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ICE : un agent pas comme les autres, chapitre 3

Olivier Muhleisen

Le soleil n’était pas encore levé quand John gara son pick-up sur le parking réservé du centre ICE. La nuit traînait encore sur El Paso comme une couverture trop lourde, épaisse de chaleur et de poussière, et le bâtiment, bloc de béton aux vitres teintées, ressemblait à un caillou noir jeté en plein désert.

Il coupa le contact. Un instant, il resta là, les mains sur le volant, à écouter le tic-tac discret du moteur qui refroidissait. Dans le silence, on entendait à peine, loin, très loin, le grondement sourd d’un camion sur l’Interstate, et, plus près, un aboiement isolé, puis rien. Il aimait cet entre-deux, ces minutes où la ville retenait son souffle, avant que les sirènes, les portes qui claquent, les cris, ne se remettent à tourner.

Dans le rétro, son visage surgit, fantôme familier : pommettes saillantes, barbe poivre et sel mal rasée, cicatrice fine au-dessus du sourcil droit. Il toucha machinalement la ligne blanche de la cicatrice, comme pour vérifier qu’elle était toujours là, qu’il n’avait pas rêvé vingt ans de vie avant ce parking, avant cet uniforme bleu.

Le tissu de sa chemise de service, posé sur le siège passager, brillait d’un bleu profond dans la pénombre. Il posa la main dessus. Une seconde, il eut la vision fugace d’un petit garçon dans un quartier pauvre de Houston, qui levait les yeux sur un policier en uniforme, fasciné. Il se revit, lui, avec un fusil entre les mains, quelque part entre Falloujah et Mossoul, l’air saturé de poussière brûlée. Et maintenant, ce bleu. Un autre type de guerre.

Il enfila la chemise, boutonna lentement, ajusta le badge. Dans le miroir, le symbole prenait le dessus sur l’homme. L’agent supplanta John. Il inspira profondément.

— Allez, mon vieux, murmura-t-il.

Il attrapa sa casquette, sortit du pick-up. L’air était encore frais, avec ce froid trompeur des matins de désert, qui promettait un incendie de chaleur pour les heures à venir. Le vent portait une odeur vague de pneus brûlés, de sable, et cette note acide, presque imperceptible, qui venait du centre de détention : désinfectant, sueur, peur.

En approchant de l’entrée, il croisa un groupe de silhouettes menottées qu’on faisait monter dans un bus blanc, sans inscription, seulement un numéro discret sur la carrosserie. Une femme se retourna, les yeux agrandis, cherchant quelqu’un à travers les vitres teintées du hall. Ses lèvres remuaient, mais aucun son ne passait la barrière de verre. Un agent la poussa par le bras. John détourna le regard.

Il passa son badge devant le lecteur. BIP. La porte coulissa dans un chuintement. L’intérieur l’engloutit : clim glacée, néons blafards, odeur de plastique et de café brûlé. Le contraste avec l’aube poussiéreuse du parking lui donna un léger vertige. Toujours cette impression d’entrer dans un ventre mécanique.

Dans le hall, le portrait officiel du Président trônait, sourire figé, à côté du drapeau américain immobile dans un coin. Sous ce regard imprimé, les gens se déplaçaient vite, dossiers sous le bras, armes à la ceinture, visages fermés. On n’échangeait que des phrases courtes, des sigles, des ordres.

John prit l’ascenseur pour le deuxième étage : Bureau des Opérations et des Ressources. Là-haut, la lumière des néons semblait plus dure encore, comme si chaque tube avait été choisi pour chasser toute ombre, toute nuance. Les open spaces s’étendaient, rangées de postes informatiques alignés comme des stèles. Sur les écrans, des listes de noms, des numéros, des tableaux de quotas.

Il traversa en silence, saluant d’un signe de tête quelques collègues. Certains répondaient, d’autres pas. Il sentait sur lui, malgré les années, ce mélange de respect et de distance : John, l’homme qui faisait le sale boulot sans poser de questions, du moins c’est ce qu’ils croyaient. Celui qui ramenait des chiffres. Celui que Miller citait en exemple aux réunions.

Son bureau à lui se trouvait au fond, près d’une fenêtre étroite qui donnait sur un bout de désert. Là, entre deux dossiers empilés, une photo détonnait : Maria, devant l’épicerie La Esperanza, souriante, un tablier fleuri autour de la taille, levant une tasse de café comme un toast. À côté d’elle, John, sans uniforme, t-shirt gris, l’air presque jeune. Il détourna vite les yeux de l’image, comme d’un talisman trop puissant pour être regardé de face.

Sur son clavier, un post-it : « 7h30 – Miller. Ne sois pas en retard. — S. »

Il soupira. Miller à l’aube, ça sentait le sermon ou la stratégie. Probablement les deux.

Il posa son arme dans le tiroir verrouillé, passa rapidement dans la petite salle de repos pour se servir un café. Le liquide noir, amer, sentait le brûlé. Rien à voir avec le café à la cannelle de Maria, qui emplissait La Esperanza d’un parfum de foyer. Il avala malgré tout une gorgée, comme on avale un médicament, puis prit la direction du bureau de Miller.

Le couloir menant au Saint des saints avait été refait récemment : nouvelle moquette gris foncé, murs repeints en blanc cassé, quelques affiches officielles vantant la « mission » de l’ICE : PROTÉGER NOS FRONTIÈRES, SAUVEGARDER NOTRE AVENIR. Des silhouettes de familles blondes y souriaient, des drapeaux flottaient à contre-jour, et des mots comme SÉCURITÉ, ORDONNANCE, INTÉGRITÉ, alignaient leur froideur rassurante.

La porte de Miller était entrouverte. On entendait une voix grave, rieuse, suivie d’un silence tendu. John frappa.

— Entrez.

La voix de Miller avait ce tranchant poli qui dominait sans hausser le ton. John poussa la porte.

Le bureau de Miller était l’inverse du reste du bâtiment : moquette épaisse, fauteuils en cuir, bureau massif en bois sombre. Sur un mur, un drapeau américain encadré, sur un autre, une photographie de Miller serrant la main d’un sénateur. Une baie vitrée donnait sur le désert, mais les stores étaient à moitié tirés, ne laissant passer qu’une lumière filtrée, presque clinique.

Miller était debout, dos à la fenêtre, silhouette nette dans son costume bleu marine, cravate parfaitement nouée. Son uniforme à lui n’était pas celui de terrain : c’était celui du pouvoir. Ses dents, d’un blanc éclatant, semblaient briller même quand il ne souriait pas. En face de lui, un jeune homme en uniforme, raide comme un I : Mateo.

— Ah, le voilà, dit Miller sans préambule. L’homme du jour.

Son sourire n’atteignit pas ses yeux. Ceux-ci, gris clair, restaient froids, évaluateurs.

Mateo se retourna. Il avait ce visage encore plein, les traits doux, la peau brune, les yeux sombres brillants d’une énergie nerveuse. Ses cheveux étaient coupés court, comme on les coupe à l’académie, mais une mèche rebelle tombait sur son front. Il la repoussa d’un geste rapide, presque enfantin.

