résidait dans un hôtel de deux millions, menait une vie princière, et certains matins, il n’avait même pas mille francs en caisse. Ses dépenses ne faiblissaient pas. Il vivait à crédit, entouré de créanciers qui engloutissaient ses bénéfices scandaleux. Pendant ce temps, des sociétés s’effondraient autour de lui, de nouveaux gouffres se creusaient, et il continuait à avancer, incapable de les combler. Il marchait sur un sol miné, en crise perpétuelle, réglant des factures de cinquante mille francs tout en négligeant le salaire de son cocher, affichant une assurance de plus en plus royale, vidant avec frénésie sur Paris sa caisse vide, d'où semblait jaillir un flot d’or inépuisable.
La spéculation traversait une période difficile. Saccard incarnait parfaitement l’esprit de l’Hôtel de Ville, avec sa capacité de transformation rapide, sa soif de jouissance, et son aveuglement face aux dépenses qui secouaient Paris. Comme la Ville, il faisait face à un déficit colossal qu’il s’efforçait de combler discrètement ; il refusait d’entendre parler de sagesse, d’économie, d’une vie calme et bourgeoise. Il préférait maintenir un luxe ostentatoire et une misère cachée, tirant chaque matin une fortune colossale qu’il dilapidait chaque soir.
D'aventure en aventure, il ne lui restait que l'illusion d'une richesse disparue. En cette période de frénésie, Paris lui-même ne s'engageait pas plus aveuglément dans l'avenir, accumulant erreurs et arnaques financières. Une crise s'annonçait, menaçante.
Les spéculations les plus prometteuses échappaient à Saccard. Il venait de subir, selon ses propres mots, de lourdes pertes à la Bourse. M. Toutin-Laroche avait presque précipité la faillite du Crédit viticole avec une opération boursière malheureuse ; heureusement, le gouvernement avait discrètement redressé cette institution de prêts hypothécaires aux agriculteurs. Ébranlé par ces secousses, et sévèrement réprimandé par son frère ministre pour le danger qui avait pesé sur la stabilité des bons de délégation de la Ville, Saccard n'était guère plus chanceux dans ses investissements immobiliers. Les associés Mignon et Charrier s'étaient complètement détachés de lui. Il les accusait par dépit, furieux de s'être trompé en construisant sur sa part de terrain, alors qu'eux avaient prudemment vendu la leur. Tandis qu'ils amassaient une fortune, lui se retrouvait avec des immeubles qu'il ne parvenait à vendre qu'à perte. Par exemple, il céda pour trois cent mille francs un hôtel rue de Marignan, alors qu'il en devait encore trois cent quatre-vingt mille.
Il avait bien élaboré un stratagème : demander dix mille francs de loyer pour un appartement qui n'en valait que huit mille. Le locataire, effrayé, n'acceptait de signer que si le propriétaire offrait les deux premières années de loyer. Ainsi, l'appartement revenait à sa vraie valeur, mais le bail affichait dix mille francs par an. Quand Saccard trouvait un acheteur et capitalisait les revenus de l'immeuble, cela créait une illusion comptable. Cependant, il ne put appliquer ce tour à grande échelle : ses immeubles restaient vacants, construits trop tôt, perdus dans des terrains boueux en hiver, ce qui nuisait à leur attrait.
L'affaire qui le blessa le plus fut la ruse des Mignon et Charrier, qui lui rachetèrent l'hôtel inachevé sur le boulevard Malesherbes. Désireux d'habiter "leur boulevard", et ayant vendu leurs terrains à profit, ils profitèrent de la situation financière précaire de Saccard. Ils lui proposèrent de racheter le terrain et l'hôtel dont la construction s'arrêtait au premier étage. Ils traitèrent les fondations en pierre comme des déchets inutiles, préférant un terrain nu pour bâtir à leur guise. Saccard dut vendre, sans pouvoir récupérer les plus de cent mille francs déjà investis, et ce qui l'irrita davantage, c'est que les entrepreneurs refusèrent de reprendre le terrain au prix initial de deux cent cinquante francs le mètre, fixé lors du partage.
Ils lui firent une réduction de vingt-cinq francs par mètre, comme ces vendeuses qui bradent un article à quatre francs alors qu'il était à cinq la veille. Deux jours plus tard, Saccard, dépité, vit une armée de maçons envahir le terrain clôturé et poursuivre la construction sur ces "débris inutiles".
Il jouait d’autant mieux la comédie de la gêne devant sa femme que ses affaires devenaient de plus en plus chaotiques. Il n'était pas du genre à avouer la vérité par principe.
— Mais, monsieur, dit Renée avec un air sceptique, si vous êtes en difficulté, pourquoi m'avoir offert cette aigrette et ce collier qui vous ont coûté, je crois, soixante-cinq mille francs ? Je n'ai pas besoin de ces bijoux ; je vais devoir vous demander la permission de les vendre pour donner un acompte à Worms.
— Surtout pas ! s'exclama-t-il, inquiet. Si vous ne portez pas ces bijoux demain au bal du ministère, on jaserait sur ma situation...
Ce matin-là, il se montrait affable. Il finit par sourire et murmura en clignant des yeux :
— Ma chère amie, nous autres spéculateurs, nous sommes comme les belles femmes, nous avons nos petites ruses... Gardez, je vous en prie, votre aigrette et votre collier, pour l'amour de moi.
Il ne pouvait pas raconter l'histoire, à la fois charmante et un peu osée. À la fin d'un souper, Saccard et Laure d’Aurigny conclurent une alliance. Laure, accablée de dettes, ne rêvait que de trouver un jeune homme prêt à l'emmener à Londres. De son côté, Saccard sentait le sol se dérober sous lui ; son imagination désespérée cherchait un moyen de le montrer au public étalé sur un lit d'or et de billets de banque. Dans l'euphorie du dessert, ils s'entendirent. Il conçut l'idée de cette vente de diamants qui fit courir tout Paris, et lors de laquelle il acheta, en grande pompe, des bijoux pour sa femme. Avec les quatre cent mille francs de la vente, il réussit à satisfaire les créanciers de Laure, à qui elle devait presque le double. Il est même probable qu'il récupéra une partie de ses soixante-cinq mille francs. Quand on le vit régler la situation de d’Aurigny, on le prit pour son amant, on crut qu'il payait la totalité de ses dettes, qu'il faisait des folies pour elle. Les mains se tendirent vers lui, le crédit revint, immense. Et on le taquinait à la Bourse sur sa prétendue passion, avec des sourires et des allusions qui le ravissaient. Pendant ce temps, Laure d’Aurigny, mise en lumière par tout ce vacarme, et chez qui il ne passa même pas une nuit, prétendait le tromper avec huit à dix imbéciles attirés par l'idée de la lui ravir. En un mois, elle eut deux nouveaux ameublements et plus de diamants qu'elle n'en avait vendus. Saccard avait pris l'habitude d'aller fumer un cigare chez elle l'après-midi, en sortant de la Bourse ; il voyait souvent des pans de redingote s'éclipser, effarouchés, à travers les portes. Quand ils se retrouvaient seuls, ils ne pouvaient s'empêcher de rire. Il l'embrassait sur le front, comme une fille perverse dont la roublardise l'enthousiasmait.
Il ne lui donnait jamais d'argent, et un jour, elle dut même lui prêter de l'argent pour couvrir une dette de jeu.
Renée tenta de convaincre son mari de mettre en gage au moins quelques bijoux, mais il lui expliqua que c'était impossible, car tout Paris s'attendait à les voir sur elle le lendemain. Inquiète à cause de la facture de Worms, elle chercha une autre solution.
"Mais," s'exclama-t-elle soudain, "mon affaire à Charonne se porte bien, n'est-ce pas ? Vous m'avez dit l'autre jour que les bénéfices seraient excellents... Peut-être que Larsonneau pourrait m'avancer les cent trente-six mille francs ?"
Saccard, distrait, tenait les pincettes entre ses jambes. Il les reprit brusquement, se pencha vers la cheminée, et sa voix résonna faiblement :
"Oui, oui, Larsonneau pourrait peut-être..."
Elle venait enfin d'atteindre le point où il voulait la mener depuis le début de la conversation. Cela faisait déjà deux ans qu'il préparait son grand coup à Charonne. Jamais Renée n'avait voulu vendre les biens de sa tante Élisabeth ; elle avait promis de les garder intacts pour les transmettre à son enfant, si elle devenait mère. Face à cet entêtement, l'esprit spéculateur de Saccard s'était mis en marche, élaborant un plan audacieux. Une tromperie magistrale où la Ville, l'État, sa femme, et même Larsonneau, seraient dupés. Il ne parlait plus de vendre les terrains, mais se plaignait chaque jour de leur rendement médiocre, à peine deux pour cent. Renée, constamment à court d'argent, finit par accepter l'idée d'une spéculation. Saccard fonda son projet sur la certitude d'une future expropriation pour le percement du boulevard du Prince-Eugène, dont le tracé n'était pas encore décidé. C'est ainsi qu'il introduisit son ancien complice Larsonneau, en tant qu'associé, pour conclure un accord avec Renée : elle apportait les terrains, évalués à cinq cent mille francs ; Larsonneau, lui, s'engageait à construire, pour une somme équivalente, une salle de café-concert avec un grand jardin proposant divers jeux. Les bénéfices, comme les pertes, seraient partagés à parts égales. Si l'un des associés souhaitait se retirer, il pourrait le faire en réclamant sa part, selon une estimation convenue. Renée fut surprise par le montant de cinq cent mille francs, alors que les terrains ne valaient que trois cent mille. Mais il lui expliqua que c'était une astuce pour lier les mains de Larsonneau, dont les constructions ne coûteraient jamais autant.
Larsonneau était devenu un homme du monde raffiné, toujours impeccablement vêtu, avec des cravates remarquables. Pour ses déplacements, il utilisait un tilbury élégant, aussi fin qu'une pièce d'horlogerie, qu'il conduisait lui-même. Ses bureaux rue de Rivoli étaient une suite de pièces somptueuses, dépourvues de tout papier ou dossier.
Les employés de Larsonneau travaillaient sur des bureaux en poirier noirci, incrustés de marqueterie et ornés de cuivre finement ciselé. Il se présentait comme agent d'expropriation, un métier récent né des grands travaux parisiens. Grâce à ses connexions à l'Hôtel de Ville, il avait accès en avant-première aux plans des nouvelles voies. Une fois le tracé d'un futur boulevard obtenu par l'entremise d'un agent municipal, il proposait ses services aux propriétaires concernés. Il usait de ses talents pour maximiser l'indemnité, intervenant avant même le décret d'utilité publique. Si un propriétaire acceptait son aide, Larsonneau prenait tout en charge : il établissait les plans, rédigeait les mémoires, suivait l'affaire au tribunal, et payait un avocat, tout en prélevant une commission sur la différence entre l'offre initiale de la Ville et l'indemnité finale.
Mais cette activité à peu près légitime n'était qu'une partie de ses affaires. Larsonneau prêtait surtout de l'argent à des taux usuraires. Contrairement à l'image traditionnelle de l'usurier miteux et sinistre, lui était toujours souriant et charmant. Habillé par Dusautoy, il déjeunait chez Brébant avec ses débiteurs, qu'il appelait familièrement « Mon bon », tout en leur offrant des cigares après le repas. Derrière son apparence affable, Larsonneau était impitoyable, prêt à pousser un débiteur au suicide pour récupérer son dû, sans jamais perdre son sourire.
Saccard aurait volontiers changé d'associé, mais l'inventaire falsifié que Larsonneau détenait le tenait en échec. Il préférait l'inclure dans ses affaires, espérant un jour récupérer ce document compromettant. Larsonneau construisit le café-concert, une bâtisse en planches et plâtre, surmontée de clochetons en fer-blanc, peinte de couleurs vives. Le jardin et les attractions connurent un certain succès dans le quartier populaire de Charonne. Après deux ans, le projet semblait florissant, bien que les profits réels fussent modestes. Saccard, jusque-là, n'avait parlé qu'avec enthousiasme à sa femme de ce projet prometteur.
Renée, voyant que son mari restait planté devant la cheminée, la voix de plus en plus étouffée, déclara :
— J’irai voir Larsonneau aujourd’hui. C’est ma seule option.
Il abandonna alors la bûche qu'il s'acharnait à ajuster.
— La visite est déjà faite, ma chère, répondit-il en souriant. Ne suis-je pas toujours à l’écoute de vos désirs ? J’ai vu Larsonneau hier soir.
— Et il vous a promis les cent trente-six mille francs ? demanda-t-elle, anxieuse.
Saccard, concentré, créait une petite montagne de braise entre les deux bûches enflammées, manipulant délicatement les fragments de charbon avec les pincettes, satisfait de son œuvre.
— Eh bien, vous allez vite en besogne ! murmura-t-il. Cent trente-six mille francs, c’est une belle somme... Larsonneau est un brave type, mais sa trésorerie est encore modeste.
Il était prêt à vous rendre service...
Saccard s'attardait, les yeux plissés, reconstruisant un coin de la pile de braises qui s'était écroulée. Ce petit jeu commençait à embrouiller l'esprit de sa femme. Elle suivait, malgré elle, les gestes maladroits de son mari, tentée de lui donner des conseils. Oubliant un instant Worms, le mémoire, et leurs soucis financiers, elle finit par dire :
— Mets ce gros morceau en dessous ; les autres tiendront mieux.
Son mari s'exécuta docilement, ajoutant :
— Il peut seulement avancer cinquante mille francs. C'est déjà un bel acompte... Mais il ne veut pas mélanger ça avec l'affaire de Charonne. Il n'est qu'un intermédiaire, tu comprends ? La personne qui prête exige des intérêts exorbitants. Elle veut un billet de quatre-vingt mille francs, à six mois.
Après avoir placé un morceau de braise pointu au sommet de la pile, il croisa les bras sur les pincettes et fixa sa femme.
— Quatre-vingt mille francs ! s'exclama-t-elle, mais c'est du vol !... Tu me conseilles vraiment de faire une telle folie ?
— Non, répondit-il franchement. Mais si tu as vraiment besoin d'argent, je ne te l'interdis pas.
Il se leva, prêt à partir. Renée, en proie à une profonde hésitation, regarda son mari, puis le mémoire qu'il avait laissé sur la cheminée. Elle finit par enfouir sa tête entre ses mains, murmurant :
— Oh, ces affaires !... J'ai la tête en vrac ce matin... Allez, je vais signer ce billet de quatre-vingt mille francs. Si je ne le faisais pas, ça me rendrait malade. Je me connais, je passerais la journée à me torturer... Autant faire la bêtise tout de suite. Ça me soulagera.
Elle parla de sonner pour qu'on lui apporte du papier timbré, mais il voulut s'en charger lui-même. Il devait l'avoir sur lui, car il revint en moins de deux minutes. Pendant qu'elle écrivait sur une petite table qu'il avait rapprochée du feu, il l'observait avec un regard où brillait un désir inattendu. Il faisait très chaud dans la pièce, encore imprégnée des parfums de la toilette matinale de Renée. En parlant, elle avait laissé glisser les pans de son peignoir, et le regard de son mari suivait la courbe de sa nuque, se perdant dans l'or de ses cheveux, jusqu'à la blancheur de son cou et de sa poitrine. Il souriait étrangement ; cette chaleur brûlante, cette chambre close saturée d'une odeur d'amour, ces cheveux dorés et cette peau blanche qui le tentaient malgré lui, éveilleaient en lui des calculs secrets et voluptueux, dans sa chair d'agioteur.
Quand sa femme lui tendit le billet en le priant de finaliser l'affaire, il le prit sans la quitter des yeux.
— Tu es ravissante..., murmura-t-il.
Et alors qu'elle se penchait pour repousser la table, il l'embrassa brusquement sur le cou. Elle poussa un petit cri, se redressa, frémissante, essayant de rire, songeant malgré elle aux baisers de l'autre, la veille. Mais il regretta ce baiser impulsif.
Il la laissa en lui serrant la main avec amitié, promettant que les cinquante mille francs seraient là le soir même. Renée passa la journée somnolente devant le feu. Dans les moments de crise, elle se sentait comme une créole, languissante. Toute son agitation se transformait en paresse, en frilosité, en torpeur. Elle frissonnait, réclamant des flammes ardentes, une chaleur étouffante qui lui perlait le front de sueur et l'engourdissait. Dans cette atmosphère brûlante, ce bain de chaleur, sa douleur s'atténuait presque ; elle devenait une sorte de rêve léger, une oppression vague, dont l'indécision même devenait voluptueuse. Ainsi, elle berça ses remords de la veille jusqu'au soir, dans la lueur rougeoyante du foyer, face à un feu intense qui faisait craquer les meubles autour d'elle et lui faisait parfois perdre conscience de son existence. Elle put penser à Maxime comme à une passion brûlante dont les rayons la consumaient ; elle eut un cauchemar d'amours étranges, au milieu de bûchers, sur des lits chauffés à blanc. Céleste allait et venait dans la chambre, avec son visage impassible de servante au sang froid. Elle avait pour consigne de ne laisser entrer personne ; elle renvoya même les inséparables, Adeline d'Espanet et Suzanne Haffner, de retour d'un déjeuner qu'elles avaient pris ensemble dans un pavillon loué à Saint-Germain. Cependant, vers le soir, lorsque Céleste vint annoncer que Mme Sidonie, la sœur de monsieur, souhaitait lui parler, elle reçut l'ordre de la faire entrer.
Mme Sidonie arrivait généralement à la tombée de la nuit. Son frère avait réussi à la convaincre de porter des robes de soie. Mais, d'une manière inexplicable, la soie qu'elle portait semblait toujours usée, même si elle sortait du magasin ; elle se froissait, perdait son éclat, ressemblait à une loque. Elle avait également accepté de ne pas apporter son panier chez les Saccard. En revanche, ses poches débordaient de papiers. Renée, qu'elle ne parvenait pas à transformer en une cliente raisonnable, résignée aux nécessités de la vie, l'intriguait. Elle la visitait régulièrement, avec des sourires discrets de médecin qui ne veut pas effrayer un malade en lui révélant le nom de sa maladie. Elle s'apitoyait sur ses petites misères, comme sur des maux qu'elle guérirait immédiatement, si la jeune femme le souhaitait. Cette dernière, étant dans un de ces moments où l'on a besoin d'être plaint, la faisait entrer uniquement pour lui confier qu'elle souffrait de maux de tête intolérables.
— Eh bien, ma chère, murmura Mme Sidonie en se glissant dans l'ombre de la pièce, mais vous étouffez ici ! Toujours vos douleurs névralgiques, n'est-ce pas ? C'est le chagrin. Vous prenez la vie trop à cœur.
— Oui, j'ai bien des soucis, répondit Renée d'une voix languissante.
La nuit tombait. Elle avait refusé que Céleste allume une lampe. Le brasier seul projetait une grande lueur rouge, l'éclairant complètement, étendue dans son peignoir blanc dont les dentelles prenaient une teinte rose. À la lisière de l'ombre, on ne distinguait que le bas de la robe noire de Mme Sidonie et ses deux mains croisées, couvertes de gants de coton gris.
La voix douce émergeait de l'obscurité.
— Encore des soucis d'argent ! dit-elle, avec la même tendresse que si elle parlait de chagrins d'amour.
Renée baissa les yeux, acquiesçant d'un léger geste.
— Ah ! Si seulement mes frères m'écoutaient, nous serions tous riches. Mais ils se moquent de moi quand je leur parle de cette fameuse dette de trois milliards, vous savez ?... J'ai bon espoir, malgré tout. Cela fait dix ans que je rêve de partir pour l'Angleterre. Je manque toujours de temps... Mais j'ai enfin écrit à Londres, et j'attends une réponse.
Voyant Renée sourire, elle ajouta :
— Je sais, vous êtes sceptique, vous aussi. Pourtant, vous seriez bien contente si je vous offrais un petit million, un de ces jours... L'histoire est simple : un banquier parisien a prêté de l'argent au fils du roi d'Angleterre. Comme ce banquier est mort sans héritier, l'État peut désormais réclamer le remboursement, intérêts composés inclus. J'ai fait le calcul, ça fait deux milliards neuf cent quarante-trois millions deux cent dix mille francs... Ne vous inquiétez pas, ça finira par arriver.
— En attendant, dit Renée avec une pointe d'ironie, vous pourriez me prêter cent mille francs... Cela me permettrait de payer mon tailleur qui me harcèle.
— Cent mille francs, ça se trouve, répondit calmement Mme Sidonie. Il suffit d'y mettre le prix.
Le feu crépitait ; Renée, plus languissante, étendit ses jambes, laissant apparaître le bout de ses pantoufles sous son peignoir. La courtière reprit d'une voix pleine de compassion :
— Ma pauvre chère, vous n'êtes vraiment pas raisonnable... Je connais beaucoup de femmes, mais aucune n'est aussi peu soucieuse de sa santé que vous. Regardez cette petite Michelin, elle sait comment s'y prendre ! Je pense à vous malgré moi quand je la vois, heureuse et en pleine forme... Savez-vous que M. de Saffré est fou d'elle et lui a déjà offert près de dix mille francs de cadeaux ? Je crois qu'elle rêve d'une maison de campagne.
Elle s'animait, cherchant quelque chose dans sa poche.
— J'ai ici une lettre d'une pauvre jeune femme... Si nous avions de la lumière, je vous la ferais lire... Imaginez-vous que son mari ne s'occupe pas d'elle. Elle a signé des billets et a dû emprunter à un monsieur que je connais. C'est moi qui ai récupéré les billets des mains des huissiers, et ce ne fut pas facile... Ces pauvres enfants, pensez-vous qu'ils font le mal ? Je les accueille chez moi comme s'ils étaient mes propres enfants.
— Vous connaissez un prêteur ? demanda Renée, l'air détaché.
— J'en connais dix... Vous êtes trop gentille. Entre femmes, on peut se dire beaucoup de choses, et ce n'est pas parce que votre mari est mon frère que je vais excuser ses frasques. Il court après des filles et laisse une femme adorable comme vous dépérir... Cette Laure d’Aurigny lui coûte une fortune. Je ne serais pas surprise qu'il vous ait refusé de l'argent. Il l'a fait, n'est-ce pas ?... Quel malheureux !
Renée écoutait avec complaisance cette voix douce qui sortait de l'ombre, comme l'écho de ses propres pensées.
Les paupières à demi closes, presque allongée dans son fauteuil, Renée s'abandonnait à ses pensées, oubliant presque la présence de Mme Sidonie. Elle se laissait bercer par ces idées troubles qui l'attiraient avec une étrange douceur. La courtière continuait de parler, sa voix semblable à un murmure monotone et apaisant.
— C'est Mme de Lauwerens qui a gâché votre vie. Je vous l'avais dit, mais vous ne m'avez jamais crue. Ah ! Vous ne seriez pas en train de pleurer seule si vous aviez écouté... Je vous aime tant, ma belle. Vous avez des pieds magnifiques. Vous allez rire, mais je dois vous avouer mes folies : si je ne vous vois pas pendant trois jours, je ressens un manque. J'ai besoin de contempler vos cheveux, votre visage si pâle et délicat, votre silhouette élancée... Je n'ai jamais vu une taille comme la vôtre.
Renée finit par sourire. Même ses amants ne lui parlaient pas de sa beauté avec autant de passion et d'admiration. Mme Sidonie remarqua ce sourire.
— C'est entendu, dit-elle en se levant brusquement. Je parle sans arrêt et je vous ennuie... Vous viendrez demain, n'est-ce pas ? Nous discuterons d'argent, nous trouverons un prêteur... Je veux que vous soyez heureuse.
La jeune femme, immobile et accablée par la chaleur, répondit après un moment, comme si elle peinait à saisir le sens des mots :
— Oui, je viendrai, c'est décidé, et nous parlerons ; mais pas demain... Worms se contentera d'un acompte. Quand il me harcèlera à nouveau, nous verrons... Ne me parlez plus de tout ça. Les affaires me donnent mal à la tête.
Mme Sidonie sembla contrariée. Elle hésita à se rasseoir, prête à reprendre son discours apaisant, mais l'air épuisé de Renée la dissuada. Elle fouilla dans sa poche, en sortit une pile de documents, et finit par trouver un objet dans une petite boîte rose.
— Je voulais vous parler d'un nouveau savon, dit-elle, reprenant son ton de courtière. Je tiens beaucoup à l'inventeur, c'est un jeune homme charmant. Ce savon est très doux, excellent pour la peau. Vous l'essaierez, n'est-ce pas ? Et vous en parlerez à vos amies... Je le laisse ici, sur votre cheminée.
Elle était déjà à la porte quand elle revint, se tenant droite dans la lueur rosée du feu, avec son visage impassible. Elle se mit à vanter une ceinture élastique, une innovation destinée à remplacer les corsets.
— Ça vous donne une taille parfaitement fine, une vraie taille de guêpe, dit-elle... J'ai récupéré ça d'une faillite. Quand vous viendrez, vous pourrez essayer les modèles, si vous le souhaitez... J'ai dû courir après les avoués pendant une semaine. Le dossier est dans ma poche, et je file chez mon huissier pour régler une dernière formalité... À bientôt, ma chère. Vous savez que je vous attends et que je veux sécher vos beaux yeux.
Elle s'éclipsa, et Renée n'entendit même pas la porte se refermer.
Elle resta immobile devant le feu mourant, perdue dans ses pensées, avec des chiffres dansant dans sa tête. Elle entendait encore les voix de Saccard et de Mme Sidonie résonner comme un commissaire-priseur lançant une vente aux enchères, lui promettant des sommes folles. Elle sentait encore sur son cou le baiser brusque de son mari, et lorsqu'elle se retournait, c'était Mme Sidonie qu'elle voyait à ses pieds, dans sa robe noire, avec son visage flasque, lui murmurant des mots passionnés, vantant ses charmes, suppliant un rendez-vous amoureux, comme un amant désespéré. Cela la faisait sourire. La chaleur dans la pièce devenait étouffante. Les rêves étranges de Renée n'étaient qu'un léger sommeil artificiel, où elle revoyait sans cesse le petit cabinet du boulevard, le grand divan où elle s'était effondrée. Elle ne ressentait plus aucune douleur. Quand elle entrouvrait les yeux, elle voyait Maxime passer dans la lueur du feu.
Le lendemain, au bal du ministère, la belle Mme Saccard était éblouissante. Worms avait accepté l'acompte de cinquante mille francs ; elle se sortait de ses soucis financiers avec un rire de convalescente. Lorsqu'elle traversa les salons, vêtue d'une grande robe de faille rose à longue traîne Louis XIV, bordée de dentelles blanches, un murmure s'éleva, et les hommes se pressèrent pour l'admirer. Les initiés s'inclinaient avec un sourire complice, rendant hommage à ses épaules célèbres dans tout Paris officiel, solides piliers de l'empire. Elle s'était décolletée avec une telle indifférence aux regards, elle avançait si sereine et tendre dans sa nudité, que cela en devenait presque décent. Eugène Rougon, le grand homme politique, percevait que cette gorge nue était plus éloquente que ses discours à la Chambre, plus douce et persuasive pour vanter les charmes du régime et convaincre les sceptiques. Il alla féliciter sa belle-sœur pour l'audace de son corsage échancré de deux doigts de plus. Presque tout le Corps législatif était présent, et à la manière dont les députés la regardaient, le ministre se promettait un grand succès le lendemain, sur la délicate question des emprunts de la Ville de Paris. Comment voter contre un pouvoir qui faisait éclore, dans le terreau des millions, une fleur comme Renée, une fleur étrange de volupté, à la chair de soie, aux nudités de statue, une jouissance vivante laissant derrière elle un parfum de plaisir tiède ? Mais ce qui fit chuchoter toute la soirée, ce fut la rivière de diamants et l'aigrette. Les hommes reconnaissaient les bijoux. Les femmes se les désignaient furtivement du regard. On ne parla que de ça. Les salons s'étiraient dans la lumière blanche des lustres, remplis d'une foule éclatante, comme un amas d'étoiles tombées dans un espace trop étroit.
Vers une heure, Saccard s'éclipsa. Il avait savouré le succès de sa femme comme un metteur en scène dont le coup de théâtre triomphe. Il venait de renforcer encore son crédit.
Une affaire urgente l'attendait chez Laure d'Aurigny. Il s'éclipsa discrètement, en demandant à Maxime de raccompagner Renée à l'hôtel après le bal.
Maxime passa la soirée calmement aux côtés de Louise de Mareuil. Tous deux étaient occupés à critiquer férocement les femmes qui allaient et venaient. Lorsqu'ils dénichaient une extravagance particulièrement notable, ils étouffaient leurs rires dans leurs mouchoirs. Renée dut finalement venir chercher Maxime pour quitter les salons. Dans la voiture, elle était d'une gaieté nerveuse, encore sous l'emprise de l'éblouissement des lumières, des parfums et des sons qu'elle venait de quitter. Elle semblait avoir oublié leur "bêtise" du boulevard, comme Maxime l'appelait. Elle lui demanda simplement, d'un ton étrange :
— Elle est si drôle, cette petite bossue de Louise ?
— Oh ! très drôle..., répondit Maxime en riant encore. Tu as vu la duchesse de Sternich avec cet oiseau jaune dans les cheveux, n'est-ce pas ? Louise prétend que c'est un oiseau mécanique qui bat des ailes et crie : "Coucou ! coucou !" au pauvre duc toutes les heures.
Renée trouva cette plaisanterie d'écolière émancipée très amusante. Une fois arrivés, alors que Maxime s'apprêtait à la quitter, elle lui proposa :
— Tu ne montes pas ? Céleste m'a sûrement préparé une collation.
Il la suivit, comme à son habitude. En haut, il n'y avait pas de collation, et Céleste était déjà couchée. Renée dut allumer elle-même les bougies d'un petit candélabre à trois branches, sa main tremblant légèrement.
— Quelle idiote, dit-elle en parlant de sa femme de chambre, elle n'a pas compris mes instructions... Je ne vais jamais réussir à me déshabiller toute seule.
Elle passa dans son cabinet de toilette. Maxime la suivit, prêt à lui raconter une nouvelle anecdote de Louise qui lui revenait en mémoire, aussi à l'aise que chez un ami, cherchant déjà son porte-cigares pour allumer un havane. Mais là, après avoir posé le candélabre, Renée se tourna vers lui et tomba dans ses bras, silencieuse et troublante, pressant sa bouche contre la sienne.
L'appartement privé de Renée était un cocon de soie et de dentelle, un chef-d'œuvre de luxe raffiné. Un petit boudoir précédait la chambre à coucher. Les deux pièces ne faisaient qu'une, ou du moins le boudoir servait d'antichambre à la chambre, une grande alcôve meublée de chaises longues, sans porte pleine, seulement fermée par une double portière. Les murs des deux pièces étaient tendus d'une étoffe de soie grise, ornée de grands bouquets de roses, de lilas blancs et de boutons d'or. Les rideaux et portières étaient en dentelle de Venise, doublés de soie aux bandes alternant gris et rose. Dans la chambre, la cheminée en marbre blanc, véritable bijou, exhibait ses incrustations de lapis et de mosaïques précieuses, reproduisant les motifs floraux de la tenture.
Un grand lit aux tons gris et rose, entièrement recouvert de tissu capitonné, dominait la moitié de la chambre. Son chevet s'appuyait contre le mur, et des draperies somptueuses, ornées de guipures et de soie brodée de bouquets, descendaient du plafond jusqu'au tapis. Ce lit évoquait une élégante robe de femme, avec ses volants, ses nœuds et ses poufs. Le rideau ample, semblable à une jupe, faisait imaginer une amoureuse languissante, prête à s'évanouir sur les oreillers. Sous ces rideaux, c'était un sanctuaire : des batistes finement plissées, un foisonnement de dentelles délicates, baignées dans une pénombre presque sacrée. À côté de ce monument, rappelant une chapelle parée pour une fête, les autres meubles semblaient presque invisibles : des sièges bas, une psyché de deux mètres, et des meubles aux multiples tiroirs. Le tapis au sol, d'un gris bleuâtre, était parsemé de roses pâles éparses. De chaque côté du lit, deux grandes peaux d'ours noir, bordées de velours rose et ornées de griffes d'argent, fixaient le ciel vide de leurs yeux de verre.
La chambre respirait une harmonie douce, un silence feutré. Rien de trop criard, pas de reflets métalliques ou de dorures éclatantes, ne venait troubler la douce mélodie du rose et du gris. Même la cheminée, avec son cadre de miroir, sa pendule et ses petits candélabres, était ornée de pièces de vieux Sèvres, dissimulant à peine le cuivre doré de leurs montures. Une merveille, surtout la pendule, avec ses Amours joufflus qui semblaient se moquer du temps qui passe. Ce luxe discret et ces couleurs tendres, choisis par Renée, créaient une ambiance crépusculaire, comme si les rideaux de l'alcôve étaient tirés. La pièce tout entière semblait être un immense lit, avec ses tapis, ses peaux d'ours, ses sièges capitonnés, ses tentures matelassées qui prolongeaient la douceur du sol le long des murs jusqu'au plafond. Et, comme dans un lit, la jeune femme laissait partout l'empreinte, la chaleur et le parfum de son corps. Quand on écartait la double portière du boudoir, c'était comme soulever une courtepointe de soie, entrer dans une couche encore chaude et moite, où l'on retrouvait, sur les étoffes fines, les formes adorables, le sommeil et les rêves d'une Parisienne de trente ans.
À côté, la garde-robe, une grande pièce tendue de vieille perse, était simplement bordée de hautes armoires en bois de rose, où étaient rangées les robes. Céleste, très méthodique, classait les robes par ancienneté, les étiquetait, apportait un ordre rigoureux au milieu des caprices colorés de sa maîtresse, et maintenait la garde-robe dans une propreté exemplaire. Aucun meuble ni chiffon ne traînait ; les panneaux des armoires brillaient, froids et impeccables, comme les parois vernies d'une voiture de luxe.
Mais la véritable merveille de l'appartement, la pièce que tout Paris évoquait avec admiration, c'était le cabinet de toilette.
On parlait du « cabinet de toilette de la belle Mme Saccard » avec la même révérence que pour la Galerie des Glaces à Versailles. Ce cabinet se trouvait dans une tourelle de l’hôtel, juste au-dessus du petit salon bouton d’or. En y entrant, on avait l’impression de pénétrer dans une tente ronde et féerique, érigée par une guerrière amoureuse. Au centre du plafond, une couronne en argent ciselé retenait les pans de la tente, qui descendaient en courbes gracieuses pour s’attacher aux murs et tomber droit jusqu’au sol. Ces pans étaient faits d’un sous-tissu en soie rose, recouvert d’une mousseline très claire, plissée à intervalles réguliers ; des appliques en guipure séparaient les plis, et des baguettes d’argent finement travaillées descendaient de la couronne, longeant la tenture de chaque côté des appliques. Le gris rosé de la chambre à coucher s’illuminait ici, devenant un blanc rosé, comme une peau nue. Sous ce dais de dentelles, sous ces rideaux qui laissaient entrevoir par l’ouverture de la couronne un minuscule trou bleuâtre, Chaplin avait peint un Amour rieur, prêt à décocher sa flèche. On se sentait transporté dans un écrin précieux, non pas pour un diamant, mais pour la nudité d’une femme. Le tapis, d’une blancheur immaculée, s’étendait sans aucune décoration florale. Une armoire à glace avec des panneaux incrustés d’argent, une chaise longue, deux poufs, des tabourets en satin blanc, une grande table de toilette avec un plateau en marbre rose dont les pieds disparaissaient sous des volants de mousseline et de guipure, meublaient la pièce. Les accessoires de la table de toilette, les verres, les vases, la cuvette, étaient en vieux verre bohème veiné de rose et de blanc. Une autre table, également incrustée d’argent comme l’armoire à glace, abritait un assortiment d’instruments de toilette, une collection étrange d’outils dont l’usage échappait, des gratte-dos, des polissoirs, des limes de toutes tailles et formes, des ciseaux droits et incurvés, toutes sortes de pinces et d’épingles. Chaque objet, en argent et ivoire, portait le monogramme de Renée.
Mais le cabinet avait un coin particulièrement enchanteur, qui contribua grandement à sa renommée. En face de la fenêtre, les pans de la tente s’ouvraient pour révéler, dans une alcôve longue et peu profonde, une baignoire, une vasque en marbre rose encastrée dans le sol, avec des bords cannelés comme une grande coquille affleurant le tapis. On accédait à la baignoire par des marches en marbre. Au-dessus des robinets en argent, en forme de col de cygne, se dressait une glace de Venise, découpée sans cadre, ornée de motifs dépolis dans le cristal, occupant le fond de l’alcôve. Chaque matin, Renée prenait un bain de quelques minutes, imprégnant le cabinet pour la journée d’une moiteur, d’un parfum de chair fraîche et humide. Parfois, un flacon ouvert ou un savon laissé hors de sa boîte ajoutait une note plus intense à cette atmosphère légèrement fade. La jeune femme aimait y rester jusqu’à midi, presque nue. La tente ronde, elle aussi, était nue.
La baignoire rose, les tables et les cuvettes de la même teinte, ainsi que la mousseline recouvrant le plafond et les murs, semblaient presque vivantes, évoquant des courbes de chair, d’épaules et de seins. Selon l'heure, la pièce pouvait évoquer la peau délicate d'un enfant ou celle, plus chaude, d'une femme. C'était une nudité omniprésente. Quand Renée sortait du bain, son corps blond ajoutait simplement une nuance de rose à cette atmosphère déjà saturée de teintes rosées.
