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La Curée, chapitre 13, deuxième partie

Émile Zola

Quand on ouvrit la porte de la salle à manger, transformée en buffet, avec des dressoirs contre les murs et une longue table au milieu, chargée de viandes froides, ce fut une poussée, un écrasement. Un grand bel homme, qui avait eu la timidité de garder son chapeau à la main, fut si violemment collé contre le mur, que le malheureux chapeau creva avec une plainte sourde. Cela fit rire. On se ruait sur les pâtisseries et les volailles truffées, en s’enfonçant les coudes dans les côtes, brutalement. C’était un pillage, les mains se rencontraient au milieu des viandes, et les laquais ne savaient à qui répondre, au milieu de cette bande d’hommes comme il faut, dont les bras tendus exprimaient la seule crainte d’arriver trop tard et de trouver les plats vides. Un vieux monsieur se fâcha parce qu’il n’y avait pas de bordeaux, et que le champagne, assurait-il, l’empêchait de dormir.

– Doucement, messieurs, doucement, disait Baptiste de sa voix grave. Il y en aura pour tout le monde.

Mais on ne l’écoutait pas. La salle à manger était pleine, et des habits noirs inquiets se haussaient à la porte. Devant les dressoirs, des groupes stationnaient, mangeant vite, se serrant. Beaucoup avalaient sans boire, n’ayant pu mettre la main sur un verre. D’autres, au contraire, buvaient, en courant inutilement après un morceau de pain.

– Écoutez, dit M. Hupel de la Noue, que les Mignon et Charrier, las de mythologie, avaient entraîné au buffet, nous n’aurons rien, si nous ne faisons pas cause commune… C’est bien pis aux Tuileries, et j’y ai acquis quelque expérience… Chargez-vous du vin, je me charge de la viande.

Le préfet guettait un gigot. Il allongea la main, au bon moment, dans une éclaircie d’épaules, et l’emporta tranquillement, après s’être bourré les poches de petits pains. Les entrepreneurs revinrent de leur côté, Mignon avec une bouteille, Charrier avec deux bouteilles de champagne ; mais ils n’avaient pu trouver que deux verres ; ils dirent que ça ne faisait rien, qu’ils boiraient dans le même. Et ces messieurs soupèrent sur le coin d’une jardinière, au fond de la pièce. Ils ne retirèrent pas même leurs gants, mettant les tranches toutes détachées du gigot dans leur pain, gardant les bouteilles sous leur bras. Et, debout, ils causaient, la bouche pleine, écartant leur menton de leur gilet, pour que le jus tombât sur le tapis.

Charrier, ayant fini son vin avant son pain, demanda à un domestique s’il ne pourrait avoir un verre de champagne.

– Il faut attendre, monsieur ! répondit avec colère le domestique effaré, perdant la tête, oubliant qu’il n’était pas à l’office. On a déjà bu trois cents bouteilles.

Cependant, on entendait les voix de l’orchestre qui grandissaient, par souffles brusques. On dansait la polka des Baisers, célèbre dans les bals publics, et dont chaque danseur devait marquer le rythme en embrassant sa danseuse. Mme d’Espanet parut à la porte de la salle à manger, rouge, un peu décoiffée, traînant, avec une lassitude charmante, sa grande robe d’argent. On s’écartait à peine, elle était obligée d’insister du coude pour s’ouvrir un passage. Elle fit le tour de la table, hésitante, une moue aux lèvres. Puis elle vint droit à M. Hupel de la Noue, qui avait fini et qui s’essuyait la bouche avec son mouchoir.

– Que vous seriez aimable, monsieur, lui dit-elle avec un adorable sourire, de me trouver une chaise ! j’ai fait le tour de la table inutilement…

Le préfet avait une rancune contre la marquise, mais sa galanterie n’hésita pas ; il s’empressa, trouva la chaise, installa Mme d’Espanet, et resta derrière son dos, à la servir. Elle ne voulut que quelques crevettes, avec un peu de beurre, et deux doigts de champagne. Elle mangeait avec des mines délicates, au milieu de la gloutonnerie des hommes. La table et les chaises étaient exclusivement réservées aux dames. Mais on faisait toujours une exception en faveur du baron Gouraud. Il était là, carrément assis, devant un morceau de pâté, dont ses mâchoires broyaient la croûte avec lenteur. La marquise reconquit le préfet en lui disant qu’elle n’oublierait jamais ses émotions d’artiste, dans les Amours du beau Narcisse et de la nymphe Écho. Elle lui expliqua même pourquoi on ne l’avait pas attendu, d’une façon qui le consola complètement : ces dames, en apprenant que le ministre était là, avaient pensé qu’il serait peu convenable de prolonger l’entracte. Elle finit par le prier d’aller chercher Mme Haffner, qui dansait avec M. Simpson, un homme brutal, disait-elle, et qui lui déplaisait. Et, quand Suzanne fut là, elle ne regarda plus M. Hupel de la Noue.

Saccard, suivi de MM. Toutin-Laroche, de Mareuil, Haffner, avait pris possession d’un dressoir. Comme la table était pleine, et que M. de Saffré passait avec Mme Michelin au bras, il les retint, voulut que la jolie brune partageât avec eux. Elle croqua des pâtisseries, souriante, levant ses yeux clairs sur les cinq hommes qui l’entouraient. Ils se penchaient vers elle, touchaient ses voiles d’almée brodés de fil d’or, l’acculaient contre le dressoir, où elle finit par s’adosser, prenant des petits fours de toutes les mains, très douce et très caressante, avec la docilité amoureuse d’une esclave au milieu de ses seigneurs. M. Michelin achevait tout seul, à l’autre bout de la pièce, une terrine de foie gras dont il avait réussi à s’emparer.

Cependant, Mme Sidonie, qui rôdait dans le bal depuis les premiers coups d’archet, entra dans la salle à manger, et appela Saccard du coin de l’œil.

– Elle ne danse pas, lui dit-elle à voix basse. Elle paraît inquiète. Je crois qu’elle médite quelque coup de tête… Mais je n’ai pu encore découvrir le damoiseau… Je vais manger quelque chose et me remettre à l’affût.

Et elle mangea debout, comme un homme, une aile de volaille qu’elle se fit donner par M. Michelin, qui avait fini sa terrine. Elle se versa du malaga dans une grande coupe à champagne ; puis, après s’être essuyé les lèvres du bout des doigts, elle retourna dans le salon. La traîne de sa robe de magicienne semblait avoir déjà ramassé toute la poussière des tapis.

Le bal languissait, l’orchestre avait des essoufflements, lorsqu’un murmure courut : « Le cotillon ! le cotillon ! » qui ranima les danseurs et les cuivres. Il vint des couples de tous les massifs de la serre ; le grand salon s’emplit, comme pour le premier quadrille ; et, dans la cohue réveillée, on discutait. C’était la dernière flamme du bal. Les hommes qui ne dansaient pas regardaient, du fond des embrasures, avec des bienveillances molles, le groupe bavard grandissant au milieu de la pièce ; tandis que les soupeurs du buffet, sans lâcher leur pain, allongeaient la tête, pour voir.

