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Angela de Manille à New York, chapitre 10

Olivier Muhleisen

Le soleil de fin d’après-midi se couchait sur Tondo avec la lenteur d’un vieux roi fatigué qui n’arrive pas à quitter la fête. Le ciel était bariolé de rose, d’orange et de violet, comme si quelqu’un avait renversé une palette de maquillage de luxe sur la voûte céleste. L’air sentait le jasmin, la sauce soja, le grillé des brochettes, et un tout petit fond de poisson pas très frais – parce que Tondo restait Tondo, même après des millions de dollars et des rêveurs en costards.

Au milieu de ce décor, une femme marchait lentement, entourée d’une nuée d’enfants qui la suivaient comme une petite armée de moineaux survoltés.

Angela.

Angela, avec ses cheveux désormais blancs comme des fils de satin, relevés en un chignon un peu de travers, tenus par une simple barrette de plastique rose en forme de papillon. Angela, avec plus de rides que de plis sur les draps d’un hôtel cinq étoiles, mais chaque ride dessinée comme une histoire. Angela, avec sa peau ambrée, parsemée de taches de soleil, et ses yeux noirs toujours aussi brillants, comme si quelqu’un avait allumé deux petites lampes derrière.

Elle portait une robe en coton blanc, toute simple, à fleurs jaunes, qui lui arrivait aux chevilles. À ses pieds, pas de talons de 12 cm, pas de Louboutin, pas de Jimmy Choo. Juste une paire de sandales en caoutchouc bleu, celle qu’on trouve sur les marchés, celles qui couinent un peu quand on marche trop vite.

Autour de son cou, comme toujours, le même dé à coudre argenté. Un peu terni, un peu cabossé, mais indestructible.

— Lola Angela ! Lola Angela ! Regarde ! cria une petite fille, en agitant une feuille de papier pleine de traits colorés. C’est toi !

Angela plissa les yeux.

— Ah bon ? fit-elle. Mais… pourquoi j’ai une cape de super-héros et un sabre laser ?

La petite bomba du torse, fière.

— Parce que t’es plus forte que tous les super-héros ! Et le sabre, c’est pour couper les mauvais rêves !

Les enfants autour éclatèrent de rire. Angela aussi. Elle posa une main sur son cœur, comme pour retenir une émotion qui menaçait de déborder.

— Ay, naku, vous allez me faire pleurer, hein. Et quand je pleure, je deviens moche, et après, vous allez me dessiner avec des yeux tout gonflés comme des poissons-globes.

— Mais non, Lola, toi, tu deviens jamais moche, répondit un garçonnet avec des lunettes trop grandes pour son visage. Même quand tu fais ton visage sérieux de “pas de bêtises dans le centre, sinon je vous fais courir autour du jardin”.

— Ah ouais ? dit Angela, en arquant un sourcil. Vous voulez que je fasse ce visage-là ?

Un chœur de “Ouuuiiiii !” la submergea.

Elle s’arrêta, prit une grande inspiration et contracta tous les muscles de son visage pour afficher le regard le plus sévère de sa panoplie. Menton avancé, yeux plissés, sourcils froncés. Elle avait répété ce regard-là devant un miroir dans un hôtel de Tokyo, un soir, parce qu’un styliste lui avait dit qu’elle était “trop douce pour intimider une salle entière”.

À l’époque, elle voulait intimider les directeurs de casting.

Maintenant, elle l’utilisait pour intimider des enfants qui venaient de voler des mangues avant le goûter.

Les enfants éclatèrent de rire. Un petit garçon tomba carrément par terre, roulé en boule, hilare.

— Tu vois ? murmura Angela à mi-voix. Même mon regard le plus féroce, vous en faites un dessin animé.

Elle reprit sa marche. Devant eux, se déployait ce que tout Tondo appelait aujourd’hui “Les Jardins d’Espoir Angela V.”.