C'est Maxime qui déshabilla Renée. Habile et rapide, il savait trouver les épingles, ses mains expertes parcourant sa taille avec une aisance naturelle. Il défit sa coiffure, retira ses bijoux, puis la recoiffa pour la nuit. Tout en accomplissant ces gestes, il ajoutait des plaisanteries et des caresses, arrachant à Renée un rire étouffé alors que son corsage se tendait et que ses jupes tombaient une à une. Une fois nue, elle souffla les bougies, prit Maxime dans ses bras et l'entraîna presque dans la chambre. Le bal l'avait enivrée. Dans sa fièvre, elle se remémorait la journée précédente, passée près du feu, perdue dans des rêves doux et flous. Elle entendait encore les voix sèches de Saccard et de Mme Sidonie, criant des chiffres comme des huissiers. Ces personnes la poussaient à des actes répréhensibles. Même alors, cherchant les lèvres de Maxime dans le grand lit sombre, elle le revoyait tel qu'il était la veille, ses yeux brûlants posés sur elle.
Maxime ne quitta la maison qu'à six heures du matin. Renée lui confia la clé de la petite porte du parc Monceau, lui faisant promettre de revenir chaque soir. Le cabinet de toilette était relié au salon bouton d'or par un escalier de service dissimulé dans le mur, desservant toutes les pièces de la tourelle. Du salon, on pouvait facilement passer dans la serre et rejoindre le parc.
En sortant à l'aube, dans un épais brouillard, Maxime était un peu étourdi par sa chance. Mais il l'acceptait avec son indifférence habituelle.
« Tant pis, se disait-il, c’est elle qui le veut, après tout... Elle est vraiment magnifique ; et elle avait raison, elle est deux fois plus amusante au lit que Sylvia. »
Leur relation avait basculé dans l'inceste dès le jour où Maxime, vêtu de sa tunique usée de collégien, s'était accroché au cou de Renée, froissant sa robe de garde française. Dès lors, ils s'étaient engagés dans une longue perversion quotidienne. L'éducation étrange que Renée dispensait à Maxime, les familiarités qui les transformaient en camarades, et plus tard, leurs confidences audacieuses, avaient créé entre eux un lien particulier, où l'amitié frôlait le charnel. Ils s'étaient livrés l'un à l'autre pendant des années ; l'acte charnel n'était que le paroxysme de cette maladie d'amour inconsciente.
Dans ce monde effréné où ils évoluaient, leur erreur avait germé comme sur un terreau fertile de désirs ambigus. Elle s'était épanouie avec des raffinements étranges, au milieu de conditions de débauche bien particulières.
Quand la grande calèche les emmenait au Bois, les berçant doucement le long des allées, ils se murmuraient à l'oreille des histoires grivoises, explorant dans leurs souvenirs d'enfance les premières curiosités de l'instinct. Ce n'était qu'une déviation, une satisfaction inavouée de leurs désirs. Ils se sentaient vaguement coupables, comme s'ils s'étaient effleurés d'un contact furtif ; et même ce péché originel, cette langueur des conversations obscènes qui les laissait dans une fatigue voluptueuse, les séduisait plus encore que des baisers explicites. Leur camaraderie était ainsi une lente progression vers un amour inévitable, qui les conduirait un jour au cabinet du café Riche et au grand lit gris et rose de Renée. Quand ils se retrouvèrent dans les bras l'un de l'autre, il n'y eut pas de choc, pas de sentiment de faute. On aurait dit de vieux amants, dont les baisers portaient des souvenirs. Ils avaient passé tant d'heures à se frôler de tout leur être qu'ils évoquaient malgré eux ce passé rempli de leurs tendresses inconscientes.
— Tu te souviens, le jour où je suis arrivé à Paris, disait Maxime. Tu portais un drôle de costume ; avec mon doigt, j'ai tracé un angle sur ta poitrine, je t'ai conseillé de te décolleter en pointe… Je sentais ta peau sous la chemisette, et mon doigt s'enfonçait un peu… C'était très agréable…
Renée riait, l'embrassant, murmurant :
— Tu étais déjà bien vicieux… Tu nous as bien amusées chez Worms, tu te rappelles ! Nous t'appelions "notre petit homme". Moi, j'ai toujours pensé que la grosse Suzanne se serait laissée faire, si la marquise ne l'avait pas surveillée avec des yeux furibonds.
— Ah oui, nous avons bien ri…, murmurait le jeune homme. L'album de photographies, n'est-ce pas ? Et tout le reste, nos escapades dans Paris, nos goûters chez le pâtissier du boulevard ; tu sais, ces petits gâteaux aux fraises que tu adorais ?… Moi, je me souviendrai toujours de cet après-midi où tu m'as raconté l'histoire d'Adeline, au couvent, quand elle écrivait des lettres à Suzanne, signant comme un homme : "Arthur d'Espanet", et lui proposant de l'enlever…
Les amants s'amusaient encore de cette histoire ; puis Maxime continuait d'une voix douce :
— Quand tu venais me chercher au collège dans ta voiture, nous devions être drôles tous les deux… Je disparaissais sous tes jupons, tellement j'étais petit.
— Oui, oui, balbutiait-elle, frissonnant, attirant le jeune homme à elle, c'était très agréable, comme tu dis… Nous nous aimions sans le savoir, n'est-ce pas ? Moi, je l'ai su avant toi. L'autre jour, en revenant du Bois, j'ai frôlé ta jambe, et j'ai tressailli… Mais tu ne t'es aperçu de rien. Hein ? Tu ne pensais pas à moi ?
— Oh ! si, répondait-il, un peu gêné. Seulement, je ne savais pas, tu comprends… Je n'osais pas.
Il mentait. L'idée de posséder Renée ne lui était jamais venue clairement. Il l'avait effleurée de tout son vice sans la désirer réellement. Il était trop indolent pour cet effort.
Maxime accepta Renée parce qu’elle s’imposa à lui, sans qu’il l’ait vraiment voulu ou prévu. Il se retrouva dans son lit presque par accident, et une fois là, il y resta parce qu’il y trouvait un confort, une chaleur qui lui convenait. Au début, cela flattait même son ego : c’était sa première aventure avec une femme mariée. Il ne pensait pas que le mari était son propre père.
Renée, elle, apportait dans cette relation interdite toute la passion d’un cœur désabusé. Elle avait glissé sur la pente, mais pas comme un simple corps sans vie. Le désir s’était éveillé en elle trop tard pour qu’elle puisse le combattre, et cette chute lui apparut soudainement comme une nécessité pour échapper à son ennui, une jouissance rare et intense capable de réveiller ses sens endormis, son cœur meurtri. L’idée de l’inceste lui vint un soir d’automne, au crépuscule, alors que le Bois s’endormait. C’était comme un frisson inconnu qui l’effleura, et plus tard, lors d’un dîner légèrement alcoolisé, la jalousie enflamma cette idée. Elle se dressa devant elle, brûlante, au milieu des flammes de la serre, face à Maxime et Louise. À cet instant, elle voulut le mal que personne n’ose commettre, le mal qui remplirait enfin sa vie vide et la plongerait dans cet enfer dont elle avait toujours eu peur, même enfant.
Le lendemain, cependant, elle hésita, prise d’un étrange mélange de remords et de lassitude. Elle avait l’impression d’avoir déjà péché, que ce n’était pas aussi agréable qu’elle l’avait imaginé, et que cela serait vraiment trop sordide. Pourtant, elle savait que la crise était inévitable, qu’elle viendrait d’elle-même, indépendamment de ces deux êtres destinés à se tromper un jour, à s’unir en pensant simplement se serrer la main. Après cette chute absurde, elle retourna à son rêve d’un plaisir indicible, et elle prit Maxime dans ses bras, curieuse de découvrir les joies cruelles d’un amour qu’elle considérait comme un crime. Sa volonté accepta l’inceste, le réclama, décidée à en savourer chaque instant, même jusqu’aux remords, s’ils devaient jamais venir. Elle devint active, consciente, aimant avec toute l’intensité d’une grande mondaine, avec ses préjugés bourgeois, ses luttes, ses plaisirs et ses dégoûts de femme se noyant dans son propre mépris.
Maxime revenait chaque nuit. Il arrivait par le jardin, vers une heure du matin. Souvent, Renée l’attendait dans la serre, qu’il devait traverser pour rejoindre le petit salon. Leur impudence était totale, ils se cachaient à peine, ignorant les précautions habituelles des amants adultères. Ce coin de l’hôtel leur appartenait. Baptiste, le valet de chambre du mari, était le seul à y avoir accès, mais il disparaissait dès son service terminé, prétendant, selon Maxime, se retirer pour rédiger ses Mémoires. Une nuit, cependant, alors que Maxime venait d’arriver, Renée lui montra Baptiste traversant le salon avec un bougeoir à la main. Ce soir-là, avec sa stature imposante et son visage éclairé par la flamme vacillante, il avait l’air encore plus solennel et sévère que d’habitude.
En se penchant, les amants observèrent Baptiste souffler sa bougie avant de se diriger vers les écuries, où dormaient les chevaux et les palefreniers.
« Il fait sa ronde », dit Maxime.
Renée frissonna. Baptiste l'inquiétait habituellement. Elle disait souvent qu'il était le seul homme honnête de l'hôtel, avec sa froideur et son regard clair qui ne s'attardait jamais sur les épaules des femmes.
Ils prirent alors quelques précautions pour se retrouver. Ils fermaient les portes du petit salon, profitant ainsi en toute tranquillité de ce salon, de la serre et de l'appartement de Renée. C'était un véritable univers. Pendant les premiers mois, ils y goûtèrent des plaisirs raffinés et subtilement recherchés. Leur amour se promenait du grand lit gris et rose de la chambre à coucher, à la nudité rose et blanche de la salle de bain, jusqu'à la symphonie en jaune du petit salon. Chaque pièce, avec son parfum distinct, ses tentures, sa propre atmosphère, offrait une tendresse différente, transformant Renée en une amante nouvelle : délicate et gracieuse dans son lit capitonné de grande dame, au milieu de cette chambre chaleureuse et aristocratique où l'amour se faisait discret et élégant ; sous la tente couleur chair, parmi les parfums et la langueur humide de la baignoire, elle devenait une créature capricieuse et sensuelle, s'abandonnant à la sortie du bain, et c'est là que Maxime la préférait ; puis, en bas, au lever du soleil doré du petit salon, baignée dans cette lumière dorée qui illuminait ses cheveux, elle devenait une déesse, avec sa tête de Diane blonde, ses bras nus adoptant des poses chastes, son corps pur trouvant des lignes nobles et une grâce antique sur les sofas. Mais il y avait un endroit qui effrayait presque Maxime, où Renée l'entraînait uniquement les jours de tempête intérieure, lorsqu'elle avait besoin d'une ivresse plus âpre. C'était dans la serre qu'ils goûtaient à l'interdit.
Une nuit, saisie par l'angoisse, Renée demanda à Maxime d'aller chercher une des peaux d'ours noir. Ils s'allongèrent ensuite sur cette fourrure sombre, au bord d'un bassin, dans la grande allée circulaire. Dehors, le gel était intense sous un clair de lune limpide. Maxime arriva en grelottant, les oreilles et les doigts glacés. La serre était chauffée à un tel point qu'il se sentit défaillir sur la fourrure. Passant brusquement du froid piquant à cette chaleur suffocante, il ressentit comme des brûlures, comme si on l'avait frappé avec des verges. Lorsqu'il reprit ses esprits, il vit Renée agenouillée, penchée, les yeux fixes, dans une attitude brutale qui lui fit peur. Ses cheveux tombés, les épaules nues, elle s'appuyait sur ses poings, son dos étiré, semblable à une grande chatte aux yeux phosphorescents. Allongé sur le dos, le jeune homme aperçut, au-dessus des épaules de cette créature amoureuse qui le fixait, le sphinx de marbre, dont la lune éclairait les cuisses luisantes. Renée avait la posture et le sourire du monstre à tête de femme, et dans ses jupons défaits, elle semblait la sœur blanche de ce dieu noir.
Maxime resta languissant.
La chaleur était étouffante, presque oppressante, comme un souffle lourd et stagnant qui montait du sol, semblable à une vapeur orageuse. Une moiteur brûlante enveloppait les amants, les couvrant d'une sueur ardente. Ils restèrent longtemps immobiles et silencieux, plongés dans cette fournaise. Maxime, écrasé et inerte, tandis que Renée frémissait, tendue comme un arc. À travers les petites vitres de la serre, on apercevait des coins du parc Monceau : des arbres aux silhouettes noires, des pelouses blanches comme des lacs gelés, un paysage figé, délicat comme une estampe japonaise. Et au milieu de ce froid silencieux, leur couche brûlante semblait bouillonner étrangement.
Ils vécurent une nuit de passion débridée. Renée prenait le rôle dominant, pleine de volonté et de désir, tandis que Maxime se laissait faire. Ce jeune homme blond, délicat, presque efféminé, semblait destiné à une sensualité déviante. Renée savourait sa domination, pliant cette créature indécise sous sa passion. Pour elle, c'était un perpétuel étonnement, un mélange troublant de désir et de plaisir aigu. Elle revenait sans cesse à la douceur de sa peau, à la rondeur de son cou, à ses abandons. Elle connut alors une heure de plénitude. Maxime, en lui offrant de nouvelles sensations, complétait son univers de luxe et de folie. Il ajoutait à sa chair la touche excessive qui résonnait déjà autour d'elle. Il était l'amant parfait pour les modes et les extravagances de l'époque. Ce jeune homme raffiné, qui se promenait sur les boulevards avec des rires légers et des sourires las, devenait entre les mains de Renée une incarnation de la décadence, épuisant son corps et troublant son esprit.
C'était surtout dans la serre que Renée dominait. La nuit brûlante qu'ils y passèrent fut suivie de nombreuses autres. La serre elle-même semblait vibrer avec eux. Dans l'air lourd et la lumière blanchâtre de la lune, les plantes autour d'eux prenaient vie, se mouvant comme dans une danse sensuelle. La peau d'ours noir recouvrait le sol. À leurs pieds, le bassin fumait, grouillant de racines entremêlées, tandis que les nénuphars s'ouvraient à la surface, semblables à des corsages de vierge, et que les Tornélia laissaient pendre leurs branches comme des chevelures de nymphes évanouies. Autour d'eux, les palmiers et les grands bambous de l'Inde se dressaient, s'inclinant et mêlant leurs feuilles dans un ballet langoureux d'amants fatigués.
Plus bas, les fougères, les ptérides et les alsophilas ressemblaient à des dames en robes vertes, leurs larges jupons ornés de volants réguliers, silencieuses et immobiles au bord du chemin, attendant l'amour. À côté, les feuilles tordues et rouges des bégonias, ainsi que les feuilles blanches en forme de lance des caladiums, évoquaient des blessures et des pâleurs mystérieuses que les amants ne comprenaient pas, mais où ils reconnaissaient parfois les courbes de hanches et de genoux, allongées sur le sol, marquées par des caresses brutales. Les bananiers, ployant sous le poids de leurs fruits, parlaient des richesses fertiles de la terre, tandis que les euphorbes d'Abyssinie, avec leurs cierges épineux et déformés, suintaient la sève, le flot débordant de cette génération flamboyante. Mais plus leurs regards s'enfonçaient dans les recoins de la serre, plus l'obscurité se peuplait d'une débauche de feuilles et de tiges frénétiques : ils ne distinguaient plus, sur les gradins, les marantas douces comme du velours, les gloxinias aux cloches violettes, les dracénas ressemblant à des lames de laque ancienne ; c'était une danse d'herbes vivantes, poursuivant une tendresse insatiable. Aux quatre coins, là où des rideaux de lianes formaient des berceaux, leur rêve charnel s'intensifiait, et les jets souples des vanilles, des coques du Levant, des quisqualus, des bauhinias étaient comme les bras interminables d'amoureux invisibles, s'étirant désespérément pour saisir toutes les joies éparses. Ces bras sans fin pendaient de lassitude, se nouaient dans une étreinte passionnée, se cherchaient, s'enroulaient, comme dans l'ardeur d'une foule. C'était la transe immense de la serre, ce coin de forêt vierge où flamboyaient les verdures et floraisons des tropiques.
Maxime et Renée, les sens troublés, se sentaient emportés dans cette union puissante de la terre. Le sol, à travers la peau d'ours, leur brûlait le dos, et des hautes palmes, des gouttes de chaleur tombaient sur eux. La sève qui montait dans les arbres les pénétrait aussi, leur inspirant des désirs fous de croissance immédiate, de reproduction gigantesque. Ils se fondaient dans la frénésie de la serre. C'est alors, au milieu de la lueur pâle, que des visions les hébétaient, des cauchemars où ils assistaient longuement aux amours des palmiers et des fougères ; les feuillages prenaient des formes confuses et ambiguës, que leurs désirs transformaient en images sensuelles ; des murmures, des chuchotements leur parvenaient des massifs, voix évanouies, soupirs d'extase, cris étouffés de douleur, rires lointains, tout ce que leurs propres baisers avaient de bavard, et que l'écho leur renvoyait. Parfois, ils se croyaient secoués par un tremblement de terre, comme si la terre elle-même, dans un paroxysme de satisfaction, éclatait en sanglots voluptueux.
S'ils avaient fermé les yeux, si la chaleur suffocante et la lumière pâle n'avaient pas corrompu tous leurs sens, les odeurs seules auraient suffi à les plonger dans un état de nerfs exalté. Le bassin les enveloppait d'une senteur âcre et profonde, où se mêlaient les mille parfums des fleurs et des feuillages.
Par moments, la Vanille chantait doucement comme un pigeon, puis les notes plus âpres des Stanhopéa prenaient le relais, leurs fleurs tigrées exhalant un parfum intense et amer, rappelant celui d’un convalescent. Les Orchidées, suspendues dans leurs paniers par de petites chaînes, diffusaient leurs arômes comme des encensoirs vivants. Mais l’odeur qui surpassait toutes les autres, celle qui réunissait ces soupirs parfumés, était une odeur humaine, une odeur d'amour. Maxime la reconnaissait quand il embrassait la nuque de Renée, quand il enfouissait son visage dans ses cheveux défaits. Ils restaient enivrés par cette fragrance de femme amoureuse, qui flottait dans la serre comme dans une alcôve où la terre elle-même semblait donner naissance.
D'ordinaire, les amants se retrouvaient sous le Tanghin de Madagascar, cet arbuste toxique dont Renée avait mordillé une feuille. Autour d'eux, les statues blanches semblaient rire, témoins de l'union exubérante de la végétation. La lune, en mouvement, déplaçait les ombres, animant ce théâtre de sa lumière changeante. Ils se sentaient transportés à mille lieues de Paris, loin de la vie mondaine du Bois et des salons, dans un recoin d’une forêt indienne, près d’un temple fantastique où le sphinx de marbre noir devenait leur divinité. Ils se laissaient emporter par le crime, par un amour interdit, par une passion sauvage. Toute cette vie foisonnante autour d’eux, ce murmure sourd du bassin, cette impudeur des feuillages les plongeaient dans un enfer dantesque de passion. C'était dans cette serre brûlante, perdue dans le froid lumineux de décembre, qu'ils goûtaient à l'inceste, fruit défendu d'une terre trop ardente, avec la peur sourde de leur lit terrifiant.
Au milieu de la fourrure sombre, le corps de Renée se détachait, blanc, dans une posture de grande chatte accroupie, le dos allongé, les poignets tendus comme des jarrets souples et nerveux. Elle était gonflée de désir, et les lignes nettes de ses épaules et de ses hanches se découpaient avec une grâce féline sur le fond noir de la fourrure, contrastant avec le sable jaune de l'allée. Elle épiait Maxime, sa proie soumise, qu'elle possédait entièrement. Par moments, elle se penchait brusquement pour l'embrasser avec passion. Sa bouche s'ouvrait alors, éclatante et avide, comme l’Hibiscus de Chine dont les fleurs recouvraient le flanc de l’hôtel. Elle n’était plus qu’une créature ardente de la serre. Ses baisers fleurissaient et se fanaient comme les fleurs rouges de la grande mauve, éphémères mais renaissantes, semblables aux lèvres insatiables d’une Messaline géante.
Le baiser qu’il avait déposé sur le cou de sa femme préoccupait Saccard. Il n’exerçait plus ses droits de mari depuis longtemps ; la séparation s’était faite naturellement, aucun des deux ne désirant une relation qui les gênait. Pour qu’il envisage de retourner dans la chambre de Renée, il fallait qu’une bonne affaire justifie ces élans conjugaux.
Le projet de Charonne avançait bien, bien que Saccard restât inquiet quant à son aboutissement. Larsonneau, avec son allure impeccable, affichait des sourires qui lui déplaisaient.
Larsonneau n'était qu'un simple intermédiaire, un prête-nom que Saccard rémunérait avec une promesse de dix pour cent sur les bénéfices futurs. Bien que Larsonneau n'ait pas investi un centime dans l'affaire, et que Saccard ait pris toutes les précautions possibles en fournissant les fonds pour le café-concert — comme la rédaction de contrats de revente, des lettres antidatées et des quittances anticipées — Saccard était tout de même hanté par une inquiétude sourde, un pressentiment de trahison. Il soupçonnait son complice de vouloir le faire chanter grâce à un inventaire falsifié que Larsonneau conservait précieusement, et qui était sa seule véritable contribution à l'affaire.
Malgré tout, les deux hommes se serraient la main chaleureusement. Larsonneau appelait Saccard "cher maître" et le regardait avec une admiration sincère, fasciné par ses prouesses acrobatiques dans le monde de la spéculation. L'idée de le tromper l'excitait comme une tentation rare et délicieuse. Il caressait un plan encore flou, incertain de la manière dont il pourrait utiliser l'arme qu'il détenait sans se blesser lui-même. Il savait qu'il restait à la merci de Saccard. Les terrains et les bâtiments, évalués de manière optimiste à près de deux millions grâce à des inventaires savamment orchestrés, ne valaient en réalité pas le quart de cette somme. Sans l'intervention providentielle de l'expropriation, tout risquait de sombrer dans une faillite monumentale. Selon les plans initiaux qu'ils avaient pu consulter, le nouveau boulevard, conçu pour relier le parc d'artillerie de Vincennes à la caserne du Prince-Eugène, devait traverser une partie de leurs terrains. Mais il subsistait le risque que ces terrains ne soient que partiellement touchés, ce qui pourrait faire échouer leur audacieuse spéculation autour du café-concert. Dans ce cas, Larsonneau se retrouverait dans une situation délicate. Pourtant, malgré son rôle secondaire, il était frustré à l'idée de ne toucher que dix pour cent d'un vol aussi colossal. Cette frustration nourrissait en lui une envie irrésistible de s'emparer d'une plus grande part.
Saccard, quant à lui, refusait même que Larsonneau prête de l'argent à sa femme, se délectant de cette intrigue complexe, semblable à une ficelle de mélodrame qu'il affectionnait tant.
« Non, non, mon cher, disait-il avec son accent provençal qu'il exagérait pour donner du piquant à ses plaisanteries, ne mélangeons pas nos comptes... Vous êtes le seul homme à Paris à qui j'ai juré de ne jamais rien devoir. »
Larsonneau se contentait de lui suggérer que sa femme était un gouffre financier. Il conseillait à Saccard de ne plus lui donner d'argent, pour qu'elle leur cède immédiatement sa part de propriété. Il aurait préféré traiter directement avec Saccard. Parfois, il tâtonnait, allant jusqu'à dire d'un ton las et désinvolte de viveur :
« Il faudra bien que je mette un peu d'ordre dans mes papiers... Votre femme m'inquiète, mon bon. »
Je refuse qu'on appose des scellés chez moi sur certaines pièces.
Saccard n'était pas du genre à tolérer de telles insinuations, surtout en connaissant le caractère méticuleux et organisé des bureaux de cet homme. Toute sa nature rusée et énergique se rebellait contre les menaces voilées de cet usurier élégant aux gants jaunes. Pourtant, il frissonnait à l'idée d'un scandale possible, s'imaginant déjà banni par son frère, contraint de vivre en Belgique de quelque commerce douteux. Un jour, il perdit patience et s'adressa à Larsonneau avec familiarité.
— Écoute, mon cher, lui dit-il, tu es un brave garçon, mais tu ferais bien de me rendre le document en question. Ce bout de papier finira par nous brouiller.
Larsonneau feignit la surprise, serra chaleureusement les mains de son "cher maître" et lui jura fidélité. Saccard regretta aussitôt son emportement. C’est à cette période qu’il pensa sérieusement à se rapprocher de sa femme ; il pourrait avoir besoin d’elle contre son complice, et il se disait que les affaires se négocient à merveille sur l’oreiller. Le baiser dans le cou devint peu à peu la révélation d’une nouvelle stratégie.
Il n'était pas pressé et préparait ses coups. Tout l'hiver, il mûrit son plan, tiraillé par des affaires de plus en plus complexes. Ce fut pour lui un hiver éprouvant, plein de rebondissements, une campagne extraordinaire où il dut chaque jour éviter la faillite. Au lieu de réduire son train de vie, il multiplia les réceptions. Mais s’il réussit à tout maintenir à flot, il négligea Renée, qu’il réservait pour son triomphe, une fois l’opération de Charonne prête. Il se contenta de poser les bases du dénouement, continuant à ne lui donner de l’argent que par l’intermédiaire de Larsonneau. Quand il pouvait réunir quelques milliers de francs et qu’elle se plaignait de manquer, il les lui apportait, prétextant que les hommes de Larsonneau réclamaient un billet du double. Cette comédie le divertissait énormément, l’histoire de ces billets le fascinait par la dimension romanesque qu’ils apportaient à l’affaire. Même à l’époque de ses plus gros bénéfices, il avait toujours versé la pension de sa femme de manière irrégulière, lui offrant parfois des cadeaux somptueux, des liasses de billets, puis la laissant sans ressources pendant des semaines. Maintenant qu’il était réellement en difficulté, il évoquait les charges de la maison, la traitait comme une créancière à qui on cache sa ruine, la faisant patienter avec des histoires. Elle l’écoutait à peine ; elle signait tout ce qu’il demandait ; elle se plaignait seulement de ne pas pouvoir signer davantage.
Il avait déjà accumulé pour deux cent mille francs de billets signés par elle, qui ne lui avaient coûté que cent dix mille francs. Après les avoir fait endosser par Larsonneau, au nom de qui ils étaient souscrits, il les faisait circuler prudemment, prévoyant de les utiliser plus tard comme des armes décisives.
Il n'aurait jamais pu traverser cet hiver difficile, jonglant avec les prêts à intérêts pour sa femme et maintenant le train de vie de leur maison, sans vendre son terrain du boulevard Malesherbes. Mignon et Charrier l'avaient acheté comptant, mais en déduisant un escompte considérable.
Pour Renée, cet hiver fut une suite de plaisirs. Seul le manque d'argent la tourmentait. Maxime lui coûtait cher, la traitant toujours comme une belle-mère, et la laissant payer partout. Pourtant, cette gêne financière ajoutait à son excitation. Elle se creusait la tête pour que "son cher enfant" ne manque de rien. Quand elle parvenait à convaincre son mari de lui trouver quelques milliers de francs, elle les dépensait avec Maxime dans des extravagances, comme deux adolescents en cavale. Quand ils n'avaient plus un sou, ils restaient à l'hôtel, savourant le luxe ostentatoire et stupide de l'endroit. Le père était toujours absent. Les amoureux profitaient du confort de la maison plus souvent qu'avant. Renée avait enfin réchauffé le vide glacial des plafonds dorés avec une chaleur intime. Cette demeure, autrefois un repaire de plaisirs mondains, était devenue pour elle un sanctuaire privé d'une nouvelle religion. Maxime n'était pas seulement l'élément qui complétait ses tenues extravagantes ; il était l'amant parfait pour cette maison, avec ses vitrines comme des magasins et ses sculptures débordant des greniers aux caves. Il donnait vie à ces décorations, des Amours joufflus de la cour aux grandes femmes nues des balcons. Il expliquait le vestibule trop riche, le jardin trop exigu, les pièces clinquantes où l'on voyait trop de fauteuils et aucun objet d'art. La jeune femme, qui s'y était ennuyée à mourir, s'amusait tout à coup, utilisant la maison comme un jouet dont elle avait enfin compris l'usage. Et ce n'était pas seulement dans son appartement, dans le salon bouton d'or ou la serre qu'elle vivait son amour, mais dans toute la maison. Elle finit même par apprécier le divan du fumoir, s'y attardant, affirmant que cette pièce avait une agréable odeur de tabac.
Elle décida d'avoir deux jours de réception au lieu d'un. Le jeudi, elle accueillait tout le monde. Mais le lundi était réservé aux amies proches, sans hommes admis. Maxime était le seul à assister à ces soirées dans le petit salon. Un soir, elle eut l'idée surprenante de le déguiser en femme et de le présenter comme une cousine. Adeline, Suzanne, la baronne de Meinhold et les autres, surprises par ce visage familier, se levèrent et saluèrent. Lorsqu'elles comprirent la supercherie, elles éclatèrent de rire et insistèrent pour qu'il garde sa tenue féminine, se moquant gentiment de lui. Après avoir raccompagné ces dames à la porte principale, Maxime faisait le tour du parc et revenait par la serre. Les amies n'eurent jamais le moindre soupçon. Les amants ne pouvaient être plus complices qu'ils ne l'étaient déjà, se considérant comme de bons camarades.
Si par hasard un domestique les surprenait en train de se rapprocher un peu trop dans un couloir, il n'y voyait rien d'étonnant. Il était habitué aux plaisanteries entre madame et le fils de monsieur.
Cette liberté totale, cette absence de conséquences, les rendaient encore plus audacieux. La nuit, ils verrouillaient les portes, et le jour, ils s'embrassaient dans chaque pièce de la maison. Les jours de pluie, ils inventaient mille petits jeux. Mais ce que Renée préférait par-dessus tout, c'était d'allumer un feu intense et de s'assoupir devant les flammes. Cet hiver-là, elle s'offrit des dessous somptueux. Elle portait des chemises et des peignoirs d'une extravagance inouïe, faits de dentelle et de batiste qui ne la couvraient que d'un voile léger. Dans la lueur rougeoyante du feu, elle semblait presque nue, les dentelles et sa peau se confondant dans une teinte rosée, sa chair baignée par la chaleur à travers le tissu fin. Maxime, accroupi à ses pieds, lui embrassait les genoux, sans même sentir le tissu qui avait la douceur et la couleur de son corps magnifique. Le jour déclinait, projetant une lumière crépusculaire dans la chambre aux murs de soie grise, tandis que Céleste allait et venait derrière eux, d'un pas tranquille. Elle était devenue leur complice, naturellement. Un matin, elle les trouva encore au lit, mais resta imperturbable, fidèle à son flegme de servante au sang froid. Ils ne se cachaient plus, elle entrait à tout moment, sans que le bruit de leurs baisers ne la fasse sourciller. Ils comptaient sur elle pour les avertir en cas de danger. Ils n'achetaient pas son silence. C'était une fille très économe, très honnête, et à qui on ne connaissait pas d'amant.
Pourtant, Renée ne s'était pas retirée du monde. Elle continuait de sortir, emmenant Maxime avec elle, tel un page blond en habit noir, et elle y trouvait même des plaisirs plus intenses. Cette saison fut pour elle une suite ininterrompue de triomphes. Jamais elle n'avait eu des idées plus audacieuses pour ses tenues et ses coiffures. C'est à ce moment-là qu'elle osa porter cette fameuse robe en satin couleur buisson, brodée d'une scène de chasse au cerf, avec tous les accessoires : poires à poudre, cors de chasse, couteaux à larges lames. C'est aussi à cette époque qu'elle lança la mode des coiffures antiques que Maxime alla dessiner pour elle au musée Campana, récemment ouvert. Elle rajeunissait, elle était à l'apogée de sa beauté tumultueuse. L'inceste allumait en elle une flamme qui brillait au fond de ses yeux et réchauffait ses rires. Son binocle, posé avec insolence sur le bout de son nez, lui donnait un air de défi. Elle regardait les autres femmes, ces bonnes amies affichant sans honte quelque vice énorme, avec l'assurance d'un adolescent vantard, un sourire figé qui semblait dire : « J'ai mon propre crime. »
Quant à Maxime, il trouvait le monde ennuyeux. Par affectation, il prétendait s'y ennuyer, mais en réalité, il ne s'amusait nulle part. Aux Tuileries, chez les ministres, il se perdait dans les jupons de Renée. Mais dès qu'il s'agissait d'une escapade, il reprenait les commandes. Renée voulut revoir le cabinet sur le boulevard, et la largeur du divan la fit sourire. Puis, il l'emmena un peu partout : chez les prostituées, au bal de l’Opéra, dans les avant-scènes des petits théâtres, dans tous les lieux équivoques où ils pouvaient frôler le vice brutal, savourant les joies de l'anonymat.
Quand ils rentraient discrètement à l'hôtel, épuisés, ils s'endormaient dans les bras l'un de l'autre, encore enivrés par les excès de leur nuit parisienne, avec des refrains grivois résonnant encore à leurs oreilles. Le lendemain, Maxime s'amusait à imiter les acteurs, tandis que Renée, au piano du petit salon, essayait de reproduire la voix rauque et les mouvements de Blanche Müller dans son rôle de la Belle Hélène. Ses cours de musique du couvent ne lui servaient plus qu'à massacrer les airs des nouvelles comédies. Elle avait une aversion sacrée pour les morceaux sérieux. Maxime se moquait avec elle de la musique allemande, allant jusqu'à siffler Tannhäuser par principe, pour défendre les refrains légers de sa belle-mère.
L'une de leurs grandes distractions fut le patinage ; cet hiver-là, la mode était au patin, l'empereur ayant été parmi les premiers à tester la glace du lac au bois de Boulogne. Renée commanda chez Worms un costume complet de Polonaise, en velours et fourrure ; elle exigea que Maxime porte des bottes souples et un bonnet en renard. Ils arrivaient au Bois, par un froid mordant qui leur picotait le nez et les lèvres, comme si le vent leur soufflait du sable fin au visage. Ils prenaient plaisir à avoir froid. Le Bois était tout gris, avec des traînées de neige ressemblant à de délicates dentelles le long des branches. Sous le ciel pâle, au-dessus du lac figé et terne, seuls les sapins des îles dressaient encore, à l'horizon, leurs draperies théâtrales, ornées de hautes dentelles de neige. Ils glissaient ensemble dans l'air glacé, à la manière des hirondelles frôlant le sol. Un poing derrière le dos, l'autre main posée sur l'épaule de l'autre, ils avançaient droits, souriants, côte à côte, pivotant sur eux-mêmes dans l'espace délimité par de grosses cordes. Du haut de la grande allée, des curieux les observaient. Parfois, ils s'arrêtaient pour se réchauffer aux braseros allumés au bord du lac, puis repartaient, les yeux pleurant de plaisir et de froid.
Quand le printemps arriva, Renée se souvint de ses anciennes rêveries. Elle voulut que Maxime se promène avec elle dans le parc Monceau, la nuit, sous la lune. Ils visitèrent la grotte, s'assirent sur l'herbe, devant la colonnade. Mais quand elle exprima le souhait de faire un tour sur le petit lac, ils découvrirent que la barque, visible depuis l'hôtel et attachée au bord d'une allée, n'avait pas de rames. On les retirait le soir. Ce fut une déception. De plus, les grandes ombres du parc les rendaient nerveux. Ils auraient préféré une fête vénitienne, avec des lanternes rouges et un orchestre. Ils préféraient le parc de jour, l'après-midi, et souvent ils s'installaient à une fenêtre de l'hôtel pour admirer les attelages suivant la courbe élégante de la grande allée. Ils aimaient ce coin charmant du nouveau Paris, cette nature soignée, ces pelouses semblables à du velours, parsemées de corbeilles de fleurs et d'arbustes choisis, bordées de magnifiques roses blanches. Les voitures y passaient aussi nombreuses que sur un boulevard ; les promeneuses y traînaient leurs jupes avec nonchalance, comme si elles ne quittaient jamais les tapis de leurs salons.
À travers les feuillages, ils critiquaient les tenues, désignaient les attelages, et savouraient les douces couleurs de ce vaste jardin. Un éclat de grille dorée scintillait entre deux arbres, une file de canards glissait sur le lac, et le petit pont Renaissance, tout neuf, se détachait en blanc au milieu des verdures. De chaque côté de la grande allée, des mères, assises sur des chaises jaunes, oubliaient leurs enfants en discutant, tandis que les petits garçons et les petites filles échangeaient des regards malicieux, affichant déjà des airs de séduction précoce.
Les amants étaient passionnément attachés au nouveau Paris. Ils parcouraient souvent la ville en voiture, s'accordant un détour pour emprunter certains boulevards qu'ils chérissaient. Les hautes maisons, avec leurs grandes portes sculptées et leurs balcons ornés de noms et d'enseignes en lettres dorées, les fascinaient. Tandis que leur coupé filait, ils suivaient du regard les trottoirs gris, larges et interminables, avec leurs bancs, leurs colonnes colorées, et leurs arbres maigres. Cette avenue lumineuse s'étirait à l'horizon, se rétrécissant pour s'ouvrir sur un carré de ciel bleu. La succession ininterrompue de grands magasins, où des commis souriaient aux clientes, et la foule piétinante et bourdonnante les remplissaient d'une satisfaction totale. Ils aimaient même les jets des lances d'arrosage, qui passaient devant leurs chevaux comme une brume blanche, se répandaient en pluie fine sous les roues, brunissant le sol et soulevant un léger nuage de poussière. Ils continuaient à rouler, ayant l'impression que la voiture glissait sur des tapis, le long de cette chaussée droite et infinie, conçue pour les éloigner des ruelles sombres. Chaque boulevard devenait un couloir de leur hôtel. Le soleil riait sur les façades neuves, illuminait les fenêtres, frappait les auvents des boutiques et des cafés, chauffait l'asphalte sous les pas pressés de la foule. Et lorsqu'ils rentraient, un peu étourdis par le tumulte éclatant de ces longs bazars, ils se réfugiaient au parc Monceau, comme dans un havre nécessaire de ce Paris moderne, exhibant son luxe sous les premières douceurs du printemps.