— Agent Reyes, voici l’Agent John Carter, annonça Miller. Votre mentor, comme on dit maintenant. Vous avez de la chance, ajouta-t-il, en s’adressant à Mateo mais en regardant John. Certains doivent se contenter de médiocres. Vous, vous avez le meilleur.

John hocha la tête, sans trop savoir quoi faire de ce compliment.

— Enchanté, monsieur, dit Mateo, en tendant la main.

Sa poignée était ferme, un peu trop. Il cherchait à bien faire. Les yeux de John accrochèrent un détail : une cicatrice légère sur la phalange de l’index droit, comme une brûlure ancienne. Il se demanda d’où elle venait. Une cuisine ? Une usine ? Un accident d’enfant ?

— Appelle-moi John, répondit-il. On n’est pas à l’académie, ici.

Miller claqua doucement des doigts, rappelant l’attention sur lui.

— Bien, bien. On fera les conversations de vestiaire plus tard. Pour l’instant, on a du travail. Asseyez-vous.

Ils prirent place. John sur le fauteuil face au bureau, Mateo légèrement en retrait, sur une chaise latérale. Miller resta debout un instant, savourant sa position de surplomb, puis s’assit à son tour. Il ouvrit un dossier cartonné, impeccablement rangé, sans paperasse qui dépasse.

— La situation, messieurs, est simple, dit-il. Nous sommes en retard.

Il posa un regard appuyé sur John.

— Nous avons un objectif trimestriel de deux mille procédures d’éloignement exécutées. Nous en sommes à… mille quatre cent quarante-neuf. Il fit glisser une feuille vers eux. Il reste trois semaines. Vous voyez le problème.

Sur le papier, des colonnes de chiffres, des courbes, des pourcentages. John comprenait la musique : quotas, pressions, menaces voilées. Il savait comment Miller jouait avec ces chiffres comme avec des armes.

— On a eu des ralentissements avec les recours, admit John. Les avocats de la paroisse ont…

Miller leva une main, paume vers lui, pour le faire taire.

— Je ne suis pas intéressé par les excuses, John. Je vous ai connu plus efficace. Je sais que le terrain est difficile. C’est pour ça que je mets avec vous du sang frais, dit-il en désignant Mateo. De l’enthousiasme, de la discipline. Agent Reyes a terminé l’académie dans les dix premiers de sa promotion. Il croit à notre mission.

Mateo rougit légèrement de fierté et de gêne mêlées.

— Yes, sir. Je… je veux servir mon pays. Faire respecter la loi.

Miller eut un petit hochement de tête satisfait.

— Voilà. Faire respecter la loi. C’est notre colonne vertébrale. Pas nos états d’âme, pas les histoires larmoyantes qu’on entend là-dehors. La loi.

Il fit tourner son stylo entre ses doigts, un stylo cher, lourd, qui reflétait la lumière.

— John, vous êtes l’homme de terrain. Vous connaissez les ruelles, les points de passage, les planques. Reyes connaît les manuels, les procédures. Ensemble, vous êtes… complémentaire. Je veux que vous l’emmeniez avec vous sur les prochaines opérations. Qu’il voie comment on fait les choses ici. Sans mollesse. Sans complaisance.

— Bien, dit John.

Un mot sec, sans commentaire.

— Et je veux aussi, poursuivit Miller, que vous lui transmettiez votre… flair. Votre capacité à distinguer les cibles faciles des cibles compliquées. Vous savez ce que je veux dire.

John le savait. Miller parlait de ceux qui se laissaient arrêter sans résistance, qui signaient des retours « volontaires » sous la pression, qui n’avaient pas d’avocat, pas de famille citoyenne, pas de prêtre pour remuer ciel et terre. Les proies « rentables ».

— On a un mandat pour une opération ce matin, reprit Miller. Une adresse dans le Lower Valley. Une maison connue pour héberger des sans-papiers. Familles. Je veux que ce soit propre, efficace. Pas de caméras, pas de témoins encombrants. On ne peut plus se permettre de bad buzz, vous avez vu les réseaux sociaux.

Il eut un rictus de mépris en prononçant ces derniers mots.

— Vous partez dans une heure. John, vous dirigerez l’intervention. Reyes, vous observez, vous apprenez. Mais je veux que vous mettiez la main à la pâte aussi. On ne forme pas un chien de chasse en le laissant regarder par la fenêtre.

Mateo acquiesça, la mâchoire serrée.

— Yes, sir.

Miller se pencha en avant, plantant ses yeux pâles dans ceux de John.

— Et, John… Rappelez-vous qu’on nous regarde. De Washington. Les quotas, les rapports, les promotions. J’ai mis ma réputation en jeu en vous présentant comme mon meilleur élément. Ne me faites pas mentir.

Il sourit. Un sourire sans chaleur, sans faille, qui montrait trop bien ses dents.

— Vous pouvez disposer.

Dans le couloir, Mateo suivait John d’un pas un peu trop rapide, comme s’il craignait de rester en arrière. Il jetait des regards autour de lui, absorbant les lieux, les visages, les gestes. Pour lui, tout était encore neuf, chargé de cette aura de sérieux qu’on donne aux institutions quand on les découvre de l’intérieur.

— Il vous respecte vraiment, dit Mateo, une fois qu’ils furent hors de portée de la porte de Miller.

— Qui ça ?

— L’Inspecteur. Miller. On voit qu’il… qu’il compte sur vous.

John haussa les épaules.

— Miller compte sur les chiffres. Tant que je les lui apporte, il est content.

Mateo hésita.

— Mais… vous croyez pas qu’il a raison ? Sur un point, je veux dire. On est là pour faire appliquer la loi. Si on commence à… à laisser les émotions prendre le dessus…

Il se corrigea, conscient de marcher sur un terrain glissant.

— À l’académie, on nous disait tout le temps : « Vous n’êtes pas là pour penser, vous êtes là pour exécuter. La morale, c’est le Congrès qui la fait. Vous, vous appliquez. »

Ils arrivèrent devant le bureau de John. Il ouvrit la porte, laissa passer Mateo, referma derrière eux. Le bruit du couloir se coupa net, remplacé par le léger bourdonnement des ordinateurs et de la clim.

— Assieds-toi, dit John.

Mateo prit place sur la chaise en face du bureau. Ses yeux tombèrent sur la photo de Maria. Il pencha la tête.

— C’est… votre mère ?

— Non. Une amie.

Le ton se fit plus sec qu’il ne l’aurait voulu. Il s’adoucit un peu :

— Enfin… plus que ça. C’est compliqué.

Mateo hocha la tête, intimidé.

— Elle tient une épicerie. Pas loin d’ici.

— Elle a l’air gentille, dit Mateo, avec un sourire sincère.

— Elle l’est.

Un silence. Puis John secoua la tête, comme pour chasser le fil de pensée qui menaçait de le détourner.

— Bon. Revenons à la loi et à la morale.

Il s’appuya au dossier de sa chaise, croisa les bras.

