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ICE : un agent pas comme les autres, chapitre 7

Olivier Muhleisen

Le vent s’était levé plus tôt que d’habitude ce matin-là, et John savait que ce n’était jamais bon signe.

Depuis le parking surchauffé de l’antenne ICE, il regardait les oriflammes bleues claquer contre leurs mâts, déchirant le silence déjà tendu. Au loin, l’autoroute bourdonnait comme une ruche nerveuse, et au-delà, plus loin encore, invisible mais présent, il sentait le poids tranquille du Rio Grande, frontière liquide et obstinée.

Il resta quelques secondes immobile, les mains dans les poches de son pantalon d’uniforme, la chemise bleu marine collée au dos par une sueur précoce. Les premières chaleurs d’El Paso, celles qui ne pardonnent pas.

Dans sa poche intérieure, son téléphone vibra.

Il le sortit, regarda l’écran : un message laconique du bureau central.

> AUDIT SECTEUR EP-4

> INSPECTEUR MILLER EN PERSONNE

> 09:00 — SALLE DE BRIEFING 2

Il consulta sa montre. 8:12.

Son estomac se serra. Il avait connu des audits, bien sûr. Des contrôles surprises, des demandes d’explications, des tableaux Excel projetés sur des murs glacés. Mais Miller, en personne, sur son secteur… ce n’était pas un simple contrôle.

Il sentit une bouffée de chaleur lui remonter le long du cou. Il inspira profondément, mais l’air qu’il avala sentait le métal et la poussière. Il ferma les yeux une seconde, et, sans qu’il sache pourquoi, ce fut l’odeur du café à la cannelle de Maria qui lui vint. Le comptoir en formica de La Esperanza, les tasses un peu ébréchées, la voix de la vieille femme disant toujours :

— Assieds-toi, mijo. Le monde peut attendre cinq minutes.

Le monde, ce matin, n’attendrait pas.

Il rangea son téléphone, se redressa, ajusta sa ceinture. L’uniforme était un exosquelette de mensonges : tissu bleu nuit, badge argenté, holster noir. Il s’y enfermait chaque matin comme on enfile une armure trop lourde. Mais ce jour-là, l’armure lui sembla plus serrée encore.

En franchissant les portes coulissantes du bâtiment, il fut accueilli par le souffle glacé de la climatisation. L’intérieur avait cette propreté clinique des lieux où personne ne vit vraiment : couloirs blancs, néons agressifs, odeur de désinfectant et de café réchauffé.

Il s’arrêta une seconde devant la vitre blindée qui séparait le hall des premières salles d’attente. Derrière, une dizaine de silhouettes assises sur des chaises en plastique, des mains qui s’enlacent, des yeux baissés. Des enfants jouaient avec des gobelets en carton, ignorant encore que leur avenir se négociait à quelques portes de là.

Une petite fille leva les yeux vers lui. Elle devait avoir quatre ans. Elle le fixa avec un mélange de curiosité et de peur. Le bleu de son uniforme accrocha son regard comme une menace.

John détourna les yeux le premier.

Mateo l’attendait près de la machine à café, dans le couloir menant aux bureaux des agents. Sa chemise était impeccablement rentrée dans son pantalon, son badge brillait comme s’il venait de sortir de l’emballage. Il tripotait un dossier en carton, les lèvres pincées.

— John ! appela-t-il en le voyant approcher.

Il y avait toujours dans sa voix ce grain enthousiaste, cette note claire qui tranchait avec les voix fatiguées du reste du personnel. Une partie de John en était attendrie, une autre y voyait un miroir cruel de ce qu’il avait été, bien avant l’ICE, bien avant les contrats en Afrique, bien avant que l’argent ne vienne se mélanger au sang.

— T’as vu le message ? demanda Mateo à voix basse, comme s’il parlait d’une conspiration.

— Oui, répondit John simplement.

Il se servit un café noir dans un gobelet en plastique. La machine grinça, toussota, puis déversa un liquide sombre qui sentait plus le brûlé que l’arabica. John prit une gorgée, grimaça à peine.

— C’est mauvais, tu crois ? continua Mateo, collant ses pas aux siens jusqu’à son bureau. Miller qui se déplace en personne…

Le nom resta suspendu un instant entre eux. L’inspecteur Miller. Dents blanches, cœur sec, comme disait Maria. Un homme à la peau tendue sur des pommettes anguleuses, des yeux pâles où ne passait jamais la moindre ombre de doute.

— Quand Miller vient, c’est qu’il cherche quelque chose, dit John. Et en général, il le trouve.

— J’ai entendu dire… commença Mateo, baissant encore la voix. J’ai entendu dire qu’il a fait virer tout un service à Tucson. Quatre agents, juste parce que les chiffres ne collaient pas.

John posa son gobelet sur le bureau, fit glisser son badge sur le lecteur, entra son code. L’ordinateur s’alluma dans un clignotement bleu. Il ne répondit pas tout de suite. Il observait les icônes familières se charger : SENTRY, GHOST, I-213, tout l’arsenal numérique de la machine.

— Les chiffres collent toujours, finit-il par dire. La question, c’est qui on sacrifie pour les faire coller.

Mateo le regarda, perplexe.

— Tu devrais pas dire ça trop fort, viejo.

John eut un demi-sourire. Mateo l’appelait parfois comme ça, « viejo », avec une affection maladroite. Ça le faisait rire intérieurement, lui qui se sentait souvent plus vieux que ses quarante-cinq ans. Les nuits sans sommeil, les visages qui ne partaient pas.

— Tu devrais pas penser ça trop fort, répondit John. Ici, ça finit par s’entendre.

Mateo hésita, puis se pencha vers lui.

— Il va fouiller quoi, d’après toi ? Les quotas ? Les procédures ? Les vidéos des interpellations ?

John ouvrit son profil, navigua rapidement jusqu’à la section sécurisée. GHOST clignotait, discret, comme un fantôme sage.

— Tout, dit-il. Il va tout fouiller.

Un silence tomba. On entendait au loin le ronronnement des imprimantes, les sonneries de téléphone, un éclat de voix derrière une porte. Les journées ici commençaient toujours comme ça, par un brouhaha administratif qui masquait mal la tension de fond.

— Tu caches quelque chose, John ? demanda Mateo d’un ton qui se voulait léger, mais où perçait une inquiétude réelle.

La question resta en suspens. John sentit son diaphragme se tendre. Il aurait pu mentir, balayer ça d’un rire. Il aurait pu. Il se contenta de hausser une épaule.