Autrefois, c’était un terrain vague où s’entassaient des détritus, des tôles rouillées et des rêves cassés. Aujourd’hui, c’était un jardin coloré, un peu fou, un peu de travers, fait de plantes, de bacs de récupération, de pneus peints aux couleurs de l’arc-en-ciel, de bancs en bambou, de tables de fortune. Au centre, une grande bâtisse à deux étages, fraîchement repeinte en vert menthe et jaune soleil, surmontée d’une enseigne :

FONDATION ANGELA – MAISON DE LA LUMIÈRE

À côté, un panneau plus petit :

Interdit de jeter des ordures. Autorisé de jeter des rires.

C’était la phrase de Julian. Elle le sentait, rien qu’en la lisant.

Une petite main glissa dans la sienne.

— Lola, murmura la petite voix timide d’un garçon au tee-shirt troué. C’est vrai que tu habitais ici avant ?

Angela regarda le sol. Sous le ciment neuf, sous les plantes alignées, sous les fleurs de bougainvillier, il y avait ses souvenirs.

— Oui, répondit-elle doucement. Ici, c’était…

Elle chercha les mots.

— C’était notre royaume de fortune. On n’avait pas de jardin, mais on avait des nuages. On n’avait pas de carrelage, mais on avait des histoires.

— Et… tu dormais où ? demanda une fillette aux tresses serrées.

— Là-bas, dit Angela, en montrant un coin proche du mur du fond. Là, il y avait une petite baraque en tôle. Quand il pleuvait, on devait mettre des bassines partout. On dormait en musique : “ploc, ploc, ploc”.

Les enfants éclatèrent de rire.

— Et tu vendais déjà des brochettes ? demanda un autre.

— Oui, mon chéri. Là, elle pointa du doigt un espace maintenant occupé par un petit amphithéâtre de ciment. Là, il y avait un vieux bidon transformé en barbecue. Je vendais des brochettes en marchant comme ça.

Elle se redressa soudain, prit une allure de reine, posa une main sur la hanche et se mit à avancer en ligne droite, un pied devant l’autre, en balançant les hanches avec une grâce qui défiait son âge.

Un murmure admiratif traversa le groupe.

— Woooow…

— Et elle a même pas des talons !

— C’est de la magie !

Angela se retourna en riant, un peu essoufflée.

— De la magie ? Non, ça s’appelle : “si tu veux vendre ta brochette plus cher, tu dois marcher comme si c’était une baguette en or”.

Les enfants riaient encore quand un grondement râleur, familier, fendit l’air derrière eux :

— Et si tu veux qu’une photo soit vraiment bonne, tu dois arrêter de bouger comme une troupe de canetons sous caféine !

Angela se retourna.

Julian Vance avançait vers eux, appuyé sur une canne noire élégante, l’autre main agrippant fermement son appareil photo. Il portait un chapeau en feutre ridicule pour ce climat, une chemise en lin blanc ouverte sur un t-shirt noir, et un pantalon trop serré pour un homme de son âge et de sa hanche. Ses cheveux, autrefois d’un brun indomptable, étaient maintenant blancs, plus indisciplinés encore. Ses lunettes glissaient au bout de son nez.

Il transpirait déjà.

— Je l’avais dit, maugréa-t-il en s’éventant avec un éventail en bambou rose fluo sur lequel on lisait “Mabuhay!”. L’humidité ici, c’est un complot. Un complot tropical.

Angela éclata de rire.

— Julian, tu dis ça depuis trente ans.

— Et je continuerai jusqu’à ma mort, déclara-t-il. Je veux que sur ma tombe, on écrive : “Ici repose Julian Vance, terrassé par l’humidité de Manille.”

— Lola, c’est qui le lolo qui parle comme dans les films ? demanda une petite fille, fascinée.

Julian s’arrêta nette, en se tournant vers Angela avec un air faussement offusqué.

— Le… lolo ?

Angela haussa les épaules, amusée.