— On t’a dit ça, à l’académie, hein ? Que tu n’étais pas là pour penser.

— Oui, répondit Mateo, un peu sur la défensive. C’est… c’est ce qu’ils répétaient. Qu’on devait faire abstraction. Sinon on tiendrait pas.

John le fixa un instant, le jaugeant. Il revoyait d’autres jeunes visages, d’autres illusions. Il revoyait aussi le sien, plus jeune, quand il avait signé son premier contrat de sécurité privée, croyant à la fois à l’argent et à une forme tordue d’honneur.

— Ils ont raison sur un point, dit-il enfin. Si tu laisses tout te toucher de plein fouet, tu te brises. Ou tu deviens fou. Tu dois mettre une distance. Une armure.

Il marqua une pause.

— Mais si tu deviens seulement cette armure, si tu t’enfermes dedans, t’es plus qu’un morceau de la machine. Et là, tu peux faire n’importe quoi. Vraiment n’importe quoi. Parce que tu auras arrêté de te poser des questions.

Le regard de Mateo se troubla un peu.

— À l’académie, il y avait un instructeur, dit-il. Un ancien de la Border Patrol. Il racontait des histoires… des arrestations violentes, des poursuites en voiture, des types armés. Ça impressionnait tout le monde. Il disait : « Sur le terrain, c’est eux ou vous. Oubliez le reste. » Moi… je me suis dit… c’est ça, la réalité. Il faut être dur.

John eut un demi-sourire, sans joie.

— La réalité, c’est plus compliqué que les histoires d’instructeurs. Tu vas la voir, bientôt. Ce matin, même.

Il se pencha, alluma son ordinateur. L’écran s’illumina, affichant le système interne de l’ICE. Des menus, des abréviations, des modules. Il se connecta, ses doigts glissant sur le clavier avec l’aisance de l’habitude.

Mateo observait, curieux.

— Je vais te montrer un truc, dit John. Un truc qu’ils enseignent pas à l’académie.

Sur l’écran, il navigua vers une interface moins familière, plus austère. Des lignes de code, des numéros, des noms en gris, barrés.

— C’est quoi ? demanda Mateo.

— Ça… c’est le Purgeur de l’État civil. Là où dorment les identités de ceux qui sont morts jeunes. Des bébés, des enfants. Nés ici, morts ici. Citoyens, mais partis avant d’avoir vécu.

Mateo fronça les sourcils.

— Pourquoi vous avez accès à ça ?

— Parce que tout est connecté, répondit John. Assurance sociale, immigration, justice. Tout parle à tout. Quand on vérifie une identité, quand on cherche des doublons, on passe par là. La plupart des agents ne regardent même pas. Ils suivent les menus préprogrammés, ils cochent des cases.

Ses doigts coururent sur le clavier. Une liste s’afficha : des prénoms, des dates de naissance, des dates de décès. À côté, un code : « Inactif. Pas de dossier fiscal. »

— Regarde, dit John. Teresa M., née en 1964, morte à 3 mois. Numéro de sécu jamais utilisé. Pour le système, c’est un fantôme. Elle a existé, puis plus rien. Plus de trace, à part ça.

Mateo déglutit. Il semblait mal à l’aise, comme s’il violait une tombe en regardant cet écran.

— Pourquoi vous me montrez ça ? demanda-t-il.

John resta silencieux un moment. Les mots se formaient dans sa tête, hésitants, comme des silhouettes dans le sable.

Il pensa à Maria, assise à la table de sa cuisine, les mains autour d’une tasse de café à la cannelle, lui racontant ses années d’institutrice, les visages de ses élèves, ses rêves d’Amérique qui avaient failli s’éteindre dans un bus de déportation. Il pensa au jour où il avait, pour la première fois, réveillé un de ces fantômes pour lui fabriquer un avenir.

— Parce qu’il y a toujours… un autre chemin, dit-il doucement. Même dans une machine comme celle-ci. Des failles. Des interstices. Des endroits où on peut glisser quelque chose d’humain.

Mateo cligna des yeux.

— Je… je comprends pas.

— C’est normal. Tu comprendras peut-être un jour. Ou pas. Pour l’instant, oublie ça.

Il referma rapidement la fenêtre, revint au menu principal, à des écrans plus banals.

— Ce matin, tu vas voir la face officielle du travail. Celle qu’on montre dans les rapports. Les interventions, les mandats, les arrestations. C’est important que tu voies ça. Que tu voies à quoi tu as dit oui quand tu as signé.

Il se leva.

— On descend au garage. On doit équiper le véhicule.

Le garage souterrain était un immense hangar bétonné, où l’écho des pas se mêlait au ronronnement lointain des moteurs. Des 4x4 blancs, frappés du logo bleu de l’ICE, étaient alignés en rangées impeccables. Les néons reflétaient sur les carrosseries luisantes, sur les grilles de protection des pare-brise, sur les gyrophares encore éteints.

L’odeur d’essence, de caoutchouc, de métal chaud flottait dans l’air. John la connaissait bien ; elle se mêlait pour lui à des odeurs plus anciennes, celles des bases militaires, des pistes d’atterrissage improvisées, de la poussière collée à la sueur.

— On prend le 27, dit-il à Mateo. Tu conduis.

Les yeux de Mateo s’agrandirent.

— Moi ? Déjà ?

— Tu sais conduire, non ?

— Oui, à… à l’académie on a fait…

— Ici, c’est pas l’académie, coupa John. Tu dois te familiariser avec tout, tout de suite. Et moi, j’aime mieux avoir les mains libres pour regarder, parler, intervenir.

Ils se dirigèrent vers le 4x4 numéro 27. Mateo passa la main sur la carrosserie, comme pour s’assurer qu’elle était réelle. Il ouvrit la porte conducteur, s’installa. John fit le tour, monta côté passager.

Entre les deux sièges, une console accueillait la radio, un petit ordinateur embarqué, un support pour tablette. À l’arrière, une grille séparait l’habitacle de la banquette réservée aux personnes arrêtées. Le métal froid brillait.

John tendit la main vers le coffre à gants, en sortit un gilet pare-balles supplémentaire.

— Mets ça.

Mateo l’enfila, maladroit. Le gilet était un peu trop large, le faisant paraître plus jeune encore.

— Ça fait… bizarre, dit-il.

— Tu t’y feras. Ou pas. Mais tu le mets quand même.

Il alluma la radio, testa le micro, vérifia que tous les canaux fonctionnaient. Une voix grésilla, anonyme, égrenant des codes, des adresses.

— Un jour, tu connaîtras tout ça par cœur, dit John. Les codes, les voix, les habitudes. Tu sauras qui dramatise toujours, qui minimise toujours. Qui est prudent, qui cherche la bagarre.

— Et vous ? demanda Mateo. Vous êtes lequel ?

John eut un léger rire sans joie.

— Ça dépend de qui regarde.

Il attrapa une tablette fixée à la console, entra son identifiant. Le mandat de perquisition s’afficha, avec l’adresse, la description sommaire du lieu, les motifs : « Suspicion d’hébergement d’étrangers en situation irrégulière. Informations fournies par source anonyme. » Il y avait aussi une photo satellite de la maison : un petit rectangle beige, un toit en tôle, un bout de cour, un arbre maigre.