— On cache toujours quelque chose, Mateo. Même toi.

— Moi ? s’offusqua le jeune homme avec un rire bref. J’ai quoi à cacher ? Je suis encore en période probatoire, je respire selon le manuel, je cligne des yeux en respectant la procédure.

— T’as des doutes, dit John calmement. Ça, c’est déjà beaucoup.

Mateo s’arrêta net.

— Des doutes sur quoi ?

John se tourna vers lui. Il observa ses yeux, ces yeux sombres où dansait encore une forme de naïveté tenace. C’était là que Miller frapperait s’il le pouvait : dans les fissures, dans les hésitations.

— Garde-les pour toi, dit John. Pour l’instant.

Il allait refermer la fenêtre de GHOST quand un nouveau message apparut sur son écran. Notification interne.

> AUDIT CIBLE : DOSSIERS JOHN H. REYES

> PÉRIODE : 36 MOIS

> PRIORITÉ : HAUTE

Il sentit le sol se dérober un instant. Ses doigts se crispèrent sur la souris. Chaque dossier GHOST surgit dans sa mémoire comme des visages vivants. Des nourrissons morts dans les années 60, réincarnés en mères de famille, en adolescents timides, en travailleurs agricoles usés. Des numéros de sécurité sociale qui avaient cessé de battre un mois après leur naissance et que lui avait ranimés d’un clic.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Mateo, qui avait remarqué le changement imperceptible dans sa posture.

John cliqua pour fermer la notification, prenant soin de ne pas laisser son regard s’attarder.

— Rien, mentit-il. Miller veut mes dossiers des trois dernières années. C’est normal.

— Normal ? répéta Mateo. T’es l’agent qui a les meilleurs chiffres du secteur. S’il veut trouver quelque chose, c’est pas chez toi qu’il va fouiller. Ou au contraire…

Il ne termina pas sa phrase. John la termina pour lui, intérieurement : ou au contraire, c’est précisément chez toi qu’il va creuser, parce que les bons chiffres, ça cache toujours des arrangements.

Il se leva.

— Tu viens, dit-il. On va pas le faire attendre.

La salle de briefing 2 était déjà presque pleine quand ils entrèrent. Les agents de la section EP-4 étaient alignés sur les chaises en plastique, dossiers en main, visages fermés. L’air y était plus froid encore qu’ailleurs. Sur le mur du fond, un drapeau américain et, à côté, un écran géant affichant le logo de l’ICE.

Au centre, debout, l’inspecteur Miller.

Il ne portait pas l’uniforme bleu marine des agents. Il était en costume sombre, cravate bleu nuit, chemise blanche sans un pli. Son badge d’inspecteur brillait à sa ceinture, à côté d’un holster discret. Ses cheveux gris étaient coupés courts, sa mâchoire rasée de près. Et ses dents, lorsqu’il sourit en les voyant entrer, étaient d’une blancheur presque agressive.

— Agent Reyes, lança-t-il en tendant la main. Toujours ponctuel. À deux minutes près.

John serra cette main ferme, sèche. Le regard de Miller accrocha le sien, froid comme un scalpel. Il y lut ce qu’il redoutait : pas de cordialité, pas de curiosité neutre. Une intention. Une cible.

— Inspecteur, dit John.

— Et voici notre nouvelle recrue, je suppose ? continua Miller en se tournant vers Mateo. Mateo… Rodríguez, c’est ça ?

— Oui, monsieur, répondit Mateo en se redressant, raide comme un piquet. Agent Rodriguez, section EP-4.

— J’ai lu votre dossier, fit Miller en le jaugeant de haut en bas. Major de promo à l’académie. Excellente condition physique. Aucun antécédent disciplinaire. Un profil propre.

Le mot « propre » eut un léger écho dans la pièce. John le sentit comme une pique à peine voilée.

— On va voir si ça dure, conclut Miller avec un sourire sans chaleur. Asseyez-vous.

Ils prirent place au troisième rang. Mateo sortit un carnet, prêt à prendre des notes. John garda les mains croisées sur ses genoux, le dos droit.

Miller alluma l’écran. Des camemberts, des courbes, des tableaux apparurent. Il parla de quotas, de délais de traitement, d’objectifs trimestriels. Sa voix était monotone, mais chaque mot était tranchant.

— L’antenne d’El Paso est sous pression, dit-il. Vous le savez. La direction centrale veut des résultats. Moins de dossiers en attente, plus de déportations effectives, moins de « fuites » administratives. Chaque erreur, chaque retard, c’est un message envoyé au pays : nos frontières sont des passoires.

Il marqua une pause, balaya la salle du regard.

— Or, dans ce contexte, un service fait exception. Le vôtre.

L’écran changea. Un graphique isolait la section EP-4, sa courbe de « performance » grimpant plus haut que les autres.

— Des résultats excellents, poursuivit Miller. Trop excellents, diront certains. Des procédures parfaites, des dossiers sans failles, des délais records. À Washington, on appelle ça un miracle. Et vous savez ce que je pense des miracles ?

Personne ne répondit. John sentit Mateo se raidir à côté de lui.

— Les miracles n’existent pas, dit Miller. Il n’y a que des systèmes bien huilés ou des fraudes bien cachées.

Un murmure courut dans la salle. Miller leva la main, le fit taire.

— Ne vous méprenez pas. Je ne viens pas ici en ennemi. Je viens vérifier, comprendre, éventuellement m’inspirer de vos méthodes. Si vos chiffres sont propres, vous serez un modèle pour les autres antennes. Si ils ne le sont pas…

Il laissa la phrase mourir. Inutile de préciser. Tous savaient ce que signifiait un audit négatif : des sanctions, des mutations punitives, des licenciements, parfois des inculpations.

— Agent Reyes, dit-il soudain. Levez-vous.

John se leva. Sa chaise grinça sur le sol.

— Vous êtes ici depuis combien de temps ?

— Sept ans, monsieur.

— Et depuis trois ans, vous êtes l’agent le plus performant de la section. C’est exact ?

— C’est ce que disent les chiffres, répondit John.

— Les chiffres ne mentent pas, répliqua Miller.

Les hommes qui les manipulent, si, pensa John, mais il ne dit rien.

— Je vais passer les prochains jours principalement sur vos dossiers, continua Miller. Ils représentent une part significative des résultats de cette antenne. Si je comprends votre méthode, je comprends le système. Vous comprenez ce que ça implique ?

— Oui, monsieur.