— Eh oui, Julian. Lolo Julian. C’est ton nouveau titre.

Un garçon s’approcha de lui avec un sérieux déconcertant.

— Lolo Julian, vous étiez vraiment un super grand photographe ?

Julian posa sa main sur son cœur.

— Étais ?

— Ben… maintenant vous êtes vieux, dit l’enfant, comme si c’était une évidence mathématique.

Angela dut se mordre les lèvres pour ne pas éclater de rire.

Julian leva les yeux au ciel.

— Les enfants d’aujourd’hui n’ont aucun respect pour la légende vivante que je suis.

Puis il se pencha vers le garçon, son ton soudain plus doux.

— Oui. J’étais un super grand photographe. Je le suis encore un peu, quand mes mains ne tremblent pas trop. Et tu sais ce que j’ai fait de plus grand ?

L’enfant secoua la tête.

Julian pointa un doigt vers Angela.

— C’est elle. La plus grande photo de ma carrière. Et elle bouge tout le temps, c’est très agaçant.

Angela roula des yeux.

— Drama king.

— Drama queen, rectifia-t-il. Tu es la reine, je suis juste le vieux fou qui tient l’appareil.

Les enfants gloussèrent.

— Lolo Julian, fit une petite voix, vous allez vraiment faire une grande photo aujourd’hui ?

Julian redressa la tête.

— Ah, enfin quelqu’un qui se souvient de l’essentiel. Oui, mes petits monstres lumineux, aujourd’hui, c’est un grand jour.

Il fit claquer sa canne sur le sol.

— Aujourd’hui, on boucle la boucle.

Angela sentit son cœur tressaillir. “Boucler la boucle.” C’était une expression qu’il utilisait quand il voulait faire le malin, mais aujourd’hui, ça résonnait autrement.

— Allez, Mommy Model, dit-il en se tournant vers elle, un sourire au coin des lèvres. Tu es prête ?

— Pour quoi ? demanda-t-elle, bien qu’elle le sache très bien.

— Pour ta dernière Fashion Week. Version Tondo. Pas de podium, pas de flashs agressifs, juste toi, les enfants, et un vieux photographe qui essaie de ne pas se casser la figure.

Elle le regarda. Il y avait, dans ses yeux à lui, la même lumière qu’autrefois, ce jour de pluie, à Manille, quand il l’avait vue pour la première fois, trempée jusqu’aux os, un plateau de brochettes en main, en train de défiler entre les flaques comme si c’était une passerelle de verre.

Elle inspira profondément.

— Je suis prête, dit-elle. Mais seulement si après, tu m’achètes un balut.

Les enfants hurlèrent de joie et de dégoût mélangés.

— Beeeeeeerk !

— Lola, comment tu peux manger ça ?!

— C’est un crime contre les poussins !

Angela porta une main à son cœur, feignant l’offense.

— Hé ! Le balut, c’est la nourriture des reines. Et des mannequins. J’en ai mangé avant mes défilés à Paris, moi.

Julian leva les yeux au ciel.

— Oui, et tout le monde croyait que c’était un secret beauté exotique. Si seulement ils savaient…

— C’est un secret beauté, répliqua Angela. Regarde ma peau, oh !

Elle prit une pose dramatique, mains écartées, visage tourné vers le ciel. Les enfants éclatèrent de rire. Julian soupira.

— Très bien, très bien, arrête de faire ton show, diva tropicale. On a une photo à faire.

Il claqua dans ses mains.

— ALLEZ, TOUT LE MONDE, EN PLACE !

Les animateurs de la fondation, qui observaient la scène en souriant, s’activèrent aussitôt. On guida les enfants vers le grand jardin central, là où un vieux manguier étendait ses branches comme un immense parapluie vert. Au pied de l’arbre, des bancs peints en bleu turquoise. Derrière, on devinait, à travers les feuilles, les toits de tôle, les antennes télé improvisées, les fils électriques enchevêtrés.