— Tu vois ? dit John en montrant l’écran. Pour Miller, pour le système, c’est ça, notre terrain. Une adresse. Une note. Une case à cocher.

— Et pour vous ? demanda Mateo.

La question était sortie spontanément, sans qu’il s’en rende compte. John le regarda, surpris.

— Pour moi, c’est… des gens. Parfois. Pas toujours. Ça dépend.

Il reposa la tablette.

— Démarre. On a une demi-heure de route.

Mateo tourna la clé. Le moteur vrombit, le véhicule trembla légèrement. Il ajusta les rétroviseurs, serra le volant. Ses mains étaient un peu moites.

En quittant le garage, ils furent un instant éblouis par la lumière du jour. Le soleil commençait à monter, déjà vif, projetant des ombres nettes sur le béton. El Paso s’étendait devant eux, mosaïque de toits plats, de panneaux publicitaires, de parkings poussiéreux. Au loin, la cicatrice claire du mur se dessinait, serpentant entre les collines.

— C’est étrange, dit Mateo, au bout de quelques minutes de silence. Moi, je suis né ici. À El Paso. Mais… je suis jamais vraiment venu de ce côté de la ville. On restait à l’Est, dans notre quartier. Le centre, le côté… fédéral, c’était comme une autre planète.

— Et maintenant, tu es sur cette autre planète, dit John.

— Oui.

Il hésita.

— Mes parents… ils comprennent pas trop ce que je fais, avoua-t-il. Mon père travaille dans le bâtiment. Ma mère fait des ménages. Ils… ils ont des papiers, hein. Depuis longtemps. Mais ils ont… des amis, des cousins… qui ont pas eu cette chance. Pour eux, l’ICE, c’était… c’était le loup. Celui qu’on craint. Ils me disent rien, mais je vois dans leurs yeux… ils se demandent si je suis pas passé de l’autre côté du fusil.

Il eut un rire nerveux.

— Et toi, qu’est-ce que tu leur réponds ? demanda John.

— Que… que je veux faire les choses bien. Faire respecter la loi, mais avec… avec humanité. À l’académie, on parlait de ça aussi, un peu. « Professionalism and compassion », ils disaient. Mais c’était surtout des slogans sur les murs.

— Les slogans sont plus faciles que la pratique, dit John.

Ils roulèrent en silence quelques instants. Le 4x4 avalait les blocs, les intersections, glissant entre les camions, les vieilles voitures, les bus scolaires jaunes. Devant une école, des enfants attendaient, sacs sur le dos, certains regardant la voiture blanche avec un mélange de curiosité et de méfiance. Une petite fille se serra contre sa mère en la voyant.

— Tu vois ? dit John, plus pour lui-même que pour Mateo. Ce bleu, ce logo… c’est une ombre, pour eux. Un croquemitaine moderne.

Mateo serra les dents.

— Peut-être qu’on peut changer ça. Si… si on montre un autre visage.

— Peut-être.

John ne dit pas que le système était conçu pour que ce visage reste, la plupart du temps, celui de la peur. Que les quotas, les directives, les discours de Miller poussaient dans une seule direction : plus de chiffres, plus de fermeté, plus de visibilité. Il ne dit pas non plus que, parfois, dans les interstices, un autre visage pouvait apparaître, mais qu’il fallait le cacher, le protéger.

Ils quittèrent les artères principales pour s’enfoncer dans le Lower Valley. Les rues se firent plus étroites, les maisons plus basses, souvent en parpaings, parfois en bois peint, avec des clôtures de fortune, des grilles, des chiens qui aboyaient derrière les portails.

L’adresse se trouvait au bout d’une impasse, près d’un terrain vague où des pneus usés, des carcasses de meubles, des jouets cassés gisaient, abandonnés. La maison était petite, beige écaillé, un toit en tôle ondulée, une porte métallique peinte en bleu pâli. Un vieux pick-up rouillé était garé de travers devant.

John fit signe à Mateo de couper le moteur à une cinquantaine de mètres.

— On attend les autres, dit-il.

D’autres véhicules blancs arrivaient déjà, se positionnant de manière à bloquer l’impasse sans attirer trop l’attention. Des agents en sortirent, ajustant leurs gilets, vérifiant leurs armes. Certains plaisantaient à voix basse, d’autres gardaient un visage fermé.

— Tu restes près de moi, dit John à Mateo. Tu observes. Tu n’interviens que si je te le dis. Sauf si ta vie est en danger. Là, tu fais ce que tu dois faire.

— D’accord, répondit Mateo, la gorge soudain sèche.

Ils rejoignirent le petit groupe qui s’était formé autour du sergent en charge de l’opération, un homme trapu, tatouages dépassant de ses manches. Il tenait la tablette avec le mandat.

— OK, les gars, dit le sergent. Une source nous dit qu’on a au moins huit, peut-être dix personnes à l’intérieur. Familles, probablement. Pas d’info sur des armes, mais on reste prudents. On fait ça propre. Pas de drame inutile. Pas de héros.

Son regard glissa sur Mateo.

— Toi, le bleu, tu colles à Carter. Tu fais ce qu’il dit. C’est clair ?

— Yes, sir.

— Bien. On y va.

Ils s’avancèrent en formation vers la maison. Le bruit de leurs bottes sur le gravier résonnait dans l’impasse. Un chien se mit à aboyer frénétiquement derrière une clôture voisine. Une fenêtre se souleva un peu plus loin, une silhouette regarda, puis disparut.

Devant la porte, John prit la tête. Il sentit son corps passer en mode automatique : respiration ralentie, regard qui balaie les environs, muscles prêts. C’était un état qu’il connaissait trop bien, mélange de concentration et de détachement. Il aurait presque pu croire qu’il était de retour dans une autre vie, à l’autre bout du monde.

Le sergent frappa fort à la porte métallique.

— ICE ! Ouvrez ! Mandat de perquisition !

Un silence. Puis un bruit de chaises qu’on bouscule, de pas précipités à l’intérieur. Une voix de femme, affolée, en espagnol : « ¡Los niños! ¡Levántense, rápido! »

Le sergent frappa plus fort.

— ICE ! Mandat de perquisition ! Ouvrez la porte maintenant !

Toujours pas de réponse. Juste des bruits de panique retenue. John échangea un regard avec le sergent. Celui-ci hocha la tête. Un agent s’avança avec un bélier métallique.

Mateo, derrière, déglutit. John sentit son souffle accélérer, même sans le voir. Il se tourna légèrement vers lui.

— Respire, lui murmura-t-il. Reste derrière moi. Ne pointe ton arme sur personne tant qu’on te l’a pas demandé.

— Oui, oui, d’accord, balbutia Mateo.

Le bélier frappa. Une fois, deux fois. La porte céda dans un fracas métallique, s’ouvrant brusquement vers l’intérieur.