— Bien. Asseyez-vous.

John se rassit. Mateo lui jeta un coup d’œil, inquiet. John garda les yeux fixés sur l’écran, mais son esprit tourbillonnait déjà ailleurs.

GHOST. Les identités mortes. Les formulaires modifiés. Les accès horaires.

Miller poursuivit sa présentation, détaillant le calendrier de l’audit, les entretiens individuels, les extractions de données. John entendait sa voix comme à travers un tunnel. Chaque mot lui semblait lointain.

Une phrase, cependant, le ramena net à la surface.

— …et j’ai déjà demandé au service informatique un accès temps réel à vos logs de connexion. Tout ce qui a été consulté, modifié, supprimé ces douze derniers mois sera audité. Rien ne disparaît vraiment dans ce système, vous le savez.

Les yeux de Miller glissèrent sur lui à ce moment précis. John soutint son regard, impassible. À l’intérieur, quelque chose se fissurait.

Rien ne disparaît vraiment.

Il se trompait. Presque rien.

GHOST n’était pas un logiciel officiel. C’était une couture dans le tissu du système, un détournement de flux, un interstice entre deux bases de données. Mais il laissait des traces, forcément. Des logs d’accès, des temps de connexion anormaux, des corrélations suspectes. Il avait été prudent, méticuleux, mais face à un homme comme Miller, cela suffirait-il ?

Il sentit une goutte de sueur glisser le long de sa colonne vertébrale malgré la climatisation glacée.

Quand la réunion prit fin, une heure plus tard, le silence qui suivit fut lourd.

— Je commencerai par vous, Reyes, dit Miller en rangeant ses dossiers. Mon bureau temporaire est la salle 5. Je veux vos quarante derniers dossiers sur mon écran avant midi. Et préparez-vous à répondre à des questions détaillées. Très détaillées.

— Oui, monsieur, répondit John.

— Agent Rodriguez, ajouta-t-il en se tournant vers Mateo. Vous serez affecté en appui sur l’audit. Je veux un œil neuf. Quelqu’un qui ne soit pas encore… contaminé par les habitudes locales.

Le mot tomba, froid.

Mateo déglutit.

— Bien sûr, monsieur. Je ferai de mon mieux.

Miller sourit, cette fois avec quelque chose qui ressemblait à de la sincérité. Mais c’était la sincérité d’un chirurgien qui se réjouit d’avoir un bon scalpel.

— C’est tout ce que je demande.

Le couloir paraissait plus étroit en sortant de la salle de briefing. Les conversations, d’habitude bruit de fond rassurant, étaient devenues des chuchotements. Les agents se regroupaient par petits îlots, échangeaient des regards inquiets.

— Ils vont nous passer au peigne fin, grogna l’un d’eux. Je le sens.

— On a rien à se reprocher, non ? répondit un autre, mais sa voix manquait d’assurance.

John avançait sans s’arrêter, Mateo sur ses talons.

— Il veut que je bosse avec lui, murmura ce dernier. Pourquoi moi ? J’ai à peine six mois de terrain. Je connais même pas tous les protocoles par cœur.

— Justement, dit John. Tu connais ceux du manuel. C’est ce qu’il veut.

Ils arrivèrent devant le bureau de John. Il s’arrêta, se tourna vers Mateo.

— Écoute, gamin. À partir de maintenant, tu seras beaucoup avec lui. Fais attention à ce que tu dis, à ce que tu montres.

— Tu parles comme si on avait quelque chose à cacher, répliqua Mateo, piqué.

John le fixa. Il hésita. Puis il se pencha légèrement vers lui.

— Tu te souviens de ce que tu m’as demandé tout à l’heure ? Si je cachais quelque chose ?

Mateo acquiesça, surpris par ce retour soudain au sujet.

— Oublie cette question, dit John. Pour ton bien.

Il allait entrer quand un autre téléphone vibra. Pas le sien. Celui de Mateo.

Le jeune agent jeta un coup d’œil à l’écran, fronça les sourcils.

— C’est Maria, dit-il.

Une image fugitive s’imposa dans l’esprit de John : le visage ridé de la vieille femme, ses yeux rieurs, les sacs de haricots rangés derrière son comptoir, les gamins accrochés à ses jupes. Maria n’appelait presque jamais sans raison.

— Réponds, dit John.

Mateo s’éloigna de quelques pas, décrocha.

— Hola, Doña Maria… Oui, oui, je suis au boulot… Non, je peux pas venir tout de suite… Quoi ?… Quoi, comment ça, « des messieurs en costume » ?

Le cœur de John se serra.

— Mets-la sur haut-parleur, dit-il sèchement.

Mateo obéit.

La voix de Maria jaillit, légèrement grésillante, mais claire.

— …je te dis qu’ils sont là, mijo. Deux hommes en costume, qui tournent autour de l’épicerie comme des vautours. Ils posent des questions sur toi, sur John, sur « vos activités ». Ils ont montré une carte, je crois qu’ils viennent d’ici, de chez vous.

John sentit un frisson glacé le parcourir. Miller n’avait pas perdu de temps.

— Ils sont encore là, maintenant ? demanda-t-il.

— Oui. L’un d’eux fait semblant de regarder les tomates comme si c’était des bijoux. L’autre parle avec les gamins dehors. Je n’aime pas ça.

Mateo le regarda, les yeux écarquillés.

— Ils s’intéressent à quoi, Doña ? demanda-t-il.

— À toi, Mateo. À toi et à John. Ils ont dit que c’était pour « vérifier vos fréquentations ». Tes fréquentations, mijo. Comme si j’étais une mauvaise fréquentation.

La colère vibrait sous sa voix, une colère blessée.

John prit le téléphone des mains de Mateo.

— Maria, c’est John.

— Ah. Le fantôme en bleu, fit-elle, et malgré la tension, il y avait dans sa voix une trace de sourire. Tu sais que je ne t’aime pas dans cet uniforme.

— Je sais. Écoute-moi bien. Tu vas répondre poliment à leurs questions, d’accord ? Rien d’agressif. Mais tu ne leur donnes aucune information précise sur moi. Tu dis que je viens parfois prendre un café, point. Tu parles de Mateo comme d’un bon garçon qui t’aide avec les courses. Rien de plus.

— Tu crois que c’est la première fois que je vois des hommes comme ça ? répliqua-t-elle avec un léger mépris. Je sais danser avec les loups, John. Mais…

Elle hésita, puis sa voix se fit plus grave.