Tondo. Toujours là. Un peu plus propre, un peu plus vert, mais toujours Tondo.

Angela s’avança jusqu’au pied du manguier. Elle posa une main sur le tronc.

— Tu te souviens de moi ? murmura-t-elle.

L’arbre, évidemment, ne répondit pas. Mais elle se souvenait, elle. Du temps où elle grimpait dans ses branches pour échapper aux corvées. Du temps où elle s’y cachait pour pleurer, quand la faim était trop grande ou que la pluie s’invitait dans la maison. Du temps où Elena venait la chercher, un panier de tissus sous le bras, en riant :

“Angela, descends de là, tes rêves vont attraper froid là-haut !”

Une bouffée de jasmin, aussi réelle qu’invisible, lui monta au nez. Elle ferma les yeux une seconde. Elle entendit le bruit de la machine à coudre, quelque part dans sa mémoire. Le chant de José, qui modulait les vagues comme un chef d’orchestre.

Une petite main toucha son bras.

— Lola, ça va ?

Angela rouvrit les yeux.

— Oui, mon cœur. Je parlais avec un vieux copain.

Les enfants commencèrent à s’asseoir autour d’elle, certains sur les bancs, d’autres par terre, en tailleur. Certains se collaient déjà à ses jambes, d’autres jouaient avec l’ourlet de sa robe. On aurait dit un tableau vivant, une peinture où les couleurs avaient décidé de sortir du cadre.

Julian recula de quelques pas, jaugeant la scène.

— Hmm. Trop de chaos, murmura-t-il.

— Tu dis ça depuis toujours, fit Angela. Et tu finis toujours par prendre ta meilleure photo dans le chaos.

Il grogna.

— Tais-toi et souris.

— Je souris toujours.

— Justement, essaye un truc nouveau : le sourire de Lola. Tu vois la différence ?

Elle haussa un sourcil.

— Ah bon ? Et c’est quoi, le sourire de Lola ?

Julian baissa un instant son appareil, la regarda droit dans les yeux. Son visage se fit sérieux, inhabituellement sérieux.

— C’est le sourire qui sait qu’il n’a plus rien à prouver à personne. Pas aux magazines, pas aux maisons de couture, pas aux journalistes, pas aux hommes, pas à…

Il hocha la tête vers les bâtiments de la fondation.

— Même pas à eux. Juste… à toi.

Silence.

Les enfants se turent, sans vraiment comprendre, mais sentant quelque chose d’important flotter dans l’air, comme une note de musique qui ne veut pas disparaître.

Angela inspira. Elle sentit ses épaules se détendre, comme si on lui retirait une cape invisible, une cape faite de contrats, de critiques, d’applaudissements, de projecteurs.

Elle pensa à la petite fille qui vendait des brochettes en faisant des tours sur elle-même pour faire rire les clients. À l’adolescente qui répétait devant un miroir fêlé sa démarche de mannequin en équilibre sur des briques. À la jeune femme qui, à New York, se réveillait la nuit en pensant à Elena et José, avec la peur panique d’oublier le son de leurs voix.

Elle pensa à chaque podium, chaque robe de satin, chaque bijou prêté et rendu, chaque interview où on lui demandait : “Comment vous êtes-vous sentie la première fois sur le runway de Paris ?” et où elle répondait toujours en parlant de Tondo.

Et puis, elle pensa aux jardins. À ces bâtiments construits, à ces enfants qui mangeaient à leur faim, qui allaient à l’école, qui apprenaient à lire, à danser, à rêver sans s’excuser. À ses millions de dollars qu’elle avait signés sur des papiers officiels pour qu’ils se transforment en fenêtres, en lits, en cahiers, en rires.

Elle sourit.

Un sourire tranquille. Profond. Sans artifice, sans pose, sans angle calculé.

— Voilà, murmura Julian. Là, on y est.