— ICE ! cria le sergent en entrant. Tout le monde au sol ! Mains en l’air !

Le chaos éclata.

La pièce principale était petite, encombrée de meubles bon marché, de jouets, de sacs. L’air était saturé d’odeurs : nourriture épicée, lessive, sueur, un reste de parfum bon marché. Sur un matelas posé à même le sol, deux enfants, les yeux encore gonflés de sommeil, se redressèrent en pleurant. Une femme d’une trentaine d’années, cheveux noirs en désordre, se leva brusquement d’une chaise, les mains tremblantes.

— ¡Por favor! ¡Los niños! ¡No les hagan daño! cria-t-elle.

Un homme sortit précipitamment d’une autre pièce, les mains levées, torse nu, un jean mal boutonné. Il parla en espagnol, vite, des mots que John comprenait sans les entendre vraiment, tant il était concentré sur les gestes, les positions, la possibilité d’un danger.

— À genoux ! cria un agent. À genoux, maintenant !

L’homme hésita, regarda ses enfants, la femme. Son regard croisa celui de Mateo, qui avait sorti son arme, les mains tremblantes. John sentit la tension monter d’un cran.

— À genoux ! répéta l’agent, s’approchant, arme braquée.

Le ton, l’attitude, la peur du père, tout pouvait déraper. John le savait. Il avait vu des scènes comme celle-ci se transformer en drame pour un geste mal interprété, un pas de trop, un cri.

Il se plaça légèrement en travers, entre l’agent et l’homme, sans en avoir l’air. Sa voix, quand il parla, fut ferme mais moins agressive.

— À genoux, amigo. Personne ne te fera de mal si tu obéis. Fais-le pour tes enfants.

L’homme sembla hésiter une seconde de plus, puis céda. Il se laissa tomber à genoux, les mains sur la tête. Ses épaules tremblaient.

La femme prit les enfants contre elle, les serrant si fort qu’ils en étouffaient presque. Le plus petit, un garçon d’environ quatre ans, fixait les uniformes avec des yeux énormes, des larmes silencieuses coulant sur ses joues.

Mateo, derrière, respirait vite. John le sentait plus qu’il ne le voyait. Ses mains sur l’arme étaient crispées, les jointures blanchies. Il n’avait probablement jamais braqué quelqu’un dans un salon rempli de jouets.

— Baisse ton arme un peu, dit John à voix basse, sans se retourner. Ils sont au sol. Il n’y a pas de menace.

Mateo obéit, mais ses yeux restaient écarquillés.

D’autres agents fouillaient la maison, ouvrant des portes, tirant des rideaux. On entendit des cris dans une autre pièce, des ordres, des pleurs. On ramena deux autres femmes, une adolescente, un vieil homme à la barbe blanche. Ils avaient tous ce même regard de bêtes traquées, l’incrédulité mêlée à une résignation ancienne.

— Ils sont neuf, annonça un agent. On a la maman, le papa, les gosses, la sœur, les grands-parents. Et une cousine, je crois. Pas d’armes, juste une batte de base-ball derrière la porte.

Le sergent hocha la tête, satisfait.

— Très bien. On fait l’inventaire, on les identifie, on les embarque. Carter, tu supervises. Je veux pas de bordel.

John acquiesça. Il se tourna vers Mateo.

— Garde l’entrée, lui dit-il. Laisse pas des voisins filmer. Si quelqu’un sort un téléphone, dis-lui de reculer. Calme. Sans menaces inutiles.

— D’accord, répondit Mateo, blême.

Pendant que les agents prenaient les noms, fouillaient les sacs, prenaient quelques photos des lieux pour le dossier, John se concentra sur les visages. Il avait appris à lire vite : la colère, la peur, la soumission, la dignité. Il savait aussi quels détails pouvaient faire la différence plus tard : un acte de naissance américain sur un frigo, une ordonnance médicale, une lettre d’un employeur.

Sur une petite étagère, il remarqua un cadre avec une photo : les deux enfants, dans un parc, souriants, tenant un ballon rouge. Derrière eux, un drapeau américain flottait. Il sentit quelque chose se serrer en lui.

— Vos enfants sont nés ici ? demanda-t-il à la femme, en espagnol.

Elle hocha la tête, les yeux pleins de larmes.

— Sí… sí, señor. Son americanos. Nacieron en el hospital del centro. Tengo los papeles…

Elle se mit à fouiller frénétiquement dans un tiroir, mais un agent l’arrêta, la prenant par le bras.

— On s’en occupe, dit-il sèchement. Restez là.

John posa une main sur l’avant-bras de l’agent.

— Laisse-la prendre les certificats de naissance, dit-il. Ça nous fera gagner du temps, de toute façon.

L’agent haussa les épaules, céda. La femme sortit deux certificats froissés, les tendit à John comme si elle lui tendait ses enfants eux-mêmes.

Il les prit, les regarda rapidement. Noms espagnols, lieu de naissance : El Paso, Texas. Il les glissa dans une pochette.

— Gracias, dit-il doucement.

Elle le regarda avec un mélange d’espoir et de défi.

— Usted… usted tiene hijos, señor ? demanda-t-elle.

La question le frappa comme une gifle. Il sentit le poids d’une absence, d’une vie qui ne s’était jamais faite. Il détourna le regard.

— Non, répondit-il en anglais, s’éloignant. Il n’avait pas la force de développer.

Dans l’encadrement de la porte, Mateo observait la scène, figé. Dehors, quelques voisins s’étaient amassés à bonne distance, murmurant entre eux, certains sortant déjà des téléphones. Mateo leva la main.

— Pas de vidéos, s’il vous plaît, lança-t-il. Reculez. Laissez-nous faire notre travail.

Sa voix tremblait légèrement, ce qui la rendait moins autoritaire qu’il ne l’aurait voulu. Une femme âgée, en robe de maison, lui répondit en espagnol, avec colère :

— ¡Trabajo de qué, muchacho ! ¿De romper familias ?

Mateo comprit assez pour rougir. Il baissa un peu la tête, sans savoir quoi répondre. John le rejoignit.

— Reste calme, lui souffla-t-il. N’entre pas dans leurs débats. Tu ne gagneras pas. Et tu n’es pas obligé de perdre ton âme là-dedans pour autant.

Il se tourna vers la vieille femme, lui parla en espagnol, plus doucement.

— Señora, por favor. No haga esto más difícil para ellos. Los niños están mirando.

Elle le fixa, surprise de l’entendre ainsi, puis ses yeux se remplirent de larmes. Elle recula, marmonnant une prière.

Quand les premières personnes furent escortées vers les véhicules, menottées, les enfants serrés contre leurs mères, Mateo sentit quelque chose se briser en lui. Le plus petit, le garçon de quatre ans, se débattait, criant, tendant les bras vers la maison.

— ¡Mi osito! ¡Mi osito!

John vit le regard de l’enfant se poser sur un petit ours en peluche abandonné sur le seuil. Sans réfléchir, il se baissa, le ramassa, le tendit au garçon. L’enfant le saisit, s’y agrippa comme à une bouée. Ses cris se muèrent en sanglots étouffés.