— Mais je sens que ce n’est pas un jour comme les autres. Tu as fait quelque chose ?

John ferma les yeux une seconde. L’odeur du café à la cannelle lui revint, presque insupportable.

— J’ai fait beaucoup de choses, Maria. Certaines bonnes, d’autres moins. Aujourd’hui, je dois faire en sorte que personne ne paie à ma place.

Un silence. Puis :

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

Les mots étaient simples, mais ils contenaient une confiance immense. John sentit une boule dans sa gorge.

— Tu peux les occuper, tu crois ? Les retenir. Leur donner de quoi fouiller, mais pas trop. Juste assez pour qu’ils aient l’impression de travailler.

Maria éclata d’un petit rire sans joie.

— Tu veux que je les amuse avec des histoires, c’est ça ? Que je leur parle de mon enfance au Chihuahua ? De la fois où j’ai failli épouser un soldat américain qui avait peur des chevaux ?

— Exactement ça, dit John. Fais ce que tu sais faire. Raconte. Fais-les rester.

— Et toi, tu vas faire quoi pendant ce temps ? demanda-t-elle, perçant à travers lui comme toujours.

Il regarda l’écran de son ordinateur, l’icône GHOST qui attendait, silencieuse.

— Je vais effacer des fantômes.

Dès que la communication fut coupée, le temps sembla s’accélérer.

— Tu peux pas les laisser fouiller chez Maria, s’indigna Mateo. Ils vont la mettre dans leurs rapports, ils vont…

— Ils l’ont déjà mise, coupa John. S’ils sont là-bas, c’est qu’elle est dans un de leurs fichiers. Ce qu’on peut faire, c’est contrôler ce qu’ils y écriront.

Mateo passa une main dans ses cheveux, agité.

— Je peux y aller, proposa-t-il soudain. Je dis que je suis en pause déjeuner, je passe la voir, je…

— Et tu leur donnes exactement ce qu’ils veulent : un lien visible entre toi, moi et Maria, répliqua John. Non.

— Alors quoi ? On la laisse se débrouiller seule ?

John ferma la porte de son bureau, baissa les stores. La lumière des néons se fit plus crue.

— Maria n’est jamais seule, dit-il. Elle a plus de ressources que nous deux réunis. Toi, par contre…

Il marqua une pause, jaugeant le jeune homme.

— J’ai besoin de toi ici.

— Pour quoi faire ?

John se rapprocha de son bureau, ralluma son écran.

— Pour détourner l’attention de Miller.

Mateo cligna des yeux.

— Moi ? Détourner l’attention de… Tu te fous de moi ? C’est un requin, ce type. Moi je suis…

— Justement, dit John. Tu es ce qu’il préfère : jeune, brillant, officiellement irréprochable. Il va te faire confiance, il va se reposer sur toi pour les détails. Si tu gères bien, tu peux orienter son regard. Le faire creuser dans certaines directions plutôt que d’autres.

— Tu parles comme Maria quand elle joue aux cartes, maugréa Mateo. « Tu peux faire croire que tu as un jeu alors que tu bluffes. »

— Maria m’a appris beaucoup de choses, répondit John avec un demi-sourire.

Il ouvrit la session sécurisée. L’écran afficha une interface sobre, sans logo. Juste des champs de texte, des numéros, des dates. GHOST.

Mateo s’approcha, intrigué.

— C’est quoi, ça ?

John hésita. Montrer GHOST, c’était une ligne qu’il n’avait jamais franchie avec personne. Chaque personne au courant augmentait le risque. Mais il y avait l’autre côté : chaque personne de confiance augmentait aussi la capacité de défense.

Il prit une décision.

— Ça, dit-il, c’est la raison pour laquelle Miller est là. Même s’il ne le sait pas encore.

Mateo se pencha davantage. Il lut les premières lignes.

> BASE ID #G-1964-022

> NOM NAISSANCE : N/A

> SSN : 542-61-0897

> NAISSANCE : 02/02/1964 — EL PASO, TX

> DÉCÈS : 15/02/1964 — EL PASO, TX

> STATUT : INACTIF (OFFICIEL) / RÉAFFECTÉ (GHOST)

— Je comprends pas, murmura-t-il. C’est un… vieux registre d’état civil ? Pourquoi ça apparaît dans notre système ?

— Parce que je l’y ai branché, dit John.

Mateo tourna vers lui un visage décomposé.

— Tu as… quoi ?

John désigna l’écran.

— Ces enfants-là, Mateo. Nés ici, morts avant d’avoir existé aux yeux du fisc, de la sécurité sociale. Pour le système, ce sont des citoyens parfaits : jamais de dettes, jamais de casier, rien. Des feuilles blanches. J’ai créé une passerelle. Quand un certain profil se présente… quelqu’un que je juge digne de protection, quelqu’un qui n’a aucune autre chance… je lui attribue une de ces identités. Je fais en sorte que, pour l’ordinateur, il soit cette personne. Un citoyen américain, né ici, avec tous les droits que ça implique.

Il laissa les mots se déposer. Mateo était blême.

— Tu… Tu fabriques des citoyens, balbutia-t-il. Tu triches avec la base de données. C’est… c’est un crime fédéral, John. C’est…

— C’est donner un droit du sol à ceux à qui on l’a refusé, coupa John. Un droit du sol informatique, si tu veux. Tu crois qu’ils méritent moins que ces nourrissons morts ? Tu crois que le pays est plus à eux qu’aux gens que je sauve ?

Mateo ouvrit la bouche, la referma. Il semblait chercher ses mots.

— Mais… comment… combien ?

— Pas assez pour que ça se voie comme une anomalie statistique, répondit John. J’ai été prudent. Une centaine, peut-être, sur plusieurs années. Une centaine de vies qui ne finiront pas dans un charter ou dans un sac noir au bord du Rio.

— Une centaine… répéta Mateo, abasourdi.

Il s’éloigna d’un pas, passa la main sur son visage.

— Mon Dieu, John. Si Miller tombe là-dessus…

— Il ne tombera pas dessus si on fait les choses bien, dit John. Mais pour ça, j’ai besoin de toi.

— De moi ? souffla Mateo. Pour couvrir ça ? Tu réalises ce que tu me demandes ?

— Je te demande de choisir, dit John calmement. Entre la loi telle qu’elle est et ce que tu crois être juste. Entre la peur de Miller et la peur de regarder en face ce qu’on fait ici tous les jours.

Mateo le fixa, les yeux brillants.