Quand la mode les obligea à quitter Paris, ils partirent à contrecœur pour les stations balnéaires, songeant aux trottoirs des boulevards même en bord de mer. Leur amour lui-même s'y languissait. C'était une fleur de serre qui avait besoin du grand lit gris et rose, de l'intimité du boudoir, de la lumière dorée du salon. Seuls face à la mer le soir, ils ne trouvaient plus rien à se dire. Elle tenta de chanter son répertoire du théâtre des Variétés sur un vieux piano moribond dans sa chambre d'hôtel ; mais l'instrument, humide des vents marins, produisait des sons mélancoliques. La Belle Hélène y résonnait de manière lugubre et étrange. Pour se distraire, la jeune femme surprit la plage avec des tenues extravagantes. Toute la bande de ces dames était là, à bâiller, attendant l'hiver, cherchant désespérément un maillot de bain qui ne les enlaidisse pas trop. Renée ne parvint jamais à convaincre Maxime de se baigner.
Maxime avait une peur bleue de l’eau. Il devenait livide dès que les vagues léchaient ses chaussures et ne s’approchait jamais des falaises. Il évitait soigneusement les moindres pentes, préférant faire de grands détours.
Saccard rendit visite à "ses enfants" à quelques reprises. Il se disait accablé de soucis. Ce n’est qu’en octobre, une fois de retour à Paris, qu’il envisagea sérieusement de se rapprocher de Renée. L’affaire de Charonne avançait bien. Son plan était simple et direct : il comptait piéger Renée comme il l’aurait fait avec une maîtresse. Elle avait des besoins financiers croissants et, par orgueil, ne s’adressait à son mari qu’en dernier recours. Saccard se promettait de profiter de sa première demande pour jouer les galants et renouer des liens depuis longtemps distendus, en échange du règlement d’une grosse dette.
À Paris, Renée et Maxime se retrouvèrent face à des difficultés financières considérables. Plusieurs des billets signés pour Larsonneau étaient arrivés à échéance, mais Saccard les laissait traîner chez l’huissier, ce qui inquiétait peu Renée. Elle était bien plus angoissée par sa dette chez Worms, qui atteignait presque deux cent mille francs. Le tailleur réclamait un acompte, menaçant de couper le crédit. L’idée d’un procès et d’un conflit avec le célèbre couturier la faisait frémir. De plus, elle avait besoin d’argent de poche. Sans quelques pièces à dépenser chaque jour, elle et Maxime s’ennuieraient à mourir. Maxime, lui, était à sec, ayant épuisé les tiroirs de son père. Sa fidélité et sa sagesse des derniers mois étaient surtout dues à son portefeuille désespérément vide. Il n’avait même pas vingt francs pour inviter une fille à dîner, ce qui le ramenait stoïquement à l’hôtel. Renée, lors de leurs sorties, lui confiait son porte-monnaie pour régler les additions dans les restaurants, les bals et les petits théâtres. Elle continuait à le materner, glissant même des pièces dans ses poches comme une mère qui remplit celles de son fils. Cette vie de plaisirs simples et de caprices satisfaits allait bientôt prendre fin.
Mais une inquiétude plus grave les accabla. Le bijoutier de Sylvia, auquel Maxime devait dix mille francs, perdait patience et menaçait de l’envoyer à Clichy. Les billets, protestés depuis longtemps, s’étaient alourdis de frais, ajoutant plusieurs milliers de francs à la dette. Saccard fut clair : il ne pouvait rien faire. Voir son fils à Clichy le mettrait dans l’embarras, et le sortir de là ferait grand bruit. Renée était désespérée, imaginant Maxime en prison, dans un cachot humide. Un soir, elle lui proposa sérieusement de rester chez elle, à l’abri des huissiers. Elle jura qu’elle trouverait l’argent nécessaire.
Elle ne mentionnait jamais la source de cette dette, ni cette Sylvia qui confiait ses aventures aux miroirs des salons privés. Elle avait besoin de cinquante mille francs : quinze mille pour Maxime, trente mille pour Worms, et cinq mille pour ses dépenses personnelles. Cela leur offrirait quinze jours de bonheur. Elle se mit en quête de cet argent.
Son premier réflexe fut de solliciter son mari pour cette somme, mais elle hésitait. Les dernières fois qu'il était venu dans sa chambre avec de l’argent, il l’avait embrassée dans le cou, lui tenant les mains, parlant tendrement. Les femmes ont une intuition fine pour comprendre les hommes, et elle pressentait une condition implicite, un accord silencieux. Effectivement, lorsqu’elle lui demanda les cinquante mille francs, il protesta, affirmant que Larsonneau ne prêterait jamais autant, et qu’il était lui-même dans une situation financière délicate. Puis, sa voix changea, trahissant une émotion soudaine :
— On ne peut rien vous refuser, murmura-t-il. Je vais parcourir Paris, tenter l’impossible… Je veux, chère amie, que vous soyez satisfaite.
Il se pencha à son oreille, lui baisant les cheveux, sa voix légèrement tremblante :
— Je te les apporterai demain soir, dans ta chambre… sans billet…
Elle répliqua vivement qu’elle n’était pas pressée, qu’elle ne voulait pas le mettre dans l’embarras. Lui, qui avait mis tout son espoir dans ce « sans billet » glissé presque inconsciemment, ne sembla pas froissé par son refus. Il se redressa, disant :
— Eh bien, à votre disposition… Je trouverai cette somme quand ce sera nécessaire. Larsonneau n’y sera pour rien, comprenez-vous. C’est un cadeau que je tiens à vous faire.
Il souriait avec bienveillance. Elle resta angoissée, consciente qu’elle perdrait le peu de contrôle qu’il lui restait si elle cédait à son mari. Sa dernière fierté était d’être l’épouse du père tout en n’étant que la compagne du fils. Souvent, quand Maxime se montrait distant, elle tentait de lui faire comprendre cette situation par des allusions claires ; mais le jeune homme, loin de réagir comme elle l’espérait, restait indifférent, pensant peut-être qu’elle voulait simplement le rassurer sur le risque d’une rencontre avec son père dans leur chambre grise.
Après le départ de Saccard, elle s’habilla en hâte et fit atteler sa voiture. Tandis que le coupé la conduisait vers l’île Saint-Louis, elle préparait mentalement sa demande des cinquante mille francs à son père. Elle se lançait dans cette démarche impulsive, refusant de réfléchir, sentant au fond d’elle une lâcheté et une peur insurmontables face à cette démarche. À son arrivée, la cour de l’hôtel Béraud, avec sa tristesse humide de cloître, la glaça, et elle eut envie de fuir en montant le large escalier de pierre, où ses bottes à talons résonnaient avec fracas. Dans sa précipitation, elle avait eu la maladresse de choisir une robe en soie couleur feuille morte, aux longs volants de dentelle blanche, ornée de nœuds de satin et ceinturée d’un plissé semblable à une écharpe.
Sa tenue, complétée par une petite toque surmontée d'une large voilette blanche, tranchait étrangement avec la morosité de l'escalier. Elle se rendit compte à quel point elle détonnait dans cet environnement austère. En traversant les vastes pièces, elle frissonnait, sentant les personnages des tapisseries la dévisager, surpris par le froufrou de ses jupes dans la pénombre.
Elle trouva son père dans un salon donnant sur la cour où il avait l'habitude de s'installer. Il lisait un grand livre posé sur un pupitre intégré aux accoudoirs de son fauteuil. Près d'une fenêtre, tante Élisabeth tricotait avec de longues aiguilles en bois. Le seul bruit dans la pièce était le tic-tac régulier de ces aiguilles.
Renée s'assit, mal à l'aise, chaque mouvement froissant sa robe et perturbant le silence solennel du haut plafond. Ses dentelles blanches tranchaient vivement sur le fond sombre des tapisseries et des meubles anciens. M. Béraud du Châtel, les mains posées sur le pupitre, la fixait. Tante Élisabeth évoqua le mariage imminent de Christine, qui devait épouser le fils d'un riche avoué. Christine était sortie avec une vieille domestique pour faire des courses, et la tante parlait seule, d'une voix douce, sans cesser de tricoter, lançant des regards bienveillants à Renée par-dessus ses lunettes.
Mais Renée se sentait de plus en plus oppressée. Le silence pesant de la maison l'écrasait, et elle aurait préféré que ses dentelles soient noires. Le regard de son père la gênait tellement qu'elle trouvait ridicule l'idée de Worms d'avoir conçu des volants si imposants.
— Comme tu es belle, ma fille ! s'exclama soudain tante Élisabeth, sans avoir encore remarqué les dentelles de sa nièce.
Elle arrêta son tricot, ajusta ses lunettes pour mieux voir. M. Béraud du Châtel esquissa un pâle sourire.
— C'est un peu trop blanc, dit-il. Ça ne doit pas être pratique sur les trottoirs.
— Mais, père, on ne sort pas à pied ! s'écria Renée, regrettant aussitôt sa spontanéité.
Le vieil homme s'apprêtait à répondre, mais il se leva, redressa sa grande silhouette et se mit à marcher lentement, sans plus prêter attention à sa fille. Renée, livide d'émotion, tentait de rassembler son courage pour aborder la question d'argent, mais chaque tentative lui serrait le cœur.
— On ne vous voit plus, mon père, murmura-t-elle.
— Oh ! intervint la tante avant que son frère ne puisse répondre. Ton père ne sort guère, sauf pour aller de temps en temps au Jardin des Plantes. Et encore, il faut que je le pousse ! Il dit qu'il se perd dans Paris, que la ville n'est plus pour lui… Tu peux le gronder !
— Mon mari serait si heureux de vous voir de temps en temps à nos réceptions du jeudi ! ajouta Renée.
M. Béraud du Châtel fit quelques pas en silence, puis dit d'une voix calme :
— Tu remercieras ton mari. On dit qu'il est actif, et je te souhaite qu'il gère ses affaires avec honnêteté.
Nous n'avons pas les mêmes valeurs, et je ne me sens pas à l'aise dans votre somptueuse demeure près du parc Monceau.
La tante Élisabeth sembla attristée par cette remarque :
— Que les hommes sont donc cruels avec leurs histoires de politique ! dit-elle avec légèreté. Tu veux connaître la vérité ? Ton père est en colère contre vous parce que vous fréquentez les Tuileries.
Mais le vieil homme haussa les épaules, signifiant que son mécontentement avait des raisons bien plus profondes. Il reprit sa marche lente, perdu dans ses pensées. Renée resta silencieuse un moment, hésitant à demander les cinquante mille francs. Puis, submergée par une lâcheté soudaine, elle embrassa son père et prit congé.
La tante Élisabeth insista pour l'accompagner jusqu'à l'escalier. En traversant les pièces en enfilade, elle continua de bavarder d'une petite voix vive :
— Tu as l'air heureuse, ma chère. Ça me fait plaisir de te voir si belle et en pleine santé. Si ton mariage avait mal tourné, tu sais, je me serais sentie responsable... Ton mari t'aime, tu as tout ce dont tu as besoin, n'est-ce pas ?
— Oui, bien sûr, répondit Renée en forçant un sourire, le cœur lourd.
La tante la retint encore, sa main posée sur la rampe de l'escalier.
— Tu sais, ma seule crainte, c'est que tu te laisses griser par tout ce bonheur. Sois prudente, et surtout ne vends rien... Si un jour tu avais un enfant, tu aurais déjà une petite fortune pour lui.
Une fois dans son coupé, Renée poussa un soupir de soulagement. Des gouttes de sueur froide perlaient à ses tempes ; elle les essuya en repensant à l'atmosphère glaciale de l'hôtel Béraud. Puis, alors que le coupé roulait sous le soleil éclatant du quai Saint-Paul, elle se souvint des cinquante mille francs, et sa douleur ressurgit, encore plus vive. Elle, qu'on croyait si audacieuse, venait de se montrer lâche ! Et pourtant, c'était de Maxime dont il s'agissait, de sa liberté, de leurs plaisirs à tous deux ! Au milieu des reproches amers qu'elle se faisait, une idée surgit soudain, amplifiant son désespoir : elle aurait dû parler des cinquante mille francs à la tante Élisabeth, dans l'escalier. Où avait-elle la tête ? La bonne femme aurait peut-être pu lui prêter la somme, ou au moins l'aider. Elle se penchait déjà pour dire à son cocher de retourner rue Saint-Louis-en-l'Île lorsqu'elle revit l'image de son père traversant lentement l'ombre solennelle du grand salon. Elle n'aurait jamais le courage de revenir si vite dans cette pièce. Que dirait-elle pour justifier une deuxième visite ? Et au fond d'elle, elle n'avait même plus le courage d'aborder le sujet avec la tante Élisabeth. Elle demanda à son cocher de la conduire rue du Faubourg-Poissonnière.
Mme Sidonie poussa un cri de joie en la voyant franchir la porte discrètement voilée de la boutique. Elle s'y trouvait par hasard, sur le point de sortir pour un rendez-vous chez le juge de paix, où elle avait convoqué une cliente. Mais elle renoncerait à y aller, remettant cela à un autre jour ; elle était trop contente que sa belle-sœur ait enfin la gentillesse de lui rendre une petite visite. Renée souriait, un peu gênée. Mme Sidonie insista pour qu'elle ne reste pas en bas ; elle l'emmena dans sa chambre par le petit escalier, après avoir retiré le bouton de cuivre du magasin.
Mme Sidonie retirait et remettait ce bouton au moins vingt fois par jour, car il tenait à peine grâce à un simple clou.
— Installez-vous confortablement, ma chère, dit-elle en guidant Renée vers une chaise longue. Nous allons pouvoir discuter tranquillement. Vous tombez à pic, j'avais justement l'intention de passer chez vous ce soir.
Renée, déjà familière avec la chambre, ressentait ce léger malaise que l'on éprouve en découvrant un coin de forêt modifié dans un paysage familier.
— Vous avez déplacé le lit, n'est-ce pas ? demanda-t-elle finalement.
— Oui, répondit la marchande de dentelles avec calme. Une cliente m'a dit que c'était mieux face à la cheminée. Elle m'a aussi suggéré des rideaux rouges.
— Je me disais bien, les rideaux n'étaient pas de cette couleur... Le rouge, c'est assez vulgaire, non ?
Elle ajusta son binocle pour examiner la pièce, qui avait l'air d'une chambre d'hôtel luxueuse. Sur la cheminée, des épingles à cheveux longues ne pouvaient appartenir au chignon mince de Mme Sidonie. Là où le lit se trouvait auparavant, le papier peint était abîmé, décoloré et marqué par les matelas. La courtière avait tenté de masquer ces traces avec deux fauteuils, mais leurs dossiers étaient trop bas, et Renée s'attarda sur cette bande usée.
— Vous avez quelque chose à me dire ? demanda-t-elle finalement.
— Oui, c'est toute une histoire, répondit Mme Sidonie, avec l'air d'une gourmande sur le point de raconter son repas. Imaginez-vous que M. de Saffré est amoureux de la belle Mme Saccard... Oui, de vous, ma chère.
Renée ne montra aucun signe de coquetterie.
— Vraiment ? dit-elle. Vous disiez qu'il était épris de Mme Michelin.
— Oh, c'est fini, complètement fini. Je peux vous le prouver si vous voulez... Vous ne savez donc pas que la petite Michelin a séduit le baron Gouraud ? C'est incroyable. Tous ceux qui le connaissent sont stupéfaits... Et figurez-vous qu'elle pourrait bien obtenir la Légion d'honneur pour son mari ! Elle est vraiment audacieuse, elle n'a pas froid aux yeux et n'a besoin de personne pour mener sa barque.
Mme Sidonie dit cela avec un mélange de regret et d'admiration.
— Mais revenons à M. de Saffré... Il vous aurait rencontrée à un bal d'actrices, cachée sous un domino, et il admet vous avoir un peu cavalièrement invitée à souper... Est-ce vrai ?
Renée était toute surprise.
— Oui, c'est vrai, murmura-t-elle. Mais qui a pu lui dire ?
— Attendez, il prétend vous avoir reconnue plus tard, quand vous n'étiez plus dans le salon, et se souvient vous avoir vue partir au bras de Maxime... Depuis, il est fou amoureux. Un caprice, vous voyez ? Il est venu me supplier de vous transmettre ses excuses...
— Eh bien, dites-lui que je lui pardonne, répondit Renée avec désinvolture.
Puis, revenant à ses préoccupations :
— Ah, ma chère Sidonie, je suis vraiment inquiète. Il me faut absolument cinquante mille francs pour demain matin. C'est pour cela que je suis venue vous voir.
— Vous connaissez des prêteurs, n'est-ce pas ?
Sidonie, agacée par l'interruption brusque de sa belle-sœur, prit un instant avant de répondre.
— Oui, bien sûr ; mais je vous conseille d'abord de demander à vos amis... À votre place, je sais ce que je ferais... J'irais voir M. de Saffré, tout simplement.
Renée esquissa un sourire forcé.
— Mais, dit-elle, ce ne serait pas très convenable, surtout si vous dites qu'il est si épris.
La vieille femme la fixa intensément, puis son visage s'adoucit en un sourire attendri.
— Pauvre chère, murmura-t-elle, vous avez pleuré ; ne le niez pas, je le vois dans vos yeux. Soyez forte, acceptez la vie... Laissez-moi m'occuper de cette petite affaire.
Renée se leva, torturant ses doigts, faisant craquer ses gants. Elle demeura debout, secouée par un combat intérieur. Elle ouvrit la bouche, prête à accepter peut-être, quand un léger coup de sonnette retentit dans la pièce voisine. Mme Sidonie sortit précipitamment, entrouvrant une porte derrière laquelle se devinait une double rangée de pianos. Renée entendit alors des pas d'homme et le murmure d'une conversation à voix basse. Presque sans y penser, elle alla examiner de plus près la tache jaunâtre sur le mur. Cette tache l'inquiétait, la dérangeait. Oubliant tout, Maxime, les cinquante mille francs, M. de Saffré, elle revint devant le lit, songeuse : ce lit était mieux à l'endroit où il se trouvait avant ; certaines femmes n'avaient vraiment aucun goût ; c'était sûr, allongée, on devait avoir la lumière en plein visage. Et elle revit vaguement l'image de l'inconnu du quai Saint-Paul, son roman de deux rendez-vous, cet amour de hasard qu'elle avait connu là, à cet endroit. Il n'en restait que cette usure du papier peint. Cette chambre la mettait mal à l'aise, et elle s'impatientait du murmure persistant dans la pièce voisine.
Quand Mme Sidonie revint, refermant la porte avec précaution, elle lui fit signe de parler à voix basse. Puis, à son oreille :
— Vous ne devinerez jamais, c'est M. de Saffré qui est là.
— Vous ne lui avez pas dit que j'étais ici ? demanda Renée, inquiète.
Sidonie parut surprise, et très naïvement :
— Mais si… Il attend que je lui dise d'entrer. Bien sûr, je ne lui ai pas parlé des cinquante mille francs…
Renée, pâle, se redressa comme piquée au vif. Une immense fierté lui monta au cœur. Ce bruit de bottes, plus fort dans la pièce d'à côté, l'exaspérait.
— Je m'en vais, dit-elle d'une voix ferme. Ouvrez-moi la porte.
Mme Sidonie tenta de sourire.
— Ne faites pas l'enfant… Je ne peux pas rester seule avec ce garçon, maintenant que je lui ai dit que vous étiez là… Vous me mettez dans l'embarras, vraiment…
Mais Renée était déjà en train de descendre le petit escalier.
Devant la porte close de la boutique, elle répétait, déterminée :
— Ouvrez-moi, ouvrez-moi.
La marchande de dentelles, qui avait pris l'habitude de glisser le bouton de cuivre dans sa poche après l'avoir retiré, essaya encore de discuter. Finalement, gagnée par la colère, ses yeux gris révélant la dureté de sa nature, elle s'exclama :
— Mais enfin, que voulez-vous que je dise à cet homme ?
— Que je ne suis pas à vendre, répondit Renée, déjà un pied sur le trottoir.
Elle crut entendre Mme Sidonie murmurer en refermant violemment la porte : « Eh bien, va donc, idiote ! Tu me le paieras. »
— Ma foi ! pensa-t-elle en montant dans son coupé, je préfère encore mon mari.
Elle retourna directement à l’hôtel. Le soir venu, elle dit à Maxime de ne pas venir ; elle prétendait être souffrante, avoir besoin de repos. Le lendemain, lorsqu’elle lui remit les quinze mille francs pour le bijoutier de Sylvia, elle fut embarrassée par sa surprise et ses questions. Elle expliqua que c’était son mari qui avait fait une bonne affaire. Mais dès ce jour, elle devint plus capricieuse, changeant souvent les heures de leurs rendez-vous, et parfois même, elle l'attendait dans la serre pour le renvoyer. Maxime, peu préoccupé par ces sautes d’humeur, se plaisait à être un jouet aux mains des femmes. Ce qui le dérangeait davantage, c’était la tournure moralisatrice qu’adoptaient parfois leurs tête-à-tête amoureux. Elle devenait mélancolique, avec parfois de grosses larmes aux yeux. Elle interrompait son refrain sur « le beau jeune homme » de la Belle Hélène pour jouer des cantiques de pensionnat, questionnant son amant sur sa croyance en la punition inévitable du mal.
— Décidément, elle vieillit, pensait-il. Elle sera à peine amusante encore un an ou deux.
En vérité, elle souffrait profondément. Elle aurait préféré tromper Maxime avec M. de Saffré. Chez Mme Sidonie, elle s’était rebellée, cédant à une fierté instinctive et au dégoût de ce marché vulgaire. Mais dans les jours suivants, en proie aux tourments de l'adultère, tout s’effondra en elle. Elle se sentit si méprisable qu’elle se serait donnée au premier homme entrant dans la chambre aux pianos. Jusque-là, la pensée de son mari avait parfois traversé son inceste comme une pointe d’horreur voluptueuse ; désormais, le mari, l’homme lui-même, s’imposa avec une brutalité qui transforma ses sensations les plus délicates en douleurs insupportables. Elle, qui chérissait les raffinements de sa faute et rêvait d’un coin de paradis surhumain où les dieux savourent leurs amours en famille, glissait vers la débauche vulgaire, le partage entre deux hommes. En vain tenta-t-elle de tirer plaisir de l’infamie. Elle avait encore les lèvres brûlantes des baisers de Saccard lorsqu’elle les offrait à Maxime. Ses curiosités l’entraînèrent au plus profond de ces plaisirs maudits ; elle alla jusqu’à mêler ces deux tendresses, cherchant le fils dans les bras du père.
Elle sortait de ces aventures plus troublée, plus blessée que jamais, émergeant de ce voyage dans les ténèbres du vice, où elle mêlait ses deux amants, avec une angoisse qui transformait ses plaisirs en râles de souffrance.
Elle garda ce drame pour elle seule, exacerbant sa douleur par les tourments de son imagination. Elle préférait mourir plutôt que de révéler la vérité à Maxime. Une peur sourde la hantait, celle que le jeune homme se révolte et la quitte ; mais plus encore, elle était convaincue de la monstruosité de son péché et de sa damnation éternelle. Elle aurait traversé nue le parc Monceau plutôt que de murmurer sa honte. Pourtant, elle continuait à éblouir Paris par ses extravagances. Des accès de gaieté nerveuse la saisissaient, des caprices spectaculaires dont les journaux raffolaient, la mentionnant par ses initiales. C’est à cette époque qu’elle voulut sérieusement se battre en duel au pistolet avec la duchesse de Sternich, qui, selon elle, avait renversé un verre de punch sur sa robe par méchanceté ; il fallut que son beau-frère, le ministre, intervienne pour calmer la situation. Une autre fois, elle paria avec Mme de Lauwerens qu’elle ferait le tour de la piste de Longchamp en moins de dix minutes, et ce fut seulement un problème de tenue qui l’en empêcha. Même Maxime commençait à être effrayé par cette folie grandissante, entendant, la nuit, sur l’oreiller, le tumulte d’une ville en quête de plaisirs.
Un soir, ils décidèrent d’aller ensemble au Théâtre-Italien. Ils n’avaient même pas regardé l’affiche, mais voulaient voir la célèbre tragédienne italienne, Ristori, qui captivait alors tout Paris. La mode les incitait à s’y intéresser. On jouait "Phèdre". Maxime se souvenait assez de son répertoire classique, et Renée comprenait suffisamment l’italien pour suivre la pièce. Ce drame les émut particulièrement, car la langue étrangère semblait parfois n’être qu’un accompagnement musical soutenant le jeu des acteurs. Hippolyte était interprété par un jeune homme pâle et médiocre, qui pleurait son rôle.
— Quel idiot ! murmura Maxime.
Mais Ristori, avec ses épaules puissantes secouées par les sanglots, son visage tragique et ses bras imposants, bouleversait profondément Renée. Phèdre, issue du sang de Pasiphaé, l’incitait à se demander de quel sang elle-même pouvait être, elle, l’incestueuse des temps modernes. Elle ne voyait dans la pièce que cette femme imposante traînant son crime antique sur scène. Lors du premier acte, quand Phèdre confie à Œnone son amour coupable ; au second, lorsqu’elle se déclare, brûlante, à Hippolyte ; et plus tard, au quatrième, lorsque le retour de Thésée la submerge et qu’elle se maudit dans une crise de fureur sombre, elle emplissait la salle d’un cri de passion sauvage, d’un désir surhumain qui faisait frémir Renée de désir et de remords.
— Attends, murmura Maxime à son oreille, tu vas entendre le récit de Théramène. Il a une bonne tête, le vieux !
Il imita d’une voix grave :
À peine nous sortions des portes de Trézène,
Il était sur son char…
Mais Renée, lorsque le vieux parla, ne vit plus, n’écouta plus.
Le lustre l'éblouissait, et la chaleur suffocante émanait de toutes ces visages pâles tournés vers la scène. Le monologue s'étirait sans fin. Elle se sentait transportée dans la serre, sous les feuillages brûlants, imaginant son mari les découvrant, elle et son fils, dans une étreinte coupable. La douleur était insupportable, elle perdait pied, jusqu'à ce que le dernier souffle de Phèdre, repentante et mourante sous l'effet du poison, la ramène à elle. Le rideau se baissait. Aurait-elle un jour le courage de s'empoisonner ? Son propre drame lui semblait minuscule et honteux face à la grandeur de l'épopée antique. Tandis que Maxime lui attachait son châle sous le menton, elle entendait encore résonner la voix puissante de la Ristori, à laquelle répondait le murmure complice d'Œnone.
Dans le coupé, Maxime parlait seul. Il trouvait la tragédie généralement "assommante" et préférait les pièces des Bouffes. Pourtant, Phèdre était "corsée". Il s'y était intéressé, parce que... et il serra la main de Renée pour compléter sa pensée. Puis une idée amusante lui traversa l'esprit, et il ne put s'empêcher de faire un jeu de mots :
— C'est moi, murmura-t-il, qui avais raison de ne pas m'approcher de la mer, à Trouville.
Renée, perdue dans son rêve douloureux, restait silencieuse. Il dut répéter sa phrase.
— Pourquoi ? demanda-t-elle, surprise, ne comprenant pas.
— Mais le monstre...
Il eut un petit rire. Cette plaisanterie glaça Renée. Tout se brouilla dans sa tête. La Ristori n'était plus qu'une marionnette grossière retroussant son péplum et tirant la langue au public, comme Blanche Müller dans le troisième acte de La Belle Hélène. Théramène dansait le cancan, et Hippolyte mangeait des tartines de confiture en se curant le nez.
Quand un remords plus vif la faisait frémir, Renée se rebellait avec éclat. Quel était donc son crime, et pourquoi devrait-elle en rougir ? Ne marchait-elle pas chaque jour au milieu d'infamies plus grandes ? Ne croisait-elle pas, chez les ministres, aux Tuileries, partout, des êtres aussi misérables qu'elle, couverts de millions et adorés à genoux ! Elle pensait à l'amitié scandaleuse d'Adeline d'Espanet et de Suzanne Haffner, qui faisait parfois sourire aux lundis de l'impératrice. Elle se souvenait du commerce de Mme de Lauwerens, que les maris louaient pour sa bonne conduite, son ordre, sa ponctualité à payer ses fournisseurs. Elle évoquait Mme Daste, Mme Teissière, la baronne de Meinhold, ces femmes dont les amants finançaient le luxe, et qui étaient cotées dans le beau monde comme des actions en Bourse. Mme de Guende, si bête et si bien faite, avait pour amants trois officiers supérieurs à la fois, sans les distinguer à cause de leur uniforme ; ce qui faisait dire à ce démon de Louise qu'elle les obligeait d'abord à se déshabiller pour savoir à qui elle parlait. La comtesse Vanska se souvenait des cours où elle avait chanté, des trottoirs où l'on prétendait l'avoir vue, vêtue d'indienne, errant comme une louve. Chacune de ces femmes avait sa honte, sa blessure exposée et triomphante.
Ensuite, au-dessus de toutes ces femmes, se tenait la duchesse de Sternich. Elle était laide, vieillie et fatiguée, mais elle avait la gloire d'avoir passé une nuit dans le lit impérial. Elle incarnait le vice officiel, affichant une sorte de majesté dans la débauche, régnant sur cette assemblée de femmes célèbres.
L'incestueuse s'accoutumait à sa faute comme à une robe de soirée dont la rigidité l'aurait d'abord gênée. Elle suivait les modes de l'époque, s'habillant et se déshabillant à l'image des autres. Elle en venait à croire qu'elle vivait dans un monde au-dessus des règles morales, un monde où les sens se raffinaient et s'épanouissaient, où il était permis de se dévoiler pour le plaisir de tous. Le mal devenait un luxe, une fleur dans les cheveux, un diamant sur le front. Elle se rappelait l'empereur, au bras du général, passant entre deux files d'épaules inclinées, comme une justification et une rédemption.
Seul Baptiste, le valet de chambre de son mari, continuait de l'inquiéter. Depuis que Saccard se montrait galant, ce grand valet pâle et digne semblait tourner autour d'elle, avec la solennité d'un blâme silencieux. Il ne la regardait pas ; ses yeux froids passaient au-dessus de son chignon, comme s'il refusait de souiller son regard sur la chevelure d'une pécheresse. Elle s'imaginait qu'il savait tout et aurait acheté son silence, si elle avait osé. Elle ressentait une sorte de respect confus en le croisant, se disant que toute l'honnêteté de son entourage s'était réfugiée sous l'habit noir de ce domestique.
Un jour, elle demanda à Céleste :
— Est-ce que Baptiste plaisante à l'office ? Lui connaissez-vous une aventure, une maîtresse ?
— Ah ! bien, oui ! répondit simplement la femme de chambre.
— Voyons, il a dû vous faire la cour ?
— Eh bien, il ne regarde jamais les femmes. On le voit à peine… Il est toujours chez monsieur ou dans les écuries… Il dit qu'il aime beaucoup les chevaux.
Renée s'irritait de cette honnêteté, insistait, aurait voulu mépriser ses domestiques. Bien qu'elle se fût prise d'affection pour Céleste, elle aurait été ravie de lui découvrir des amants.
— Mais vous, Céleste, ne trouvez-vous pas que Baptiste est un beau garçon ?
— Moi, madame ! s'exclama la chambrière, stupéfaite, oh ! j'ai bien d'autres idées en tête. Je ne veux pas d'un homme. J'ai mon plan, vous verrez plus tard. Je ne suis pas une idiote, allez.
Renée ne put en tirer davantage. Ses soucis, par ailleurs, s'accumulaient. Sa vie extravagante, ses escapades folles, rencontraient de nombreux obstacles qu'elle devait surmonter, et contre lesquels elle se heurtait souvent. Un jour, Louise de Mareuil se dressa entre elle et Maxime. Elle n'était pas jalouse de "la bossue", comme elle l'appelait avec mépris ; elle savait Louise condamnée par les médecins et ne pouvait croire que Maxime épouserait un tel laideron, même pour un million de dot.
Dans ses déboires, elle avait gardé une certaine candeur bourgeoise envers ceux qu'elle aimait. Même si elle se méprisait elle-même, elle les voyait volontiers comme des êtres supérieurs et dignes de respect. Pourtant, bien qu'elle repoussât l'idée d'un mariage, qu'elle aurait trouvé sinistre et dégradant, elle souffrait des familiarités et de la camaraderie des jeunes gens. Quand elle parlait de Louise à Maxime, il riait, ravi, et lui racontait les mots de la jeune fille, ajoutant :
— Elle m'appelle son petit homme, tu sais, cette gamine ?
Il affichait une telle désinvolture qu'elle n'osait lui rappeler que cette "gamine" avait dix-sept ans. Leurs échanges, leurs jeux de mains, et leur tendance à se cacher dans les coins sombres des salons pour se moquer des autres la blessaient, gâchant ses plus belles soirées.
Un événement vint donner à la situation un tour particulier. Renée, parfois prise de caprices audacieux, entraînait Maxime derrière un rideau ou une porte pour l'embrasser, au risque d'être surprise. Un jeudi soir, alors que le salon était bondé, elle eut l'idée de faire venir Maxime, qui discutait avec Louise. Elle s'avança depuis la serre et l'embrassa brusquement sur la bouche, entre deux massifs, pensant être suffisamment à l'abri des regards. Mais Louise avait suivi Maxime. Lorsqu'ils levèrent la tête, ils la virent, à quelques pas, les observant avec un sourire étrange, sans gêne ni surprise, comme une complice avisée qui appréciait ce baiser.
Ce jour-là, Maxime se sentit réellement effrayé, tandis que Renée, elle, resta indifférente et même joyeuse. C'était terminé. Il devenait impossible que "la bossue" lui prenne son amant. Elle pensa :
— J'aurais dû le faire exprès. Elle sait maintenant que "son petit homme" est à moi.
Maxime se rassura, voyant que Louise restait aussi joyeuse et amusante qu'avant. Il la jugea "très forte, très bonne fille". Et ce fut tout.
Renée avait des raisons de s'inquiéter. Saccard, depuis quelque temps, envisageait le mariage de son fils avec Mlle de Mareuil. Il y avait là une dot d'un million qu'il ne voulait pas laisser filer, espérant plus tard mettre la main sur cet argent. Au début de l'hiver, Louise étant restée alitée près de trois semaines, il craignit tellement qu'elle ne meure avant le mariage qu'il décida de hâter les noces. Il les trouvait un peu jeunes, mais les médecins redoutaient le mois de mars pour la jeune fille malade. De son côté, M. de Mareuil était dans une situation délicate. Il avait enfin réussi à se faire élire député, mais le Corps législatif venait de casser son élection, un scandale lors de la révision des pouvoirs. Cette élection était devenue une véritable farce héroï-comique, alimentant les journaux pendant un mois. M. Hupel de la Noue, le préfet, avait été si actif que les autres candidats n'avaient même pas pu afficher leurs professions de foi ni distribuer leurs bulletins. Sur ses conseils, M. de Mareuil avait inondé la circonscription de tables où les paysans mangeaient et buvaient pendant une semaine.
Il promit aussi la construction d'une ligne de chemin de fer, d'un pont et de trois églises. La veille du vote, il envoya aux électeurs influents des portraits de l'empereur et de l'impératrice, de grandes gravures sous verre et encadrées de dorures. Ce geste fit sensation, et la victoire fut écrasante. Cependant, lorsque la Chambre, sous les rires de toute la France, dut renvoyer M. de Mareuil devant ses électeurs, le ministre entra dans une colère noire contre le préfet et le candidat, les trouvant vraiment trop audacieux. Il envisagea même de donner la candidature officielle à quelqu'un d'autre. M. de Mareuil fut terrifié. Il avait dépensé trois cent mille francs dans le département, possédait là de grandes propriétés où il s'ennuyait, et qu'il devrait vendre à perte. Il supplia donc son cher collègue de calmer son frère, de lui promettre une élection digne de ce nom. C'est à ce moment que Saccard reparla du mariage de leurs enfants, et les deux pères scellèrent l'accord.
Quand Maxime fut sondé sur le sujet, il se sentit embarrassé. Louise l'amusait, et la dot était encore plus tentante. Il accepta sans discuter, préférant éviter une confrontation. Mais il savait que les choses ne seraient pas aussi simples. Renée ne l'accepterait jamais ; elle pleurerait, ferait des scènes, et pourrait même provoquer un scandale retentissant à Paris. Cela le contrariait. Désormais, elle lui faisait peur. Son regard était devenu inquiétant, elle le possédait avec une telle autorité qu'il croyait sentir des griffes s'enfoncer dans son épaule quand elle posait sa main blanche. Sa vivacité tournait à la brusquerie, et ses rires cachaient une tension palpable. Il craignait vraiment qu'elle ne perde la tête un soir, entre ses bras. Chez elle, le remords, la peur d'être découverte, et les plaisirs interdits de leur liaison ne se manifestaient pas par des larmes ou de la lassitude, mais par une exubérance démesurée, un besoin irrésistible de faire du bruit. Et au milieu de son trouble croissant, on commençait à percevoir un râle, le signe que cette merveilleuse et surprenante machine s'effritait.