– M. de Mussy ne veut pas, disait une dame. Il jure qu’il ne le conduit plus… Voyons, une fois encore, monsieur de Mussy, rien qu’une petite fois. Faites cela pour nous.

Mais le jeune attaché d’ambassade restait gourmé dans son col cassé. C’était vraiment impossible, il avait juré. Il y eut un désappointement. Maxime refusa aussi, disant qu’il ne pourrait, qu’il était brisé. M. Hupel de la Noue n’osa s’offrir ; il ne descendait que jusqu’à la poésie. Une dame ayant parlé de M. Simpson, on la fit taire ; M. Simpson était le plus étrange conducteur de cotillon qu’on pût voir ; il se livrait à des imaginations fantasques et malicieuses ; dans un salon où l’on avait eu l’imprudence de le choisir, on racontait qu’il avait forcé les dames à sauter par-dessus des chaises, et qu’une de ses figures favorites était de faire marcher tout le monde à quatre pattes autour de la pièce.

– Est-ce que M. de Saffré est parti ? demanda une voix d’enfant.

Il partait, il faisait ses adieux à la belle Mme Saccard, avec laquelle il était au mieux, depuis qu’elle ne voulait pas de lui. Ce sceptique aimable avait l’admiration des caprices des autres. On le ramena triomphalement du vestibule. Il se défendait, il disait avec un sourire qu’on le compromettait, qu’il était un homme sérieux. Puis, devant toutes les mains blanches qui se tendaient vers lui :

– Allons, dit-il, prenez vos places… Mais je vous préviens que je suis classique. Je n’ai pas pour deux liards d’imagination.

Les couples s’assirent autour du salon, sur tous les sièges qu’on put réunir ; des jeunes gens allèrent chercher jusqu’aux chaises de fonte de la serre. C’était un cotillon monstre. M. de Saffré, qui avait l’air recueilli d’un prêtre officiant, choisit pour dame la comtesse Vanska, dont le costume de Corail le préoccupait. Quand tout le monde fut en place, il jeta un long regard sur cette file circulaire de jupes flanquées chacune d’un habit noir. Et il fit signe à l’orchestre, dont les cuivres sonnèrent. Des têtes se penchaient le long du cordon souriant des visages.

Renée avait refusé de prendre part au cotillon. Elle était d’une gaieté nerveuse, depuis le commencement du bal, dansant à peine, se mêlant aux groupes, ne pouvant rester en place. Ses amies la trouvaient singulière. Elle avait parlé, dans la soirée, de faire un voyage en ballon avec un célèbre aéronaute dont tout Paris s’occupait. Quand le cotillon commença, elle fut ennuyée de ne plus marcher à l’aise, elle se tint à la porte du vestibule, donnant des poignées de main aux hommes qui se retiraient, causant avec les intimes de son mari. Le baron Gouraud, qu’un laquais emportait dans sa pelisse de fourrure, trouva un dernier éloge sur son costume d’Otaïtienne.

Cependant M. Toutin-Laroche serrait la main de Saccard.

– Maxime compte sur vous, dit ce dernier.

– Parfaitement, répondit le nouveau sénateur.

Et se tournant vers Renée :

– Madame, je ne vous ai pas complimentée… Voilà donc ce cher enfant casé !

Et comme elle avait un sourire étonné :

– Ma femme ne sait pas encore, reprit Saccard… Nous avons arrêté ce soir le mariage de Mlle de Mareuil et de Maxime.

Elle continua de sourire, s’inclinant devant M. Toutin-Laroche, qui partait en disant :

– Vous signez le contrat dimanche, n’est-ce pas ? Je vais à Nevers pour une affaire de mines, mais je serai de retour.

Elle resta un instant seule au milieu du vestibule. Elle ne souriait plus ; et, à mesure qu’elle descendait dans ce qu’elle venait d’apprendre, elle était prise d’un grand frisson. Elle regarda les tentures de velours rouge, les plantes rares, les pots de majolique, d’un regard fixe. Puis elle dit tout haut :

– Il faut que je lui parle.

Et elle revint dans le salon. Mais elle dut rester à l’entrée. Une figure du cotillon obstruait le passage. L’orchestre jouait en sourdine une phrase de valse. Les dames, se tenant par la main, formaient un rond, un de ces ronds de petites filles chantant Giroflé girofla ; et elles tournaient le plus vite possible, tirant sur leurs bras, riant, glissant. Au milieu, un cavalier – c’était le malicieux M. Simpson –, avait à la main une longue écharpe rose ; il l’élevait, avec le geste d’un pêcheur qui va jeter un coup d’épervier ; mais il ne se pressait pas, il trouvait drôle, sans doute, de laisser tourner ces dames, de les fatiguer. Elles soufflaient, elles demandaient grâce. Alors il lança l’écharpe, et il la lança avec tant d’adresse, qu’elle alla s’enrouler autour des épaules de Mme d’Espanet et de Mme Haffner, tournant côte à côte. C’était une plaisanterie de l’Américain. Il voulut ensuite valser avec les deux dames à la fois, et il les avait déjà prises à la taille toutes deux, l’une de son bras gauche, l’autre de son bras droit, lorsque M. de Saffré dit, de sa voix sévère de roi du cotillon :

– On ne danse pas avec deux dames.

Mais M. Simpson ne voulait pas lâcher les deux tailles. Adeline et Suzanne se renversaient dans ses bras avec des rires. On jugeait le coup, les dames se fâchaient, le tapage se prolongeait, et les habits noirs, dans les embrasures des fenêtres, se demandaient comment Saffré allait sortir à sa gloire de ce cas délicat. Il parut, en effet, perplexe un moment, cherchant par quel raffinement de grâce il mettrait les rieurs de son côté. Puis il eut un sourire, il prit Mme d’Espanet et Mme Haffner, chacune d’une main, leur posa une question à l’oreille, reçut leur réponse, et s’adressant ensuite à M. Simpson :

– Cueillez-vous la verveine ou cueillez-vous la pervenche ?

M. Simpson, un peu sot, dit qu’il cueillait la verveine. Alors M. de Saffré lui donna la marquise, en disant :

– Voici la verveine.

On applaudit discrètement. Cela fut trouvé très joli. M. de Saffré était un conducteur de cotillon « qui ne restait jamais à court » ; telle fut l’expression de ces dames. Pendant ce temps, l’orchestre avait repris de toutes ses voix la phrase de valse, et M. Simpson, après avoir fait le tour du salon en valsant avec Mme d’Espanet, la reconduisait à sa place.