— Tu crois que je vois pas ? lâcha-t-il. Tu crois que j’entends pas les gamins pleurer dans les couloirs ? Tu crois que j’ai pas honte quand je dis à ma mère que je travaille « pour la sécurité du pays » ? Mais une chose c’est d’avoir honte, une autre c’est de…

Sa voix se brisa. Il inspira profondément.

— Maria sait ? demanda-t-il soudain.

— Qu’il y a des fantômes ? Oui. Pas comment je les fais venir, mais elle sait que j’en ai.

— Et elle… approuve ?

John eut un sourire triste.

— Maria n’approuve jamais les moyens. Elle approuve les visages. Les vies sauvées. Elle dit que le reste, c’est notre croix à porter.

Mateo ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, il y avait dans son regard une décision.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

Le plan se dessina en quelques phrases rapides, crues.

— Miller va te demander de l’aider à « comprendre mes méthodes », expliqua John. Tu lui montreras mes dossiers, un par un. Tu insisteras sur la rigueur de la procédure, sur le respect des délais. Tu t’attarderas sur certains cas où j’ai suivi la lettre de la loi de manière exemplaire. J’en ai, rassure-toi.

— Tu veux que je lui fasse un numéro de fan club, en gros, objecta Mateo.

— Pas exactement. Tu seras honnête. Tu diras que je suis dur, parfois trop, que j’ai une approche « militaire ». Ça le rassurera. Il se méfie des saints, pas des soldats.

— Et pendant ce temps, toi… ?

— Pendant ce temps, je nettoie GHOST. Je coupe les liens apparents. Je supprime tout ce qui pourrait être retracé via nos systèmes officiels. Je laisse juste assez de bruit pour que, s’il tombe sur un truc, il pense à un bug de jeunesse du logiciel, pas à un plan délibéré.

— Tu peux faire ça sans que le service informatique s’en rende compte ? demanda Mateo, sceptique.

— Ça dépend, répondit John. De combien de temps vous me laissez.

Mateo acquiesça lentement.

— Et Maria ? demanda-t-il.

— Maria va les promener, dit John. Elle va leur parler de nous comme de deux hommes ordinaires. L’un perdu, l’autre encore récupérable. Elle va leur donner de quoi alimenter un rapport psychologique, pas un rapport d’accusation.

Mateo ne put s’empêcher de sourire faiblement.

— Elle va encore leur raconter l’histoire du poulet qui a traversé la frontière, tu paries ?

— C’est son arme de distraction massive, répondit John.

Il jeta un coup d’œil à l’horloge murale. 9:47.

— Il me faut au moins trois heures pour faire un ménage correct, dit-il. Trois heures où Miller est persuadé que tout ce qu’il doit voir, il le voit déjà. Trois heures où il ne pense pas à enquêter plus loin que mes quarante derniers dossiers.

— Et si il décide de remonter plus loin ? demanda Mateo.

— Alors on improvisera. Mais chaque heure gagnée, c’est une chance de plus.

Mateo inspira profondément.

— D’accord. Je vais le voir. Je lui dis que je commence à préparer les dossiers, que j’ai besoin de lui poser des questions sur sa méthode d’audit. Les types comme lui adorent parler de leur méthode.

— Exactement, dit John. Laisse-le t’expliquer comment il va nous pendre, ça lui fera perdre du temps.

— Tu parles de toi, pas de nous, corrigea Mateo avec un éclat de défi. Si tu tombes, je tombe aussi maintenant.

John le regarda, surpris par cette loyauté soudaine, presque brutale. Il se sentit à la fois coupable et reconnaissant.

— Mateo…

— Garde tes grands discours pour Maria, le coupa le jeune homme. Tu m’as mis le pied dans la merde, maintenant on marche ensemble. C’est tout.

Il se dirigea vers la porte, posa la main sur la poignée, puis se retourna.

— Une dernière chose.

— Oui ?

— Les gens que t’as aidés avec… ça, dit-il en désignant l’écran. Ils savent ?

— Que leur vie tient à un bug dans un système fédéral ? Non. Ils croient que c’est un miracle administratif. Un tampon de plus sur un formulaire.

— Alors fais en sorte que ça reste un miracle, dit Mateo. Pas une erreur.

Il sortit.

Dès que la porte se referma, John se mit au travail.

Il connaissait GHOST comme on connaît un jardin secret. Il savait où chaque chemin menait, quelles plantes étaient toxiques, lesquelles pouvaient être arrachées sans laisser de trou visible. Mais il n’avait jamais imaginé devoir le nettoyer ainsi, dans l’urgence, sous la menace d’une lampe torche braquée de l’extérieur.

Il commença par dresser une liste des identités réaffectées au cours des douze derniers mois. Les plus récentes étaient les plus vulnérables : les logs de connexion étaient encore frais, les modifications plus faciles à tracer.

Les noms défilaient à l’écran, ou plutôt les numéros. Lui, derrière chaque numéro, voyait un visage.

#G-1963-014 → Lupe, la mère de trois enfants, qui avait traversé le désert avec un pied cassé.

#G-1965-009 → Ernesto, le gamin de Ciudad Juárez qui dessinait des voitures sur les murs de la salle d’attente.

#G-1962-031 → Amina, la femme somalienne qui riait toujours trop fort, comme pour conjurer la peur.

Il s’arrêta sur chacun une seconde, comme on salue un mort en passant devant sa tombe. Puis il entama la chirurgie.

Les logs d’accès. Les horodatages. Les liens entre les bases. Il désactiva certaines passerelles, en laissa d’autres ouvertes mais brouillées. Il inséra de fausses lignes de code, des erreurs délibérées qui, si quelqu’un tombait dessus, seraient attribuées à un stagiaire du service informatique plutôt qu’à un agent de terrain.

Il entendait, au loin, le bruit du couloir. Des pas, des portes qui s’ouvrent, des voix. À intervalles réguliers, le rire clair de Mateo, forcé sans doute, mais efficace. Il imaginait la scène : le jeune agent assis en face de Miller, posant des questions naïves, faisant mine d’admirer sa rigueur, de s’inspirer de lui.

Il sourit malgré lui à cette idée. Mateo jouait un rôle, mais c’était un rôle dangereux. Miller avait l’instinct d’un chasseur. S’il flairait la moindre fausse note…

Le téléphone de John vibra.

Un message de Mateo.

> Il te reste 2h15. Il adore parler. J’ai déclenché un monologue sur la corruption à San Diego.