Maxime attendait passivement une occasion de se libérer de cette maîtresse encombrante. Il répétait qu'ils avaient fait une erreur. Si leur complicité avait d'abord ajouté une dimension à leur relation, elle l'empêchait maintenant de rompre, comme il l'aurait fait avec une autre femme. Il ne serait pas revenu ; c'était sa manière de mettre fin à ses amours, évitant ainsi toute confrontation. Mais il se sentait incapable de provoquer un éclat, et il se laissait encore volontiers aller aux caresses de Renée ; elle était maternelle, elle payait pour lui, et elle le sortirait d'embarras si un créancier se montrait menaçant.
Puis, même sous les baisers de Renée, l'idée de Louise et de sa dot d'un million revenait hanter Maxime. Il se disait que tout cela était plaisant, mais pas sérieux, et qu'il faudrait bien que ça se termine un jour.
Une nuit, Maxime perdit tout son argent à un jeu chez une dame où l'on jouait souvent jusqu'au matin. Frustré, il aurait tout donné pour pouvoir miser à nouveau. Il prit son chapeau et, comme mû par une obsession, se dirigea vers le parc Monceau, ouvrit la petite grille et se retrouva dans la serre. Il était déjà plus de minuit. Renée lui avait interdit de venir ce soir-là. Désormais, quand elle lui fermait sa porte, elle ne prenait même plus la peine de donner une excuse, et lui, de son côté, profitait de ces soirées pour lui. Ce n'est qu'en arrivant devant la porte-fenêtre du petit salon, fermée, qu'il se rappela l'interdiction. Habituellement, Renée déverrouillait cette porte à l'avance quand elle l'attendait.
"Bah !" pensa-t-il en voyant la lumière à la fenêtre du cabinet de toilette. "Je vais siffler, elle descendra. Je ne la dérangerai pas longtemps ; si elle a quelques louis, je filerai aussitôt."
Il siffla doucement, un signal qu'il utilisait souvent pour annoncer son arrivée. Mais ce soir-là, ses sifflements restèrent sans réponse. Il insista, haussant le ton, déterminé à obtenir l'argent qu'il espérait. Finalement, la porte-fenêtre s'ouvrit avec précaution, sans qu'il ait entendu de pas. Dans la pénombre de la serre, Renée apparut, les cheveux défaits, à peine vêtue, comme si elle s'apprêtait à se coucher. Elle était pieds nus. Elle le poussa vers un des berceaux, descendit les marches, marchant sur le sable sans sembler sentir le froid ou la rugosité du sol.
"C'est idiot de siffler aussi fort," murmura-t-elle avec une colère contenue. "Je t'avais dit de ne pas venir. Que veux-tu ?"
"Eh ! montons," répondit Maxime, surpris par cet accueil. "Je te dirai ça là-haut. Tu vas attraper froid."
Mais alors qu'il faisait un pas, elle le retint, et il remarqua à quel point elle était pâle. Une peur muette la courbait. Ses derniers vêtements, les dentelles de son linge, pendaient comme des lambeaux tragiques sur sa peau frissonnante.
Il l'observait, de plus en plus intrigué.
"Qu'est-ce qui ne va pas ? Tu es malade ?"
Instinctivement, il leva les yeux et regarda à travers les vitres de la serre, vers cette fenêtre du cabinet de toilette où il avait vu de la lumière.
"Il y a un homme chez toi," dit-il soudain.
"Non, non, ce n'est pas vrai," balbutia-t-elle, suppliante, affolée.
"Allons donc, ma chère, je vois l'ombre."
Ils restèrent là un moment, face à face, sans savoir quoi dire. Les dents de Renée claquaient de terreur, et elle avait l'impression qu'on lui versait des seaux d'eau glacée sur les pieds nus. Maxime ressentait plus d'irritation qu'il ne l'aurait cru, mais il restait assez détaché pour réfléchir et se dire que c'était une bonne occasion de rompre.
"Tu ne me feras pas croire que c'est Céleste qui porte un paletot," continua-t-il.
Si les vitres de la serre n'étaient pas si épaisses, je pourrais peut-être reconnaître cet homme.
Elle le poussa plus profondément dans l'ombre des feuillages, les mains jointes, de plus en plus terrifiée.
— Je t'en prie, Maxime…
Mais Maxime, piqué par une taquinerie cruelle, cherchait à se venger. Trop frêle pour céder à la colère, il sentit ses lèvres se pincer de dépit. Au lieu de céder à l'envie de la frapper, il affûta sa voix et reprit :
— Tu aurais dû me prévenir, je ne serais pas venu vous déranger… On voit bien que l'amour n'est plus là. Moi aussi, je commençais à en avoir assez… Allez, ne t'énerve pas. Je vais te laisser remonter, mais pas avant que tu m'aies dit le nom de ce monsieur…
— Jamais, jamais ! murmura-t-elle, étouffant ses larmes.
— Ce n'est pas pour le provoquer, c'est juste pour savoir… Le nom, dis-le vite, et je m'en vais.
Il lui avait saisi les poignets, la regardant avec un rire mauvais. Elle se débattait, désespérée, refusant de laisser échapper le nom qu'il exigeait.
— On va finir par faire du bruit, et tu seras bien avancée. De quoi as-tu peur ? Nous ne sommes pas de bons amis ?… Je veux savoir qui me remplace, c'est légitime… Attends, je vais t'aider. C'est M. de Mussy, n'est-ce pas, sa douleur t'a touchée.
Elle resta silencieuse, baissant la tête sous cet interrogatoire.
— Ce n'est pas M. de Mussy ?… Alors le duc de Rozan ? Vraiment, non plus ?… Peut-être le comte de Chibray ? Pas davantage ?…
Il s'arrêta, cherchant.
— Diable, je ne vois personne… Ce n'est pas mon père, après ce que tu m'as dit…
Renée tressaillit comme sous une brûlure et répondit sourdement :
— Non, tu sais bien qu'il ne vient plus. Je n'aurais jamais accepté, ce serait ignoble.
— Alors qui ?
Il lui serra les poignets plus fort. La pauvre femme lutta encore quelques instants.
— Oh ! Maxime, si tu savais !… Je ne peux pas le dire…
Puis, vaincue, anéantie, regardant la fenêtre éclairée avec effroi :
— C'est M. de Saffré, balbutia-t-elle très bas.
Maxime, amusé par son jeu cruel, pâlit devant cet aveu qu'il avait tant cherché à obtenir. Le nom de cet homme le blessa plus qu'il ne l'aurait imaginé. Il rejeta violemment les poignets de Renée et s'approcha d'elle, lui lançant avec rage :
— Tiens, tu veux savoir ? Tu es une… !
Il laissa échapper le mot. Puis il s'éloigna, tandis qu'elle courait vers lui, sanglotante, l'enlaçant, murmurant des mots tendres, des demandes de pardon, lui jurant qu'elle l'aimait toujours et qu'elle lui expliquerait tout le lendemain. Mais il se dégagea, claqua la porte de la serre et répondit :
— Non, c'est fini, j'en ai assez.
Elle resta là, écrasée. Elle le vit traverser le jardin. Les arbres de la serre semblaient tourner autour d'elle. Lentement, elle traîna ses pieds nus sur le sable des allées, remonta les marches du perron, la peau marbrée par le froid, plus tragique encore dans le désordre de ses dentelles.
Arrivée à l'étage, elle répondit aux questions de son mari, qui l'attendait avec impatience, qu'elle avait cru se souvenir de l'endroit où elle avait perdu un petit carnet depuis le matin. Mais une fois couchée, un immense désespoir l'envahit. Elle réalisa qu'elle aurait dû dire à Maxime que son père, rentré avec elle, l'avait suivie dans sa chambre pour discuter d'une question d'argent.
Le lendemain, Saccard décida de précipiter le dénouement de l'affaire de Charonne. Sa femme lui appartenait ; il venait de la sentir docile et passive entre ses mains, comme une chose sans volonté. De plus, le tracé du boulevard du Prince-Eugène allait être finalisé, et il fallait que Renée soit dépouillée avant que l'expropriation imminente ne soit connue. Saccard abordait cette affaire avec un amour d'artiste ; il observait son plan mûrir avec dévotion, tendant ses pièges avec le raffinement d'un chasseur élégant. Pour lui, c'était simplement la satisfaction d'un joueur habile, un homme savourant le plaisir particulier du gain mal acquis ; il voulait obtenir les terrains pour une bouchée de pain, prêt à offrir cent mille francs de bijoux à sa femme dans la joie de son triomphe. Les opérations les plus simples se transformaient en drames sombres dès qu'il s'en mêlait ; il se passionnait, il aurait frappé son père pour une pièce de cent sous. Et ensuite, il dépensait l'argent avec largesse.
Avant d'obtenir de Renée la cession de sa part de propriété, il eut la sagesse d'aller sonder Larsonneau sur ses intentions de chantage qu'il avait devinées. Son instinct le sauva. L'agent d'expropriation pensait lui aussi que le moment était venu de récolter les fruits. Quand Saccard entra dans le bureau de la rue de Rivoli, il trouva son complice bouleversé, affichant un désespoir violent.
— Ah ! mon ami, murmura Larsonneau en lui prenant les mains, nous sommes perdus… J'allais venir chez vous pour qu'on se concerte, pour qu'on trouve une issue à cette horrible situation…
Alors qu'il se tordait les bras et simulait un sanglot, Saccard remarqua qu'il était en train de signer des lettres au moment de son arrivée, et que les signatures étaient d'une netteté remarquable. Il l'observa calmement et dit :
— Bah ! qu'est-ce qui nous arrive donc ?
Larsonneau ne répondit pas immédiatement ; il s'était laissé tomber dans son fauteuil, les coudes sur le bureau, la tête entre les mains, se balançant furieusement. Enfin, d'une voix étouffée, il lâcha :
— On m'a volé le registre, vous savez…
Il expliqua qu'un de ses employés, un vaurien digne du bagne, lui avait dérobé un grand nombre de dossiers, y compris le fameux registre. Le pire était que le voleur avait compris la valeur de ce document et exigeait cent mille francs pour le rendre.
Saccard réfléchit. L'histoire lui parut trop grossière. Évidemment, Larsonneau ne se souciait guère d'être cru. Il cherchait simplement un prétexte pour faire comprendre qu'il voulait cent mille francs dans l'affaire de Charonne ; et même, à cette condition, il rendrait les documents compromettants qu'il détenait.
Le marché semblait excessif à Saccard. Il aurait bien accordé une part à son ancien collègue, mais cette ruse, cette tentative de le piéger, l'agaçait profondément. Il était aussi inquiet ; il connaissait bien le personnage et savait qu'il pourrait facilement porter les documents à son frère, le ministre, qui paierait sans doute pour éviter tout scandale.
« Diable ! » murmura-t-il en s'asseyant, « quelle sale affaire... Peut-on rencontrer ce fameux gueux ? »
« Je vais le faire venir », répondit Larsonneau. « Il habite à côté, rue Jean-Lantier. »
En moins de dix minutes, un jeune homme louche, aux cheveux ternes et le visage constellé de taches de rousseur, entra discrètement, veillant à ne pas faire grincer la porte. Il portait une redingote noire, trop grande et visiblement usée. Il resta debout, à une distance respectueuse, observant Saccard du coin de l'œil, calmement. Larsonneau, l'appelant Baptistin, l'interrogea. Le jeune homme répondit par des monosyllabes, imperturbable, tandis que son patron l'accablait de noms d'oiseaux : voleur, escroc, scélérat.
Saccard ne put s'empêcher d'admirer le sang-froid de ce malheureux. À un moment, l'agent d'expropriation bondit de son fauteuil, comme prêt à le frapper ; Baptistin se contenta de reculer d'un pas, louchant avec une humilité feinte.
« C'est bon, laissez-le », dit Saccard avec calme. « Alors, monsieur, vous demandez cent mille francs pour restituer les papiers ? »
« Oui, cent mille francs », répondit le jeune homme, avant de s'en aller. Larsonneau semblait incapable de se calmer.
« Quelle crapule ! » balbutia-t-il. « Avez-vous vu ses regards sournois ? Ces types-là paraissent timides, mais ils tueraient pour vingt francs. »
Saccard l'interrompit : « Bah ! il n'est pas si terrible. Je pense qu'on peut s'arranger avec lui. Je suis venu pour une affaire bien plus préoccupante... Vous aviez raison de vous méfier de ma femme, mon cher ami. Figurez-vous qu'elle vend sa part de propriété à M. Haffner. Elle dit avoir besoin d'argent. C'est sûrement Suzanne qui l'a influencée. »
Larsonneau cessa immédiatement de se lamenter ; il écoutait, un peu pâle, remettant en place son col qui s'était déplacé dans sa colère.
« Cette vente », poursuivit Saccard, « ruine nos espoirs. Si M. Haffner devient votre associé, non seulement nos bénéfices sont en péril, mais j'ai peur qu'il ne fouille dans nos comptes avec minutie. »
L'agent d'expropriation se mit à arpenter la pièce, ses bottines vernies craquant sur le tapis.
« Voyez dans quel pétrin on se met pour aider les gens ! » murmura-t-il. « Mais, à votre place, j'empêcherais ma femme de faire une telle bêtise. Je la corrigerais plutôt. »
« Ah ! mon ami... » dit Saccard avec un sourire en coin. « Je n'ai pas plus de contrôle sur ma femme que vous n'en avez sur ce Baptistin. »
Larsonneau s'arrêta net devant Saccard, qui souriait toujours, et le fixa intensément.
Larsonneau reprit sa marche, lentement, avec une démarche mesurée. Il s'arrêta devant un miroir pour ajuster son nœud de cravate, puis continua à arpenter la pièce, retrouvant son allure élégante. Soudain, il s'exclama :
— Baptistin !
Un jeune homme, un peu louche, entra par une autre porte. Il avait retiré son chapeau et faisait tourner une plume entre ses doigts.
— Va chercher le registre, ordonna Larsonneau.
Une fois Baptistin parti, Larsonneau discuta de la somme qu'il souhaitait obtenir.
— Faites cela pour moi, finit-il par dire sans détour.
Saccard accepta alors de promettre trente mille francs sur les bénéfices futurs de l'affaire de Charonne. Il se disait qu'il s'en sortait bien face à l'usurier aux mains gantées. Larsonneau fit inscrire la promesse à son nom, jouant la comédie jusqu'au bout, prétendant qu'il tiendrait compte des trente mille francs pour le jeune homme. Saccard, soulagé, brûla le registre page par page dans la cheminée. Une fois cette tâche accomplie, il serra vigoureusement la main de Larsonneau et dit en partant :
— Vous allez chez Laure ce soir, n’est-ce pas ? Attendez-moi. J’aurai tout arrangé avec ma femme, et nous prendrons nos dernières dispositions.
Laure d’Aurigny, qui changeait souvent de domicile, vivait alors dans un grand appartement sur le boulevard Haussmann, face à la Chapelle expiatoire. Elle avait décidé d'organiser des réceptions hebdomadaires, comme les dames de la haute société, pour réunir en une soirée tous les hommes qu'elle voyait individuellement durant la semaine. Les mardis soirs, Aristide Saccard était aux anges ; il était l'amant officiel. Il riait vaguement lorsque Laure le trahissait en accordant un rendez-vous à un autre homme pour le même soir. Quand il restait le dernier, il allumait un cigare, discutait affaires, plaisantait sur le pauvre homme qui attendait dans la rue. Après avoir appelé Laure sa "chère enfant" et lui avoir donné une petite tape sur la joue, il partait tranquillement par une porte pendant que l'autre homme entrait par une autre. Le pacte secret qui avait renforcé le crédit de Saccard et permis à Laure de meubler deux appartements en un mois continuait de les divertir. Cependant, Laure voulait un dénouement à cette comédie. Ce dénouement, prévu à l'avance, devait être une rupture publique au profit d'un riche imbécile qui paierait cher pour être l'amant officiel connu de tout Paris. L'imbécile était trouvé : le duc de Rozan, lassé de ses échecs avec les femmes de son milieu, cherchait à se forger une réputation de débauché pour donner un peu de relief à sa personnalité fade. Il était un habitué des mardis de Laure, qu'il avait séduite par sa naïveté totale. Malheureusement, à trente-cinq ans, il dépendait encore de sa mère et ne pouvait disposer que d'une dizaine de louis à la fois. Les soirs où Laure acceptait ses dix louis, tout en se plaignant et en évoquant les cent mille francs dont elle avait besoin, il soupirait et lui promettait cette somme pour le jour où il serait enfin maître de ses finances.
C'est à ce moment-là qu'elle eut l'idée de présenter Rozan à Larsonneau, un des habitués de la maison. Les deux hommes se retrouvèrent pour déjeuner chez Tortoni. Au dessert, Larsonneau, tout en racontant ses aventures avec une Espagnole envoûtante, laissa entendre qu'il connaissait des prêteurs. Cependant, il conseilla vivement à Rozan de ne jamais recourir à leurs services. Cette confidence piqua au vif le duc, qui insista pour que son nouvel ami s'occupe de "son affaire". Larsonneau s'en chargea si bien qu'il devait apporter l'argent le soir même, lors d'un rendez-vous fixé par Saccard chez Laure.
Quand Larsonneau arriva, le grand salon blanc et or de Laure d'Aurigny n'était occupé que par cinq ou six femmes, qui l'accueillirent avec effusion, lui prenant les mains et l'embrassant avec une tendresse exubérante. Elles l'appelaient affectueusement "ce grand Lar", un surnom inventé par Laure. D'une voix douce, il les calma :
— Allons, mes petites chattes, vous allez froisser mon chapeau.
Elles se calmèrent et l'entourèrent sur une causeuse, tandis qu'il leur racontait une histoire d'indigestion de Sylvia, avec qui il avait soupé la veille. Puis, sortant un petit coffret de sa poche, il leur offrit des pralines. Mais Laure sortit de sa chambre et, alors que plusieurs messieurs arrivaient, elle emmena Larsonneau dans un boudoir séparé du salon par une double portière.
— Tu as l'argent ? demanda-t-elle une fois seuls.
Elle le tutoyait dans les moments importants. Larsonneau, sans un mot, s'inclina avec un sourire, en tapotant la poche intérieure de son habit.
— Oh ! ce grand Lar ! murmura-t-elle, ravie.
Elle l'enlaça par la taille et l'embrassa.
— Attends, dit-elle, je veux récupérer l'argent tout de suite... Rozan est dans ma chambre, je vais le chercher.
Mais Larsonneau la retint, lui baisant les épaules à son tour :
— Tu te souviens de la commission que je t'ai demandée ?
— Oui, grand bêta, c'est entendu.
Elle revint avec Rozan. Larsonneau était habillé avec plus de soin que le duc, ses gants ajustés à la perfection, sa cravate nouée avec art. Ils se serrèrent la main avec désinvolture et évoquèrent les courses de l'avant-veille, où un de leurs amis avait perdu avec son cheval. Laure s'impatientait.
— Bon, ce n'est pas tout ça, mon chéri, dit-elle à Rozan ; le grand Lar a l'argent, tu sais. Il faut conclure.
Larsonneau sembla se rappeler :
— Ah oui, c'est vrai, j'ai la somme... Mais vous auriez dû m'écouter, mon cher ! Ces escrocs m'ont demandé cinquante pour cent... Enfin, j'ai accepté, vous m'aviez dit que cela n'avait pas d'importance...
Laure d'Aurigny avait pris soin de se procurer des feuilles de papier timbré dans la journée. Mais lorsqu'il fut question d'une plume et d'un encrier, elle regarda les deux hommes, perplexe, doutant de trouver ces objets chez elle. Elle s'apprêtait à aller voir à la cuisine quand Larsonneau sortit de sa poche, celle où se trouvait le coffret, deux merveilles : un porte-plume en argent, qui s'allongeait grâce à une vis, et un encrier en acier et ébène, d'une délicatesse de bijou. Tandis que Rozan s'installait :
— Faites les billets à mon nom. Vous comprenez, je n'ai pas voulu vous compromettre.
— On s'arrangera ensemble... Six billets de vingt-cinq mille francs chacun, n'est-ce pas ?
Laure comptait les billets sur un coin de la table. Rozan, absorbé, ne les remarqua même pas. Une fois les papiers signés, il releva la tête, mais les billets avaient déjà disparu dans la poche de la jeune femme. Elle s'approcha de lui et l'embrassa sur les deux joues, ce qui sembla le combler de joie. Larsonneau, avec un air détaché, observait la scène tout en pliant les papiers et en rangeant l'encrier et le porte-plume dans sa poche.
Laure était encore accrochée au cou de Rozan quand Aristide Saccard souleva un coin de la portière.
— Eh bien, ne vous gênez pas, dit-il en riant.
Le duc rougit, mais Laure alla serrer la main du financier, échangeant avec lui un clin d'œil complice. Elle rayonnait de bonheur.
— C'est fait, mon cher, annonça-t-elle. Je vous avais prévenu. Vous ne m'en voulez pas trop ?
Saccard haussa les épaules avec un air indulgent. Il écarta la portière et, s'effaçant pour laisser passer Laure et le duc, lança d'une voix moqueuse :
— Monsieur le duc, madame la duchesse !
La plaisanterie fit un tabac. Le lendemain, les journaux la rapportèrent en mentionnant explicitement Laure d'Aurigny et désignant les deux hommes par des initiales à peine voilées. La rupture entre Aristide Saccard et la plantureuse Laure fit encore plus de bruit que leurs prétendues liaisons.
Saccard laissa retomber la portière sur les rires que sa plaisanterie avait provoqués dans le salon.
— Hein ! Quelle bonne fille ! dit-il en se tournant vers Larsonneau. Elle a un culot !... C'est vous, petit malin, qui allez en profiter. Qu'est-ce qu'on vous offre ?
Larsonneau se défendit en souriant, tout en ajustant ses manchettes qui remontaient. Il finit par s'asseoir près de la porte, sur une causeuse où Saccard l'invitait d'un geste.
— Venez là, je ne vais pas vous cuisiner, voyons !... Passons aux choses sérieuses maintenant, mon cher. J'ai eu ce soir une longue discussion avec ma femme... Tout est réglé.
— Elle accepte de céder sa part ? demanda Larsonneau.
— Oui, mais ça n'a pas été facile... Les femmes sont tellement têtues ! Vous savez, la mienne avait promis de ne pas vendre à une vieille tante. Des scrupules à n'en plus finir... Heureusement, j'avais préparé une histoire imparable.
Il se leva pour allumer un cigare au candélabre que Laure avait laissé sur la table, puis revint s'installer confortablement dans la causeuse.
— J'ai dit à ma femme, poursuivit-il, que vous étiez complètement ruiné... Que vous aviez perdu votre argent à la Bourse, gaspillé avec des femmes, et fait de mauvaises affaires ; enfin, que vous étiez sur le point de faire faillite... J'ai même insinué que je ne vous croyais pas totalement honnête... Alors, je lui ai expliqué que l'affaire de Charonne allait sombrer avec votre naufrage, et que le mieux serait d'accepter votre proposition de racheter sa part pour une bouchée de pain, certes.
— Ce n'est pas très solide, murmura l'agent d'expropriation. Vous pensez vraiment que votre femme va avaler de telles sornettes ?
Saccard esquissa un sourire.
Saccard se trouvait dans un moment de confidence.
— Vous êtes bien naïf, mon cher, reprit-il. L'essentiel, ce n'est pas l'histoire elle-même, mais la manière de la raconter, le ton, les gestes. Faites venir Rozan, et je parie que je pourrais lui faire croire qu'il fait grand jour. Ma femme n'est pas plus perspicace que Rozan... Je lui ai fait entrevoir des gouffres sans qu'elle soupçonne même l'expropriation imminente. Quand elle s'est étonnée que vous envisagiez de prendre une charge encore plus lourde en pleine débâcle, je lui ai suggéré que vous étiez peut-être empêtré dans une mauvaise affaire avec vos créanciers... Finalement, je lui ai conseillé cette affaire comme le seul moyen d'éviter des procès interminables et de tirer quelque argent des terrains.
Larsonneau trouvait l'histoire un peu abrupte. Il préférait des méthodes moins dramatiques, réglant chaque opération avec la finesse d'une comédie de salon.
— Moi, j'aurais imaginé autre chose, dit-il. Enfin, chacun sa méthode... Il ne nous reste plus qu'à payer.
— C'est justement pour ça que je veux m'entendre avec vous, répondit Saccard. Demain, je remettrai l'acte de cession à ma femme. Elle n'aura qu'à vous le donner pour recevoir le montant convenu... Je préfère éviter toute rencontre directe.
En effet, Saccard n'avait jamais voulu que Larsonneau se rende chez eux en toute familiarité. Il ne l'invitait pas, mais l'accompagnait chez Renée les rares fois où il était indispensable qu'ils se rencontrent ; cela s'était produit trois fois. La plupart du temps, il se contentait d'agir avec les procurations de sa femme, estimant qu'il était inutile qu'elle soit trop impliquée dans ses affaires.
Il ouvrit son portefeuille et ajouta :
— Voici les deux cent mille francs en billets signés par ma femme ; vous les lui donnerez en paiement, et j'ajouterai cent mille francs que je vous apporterai demain matin... Je me ruine, mon cher ami. Cette affaire me coûte une fortune.
— Mais, remarqua l'agent d'expropriation, cela ne fait que trois cent mille francs... Le reçu sera-t-il de ce montant ?
— Un reçu de trois cent mille francs ! s'exclama Saccard en riant. Nous serions bien imprudents. Selon nos inventaires, la propriété doit être estimée aujourd'hui à deux millions cinq cent mille francs. Le reçu sera naturellement de la moitié.
— Jamais votre femme n'acceptera de signer cela.
— Mais si ! Je vous assure que tout est arrangé... Je lui ai dit que c'était votre première condition. Vous nous mettez le couteau sous la gorge avec votre faillite, vous comprenez ? C'est là que j'ai feint de douter de votre honnêteté et de vous accuser de vouloir tromper vos créanciers... Ma femme ne comprend rien à tout cela.
Larsonneau secouait la tête en murmurant :
— Vous auriez dû trouver quelque chose de plus simple.
— Mais mon histoire est d'une simplicité même ! s'étonna Saccard. Où voyez-vous qu'elle se complique ?
Il ne réalisait pas à quel point il ajoutait des complications à une affaire qui aurait pu être simple.
Il éprouvait une véritable satisfaction à raconter cette histoire abracadabrante à Renée. Ce qui l'enchantait, c'était l'audace du mensonge, l'accumulation des impossibilités, l'étonnante complexité de l'intrigue. Il aurait pu obtenir les terrains depuis longtemps s'il n'avait pas imaginé tout ce drame, mais il aurait pris moins de plaisir à les acquérir facilement. En fait, il abordait la spéculation de Charonne comme un véritable mélodrame financier, avec une naïveté désarmante.
Il se leva, prit le bras de Larsonneau et se dirigea vers le salon :
— Vous avez bien saisi, n'est-ce pas ? Contentez-vous de suivre mes instructions et vous m'applaudirez ensuite... Franchement, mon cher, vous devriez éviter les gants jaunes, ça vous gâche la main.
L'agent d'expropriation se contenta de sourire et murmura :
— Oh, les gants ont leur utilité, cher maître : on peut toucher à tout sans se salir.
En entrant dans le salon, Saccard fut surpris et légèrement inquiet de voir Maxime de l'autre côté de la portière. Le jeune homme était assis sur une causeuse, à côté d'une dame blonde qui lui racontait, d'une voix monotone, une longue histoire, probablement la sienne. Il avait entendu la conversation entre son père et Larsonneau. Les deux complices lui semblaient être de sacrés gaillards. Encore vexé par la trahison de Renée, il éprouvait une joie mesquine à l'idée du vol dont elle allait être victime. Cela le vengeait un peu. Son père vint lui serrer la main d'un air méfiant, mais Maxime lui chuchota à l'oreille en désignant la dame blonde :
— Elle n'est pas mal, n'est-ce pas ? Je compte la séduire ce soir.
Saccard se dandina, se montra galant. Laure d'Aurigny les rejoignit un moment ; elle se plaignait que Maxime ne lui rendît visite qu'une fois par mois. Mais il prétendit avoir été très occupé, ce qui fit rire tout le monde. Il ajouta qu'on ne verrait plus que lui désormais.
— J'ai écrit une tragédie, dit-il, et j'ai trouvé le cinquième acte seulement hier... Je compte me reposer chez toutes les belles femmes de Paris.
Il riait, savourant ses allusions que lui seul comprenait. Cependant, dans le salon, seuls Rozan et Larsonneau restaient aux deux coins de la cheminée. Les Saccard se levèrent, ainsi que la dame blonde qui habitait dans la maison. Alors la d'Aurigny alla murmurer quelque chose au duc. Il parut surpris et contrarié. Voyant qu'il ne se décidait pas à quitter son fauteuil :
— Non, vraiment, pas ce soir, dit-elle à demi-voix. J'ai une migraine !... Demain, je vous le promets.
Rozan dut se résigner. Laure attendit qu'il soit sur le palier pour souffler rapidement à l'oreille de Larsonneau :
— Hein ! grand Lar, je tiens parole... Mets-le dans sa voiture.
Quand la dame blonde prit congé pour remonter à son appartement à l'étage supérieur, Saccard fut étonné que Maxime ne la suive pas.
— Alors ? lui demanda-t-il.
— En fait, non, répondit le jeune homme. J'ai réfléchi...
Puis il eut une idée qu'il trouva très amusante :
— Je te laisse la place si tu veux.
"Dépêche-toi, elle n’a pas encore fermé sa porte."
Mais son père haussa doucement les épaules et répondit :
"Merci, mais j'ai mieux à faire pour l'instant, mon petit."
Les quatre hommes descendirent ensemble. En bas, le duc insistait pour que Larsonneau monte dans sa voiture. Sa mère habitait au Marais, et il aurait pu déposer Larsonneau rue de Rivoli. Larsonneau refusa, ferma lui-même la portière et dit au cocher de partir. Il resta sur le trottoir du boulevard Haussmann avec les deux autres, discutant sans s'éloigner.
"Ah, ce pauvre Rozan !" dit Saccard, comprenant soudain.
Larsonneau assura que non, qu'il s'en moquait, qu'il était un homme pragmatique. Et comme les deux autres continuaient à plaisanter et que le froid était mordant, il finit par s'exclamer :
"Ma foi, tant pis, je sonne ! Vous êtes vraiment des indiscrets, messieurs."
"Bonne nuit !" lui lança Maxime lorsque la porte se referma.
Il prit le bras de son père et ils remontèrent ensemble le boulevard. C'était l'une de ces nuits claires et glaciales où marcher sur le sol dur est un plaisir. Saccard affirmait que Larsonneau avait tort, qu'il fallait simplement être ami avec la d’Aurigny. Il en profita pour dire que l'amour de ces femmes était vraiment néfaste. Il se montrait moraliste, prodiguant des conseils empreints de sagesse.
"Tu vois," dit-il à son fils, "ça ne dure qu'un temps, mon petit. On y perd sa santé et on n'y trouve pas le vrai bonheur. Tu sais que je ne suis pas un bourgeois. Eh bien, j'en ai assez, je me range."
Maxime ricana ; il s'arrêta, regarda son père sous la lumière de la lune, et déclara qu'il avait "une bonne tête". Mais Saccard devint encore plus sérieux.
"Moque-toi si tu veux. Je te répète qu'il n'y a rien de mieux que le mariage pour préserver un homme et le rendre heureux."
Il parla alors de Louise. Ils ralentirent le pas pour discuter de cette affaire, comme il disait. Tout était déjà arrangé. Il informa même Maxime qu'il avait fixé avec M. de Mareuil la date de la signature du contrat pour le dimanche suivant le jeudi de la mi-carême. Ce jeudi-là, une grande soirée était prévue à l’hôtel du parc Monceau, et il en profiterait pour annoncer publiquement le mariage. Maxime trouva cela très bien. Il était libéré de Renée, ne voyait plus d'obstacle, et se confiait à son père comme il l'avait fait avec sa belle-mère.
"Eh bien, c'est entendu," dit-il. "Mais n'en parle pas à Renée. Ses amies pourraient me railler, me taquiner, et je préfère qu'elles l'apprennent en même temps que tout le monde."
Saccard lui promit de garder le silence. Puis, alors qu'ils arrivaient vers le haut du boulevard Malesherbes, il lui prodigua à nouveau une foule de conseils avisés. Il lui expliquait comment transformer son mariage en un véritable paradis.
"Surtout, ne romps jamais avec ta femme. C'est une erreur."
Une femme avec laquelle on n’a plus de relations finit par coûter une fortune. D'abord, il faut bien payer une autre pour combler le vide, n'est-ce pas ? Ensuite, les dépenses à la maison explosent : les vêtements, les petits plaisirs de madame, les amies... tout s'accumule.
Saccard était dans un rare moment de vertu. Le succès de son affaire à Charonne lui donnait des envies de romantisme.
"Moi, tu vois, j'étais fait pour vivre heureux et discret dans un petit village, entouré de ma famille... On ne me connaît pas vraiment, tu sais. J'ai l'air d'être toujours ailleurs. Mais en réalité, j'aimerais rien de plus que de rester auprès de ma femme, laisser tomber mes affaires pour une petite rente et me retirer à Plassans... Tu vas être riche, alors fais de ton foyer avec Louise un nid d'amour. C'est tellement agréable ! Je viendrai vous voir. Ça me fera du bien."
Sa voix se teintait d'émotion. Ils étaient arrivés devant la grille de l'hôtel et continuaient à discuter, debout sur le trottoir. Là-haut, sur les hauteurs de Paris, un vent froid soufflait. Pas un bruit ne s'élevait dans la nuit glacée ; Maxime, surpris par les élans sentimentaux de son père, avait une question en tête depuis un moment.
"Mais toi," finit-il par dire, "avec ta femme ?"
Saccard haussa les épaules.
"Oui, oui, j'ai été idiot. C'est pour ça que je te parle en connaissance de cause... Mais on s'est retrouvés, complètement. Ça fait presque six semaines. Je la rejoins le soir, quand je ne rentre pas trop tard. Ce soir, malheureusement, elle devra se passer de moi ; j'ai du travail jusqu'à l'aube. Elle est vraiment superbe !"
Alors que Maxime lui tendait la main, Saccard le retint et ajouta à voix basse, confidentiellement :
"Tu sais, elle a la taille de Blanche Müller, mais encore plus souple. Et ses hanches ! D'une finesse, d'une délicatesse..."
Il conclut en disant au jeune homme qui s'éloignait :
"Tu es comme moi, tu as du cœur, ta femme sera heureuse... Au revoir, mon garçon !"
Une fois débarrassé de son père, Maxime fit rapidement le tour du parc. Ce qu'il venait d'entendre l'étonnait tellement qu'il ressentait le besoin urgent de voir Renée. Il voulait s'excuser de sa rudesse, comprendre pourquoi elle avait menti en mentionnant M. de Saffré, et découvrir l'histoire des tendresses de son mari. Mais tout cela restait flou, avec pour seule envie claire de fumer un cigare chez elle et renouer leur complicité. Si elle était de bonne humeur, il comptait même lui annoncer son mariage, pour bien lui faire comprendre que leur liaison devait rester dans le passé. Ayant conservé la clé de la petite porte, il se convainquit que sa visite, après les confidences de son père, était à la fois nécessaire et appropriée.
Dans la serre, il siffla comme la veille, mais n'attendit pas. Renée vint lui ouvrir la porte-fenêtre du petit salon et monta devant lui sans un mot. Elle revenait à peine d'un bal à l'Hôtel de Ville.
Renée portait encore sa robe blanche en tulle, parsemée de nœuds de satin. Le corsage en satin était orné d'une large dentelle blanche qui, sous la lumière des candélabres, se teignait de reflets bleus et roses. En haut des escaliers, Maxime fut touché par sa pâleur et l'émotion qui l'empêchait de parler. Elle ne s'attendait pas à le voir arriver aussi calmement, avec son air habituel et doux. Céleste revint de la garde-robe avec une chemise de nuit, et les amants restèrent silencieux, attendant que la domestique s'en aille. Habituellement, ils ne se gênaient pas devant elle, mais cette fois, ils ressentaient une gêne pour les mots qu'ils avaient sur le bout des lèvres. Renée demanda à Céleste de la déshabiller dans la chambre à coucher, où un grand feu crépitait. La servante retirait les épingles et enlevait les vêtements un à un, sans se presser. Ennuyé, Maxime prit machinalement la chemise posée sur une chaise et la réchauffa devant le feu, penché, les bras tendus. C'était un geste qu'il faisait souvent pour Renée, un petit service qu'il lui rendait autrefois avec tendresse. Elle en fut émue, le regardant présenter la chemise au feu avec délicatesse. Puis, voyant que Céleste s'attardait, il demanda :
— Tu t'es bien amusée à ce bal ?
— Oh, non, tu sais, c'était toujours la même chose, répondit-elle. Beaucoup trop de monde, une véritable cohue.
Il retourna la chemise, la chauffant de l'autre côté.
— Quelle toilette avait Adeline ?
— Une robe mauve, pas vraiment réussie… Elle est petite et adore les volants.
Ils discutèrent des autres femmes. Maxime se brûlait maintenant les doigts avec la chemise.
— Mais tu vas la brûler, dit Renée, sa voix empreinte d'une douceur maternelle.
Céleste prit la chemise des mains de Maxime. Il se leva, alla observer le grand lit gris et rose, s'arrêtant sur un des motifs brodés de la tenture pour détourner le regard des seins nus de Renée. C'était instinctif. Il ne se considérait plus comme son amant, il n'avait plus le droit de la regarder ainsi. Puis, il sortit un cigare de sa poche et l'alluma. Renée lui avait permis de fumer chez elle. Enfin, Céleste s'éclipsa, laissant Renée au coin du feu, toute blanche dans sa chemise de nuit.
Maxime marcha encore quelques instants, silencieux, observant Renée du coin de l'œil, frissonnante. Puis, se plantant devant la cheminée, le cigare entre les dents, il demanda brusquement :
— Pourquoi ne m'as-tu pas dit que c'était mon père qui était avec toi hier soir ?