Renée put passer. Elle s’était mordu les lèvres au sang, devant toutes « ces bêtises ». Elle trouvait ces femmes et ces hommes stupides de lancer des écharpes et de prendre des noms de fleurs. Ses oreilles bourdonnaient, une furie d’impatience lui donnait des envies brusques de se jeter la tête en avant et de s’ouvrir un chemin. Elle traversa le salon d’un pas rapide, heurtant les couples attardés qui regagnaient leurs sièges. Elle alla droit à la serre. Elle n’avait vu ni Louise ni Maxime parmi les danseurs, elle se disait qu’ils devaient être là, dans quelque trou des feuillages, réunis par cet instinct des drôleries et des polissonneries, qui leur faisait chercher les petits coins, dès qu’ils se trouvaient ensemble quelque part. Mais elle visita inutilement le demi-jour de la serre. Elle n’aperçut, au fond d’un berceau, qu’un grand jeune homme qui baisait dévotement les mains de la petite Mme Daste, en murmurant :

– Mme de Lauwerens me l’avait bien dit : vous êtes un ange !

Cette déclaration, chez elle, dans sa serre, la choqua. Vraiment Mme de Lauwerens aurait dû porter son commerce ailleurs ! Et Renée se serait soulagée à chasser de ses appartements tout ce monde qui criait si fort. Debout devant le bassin, elle regardait l’eau, elle se demandait où Louise et Maxime avaient pu se cacher. L’orchestre jouait toujours cette valse dont le bercement ralenti lui tournait le cœur. C’était insupportable, on ne pouvait réfléchir chez soi. Elle ne savait plus. Elle oubliait que les jeunes gens n’étaient pas encore mariés, et elle se disait que c’était bien simple, qu’ils étaient allés se coucher. Puis elle songea à la salle à manger, elle remonta vivement l’escalier de la serre. Mais, à la porte du grand salon, elle fut arrêtée une seconde fois par une figure du cotillon.

– Ce sont les « Points noirs », mesdames, disait galamment M. de Saffré. Ceci est de mon invention, et je vous en donne la primeur.

On riait beaucoup. Les hommes expliquaient l’allusion aux jeunes femmes. L’empereur venait de prononcer un discours qui constatait, à l’horizon politique, la présence de « certains points noirs ». Ces points noirs, on ne savait pourquoi, avaient fait fortune. L’esprit de Paris s’était emparé de cette expression, au point que, depuis huit jours, on accommodait tout aux points noirs. M. de Saffré plaça les cavaliers à l’un des bouts du salon, en leur faisant tourner le dos aux dames, laissées à l’autre bout. Puis il leur commanda de relever leurs habits, de façon à s’en cacher le derrière de la tête. Cette opération s’accomplit au milieu d’une gaieté folle. Bossus, les épaules serrées, avec les pans des habits qui ne leur tombaient plus qu’à la taille, les cavaliers étaient vraiment affreux.

– Ne riez pas, mesdames, criait M. de Saffré avec un sérieux des plus comiques, ou je vous fais mettre vos dentelles sur la tête.

La gaieté redoubla. Et il usa énergiquement de sa souveraineté vis-à-vis de quelques-uns de ces messieurs qui ne voulaient pas cacher leur nuque.

– Vous êtes les « points noirs », disait-il ; masquez vos têtes, ne montrez que le dos, il faut que ces dames ne voient plus que du noir… Maintenant, marchez, mêlez-vous les uns aux autres, pour qu’on ne vous reconnaisse pas.

L’hilarité était à son comble. Les « points noirs » allaient et venaient, sur leurs jambes grêles, avec des balancements de corbeaux sans tête. On vit la chemise d’un monsieur, avec le coin de la bretelle. Alors ces dames demandèrent grâce, elles étouffaient, et M. de Saffré voulut bien leur ordonner d’aller chercher les « points noirs ». Elles partirent, comme un vol de jeunes perdrix, avec un grand bruit de jupes. Puis, au bout de sa course, chacune saisit le cavalier qui lui tomba sous la main. Ce fut un tohu-bohu inexprimable. Et, à la file, les couples improvisés se dégageaient, faisaient le tour du salon en valsant, dans le chant plus haut de l’orchestre.

Renée s’était appuyée au mur. Elle regardait, pâle, les lèvres serrées. Un vieux monsieur vint lui demander galamment pourquoi elle ne dansait pas. Elle dut sourire, répondre quelque chose. Elle s’échappa, elle entra dans la salle à manger. La pièce était vide. Au milieu des dressoirs pillés, des bouteilles et des assiettes qui traînaient, Maxime et Louise soupaient tranquillement, à un bout de la table, côte à côte, sur une serviette qu’ils avaient étalée. Ils paraissaient à l’aise, ils riaient, dans ce désordre, ces verres sales, ces plats tachés de graisse, ces débris encore tièdes de la gloutonnerie des soupeurs en gants blancs. Ils s’étaient contentés d’épousseter les miettes autour d’eux. Baptiste se promenait gravement le long de la table, sans un regard pour cette pièce, qu’une bande de loups semblait avoir traversée ; il attendait que les domestiques vinssent remettre un peu d’ordre sur les dressoirs.

Maxime avait encore pu réunir un souper très confortable. Louise adorait les nougats aux pistaches, dont une assiette pleine était restée sur le haut d’un buffet. Ils avaient devant eux trois bouteilles de champagne entamées.

– Papa est peut-être parti, dit la jeune fille.

– Tant mieux ! répondit Maxime, je vous reconduirai.

Et comme elle riait :

– Vous savez que, décidément, on veut que je vous épouse. Ce n’est plus une farce, c’est sérieux… Qu’est-ce que nous ferons donc, quand nous allons être mariés ?

– Nous ferons ce que font les autres, donc !

Cette drôlerie lui avait échappé un peu vite ; elle reprit vivement, comme pour la retirer :

– Nous irons en Italie. Ça me fera du bien à la poitrine. Je suis très malade… Ah ! mon pauvre Maxime, la drôle de femme que vous allez avoir ! Je ne suis pas plus grosse que deux sous de beurre.

Elle souriait, avec une pointe de tristesse, dans son costume de page. Une toux sèche fit monter des lueurs rouges à ses joues.

– C’est le nougat, dit-elle. À la maison, on me défend d’en manger… Passez-moi l’assiette, je vais fourrer le reste dans ma poche.

Et elle vidait l’assiette, quand Renée entra. Elle vint droit à Maxime, en faisant des efforts inouïs pour ne pas jurer, pour ne pas battre cette bossue qu’elle trouvait là, attablée avec son amant.

– Je veux te parler, bégaya-t-elle d’une voix sourde.

Il hésitait, pris de peur, redoutant un tête-à-tête.

– À toi seul, tout de suite, répétait Renée.

– Allez donc, Maxime, dit Louise avec son regard indéfinissable. Vous tâcherez, en même temps, de retrouver mon père. Je l’égare à chaque soirée.

Il se leva, il essaya d’arrêter la jeune femme au milieu de la salle à manger, en lui demandant ce qu’elle avait de si pressé à lui dire. Mais elle reprit entre ses dents :

– Suis-moi, ou je dis tout devant le monde !