John répondit d’un simple :

> Tiens bon.

Il replongea dans le code.

À mesure qu’il avançait, une fatigue sourde s’installait dans ses muscles. Pas une fatigue physique, mais une lassitude morale. Chaque ligne effacée, c’était une partie de son œuvre qu’il reniait. GHOST, ce n’était pas qu’un outil. C’était ce qui lui permettait de se regarder dans le miroir le matin. Sans ça, il n’était qu’un rouage bleu marine de plus.

Il se força à ne pas penser à ça. Il se concentra sur les risques. Il y avait des points qu’il ne pourrait pas totalement effacer sans tout faire s’écrouler : certaines concordances de dates, certains numéros de formulaire. Il fallait accepter une part de vulnérabilité. Comme sur le terrain, quand on avance sous le feu : on ne peut pas se protéger de tout, on choisit simplement où on préfère être touché.

Vers 11:30, une autre vibration.

Maria.

> Ils ont bu 3 cafés. J’ai raconté l’histoire du poulet. Ils croient que je suis une vieille folle bavarde.

> L’un d’eux a demandé si tu avais des problèmes d’argent. Je lui ai dit que tu étais surtout pauvre en sourires. Il a ri. J’ai eu envie de le gifler.

John sentit un rire lui échapper, bref, nerveux.

> Continue, écrivit-il. Raconte-lui l’histoire du soldat qui avait peur des chevaux.

La réponse vint presque aussitôt.

> Déjà fait. Je manque de munitions. Dépêche-toi.

Il accéléra.

À midi moins dix, il s’attaqua au dernier bloc : les accès croisés entre GHOST et les dossiers de détention. Là était le nerf sensible. S’il parvenait à faire en sorte que les identités GHOST apparaissent comme des anomalies anciennes du système, des entrées orphelines sans lien direct avec son profil d’agent, il aurait gagné une bataille.

Il modifia les dates de création de certaines entrées, les fit remonter à une époque où il n’était même pas encore à l’ICE. Il créa de faux logs de consultation par des utilisateurs génériques : ADMIN_01, TEST_USER. Il savait que c’était risqué, que si quelqu’un du service informatique regardait de trop près, il verrait les incohérences. Mais il misait sur une chose : Miller n’était pas un technicien. Il lirait des extraits de rapports, pas du code brut.

La porte s’ouvrit brusquement.

John sursauta, ferma instinctivement la fenêtre de GHOST.

C’était Mateo.

Il avait le visage tendu, une goutte de sueur perlant à sa tempe malgré la climatisation.

— Il vient, dit-il. Il veut te voir. Maintenant.

John sentit son cœur battre plus fort.

— Combien de temps j’ai ?

— Deux minutes, peut-être trois. Il est parti chercher un café. Il marche lentement, comme s’il voulait que tout le monde le voie.

John rouvrit GHOST, lança la procédure de fermeture sécurisée. L’écran afficha une barre de progression.

— Tu peux pas juste… cliquer sur « fermer » ? s’impatienta Mateo.

— Non. Si je fais ça, ça laisse des verrous visibles. Là, ça referme proprement les portes. Ça efface les empreintes sur la poignée.

La barre avançait trop lentement à son goût.

— Il t’a posé des questions sur Maria ? demanda-t-il pour se distraire.

— Un peu. Sur toi, surtout. Comment t’es en dehors du travail. Si tu bois. Si tu joues. Si t’as des dettes.

— Et t’as répondu quoi ?

— Que t’étais chiant comme un moine, mais efficace, répondit Mateo sans humour.

— Pas mal.

La barre atteignit 100%. L’écran se referma, ne laissant plus apparaître que le bureau standard, avec les icônes officielles.

John se leva, lissa sa chemise. Il sentit son visage se figer dans le masque neutre qu’il connaissait si bien.

— Écoute-moi, dit-il à Mateo. Quoi qu’il se passe là-dedans, tu restes calme. Tu ne prends pas ma défense, tu ne t’énerves pas. S’il m’accuse de quelque chose, tu joues la surprise. Tu ne savais rien. C’est la vérité, d’ailleurs, jusqu’à ce matin.

— Je suis pas un bon menteur, protesta Mateo.

— On ne te demande pas de mentir, mais de te protéger. Tu es jeune. Tu peux encore sortir de cette machine avec quelque chose d’intact.

Mateo serra les poings.

— J’ai choisi, John. Tu m’as demandé de choisir. J’ai choisi.

Ils se regardèrent un instant. Dans les yeux de Mateo, John vit une flamme qu’il n’avait pas vue depuis longtemps chez quelqu’un d’aussi jeune. Pas la flamme de l’idéalisme naïf. Autre chose. Une colère lucide.

La silhouette de Miller apparut au bout du couloir.

— Allez, dit John dans un souffle. C’est l’heure.

L’inspecteur Miller prit place dans le fauteuil face à lui comme un juge qui s’installe sur son banc. Il posa son gobelet de café sur le bureau, sortit une tablette de son attaché-case, la déverrouilla.

— Agent Reyes, dit-il en croisant les jambes. Nous allons passer un moment ensemble. J’espère que vous avez mangé quelque chose. Moi, je n’aime pas interrompre un bon interrogatoire pour un sandwich.

Le mot tomba, lourd : interrogatoire.

Mateo se tenait debout près de l’étagère, un peu en retrait. Témoin, pas encore acteur.

— Je croyais que c’était un audit, dit John.

— Les mots sont des outils, répondit Miller avec un sourire. Audit, interrogatoire, entretien de performance… L’important, c’est la lumière qu’on fait entrer dans les zones d’ombre.

Il tapota sur sa tablette.

— J’ai ici vos quarante derniers dossiers, continua-t-il. Tous impeccables. Trop impeccables, diront certains. Pas une erreur de forme, pas un délai dépassé. On croirait lire un manuel de procédure.

John ne répondit pas. Il savait que chaque silence serait interprété, mais il préférait encore ça à une parole mal placée.

— Vous avez un avis sur la question, Agent Rodriguez ? demanda soudain Miller en se tournant vers Mateo. Vous qui avez aidé à me les présenter.

Mateo sursauta, mais se reprit vite.

— Je… j’ai été impressionné, monsieur. C’est une gestion très… rigoureuse.

— Rigoureuse, répéta Miller. Un mot qu’on aime beaucoup, à Washington. Mais parfois, la rigueur cache la peur. La peur de laisser une trace. La peur d’être vu.

Il se tourna à nouveau vers John.