Il porta l’appareil à ses yeux.

— Bon, les monstres ! cria-t-il. On va faire une photo historique. Une photo qui va rester dans les livres, dans les cœurs, dans les… bref, partout. Alors, écoutez les règles :

Il leva un doigt.

— Un : personne ne tire les cheveux de son voisin. Deux : personne ne fait de grimaces… à moins que je le demande. Trois : si quelqu’un se met un doigt dans le nez, je l’agrandis en poster et je le mets dans le hall.

Les enfants rirent, mais se redressèrent un peu, intrigués par l’idée d’être “historiques”.

Angela s’assit au pied du manguier, sur le banc central. Immédiatement, trois enfants vinrent s’installer sur ses genoux, deux s’agrippèrent à ses épaules, un se glissa presque sous sa robe pour se coller à ses chevilles. D’autres se serrèrent autour, certains posant leurs mains sur son dos, d’autres leurs têtes contre ses hanches.

Elle se sentit lourde et légère à la fois. Lourde de toutes ces petites vies qui se pressaient contre elle, légère d’un bonheur si simple qu’il en devenait presque insoutenable.

— Angela, dit doucement Julian, sans quitter le viseur. Regarde-moi.

Elle leva les yeux. Ils se croisèrent avec ceux de Julian, au-dessus de l’appareil.

— Tu te souviens de la première photo ? demanda-t-il.

— Sous la pluie, dit-elle. Toi, en train de crier contre l’humidité. Moi, avec mes brochettes.

— Tu avais un t-shirt avec un canard dessus, ajouta-t-il.

Elle cligna des yeux.

— Comment tu t’en souviens ?

— Je me souviens de tout, dit-il. C’est mon travail.

Il sourit.

— Tu sais ce qui est différent, aujourd’hui ?

— J’ai plus de rides.

— Tu as plus de couronne.

Elle eut un petit rire.

— Je ne porte plus de couronnes depuis longtemps, Julian.

— Je ne parle pas de celles en strass.

Il fit un geste vague vers les enfants.

— Je parle de celle-là. La seule qui ne tombe jamais.

Elle resta silencieuse. Il avait raison, et elle le savait.

Julian inspira profondément, cala ses pieds, vérifia les réglages de son appareil avec le sérieux d’un chirurgien.

— D’accord, tout le monde. Trois…

Les enfants se turent.

— Deux…

Angela sentit le dé à coudre contre sa poitrine, chaud, présent. Elle pensa : “Maman, Papa, regardez. Vous voyez ? Votre petite vendeuse de brochettes a tenu sa promesse.”

— Un…

— Attends ! cria soudain une voix.

Tout le monde sursauta. Même Julian faillit faire tomber son appareil.

Une adolescente, en uniforme d’école, arrivait en courant, son sac à dos rebondissant sur ses épaules. Elle avait les cheveux attachés en une queue de cheval haute et des lunettes rondes.

— Attendez-moi ! Je veux être sur la photo !

— T’es en retard, cria un petit garçon.

— J’étais à mon cours de sciences ! Je veux pas rater Lola !

Angela écarquilla les yeux.

— C’est toi, la petite génie en sciences ?

La jeune fille rougit.

— Je… oui, Lola.

— Celle qui veut devenir ingénieure pour construire des ponts ?

— Oui…

— Alors, viens ici, cria Angela. Une future ingénieure, ça doit toujours être au milieu de la photo.

La jeune fille se fraya un chemin entre les enfants et se planta juste à côté d’Angela. Instinctivement, Angela passa un bras autour de ses épaules et la serra contre elle.

Julian sourit derrière son appareil.

— Parfait. Ça, c’est la vie : toujours quelqu’un qui arrive en courant au dernier moment, mais qu’on attend quand même.

Il remit l’œil au viseur.

— Très bien. Cette fois, pas d’interruptions, sinon je me transforme en statue de sel. Trois… deux… un…

Silence.