Il devint très pâle, il la suivit avec une obéissance d’animal battu. Elle crut que Baptiste la regardait ; mais, à cette heure, elle se souciait bien des regards clairs de ce valet ! À la porte, le cotillon la retint une troisième fois.

– Attends, murmura-t-elle. Ces imbéciles n’en finiront pas.

Et elle lui prit la main pour qu’il n’essayât pas de s’échapper.

M. de Saffré plaçait le duc de Rozan, le dos contre le mur, dans un angle du salon, à côté de la porte de la salle à manger. Il mit une dame devant lui, puis un cavalier dos à dos avec la dame, puis une autre dame devant le cavalier, et cela à la file, couple par couple, en long serpent. Comme des danseuses causaient, s’attardaient :

– Voyons, mesdames, cria-t-il, en place pour les « Colonnes ».

Elles vinrent, les « colonnes » furent formées. L’indécence qu’il y avait à se trouver ainsi prise, serrée entre deux hommes, appuyée contre le dos de l’un, ayant devant soi la poitrine de l’autre, égayait beaucoup les dames. Les pointes des seins touchaient les parements des habits, les jambes des cavaliers disparaissaient dans les jupes des danseuses, et quand une gaieté brusque faisait pencher une tête, les moustaches d’en face étaient obligées de s’écarter, pour ne pas pousser les choses jusqu’au baiser. Un farceur, à un moment, dut donner une légère poussée ; la file se raccourcit, les habits entrèrent plus profondément dans les jupes ; il y eut de petits cris, et des rires, des rires qui n’en finissaient plus. On entendit la baronne de Meinhold dire : « Mais, monsieur, vous m’étouffez ; ne me serrez pas si fort ! » ce qui parut si drôle, ce qui donna à toute la file un accès d’hilarité si fou, que les « colonnes », ébranlées, chancelaient, s’entrechoquaient, s’appuyaient les unes sur les autres, pour ne pas tomber. M. de Saffré, les mains levées, prêt à frapper, attendait. Puis il frappa. À ce signal, tout d’un coup, chacun se retourna. Les couples qui étaient face à face, se prirent à la taille, et la file égrena dans le salon son chapelet de valseurs. Il n’y eut que le pauvre duc de Rozan qui, en se tournant, se trouva le nez contre le mur. On se moqua de lui.

– Viens, dit Renée à Maxime.

L’orchestre jouait toujours la valse. Cette musique molle, dont le rythme monotone s’affadissait à la longue, redoublait l’exaspération de la jeune femme. Elle gagna le petit salon, tenant Maxime par la main ; et, le poussant dans l’escalier qui allait au cabinet de toilette :

– Monte, lui ordonna-t-elle.

Elle le suivit. À ce moment, Mme Sidonie, qui avait rôdé toute la soirée autour de sa belle-sœur, étonnée de ses promenades continuelles à travers les pièces, arrivait justement sur le perron de la serre. Elle vit les jambes d’un homme s’enfoncer au milieu des ténèbres du petit escalier. Un sourire pâle éclaira son visage de cire, et, retroussant sa jupe de magicienne pour aller plus vite, elle chercha son frère, bouleversant une figure du cotillon, s’adressant aux domestiques qu’elle rencontrait. Elle trouva enfin Saccard avec M. de Mareuil, dans une pièce contiguë à la salle à manger, et que l’on avait transformée provisoirement en fumoir. Les deux pères parlaient de dot, de contrat. Mais quand sa sœur lui eut dit un mot à l’oreille, Saccard se leva, s’excusa, disparut.

En haut, le cabinet de toilette était en plein désordre. Sur les sièges traînaient le costume de la nymphe Écho, le maillot déchiré, des bouts de dentelle froissés, des linges jetés en paquet, tout ce que la hâte d’une femme attendue laisse derrière elle. Les petits outils d’ivoire et d’argent gisaient un peu partout ; il y avait des brosses, des limes tombées sur le tapis ; et les serviettes encore humides, les savons oubliés sur le marbre, les flacons laissés débouchés, mettaient, dans la tente couleur de chair, une odeur forte, pénétrante. La jeune femme, pour enlever le blanc de ses bras et de ses épaules, s’était trempée dans la baignoire de marbre rose, après les tableaux vivants. Des plaques irisées s’arrondissaient sur la nappe d’eau refroidie.

Maxime marcha sur un corset, faillit tomber, essaya de rire. Mais il grelottait devant le visage dur de Renée. Elle s’approcha de lui, le poussant, disant à voix basse :

– Alors tu vas épouser la bossue ?

– Mais pas le moins du monde, murmura-t-il. Qui t’a dit cela ?

– Eh ! ne mens pas, c’est inutile…

Il eut une révolte. Elle l’inquiétait, il voulait en finir avec elle.

– Eh bien, oui, je l’épouse. Après ?… Est-ce que je ne suis pas le maître ?

Elle vint à lui, la tête un peu baissée, avec un rire mauvais, et lui prenant les poignets :

– Le maître ! toi, le maître !… Tu sais bien que non. C’est moi qui suis le maître. Je te casserais les bras, si j’étais méchante ; tu n’as pas plus de force qu’une fille.

Et comme il se débattait, elle lui tordit les bras, de toute la violence nerveuse que lui donnait la colère. Il poussa un faible cri. Alors elle le lâcha, en reprenant :

– Ne nous battons pas, vois-tu ; je serais la plus forte.

Il resta blême, avec la honte de cette douleur qu’il sentait à ses poignets. Il la regardait aller et venir dans le cabinet. Elle repoussait les meubles, réfléchissant, arrêtant le plan qui tournait dans sa tête, depuis que son mari lui avait appris le mariage.

– Je vais t’enfermer ici, dit-elle enfin ; et quand il fera jour, nous partirons pour Le Havre.

Il blêmit encore d’inquiétude et de stupeur.

– Mais c’est une folie ! s’écria-t-il. Nous ne pouvons pas nous en aller ensemble. Tu perds la tête…

– C’est possible. En tout cas, c’est toi et ton père qui me l’avez fait perdre… J’ai besoin de toi et je te prends. Tant pis pour les imbéciles !

Des lueurs rouges luisaient dans ses yeux. Elle continua, s’approchant de nouveau de Maxime, lui brûlant le visage de son haleine :

– Qu’est-ce que je deviendrais donc, si tu épousais la bossue ! Vous vous moqueriez de moi, je serais peut-être forcée de reprendre ce grand dadais de Mussy, qui ne me réchaufferait pas même les pieds… Quand on a fait ce que nous avons fait, on reste ensemble. D’ailleurs, c’est bien clair, je m’ennuie lorsque tu n’es pas là, et comme je m’en vais, je t’emmène… Tu peux dire à Céleste ce que tu veux qu’elle aille chercher chez toi.