Elle leva la tête, les yeux écarquillés, un regard d'angoisse suprême. Puis, son visage s'empourpra de honte, elle se cacha dans ses mains, balbutiant :
— Tu sais cela ? Tu sais cela ?…
Elle tenta de se ressaisir, essayant de mentir.
— Ce n'est pas vrai… qui te l'a dit ?
Maxime haussa les épaules.
— Mon père lui-même, qui te trouve très bien faite et m'a parlé de tes hanches.
Un léger dépit perçait dans sa voix. Mais il se remit à marcher, continuant d'une voix grondante et amicale, entre deux bouffées de cigare :
— Vraiment, je ne te comprends pas. Tu es une femme étrange.
Hier, c’est à cause de toi que j’ai été grossier. Si tu m’avais dit que c’était mon père, je serais parti calmement, tu comprends ? Je n’ai aucun droit… Mais tu vas m’appeler Monsieur de Saffré !
Elle sanglotait, les mains cachant son visage. Il s’approcha, s’agenouilla devant elle et lui écarta les mains avec douceur.
— Allez, dis-moi pourquoi tu m’as appelé Monsieur de Saffré.
Elle détourna la tête, et répondit, la voix étouffée par ses larmes :
— Je pensais que tu me quitterais si tu savais que ton père…
Il se releva, reprit son cigare qu’il avait laissé sur le coin de la cheminée, et murmura simplement :
— Tu es vraiment étrange…
Elle ne pleurait plus. Les flammes de la cheminée et la chaleur de ses joues avaient séché ses larmes. La surprise de voir Maxime si calme face à une révélation qu’elle croyait dévastatrice lui fit oublier sa honte. Elle le regardait marcher, l’écoutait parler comme en plein rêve. Il lui répétait, sans lâcher son cigare, qu’elle n’était pas raisonnable, qu’il était normal qu’elle ait des relations avec son mari, et qu’il n’y avait pas de quoi s’en offusquer. Mais avouer un amant quand ce n’était pas vrai, c’était incompréhensible pour lui, presque monstrueux. Il parlait des "folles imaginations" des femmes.
— Tu es un peu fêlée, ma chère, il faut te soigner.
Il finit par demander, intrigué :
— Mais pourquoi Monsieur de Saffré plutôt qu’un autre ?
— Il me fait la cour, dit Renée.
Maxime retint une remarque cinglante ; il allait dire qu’elle s’était peut-être sentie plus âgée d’un mois en prétendant avoir Monsieur de Saffré pour amant. Il se contenta d’un sourire narquois, et, jetant son cigare dans le feu, il vint s’asseoir de l’autre côté de la cheminée. Là, il parla sérieusement, suggérant à Renée qu’ils devraient rester de bons amis. Pourtant, le regard fixe de la jeune femme le mettait mal à l’aise ; il n’osa pas lui annoncer son mariage. Elle le contemplait longuement, les yeux encore gonflés de larmes. Elle le trouvait pauvre, limité, méprisable, et pourtant elle l’aimait toujours, avec la même tendresse qu’elle avait pour ses dentelles. Il était charmant sous la lumière du candélabre, posé près de lui sur la cheminée. Quand il renversait la tête, la lueur des bougies dorait ses cheveux et glissait sur son visage, illuminant le duvet léger de ses joues avec des reflets dorés.
— Il faut vraiment que je parte, dit-il à plusieurs reprises.
Il était bien décidé à ne pas rester. Renée ne l’aurait pas voulu de toute façon. Tous deux le pensaient, le disaient ; ils n’étaient plus que des amis. Et quand Maxime eut enfin serré la main de la jeune femme et qu’il fut sur le point de quitter la chambre, elle le retint encore un instant, en lui parlant de son père. Elle en faisait de grands éloges.
— Tu vois, j’avais trop de remords. Je préfère que ça soit arrivé… Tu ne connais pas ton père ; j’ai été surprise de le trouver si bon, si désintéressé. Le pauvre homme a de si gros soucis en ce moment.
Maxime regardait la pointe de ses bottines, sans répondre, l’air gêné.
Elle insistait, déterminée.
— Tant qu'il ne venait pas ici, ça m'était égal. Mais après... Le voir dans cette chambre, si attentionné, m'apportant de l'argent qu'il avait dû chercher partout dans Paris, se ruinant pour moi sans jamais se plaindre, ça me rendait malade... Tu n'imagines pas à quel point il a veillé sur mes intérêts !
Maxime s'approcha doucement de la cheminée et s'y adossa. Il semblait toujours gêné, la tête baissée, un sourire naissant au coin des lèvres.
— Oui, murmura-t-il, mon père est très fort pour veiller aux intérêts des gens.
Le ton de sa voix surprit Renée. Elle le fixa, et lui, comme pour se justifier :
— Oh ! je ne sais rien... Je dis juste que mon père est un homme habile.
— Tu aurais tort de mal en parler, répliqua-t-elle. Tu le juges trop vite... Si je te racontais tous ses soucis, si je te répétais ce qu'il m'a encore confié ce soir, tu comprendrais qu'on se trompe en pensant qu'il ne s'intéresse qu'à l'argent...
Maxime ne put s'empêcher de hausser les épaules. Il interrompit sa belle-mère avec un rire sarcastique.
— Allons, je le connais bien... Il a dû te raconter de belles histoires. Vas-y, raconte-moi.
Ce ton moqueur la blessa. Elle redoubla alors d'éloges, trouvant en Saccard un homme exceptionnel. Elle mentionna l'affaire de Charonne, une intrigue qu'elle n'avait pas comprise, comme une catastrophe où l'intelligence et la bonté de son mari s'étaient révélées. Elle ajouta qu'elle signerait l'acte de cession le lendemain et que si c'était vraiment un désastre, elle l'accepterait comme une punition pour ses erreurs. Maxime la laissait parler, ricanant, la regardant en coin ; puis il murmura :
— Oui, c'est exactement ça...
Et, plus fort, posant la main sur l'épaule de Renée :
— Ma chère, merci, mais je connaissais déjà l'histoire... C'est toi qui es vraiment trop bonne !
Il fit mine de partir à nouveau. Une envie furieuse de tout révéler le démangeait. Elle l'avait exaspéré avec ses louanges, et il oubliait sa promesse de se taire pour éviter les ennuis.
— Quoi ? Que veux-tu dire ? demanda-t-elle.
— Eh bien, que mon père te manipule de la plus belle des manières... Tu me fais de la peine, vraiment ; tu es trop naïve !
Il lui raconta alors ce qu'il avait entendu chez Laure, lâchement, en douce, savourant secrètement le plaisir de dévoiler ces infamies. Il avait l'impression de se venger d'une offense vague qu'on venait de lui faire. Son tempérament sournois se complaisait dans cette dénonciation, ce bavardage cruel surpris derrière une porte. Il ne lui épargna rien, ni l'argent que son mari lui avait prêté à des taux usuraires, ni celui qu'il comptait lui voler avec des histoires ridicules, bonnes à endormir les enfants. Renée l'écoutait, très pâle, les lèvres serrées. Debout devant la cheminée, elle baissait légèrement la tête, fixant le feu.
La chemise de nuit de Renée, réchauffée par Maxime, s'était entrouverte, révélant la blancheur immobile de sa peau, telle une statue.
"Je te raconte tout ça," conclut Maxime, "pour que tu ne passes pas pour une idiote... Mais ne sois pas trop dure avec mon père. Il n'est pas méchant. Il a ses défauts, comme tout le monde... On se revoit demain, d'accord ?"
Il se dirigeait vers la porte, mais Renée l'arrêta d'un geste soudain.
"Reste !" ordonna-t-elle avec force.
Elle l'attira à elle, le fit presque asseoir sur ses genoux devant le feu, et l'embrassa sur les lèvres en disant :
"Ce serait vraiment stupide de se retenir maintenant... Tu ne comprends pas que depuis hier, depuis que tu as voulu rompre, je suis complètement perdue. Je me sens idiote. Ce soir, au bal, j'avais comme un voile devant les yeux. J'ai besoin de toi pour vivre. Quand tu partiras, je serai vide... Ne te moque pas, je te dis ce que je ressens."
Elle le regardait avec une tendresse infinie, comme si elle ne l'avait pas vu depuis des lustres.
"Tu as raison, j'étais naïve. Ton père aurait pu me faire croire n'importe quoi aujourd'hui. Je n'écoutais qu'un bourdonnement pendant qu'il me racontait ses histoires, et j'étais tellement abasourdie qu'il aurait pu me faire signer n'importe quoi. Et dire que je pensais avoir des remords ! J'étais vraiment stupide à ce point-là !"
Elle éclata de rire, une lueur de folie dans les yeux, et serra son amant encore plus fort.
"Est-ce que nous faisons quelque chose de mal, nous ? On s'aime, on s'amuse comme on veut. Tout le monde fait pareil, non ? Regarde ton père, il ne se prive pas. Il aime l'argent et il en prend où il peut. Il a raison, ça me soulage... D'abord, je ne signerai rien, et puis tu reviendras tous les soirs. J'avais peur que tu ne veuilles plus, à cause de ce que je t'ai dit... Mais puisque ça ne te dérange pas... De toute façon, je lui fermerai ma porte, tu comprends maintenant."
Elle se leva et alluma la veilleuse. Maxime hésitait, désespéré. Il réalisait la bêtise de ses paroles et se blâmait d'avoir trop parlé. Comment annoncer son mariage maintenant ? C'était sa faute, il avait rompu, il n'aurait jamais dû remonter dans cette chambre, ni révéler à Renée que son mari la trompait. Ignorant pourquoi il avait agi ainsi, il s'en voulait encore plus. S'il pensa un instant à partir brutalement, la vue de Renée, en train de retirer ses pantoufles, lui fit perdre courage. Il eut peur. Il resta.
Le lendemain, quand Saccard vint demander à sa femme de signer l'acte de cession, elle lui répondit calmement qu'elle ne le ferait pas, qu'elle avait réfléchi. Elle ne fit aucune allusion à la veille ; elle s'était promis d'être discrète, ne voulant pas se créer de problèmes, désireuse de savourer en paix le renouveau de son amour. L'affaire de Charonne se résoudrait d'une manière ou d'une autre ; son refus de signer n'était qu'une vengeance, elle se moquait du reste.
Saccard faillit exploser de colère. Tout son rêve s'effondrait. Ses autres affaires allaient de mal en pis, et il était à court de ressources, ne tenant debout que par un équilibre miraculeux ; ce matin-là, il n'avait même pas pu régler son boulanger. Pourtant, cela ne l'empêchait pas de préparer une fête somptueuse pour le jeudi de la mi-carême. Face au refus de Renée, il ressentit une colère sourde, celle d'un homme déterminé stoppé net par le caprice d'une enfant. Avec l'acte de cession en main, il comptait bien tirer de l'argent, en attendant l'indemnité. Puis, une fois un peu calmé, l'esprit plus clair, il s'étonna du changement soudain de Renée : elle avait sûrement été influencée. Il soupçonna la présence d'un amant. Ce pressentiment était si vif qu'il se précipita chez sa sœur pour l'interroger, lui demander si elle savait quelque chose sur la vie secrète de Renée. Sidonie se montra très acerbe. Elle n'avait pas pardonné à sa belle-sœur l'affront de refuser de rencontrer M. de Saffré. Alors, comprenant que son frère soupçonnait Renée d'avoir un amant, elle s'exclama qu'elle en était convaincue. Elle proposa même de surveiller « les tourtereaux ». Cette prétentieuse verrait bien à qui elle avait affaire. Saccard, habituellement, évitait les vérités désagréables ; seul son intérêt l'obligeait à ouvrir les yeux qu'il préférait garder fermés. Il accepta la proposition de sa sœur.
— Ne t'inquiète pas, je saurai tout, lui dit-elle avec une voix pleine de compassion... Ah ! mon pauvre frère, Angèle ne t'aurait jamais trahi ! Un mari si bon, si généreux ! Ces poupées parisiennes n'ont pas de cœur... Et moi qui ne cesse de lui donner de bons conseils !
Chapitre VI
Le jeudi de la mi-carême, les Saccard organisaient un bal costumé. Mais la grande attraction était le poème des Amours du beau Narcisse et de la nymphe Écho, en trois tableaux, que ces dames allaient interpréter. L'auteur, M. Hupel de la Noue, faisait régulièrement le trajet de sa préfecture à l'hôtel du parc Monceau, pour superviser les répétitions et donner son avis sur les costumes. Il avait d'abord envisagé d'écrire son œuvre en vers, mais avait finalement opté pour des tableaux vivants ; c'était, disait-il, plus noble, plus proche de l'esthétique antique.
Ces dames en perdaient le sommeil. Certaines changeaient de costume jusqu'à trois fois. De longues discussions, présidées par le préfet, eurent lieu. On débattit d'abord du rôle de Narcisse. Serait-il incarné par une femme ou un homme ? Finalement, grâce à l'insistance de Renée, il fut décidé que Maxime jouerait ce rôle ; mais il serait le seul homme, et encore, Mme de Lauwerens affirmait qu'elle n'accepterait cela que parce que « le petit Maxime ressemblait à une vraie fille ». Renée devait être la nymphe Écho. La question des costumes fut encore plus complexe. Maxime aida beaucoup le préfet, qui était épuisé, entouré de neuf femmes dont l'imagination débordante menaçait de compromettre la pureté des lignes de son œuvre. Si on les avait écoutées, son Olympe aurait porté de la poudre.
Madame d'Espanet insistait pour porter une robe à traîne afin de dissimuler ses pieds un peu forts, tandis que Madame Haffner rêvait de se draper dans une peau de bête. Monsieur Hupel de la Noue se montra ferme, allant même jusqu'à se fâcher. Il était persuadé que s'il avait renoncé à la poésie, c'était pour composer son poème avec des étoffes habilement assemblées et des poses soigneusement choisies parmi les plus belles.
"Mesdames, l'ensemble, l'ensemble", répétait-il à chaque nouvelle demande. "Je ne peux pas sacrifier l'œuvre entière pour les volants que vous exigez."
Les discussions se déroulaient dans le salon bouton d’or, où l’on passait des après-midi entiers à décider de la coupe d’une jupe. Worms fut convoqué à plusieurs reprises. Finalement, tout fut décidé : les costumes fixés, les poses apprises, et Monsieur Hupel de la Noue se déclara satisfait. L'élection de Monsieur de Mareuil lui avait causé moins de tracas.
Les Amours du beau Narcisse et de la nymphe Écho devaient débuter à onze heures. Dès dix heures et demie, le grand salon était déjà plein. Comme un bal suivait, les femmes, déjà costumées, s’installaient sur des fauteuils disposés en demi-cercle devant le théâtre improvisé, une estrade dissimulée par deux grands rideaux de velours rouge bordés de franges dorées, coulissant sur des tringles. Les hommes, debout derrière elles, allaient et venaient. Les tapissiers avaient donné les derniers coups de marteau à dix heures. L’estrade occupait tout un bout de la longue galerie. On y accédait par le fumoir, transformé en loge pour les artistes. De plus, à l’étage, plusieurs pièces étaient à la disposition des dames, où une armée de femmes de chambre s’activait à préparer les costumes pour les différents tableaux.
Il était onze heures et demie, et les rideaux restaient fermés. Un murmure envahissait le salon. Les rangées de fauteuils formaient une incroyable cohue de marquises, châtelaines, laitières, espagnoles, bergères et sultanes, tandis que la masse compacte des habits noirs créait une grande tache sombre à côté de cette mer d’étoffes claires et d’épaules nues, scintillant des éclats vifs des bijoux. Seules les femmes étaient déguisées. La chaleur montait déjà. Les trois lustres faisaient briller l’or du salon.
Enfin, Monsieur Hupel de la Noue apparut par une ouverture à gauche de l’estrade. Depuis huit heures du soir, il assistait les dames. Son habit portait, sur la manche gauche, trois traces blanches, une petite main féminine s’étant posée là après s’être plongée dans une boîte de poudre de riz. Mais le préfet n’avait que faire des misères de sa toilette ! Il avait les yeux écarquillés, le visage bouffi et un peu pâle. Il fit mine de ne voir personne. Se dirigeant vers Saccard, qu’il repéra au milieu d’un groupe d’hommes sérieux, il lui dit à voix basse :
"Sacrebleu ! Votre femme a perdu sa ceinture de feuillage… Nous voilà bien !"
Il jurait, prêt à en découdre. Puis, sans attendre de réponse, sans regarder autour de lui, il fit volte-face, replongea sous les draperies et disparut. Les dames sourirent de cette étrange apparition.
Le groupe autour de Saccard s'était formé derrière les derniers rangs de fauteuils.
On avait même déplacé un fauteuil pour le baron Gouraud, dont les jambes enflaient récemment. Autour de lui, il y avait M. Toutin-Laroche, que l'empereur venait de nommer sénateur, M. de Mareuil, dont l'élection avait été validée par la Chambre, et M. Michelin, fraîchement décoré. Un peu en retrait se tenaient les Mignon et Charrier, l'un arborant un gros diamant à sa cravate, tandis que l'autre exhibait une bague encore plus éclatante. Ces messieurs discutaient entre eux. Saccard s'éloigna un instant pour échanger quelques mots à voix basse avec sa sœur, qui venait de s'installer entre Louise de Mareuil et Mme Michelin. Mme Sidonie était déguisée en magicienne, Louise portait un costume de page qui lui donnait un air espiègle, et la jeune Mme Michelin, vêtue en danseuse orientale, souriait sous ses voiles ornés de fils d'or.
« Tu sais quelque chose ? » murmura Saccard à sa sœur.
« Non, rien pour l'instant, » répondit-elle. « Mais l'amant doit être ici... Je les attraperai ce soir, ne t'inquiète pas. »
« Préviens-moi aussitôt, d'accord ? »
Puis, se tournant vers Louise et Mme Michelin, Saccard les complimenta. Il compara l'une à une houri des contes orientaux, l'autre à un favori d'Henri III. Son accent provençal donnait à ses paroles une musicalité enjouée. De retour parmi les hommes sérieux, M. de Mareuil l'entraîna à l'écart pour parler du mariage de leurs enfants. Rien n'avait changé, le contrat devait être signé le dimanche suivant.
« Parfait, » dit Saccard. « J'envisage même d'annoncer le mariage à nos amis ce soir, si cela vous convient... J'attends mon frère, le ministre, qui a promis de venir. »
Le député fut ravi. Pendant ce temps, M. Toutin-Laroche élevait la voix, visiblement indigné.
« Oui, messieurs, » disait-il à M. Michelin et aux deux entrepreneurs qui s'approchaient, « j'avais eu la naïveté de laisser mon nom s'associer à une telle affaire. »
Et lorsque Saccard et Mareuil les rejoignirent :
« Je racontais à ces messieurs la déplorable affaire de la Société générale des ports du Maroc, vous savez, Saccard ? »
Saccard resta impassible. Cette société avait récemment fait faillite avec un scandale retentissant. Des actionnaires curieux avaient voulu savoir où en était l'établissement des fameuses stations commerciales sur la côte méditerranéenne, et une enquête judiciaire avait révélé que les ports du Maroc n'existaient que sur les plans des ingénieurs, de très beaux plans, accrochés aux murs des bureaux de la Société. Depuis lors, M. Toutin-Laroche criait plus fort que les actionnaires, s'indignant et exigeant que son nom soit blanchi. Il fit tant de bruit que le gouvernement, pour calmer l'opinion et réhabiliter cet homme influent, décida de l'envoyer au Sénat. C'est ainsi qu'il obtint le siège tant convoité, dans une affaire qui avait failli le mener devant le tribunal correctionnel.
« Vous êtes bien bon de vous préoccuper de cela, » dit Saccard.
"Vous pouvez mettre en avant votre grande réalisation, le Crédit viticole, cette institution qui a su traverser toutes les tempêtes."
"Oui," murmura Mareuil, "cela répond à tout."
Le Crédit viticole venait en effet de surmonter de sérieux problèmes, soigneusement dissimulés. Un ministre particulièrement bienveillant envers cette institution financière, qui tenait Paris sous sa coupe, avait orchestré une hausse boursière dont M. Toutin-Laroche avait su tirer parti de façon magistrale. Rien ne lui plaisait plus que les compliments sur la réussite du Crédit viticole. Il les recherchait activement. Il remercia M. de Mareuil d'un regard complice, puis, se penchant vers le baron Gouraud, appuyé nonchalamment sur son fauteuil, il lui demanda :
"Tout va bien ? Vous n'avez pas trop chaud ?"
Le baron grogna légèrement en réponse.
"Ça baisse, ça baisse chaque jour," ajouta M. Toutin-Laroche à voix basse, se tournant vers ses interlocuteurs.
M. Michelin souriait, clignant doucement des yeux pour admirer son ruban rouge. Les Mignon et Charrier, bien campés sur leurs pieds, semblaient plus à l'aise dans leurs habits depuis qu'ils arboraient des bijoux éclatants. Pourtant, il était presque minuit, et l'impatience gagnait l'assemblée ; bien que personne n'osât se plaindre à voix haute, les éventails s'agitaient avec plus de nervosité, et le brouhaha des conversations s'intensifiait.
Finalement, M. Hupel de la Noue refit surface. Il avait passé une épaule par l'étroite ouverture lorsqu'il aperçut Mme d'Espanet qui montait enfin sur l'estrade ; les autres dames, déjà prêtes pour le premier tableau, n'attendaient plus qu'elle. Le préfet se retourna, dos aux spectateurs, et on le vit discuter avec la marquise, dissimulée par les rideaux. Il baissa la voix, lançant des salutations du bout des doigts :
"Mes compliments, marquise. Votre costume est ravissant."
"J'en ai un bien plus joli en dessous !" répliqua la jeune femme avec audace, éclatant de rire face à l'aspect comique de l'homme enfoui dans les draperies.
L'audace de cette remarque surprit un instant le galant M. Hupel de la Noue ; mais il se ressaisit, appréciant de plus en plus la plaisanterie à mesure qu'il y réfléchissait :
"Ah ! Charmant ! Charmant !" murmura-t-il, ravi.
Il laissa retomber le rideau et rejoignit le groupe des hommes sérieux, prêt à savourer le succès de son événement. Il n'était plus l'homme paniqué à la poursuite de la ceinture de feuillage de la nymphe Écho. Il était rayonnant, essoufflé, s'essuyant le front. Sa petite main blanche reposait toujours sur la manche de son habit ; de plus, le gant de sa main droite était taché de rouge au bout du pouce, sans doute avait-il trempé ce doigt dans le fard de l'une des dames. Il souriait, s'éventait, balbutiait :
"Elle est adorable, ravissante, stupéfiante."
"Qui donc ?" demanda Saccard.
"La marquise. Imaginez-vous qu'elle vient de me dire…"
Et il raconta la plaisanterie. On la trouva tout à fait réussie. Ces messieurs se la répétèrent. Le respectable M. Haffner, qui s'était approché, ne put s'empêcher d'applaudir. Pendant ce temps, un piano, que peu de personnes avaient remarqué, entama une valse. Un grand silence s'installa alors.
La valse déroulait ses volutes capricieuses, infinies. Une mélodie douce escaladait les touches du piano, se fondait en un trille de rossignol, avant que des accords feutrés ne reprennent, plus lents. C'était d'une sensualité envoûtante. Les dames, légèrement penchées, souriaient. En revanche, la musique avait soudain éteint l'enthousiasme de M. Hupel de la Noue. Il fixait les rideaux de velours rouge avec inquiétude, regrettant de ne pas avoir lui-même placé Mme d'Espanet comme il l'avait fait pour les autres.
Les rideaux s'écartèrent doucement, et le piano reprit en sourdine sa valse langoureuse. Un murmure parcourut le salon. Les dames se penchaient, les hommes tendaient le cou, tandis que l'admiration s'exprimait parfois par une parole trop forte, un soupir involontaire, un rire étouffé. Cela dura cinq longues minutes, sous l'éclat éblouissant des trois lustres.
M. Hupel de la Noue, rassuré, souriait béatement à son œuvre. Il ne put s'empêcher de répéter aux personnes autour de lui ce qu'il disait depuis un mois :
— J'avais pensé à le faire en vers... Mais, n'est-ce pas ? c'est plus noble en prose.
Puis, tandis que la valse continuait son mouvement incessant, il se lança dans des explications. Les Mignon et Charrier s'étaient approchés, l'écoutant avec attention.
— Vous connaissez l'histoire, n'est-ce pas ? Le beau Narcisse, fils du fleuve Céphise et de la nymphe Liriope, dédaigne l'amour de la nymphe Écho... Écho, qui faisait partie de la suite de Junon, la distrayait par ses bavardages pendant que Jupiter s'égarait dans le monde... Écho, fille de l'Air et de la Terre, comme vous le savez...
Il se délectait de la poésie de la légende. Puis, d'un ton plus confidentiel :
— J'ai laissé libre cours à mon imagination... La nymphe Écho conduit le beau Narcisse chez Vénus, dans une grotte marine, pour que la déesse l'embrase de ses feux. Mais la déesse reste impuissante. Le jeune homme montre par son attitude qu'il n'est pas touché.
Cette explication n'était pas superflue, car peu de spectateurs dans le salon comprenaient vraiment le sens des tableaux. Une fois que le préfet eut murmuré à demi-mot l'identité de ses personnages, l'admiration grandit. Les Mignon et Charrier continuaient de fixer la scène, les yeux écarquillés. Ils n'avaient pas saisi.
Sur l'estrade, entre les rideaux de velours rouge, une grotte apparaissait. Le décor, fait de soie drapée en plis cassés, imitait les anfractuosités d'un rocher, orné de coquillages, de poissons et de grandes algues marines peintes. Le sol, accidenté, s'élevant en tertre, était recouvert de la même soie, où le décorateur avait représenté un sable fin constellé de perles et de paillettes d'argent. C'était un sanctuaire de déesse. Là, au sommet du tertre, Mme de Lauwerens, en Vénus, se tenait debout ; un peu corpulente, elle portait son costume rose avec la dignité d'une duchesse de l'Olympe, incarnant son personnage en souveraine de l'Amour, avec de grands yeux sévères et ardents. Derrière elle, ne montrant que sa tête espiègle, ses ailes et son carquois, la petite Mme Daste souriait dans le rôle charmant de Cupidon.
Sur le côté du tertre, les trois Grâces, Mmes de Guende, Teissière et de Meinhold, vêtues de mousseline, s'échangeaient des sourires et s'enlaçaient, à l'image du célèbre groupe sculpté par Pradier. De l'autre côté, la marquise d'Espanet et Mme Haffner, enveloppées dans un flot de dentelles, se tenaient par la taille, leurs cheveux entremêlés, ajoutant une touche audacieuse à la scène. C'était un clin d'œil à Lesbos, que M. Hupel de la Noue commentait à voix basse pour les hommes, expliquant qu'il voulait montrer ainsi la puissance de Vénus.
En bas du tertre, la comtesse Vanska incarnait la Volupté. Elle s'étirait, comme prise dans un dernier spasme, les yeux à demi ouverts, épuisés. Sa chevelure noire dénouée contrastait avec sa tunique aux flammes fauves qui laissait entrevoir sa peau ardente. Les costumes formaient une palette douce, allant du blanc neigeux du voile de Vénus au rouge profond de la tunique de la Volupté, avec une dominante de rose, évoquant la carnation. Sous la lumière électrique, dirigée habilement depuis une fenêtre du jardin, les gazes et dentelles se fondaient avec les épaules et les maillots, donnant l'illusion que ces dames étaient presque nues.
Ce tableau n'était que l'apothéose ; l'action principale se déroulait au premier plan. À gauche, Renée, en nymphe Écho, tendait les bras vers la grande déesse, la tête à demi tournée vers Narcisse, implorante, comme pour l'inciter à admirer Vénus, dont la simple vue enflamme les cœurs. Mais Narcisse, à droite, refusait d'un geste, se cachant les yeux de la main, glacé. Les costumes de ces deux personnages avaient particulièrement mobilisé l'imagination de M. Hupel de la Noue. Narcisse, demi-dieu errant des forêts, portait un maillot verdâtre, une veste courte et ajustée, et un rameau de chêne dans les cheveux. La robe de la nymphe Écho était une allégorie à elle seule : satin blanc pour le rocher, feuillage à la ceinture pour le taillis, et gaze bleue du corsage pour le ciel pur. Les groupes restaient figés comme des statues, la sensualité de l'Olympe résonnait sous le faisceau lumineux, tandis que le piano continuait sa mélodie d'amour, entrecoupée de profondes soupirs.
Maxime fut unanimement admiré pour sa silhouette, surtout dans son geste de refus qui mettait en valeur sa hanche gauche. Mais c'est l'expression de Renée qui reçut tous les éloges. Selon M. Hupel de la Noue, elle incarnait "la douleur du désir inassouvi". Son sourire, à la fois perçant et humble, implorait comme une louve affamée qui dissimule à peine ses crocs. Le premier tableau se déroula sans accroc, à l'exception d'Adeline, incapable de réprimer un fou rire. Puis, les rideaux se refermèrent et le piano se tut.
Les applaudissements furent discrets, et les conversations reprirent leur cours.
Un souffle intense d'amour et de désir retenu émanait des corps dénudés sur l'estrade, parcourant le salon. Les femmes se détendaient davantage sur leurs sièges, tandis que les hommes chuchotaient à l'oreille, échangeant des sourires complices. C'était un murmure feutré, un silence respectueux, un désir à peine exprimé par un léger mouvement des lèvres ; et dans leurs regards échangés, au milieu de cette ambiance raffinée, se lisait l'audace crue d'amours offertes et acceptées d'un simple coup d'œil.
Les convives ne cessaient de commenter la beauté des dames. Leurs tenues semblaient presque aussi importantes que leurs épaules dénudées. Lorsque Mignon et Charrier cherchèrent à interroger M. Hupel de la Noue, ils furent surpris de constater qu'il avait disparu, déjà passé derrière l'estrade.
« Je vous disais donc, ma chère, » reprit Mme Sidonie, reprenant une conversation interrompue par le premier tableau, « que j’ai reçu une lettre de Londres, vous savez ? Pour cette affaire des trois milliards… La personne à qui j’ai confié l’enquête pense avoir trouvé le reçu du banquier. L'Angleterre aurait payé… Cela me rend malade depuis ce matin. »
Elle était effectivement plus pâle que d'habitude, dans sa robe de magicienne constellée d'étoiles. Comme Mme Michelin ne l'écoutait pas, elle continua à voix basse, murmurant que l'Angleterre ne pouvait avoir payé, et qu'elle irait elle-même à Londres.
« Le costume de Narcisse était ravissant, n’est-ce pas ? » demanda Louise à Mme Michelin.
Celle-ci sourit, les yeux fixés sur le baron Gouraud, qui paraissait ragaillardi dans son fauteuil. Mme Sidonie, remarquant son regard, se pencha pour lui chuchoter à l’oreille, afin que l’enfant n’entende pas :
« Est-ce qu’il a tenu parole ? »
« Oui, » répondit la jeune femme, languissante, jouant à merveille son rôle d'almée. « J’ai choisi la maison de Louveciennes, et j’ai reçu les actes de propriété par son homme d’affaires… Mais nous avons rompu, je ne le vois plus. »
Louise, dotée d'une ouïe fine, capta ce qu'on cherchait à lui cacher. Elle regarda le baron Gouraud avec l'audace d'un page, et dit tranquillement à Mme Michelin :
« Vous ne trouvez pas qu’il est affreux, le baron ? »
Puis elle ajouta en riant :
« Franchement ! On aurait dû lui donner le rôle de Narcisse. Il serait parfait en maillot vert pomme. »
La vue de Vénus, ce coin voluptueux de l’Olympe, avait en effet revigoré le vieux sénateur. Il roulait des yeux ravis, se tournant à demi pour féliciter Saccard. Dans le brouhaha du salon, le groupe des hommes sérieux continuait de discuter affaires et politique. M. Haffner annonça qu’il venait d’être nommé président d’un jury chargé de régler des questions d’indemnités. La conversation dériva alors sur les travaux de Paris, notamment le boulevard du Prince-Eugène, dont on commençait à parler sérieusement. Saccard saisit l'occasion pour évoquer une connaissance, un propriétaire qui serait probablement exproprié. Il fixait ces messieurs en face. Le baron hocha doucement la tête ; M.
Toutin-Laroche affirma que subir une expropriation était une expérience des plus désagréables, et M. Michelin acquiesça tout en lorgnant sa décoration avec un œil encore plus plissé.
— Les indemnités devraient toujours être généreuses, déclara M. de Mareuil d’un ton savant, cherchant à gagner la faveur de Saccard.
Ils s’étaient compris d’un simple regard. Cependant, Mignon et Charrier détournèrent la discussion vers leurs propres projets. Ils prévoyaient de se retirer bientôt, probablement à Langres, tout en gardant un pied-à-terre à Paris. Leur récit fit sourire l’assemblée : après avoir terminé la construction de leur superbe hôtel sur le boulevard Malesherbes, ils l’avaient trouvé si splendide qu’ils n’avaient pu résister à l’envie de le vendre. Leurs gains brillants étaient une consolation qu’ils s’étaient offerte. Saccard riait, mais avec une pointe d’amertume ; ses anciens partenaires venaient de réaliser des profits colossaux dans une affaire où lui avait été le dindon de la farce. Et tandis que l’entracte s’éternisait, des compliments sur la gorge de Vénus et la robe de la nymphe Écho ponctuaient la conversation des hommes sérieux.
Après une longue demi-heure, M. Hupel de la Noue refit surface. Il rayonnait de succès, et sa tenue était de plus en plus débraillée. En regagnant sa place, il croisa M. de Mussy, lui serra la main, puis revint sur ses pas pour lui demander :
— Vous connaissez l’anecdote de la marquise ?
Sans attendre de réponse, il la raconta avec enthousiasme, la disséquant, la commentant, la trouvant finalement d’une naïveté exquise. « J’en ai un bien plus joli dessous ! » s’exclamait-il, convaincu de sa finesse.
Mais M. de Mussy n’était pas du même avis. Il trouva l’anecdote déplacée. Récemment affecté à l’ambassade d'Angleterre, il avait reçu pour consigne de maintenir une conduite irréprochable. Il refusait désormais de mener le cotillon, se montrait plus sérieux, et ne parlait plus de son amour pour Renée, qu’il saluait avec gravité lorsqu’il la croisait.
M. Hupel de la Noue rejoignit le groupe rassemblé derrière le fauteuil du baron, alors que le piano entamait une marche triomphale. De puissants accords résonnaient, ouvrant une mélodie majestueuse, ponctuée de sonorités métalliques éclatantes. Après chaque phrase, une voix plus aiguë reprenait, accentuant le rythme. C’était à la fois brut et joyeux.
— Vous allez voir, murmura M. Hupel de la Noue ; j’ai peut-être poussé la licence poétique un peu loin, mais je pense que l’audace a porté ses fruits… La nymphe Écho, voyant que Vénus n’a aucun pouvoir sur le beau Narcisse, le conduit chez Plutus, le dieu des richesses et des métaux précieux… Après la tentation de la chair, voici la tentation de l’or.
— C’est classique, répondit M. Toutin-Laroche avec un sourire aimable. Vous comprenez bien votre époque, monsieur le préfet.
Les rideaux s’ouvrirent, et le piano redoubla d’intensité. Ce fut un éblouissement. La lumière électrique inondait une scène flamboyante, où les spectateurs ne virent d’abord qu’un brasier, où des lingots d’or et des pierres précieuses semblaient se fondre.
Une nouvelle scène se dévoilait, mais elle n'avait rien de la fraîche retraite de Vénus, bercée par les vagues sur un sable parsemé de perles. Non, c'était plutôt comme si l'on avait pénétré au cœur de la Terre, dans une strate brûlante et profonde, une fissure infernale, une crevasse d'une mine de métaux en fusion habitée par Plutus. Les drapés de soie imitant la roche révélaient de larges veines métalliques, des coulées semblables aux artères du vieux monde, transportant des richesses incalculables et l'énergie vitale du sol. Au sol, par un audacieux anachronisme de M. Hupel de la Noue, s'amoncelaient des pièces de vingt francs ; des louis dispersés et entassés, une profusion de pièces dorées s'élevant en tas. Au sommet de cette montagne d'or, Mme de Guende, incarnant Plutus, trônait, Plutus devenu femme, exhibant sa poitrine dans les plis amples de sa robe parée de tous les métaux.
Autour du dieu, se regroupaient, debout, à demi allongées, ou épanouies à l'écart, les merveilles féeriques de cette grotte où les califes des Mille et une Nuits auraient déversé leur trésor : Mme Haffner en Or, avec une jupe rigide et éclatante comme une chasuble d'évêque ; Mme d’Espanet en Argent, étincelante comme un clair de lune ; Mme de Lauwerens, d’un bleu intense, en Saphir, accompagnée de la petite Mme Daste, une Turquoise souriante, qui diffusait une douce teinte bleutée ; puis venaient l’Émeraude, Mme de Meinhold, et la Topaze, Mme Teissière ; et, plus bas, la comtesse Vanska incarnait la passion sombre du Corail, allongée, les bras levés, ornés de pendeloques rouges, ressemblant à une créature marine monstrueuse et séduisante, exhibant des chairs féminines dans des nacres rosées et entrouvertes de coquillages. Chaque dame portait des colliers, des bracelets, des parures complètes, faites de la pierre précieuse qu'elle représentait. Les bijoux originaux de Mmes d’Espanet et Haffner, composés uniquement de petites pièces d'or et d'argent neuves, attirèrent particulièrement l'attention. Au premier plan, le drame restait inchangé : la nymphe Écho tentait le beau Narcisse, qui refusait toujours d'un geste. Les spectateurs s'habituaient avec délice à ce gouffre béant révélant les entrailles enflammées de la Terre, à ce tas d'or où se vautrait la richesse d'un monde.