Un agent lança à John un regard ironique.

— Tu vas leur border le lit aussi, Carter ?

John ne répondit pas. Il se contenta de suivre du regard la petite procession qui avançait vers les véhicules, encadrée par les uniformes bleus. Il avait vu ce tableau tant de fois, et pourtant… chaque fois, un détail, un visage, venait gratter un peu plus la carapace.

Mateo, lui, semblait au bord du malaise. Sa respiration était rapide, ses yeux brillants. Il serra les poings.

— C’est… c’est normal que je me sente comme ça ? demanda-t-il à mi-voix, une fois que les derniers étaient montés dans les voitures, les portes claquées.

— Comme quoi ? demanda John.

— Comme si… comme si j’avais mis le feu à une maison avec des gens dedans, murmura Mateo. Même si… même si c’est la loi. Même si on m’a dit que c’était pour la sécurité du pays. Je… j’arrive pas à voir le « pays » là-dedans. Je vois juste… eux.

John le regarda longuement. Dans les yeux du jeune homme, il voyait ce mélange de honte et de culpabilité, cette fracture naissante entre le discours appris et la réalité vue.

— C’est normal, dit-il. C’est même bon signe.

— Bon signe ? répéta Mateo, incrédule.

— Ça veut dire que t’es pas complètement anesthésié. Que t’es encore vivant, là-dedans.

Il posa une main sur la poitrine de Mateo, à l’endroit du gilet pare-balles.

— Beaucoup arrêtent de sentir, à force. C’est plus simple. Mais c’est là qu’ils deviennent dangereux. Pour les autres. Pour eux-mêmes.

Un agent les appela.

— Carter ! On a fini l’inventaire. On remballe.

— J’arrive, répondit John.

Il se tourna vers Mateo.

— On va rentrer au centre. On va te faire remplir des formulaires, t’expliquer comment on transforme ce que tu viens de voir en chiffres dans un tableau. Mais avant ça, on va faire un détour.

— Un détour ? répéta Mateo.

— Tu conduis. Suis mes indications.

De retour dans le 4x4, Mateo gardait le silence. Ses mains sur le volant tremblaient encore un peu. John lui indiqua une direction différente de celle du centre ICE.

— On… on ne retourne pas au bureau ? demanda Mateo.

— Pas tout de suite. Miller peut attendre un quart d’heure. Il aura ses chiffres, ne t’inquiète pas.

Mateo obéit, sans insister. Ils quittèrent les rues poussiéreuses du Lower Valley pour remonter vers un quartier plus vivant, plus coloré. Des enseignes en espagnol, des taquerias, des salons de coiffure, des petites boutiques se succédaient. Des odeurs de tortillas, de viande grillée, d’épices envahirent l’habitacle par les fenêtres entrouvertes.

— Tourne là, dit John, en montrant une petite rue latérale.

Au bout de cette rue, coincée entre une laverie automatique et un magasin de pièces automobiles, se tenait une petite épicerie aux murs jaunes, avec un auvent vert délavé : « La Esperanza ». Sur la vitrine, des affiches annonçaient des promotions sur le riz, les haricots, le café. Une guirlande de papiers colorés, un peu fanés, flottait au vent.

Mateo gara le 4x4 devant, hésitant.

— On… on peut se garer là avec le véhicule de service ? demanda-t-il.

— On peut, dit John. Et on va même descendre.

— Mais… on est en uniforme, objecta Mateo. Les gens vont…

— Avoir peur, oui. Au début. Puis pas longtemps.

John sortit du véhicule, contourna le capot. Mateo l’imita, mal à l’aise. Quelques passants ralentirent en voyant les uniformes, chuchotèrent, changèrent de trottoir. John ignora les regards, poussa la porte de La Esperanza.

Une clochette tinta. L’intérieur de l’épicerie était baigné d’une lumière chaude, filtrée par des rideaux en dentelle. Des étagères serrées débordaient de boîtes de conserve, de paquets de riz, de bocaux de piments. Au fond, un petit comptoir en bois accueillait une machine à café, quelques chaises en plastique, une table avec une nappe en toile cirée fleurie.

L’odeur les enveloppa aussitôt : café à la cannelle, pain chaud, savon, un parfum de lessive bon marché. C’était l’opposé exact de l’odeur du centre ICE. Ici, l’air semblait plus dense, plus doux.

— Un moment, j’arrive ! lança une voix féminine depuis l’arrière-boutique.

Mateo regardait autour de lui, fasciné. Ses épaules se détendirent un peu malgré lui. Il y avait quelque chose de familier dans ces lieux ; ils ressemblaient à l’épicerie où sa mère l’envoyait acheter du lait quand il était petit.

La femme qui apparut derrière le comptoir avait les cheveux gris relevés en chignon, des yeux noirs pétillants, des rides profondes autour de la bouche, sculptées par des années de sourires. Elle portait un tablier fleuri, taché de farine. En voyant John, son visage s’illumina.

— ¡Juanito ! s’exclama-t-elle. Mira nada más quién viene me asustar a mis clientes…

Elle contourna le comptoir à petits pas rapides, écartant les bras. John, malgré son uniforme, malgré la tension de la matinée, se laissa envelopper dans son étreinte. Elle le serra fort, comme une mère serre un fils de retour d’un long voyage.

— María, répondit-il, avec un sourire qui, pour la première fois de la journée, atteignit ses yeux.

Elle se recula, le détaillant de haut en bas.

— Toujours avec ce bleu, hein… soupira-t-elle. Mais au moins, tu viens avec ton cœur. Ça, je le vois.

Son regard se tourna vers Mateo, qui se tenait un peu en retrait, ne sachant s’il devait saluer, s’excuser, disparaître.

— Et ça, c’est qui ? demanda Maria. Ton nouveau jouet du gouvernement ?

— C’est Mateo, dit John. Agent Reyes. Il… il commence. Je me suis dit qu’il avait besoin d’un bon café.

Maria plissa les yeux, jaugeant le jeune homme. Elle s’approcha, posa une main sur son bras.

— Agent Reyes, répéta-t-elle, avec un léger accent. Moi, je suis juste María. La vieille dame qui donne du café à ceux qui en ont besoin. Bienvenue à La Esperanza.

Son sourire avait quelque chose de désarmant. Mateo, pris de court, sourit à son tour.

— Merci, madame… María, corrigea-t-il.

— Très bien, très bien, approuva-t-elle. Venez, asseyez-vous là.

Elle les installa à la petite table au fond, près de la machine à café. Deux tasses en faïence, un peu ébréchées, attendirent bientôt qu’elle les remplisse. Elle versa le café noir, y ajouta une pincée de cannelle, un peu de sucre.

— C’est… c’est chez vous que vous avez pris cette photo ? demanda Mateo, en voyant le cadre sur le comptoir, où Maria et John posaient devant l’épicerie.

— Oui, mon fils, répondit Maria. C’était il y a… oh, presque dix ans, n’est-ce pas, Juanito ?

— Ne commence pas à compter, grimaça John. Tu vas me donner mal aux genoux rien qu’avec des chiffres.