Le malheureux tendit les mains, supplia :

– Voyons, ma petite Renée, ne fais pas de bêtises. Reviens à toi… Pense un peu au scandale.

– Je m’en moque du scandale ! Si tu refuses, je descends dans le salon et je crie que j’ai couché avec toi et que tu es assez lâche pour vouloir maintenant épouser la bossue.

Il plia la tête, l’écouta, cédant déjà, acceptant cette volonté qui s’imposait si rudement à lui.

– Nous irons au Havre, reprit-elle plus bas, caressant son rêve, et de là nous gagnerons l’Angleterre. Personne ne nous embêtera plus. Si nous ne sommes pas assez loin, nous partirons pour l’Amérique. Moi qui ai toujours froid, je serai bien là-bas. J’ai souvent envié les créoles…

Mais à mesure qu’elle agrandissait son projet, la terreur reprenait Maxime. Quitter Paris, aller si loin avec une femme qui était folle assurément, laisser derrière lui une histoire dont le côté honteux l’exilait à jamais ! c’était comme un cauchemar atroce qui l’étouffait. Il cherchait avec désespoir un moyen pour sortir de ce cabinet de toilette, de ce réduit rose où battait le glas de Charenton. Il crut avoir trouvé.

– C’est que je n’ai pas d’argent, dit-il avec douceur, afin de ne pas l’exaspérer. Si tu m’enfermes, je ne pourrai pas m’en procurer.

– J’en ai, moi, répondit-elle d’un air de triomphe. J’ai cent mille francs. Tout s’arrange très bien…

Elle prit, dans l’armoire à glace, l’acte de cession que son mari lui avait laissé, avec le vague espoir que sa tête tournerait. Elle l’apporta sur la table de toilette, força Maxime à lui donner une plume et un encrier qui se trouvaient dans la chambre à coucher, et repoussant les savons, signant l’acte :

– Voilà, dit-elle, la bêtise est faite. Si je suis volée, c’est que je le veux bien… Nous passerons chez Larsonneau, avant d’aller à la gare… Maintenant, mon petit Maxime, je vais t’enfermer, et nous nous sauverons par le jardin, quand j’aurai mis tout ce monde à la porte. Nous n’avons même pas besoin d’emporter des malles.

Elle redevenait gaie. Ce coup de tête la ravissait. C’était une excentricité suprême, une fin qui, dans cette crise de fièvre chaude, lui semblait tout à fait originale. Ça dépassait de beaucoup son désir de voyage en ballon. Elle vint prendre Maxime dans ses bras, en murmurant :

– Je t’ai fait mal tout à l’heure, mon pauvre chéri ! Aussi tu refusais… Tu verras comme ce sera gentil. Est-ce que ta bossue t’aimerait comme je t’aime ? Ce n’est pas une femme, ce petit moricaud-là…

Elle riait, elle l’attirait à elle, le baisait sur les lèvres, lorsqu’un bruit leur fit tourner la tête. Saccard était debout sur le seuil de la porte.

Un silence terrible se fit. Lentement, Renée détacha ses bras du cou de Maxime ; et elle ne baissait pas le front, elle continuait à regarder son mari de ses grands yeux fixes de morte ; tandis que le jeune homme, écrasé, terrifié, chancelait, la tête basse, maintenant qu’il n’était plus soutenu par son étreinte. Saccard, foudroyé par ce coup suprême qui faisait enfin crier en lui l’époux et le père, n’avançait pas, livide, les brûlant de loin du feu de ses regards. Dans l’air moite et odorant de la pièce, les trois bougies flambaient très haut, la flamme droite, avec l’immobilité d’une larme ardente. Et, coupant seul le silence, le terrible silence, par l’étroit escalier un souffle de musique montait ; la valse, avec ses enroulements de couleuvre, se glissait, se nouait, s’endormait sur le tapis de neige, au milieu du maillot déchiré et des jupes tombées à terre.

Puis le mari avança. Un besoin de brutalité marbrait sa face, il serrait les poings pour assommer les coupables. La colère, dans ce petit homme remuant, éclatait avec des bruits de coups de feu. Il eut un ricanement étranglé, et, s’approchant toujours :

– Tu lui annonçais ton mariage, n’est-ce pas ?

Maxime recula, s’adossa au mur :

– Écoute, balbutia-t-il, c’est elle…

Il allait l’accuser lâchement, rejeter sur elle le crime, dire qu’elle voulait l’enlever, se défendre avec l’humilité et les frissons d’un enfant pris en faute. Mais il n’eut pas la force, les mots se séchaient dans sa gorge. Renée gardait sa roideur de statue, son défi muet. Alors Saccard, sans doute pour trouver une arme, jeta un coup d’œil rapide autour de lui. Et, sur le coin de la table de toilette, au milieu des peignes et des brosses à ongles, il aperçut l’acte de cession, dont le papier timbré jaunissait le marbre. Il regarda l’acte, regarda les coupables. Puis, se penchant, il vit que l’acte était signé. Ses yeux allèrent de l’encrier ouvert à la plume encore humide, laissée au pied du candélabre. Il resta droit devant cette signature, réfléchissant.

Le silence semblait grandir, les flammes des bougies s’allongeaient, la valse se berçait le long des tentures avec plus de mollesse. Saccard eut un imperceptible mouvement d’épaules. Il regarda encore sa femme et son fils d’un air profond, comme pour arracher à leur visage une explication qu’il ne trouvait pas. Puis il plia lentement l’acte, le mit dans la poche de son habit. Ses joues étaient devenues toutes pâles.

– Vous avez bien fait de signer, ma chère amie, dit-il doucement à sa femme… C’est cent mille francs que vous gagnez. Ce soir, je vous remettrai l’argent.

Il souriait presque, et ses mains seules gardaient un tremblement. Il fit quelques pas, en ajoutant :

– On étouffe ici. Quelle idée de venir comploter quelqu’une de vos farces dans ce bain de vapeur !…

Et s’adressant à Maxime, qui avait relevé la tête, surpris de la voix apaisée de son père :

– Allons, viens, toi ! reprit-il. Je t’avais vu monter, je te cherchais pour que tu fisses tes adieux à M. de Mareuil et à sa fille.

Les deux hommes descendirent, causant ensemble. Renée resta seule, debout au milieu du cabinet de toilette, regardant le trou béant du petit escalier, dans lequel elle venait de voir disparaître les épaules du père et du fils. Elle ne pouvait détourner les yeux de ce trou. Eh quoi ! ils étaient partis tranquillement, amicalement. Ces deux hommes ne s’étaient pas écrasés. Elle prêtait l’oreille, elle écoutait si quelque lutte atroce ne faisait pas rouler les corps le long des marches. Rien. Dans les ténèbres tièdes, rien qu’un bruit de danse, un long bercement. Elle crut entendre, au loin, les rires de la marquise, la voix claire de M. de Saffré. Alors le drame était fini ? Son crime, les baisers dans le grand lit gris et rose, les nuits farouches de la serre, tout cet amour maudit qui l’avait brûlée pendant des mois, aboutissait à cette fin plate et ignoble. Son mari savait tout et ne la battait même pas. Et le silence autour d’elle, ce silence où traînait la valse sans fin, l’épouvantait plus que le bruit d’un meurtre. Elle avait peur de cette paix, peur de ce cabinet tendre et discret, empli d’une odeur d’amour.