Ce deuxième tableau remporta un succès encore plus grand que le premier. L'idée parut particulièrement ingénieuse. L'audace de ces pièces de vingt francs, ce flot de richesse moderne tombé dans un coin de la mythologie grecque, enchanta l'imagination des dames et des financiers présents. Les mots : « Que de pièces ! que d’argent ! » circulaient, accompagnés de sourires et de longs frissons de plaisir ; et chacun de ces spectateurs rêvait sûrement de posséder tout cela dans sa propre cave.
— L’Angleterre a payé, ce sont vos milliards, murmura malicieusement Louise à l'oreille de Mme Sidonie.
Mme Michelin, la bouche légèrement ouverte par un désir ravi, écartait son voile d’almée, caressant l’or d’un regard brillant, tandis que le groupe des hommes graves s'extasiait. M. Toutin-Laroche, tout sourire, murmura quelques mots à l’oreille du baron, dont le visage se marbrait de taches jaunes.
Mais Mignon et Charrier, moins réservés, lâchèrent avec une franchise déconcertante :
— Sacrebleu ! Avec tout ça, on pourrait raser Paris et le reconstruire.
Saccard trouva cette remarque pleine de sens. Il commençait à se demander si Mignon et Charrier ne jouaient pas les idiots exprès. Quand les rideaux se refermèrent et que le piano acheva la marche triomphale dans un fracas de notes, comme des dernières pelletées de pièces d'or, les applaudissements retentirent, plus intenses, plus soutenus.
Pendant ce temps, au centre de la scène, le ministre fit son entrée dans le salon, accompagné de son secrétaire, M. de Saffré. Saccard, impatient de voir son frère, voulut se précipiter à sa rencontre, mais celui-ci lui fit signe de rester en place. Il s'avança tranquillement vers le groupe des hommes sérieux. Dès que les rideaux furent fermés et qu'on l'aperçut, un murmure parcourut la pièce, les têtes se tournèrent : le ministre rivalisait avec le succès des Amours du beau Narcisse et de la nymphe Écho.
— Vous êtes un poète, monsieur le préfet, dit-il en souriant à M. Hupel de la Noue. Vous avez publié un recueil de vers, les Volubilis, n'est-ce pas ? Je vois que l'administration n'a pas tari votre imagination.
Le préfet sentit dans ce compliment la pointe d'une moquerie. La présence soudaine de son supérieur le déstabilisa d'autant plus qu'en vérifiant sa tenue, il remarqua une petite main blanche sur sa manche, qu'il n'osa pas enlever. Il s'inclina, balbutiant.
— Vraiment, poursuivit le ministre en s'adressant à M. Toutin-Laroche, au baron Gouraud, et aux autres présents, tout cet or est un spectacle magnifique... Nous pourrions accomplir de grandes choses si M. Hupel de la Noue frappait monnaie pour nous.
C'était, en langage ministériel, la même remarque que celle de Mignon et Charrier. Alors M. Toutin-Laroche et les autres se mirent à flatter le ministre, rebondissant sur sa dernière phrase : l'Empire avait déjà accompli des merveilles ; ce n'était pas l'or qui manquait, grâce à la grande expérience du pouvoir ; jamais la France n'avait eu une position aussi enviable en Europe. Leur flagornerie devint si excessive que le ministre changea lui-même de sujet. Il les écoutait, la tête haute, les coins de la bouche légèrement relevés, ce qui donnait à son visage large et rasé de près un air de scepticisme et de mépris souriant.
Saccard, cherchant à introduire le sujet du mariage de Maxime et Louise, tentait de trouver une transition habile. Il se montrait très familier, et son frère jouait le jeu, feignant une grande affection pour lui. Il était véritablement impressionnant, avec son regard perçant, son mépris évident pour les petites magouilles, ses larges épaules prêtes à renverser ce monde d'un simple geste. Quand le mariage fut finalement évoqué, il se montra charmant, laissant entendre qu'il avait déjà prévu son cadeau de mariage ; il faisait allusion à la nomination de Maxime comme auditeur au Conseil d'État. Il alla même jusqu'à répéter deux fois à son frère, d'un ton bon enfant :
— Dis bien à ton fils que je veux être son témoin.
M. de Mareuil rougissait de plaisir.
On félicita Saccard. M. Toutin-Laroche proposa d'être le deuxième témoin. Puis, soudain, la conversation glissa vers le divorce. Un membre de l'opposition avait eu, selon M. Haffner, "le triste courage" de défendre cette disgrâce sociale. Tout le monde s'indigna. Leur sens de la décence trouva des mots puissants. M. Michelin souriait subtilement au ministre, tandis que les Mignon et Charrier remarquaient avec surprise que le col de son habit était usé.
Pendant ce temps, M. Hupel de la Noue semblait mal à l'aise, appuyé contre le fauteuil du baron Gouraud, qui s'était contenté d'une poignée de main silencieuse avec le ministre. Le poète hésitait à partir. Un sentiment indéfinissable, la peur du ridicule, la crainte de perdre la faveur de son supérieur, le retenaient, bien qu'il brûlait d'envie d'aller installer les dames sur l'estrade pour le dernier tableau. Il espérait qu'une remarque spirituelle lui permettrait de regagner leur sympathie. Mais rien ne lui venait. De plus en plus gêné, il aperçut M. de Saffré ; il lui prit le bras, s'accrochant à lui comme à une bouée de sauvetage. Le jeune homme arrivait, une proie toute fraîche.
— Vous ne connaissez pas la réplique de la marquise ? demanda le préfet.
Mais il était tellement troublé qu'il ne réussissait plus à la raconter de manière amusante. Il s'embrouillait.
— Je lui ai dit : « Vous avez un costume ravissant » ; et elle m’a répondu…
— « J’en ai un bien plus joli dessous », compléta calmement M. de Saffré. C’est vieux, mon cher, très vieux.
M. Hupel de la Noue le regarda, consterné. La réplique était éculée, et lui qui pensait encore approfondir son commentaire sur la spontanéité de cette réponse !
— Vieux, vieux comme le monde, répétait le secrétaire, Mme d’Espanet l’a déjà dit deux fois aux Tuileries.
C'était le coup de grâce. Le préfet se moqua alors du ministre, du salon entier. Il se dirigeait vers l'estrade quand le piano entama une mélodie mélancolique, ses notes tremblant comme des larmes ; puis la plainte s'élargit, traîna longuement, et les rideaux s'ouvrirent. M. Hupel de la Noue, déjà à moitié sorti, revint dans le salon en entendant le léger grincement des anneaux. Il était pâle, exaspéré ; il se contenait pour ne pas apostropher les dames. Elles s'étaient installées toutes seules ! Ça devait être ce coup monté par cette petite d’Espanet pour accélérer les changements de costume et se passer de lui. Ce n'était pas correct, ça ne valait rien !
Il revint, marmonnant des paroles inaudibles. Il regardait l'estrade, haussant les épaules, murmurant :
— La nymphe Écho est trop au bord… Et cette jambe du beau Narcisse, pas de noblesse, pas de noblesse du tout…
Les Mignon et Charrier, qui s'étaient approchés pour entendre "l'explication", osèrent lui demander "ce que faisaient le jeune homme et la jeune fille, couchés par terre". Mais il ne répondit pas, refusant d'expliquer davantage son poème ; et comme les entrepreneurs insistaient :
— Eh bien ! ça ne me concerne plus, maintenant que ces dames se placent sans moi !
Le piano pleurait doucement.
Sur l'estrade, un espace dégagé baignait dans une lumière éclatante, créant l'illusion d'une clairière ensoleillée. Les arbres bleutés et les immenses fleurs jaunes et rouges s'élevaient à la hauteur des chênes. Au centre de cette scène rêvée, Vénus et Plutus se tenaient ensemble, entourés de nymphes surgies des bosquets environnants pour les accompagner. Les filles des arbres, des sources et des montagnes, toutes les divinités joyeuses et dénudées de la forêt, étaient là. Le dieu et la déesse triomphaient, infligeant leur châtiment à celui qui avait osé les ignorer, tandis que les nymphes observaient, fascinées et effrayées, la vengeance divine.
Le drame s'achevait à l'avant-scène. Narcisse, allongé au bord d'un ruisseau qui serpentait depuis le fond de la scène, se contemplait dans l'eau claire. Une véritable glace avait même été placée au fond du ruisseau pour renforcer l'illusion. Mais ce n'était plus le jeune homme insouciant, libre de ses mouvements ; la mort le surprenait alors qu'il admirait son reflet, l'affaiblissant peu à peu. Vénus, d'un geste, lui lançait un sort fatal. Il se transformait en fleur. Ses membres se teintaient de vert et s'allongeaient dans son costume de satin vert ; ses jambes, telles des tiges, s'enfonçaient dans la terre pour y prendre racine, tandis que son torse, paré de larges pans de satin blanc, s'épanouissait en une corolle magnifique. Sa chevelure blonde, avec ses longues boucles, complétait l'illusion en formant des pistils jaunes au cœur des pétales blancs. La grande fleur, encore humaine, inclinait la tête vers la source, les yeux perdus, le visage illuminé d'une extase voluptueuse, comme si Narcisse, dans la mort, avait enfin satisfait les désirs qu'il s'était inspirés à lui-même.
Non loin de là, la nymphe Écho se mourait aussi, consumée par des désirs non assouvis ; elle sentait son corps se figer peu à peu, ses membres brûlants se glacer et se durcir. Elle n'était pas un simple rocher couvert de mousse, mais du marbre blanc, avec ses épaules et ses bras, sa longue robe immaculée dont la ceinture de feuillage et l'écharpe bleue avaient glissé. Effondrée au milieu des plis de satin de sa jupe, semblable à un bloc de marbre de Paros, elle se renversait, n'ayant plus de vivant que ses yeux, des yeux de femme qui brillaient, fixés sur la fleur au-dessus de l'eau, penchée langoureusement sur le miroir de la source. Il semblait que tous les murmures amoureux de la forêt, les voix des sous-bois, les frémissements des feuilles, les soupirs des grands chênes, venaient résonner sur le corps de marbre de la nymphe Écho, dont le cœur, toujours vibrant dans le bloc, répétait au loin les moindres plaintes de la Terre et de l'Air.
— Oh ! comme ils ont déguisé ce pauvre Maxime ! murmura Louise. Quant à Mme Saccard, on dirait une morte.
— Elle est couverte de poudre de riz, ajouta Mme Michelin.
D'autres remarques peu flatteuses circulaient. Ce troisième tableau n'eut pas le succès éclatant des deux précédents. Pourtant, c'était ce dénouement tragique qui enthousiasmait M. Hupel de la Noue quant à son propre talent.
Il se contemplait, fier de son œuvre, comme Narcisse admirant son reflet dans l'eau gelée. Il y avait insufflé une multitude d'intentions poétiques et philosophiques. Une fois les rideaux fermés pour la dernière fois et les applaudissements polis des spectateurs retombés, il regretta amèrement d'avoir laissé sa colère l'empêcher d'expliquer la dernière page de son poème. Il tenta alors de révéler aux personnes autour de lui le sens caché des scènes charmantes, grandioses ou parfois osées, que représentaient le magnifique Narcisse et la nymphe Écho. Il essaya même d'éclaircir le rôle de Vénus et Plutus dans la clairière. Mais ces messieurs et dames, au sens pratique et direct, avaient déjà compris l'essentiel et ne souhaitaient pas s'enfoncer dans les subtilités mythologiques du préfet. Seuls, Mignon et Charrier, curieux de tout savoir, eurent la gentillesse de l'interroger. Il les accapara, les retenant debout dans l'embrasure d'une fenêtre, et passa près de deux heures à leur raconter les Métamorphoses d'Ovide.
Pendant ce temps, le ministre se retirait. Il s'excusa de ne pouvoir attendre pour féliciter la belle Mme Saccard sur la grâce parfaite avec laquelle elle avait incarné la nymphe Écho. Il venait de faire trois ou quatre fois le tour du salon, bras dessus bras dessous avec son frère, serrant quelques mains et saluant les dames. Jamais il ne s'était autant compromis pour Saccard. Il le laissa rayonnant, lorsqu'il lui lança, sur le pas de la porte, à haute voix :
– Je t'attends demain matin. Viens déjeuner avec moi.
Le bal s'apprêtait à commencer. Les domestiques avaient disposé les fauteuils le long des murs pour les dames. Le grand salon s'étirait désormais, du petit salon jaune à l'estrade, avec son tapis nu dont les grandes fleurs pourpres s'épanouissaient sous la lumière diffusée par les lustres en cristal. La chaleur augmentait, les tentures rouges donnaient une teinte cuivrée à l'or des meubles et du plafond. On attendait que ces dames, la nymphe Écho, Vénus, Plutus et les autres, aient changé de costumes pour ouvrir le bal.
Mme d’Espanet et Mme Haffner furent les premières à réapparaître. Elles avaient remis leurs costumes du second tableau ; l'une était en Or, l'autre en Argent. Elles furent entourées et félicitées, et elles racontaient leurs émotions.
– J'ai failli éclater de rire, disait la marquise, quand j'ai vu de loin le grand nez de M. Toutin-Laroche me fixer !
– Je crois que j'ai attrapé un torticolis, ajoutait langoureusement la blonde Suzanne. Franchement, si ça avait duré une minute de plus, j'aurais bougé ma tête naturellement, tant j'avais mal au cou.
M. Hupel de la Noue, depuis l'embrasure où il avait entraîné Mignon et Charrier, jetait des regards inquiets vers le groupe autour des deux jeunes femmes, redoutant qu'on ne se moque de lui. Les autres nymphes arrivèrent les unes après les autres ; toutes avaient repris leurs costumes de pierres précieuses. La comtesse Vanska, en Corail, fit sensation lorsque les invités purent admirer de près les détails ingénieux de sa robe.
Maxime fit son entrée, impeccable dans son costume noir, arborant un sourire charmant. Aussitôt, un groupe de femmes l'entoura, le plaçant au centre de leur cercle. Elles le taquinèrent sur son rôle de coquet, sur son obsession des miroirs. Maxime, sans la moindre gêne, semblait enchanté par son personnage. Il répondait aux plaisanteries avec aisance, confessant qu'il s'adorait lui-même et qu'il avait assez pris ses distances avec les femmes pour se préférer à elles. Les rires redoublèrent, le groupe s'élargit, occupant le centre du salon. Au milieu de cette foule de costumes éclatants, Maxime, noyé dans un tourbillon d'épaules dénudées, conservait son aura de séducteur extravagant, sa douceur perverse de fleur blonde.
Puis Renée fit enfin son apparition, provoquant un demi-silence. Elle portait un nouveau costume, d'une originalité et d'une audace telles que même ceux qui étaient habitués à ses extravagances eurent un instant de surprise. Elle était habillée en Otaïtienne, un costume des plus primitifs : un maillot de teinte douce qui s'étendait des pieds jusqu'à la poitrine, laissant les épaules et les bras nus. Par-dessus, une simple blouse de mousseline, courte, ornée de deux volants pour dissimuler légèrement les hanches. Dans ses cheveux, une couronne de fleurs des champs ; à ses chevilles et à ses poignets, des bracelets d'or. Et rien d'autre. Elle était presque nue. Le maillot épousait ses formes comme une seconde peau, sous la transparence de la blouse ; la silhouette parfaite de cette nudité se devinait, des genoux aux aisselles, à peine voilée par les volants, mais se révélant à chaque mouvement. Elle ressemblait à une sauvage délicieuse, une créature barbare et sensuelle, à peine dissimulée par une brume blanche, un voile de brume marine, où son corps entier se devinait.
Renée, le teint rosé, avançait d'un pas vif. Céleste avait craqué un premier maillot ; heureusement, Renée avait prévu le coup et avait une tenue de rechange. Ce contretemps l'avait retardée. Elle semblait peu préoccupée par son triomphe. Ses mains brûlaient, ses yeux brillaient de fièvre. Elle souriait cependant, répondant par de courtes phrases aux hommes qui l'interpellaient, la complimentant sur la pureté de ses poses dans les tableaux vivants. Elle laissait derrière elle une traînée de costumes noirs, éblouis et charmés par la transparence de sa blouse de mousseline. Lorsqu'elle atteignit le groupe de femmes entourant Maxime, de brèves exclamations fusèrent, et la marquise l'observa de la tête aux pieds avec une tendresse admirative, murmurant :
— Elle est faite à ravir.
Mme Michelin, dont le costume d'almée paraissait soudainement lourd à côté de ce simple voile, pinçait les lèvres, tandis que Mme Sidonie, ratatinée dans sa robe noire de magicienne, murmurait à son oreille :
— C'est d'une indécence totale, n'est-ce pas, ma toute belle ?
— Eh bien, dit la jolie brune, M. Michelin serait furieux si je m'habillais comme ça !
— Et il aurait bien raison, conclut la courtière.
Le groupe des hommes sérieux n'était pas du même avis. Ils s'extasiaient de loin. M. Michelin, que sa femme évoquait si mal à propos, se pâmait, pour faire plaisir à M. Toutin-Laroche et au baron Gouraud, que la vue de Renée enchantait.
On félicita chaleureusement Saccard pour la silhouette parfaite de sa femme. Il s'inclinait, visiblement ému par ces compliments. La soirée se déroulait bien pour lui, mais une légère inquiétude traversait parfois son regard lorsqu'il observait sa sœur. Sans cela, il aurait semblé parfaitement comblé.
— Dites donc, elle n'avait jamais montré autant de peau, murmura Louise à l'oreille de Maxime, en désignant Renée d'un discret coup d'œil.
Elle se reprit, ajoutant avec un sourire énigmatique :
— À moi, du moins.
Maxime la fixa, un peu inquiet, mais elle continuait de sourire, amusée comme un enfant ravi par une blague un peu osée.
Le bal commença. On avait installé un petit orchestre sur l'estrade où avaient eu lieu les tableaux vivants, les cuivres dominant nettement ; les bugles et cornets à pistons lançaient leurs notes éclatantes dans la forêt enchantée aux arbres bleutés. Un quadrille ouvrit le bal : "Ah ! il a des bottes, il a des bottes, Bastien !" qui était alors le favori des bals populaires. Les dames se mirent à danser. Polkas, valses, et mazurkas alternaient avec les quadrilles. Les couples se balançaient, emplissant la longue galerie, bondissant au rythme des cuivres, ondulant sous le murmure des violons. Les costumes, cette mer de femmes venues de tous les pays et de toutes les époques, tourbillonnaient dans un foisonnement de tissus éclatants. Le rythme, après avoir mélangé et emporté les couleurs dans un chaos harmonieux, ramenait soudain, à certains coups d'archet, la même robe de satin rose, le même corsage de velours bleu, auprès du même habit noir. Puis un autre coup d'archet, une sonnerie de cornet à pistons, faisaient voyager les couples, les entraînant à la file autour du salon, comme des nacelles dérivant au gré du vent, leur amarre rompue. Et cela se poursuivait, sans fin, pendant des heures. Parfois, entre deux danses, une dame s'approchait d'une fenêtre, cherchant un peu d'air frais ; un couple se reposait sur une causeuse dans le petit salon jaune bouton d'or, ou descendait dans la serre, flânant doucement dans les allées. Sous les voûtes de lianes, dans l'ombre tiède où résonnaient les forte des cornets à pistons, des rires doux s'échappaient des jupes dont on ne voyait que l'ourlet.
Quand on ouvrit la porte de la salle à manger, transformée en buffet avec des dressoirs le long des murs et une grande table centrale couverte de plats froids, une foule se précipita, se bousculant. Un grand homme, trop timide pour poser son chapeau, se retrouva écrasé contre le mur, son chapeau émettant un bruit sourd en se déformant. Cela fit rire. On se ruait sur les pâtisseries et les volailles truffées, se donnant des coups de coude sans ménagement. C'était un véritable pillage, les mains se croisant au-dessus des plats, et les laquais, débordés, ne savaient plus à qui répondre au milieu de cette assemblée de gens bien, tous craignant d'arriver trop tard et de trouver les plats vides.
Un vieil homme s'énerva parce qu'il n'y avait pas de bordeaux, et il affirmait que le champagne l'empêchait de dormir.
— Allez-y doucement, messieurs, allez-y doucement, répétait Baptiste d'une voix grave. Il y en aura pour tout le monde.
Mais personne ne l'écoutait. La salle à manger était bondée, et des hommes en costume noir se pressaient à la porte, anxieux. Devant les buffets, des groupes se formaient, mangeant à la hâte, serrés les uns contre les autres. Beaucoup avalaient sans boire, n'ayant pas réussi à mettre la main sur un verre. D'autres, au contraire, buvaient, tout en cherchant désespérément un morceau de pain.
— Écoutez, dit M. Hupel de la Noue, que Mignon et Charrier, lassés de mythologie, avaient entraîné au buffet, nous n'aurons rien si nous ne faisons pas équipe… C'est bien pire aux Tuileries, et j'ai acquis un peu d'expérience… Occupez-vous du vin, je m'occupe de la viande.
Le préfet guettait un gigot. Il tendit la main au bon moment, profitant d'une ouverture entre deux épaules, et l'emporta tranquillement, après avoir rempli ses poches de petits pains. Les entrepreneurs revinrent de leur côté, Mignon avec une bouteille, Charrier avec deux bouteilles de champagne ; mais ils n'avaient trouvé que deux verres. Ils dirent que ça n'avait pas d'importance, qu'ils boiraient dans le même. Et ces messieurs dînèrent sur le coin d'une jardinière, au fond de la pièce. Ils ne retirèrent même pas leurs gants, glissant les tranches de gigot dans leur pain, gardant les bouteilles sous le bras. Debout, ils discutaient, la bouche pleine, écartant leur menton de leur gilet pour éviter que le jus ne tombe sur le tapis.
Charrier, ayant fini son vin avant son pain, demanda à un domestique s'il pouvait avoir un verre de champagne.
— Il faut attendre, monsieur ! répondit le domestique, agacé et déconcerté, oubliant qu'il n'était pas dans la cuisine. On a déjà bu trois cents bouteilles.
Pendant ce temps, les voix de l'orchestre montaient en puissance par des souffles soudains. On dansait la polka des Baisers, célèbre dans les bals publics, où chaque danseur marquait le rythme en embrassant sa partenaire. Mme d'Espanet apparut à la porte de la salle à manger, rouge, légèrement décoiffée, traînant avec une délicieuse lassitude sa grande robe argentée. Les gens s'écartaient à peine, elle devait insister avec ses coudes pour se frayer un chemin. Elle fit le tour de la table, hésitante, une moue sur les lèvres. Puis elle se dirigea droit vers M. Hupel de la Noue, qui avait fini et s'essuyait la bouche avec son mouchoir.
— Vous seriez charmant, monsieur, lui dit-elle avec un sourire adorable, de me trouver une chaise ! J'ai fait le tour de la table en vain…
Le préfet gardait une rancune contre la marquise, mais sa galanterie ne faillit pas ; il s'empressa de lui trouver une chaise, installa Mme d'Espanet, et resta derrière elle pour la servir. Elle ne voulut que quelques crevettes, avec un peu de beurre, et deux doigts de champagne. Elle mangeait avec une délicatesse exquise, au milieu de la voracité des hommes. La table et les chaises étaient exclusivement réservées aux dames. Mais on faisait toujours une exception pour le baron Gouraud. Il était là, assis carrément, devant un morceau de pâté, mâchant la croûte lentement.
La marquise regagna la faveur du préfet en évoquant ses souvenirs émouvants d'artiste dans la pièce "Les Amours du beau Narcisse et de la nymphe Écho". Elle lui expliqua pourquoi elles ne l'avaient pas attendu : en apprenant la présence du ministre, ces dames avaient jugé inapproprié de prolonger l'entracte. Elle finit par lui demander d'aller chercher Mme Haffner, qui dansait avec M. Simpson, un homme qu'elle trouvait brutal et désagréable. Une fois Suzanne arrivée, la marquise ignora complètement M. Hupel de la Noue.
Saccard, accompagné de MM. Toutin-Laroche, de Mareuil et Haffner, s'était installé près d'un buffet. La table étant pleine, il invita M. de Saffré et Mme Michelin, qui passaient par là, à se joindre à eux. La jolie brune croquait des pâtisseries, souriante, levant ses yeux clairs vers les cinq hommes qui l'entouraient. Ils se penchaient vers elle, effleuraient ses voiles ornés de fils d'or, et elle finit par s'adosser au buffet, prenant des petits fours de toutes les mains, douce et caressante, avec la docilité d'une esclave au milieu de ses seigneurs. Pendant ce temps, M. Michelin, à l'autre bout de la pièce, terminait seul une terrine de foie gras.
Mme Sidonie, qui errait dans le bal depuis le début, entra dans la salle à manger et fit signe à Saccard.
— Elle ne danse pas, murmura-t-elle. Elle semble inquiète. Je crois qu'elle prépare un coup de tête... Mais je n'ai pas encore trouvé le jeune homme en question... Je vais manger quelque chose et reprendre ma surveillance.
Elle se mit à manger debout, comme un homme, une aile de volaille que M. Michelin lui servit après avoir fini sa terrine. Elle se versa du malaga dans une grande coupe à champagne, s'essuya les lèvres du bout des doigts, puis retourna dans le salon. La traîne de sa robe de magicienne semblait avoir déjà ramassé toute la poussière des tapis.
Le bal perdait de son entrain, l'orchestre s'essoufflait, quand un murmure parcourut la salle : « Le cotillon ! le cotillon ! » Ce cri ranima les danseurs et l'orchestre. Des couples affluèrent de tous les recoins de la serre ; le grand salon se remplit, comme pour le premier quadrille ; et, dans cette foule réveillée, on discutait. C'était le dernier sursaut de la soirée. Les hommes qui ne dansaient pas observaient, depuis les embrasures, le groupe bavard qui grandissait au centre de la pièce, tandis que ceux qui se restauraient au buffet, sans lâcher leur pain, tendaient le cou pour mieux voir.
— M. de Mussy refuse, disait une dame. Il jure qu'il ne veut plus le diriger... Allez, monsieur de Mussy, juste une dernière fois. Faites-le pour nous.
Mais le jeune attaché d'ambassade, raide dans son col cassé, restait inflexible. C'était vraiment impossible, il avait juré. La déception se lisait sur les visages. Maxime refusa aussi, prétextant qu'il était épuisé. M. Hupel de la Noue n'osa pas se proposer ; il ne s'aventurait que jusqu'à la poésie. Quand une dame mentionna M. Simpson, elle fut immédiatement interrompue ; M.
Simpson était vraiment un meneur de cotillon hors du commun. Il avait des idées aussi farfelues que malicieuses. Dans un salon où il avait été choisi par erreur, on disait qu'il avait obligé les dames à sauter par-dessus des chaises, et qu'une de ses figures préférées consistait à faire marcher tout le monde à quatre pattes autour de la pièce.
« Est-ce que M. de Saffré est parti ? » demanda une voix enfantine.
En effet, M. de Saffré s'apprêtait à partir. Il faisait ses adieux à la belle Mme Saccard, avec qui il avait noué une complicité depuis qu'elle l'avait éconduit. Ce charmant sceptique avait une fascination pour les caprices des autres. On le ramena en triomphe du vestibule. Il protestait, souriant, affirmant qu'on le compromettait, qu'il était un homme sérieux. Mais face à toutes ces mains blanches tendues vers lui, il céda :
« Allons, dit-il, prenez vos places… Mais je vous avertis, je suis classique. Je n'ai pas une once d'imagination. »
Les couples prirent place autour du salon, sur tous les sièges disponibles ; des jeunes gens allèrent même chercher les chaises de fonte de la serre. C'était un cotillon gigantesque. M. de Saffré, avec l'air solennel d'un prêtre en pleine cérémonie, choisit pour partenaire la comtesse Vanska, captivé par son costume de Corail. Une fois tout le monde installé, il balaya la salle du regard, observant cette ronde de jupes accompagnées de smokings noirs. Il fit signe à l'orchestre, et les cuivres résonnèrent. Des têtes se penchaient le long de cette chaîne souriante de visages.
Renée avait refusé de participer au cotillon. Depuis le début du bal, elle était d'une gaieté nerveuse, dansant à peine, se mêlant aux groupes sans pouvoir rester en place. Ses amies la trouvaient étrange. Elle avait même évoqué, durant la soirée, un voyage en ballon avec un célèbre aéronaute dont tout Paris parlait. Quand le cotillon débuta, elle fut agacée de ne plus pouvoir circuler librement. Elle se tint à la porte du vestibule, saluant les hommes qui partaient, conversant avec les proches de son mari. Le baron Gouraud, qu'un valet aidait à enfiler sa pelisse de fourrure, lui adressa un dernier compliment sur son costume d'Otaïtienne.
Pendant ce temps, M. Toutin-Laroche serrait la main de Saccard.
« Maxime compte sur vous, » dit ce dernier.
« Parfaitement, » répondit le nouveau sénateur.
Puis, se tournant vers Renée :
« Madame, je ne vous ai pas encore félicitée… Voilà donc ce cher enfant casé ! »
Et comme elle affichait un sourire surpris, Saccard reprit :
« Ma femme n'est pas encore au courant… Nous avons conclu ce soir le mariage de Mlle de Mareuil et de Maxime. »
Elle continua de sourire, s'inclinant devant M. Toutin-Laroche qui partait en ajoutant :
« Vous signez le contrat dimanche, n'est-ce pas ? Je vais à Nevers pour une affaire de mines, mais je serai de retour. »
Elle resta un moment seule au milieu du vestibule. Son sourire s'était évanoui ; et à mesure qu'elle réalisait ce qu'elle venait d'apprendre, un grand frisson la saisit. Elle fixa les tentures de velours rouge, les plantes rares, les pots de majolique, le regard perdu. Puis elle murmura à voix haute :
« Il faut que je lui parle. »
Elle retourna dans le salon, mais dut s'arrêter à l'entrée. Une figure du cotillon bloquait le passage.
L'orchestre jouait doucement une valse. Les dames, main dans la main, formaient un cercle, comme des petites filles jouant à Giroflé girofla. Elles tournaient aussi vite que possible, se tirant par les bras, riant, glissant. Au centre, M. Simpson, espiègle, tenait une longue écharpe rose. Il la brandissait, comme un pêcheur prêt à lancer son filet, mais prenait son temps, amusé de voir les dames tourner jusqu'à l'épuisement. Elles haletaient, demandaient grâce. Finalement, il lança l'écharpe avec une telle précision qu'elle s'enroula autour des épaules de Mme d'Espanet et Mme Haffner, qui tournaient ensemble. C'était une plaisanterie de l'Américain. Il voulut ensuite valser avec les deux dames à la fois, les tenant déjà par la taille, l'une à gauche, l'autre à droite, quand M. de Saffré, avec son ton d'autorité, intervint :
– On ne danse pas avec deux dames.
Mais M. Simpson refusait de lâcher prise. Adeline et Suzanne riaient aux éclats dans ses bras. L'assemblée observait, les dames s'offusquaient, le tumulte grandissait, et les messieurs en noir, appuyés aux fenêtres, se demandaient comment Saffré allait s'en sortir avec panache. Après un instant de réflexion, il sourit, prit Mme d'Espanet et Mme Haffner par la main, leur chuchota une question, reçut leur réponse, puis se tourna vers M. Simpson :
– Préférez-vous la verveine ou la pervenche ?
Un peu confus, M. Simpson choisit la verveine. Alors M. de Saffré lui tendit Mme d'Espanet en disant :
– Voici la verveine.
Des applaudissements discrets suivirent. On trouva cela charmant. M. de Saffré était un maître du cotillon, toujours plein de ressources, selon l'expression des dames. Pendant ce temps, l'orchestre reprit la valse avec entrain, et M. Simpson, après avoir valsé autour du salon avec Mme d'Espanet, la raccompagna à sa place.
Renée put enfin passer. Elle s'était mordu les lèvres jusqu'au sang, exaspérée par "ces bêtises". Elle trouvait ces hommes et ces femmes ridicules avec leurs écharpes et leurs jeux de fleurs. Ses oreilles bourdonnaient, une impatience furieuse la poussait à se frayer un chemin de force. Elle traversa le salon d'un pas rapide, bousculant les couples retardataires qui regagnaient leurs sièges. Elle se dirigea vers la serre. Elle n'avait aperçu ni Louise ni Maxime parmi les danseurs et supposait qu'ils se cachaient quelque part dans les feuillages, attirés par le goût des plaisanteries et des espiègleries, qui les poussait toujours à chercher les recoins lorsqu'ils étaient ensemble. Mais sa recherche dans la pénombre de la serre fut vaine. Elle ne trouva, au fond d'une alcôve, qu'un grand jeune homme qui baisait avec dévotion les mains de la petite Mme Daste, en murmurant :
– Mme de Lauwerens me l'avait bien dit : vous êtes un ange !
Cette déclaration, chez elle, dans sa serre, la choqua profondément.
Mme de Lauwerens aurait vraiment dû aller ailleurs avec ses mondanités ! Renée rêvait de chasser tout ce vacarme de chez elle. Debout près du bassin, elle fixait l'eau, se demandant où avaient bien pu se cacher Louise et Maxime. L'orchestre continuait de jouer cette valse au rythme lancinant qui lui donnait le tournis. C'était insupportable, impossible de réfléchir chez soi. Elle en oubliait presque que les jeunes gens n'étaient pas encore mariés et se disait qu'ils avaient simplement dû aller se coucher. Puis elle pensa à la salle à manger et monta rapidement l'escalier de la serre. Mais, à l'entrée du grand salon, elle fut à nouveau stoppée par une figure du cotillon.
"Ce sont les 'Points noirs', mesdames," annonçait avec galanterie M. de Saffré. "Ceci est ma création, et je vous en offre la primeur."
Tout le monde riait. Les hommes expliquaient l'allusion aux jeunes femmes. L'empereur venait de faire un discours mentionnant, à l'horizon politique, la présence de "certains points noirs". Cette expression avait fait florès à Paris, au point qu'on l'utilisait à toutes les sauces depuis une semaine. M. de Saffré plaça les cavaliers à un bout du salon, leur demandant de tourner le dos aux dames, restées de l'autre côté. Puis il leur ordonna de relever leurs habits pour cacher l'arrière de leur tête. Cette manœuvre fut exécutée dans une hilarité générale. Bossus, les épaules serrées, avec leurs habits ne leur tombant plus qu'à la taille, les cavaliers étaient vraiment ridicules.
"Ne riez pas, mesdames," criait M. de Saffré avec un sérieux comique, "ou je vous fais mettre vos dentelles sur la tête."
L'hilarité redoubla. Il exerça fermement son autorité sur quelques messieurs récalcitrants qui ne voulaient pas cacher leur nuque.
"Vous êtes les 'points noirs'," disait-il. "Cachez vos têtes, ne montrez que le dos, il faut que ces dames ne voient plus que du noir... Maintenant, marchez, mélangez-vous pour qu'on ne vous reconnaisse pas."
C'était un véritable éclat de rire. Les "points noirs" allaient et venaient, sur leurs jambes maigres, tels des corbeaux sans tête. On aperçut même la chemise d'un monsieur, avec un bout de bretelle. Les dames, suffoquant de rire, demandèrent grâce, et M. de Saffré consentit à leur permettre d'aller chercher les "points noirs". Elles partirent, telles un vol de jeunes perdrix, dans un grand bruissement de jupes. Puis, à la fin de leur course, chacune attrapa le cavalier qui lui tomba sous la main. Ce fut un chaos indescriptible. Et, en file indienne, les couples improvisés s'élançaient, faisaient le tour du salon en valsant, au son de l'orchestre qui montait en intensité.
Renée s'était adossée au mur. Elle observait, pâle, les lèvres serrées. Un vieux monsieur vint lui demander galamment pourquoi elle ne dansait pas. Elle dut sourire, dire quelque chose. Elle s'éclipsa et entra dans la salle à manger. La pièce était vide.
Au milieu du chaos des buffets dévalisés, avec des bouteilles et des assiettes éparpillées, Maxime et Louise prenaient tranquillement leur repas à une extrémité de la table. Ils avaient étalé une serviette sous eux et semblaient parfaitement à l’aise, riant au milieu de ce désordre de verres sales et de plats encore gras des excès des précédents convives. Ils avaient simplement balayé les miettes autour d'eux. Baptiste, le domestique, arpentait la pièce avec gravité, ignorant le capharnaüm laissé par ce qui semblait être une horde de loups. Il attendait patiemment que les autres domestiques viennent remettre un peu d’ordre.
Maxime avait réussi à improviser un repas tout à fait convenable. Louise, qui adorait les nougats aux pistaches, avait repéré une assiette pleine sur un buffet. Devant eux, trois bouteilles de champagne à moitié vides attendaient.
"Papa est peut-être parti," dit la jeune fille.
"Tant mieux !" répondit Maxime. "Je vous raccompagnerai."
Elle rit, et il ajouta : "Vous savez, on veut vraiment que je vous épouse. Ce n’est plus une plaisanterie, c’est sérieux… Que ferons-nous donc, une fois mariés ?"
"Ce que font les autres, bien sûr !" s'exclama-t-elle avec une pointe d'humour, avant de se reprendre rapidement : "Nous irons en Italie. Ça me fera du bien, j’ai des problèmes de santé… Ah, mon pauvre Maxime, quelle drôle de femme vous allez avoir ! Je ne suis pas plus épaisse que deux sous de beurre."