— Dites-moi, Reyes. Pourquoi tant de perfection ? Quelqu’un qui fait un travail honnête commet des erreurs. C’est humain.

— J’ai commis des erreurs, répondit John. Simplement, elles ne sont pas dans ces quarante dossiers.

— Ah, intéressant, fit Miller, les yeux pétillants. Et où sont-elles, alors ?

— Dans les premiers temps. Quand je ne connaissais pas encore toutes les subtilités du système. J’ai été formé sur le tas.

Miller tapota de nouveau sur sa tablette.

— Nous irons voir ça, bien sûr. Mais revenons à ces derniers mois. Ce qui m’intrigue, voyez-vous, ce n’est pas seulement la perfection formelle de vos dossiers. C’est aussi… leur sélection.

Il fit glisser l’écran vers John. Une liste de noms apparut.

— Beaucoup de célibataires, remarqua Miller. Des hommes seuls, des femmes seules, parfois avec un enfant, rarement plus. Peu de familles nombreuses. Peu de dossiers complexes. C’est un choix ?

John soutint son regard.

— Je traite ce qu’on m’envoie, dit-il. Je ne choisis pas les gens qui passent par mon bureau.

— Vraiment ? fit Miller. Parce que, en comparant avec vos collègues, on observe une certaine… homogénéité dans votre flux. Comme si les cas les plus compliqués, les plus « lourds », comme on dit, tombaient toujours ailleurs.

Il se tourna vers Mateo.

— C’est vous qui avez préparé ces comparaisons, n’est-ce pas, Agent Rodriguez ?

Mateo déglutit.

— Oui, monsieur. Mais… mais ça peut être dû au hasard, ou à la répartition des zones d’intervention. L’agent Reyes couvre surtout des secteurs où…

— Où les gens ont moins d’enfants, c’est ça ? ironisa Miller. Les pauvres qui font peu d’enfants, c’est une nouveauté sociologique.

Mateo se tut, piqué au vif. John vit ses doigts se crisper sur le dossier d’une chaise. Il fallait qu’il intervienne, qu’il reprenne la main.

— Inspecteur, dit-il. Vous cherchez un motif caché dans des chiffres qui peuvent s’expliquer autrement. Certains quartiers sont plus mobiles que d’autres, plus jeunes. Les familles s’installent ailleurs, là où il y a des écoles. Moi, je couvre surtout les hôtels, les chantiers, les abris de fortune. Les gens seuls, oui. Ceux qui n’ont personne pour les défendre.

La dernière phrase lui avait échappé, teintée d’une amertume qu’il n’avait pas prévu de laisser entendre.

Miller la saisit au vol.

— « Personne pour les défendre », répéta-t-il. Vous vous voyez comme quoi, alors, Reyes ? Comme leur défenseur ?

John inspira, chercha une formulation neutre.

— Je me vois comme un exécutant de la loi, répondit-il. Ni plus, ni moins.

— Voilà un mensonge, dit doucement Miller, presque avec tristesse. Et les mensonges, c’est comme les fuites d’eau. On les repère vite, ici.

Il appuya sur un autre onglet de sa tablette.

— Par exemple, ceci.

L’écran afficha une série de logs de connexion.

> USER : JH_REYES

> ACCÈS : BASE CIVIL_OLD / MODULE ARCHIVES

> HEURE : 02:13 — 02:47

> RÉCURRENCE : 12 FOIS / 6 MOIS

Un frisson parcourut John. Il avait sous-estimé la profondeur de l’accès de Miller.

— Vous travaillez tard, remarqua l’inspecteur. Très tard. Et vous avez des intérêts curieux : les archives de l’état civil. Des registres des années 60, 70. Quel rapport avec votre travail quotidien, Agent Reyes ?

Le silence qui suivit fut assourdissant.

Mateo regardait l’écran, stupéfait. John sentit son pouls s’accélérer.

— Je…

Il chercha une explication. Il en avait préparé une, au cas où. Une couverture mince, mais une couverture tout de même.

— Par curiosité, dit-il. Je voulais comprendre l’évolution des flux migratoires. Voir d’où venaient les gens avant, comment les choses avaient changé. C’est une manie chez moi : j’aime les chiffres, les tendances.

Miller haussa un sourcil.

— Vous aimez les chiffres… des nouveau-nés décédés à deux semaines ? Parce que c’est principalement à eux que vous vous êtes intéressé.

Il zooma sur une ligne.

> RECHERCHE : SSN NÉS 1962-1965 / DÉCÈS < 6 MOIS

Le cœur de John se serra. Il avait été trop précis dans sa requête, cette nuit-là.

— Vous saviez qu’on pouvait remonter ce genre de recherches ? demanda Miller d’un ton détaché. La plupart de vos collègues l’ignorent. Ils pensent que, passées quelques semaines, leurs curiosités nocturnes disparaissent dans le néant. Mais non. Tout laisse une trace.

Il se pencha légèrement vers lui.

— Alors, je repose la question : pourquoi ces enfants morts, Reyes ?

Mateo bougea, comme s’il allait intervenir. John lui lança un regard qui signifiait : reste en dehors de ça.

Il sentit une sueur froide perler sur sa nuque. La pièce sembla se rétrécir.

Il pouvait nier. Plaider une erreur de manipulation. Dire qu’il avait tapé une requête trop large, par maladresse. Mais Miller n’était pas stupide. Il sentait déjà quelque chose.

Une autre option s’imposa à lui, brutale : dire une part de vérité. Pas toute. Juste assez pour donner une explication humaine, un biais personnel. Quelque chose de plausible.

— Mon frère, dit-il.

Les deux hommes le fixèrent.

— Pardon ? fit Miller.

John garda les yeux sur l’écran, comme s’il lisait quelque chose qui n’y était pas.

— Mon frère, répéta-t-il. Il est né en 1963. Il est mort à trois semaines. Mes parents n’en parlaient jamais. J’ai grandi avec ce fantôme silencieux dans la maison. Un lit vide dans la chambre d’à côté. Une photo en noir et blanc sur le buffet.

Il brodait sur un souvenir réel : il avait bien perdu un frère, enfant. Mais ce frère n’était pas né ici, pas à El Paso. Il était mort dans un village du Nouveau-Mexique, loin des bases de données de l’ICE. Il mélangeait les cartes.

— Quand j’ai découvert qu’on avait accès aux archives, continua-t-il, j’ai voulu… comprendre. Voir combien ils étaient, ces bébés qui n’avaient pas eu de vie. C’était idiot, peut-être. Une obsession personnelle. Mais c’est tout.