Elle s’aperçut dans la haute glace de l’armoire. Elle s’approcha, étonnée de se voir, oubliant son mari, oubliant Maxime, toute préoccupée par l’étrange femme qu’elle avait devant elle. La folie montait. Ses cheveux jaunes, relevés sur les tempes et sur la nuque, lui parurent une nudité, une obscénité. La ride de son front se creusait si profondément, qu’elle mettait une barre sombre au-dessus des yeux, la meurtrissure mince et bleuâtre d’un coup de fouet. Qui donc l’avait marquée ainsi ? Son mari n’avait pas levé la main, pourtant. Et ses lèvres l’étonnaient par leur pâleur, ses yeux de myope lui semblaient morts. Comme elle était vieille ! Elle pencha le front, et quand elle se vit dans son maillot, dans sa légère blouse de gaze, elle se contempla, les cils baissés, avec des rougeurs subites. Qui l’avait mise nue ? que faisait-elle dans ce débraillé de fille qui se découvre jusqu’au ventre ? Elle ne savait plus. Elle regardait ses cuisses que le maillot arrondissait, ses hanches dont elle suivait les lignes souples sous la gaze, son buste largement ouvert ; et elle avait honte d’elle, et un mépris de sa chair l’emplissait de colère sourde contre ceux qui la laissaient ainsi, avec de simples cercles d’or aux chevilles et aux poignets pour lui cacher la peau.

Alors, cherchant, avec l’idée fixe d’une intelligence qui se noie, ce qu’elle faisait là, toute nue, devant cette glace, elle remonta d’un saut brusque à son enfance, elle se revit à sept ans, dans l’ombre grave de l’hôtel Béraud. Elle se souvint d’un jour où la tante Élisabeth les avait habillées, elle et Christine, de robes de laine grise à petits carreaux rouges. On était à la Noël. Comme elles étaient contentes de ces deux robes semblables ! La tante les gâtait, et elle poussa les choses jusqu’à leur donner à chacune un bracelet et un collier de corail. Les manches étaient longues, le corsage montait jusqu’au menton, les bijoux s’étalaient sur l’étoffe, ce qui leur semblait bien joli. Renée se rappelait encore que son père était là, qu’il souriait de son air triste. Ce jour-là, sa sœur et elle, dans la chambre des enfants, s’étaient promenées comme de grandes personnes, sans jouer, pour ne pas se salir. Puis, chez les dames de la Visitation, ses camarades l’avaient plaisantée sur « sa robe de Pierrot », qui lui allait au bout des doigts et qui lui montait par-dessus les oreilles. Elle s’était mise à pleurer pendant la classe. À la récréation, pour qu’on ne se moquât plus d’elle, elle avait retroussé les manches et rentré le tour de cou du corsage. Et le collier et le bracelet de corail lui semblaient plus jolis sur la peau de son cou et de son bras. Était-ce ce jour-là qu’elle avait commencé à se mettre nue ?

Sa vie se déroulait devant elle. Elle assistait à son long effarement, à ce tapage de l’or et de la chair qui était monté en elle, dont elle avait eu jusqu’aux genoux, jusqu’au ventre, puis jusqu’aux lèvres, et dont elle sentait maintenant le flot passer sur sa tête, en lui battant le crâne à coups pressés. C’était comme une sève mauvaise ; elle lui avait lassé les membres, mis au cœur des excroissances de honteuses tendresses, fait pousser au cerveau des caprices de malade et de bête. Cette sève, la plante de ses pieds l’avait prise sur le tapis de sa calèche, sur d’autres tapis encore, sur toute cette soie et tout ce velours, où elle marchait depuis son mariage. Les pas des autres devaient avoir laissé là ces germes de poison, éclos à cette heure dans son sang, et que ses veines charriaient. Elle se rappelait bien son enfance. Lorsqu’elle était petite, elle n’avait que des curiosités. Même plus tard, après ce viol qui l’avait jetée au mal, elle ne voulait pas tant de honte. Certes, elle serait devenue meilleure, si elle était restée à tricoter auprès de la tante Élisabeth. Et elle entendait le tic-tac régulier des aiguilles de la tante, tandis qu’elle regardait fixement dans la glace pour lire cet avenir de paix qui lui avait échappé. Mais elle ne voyait que ses cuisses roses, ses hanches roses, cette étrange femme de soie rose qu’elle avait devant elle, et dont la peau de fine étoffe, aux mailles serrées, semblait faite pour des amours de pantins et de poupées. Elle en était arrivée à cela, à être une grande poupée dont la poitrine déchirée ne laisse échapper qu’un filet de son. Alors, devant les énormités de sa vie, le sang de son père, ce sang bourgeois, qui la tourmentait aux heures de crise, cria en elle, se révolta. Elle qui avait toujours tremblé à la pensée de l’enfer, elle aurait dû vivre au fond de la sévérité noire de l’hôtel Béraud. Qui donc l’avait mise nue ?

Et, dans l’ombre bleuâtre de la glace, elle crut voir se lever les figures de Saccard et de Maxime. Saccard, noirâtre, ricanant, avait une couleur de fer, un rire de tenaille, sur ses jambes grêles. Cet homme était une volonté. Depuis dix ans, elle le voyait dans la forge, dans les éclats du métal rougi, la chair brûlée, haletant, tapant toujours, soulevant des marteaux vingt fois trop lourds pour ses bras, au risque de s’écraser lui-même. Elle le comprenait maintenant ; il lui apparaissait grandi par cet effort surhumain, par cette coquinerie énorme, cette idée fixe d’une immense fortune immédiate. Elle se le rappelait sautant les obstacles, roulant en pleine boue, et ne prenant pas le temps de s’essuyer pour arriver avant l’heure, ne s’arrêtant même pas à jouir en chemin, mâchant ses pièces d’or en courant. Puis la tête blonde et jolie de Maxime apparaissait derrière l’épaule rude de son père : il avait son clair sourire de fille, ses yeux vides de catin qui ne se baissaient jamais, sa raie au milieu du front, montrant la blancheur du crâne. Il se moquait de Saccard, il le trouvait bourgeois de se donner tant de peine pour gagner un argent qu’il mangeait, lui, avec une si adorable paresse. Il était entretenu. Ses mains longues et molles contaient ses vices. Son corps épilé avait une pose lassée de femme assouvie. Dans tout cet être lâche et mou, où le vice coulait avec la douceur d’une eau tiède, ne luisait pas seulement l’éclair de la curiosité du mal. Il subissait. Et Renée, en regardant les deux apparitions sortir des ombres légères de la glace, recula d’un pas, vit que Saccard l’avait jetée comme un enjeu, comme une mise de fonds, et que Maxime s’était trouvé là, pour ramasser ce louis tombé de la poche du spéculateur. Elle restait une valeur dans le portefeuille de son mari ; il la poussait aux toilettes d’une nuit, aux amants d’une saison ; il la tordait dans les flammes de sa forge, se servant d’elle, ainsi que d’un métal précieux, pour dorer le fer de ses mains. Peu à peu, le père l’avait ainsi rendue assez folle, assez misérable, pour les baisers du fils. Si Maxime était le sang appauvri de Saccard, elle se sentait, elle, le produit, le fruit véreux de ces deux hommes, l’infamie qu’ils avaient creusée entre eux, et dans laquelle ils roulaient l’un et l’autre.