Maria rit. Son rire emplit la petite pièce, chassant les ombres.

— Il était plus maigre, à l’époque, dit-elle à Mateo. Plus têtu aussi. Maintenant il est juste têtu.

Mateo esquissa un sourire, mais il restait préoccupé. Maria le remarqua immédiatement. Son regard, malgré sa douceur, était perçant.

— Et toi, mon garçon, qu’est-ce qui te fait cette tête de chien qui a vu un fantôme ? demanda-t-elle, en posant sa tasse devant lui.

Mateo hésita, jeta un coup d’œil à John, comme pour demander la permission. John hocha légèrement la tête.

— On… on revient d’une intervention, dit Mateo. On a… arrêté une famille. Des enfants, des parents, des grands-parents. Ils vont… ils vont être emmenés au centre. Peut-être expulsés. Et… je sais que c’est la loi, mais… ça me donne l’impression d’avoir…

Il chercha ses mots.

— D’avoir cassé quelque chose qu’on pourra jamais réparer, finit-il par dire.

Maria l’écouta en silence, ses mains posées sur la table. Ses yeux se firent plus sombres.

— Ah, dit-elle simplement. Ça.

Elle prit une gorgée de café, réfléchit.

— La première fois qu’ils m’ont mise dans un bus, continua-t-elle, sans que Mateo n’ait posé de question, j’ai pensé que ma vie était finie. J’avais cinquante ans. Instituteur, toute ma vie. Des enfants partout, des livres, des histoires. Et d’un coup, j’étais juste… un sac de chair qu’on déplaçait d’un côté à l’autre d’une ligne imaginaire.

Elle leva les yeux vers John.

— Tu te souviens, Juanito ? demanda-t-elle.

Il hocha la tête. Il se souvenait trop bien. La nuit où il l’avait vue, assise sur le banc du centre de détention, les mains jointes, les yeux perdus, attendant le bus qui devait la ramener vers un pays où elle n’avait plus personne. Il se souvenait de la décision qui avait germé en lui ce soir-là, comme une graine dans une fissure de béton.

— Ce n’est pas parce qu’on suit une loi qu’on ne casse rien, dit Maria à Mateo. Les lois, parfois, cassent plus que les bandits. Mais… elle posa sa main sur la sienne. Ce n’est pas parce que tu es dans cet uniforme que tu dois oublier que tu es un être humain.

— Et… comment on fait ? demanda Mateo, la voix à peine audible. Si je commence à douter, à me dire que chaque fois que j’obéis, je fais du mal… je vais pas tenir.

Maria se pencha un peu.

— Tu doutes déjà, mon garçon. C’est trop tard pour revenir en arrière. C’est une bonne chose. Le doute, c’est ce qui nous empêche de devenir des pierres. Les pierres, elles font ce qu’on leur dit, on les lance, elles brisent les vitres, elles ne posent pas de questions. Toi, tu n’es pas une pierre.

Elle jeta un regard à John, comme pour l’inclure.

— Lui non plus n’est pas une pierre, même s’il fait parfois semblant, ajouta-t-elle.

John leva les mains, comme pour dire : coupable.

— Je t’ai amené ici pour une raison, dit-il à Mateo. Pas juste pour le café. Même si tu verras, ça vaut le détour.

Il but une gorgée. La chaleur du liquide, la douceur de la cannelle, le sucre, tout cela sembla réchauffer quelque chose en lui qu’il avait laissé refroidir depuis l’aube.

— Ce que tu as vu ce matin, continua-t-il, c’est une partie de ce qu’on fait. Une grande partie, même. Celle qu’on ne peut pas changer facilement. On suit des mandats, on applique des procédures. On casse des choses. On ne peut pas toujours faire autrement. Si tu refuses tout ça en bloc, tu devras enlever cet uniforme. Et peut-être que ce sera ce que tu feras, un jour. Ou pas.

Mateo le regardait, attentif.

— Mais il y a… un autre chemin. À côté. En dessous. Entre les lignes.

Mateo fronça les sourcils.

— Comme… comme ce que vous m’avez montré sur l’ordinateur ? demanda-t-il à voix basse. Les… les identités… les bébés morts…

John sentit Maria se figer légèrement. Il se tourna vers elle. Leurs regards se croisèrent. Il y eut, dans cet échange, une conversation silencieuse, dense, faite de souvenirs, de gratitude, de peur.

— Tu lui as montré ? demanda Maria, doucement.

— Juste un coin, répondit John. Il devait savoir que… que ça existe.

Mateo les regardait, perdu.

— Maria… dit John. Ce que je fais avec GHOST… ce que j’ai fait pour toi… c’est ça, l’autre chemin dont je parle.

Le mot, lâché dans l’air chaud de La Esperanza, sembla le rendre plus réel, plus dangereux. GHOST. Le système qu’il avait appris à manipuler, à tordre, pour que des gens comme Maria, comme ces enfants nés ici, puissent rester visibles aux bons endroits, invisibles aux mauvais.

— Tu comprends ce que ça veut dire ? demanda-t-il à Mateo. Si tu continues dans ce boulot, un jour, tu auras un choix à faire. Peut-être plusieurs fois. Obéir à la lettre. Ou… trouver une faille. Prendre un risque. Pour quelqu’un. Pour que ce que tu as cassé, parfois, tu puisses aussi… réparer un peu.

Mateo secoua la tête, incrédule.

— Mais… mais c’est illégal, balbutia-t-il. Ce dont vous parlez… c’est… c’est de la fraude. De la falsification. Vous… vous jouez avec le système.

— Oui, dit John calmement. C’est illégal. Comme l’était, autrefois, aider des esclaves à s’enfuir par le chemin de fer clandestin. Comme l’était cacher des juifs pendant certaines guerres. La loi n’a jamais été du bon côté toute seule, Mateo. Elle a besoin qu’on la corrige parfois. Qu’on la contredise.

Maria posa sa main sur celle de John.

— S’il te plaît, Juanito, dit-elle doucement. Va pas trop vite. Il est… il est encore tout neuf, ce garçon. Ne le brise pas tout de suite.

John la regarda, puis soupira.

— Elle a raison, dit-il à Mateo. Je ne te demande pas de faire quoi que ce soit. Pas maintenant. Pas jamais, si tu ne le sens pas. Je te dis juste… que ce qu’on t’a appris à l’académie, ce n’est pas toute l’histoire. Que dans les couloirs de ce centre, dans ces fichiers, il y a des fantômes. Et que certains peuvent… renaître, si quelqu’un appuie sur les bons boutons.

Il but une autre gorgée de café.

— Je te parle de ça maintenant, parce que je vois dans tes yeux que tu ne survivras pas longtemps si tu te contentes d’obéir. Tu vas te haïr. Ou tu vas t’endurcir au point de ne plus rien sentir. Je ne veux ni l’un ni l’autre pour toi.

Mateo fixait sa tasse, comme si elle contenait les réponses.

— Et vous ? demanda-t-il. Vous… vous vous haïssez ?