Elle souriait tristement dans son costume de page, et une toux sèche fit monter le rouge à ses joues.
"C’est le nougat," dit-elle. "Chez moi, on m’interdit d’en manger… Passez-moi l’assiette, je vais en mettre dans ma poche."
Elle s’empressait de vider l’assiette quand Renée fit irruption. Elle s’avança directement vers Maxime, luttant pour ne pas exploser de colère en voyant cette jeune fille attablée avec son amant.
"Je veux te parler," murmura-t-elle d'une voix étouffée.
Maxime hésitait, craignant ce tête-à-tête.
"À toi seul, tout de suite," répétait Renée.
"Allez-y, Maxime," dit Louise avec un regard indéchiffrable. "Et essayez de retrouver mon père. Je le perds à chaque soirée."
Maxime se leva, tentant d’arrêter Renée au milieu de la salle à manger pour lui demander ce qu’elle avait de si urgent à dire. Mais elle répliqua entre ses dents :
"Suis-moi, ou je dis tout devant tout le monde !"
Il pâlit, obéissant comme un animal battu. Renée pensa que Baptiste l’observait, mais à cet instant, elle se moquait bien des regards de ce valet ! À la porte, le cotillon la retint une fois de plus.
"Attends," murmura-t-elle. "Ces idiots n’en finiront pas."
Elle lui saisit la main pour l’empêcher de s’échapper.
M. de Saffré plaçait le duc de Rozan, dos au mur, dans un coin du salon, près de la porte de la salle à manger. Il disposait une dame devant lui, puis un cavalier dos à dos avec la dame, et ainsi de suite, formant une longue file de couples comme un serpent ondulant.
Alors que les danseuses bavardaient et traînaient, M. de Saffré lança avec énergie : "Allons, mesdames, en place pour les 'Colonnes' !"
Les femmes se mirent en position, formant les "colonnes". L'idée de se retrouver coincées entre deux hommes, le dos contre l'un et la poitrine de l'autre en face, les amusait beaucoup. Les pointes des seins frôlaient les revers des vestes, les jambes des cavaliers disparaissaient sous les jupes des danseuses. Parfois, un éclat de rire faisait pencher une tête, obligeant les moustaches d'en face à se décaler pour éviter un baiser accidentel. Un plaisantin poussa légèrement, ce qui resserra la file ; les vestes s'enfoncèrent plus dans les jupes, provoquant des petits cris et des rires interminables. La baronne de Meinhold s'exclama : "Mais, monsieur, vous m'étouffez ; ne me serrez pas si fort !" Cette remarque déclencha une hilarité générale, si bien que les "colonnes", secouées, vacillaient, s'entrechoquaient, cherchant appui les unes sur les autres pour ne pas tomber. M. de Saffré, les mains levées, attendait d'un air solennel. Puis, il frappa des mains. Au signal, tout le monde se retourna. Les couples face à face s'agrippèrent à la taille, et la file se transforma en une chaîne de valseurs qui s'égrenait dans le salon. Seul le pauvre duc de Rozan, en se retournant, se retrouva nez à nez avec le mur, suscitant les moqueries.
"Viens," dit Renée à Maxime.
L'orchestre jouait toujours la valse. Cette musique douce, dont le rythme monotone devenait lassant, exaspérait encore plus la jeune femme. Elle traversa le petit salon, tenant Maxime par la main, et le poussa dans l'escalier menant au cabinet de toilette : "Monte," lui ordonna-t-elle.
Elle le suivit. À cet instant, Mme Sidonie, qui avait passé la soirée à observer sa belle-sœur et ses incessants allers-retours, arriva sur le perron de la serre. Elle aperçut les jambes d'un homme disparaître dans l'obscurité de l'escalier. Un sourire pâle éclaira son visage cireux. Repliant sa robe de magicienne pour se hâter, elle chercha son frère, perturbant la danse, interrogeant les domestiques qu'elle croisait. Elle finit par trouver Saccard avec M. de Mareuil, dans une pièce adjacente à la salle à manger, temporairement transformée en fumoir. Les deux hommes discutaient dot et contrat. Mais après que sa sœur lui eut murmuré quelques mots à l'oreille, Saccard se leva, s'excusa et disparut.
En haut, le cabinet de toilette était en désordre total. Sur les sièges traînaient le costume de la nymphe Écho, le maillot déchiré, des morceaux de dentelle froissés, des vêtements abandonnés en tas, tout ce que laisse derrière elle une femme pressée. Les petits objets en ivoire et en argent étaient éparpillés un peu partout ; des brosses, des limes jonchaient le tapis ; les serviettes encore humides, les savons oubliés sur le marbre, les flacons ouverts diffusaient dans la pièce couleur chair une odeur forte et pénétrante.
Pour enlever le blanc de ses bras et de ses épaules, la jeune femme s'était plongée dans la baignoire de marbre rose après les tableaux vivants. Des reflets irisés se formaient à la surface de l'eau refroidie.
Maxime marcha sur un corset, manqua de trébucher, essaya de rire. Mais il frissonnait face au regard dur de Renée. Elle s'approcha de lui, le poussant doucement, et murmura :
— Alors, tu vas épouser la bossue ?
— Pas du tout, répondit-il à voix basse. Qui t’a raconté ça ?
— Ne mens pas, ça ne sert à rien...
Il se rebella. Elle l'inquiétait, il voulait en finir.
— Bon, d'accord, je l'épouse. Et alors ? Je suis libre, non ?
Elle s'approcha, la tête légèrement baissée, avec un rire mauvais, lui saisissant les poignets :
— Libre ? Toi, libre ?... Tu sais bien que non. C’est moi qui commande. Je pourrais te briser les bras si je le voulais ; tu n’as pas plus de force qu’une fille.
Alors qu’il se débattait, elle lui tordit les bras avec toute la force nerveuse que lui donnait sa colère. Il laissa échapper un cri étouffé. Elle le relâcha et reprit :
— Ne nous battons pas, tu sais bien que je gagnerais.
Il resta blême, honteux de la douleur à ses poignets. Il la regardait faire les cent pas dans la pièce, repoussant les meubles, réfléchissant, élaborant le plan qu'elle avait en tête depuis que son mari lui avait parlé du mariage.
— Je vais t’enfermer ici, dit-elle finalement ; et à l’aube, nous partirons pour Le Havre.
Il pâlit davantage, entre inquiétude et stupéfaction.
— C’est insensé ! s’écria-t-il. On ne peut pas partir ensemble. Tu perds la raison...
— Peut-être. Mais c’est toi et ton père qui m’avez rendue folle... J’ai besoin de toi, alors je te prends. Tant pis pour les idiots !
Des éclairs rouges brillaient dans ses yeux. Elle continua, se rapprochant de Maxime, son souffle brûlant son visage :
— Que deviendrais-je si tu épousais la bossue ? Vous vous moqueriez de moi, je devrais peut-être me contenter de ce grand dadais de Mussy, qui ne me réchaufferait même pas les pieds... Après ce qu’on a fait, on reste ensemble. C’est simple, je m’ennuie sans toi, alors je t’emmène... Tu peux dire à Céleste ce qu’elle doit aller chercher chez toi.
Le pauvre garçon tendit les mains, suppliant :
— S'il te plaît, ma petite Renée, ne fais pas de bêtises. Reviens à la raison... Pense un peu au scandale.
— Je me moque du scandale ! Si tu refuses, je descends et je crie que j’ai couché avec toi et que tu es assez lâche pour vouloir épouser la bossue.
Il baissa la tête, l’écoutant, déjà prêt à céder, acceptant cette volonté qui s'imposait à lui.
— Nous irons au Havre, reprit-elle plus doucement, caressant son rêve, et de là nous rejoindrons l’Angleterre. Plus personne ne nous embêtera. Si ce n’est pas assez loin, nous partirons pour l’Amérique. Moi qui ai toujours froid, là-bas je serai bien. J’ai souvent envié les créoles...
Mais à mesure qu’elle élargissait son projet, la terreur reprenait Maxime.
S'enfuir de Paris, partir si loin avec une femme manifestement démente, abandonner une vie marquée par la honte, voilà qui ressemblait à un cauchemar oppressant pour Maxime. Il cherchait désespérément une échappatoire à ce cabinet de toilette, cet espace rose où résonnait comme une cloche funèbre. Soudain, une idée lui vint.
— Je n'ai pas d'argent, dit-il doucement pour ne pas la contrarier. Si tu m'enfermes, je ne pourrai pas en trouver.
— J'en ai, moi, répondit-elle triomphante. J'ai cent mille francs. Tout s'arrange à merveille...
Elle sortit de l'armoire à glace un acte de cession que son mari lui avait laissé, espérant vaguement qu'elle perdrait la tête. Elle le posa sur la table de toilette, força Maxime à lui apporter une plume et un encrier depuis la chambre, et, écartant les savons, signa le document :
— Voilà, dit-elle, la folie est consommée. Si je suis volée, ce sera bien fait pour moi... Nous passerons chez Larsonneau avant d'aller à la gare... Maintenant, mon cher Maxime, je vais t'enfermer, et nous nous échapperons par le jardin une fois tout le monde parti. Pas besoin de malles.
Elle retrouvait sa gaieté. Cette folie l'enchantait. C'était une excentricité ultime, une fin qui, dans sa fièvre délirante, lui paraissait tout à fait originale. Cela surpassait de loin son rêve de voyage en ballon. Elle s'approcha de Maxime, l'enlaça en murmurant :
— Je t'ai blessé tout à l'heure, mon pauvre chéri ! C'est pour ça que tu hésitais... Tu verras, ce sera merveilleux. Est-ce que ta bossue t'aimerait autant que moi ? Ce n'est pas une femme, ce petit moricaud...
Elle riait, l'attirait à elle, l'embrassait sur les lèvres, quand un bruit les fit se retourner. Saccard se tenait debout sur le seuil.
Un silence terrible s'installa. Lentement, Renée détacha ses bras du cou de Maxime ; elle ne baissait pas le regard, fixant son mari de ses grands yeux vides, tandis que le jeune homme, accablé, terrifié, vacillait, la tête basse, maintenant qu'il n'était plus soutenu par son étreinte. Saccard, frappé par ce coup ultime qui réveillait en lui l'époux et le père, restait immobile, livide, les brûlant de ses yeux ardents. Dans l'air lourd et parfumé de la pièce, les trois bougies brûlaient haut, leurs flammes droites et immobiles comme des larmes de feu. Et, seul bruit dans ce silence terrible, une musique montait par l'étroit escalier ; la valse, avec ses enroulements de serpent, se glissait, se nouait, s'assoupissait sur le tapis immaculé, au milieu des vêtements épars.
Puis le mari avança. Un besoin de violence se lisait sur son visage, il serrait les poings, prêt à frapper les coupables. La colère, chez ce petit homme agité, éclatait comme des détonations.
Il laissa échapper un rire étouffé et continua d'avancer :
— Tu lui parlais de ton mariage, n'est-ce pas ?
Maxime recula, se plaqua contre le mur :
— Écoute, balbutia-t-il, c’est elle...
Il était sur le point de l'accuser lâchement, de rejeter la faute sur elle, de dire qu'elle voulait l'emmener, prêt à se défendre comme un enfant pris en flagrant délit. Mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Renée, immobile comme une statue, gardait son défi silencieux. Saccard, cherchant sans doute une arme, balaya la pièce du regard. Sur le coin de la table de toilette, parmi les peignes et les brosses à ongles, il remarqua l'acte de cession, dont le papier timbré jaunissait sur le marbre. Il examina l'acte, puis les coupables. Se penchant, il vit que l'acte était signé. Ses yeux se posèrent sur l'encrier ouvert, la plume encore humide au pied du candélabre. Il resta figé devant cette signature, réfléchissant.
Le silence semblait s'amplifier, les flammes des bougies s'étiraient, la valse se balançait doucement le long des tentures. Saccard haussa imperceptiblement les épaules. Il scruta à nouveau sa femme et son fils, cherchant sur leurs visages une explication qu'il ne trouvait pas. Puis, lentement, il plia l'acte et le glissa dans la poche de son habit. Ses joues étaient devenues d'une pâleur extrême.
— Vous avez bien fait de signer, ma chère amie, dit-il doucement à sa femme. C’est cent mille francs que vous gagnez. Ce soir, je vous remettrai l’argent.
Il souriait presque, bien que ses mains tremblaient encore. Il fit quelques pas, ajoutant :
— On étouffe ici. Quelle idée de venir comploter l'une de vos farces dans cette étuve !
Puis, s'adressant à Maxime, qui avait redressé la tête, surpris par le ton apaisé de son père :
— Allons, viens, toi ! reprit-il. Je t’avais vu monter, je te cherchais pour que tu fasses tes adieux à M. de Mareuil et à sa fille.
Les deux hommes descendirent, discutant ensemble. Renée resta seule, debout au milieu de la pièce, fixant l'ouverture béante de l'escalier, là où elle avait vu disparaître les épaules du père et du fils. Elle ne pouvait détacher ses yeux de ce trou. Comment ? Ils étaient partis tranquillement, amicalement. Ces deux hommes ne s'étaient pas affrontés. Elle tendait l'oreille, espérant entendre une lutte atroce, des corps roulant le long des marches. Rien. Dans l'obscurité tiède, rien d'autre que le bruit de la danse, un long balancement. Elle crut percevoir, au loin, les rires de la marquise, la voix claire de M. de Saffré. Alors le drame était terminé ? Son crime, les baisers dans le grand lit gris et rose, les nuits passionnées dans la serre, tout cet amour maudit qui l'avait consumée pendant des mois, se terminait de façon si plate et ignoble. Son mari savait tout et ne la frappait même pas. Et ce silence autour d'elle, ce silence où traînait la valse sans fin, l'épouvantait plus que le bruit d'un meurtre. Elle avait peur de cette paix, peur de ce cabinet tendre et discret, imprégné d'une odeur d'amour.
Elle se vit dans la haute glace de l'armoire. Elle s'approcha, étonnée de son reflet, oubliant son mari, oubliant Maxime, toute absorbée par l'étrange femme qu'elle découvrait devant elle.
La folie montait en elle. Ses cheveux blonds, relevés sur les tempes et la nuque, lui semblaient soudain indécents, presque obscènes. Une ride profonde barrait son front, comme une cicatrice sombre, le vestige d'un coup invisible. Qui l'avait marquée ainsi ? Son mari n'avait jamais levé la main sur elle. Ses lèvres, d'une pâleur surprenante, et ses yeux fatigués lui donnaient l'impression d'être éteints. Elle se trouva vieille. Elle baissa la tête et, en se voyant dans sa blouse légère de gaze, elle s'observa, les cils baissés, rougissant brusquement. Qui l'avait dévêtue ? Que faisait-elle ainsi, à moitié nue, comme une fille exposée ? Elle ne savait plus. Elle fixait ses cuisses moulées par le tissu, ses hanches dessinées sous la gaze, son buste largement découvert ; elle avait honte d'elle-même, un mépris de sa chair lui montait, une colère sourde contre ceux qui la laissaient ainsi, seulement parée de cercles d'or aux chevilles et aux poignets pour masquer sa peau.
Cherchant désespérément à comprendre pourquoi elle se tenait là, nue devant ce miroir, son esprit débordé la ramena brusquement à son enfance, à sept ans, dans l'atmosphère solennelle de l'hôtel Béraud. Elle se souvint d'un jour de Noël où sa tante Élisabeth les avait habillées, elle et sa sœur Christine, de robes en laine grise à petits carreaux rouges. Elles étaient ravies de ces robes assorties ! La tante les chérissait, allant jusqu'à leur offrir à chacune un bracelet et un collier de corail. Les manches longues, le corsage montant jusqu'au menton, les bijoux posés sur le tissu, tout cela leur semblait magnifique. Renée se rappelait encore son père, souriant tristement. Ce jour-là, sa sœur et elle, dans la chambre des enfants, avaient marché comme des grandes, évitant de jouer pour ne pas salir leurs robes. Plus tard, chez les dames de la Visitation, ses camarades s'étaient moquées de sa "robe de Pierrot", trop longue et trop haute. Elle avait pleuré en classe. À la récréation, pour ne plus être la cible des moqueries, elle avait retroussé les manches et rabattu le col. Le collier et le bracelet de corail lui semblaient plus beaux sur sa peau nue. Était-ce ce jour-là qu'elle avait commencé à se dévoiler ?
Sa vie défilait devant elle. Elle revoyait son long égarement, ce tumulte d'or et de chair qui avait envahi son être, montant jusqu'à ses genoux, son ventre, puis ses lèvres, et qui maintenant submergeait sa tête, lui martelant le crâne. C'était comme une sève viciée ; elle avait fatigué ses membres, implanté dans son cœur des désirs honteux, fait germer dans son esprit des caprices maladifs. Cette sève, elle l'avait absorbée à travers les tapis de sa calèche, à travers d'autres tapis encore, à travers toute cette soie et ce velours qu'elle foulait depuis son mariage.
Les pas des autres avaient dû semer ce poison en elle, qui maintenant circulait dans ses veines. Elle se souvenait de son enfance. Petite, elle n'avait que des curiosités innocentes. Même après le traumatisme qui l'avait poussée vers la déchéance, elle n'avait pas souhaité une telle honte. Elle aurait sûrement été meilleure si elle était restée à tricoter aux côtés de tante Élisabeth. Elle entendait encore le tic-tac régulier des aiguilles de sa tante, tandis qu'elle fixait son reflet dans le miroir, cherchant l'avenir paisible qui lui avait échappé. Mais tout ce qu'elle voyait, c'était ses cuisses roses, ses hanches roses, cette étrange femme en soie rose devant elle, dont la peau semblait faite pour des amours artificiels. Elle était devenue une grande poupée, dont la poitrine déchirée ne laissait échapper qu'un faible son. Alors, face à l'absurdité de sa vie, le sang bourgeois de son père s'agitait en elle, se révoltant. Elle, qui avait toujours craint l'enfer, aurait dû vivre dans la sévérité austère de l'hôtel Béraud. Qui l'avait mise à nu ?
Dans l'ombre bleutée du miroir, elle crut voir apparaître les silhouettes de Saccard et Maxime. Saccard, sombre et ricanant, avait l'air d'acier, un rire comme une pince, sur ses jambes frêles. Cet homme était une force de volonté. Depuis dix ans, elle l'imaginait dans une forge, au milieu des éclats de métal rougeoyant, la chair brûlée, haletant, toujours à frapper, soulevant des marteaux trop lourds pour lui, risquant de s'écraser. Elle le comprenait maintenant ; il lui apparaissait grandi par cet effort surhumain, cette ambition démesurée d'une fortune immédiate. Elle se souvenait de lui franchissant les obstacles, se vautrant dans la boue, sans prendre le temps de se nettoyer, pour arriver avant l'heure, ne s'arrêtant même pas pour savourer le chemin, mâchant ses pièces d'or en courant. Puis, la tête blonde et jolie de Maxime surgissait derrière l'épaule rude de son père : il avait ce sourire clair de fille, ses yeux vides de catin qui ne se baissaient jamais, sa raie au milieu du front, révélant la blancheur de son crâne. Il se moquait de Saccard, le trouvant ridicule de tant peiner pour gagner un argent qu'il dépensait, lui, avec une paresse adorable. Il était entretenu. Ses mains longues et molles trahissaient ses vices. Son corps épilé avait l'attitude lassée d'une femme comblée. Dans cet être lâche et mou, où le vice coulait comme une eau tiède, il n'y avait même pas la curiosité du mal. Il subissait. Et Renée, observant ces deux apparitions émerger des ombres légères du miroir, recula d'un pas, comprenant que Saccard l'avait utilisée comme une mise de fonds, et que Maxime était là pour ramasser cette pièce tombée de la poche du spéculateur. Elle restait une valeur dans le portefeuille de son mari ; il la poussait à des toilettes d'une nuit, à des amants d'une saison ; il la tordait dans les flammes de sa forge, l'utilisant comme un métal précieux pour dorer le fer de ses mains. Peu à peu, le père l'avait rendue assez folle, assez misérable, pour les baisers du fils.
Maxime était comme le sang dilué de Saccard, et elle, elle se voyait comme le fruit pourri de ces deux hommes, le résultat de leur ignominie partagée, dans laquelle ils se complaisaient tous les deux.
Elle comprenait maintenant. C’étaient eux qui l’avaient dénudée. Saccard avait défait son corsage, et Maxime avait fait tomber sa jupe. Ensemble, ils avaient arraché sa chemise. Désormais, elle était là, sans un morceau de tissu, parée de cercles d’or comme une esclave. Ils l’avaient regardée, sans lui dire : « Tu es nue. » Le fils tremblait, lâche, hésitant à pousser son crime jusqu’au bout, refusant de la suivre dans sa passion. Le père, au lieu de la détruire, l’avait dépouillée ; cet homme punissait en vidant les poches des gens ; une signature, pour lui, était comme un rayon de soleil au milieu de sa colère brutale, et il l’emportait comme vengeance. Elle avait vu leurs épaules disparaître dans l’ombre. Pas de sang, pas de cri, pas de plainte. C’étaient des lâches. Ils l’avaient mise à nu.
Elle se rappela qu’une seule fois elle avait entrevu l’avenir, ce jour où, devant les murmures des arbres du parc Monceau, l’idée que son mari la souillerait et la précipiterait dans la folie avait fait trembler ses désirs naissants. Oh, comme sa tête souffrait ! Comme elle ressentait, à présent, la tromperie de cette imagination qui lui faisait croire qu’elle vivait dans un monde de jouissance et d’impunité divine ! Elle avait vécu dans la honte, et elle était punie par l’abandon de son corps, par la mort lente de son être. Elle pleurait de ne pas avoir écouté les grandes voix des arbres.
Sa nudité l’agaçait. Elle tourna la tête, scrutant les alentours. La salle de bain conservait son parfum lourd et musqué, son silence chaud, où les notes de la valse résonnaient encore, comme les derniers cercles sur l’eau. Ce rire affaibli de plaisir lointain la traversait avec des moqueries insupportables. Elle se boucha les oreilles pour ne plus entendre. Alors, elle vit le luxe de la pièce. Elle leva les yeux vers le dais rose, jusqu’à la couronne d’argent qui laissait entrevoir un Amour joufflu prêt à décocher sa flèche ; elle s’arrêta sur les meubles, sur le marbre de la coiffeuse, encombré de pots et d’outils qu’elle ne reconnaissait plus ; elle se dirigea vers la baignoire, encore pleine, où l’eau stagnait ; elle repoussa du pied les étoffes traînant sur le satin blanc des fauteuils, le costume de la nymphe Écho, les jupons, les serviettes abandonnées. De toutes ces choses montaient des voix de honte : la robe de la nymphe Écho lui rappelait ce jeu qu’elle avait accepté, pour l’originalité de s’offrir à Maxime en public ; la baignoire exhalait l’odeur de son corps, l’eau dans laquelle elle s’était plongée diffusait sa fièvre de femme malade ; la table avec ses savons et ses huiles, les meubles avec leurs rondeurs de lit, lui parlaient crûment de sa chair, de ses amours, de toutes ces ignominies qu’elle voulait oublier. Elle revint au centre de la pièce, le visage pourpre, ne sachant où fuir ce parfum d’alcôve, ce luxe qui s’exposait avec l’impudeur d’une fille, qui étalait tout ce rose.
La pièce était aussi dépouillée qu'elle. Les nuances de rose de la baignoire, des tentures et des marbres semblaient s'animer, se mouvoir et l'envelopper d'une telle opulence sensuelle qu'elle ferma les yeux, le front baissé, écrasée par les dentelles du plafond et des murs.
Dans l'obscurité, elle revit la tache de chair de la salle de bain, puis la douceur grise de la chambre, l'or délicat du petit salon, le vert vif de la serre, toutes ces richesses complices de sa déchéance. C'était là que ses pas avaient puisé une sève corruptrice. Elle n'aurait jamais partagé un grabat avec Maxime dans une mansarde ; cela aurait été trop sordide. La soie avait été le complice élégant de son crime. Elle rêvait de déchirer ces dentelles, de souiller cette soie, de fracasser son grand lit à coups de pied, de traîner ce luxe dans un ruisseau, d'où il ressortirait usé et souillé, à son image.
Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle s'approcha du miroir, s'y regarda à nouveau, scruta son visage de près. Elle était finie. Elle se vit comme morte. Son reflet lui révélait que son esprit était en train de se briser. Maxime, ultime perversion de ses sens, avait achevé son œuvre, épuisé son corps, dérangé son esprit. Elle n'avait plus de joie à espérer, plus de réveil à attendre. Cette pensée ralluma en elle une colère sauvage. Dans un dernier sursaut de désir, elle rêva de reprendre Maxime, de mourir dans ses bras et de l'emporter avec elle. Louise ne pouvait pas l'épouser ; elle savait bien qu'il ne lui appartenait pas, puisqu'elle les avait vus s'embrasser. Alors, elle enfila une pelisse de fourrure pour ne pas traverser le bal dénudée, et descendit.
Dans le petit salon, elle se retrouva face à face avec Mme Sidonie. Celle-ci, avide de drame, s'était à nouveau postée sur le perron de la serre. Mais elle ne sut que penser quand Saccard réapparut avec Maxime et répondit sèchement à ses questions chuchotées qu'elle rêvait, qu'il n'y avait "rien du tout". Puis, elle comprit la vérité. Son visage jaune pâlit, trouvant la situation vraiment audacieuse. Doucement, elle colla son oreille à la porte de l'escalier, espérant entendre Renée pleurer à l'étage. Quand Renée ouvrit la porte, le battant faillit heurter sa belle-sœur.
— Vous m'espionnez ! s'exclama-t-elle avec colère.
Mais Mme Sidonie répliqua avec un dédain affiché :
— Est-ce que je m'occupe de vos saletés !
Et, relevant sa robe de magicienne, elle se retira avec un regard majestueux :
— Ma petite, ce n’est pas ma faute s’il vous arrive des ennuis… Mais je n’ai pas de rancune, comprenez-vous ? Sachez que vous auriez trouvé et que vous trouverez encore en moi une seconde mère. Je vous attends chez moi, quand vous le souhaiterez.
Renée ne l'écoutait déjà plus. Elle entra dans le grand salon, traversant une figure complexe du cotillon, sans même remarquer la surprise que causait sa pelisse de fourrure. Au milieu de la pièce, des groupes de dames et de cavaliers se mêlaient, agitant des banderoles, tandis que la voix flûtée de M.
De Saffré s'adressa aux dames :
— Mesdames, pour "la Guerre du Mexique", celles qui font les broussailles doivent s'asseoir en rond, les jupes étalées. Ensuite, les cavaliers tournent autour d'elles. Quand je frapperai dans mes mains, chacun d'eux dansera avec sa broussaille.
Il frappa dans ses mains. Les cuivres retentirent, et la valse entraîna à nouveau les couples autour du salon. La figure ne rencontra que peu de succès. Deux dames restèrent coincées sur le tapis, empêtrées dans leurs jupons. Mme Daste déclara que ce qui l'amusait dans "la Guerre du Mexique", c'était de faire "un fromage" avec sa robe, comme elle le faisait au pensionnat.
Renée, arrivée dans le vestibule, retrouva Louise et son père, accompagnés par Saccard et Maxime. Le baron Gouraud était déjà parti. Mme Sidonie s'éclipsait avec les Mignon et Charrier, tandis que M. Hupel de la Noue raccompagnait Mme Michelin, suivie discrètement par son mari. Le préfet avait passé le reste de la soirée à courtiser la jolie brune, réussissant à la convaincre de passer un mois d'été dans son chef-lieu, "où l'on trouve des antiquités vraiment curieuses".
Louise, grignotant discrètement le nougat qu'elle avait en poche, fut prise d'une quinte de toux en sortant.
— Couvre-toi bien, dit son père.
Maxime s'empressa de resserrer le lacet du capuchon de sa cape. Louise leva le menton, se laissant emmitoufler. Mais lorsque Mme Saccard apparut, M. de Mareuil revint pour lui faire ses adieux. Ils restèrent tous là à discuter un moment. Renée, pour expliquer sa pâleur et ses frissons, prétendit qu'elle avait eu froid et qu'elle était montée chercher sa fourrure. Elle guettait l'occasion de parler discrètement à Louise, qui l'observait avec une curiosité tranquille. Alors que les hommes se serraient encore la main, Renée se pencha et murmura :
— Vous n'allez pas l'épouser, n'est-ce pas ? Ce n'est pas possible. Vous savez bien...
Mais Louise l'interrompit, se hissant sur la pointe des pieds pour lui chuchoter à l'oreille :
— Oh ! ne vous inquiétez pas, je l'emmène... Ça n'a pas d'importance, puisque nous partons pour l'Italie.
Elle souriait, d'un sourire énigmatique et malicieux. Renée resta interdite. Elle ne comprenait pas, persuadée que la jeune fille se moquait d'elle. Puis, lorsque les Mareuil furent partis, répétant plusieurs fois : "À dimanche !", elle regarda son mari et Maxime avec des yeux effrayés. Les voyant calmes et satisfaits, elle cacha son visage dans ses mains et s'enfuit, se réfugiant au fond de la serre.
Les allées étaient désertes. Les grands feuillages somnolaient, et sur la surface immobile du bassin, deux boutons de nymphéa s'ouvraient lentement. Renée aurait voulu pleurer, mais cette chaleur moite et cette odeur familière lui serraient la gorge, étouffant son désespoir. Elle fixait le sol à ses pieds, à l'endroit même où elle avait étendu la peau d'ours l'hiver précédent. En levant les yeux, elle aperçut une figure du cotillon, tout au fond, à travers les deux portes restées ouvertes.
Le bruit était assourdissant, une mêlée confuse où elle ne distinguait d'abord que des jupes virevoltantes et des jambes noires qui tournaient et piétinaient.
La voix de M. de Saffré résonnait : « Changement de dames ! Changement de dames ! » Les couples circulaient dans une fine poussière jaune. Après quelques tours de valse, chaque cavalier lançait sa partenaire dans les bras de son voisin, échangeant ainsi leurs dames. La baronne de Meinhold, vêtue en Émeraude, passait des bras du comte de Chibray à ceux de M. Simpson, qui l'attrapait au hasard, par une épaule, tandis que ses gants effleuraient son corsage. La comtesse Vanska, rouge et parée de pendeloques de corail, bondissait de la poitrine de M. de Saffré à celle du duc de Rozan, l'entraînant dans une pirouette de cinq mesures avant de se jeter sur la hanche de M. Simpson, qui venait d'envoyer l'Émeraude au maître de cérémonie. Mme Teissière, Mme Daste, Mme de Lauwerens brillaient comme de grands joyaux vivants, arborant la pâleur dorée de la Topaze, le bleu tendre de la Turquoise, le bleu intense du Saphir. Elles se laissaient aller un instant, se cambraient sous le poignet d'un danseur, puis repartaient, s'élançaient dans une nouvelle étreinte, visitant tour à tour tous les bras masculins du salon. Pendant ce temps, Mme d'Espanet, près de l'orchestre, avait réussi à attraper Mme Haffner et dansait avec elle, refusant de la lâcher. L'Or et l'Argent tournaient ensemble, amoureusement.
Renée comprit alors le tourbillon des jupes, le martèlement des jambes. Depuis sa position en contrebas, elle voyait la frénésie des pieds, le chaos des bottes vernies et des chevilles blanches. Par moments, elle avait l'impression qu'un souffle de vent emporterait les robes. Ces épaules nues, ces bras nus, ces chevelures volantes, emportées, jetées et reprises au fond de la galerie, où la valse de l'orchestre s'emballait, où les tentures rouges suffoquaient dans la fièvre du bal, lui apparurent comme le reflet tumultueux de sa propre vie, de ses dévoilements, de ses abandons. Elle ressentit une douleur intense en pensant que Maxime, pour étreindre la bossue, venait de la laisser là, à cet endroit où ils s'étaient aimés. Elle envisagea de saisir une branche du Tanghin qui effleurait sa joue, de la mâcher jusqu'au bois. Mais elle était trop lâche, elle resta devant l'arbuste, tremblante sous la fourrure qu'elle serrait contre elle, dans un grand geste de honte terrifiée.
Trois mois plus tard, par une de ces mornes matinées de printemps qui ramènent à Paris la grisaille et l'humidité de l'hiver, Aristide Saccard descendit de voiture sur la place du Château-d’Eau et s'engagea, avec quatre autres messieurs, dans le chantier de démolition qui allait devenir le futur boulevard du Prince-Eugène. Il s'agissait d'une commission d'enquête envoyée par le jury des indemnités pour évaluer certains immeubles dont les propriétaires n'avaient pas trouvé d'accord avec la Ville.
Saccard renouvelait son coup de maître de la rue de la Pépinière. Pour effacer complètement le nom de sa femme, il avait d'abord imaginé de vendre les terrains et le café-concert. Larsonneau avait cédé le tout à un créancier fictif. L'acte de vente affichait la somme colossale de trois millions.
Le montant réclamé était si exorbitant que la commission de l’Hôtel de Ville, même après les manœuvres discrètes de M. Michelin et les plaidoyers de M. Toutin-Laroche et du baron Gouraud, refusa de dépasser deux millions cinq cent mille francs. Saccard, qui avait anticipé cet échec, rejeta l'offre. Il laissa le dossier être présenté devant le jury, auquel il appartenait avec M. de Mareuil, probablement grâce à quelques arrangements de sa part. Ainsi, il se retrouvait chargé, avec quatre autres collègues, d'enquêter sur ses propres terrains.
M. de Mareuil l'accompagnait. Parmi les trois autres jurés, il y avait un médecin qui fumait un cigare, indifférent aux débris qu'il enjambait, et deux industriels. L'un d'eux, un fabricant d'instruments de chirurgie, avait autrefois aiguisé des meules dans les rues.
Le chemin qu'ils empruntaient était épouvantable. Il avait plu toute la nuit, transformant le sol détrempé en un véritable fleuve de boue. Entre les maisons délabrées, sur cette route tracée à travers des terres molles, les charrettes s'enfonçaient jusqu'aux moyeux. De chaque côté, des pans de murs, percés par la pioche, restaient debout ; de hautes bâtisses éventrées révélaient leurs entrailles pâles, exposant leurs cages d'escalier vides et leurs chambres béantes, semblables à des tiroirs brisés d'un vieux meuble massif. Les papiers peints de ces chambres, déchirés et pendants, formaient des carrés jaunes ou bleus qui s'effilochaient, révélant, jusqu'aux toits, de pauvres petits cabinets où toute une vie avait peut-être tenu. Sur les murs nus, les conduits de cheminée montaient côte à côte, avec des coudes abrupts, d'un noir sinistre. Une girouette oubliée grinçait sur un toit, tandis que des gouttières à demi détachées pendaient comme des haillons. La voie s'enfonçait toujours plus, au milieu de ces ruines, semblable à une brèche ouverte par un canon ; la chaussée, à peine esquissée, encombrée de décombres, était parsemée de bosses de terre et de flaques d'eau profondes, s'étirant sous le ciel gris, dans la pâleur lugubre de la poussière de plâtre qui tombait, bordée par les rubans noirs des cheminées.
Ces messieurs, avec leurs bottes bien cirées, leurs redingotes et leurs chapeaux haut-de-forme, formaient une note singulière dans ce paysage boueux et jaunâtre, où ne circulaient que des ouvriers blêmes, des chevaux crottés jusqu'à l'échine, et des chariots recouverts d'une épaisse couche de poussière. Ils avançaient en file indienne, sautant de pierre en pierre pour éviter les mares de boue, parfois s'enfonçant jusqu'aux chevilles et jurant en secouant leurs pieds. Saccard avait suggéré de prendre la rue de Charonne pour éviter cette traversée des terres ravagées ; mais, curieux, ils avaient choisi de passer en plein milieu des travaux, d'autant plus qu'ils avaient plusieurs immeubles à visiter le long du boulevard. Cela les intéressait beaucoup.
Parfois, ils s'arrêtaient, en équilibre précaire sur des gravats au fond des ornières, levant la tête pour s'interpeller et montrer du doigt un plancher effondré, un tuyau de cheminée suspendu dans le vide, ou une poutre tombée sur un toit voisin. Ce quartier de la ville en ruines, à la sortie de la rue du Temple, leur paraissait vraiment étrange.
— C'est fascinant, disait M. de Mareuil. Regardez, Saccard, là-haut, cette cuisine : il y a encore une vieille poêle accrochée au-dessus du fourneau... Je la vois très bien.
Le médecin, un cigare coincé entre les dents, s'était arrêté devant une maison démolie, dont il ne restait que le rez-de-chaussée, rempli des débris des étages supérieurs. Un seul mur se dressait encore au milieu des gravats. Pour le faire tomber d'un coup, une trentaine d'ouvriers tiraient sur une corde qui l'entourait.
— Ils n'y arriveront pas, marmonna le médecin. Ils tirent trop à gauche.
Les quatre autres revinrent sur leurs pas pour assister à la chute du mur. Tous les cinq, les yeux rivés sur la scène, retinrent leur souffle, impatients de voir le mur s'effondrer. Les ouvriers, alternant entre relâchement et tension, criaient : « Ohé ! hisse ! »
— Ils n'y arriveront pas, répétait le médecin.
Puis, après quelques secondes de suspense :
— Ça bouge, ça bouge, s'exclama joyeusement un des industriels.
Quand le mur céda enfin, s'écroulant dans un fracas assourdissant et soulevant un nuage de poussière, ils échangèrent des sourires complices, ravis. Leurs redingotes se couvrirent d'une fine poussière blanche qui enroba leurs bras et leurs épaules.