Elle savait maintenant. C’étaient ces gens qui l’avaient mise nue. Saccard avait dégrafé le corsage, et Maxime avait fait tomber la jupe. Puis, à eux deux, ils venaient d’arracher la chemise. À présent, elle se trouvait sans un lambeau, avec des cercles d’or, comme une esclave. Ils la regardaient tout à l’heure, ils ne lui disaient pas : « Tu es nue. » Le fils tremblait comme un lâche, frissonnait à la pensée d’aller jusqu’au bout de son crime, refusait de la suivre dans sa passion. Le père, au lieu de la tuer, l’avait volée ; cet homme punissait les gens en vidant leurs poches ; une signature tombait comme un rayon de soleil au milieu de la brutalité de sa colère, et pour vengeance, il emportait la signature. Puis elle avait vu leurs épaules qui s’enfonçaient dans les ténèbres. Pas de sang sur le tapis, pas un cri, pas une plainte. C’étaient des lâches. Ils l’avaient mise nue.

Et elle se dit qu’une seule fois elle avait lu l’avenir, le jour où, devant les ombres murmurantes du parc Monceau, la pensée que son mari la salirait et la jetterait un jour à la folie, était venue effrayer ses désirs grandissants. Ah ! que sa pauvre tête souffrait ! comme elle sentait, à cette heure, la fausseté de cette imagination, qui lui faisait croire qu’elle vivait dans une sphère bienheureuse de jouissance et d’impunité divines ! Elle avait vécu au pays de la honte, et elle était châtiée par l’abandon de tout son corps, par la mort de son être qui agonisait. Elle pleurait de ne pas avoir écouté les grandes voix des arbres.

Sa nudité l’irritait. Elle tourna la tête, elle regarda autour d’elle. Le cabinet de toilette gardait sa lourdeur musquée, son silence chaud, où les phrases de la valse arrivaient toujours, comme les derniers cercles mourants sur une nappe d’eau. Ce rire affaibli de lointaine volupté passait sur elle avec des railleries intolérables. Elle se boucha les oreilles pour ne plus entendre. Alors elle vit le luxe du cabinet. Elle leva les yeux sur la tente rose, jusqu’à la couronne d’argent qui laissait apercevoir un Amour joufflu apprêtant sa flèche ; elle s’arrêta aux meubles, au marbre de la table de toilette, encombré de pots et d’outils qu’elle ne reconnaissait plus ; elle alla à la baignoire, pleine encore, et dont l’eau dormait ; elle repoussa du pied les étoffes traînant sur le satin blanc des fauteuils, le costume de la nymphe Écho, les jupons, les serviettes oubliées. Et de toutes ces choses montaient des voix de honte : la robe de la nymphe Écho lui parlait de ce jeu qu’elle avait accepté, pour l’originalité de s’offrir à Maxime en public ; la baignoire exhalait l’odeur de son corps, l’eau où elle s’était trempée, mettait, dans la pièce, sa fièvre de femme malade ; la table avec ses savons et ses huiles, les meubles, avec leurs rondeurs de lit, lui parlaient brutalement de sa chair, de ses amours, de toutes ces ordures qu’elle voulait oublier. Elle revint au milieu du cabinet, le visage pourpre, ne sachant où fuir ce parfum d’alcôve, ce luxe qui se décolletait avec une impudeur de fille, qui étalait tout ce rose. La pièce était nue comme elle ; la baignoire rose, la peau rose des tentures, les marbres roses des deux tables s’animaient, s’étiraient, se pelotonnaient, l’entouraient d’une telle débauche de voluptés vivantes, qu’elle ferma les yeux, baissant le front, s’abîmant sous les dentelles du plafond et des murs qui l’écrasaient.

Mais, dans le noir, elle revit la tache de chair du cabinet de toilette, et elle aperçut en outre la douceur grise de la chambre à coucher, l’or tendre du petit salon, le vert cru de la serre, toutes ces richesses complices. C’était là où ses pieds avaient pris la sève mauvaise. Elle n’aurait pas dormi avec Maxime sur un grabat, au fond d’une mansarde. C’eût été trop ignoble. La soie avait fait son crime coquet. Et elle rêvait d’arracher ces dentelles, de cracher sur cette soie, de briser son grand lit à coups de pied, de traîner son luxe dans quelque ruisseau d’où il sortirait usé et sali comme elle.

Quand elle rouvrit les yeux, elle s’approcha de la glace, se regarda encore, s’examina de près. Elle était finie. Elle se vit morte. Toute sa face lui disait que le craquement cérébral s’achevait. Maxime, cette perversion dernière de ses sens, avait terminé son œuvre, épuisé sa chair, détraqué son intelligence. Elle n’avait plus de joies à goûter, plus d’espérances de réveil. À cette pensée, une colère fauve se ralluma en elle. Et, dans une crise dernière de désir, elle rêva de reprendre sa proie, d’agoniser aux bras de Maxime et de l’emporter avec elle. Louise ne pouvait l’épouser ; Louise savait bien qu’il n’était pas à elle, puisqu’elle les avait vus s’embrasser sur les lèvres. Alors, elle jeta sur ses épaules une pelisse de fourrure, pour ne pas traverser le bal toute nue. Elle descendit.

Dans le petit salon, elle se rencontra face à face avec Mme Sidonie. Celle-ci, pour jouir du drame, s’était postée de nouveau sur le perron de la serre. Mais elle ne sut plus que penser, quand Saccard reparut avec Maxime, et qu’il répondit brutalement à ses questions faites à voix basse, qu’elle rêvait, qu’il n’y avait « rien du tout ». Puis elle flaira la vérité. Sa face jaune blêmit, elle trouvait la chose vraiment forte. Et, doucement, elle vint coller son oreille à la porte de l’escalier, espérant qu’elle entendrait Renée pleurer, en haut. Lorsque la jeune femme ouvrit la porte, le battant souffleta presque sa belle-sœur.

– Vous m’espionnez ! lui dit-elle avec colère.

Mais Mme Sidonie répondit avec un beau dédain :

– Est-ce que je m’occupe de vos saletés !