Un silence. Miller l’observait, pesant chaque mot, chaque micro-expression.

— Vous vous êtes identifié à eux, suggéra-t-il. À ces vies avortées.

— Disons que… ça m’a rappelé que le système oublie vite, répondit John. Que certains disparaissent sans laisser de trace. Et qu’on ne s’en aperçoit même pas.

Miller resta silencieux encore quelques secondes. Puis il hocha lentement la tête.

— C’est… touchant, dit-il, mais sa voix ne contenait aucune chaleur. Vous avez de la chance, Agent Reyes. Beaucoup de vos collègues auraient choisi une explication plus prosaïque : « j’ai cliqué au mauvais endroit ». Vous, vous avez opté pour le trauma d’enfance. C’est à la mode, ces temps-ci.

John sentit Mateo se tendre derrière lui. Il ne disait rien, mais son indignation était palpable.

— Pour l’instant, poursuivit Miller, je n’ai pas de preuve que vos consultations nocturnes aient abouti à autre chose qu’une curiosité malsaine. Mais je vous préviens : si je découvre le moindre lien entre ces recherches et une modification illégale de statut, je vous plante moi-même au pilori. Vous et tous ceux qui vous auraient aidé.

Son regard glissa un instant vers Mateo. La menace était claire.

— Vous pouvez remonter tous les logs que vous voulez, dit John, essayant de garder sa voix stable. Vous ne trouverez rien d’illégal.

C’était presque vrai, maintenant. Il espérait que le « presque » resterait invisible.

Miller le fixa encore un moment, puis tapota sur sa tablette.

— Nous verrons, dit-il. En attendant, je vais élargir la période de l’audit. Pas seulement trois ans. Sept ans. Depuis votre arrivée ici.

Il se leva.

— Agent Rodriguez, vous allez m’aider à préparer cette nouvelle extraction. Je veux un tableau complet de toutes les anomalies, même minimes, dans les dossiers de Reyes. Tout ce qui sort de la moyenne. Compris ?

— Oui, monsieur, répondit Mateo, la gorge serrée.

Miller se dirigea vers la porte. Avant de sortir, il se retourna.

— Ah, encore une chose, dit-il. Évitez de trop fréquenter des… éléments communautaires pendant la durée de l’audit. Les épiceries de quartier, les cafés « engagés ». Je n’aime pas que mes agents mélangent travail et… sentiments.

Le regard de John se durcit imperceptiblement.

— Vous parlez de Maria ? demanda-t-il.

— Je parle de tout le monde, répondit Miller. Mais oui, en particulier de cette femme. Elle parle beaucoup. Trop, peut-être.

Il sortit, laissant derrière lui un froid plus mordant encore que la climatisation.

Le silence retomba dans le bureau.

Mateo s’affaissa sur une chaise, passa les mains sur son visage.

— Je déteste ce type, lâcha-t-il. Je le déteste.

John ne répondit pas. Il regardait l’écran noir de son ordinateur, où se reflétait son visage fatigué.

— Tu crois qu’il t’a cru ? demanda Mateo au bout d’un moment.

— Sur mon frère ? Peut-être. Sur le reste, non. Il sait qu’il y a quelque chose. Il ne sait pas encore quoi.

— Il va remonter sur sept ans, John. Sept ans de dossiers. Tu peux pas tout… nettoyer.

— Non, admit John. Je peux pas.

Il se leva, fit quelques pas dans la pièce. Le sol semblait trop dur sous ses pieds.

— Mais j’ai gagné du temps. Et parfois, le temps, c’est tout ce qu’on a.

Son téléphone vibra de nouveau. Un message de Maria.

> Ils sont partis. L’un d’eux a acheté un paquet de tortillas « pour sa femme ». Je lui ai donné les plus sèches.

> Ils reviendront, tu le sais.

John sourit malgré lui.

> Je sais, répondit-il. Merci, Maria.

> Garde le café chaud.

La réponse vint après quelques secondes.

> Le café sera chaud. Et s’il le faut, moi aussi.

Il rangea le téléphone, se tourna vers Mateo.

— On ne pourra pas éternellement l’esquiver, dit-il. Un jour ou l’autre, il finira par sentir l’odeur de GHOST.

— Alors quoi ? demanda Mateo. On laisse tomber ? On laisse ces gens sans défense ?

John secoua la tête.

— Non. Mais on change de danse. On ne peut plus se contenter de détourner son regard. Il va falloir lui faire regarder autre chose. Lui montrer que le vrai problème est ailleurs.

— Ailleurs où ? demanda Mateo.

John prit une inspiration profonde.

— Dans ce qu’il croit protéger. Dans ce système qu’il veut « pur ». On va lui montrer à quel point il est sale, de l’intérieur.

Mateo le regarda, perplexe.

— J’ai peur de comprendre ce que tu insinues, dit-il.

— Pas tout de suite, répondit John. On a déjà esquivé le premier coup. C’est suffisant pour aujourd’hui.

Il s’approcha de la fenêtre, écarta légèrement le store. Dehors, le soleil d’El Paso écrasait le parking. Les voitures brillaient comme des poissons morts. Le vent du désert continuait de souffler, obstiné.

Il songea à Maria dans sa petite épicerie, à ses mains ridées qui servaient des cafés à la cannelle à des visages inquiets. Il songea à GHOST, à ces nourrissons ressuscités dans la peau de migrants épuisés. Il songea à Miller, à ses dents blanches, à son cœur sec.

Et à côté de lui, dans l’ombre du bureau, il sentait la présence de Mateo, jeune, hésitant, mais debout.

Entre eux tous, quelque chose se tissait. Une toile fragile, faite de mensonges, de vérités partielles, de silences lourds. Une toile qui, si elle tenait, pourrait peut-être retenir un peu de lumière.

— On continue, dit-il à voix basse. Tant qu’on peut. Tant que le soleil pèse sur nous.

Il posa la main sur le rebord de la fenêtre, comme pour s’ancrer.

Dehors, quelque part entre le bâtiment d’acier et les cuisines d’El Paso, le monde continuait de tourner. Les enfants riaient. Les mères priaient. Les hommes en uniforme marchaient, lourds de leurs certitudes.

Et dans les plis invisibles des bases de données, des fantômes respiraient encore. Pour combien de temps, il ne le savait pas.

Mais il savait une chose : il ne les laisserait pas disparaître sans se battre.

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