Reprenant leur marche prudente à travers les flaques, ils discutèrent des ouvriers. Il n'y en avait pas beaucoup de compétents, disaient-ils. Tous des paresseux, des bons à rien, et têtus en plus, ne rêvant que de ruiner leurs patrons. M. de Mareuil, frissonnant en observant deux ouvriers perchés au coin d'un toit, s'exclama que ces hommes avaient tout de même un sacré courage. Les autres s'arrêtèrent à nouveau, levant les yeux vers les démolisseurs en équilibre, courbés, frappant à grands coups de pioche ; ils poussaient les pierres du pied, les regardant calmement s'écraser en bas. Si leur pioche dérapait, le simple mouvement de leurs bras suffirait à les précipiter dans le vide.
— Bah ! c'est l'habitude, dit le médecin en reprenant son cigare. Ce sont des brutes.
Ils arrivèrent enfin à l'un des immeubles qu'ils devaient visiter. En quinze minutes, ils avaient bouclé l'inspection et reprirent leur promenade. Peu à peu, ils s'accommodaient de la boue, marchant au milieu des mares, résignés à l'idée que leurs bottes ne resteraient pas propres. En dépassant la rue Ménilmontant, l'un des industriels, un ancien rémouleur, devint nerveux. Il scrutait les ruines autour de lui, ne reconnaissant plus le quartier. Il expliqua qu'il avait vécu ici, il y a plus de trente ans, à son arrivée à Paris, et qu'il aimerait bien retrouver l'endroit. Il fouillait du regard, jusqu'à ce qu'une maison, déjà à moitié démolie, le stoppe net. Il examina la porte, les fenêtres.
Il désigna soudain un coin de la démolition, tout en haut, avec excitation.
— La voilà, s'exclama-t-il. Je la reconnais !
— Quoi donc ? demanda le médecin.
— Ma chambre, bien sûr ! C'est elle !
Au cinquième étage, une petite chambre donnait autrefois sur une cour. La démolition avait laissé une muraille béante, exposant l'intérieur avec son papier peint à motifs jaunes, déchiré et flottant au vent. On distinguait encore le renfoncement d'une armoire tapissée de papier bleu, et à côté, l'ouverture d'un poêle avec un morceau de tuyau.
L'ancien ouvrier était ému.
— J'y ai passé cinq ans, murmura-t-il. Ce n'était pas une période facile, mais j'étais jeune... Vous voyez l'armoire ? C'est là que j'ai économisé trois cents francs, sou par sou. Et le trou du poêle, je me souviens du jour où je l'ai fait. La chambre n'avait pas de cheminée, il y faisait un froid glacial, surtout quand je me retrouvais seul.
— Allons, plaisanta le médecin, on ne vous demande pas votre confession. Vous avez fait vos bêtises comme tout le monde.
— C'est vrai, continua-t-il avec candeur. Je me souviens d'une repasseuse de l'immeuble d'en face... Le lit était à droite, près de la fenêtre... Ah ! ma pauvre chambre, comme ils l'ont mise en pièces !
Il était vraiment très triste.
— Allez, dit Saccard, ce n'est pas un mal de démolir ces vieilles masures. On va construire de belles maisons en pierre à la place... Vous ne vivriez plus dans un tel taudis, alors que vous pourriez vous installer sur le nouveau boulevard.
— C'est vrai, répondit le fabricant, soudain consolé.
La commission d'enquête s'arrêta encore dans deux immeubles. Le médecin restait à la porte, fumant, les yeux levés vers le ciel. En arrivant rue des Amandiers, les maisons se faisaient rares, et ils traversaient de vastes terrains vagues, parsemés de masures à moitié écroulées. Saccard semblait ravi de cette promenade au milieu des ruines. Il se remémorait un dîner avec sa première femme sur les buttes Montmartre, se souvenant d'avoir montré, d'un geste, l'entaille qui traversait Paris de la place du Château-d'Eau à la barrière du Trône. La réalisation de cette vieille prédiction l'enchantait. Il suivait cette entaille avec une satisfaction secrète, comme s'il avait lui-même donné les premiers coups de pioche. Il sautait par-dessus les flaques, pensant aux trois millions qui l'attendaient sous les décombres, à l'extrémité de ce fleuve de boue.
Pendant ce temps, ces messieurs se croyaient à la campagne. La voie traversait des jardins dont elle avait abattu les murs. De grands lilas en boutons parsemaient le paysage. La végétation était d'un vert tendre et délicat. Chaque jardin se creusait comme un petit refuge, avec un bassin étroit, une cascade miniature, des murs peints en trompe-l'œil, des tonnelles en raccourci, et des paysages bleuâtres en arrière-plan.
Les maisons, discrètement disséminées dans le paysage, ressemblaient à des pavillons italiens ou à des temples grecs. Des mousses s'agrippaient à la base des colonnes en plâtre, et des herbes sauvages avaient fissuré les frontons.
— Ce sont des petites maisons, glissa le médecin avec un clin d'œil.
Voyant que ses compagnons ne saisissaient pas, il expliqua que, sous Louis XV, les marquis possédaient des retraites pour leurs escapades galantes. C'était la mode de l'époque. Il ajouta :
— On appelait ça des petites maisons. Ce quartier en était rempli... Il s'y est passé de sacrées histoires !
L'intérêt de la commission d'enquête s'éveilla. Les deux industriels, les yeux brillants et le sourire aux lèvres, observaient avec un intérêt renouvelé ces jardins et pavillons qu'ils avaient à peine remarqués avant les explications du médecin. Une grotte les retint un moment. Quand le médecin mentionna, en désignant une maison déjà partiellement démolie, qu'il reconnaissait la petite maison du comte de Savigny, célèbre pour les orgies de ce noble, toute la commission quitta le boulevard pour explorer la ruine. Ils escaladèrent les décombres, pénétrant par les fenêtres dans les pièces du rez-de-chaussée. Les ouvriers étant en pause déjeuner, ils purent s'y attarder à leur guise. Ils y restèrent plus d'une demi-heure, examinant les rosaces des plafonds, les peintures au-dessus des portes, et les moulures complexes de ces plâtras jaunis par le temps. Le médecin reconstituait les lieux.
— Regardez, disait-il, cette pièce devait être la salle des festins. Là, dans ce recoin, il y avait sûrement un immense divan. Et ici, je suis certain qu'un miroir surmontait le divan ; on voit encore les fixations... Ah ! ces coquins savaient vraiment profiter de la vie !
Ils auraient continué à explorer ces vieilles pierres qui piquaient leur curiosité, si Aristide Saccard, impatient, ne les avait interrompus en plaisantant :
— Vous pouvez chercher, mais ces dames ne sont plus là... Passons à nos affaires.
Avant de partir, le médecin grimpa sur une cheminée pour détacher délicatement, d'un coup de pioche, une petite tête d'Amour peinte, qu'il rangea dans la poche de sa redingote.
Ils atteignirent enfin leur destination. Les anciens terrains de Mme Aubertot étaient vastes ; le café-concert et le jardin n'en occupaient qu'une moitié, le reste étant parsemé de quelques maisons insignifiantes. Le nouveau boulevard traversait ce grand espace en diagonale, ce qui avait apaisé l'une des craintes de Saccard ; il avait longtemps pensé que seul le café-concert serait touché. Larsonneau avait pour consigne de parler fort, car la valeur des terrains devait au moins quintupler. Il menaçait déjà la Ville d'utiliser un décret récent autorisant les propriétaires à ne céder que le sol nécessaire aux travaux publics.
L'agent d'expropriation accueillit les messieurs. Il les guida dans le jardin, leur fit visiter le café-concert, et leur présenta un dossier volumineux. Mais les deux industriels, accompagnés du médecin, étaient redescendus, encore captivés par cette petite maison du comte de Savigny, qui occupait désormais leurs pensées.
Ils l'écoutaient bouche bée, tous les trois plantés près d'un jeu de tonneau, tandis qu'il leur racontait les aventures de la Pompadour et les amours de Louis XV. Pendant ce temps, M. de Mareuil et Saccard continuaient seuls leur enquête.
"Voilà, c'est réglé", dit Saccard en revenant dans le jardin. "Si vous le permettez, messieurs, je me chargerai de rédiger le rapport."
Le fabricant d'instruments de chirurgie ne l'entendit même pas, absorbé par les récits de la Régence.
"Quels drôles de temps, tout de même !" murmura-t-il.
Ils trouvèrent un fiacre rue de Charonne et partirent, crottés jusqu'aux genoux, satisfaits de leur promenade comme après une sortie à la campagne. Dans le fiacre, la conversation dériva vers la politique. Ils s'accordèrent à dire que l'empereur réalisait de grandes choses. Jamais ils n'avaient vu quelque chose d'aussi impressionnant que ce qu'ils venaient de visiter. Cette grande rue droite serait magnifique une fois les maisons construites.
Saccard rédigea le rapport, et le jury accorda trois millions. Le spéculateur était à bout de souffle ; il n'aurait pas pu tenir un mois de plus. Cet argent le sauvait de la ruine, et même d'un passage par la cour d'assises. Il versa cinq cent mille francs sur le million qu'il devait à son tapissier et à son entrepreneur pour l'hôtel du parc Monceau. Il combla d'autres dettes, investit dans de nouvelles sociétés, et fit résonner Paris du bruit des pièces d'or qu'il jetait à la pelle dans son coffre-fort. Le flot d'argent avait enfin une source. Mais ce n'était pas encore une fortune stable, régulière et continue. Saccard, sauvé d'une crise, se retrouvait pauvre avec les restes de ses trois millions, disant naïvement qu'il était encore trop pauvre pour s'arrêter. Et bientôt, le sol se déroba de nouveau sous ses pieds.
Larsonneau s'était si bien comporté dans l'affaire de Charonne que Saccard, après une courte hésitation, lui versa ses dix pour cent et un pot-de-vin de trente mille francs. L'agent d'expropriation ouvrit alors une maison de banque. Quand son complice, sur un ton bourru, l'accusait d'être plus riche que lui, le bellâtre aux gants jaunes répondait en riant :
"Voyez-vous, cher maître, vous êtes très fort pour faire pleuvoir les pièces de cent sous, mais vous ne savez pas les ramasser."
Mme Sidonie profita de la chance de son frère pour lui emprunter dix mille francs, avec lesquels elle alla passer deux mois à Londres. Elle revint sans un sou. On ne sut jamais ce qu'étaient devenus les dix mille francs.
"Dame, ça coûte", répondait-elle quand on l'interrogeait. "J'ai fouillé toutes les bibliothèques. J'avais trois secrétaires pour mes recherches."
Et lorsqu'on lui demandait si elle avait enfin des informations précises sur ses trois milliards, elle souriait d'abord mystérieusement, puis finissait par murmurer :
"Vous êtes tous des incrédules... Je n'ai rien trouvé, mais ça ne fait rien. Vous verrez, vous verrez, un jour."
Elle n'avait cependant pas perdu tout son temps en Angleterre. Son frère, le ministre, profita de son voyage pour lui confier une mission délicate. À son retour, elle obtint de grandes commandes du ministère. Ce fut une nouvelle étape de sa vie.
Elle négociait avec le gouvernement pour fournir tout ce qu'on pouvait imaginer. Elle vendait vivres et armes pour les troupes, meubles pour les préfectures et administrations, et même du bois de chauffage pour les bureaux et musées. Malgré l'argent qu'elle amassait, elle ne changeait pas ses éternelles robes noires et conservait son teint jaune et fatigué. Saccard se rappela alors l'avoir vue sortir discrètement de chez leur frère Eugène. Elle devait entretenir depuis longtemps des relations secrètes avec lui, pour des affaires que personne ne soupçonnait.
Au milieu de ces affaires et de ces désirs insatiables, Renée dépérissait. Sa tante Élisabeth était morte ; sa sœur, mariée, avait quitté l'hôtel Béraud, ne laissant que leur père dans l'ombre solennelle des grandes pièces. Renée dilapida l'héritage de sa tante en une saison. Elle se mit à jouer dans un salon où les femmes restaient attablées jusqu'à trois heures du matin, perdant des fortunes en une nuit. Elle tenta de boire, mais un dégoût irrépressible la repoussait. Depuis qu'elle se retrouvait seule, emportée par le tourbillon mondain, elle s'abandonnait, cherchant désespérément à combler le vide. Elle essaya tout, mais rien ne l'atteignait dans l'immense ennui qui l'écrasait. Elle vieillissait, ses yeux se cernaient de bleu, son nez s'affinait, et ses lèvres esquissaient des sourires brusques, sans raison. C'était la fin d'une femme.
Quand Maxime épousa Louise et que le couple partit pour l'Italie, Renée cessa de s'inquiéter pour son amant, l'oubliant presque complètement. Six mois plus tard, Maxime revint seul, ayant enterré "la bossue" dans le cimetière d'une petite ville lombarde. Renée le reçut avec haine. Elle se remémora Phèdre, cet amour empoisonné que la Ristori avait si bien incarné. Pour ne plus croiser Maxime chez elle et creuser un abîme de honte entre le père et le fils, elle força son mari à découvrir l'inceste. Elle lui raconta que, le jour où il les avait surpris, c'était Maxime qui la pourchassait depuis longtemps, cherchant à la violenter. Saccard fut horriblement contrarié par sa détermination à lui ouvrir les yeux. Il se brouilla avec son fils et cessa de le voir. Le jeune veuf, riche de la dot de sa femme, s'installa dans un petit hôtel de l'avenue de l'Impératrice, menant une vie de célibataire. Il avait renoncé au Conseil d'État et se consacrait aux courses. Renée trouva là une de ses dernières satisfactions. Elle se vengeait, rejetant sur ces deux hommes l'infamie qu'ils avaient mise en elle ; elle se disait qu'elle ne les verrait plus se moquer d'elle, complices, au bras l'un de l'autre.
Dans l'effondrement de ses attachements, Renée n'eut bientôt plus que sa femme de chambre à aimer. Elle développa peu à peu une affection maternelle pour Céleste. Peut-être cette fille, dernier vestige de son amour pour Maxime, lui rappelait-elle des moments de bonheur disparus à jamais.
Peut-être était-elle simplement émue par la fidélité de Céleste, ce cœur loyal dont rien ne semblait troubler la tranquille bienveillance. Renée lui était reconnaissante, au milieu de ses remords, d'avoir été témoin de ses humiliations sans jamais la quitter avec dégoût. Elle s'inventait des histoires de renoncement, une vie entière de sacrifices, pour expliquer le calme de la jeune femme face à l'inceste, ses mains glaciales, ses soins respectueux et posés. Elle se sentait d'autant plus chanceuse de ce dévouement qu'elle savait Céleste honnête et économe, sans amant ni vices.
Parfois, dans ses moments de tristesse, elle lui disait :
— Tu sais, ma fille, c'est toi qui fermeras mes yeux.
Céleste ne répondait pas, elle affichait un sourire étrange. Un matin, elle annonça calmement qu'elle partait, qu'elle retournait chez elle. Renée en fut bouleversée, comme si un grand malheur s'abattait sur elle. Elle s'exclama, la pressa de questions. Pourquoi la quitter, alors qu'elles s'entendaient si bien ? Elle lui proposa même de doubler son salaire.
Mais la femme de chambre, face à toutes ces propositions, secouait la tête en signe de refus, paisible et obstinée.
— Vous voyez, madame, finit-elle par dire, vous pourriez m'offrir tout l'or du monde, je ne resterais pas une semaine de plus. Vous ne me connaissez pas, vraiment !... Ça fait huit ans que je suis avec vous, n'est-ce pas ? Eh bien, dès le premier jour, je me suis dit : "Dès que j'aurai économisé cinq mille francs, je retournerai là-bas ; j'achèterai la maison de Lagache, et je vivrai heureuse..." C'est une promesse que je me suis faite, vous comprenez. Et j'ai atteint les cinq mille francs hier, quand vous m'avez payé.
Renée sentit un froid glacial lui envahir le cœur. Elle revoyait Céleste passer derrière elle et Maxime alors qu'ils s'embrassaient, avec son indifférence, son détachement parfait, pensant à ses cinq mille francs. Elle tenta encore de la retenir, terrifiée par le vide dans lequel elle allait sombrer, espérant malgré tout garder près d'elle cette femme entêtée qu'elle avait cru dévouée, et qui se révélait égoïste. Céleste souriait, secouant toujours la tête, murmurant :
— Non, non, ce n'est pas possible. Même si c'était ma mère, je refuserais... J'achèterai deux vaches. Je monterai peut-être un petit commerce de mercerie... C'est très joli chez nous. Oh, je serais ravie que vous veniez me voir. C'est près de Caen. Je vous laisserai l'adresse.
Renée n'insista plus. Elle pleura abondamment une fois seule. Le lendemain, dans un élan de malade, elle voulut accompagner Céleste à la gare de l'Ouest dans son propre coupé. Elle lui offrit une couverture de voyage, un cadeau en argent, s'affairant autour d'elle comme une mère dont la fille s'apprête à entreprendre un voyage long et pénible. Dans le coupé, elle la regardait avec des yeux humides. Céleste parlait, exprimant combien elle était heureuse de partir. Puis, plus audacieuse, elle se confia, prodiguant des conseils à sa maîtresse.
— Moi, madame, je n'aurais pas compris la vie comme vous. Je me le suis souvent dit, en vous voyant avec Monsieur...
Maxime s'exclama : « Comment peut-on être aussi naïve pour des hommes ! Ça finit toujours mal... Moi, j'ai toujours été sur mes gardes ! »
Elle éclata de rire, s'enfonçant dans le coin du coupé.
« Ce sont mes économies qui auraient disparu ! poursuivit-elle. Et aujourd'hui, je pleurerais toutes les larmes de mon corps. Dès que je croisais un homme, je m'imaginais avec un balai à la main... Je n'ai jamais osé vous en parler. Après tout, ça ne me concernait pas. Vous aviez votre liberté, et moi, je devais juste gagner ma vie honnêtement. »
À la gare, Renée insista pour payer son billet et lui offrit une place en première classe. Comme elles étaient arrivées en avance, elle la retint, lui serrant les mains et répétant :
« Faites bien attention à vous, prenez soin de vous, ma chère Céleste. »
Céleste se laissait choyer, heureuse sous le regard humide de sa maîtresse, le visage frais et souriant. Renée évoqua encore le passé. Puis, soudain, Céleste s'exclama :
« J'allais oublier : je ne vous ai pas raconté l'histoire de Baptiste, le valet de chambre de monsieur... On a dû vous cacher ça... »
Renée avoua qu'elle n'en savait rien.
« Eh bien, vous vous souvenez de ses grands airs, de sa dignité, de ses regards hautains dont vous me parliez... Tout ça, c'était du théâtre... Il n'aimait pas les femmes, il ne descendait jamais à l'office quand nous étions là ; et même, je peux le dire maintenant, il prétendait que c'était indécent au salon à cause des robes décolletées. Je vous le dis, il n'aimait pas les femmes ! »
Elle se pencha à l'oreille de Renée, la faisant rougir, tout en gardant elle-même son air tranquille.
« Quand le nouveau garçon d'écurie a tout révélé à monsieur, celui-ci a préféré renvoyer Baptiste plutôt que de porter plainte. Apparemment, ces vilaines choses se passaient depuis des années dans les écuries... Et dire que ce grand dadais semblait aimer les chevaux ! C'étaient les palefreniers qu'il aimait. »
La cloche la coupa. Elle prit précipitamment ses huit ou dix paquets auxquels elle tenait tant. Elle se laissa embrasser, puis s'éloigna sans se retourner.
Renée resta à la gare jusqu'au départ du train. Quand le train s'éloigna, elle se sentit désespérée, ne sachant plus quoi faire. Ses journées lui paraissaient s'étendre devant elle, vides comme cette grande salle où elle se retrouvait seule. Elle remonta dans son coupé et demanda au cocher de retourner à l'hôtel. Mais, en chemin, elle changea d'avis ; elle redoutait sa chambre, l'ennui qui l'y attendait ; elle n'avait même pas le courage de rentrer se changer pour sa promenade habituelle autour du lac. Elle avait besoin de soleil, de foule.
Elle ordonna au cocher de se rendre au Bois.
Il était quatre heures. Le Bois se réveillait de la lourdeur de l'après-midi. Le long de l'avenue de l'Impératrice, des volutes de poussière flottaient, et au loin, on apercevait les vastes étendues de verdure bordées par les collines de Saint-Cloud et de Suresnes, surmontées par la silhouette grise du Mont-Valérien.
Le soleil, haut dans le ciel, inondait de lumière dorée les creux des feuillages, illuminant les branches élevées et transformant cet océan de feuilles en une mer de lumière. Mais après les fortifications, dans l'allée du Bois menant au lac, le sol venait d'être arrosé. Les voitures roulaient sur la terre humide, comme sur un tapis moelleux, au milieu d'une fraîcheur et d'une odeur de terre mouillée qui s'élevaient. De chaque côté, les jeunes arbres des taillis plongeaient leurs troncs minces dans les broussailles, perdus dans une pénombre verdâtre, percée ici et là par des éclairs de lumière formant des clairières dorées. À mesure qu'on s'approchait du lac, les chaises le long des trottoirs se faisaient plus nombreuses, des familles assises observaient, silencieuses et paisibles, le défilé sans fin des roues. Puis, en arrivant au carrefour devant le lac, la lumière devenait éblouissante ; le soleil rasant transformait la surface de l'eau en un immense miroir d'argent poli, reflétant l'éclat de l'astre. Les yeux plissaient, et à gauche, près de la rive, on distinguait à peine la silhouette sombre d'une barque de promenade. Les ombrelles des voitures s'inclinaient, dans un mouvement doux et régulier, vers cette splendeur, ne se redressant qu'une fois dans l'allée, le long de l'étendue d'eau, qui, vue du haut de la berge, prenait alors des nuances métalliques striées de reflets dorés. À droite, les conifères alignaient leurs tiges fines et droites, que le ciel embrasait d'un rouge tendre ; à gauche, les pelouses baignées de lumière s'étendaient comme des champs d'émeraudes jusqu'à la délicate silhouette de la porte de la Muette. En approchant de la cascade, tandis que d'un côté l'ombre des taillis revenait, les îles au-delà du lac se dressaient dans l'air bleu, avec leurs rives ensoleillées et les ombres profondes de leurs sapins, au pied desquels le Chalet ressemblait à un jouet d'enfant perdu dans un coin de forêt vierge. Tout le Bois frémissait et riait sous le soleil.
Renée se sentit gênée par son coupé et sa robe en soie couleur puce par cette journée splendide. Elle se cala un peu dans son siège, les vitres ouvertes, observant ce flot de lumière sur l'eau et la verdure. Aux tournants des allées, elle voyait défiler les roues, brillantes comme des étoiles d'or, traçant une longue traînée de lueurs éblouissantes. Les carrosseries vernies, les éclats des pièces de cuivre et d'acier, les couleurs vives des toilettes avançaient au rythme régulier des chevaux, dessinant sur le fond du Bois une large bande mouvante, un rayon tombé du ciel, s'étirant et suivant les courbes de la chaussée. Dans ce rayon, la jeune femme, plissant les yeux, apercevait par moments le chignon blond d'une femme, le dos noir d'un laquais, la crinière blanche d'un cheval. Les ombrelles chatoyantes miroitaient comme des lunes métalliques.
Face à cette lumière éclatante, ces nappes de soleil, elle se remémora la fine poussière du crépuscule qu'elle avait vue tomber un soir sur les feuillages jaunis. Maxime l'accompagnait alors. C'était à l'époque où le désir pour cet enfant naissait en elle. Elle revoyait les pelouses humides de l'air du soir, les taillis assombris, les allées désertes.
Le défilé des voitures avançait avec un bruit morose le long des rangées de chaises vides, alors qu'aujourd'hui, le roulement des roues et le trot des chevaux résonnaient joyeusement, comme une fanfare. Renée se remémorait toutes ses promenades au Bois. Elle y avait passé tant de temps, Maxime avait grandi à ses côtés, installé sur le coussin de la voiture. C'était leur jardin à eux. Ils y étaient surpris par la pluie, ramenés par le soleil, et la nuit ne les en chassait pas toujours. Par tous les temps, ils s'y promenaient, partageant là les hauts et les bas de leur existence. Dans le vide de son être, accentué par le départ de Céleste, ces souvenirs lui apportaient une joie teintée d'amertume. Son cœur murmurait : "Jamais plus ! Jamais plus !" Elle se sentait glacée en se souvenant de ce paysage d'hiver, de ce lac figé et terne sur lequel ils avaient patiné ; le ciel était gris de suie, la neige décorait les arbres de dentelles blanches, et le vent leur projetait un sable fin au visage.
Sur la piste réservée aux cavaliers, elle reconnut le duc de Rozan, M. de Mussy et M. de Saffré. Larsonneau avait ruiné la mère du duc en lui réclamant les cent cinquante mille francs de billets signés par son fils, et le duc dilapidait son deuxième demi-million avec Blanche Müller, après avoir déjà gaspillé les premiers cinq cent mille francs avec Laure d’Aurigny. M. de Mussy, qui avait délaissé l'ambassade d'Angleterre pour celle d'Italie, était redevenu un séducteur accompli, menant le cotillon avec une élégance renouvelée. Quant à M. de Saffré, il restait le sceptique et le bon vivant le plus charmant qui soit. Renée l'aperçut s'approchant de la voiture de la comtesse Vanska, dont il était, disait-on, éperdument amoureux depuis qu'il l'avait vue en Corail, chez les Saccard.
Toutes ces dames étaient présentes : la duchesse de Sternich, dans son éternelle voiture à huit ressorts ; Mme de Lauwerens, avec la baronne de Meinhold et la petite Mme Daste dans un landau ; Mme Teissière et Mme de Guende en victoria. Au milieu de ces dames, Sylvia et Laure d’Aurigny trônaient sur les coussins d'une somptueuse calèche. Mme Michelin passa également, au fond d'un coupé ; la jolie brune avait visité le domaine de M. Hupel de la Noue, et à son retour, elle avait été vue au Bois dans ce coupé, espérant bientôt y ajouter une voiture découverte. Renée aperçut aussi la marquise d’Espanet et Mme Haffner, inséparables, cachées sous leurs ombrelles, riant tendrement, les yeux dans les yeux, étendues côte à côte.
Puis défilaient ces messieurs : M. de Chibray dans un mail ; M. Simpson dans un dog-cart ; Mignon et Charrier, plus acharnés que jamais malgré leur rêve de retraite, dans un coupé qu'ils laissaient au coin des allées pour marcher un peu à pied ; M. de Mareuil, encore en deuil de sa fille, cherchant des saluts pour sa première intervention au Corps législatif la veille, exhibant son importance politique dans la voiture de M. Toutin-Laroche, qui venait une fois de plus de sauver le Crédit viticole après l'avoir mis en péril, et que le Sénat amaigrissait tout en le rendant plus influent.
Et pour clore ce cortège, comme ultime majesté, le baron Gouraud s'alanguissait au soleil, sur les doubles oreillers de sa voiture.
Renée ressentit un choc de surprise et de dégoût en apercevant Baptiste, le visage pâle et l'air solennel, assis à côté du cocher. Le grand laquais travaillait désormais pour le baron.
Les arbres défilaient toujours, le lac scintillait de mille couleurs sous les rayons obliques du soleil, et le cortège de voitures projetait des reflets dansants. Renée, emportée par cette ambiance de plaisir, percevait vaguement tous ces désirs qui roulaient sous le soleil éclatant. Elle n’était pas indignée par ces profiteurs, mais elle les détestait pour leur joie, pour ce triomphe qui les illuminait dans la lumière dorée du ciel. Ils étaient magnifiques et souriants ; les femmes exhibaient leurs formes opulentes, tandis que les hommes arboraient des regards vifs et des attitudes de séducteurs comblés. Elle, au fond de son cœur vide, ne trouvait que lassitude et envie sourde. Était-elle meilleure que les autres, pour plier ainsi sous le poids des plaisirs, ou bien étaient-ils simplement plus endurants qu’elle ? Elle l’ignorait, mais elle aspirait à de nouveaux désirs pour raviver sa vie, quand soudain, en tournant la tête, elle aperçut un spectacle déchirant sur le trottoir bordant les arbres.
Saccard et Maxime avançaient lentement, bras dessus bras dessous. Le père avait sans doute rendu visite au fils, et ils étaient descendus ensemble de l’avenue de l’Impératrice jusqu’au lac, en discutant.
« Tu comprends, répétait Saccard, tu es idiot... Quand on a de l’argent comme toi, on ne le laisse pas dormir dans un tiroir. Il y a cent pour cent à gagner dans l’affaire dont je te parle. C’est un placement sûr. Tu sais bien que je ne te mettrais pas dans une mauvaise affaire ! »
Mais Maxime semblait agacé par cette insistance. Il souriait avec son air charmant et regardait les voitures.
« Regarde cette petite femme là-bas, celle en violet, dit-il soudain. C’est une blanchisseuse que cet imbécile de Mussy a propulsée. »
Ils observèrent la femme en violet. Puis Saccard sortit un cigare de sa poche et, s’adressant à Maxime qui fumait :
« Passe-moi du feu. »
Ils s’arrêtèrent un instant, face à face, rapprochant leurs visages. Une fois le cigare allumé, Saccard reprit :
« Tu vois, continua-t-il en serrant le bras de son fils sous le sien, tu serais stupide de ne pas m’écouter. Alors, c’est entendu ? Tu m’apporteras les cent mille francs demain ? »
« Tu sais bien que je ne vais plus chez toi, répondit Maxime en pinçant les lèvres. »
« Allons, ce sont des bêtises ! Il faut que ça cesse, à la fin ! »
Ils firent quelques pas en silence. Pendant que Renée, sentant sa faiblesse, s’enfonçait dans le capitonnage du coupé pour ne pas être vue, un murmure s’éleva et se propagea le long de la file de voitures. Sur les trottoirs, les passants s’arrêtaient, se retournaient, la bouche ouverte, suivant des yeux quelque chose qui approchait. Un bruit de roues plus rapide se fit entendre, les équipages s’écartèrent respectueusement, et deux piqueurs apparurent, vêtus de vert, avec des calottes ornées de glands d'or qui sautaient à chaque mouvement. Ils galopaient, légèrement penchés, au rythme de leurs grands chevaux alezans. Derrière eux, ils laissaient un vide.
L'empereur fit son apparition dans l'espace dégagé. Assis seul à l'arrière d'un landau, il portait une redingote noire boutonnée jusqu'au menton et un haut-de-forme légèrement incliné dont la soie brillait. En face de lui, deux hommes élégamment vêtus, dans le style approuvé des Tuileries, restaient silencieux, les mains posées sur leurs genoux, semblables à des invités de mariage exposés à la curiosité de la foule.
Renée trouva que l'empereur avait vieilli. Ses grosses moustaches bien cirées ne parvenaient pas à masquer la mollesse de sa bouche. Ses paupières lourdes à demi baissées cachaient presque ses yeux ternes, dont le gris jaunâtre s'assombrissait encore. Seul son nez conservait sa netteté dans ce visage flou.
Pendant ce temps, les dames dans les voitures souriaient discrètement, tandis que les piétons désignaient le prince du doigt. Un homme corpulent affirmait que l'empereur était celui assis à gauche, dos au cocher. Quelques mains se levèrent pour saluer. Mais Saccard, qui avait déjà retiré son chapeau avant même le passage des piqueurs, attendit que la voiture impériale soit à sa hauteur pour lancer d'une voix forte à l'accent provençal :
— Vive l'empereur !
Surpris, l'empereur se tourna, reconnut probablement l'enthousiaste, et répondit au salut avec un sourire. Puis, tout disparut dans la lumière du soleil. Les équipages se refermèrent, et Renée ne vit plus que les calottes vertes des piqueurs, sautant au rythme des chevaux, avec leurs glands d'or.
Elle resta un instant les yeux écarquillés, imprégnée de cette apparition qui lui rappelait une autre époque de sa vie. Il lui semblait que l'empereur, en se mêlant à la procession, avait apporté le dernier éclat nécessaire, donnant un sens à ce défilé triomphal. Tout prenait alors une dimension glorieuse. Les roues, les hommes décorés, les femmes alanguies, tout s'éloignait dans l'éclat et le bruit du landau impérial. Cette sensation devint si intense et douloureuse que Renée ressentit un besoin urgent de fuir ce triomphe, ce cri de Saccard qui résonnait encore à ses oreilles, cette vision de son père et de son fils, bras dessus bras dessous, marchant et discutant à petits pas. Elle pressa ses mains sur sa poitrine, brûlante d'une flamme intérieure, et se pencha soudain vers le cocher avec un espoir de soulagement, de fraîcheur bienfaisante :
— À l’hôtel Béraud !
La cour avait la froideur d'un cloître. Renée fit le tour des arcades, savourant l'humidité qui se déposait sur ses épaules. Elle s'approcha d'une auge verte de mousse, polie par le temps, et observa la tête de lion à demi effacée, sa gueule entrouverte laissant s'échapper un filet d'eau par un tube de fer. Combien de fois, elle et Christine avaient-elles pris cette tête entre leurs bras de petites filles, se penchant pour sentir le jet glacé sur leurs mains menues ?
Renée monta le grand escalier silencieux. Elle aperçut son père au bout de l'enfilade des vastes pièces, redressant sa haute silhouette, s'enfonçant lentement dans l'ombre de cette vieille maison où il s'était reclus depuis la mort de sa sœur. Elle pensa aux hommes du Bois, à cet autre vieil homme, le baron Gouraud, qui se prélassait au soleil sur ses coussins. Elle continua à monter, empruntant les couloirs et les escaliers de service, pour rejoindre la chambre des enfants.
Tout en haut, elle trouva la clé à son clou habituel, une grosse clé rouillée, couverte de toiles d'araignée. La serrure grinça plaintivement. La chambre des enfants était si triste ! Son cœur se serra devant ce lieu vide, gris et silencieux. Elle referma la porte de la volière, avec l'impression que c'était par là que s'étaient envolées les joies de son enfance. Devant les jardinières, encore pleines d'une terre craquelée et dure comme de la boue sèche, elle s'arrêta et cassa une tige de rhododendron entre ses doigts ; ce squelette de plante, maigre et couvert de poussière, était tout ce qui restait de leurs luxuriantes corbeilles de verdure. Même la natte, décolorée et rongée par les rats, s'étendait comme un linceul attendant depuis des années la morte promise. Dans un coin, au milieu de ce désespoir silencieux, elle retrouva une de ses anciennes poupées ; le son s'était échappé par un trou, et la tête de porcelaine continuait de sourire avec ses lèvres d'émail, au-dessus de ce corps mou, vidé par les jeux d'enfant.
Renée étouffait dans cet air vicié de son enfance. Elle ouvrit la fenêtre et contempla le vaste paysage. Là, rien n'était souillé. Elle retrouvait les joies éternelles et la jeunesse perpétuelle du grand air. Derrière elle, le soleil devait décliner ; elle ne voyait que ses rayons dorant doucement ce coin de ville qu'elle connaissait si bien. C'était comme une dernière chanson du jour, une gaieté s'endormant lentement sur tout. En bas, l'estacade brillait de reflets flamboyants, tandis que le pont de Constantine dessinait la dentelle noire de ses câbles de fer sur la blancheur de ses piliers. À droite, les ombrages de la Halle aux vins et du Jardin des Plantes formaient une grande étendue d'eau stagnante et moussue, dont la surface verdâtre se perdait dans les brumes du ciel. À gauche, le quai Henri IV et le quai de la Rapée alignaient les mêmes maisons que les fillettes avaient vues vingt ans plus tôt, avec les mêmes taches brunes de hangars et les mêmes cheminées rougeâtres d'usines. Et, au-dessus des arbres, le toit ardoisé de la Salpêtrière, bleui par le dernier adieu du soleil, lui apparut soudain comme un vieil ami. Mais ce qui l'apaisait, ce qui rafraîchissait sa poitrine, c'étaient les longues berges grises, et surtout la Seine, la géante, qu'elle voyait venir du bout de l'horizon, droit vers elle, comme aux jours heureux où elle craignait de la voir grossir et monter jusqu'à la fenêtre.
Elle se rappelait avec tendresse leur fascination pour la rivière, l'amour qu'elles avaient pour son immense courant. L'eau grondante frémissait, s'étalait à leurs pieds, les entourait et s'étendait derrière elles, formant deux bras invisibles dont elles ressentaient encore la douce caresse. Déjà coquettes, elles disaient, lors des journées ensoleillées, que la Seine portait sa belle robe de soie verte, parsemée de flammes blanches. Les courants ondulés ajoutaient des volants de satin à cette robe, tandis qu'au loin, au-delà des ponts, des éclats de lumière déployaient des tissus couleur de soleil.
Renée leva les yeux vers le ciel immense, d'un bleu tendre qui se fondait peu à peu dans la douceur du crépuscule. Elle pensait à la ville complice, aux nuits éclatantes des boulevards, aux après-midis brûlants au Bois, aux jours blafards et crus des grands hôtels modernes. Puis, en baissant la tête et en revoyant d'un regard l'horizon paisible de son enfance, ce coin de ville bourgeoise et ouvrière où elle avait rêvé d'une vie tranquille, une dernière amertume lui vint aux lèvres. Les mains jointes, elle sanglota dans la nuit tombante.
L'hiver suivant, lorsque Renée succomba à une méningite aiguë, ce fut son père qui régla ses dettes. La facture de Worms s'élevait à deux cent cinquante-sept mille francs.
Note de l'éditeur : Cette édition de La Curée est une adaptation exclusive réalisée par Olivier Muhleisen (2026). Le texte original d'Émile Zola appartient au domaine public.
Ce travail de modernisation a été conçu pour offrir une lecture immersive et rythmée, rendant les descriptions du Paris haussmannien plus accessibles aux lecteurs d'aujourd'hui tout en respectant l'œuvre originale.