Et retroussant sa robe de magicienne, se retirant avec un regard majestueux :

– Ma petite, ce n’est pas ma faute s’il vous arrive des accidents… Mais je n’ai pas de rancune, entendez-vous ? Et sachez bien que vous auriez trouvé et que vous trouveriez encore en moi une seconde mère. Je vous attends chez moi, quand il vous plaira.

Renée ne l’écoutait pas. Elle entra dans le grand salon, elle traversa une figure très compliquée du cotillon, sans même voir la surprise que causait sa pelisse de fourrure. Il y avait, au milieu de la pièce, des groupes de dames et de cavaliers qui se mêlaient, en agitant des banderoles, et la voix flûtée de M. de Saffré disait :

– Allons, mesdames, « la Guerre du Mexique… » Il faut que les dames qui font les broussailles étalent leurs jupes en rond et restent par terre… Maintenant, les cavaliers tournent autour des broussailles… Puis, quand je taperai dans mes mains, chacun d’eux valsera avec sa broussaille.

Il tapa dans ses mains. Les cuivres sonnèrent, la valse déroula une fois encore les couples autour du salon. La figure avait eu peu de succès. Deux dames étaient demeurées sur le tapis, empêtrées dans leurs jupons. Mme Daste déclara que ce qui l’amusait, dans « la Guerre du Mexique », c’était seulement de faire « un fromage » avec sa robe, comme au pensionnat.

Renée, arrivée au vestibule, trouva Louise et son père, que Saccard et Maxime accompagnaient. Le baron Gouraud était parti. Mme Sidonie se retirait avec les Mignon et Charrier, tandis que M. Hupel de la Noue reconduisait Mme Michelin, que son mari suivait discrètement. Le préfet avait employé le reste de la soirée à faire la cour à la jolie brune. Il venait de la déterminer à passer un mois de la belle saison dans son chef-lieu, « où l’on voyait des antiquités vraiment curieuses ».

Louise, qui croquait en cachette le nougat qu’elle avait dans la poche, fut prise d’un accès de toux, au moment de sortir.

– Couvre-toi bien, dit le père.

Et Maxime s’empressa de serrer davantage le lacet du capuchon de sa sortie de bal. Elle levait le menton, elle se laissait emmailloter. Mais quand Mme Saccard parut, M. de Mareuil revint, lui fit ses adieux. Ils restèrent tous là à causer un instant. Elle dit, voulant expliquer sa pâleur, son frissonnement, qu’elle avait eu froid, qu’elle était montée chez elle pour jeter cette fourrure sur ses épaules. Et elle épiait l’instant où elle pourrait parler bas à Louise, qui la regardait avec sa tranquillité curieuse. Comme les hommes se serraient encore la main, elle se pencha et murmura :

– Vous ne l’épouserez pas, dites ? Ce n’est pas possible. Vous savez bien…

Mais l’enfant l’interrompit, se haussant, lui disant à l’oreille :

– Oh ! soyez tranquille, je l’emmène… Ça ne fait rien, puisque nous partons pour l’Italie.

Et elle souriait, de son sourire vague de sphinx vicieux. Renée resta balbutiante. Elle ne comprenait pas, elle s’imagina que la bossue se moquait d’elle. Puis, quand les Mareuil furent partis, en répétant à plusieurs reprises : « À dimanche ! » elle regarda son mari, elle regarda Maxime, de ses yeux épouvantés, et, les voyant la chair tranquille, l’attitude satisfaite, elle se cacha la face dans les mains, elle s’enfuit, se réfugia au fond de la serre.

Les allées étaient désertes. Les grands feuillages dormaient, et, sur la nappe lourde du bassin, deux boutons de nymphéa s’épanouissaient lentement. Renée aurait voulu pleurer ; mais cette chaleur humide, cette odeur forte qu’elle reconnaissait, la prenait à la gorge, étranglait son désespoir. Elle regardait à ses pieds, au bord du bassin, à cette place du sable jaune, où elle étalait la peau d’ours l’autre hiver. Et quand elle leva les yeux, elle vit encore une figure du cotillon, tout au fond, par les deux portes laissées ouvertes.

C’était un bruit assourdissant, une mêlée confuse où elle ne distingua d’abord que des jupes volantes et des jambes noires piétinant et tournant. La voix de M. de Saffré criait : « Le Changement de dames ! Le Changement de dames ! » Et les couples passaient au milieu d’une fine poussière jaune ; chaque cavalier, après avoir fait trois ou quatre tours de valse, jetait sa dame aux bras de son voisin, qui lui jetait la sienne. La baronne de Meinhold, dans son costume d’Émeraude, tombait des mains du comte de Chibray aux mains de M. Simpson ; il la rattrapait au petit bonheur, par une épaule, tandis que le bout de ses gants glissait sous le corsage. La comtesse Vanska, rouge, faisant sonner ses pendeloques de corail, allait, d’un bond, de la poitrine de M. de Saffré, sur la poitrine du duc de Rozan, qu’elle enlaçait, qu’elle forçait à pirouetter pendant cinq mesures, pour se pendre ensuite à la hanche de M. Simpson, qui venait de lancer l’Émeraude au conducteur du cotillon. Et Mme Teissière, Mme Daste, Mme de Lauwerens, luisaient comme de grands joyaux vivants, avec la pâleur blonde de la Topaze, le bleu tendre de la Turquoise, le bleu ardent du Saphir, s’abandonnaient un instant, se cambraient sous le poignet tendu d’un valseur, puis repartaient, arrivaient de dos ou de face dans une nouvelle étreinte, visitaient à la file toutes les embrassades d’hommes du salon. Cependant, Mme d’Espanet, devant l’orchestre, avait réussi à saisir Mme Haffner au passage, et valsait avec elle, sans vouloir la lâcher. L’Or et l’Argent dansaient ensemble, amoureusement.

Renée comprit alors ce tourbillonnement des jupes, ce piétinement des jambes. Elle était placée en contrebas, elle voyait la furie des pieds, le pêle-mêle des bottes vernies et des chevilles blanches. Par moments, il lui semblait qu’un souffle de vent allait enlever les robes. Ces épaules nues, ces bras nus, ces chevelures nues qui volaient, qui tourbillonnaient, prises, jetées et reprises, au fond de cette galerie, où la valse de l’orchestre s’affolait, où les tentures rouges se pâmaient sous les fièvres dernières du bal, lui apparurent comme l’image tumultueuse de sa vie à elle, de ses nudités, de ses abandons. Et elle éprouva une telle douleur, en pensant que Maxime, pour prendre la bossue entre ses bras, venait de la jeter là, à cette place où ils s’étaient aimés, qu’elle rêva d’arracher une tige du Tanghin qui lui frôlait la joue, de la mâcher jusqu’au bois. Mais elle était lâche, elle resta devant l’arbuste à grelotter sous la fourrure que ses bras ramenaient, serraient étroitement, avec un grand geste de honte terrifiée.

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