La question le prit de court. Il resta un moment silencieux. Maria, elle aussi, attendait sa réponse.

— Je me supporte, finit-il par dire. Certains jours. D’autres, moins. Mais… quand je vois Maria derrière son comptoir, quand je vois des gamins courir dans la rue avec des papiers qui leur permettent de rester ici, je me dis que… peut-être, ça valait le coup de salir mes mains.

Maria eut un petit sourire triste.

— Il se bat avec des démons, ce grand benêt, dit-elle à Mateo. Mais il fait aussi des miracles, parfois. De petits miracles, discrets. C’est pour ça que je lui fais encore du café.

Elle tapota la main de Mateo.

— Toi, tu dois trouver ton propre chemin. Peut-être qu’il passera par cet uniforme, peut-être pas. Mais ne laisse jamais quelqu’un, ni Miller, ni l’académie, ni personne, te dire que tu n’as pas le droit de te poser des questions.

Mateo leva les yeux. Ils brillaient, mais pas seulement de larmes ; il y avait aussi, au fond, une lueur de défi, fragile encore.

— Et si… si Miller découvre ce que vous faites ? demanda-t-il à John. GHOST… tout ça… Il vous détruira.

John haussa les épaules.

— Peut-être. Probablement. C’est pour ça que j’avance… comme un fantôme, justement. Un pas à la fois. Discret. Je choisis mes batailles. Je ne peux pas sauver tout le monde. Je ne peux même pas sauver une petite fraction de ceux qu’on casse. Mais… parfois, une personne. Une famille. C’est déjà ça.

Il sentit le poids de cette phrase. Une personne. Une famille. Face à des milliers de dossiers, des quotas, des bus remplis. C’était dérisoire, et pourtant, pour ceux-là, c’était tout.

— Tu vois, dit-il à Mateo, il y a deux façons de porter ce bleu. Comme un marteau. Ou comme… un scalpel. Le marteau casse tout ce qu’on lui montre. Le scalpel, parfois, peut enlever un peu de poison sans tuer le patient.

— Et vous, vous êtes quoi ? demanda Mateo. Un marteau, un scalpel ?

John réfléchit.

— J’ai été un marteau, dit-il. Longtemps. Maintenant, j’essaie d’être un scalpel. Mais même un scalpel coupe, tu sais. Ça laisse des cicatrices.

Maria se leva, alla chercher une assiette de pan dulce, des petits pains sucrés saupoudrés de sucre. Elle les posa sur la table.

— Mangez, dit-elle. On réfléchit mieux avec quelque chose dans le ventre.

Ils prirent chacun un morceau. Le sucre fondait sur la langue, le pain était moelleux. C’était un goût d’enfance, de matin tranquille, loin des sirènes et des bélier en acier.

— Je… je sais pas encore ce que je vais faire, dit Mateo après un moment. Mais… merci. De m’avoir montré ça. De m’avoir… pas menti.

Il regarda John.

— À l’académie, ils nous montraient des vidéos d’interventions. Ils coupaient le son, parfois. Pour qu’on se concentre sur les gestes. Mais… le son, c’est ce qui me revient. Les cris. Les enfants. Ils n’étaient pas dans les vidéos. Aujourd’hui… ils le sont.

John hocha la tête.

— Tu ne les oublieras pas, dit-il. C’est bien. Ne les oublie pas. Laisse-les être un caillou dans ta chaussure. Un rappel que ce que tu fais a un poids. Que ce n’est pas neutre.

Il posa sa tasse, se leva.

— On doit y retourner, dit-il à regret. Si on tarde trop, Miller va commencer à envoyer des messages. Et je n’ai pas envie qu’il vienne me chercher ici, ajouta-t-il en jetant un coup d’œil à Maria.

— Qu’il ose seulement, ricana-t-elle. Je lui ferais avaler sa cravate.

Mateo sourit malgré lui. L’image de Maria faisant avaler sa cravate à Miller avait quelque chose de profondément réjouissant.

Ils sortirent de La Esperanza. La lumière du dehors les assaillit, plus blanche après la douceur de l’intérieur. Les bruits de la rue, les voitures, les voix, revinrent.

Devant la porte, Maria attrapa le bras de John, le retint une seconde.

— Fais attention, Juanito, murmura-t-elle. Tu marches sur un fil de plus en plus fin.

— Je sais, répondit-il. Mais si je tombe, au moins, je saurai pourquoi.

Elle hocha la tête, résignée.

— Et toi, mon garçon, dit-elle à Mateo, en le regardant droit dans les yeux. N’oublie pas : tu as le droit d’avoir peur. Tu as le droit de douter. Tu n’as pas le droit de devenir un monstre.

Mateo avala sa salive, impressionné.

— Je… je n’oublierai pas, promit-il.

Ils remontèrent dans le 4x4. Le moteur ronronna. John indiqua la direction du centre ICE. Mateo mit le clignotant, s’inséra dans la circulation.

— Tu vas lui dire quoi, à Miller ? demanda-t-il.

— La vérité, répondit John. Qu’on a pris un café.

— Et s’il demande pourquoi ?

John eut un léger sourire.

— Je lui dirai que je t’apprends le terrain. Et que le terrain, ce n’est pas seulement des adresses sur un mandat. C’est aussi… des lieux comme celui-ci. Des gens comme Maria. Des endroits où… le poids du soleil est un peu moins lourd.

Mateo répéta à voix basse : « Le poids du soleil… »

— C’est comme ça que Maria appelle ça, dit John. Cette chaleur qui écrase, qui fait tout coller, la peur, la fatigue, les regrets. Mais aussi… la lumière. Celle qui fait pousser les choses, même dans les fissures.

Ils roulèrent en silence un moment. El Paso défilait, avec ses contrastes : les façades décrépites et les centres commerciaux climatisés, les graffitis et les panneaux publicitaires, les drapeaux américains flottant au-dessus de maisons où l’on parlait surtout espagnol.

— John ? fit Mateo, soudain.

— Oui ?

— Si… si un jour je… je veux en savoir plus sur… GHOST. Sur… l’autre chemin. Tu… tu m’en parleras ?

John ne répondit pas tout de suite. Il fixa la route, le mur au loin, les collines desséchées.

— Si un jour tu me poses la question sans trembler, dit-il enfin. Si tu la poses en sachant ce que ça veut dire pour toi, pour ta carrière, pour ta sécurité… alors oui. Je t’en parlerai.

Il tourna la tête vers Mateo.

— Mais pour l’instant, garde les yeux ouverts. Regarde. Écoute. Laisse le doute faire son travail. C’est ton meilleur allié.

Mateo hocha la tête, plus déterminé.

Au loin, le bâtiment de l’ICE se découpait déjà, bloc froid sous le soleil qui montait, implacable. Entre l’acier et la lumière, entre les quotas et le café à la cannelle, quelque chose venait de naître, fragile : un fil, à peine visible, entre un vieux mercenaire fatigué et un jeune agent plein d’espoir. Un fil sur lequel, bientôt, ils devraient apprendre à marcher ensemble, au-dessus du vide.

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