Le temps sembla suspendre sa respiration. Le vent s’arrêta de jouer dans les feuilles. Le soleil, à moitié couché, jeta un dernier rayon sur le dé à coudre d’Angela, qui brilla comme un petit phare.

Julian appuya sur le déclencheur.

Le clic résonna, net, clair, comme un point final au bout d’une phrase très longue.

— Encore ! crièrent les enfants.

Julian éclata de rire.

— Une seule suffisait.

— Encore ! encore !

— Bon, d’accord, céda-t-il. Mais celle-là, c’est pour moi. Après, on fait des grimaces pour vous.

Et il recommença. Une, deux, dix photos. Avec des sourires, des grimaces, des langues tirées, des yeux plissés. Angela leva les bras, fit des cœurs avec ses mains, imita une diva de telenovela, éclata de rire si fort qu’on aurait dit une jeune fille.

Mais pour lui, c’était la première. La vraie. Celle où elle avait ce sourire de Lola, ce sourire qui disait : “Je suis arrivée là où je devais être.”

Plus tard, quand le soleil eut fini de se coucher et que le ciel devint d’un bleu profond constellé des premières étoiles, Angela était assise sur un banc, un bol de soupe et un balut dans les mains. Autour d’elle, les enfants mangeaient, riaient, couraient partout. Des musiques se mêlaient : une radio crachant une vieille chanson pop, des rires, des voix d’adultes, des casseroles.

Julian s’assit à côté d’elle, avec un éventail dans une main et une bouteille d’eau dans l’autre.

— Tu vas vraiment manger ça ? demanda-t-il en regardant le balut avec une méfiance viscérale.

— Tu me poses encore la question ? répondit-elle.

Elle craqua la coquille avec une dextérité qui impressionnait toujours les nouveaux venus. Elle aspira le jus avec un soupir de satisfaction.

— Ahhh… ça, c’est meilleur que le champagne.

Julian fit semblant de vomir.

— Tu dis ça parce que tu ne te souviens plus du goût du champagne.

— Je m’en souviens très bien. Et je sais ce qui m’a tenue debout plus souvent : le balut ou le champagne ?

— Point pour toi, admit-il.

Il la regarda manger en silence un moment.

— Ils t’adorent, dit-il enfin.

— Qui ?

— Les enfants. Le quartier. La ville.

Angela haussa les épaules.

— Je suis juste… lola.

— Tu es bien plus que ça, rétorqua-t-il. Tu es…

Il chercha le mot.

— Leur preuve.

Elle tourna la tête vers lui.

— Leur preuve de quoi ?

— Que ce n’est pas parce que tu nais ici, au milieu de la tôle et de la boue, que tu dois y laisser ton rêve. Tu peux partir. Tu peux revenir. Tu peux changer le décor sans changer ton cœur.

Il but une gorgée d’eau, grimaça comme si c’était du vin bon marché.

— Tu sais, dans mes interviews, on me demande souvent : “C’est quoi votre plus grande fierté, Monsieur Vance ? Votre exposition au MoMA ? Votre série sur les modèles éthiques ? Vos campagnes contre les retouches abusives ?”

Il leva la main, fit un geste théâtral.

— Je leur réponds : “Ma plus grande fierté, c’est d’avoir appris à une gamine de Tondo à marcher avec des talons de 12 cm sans tomber… et de l’avoir vue, un jour, enlever ces talons sans perdre un millimètre de sa hauteur.”

Angela sentit ses yeux piquer. Elle posa son bol, essuya ses mains sur un mouchoir et regarda Julian.

— Tu m’as aussi appris à dire “non” quand il le fallait.

— Et toi, tu m’as appris à dire “oui” quand j’avais peur, répliqua-t-il. On est quittes.

Il fouilla dans son sac et en sortit un petit boîtier. Un boîtier en métal, un peu usé sur les bords.

— C’est quoi ? demanda Angela.

— L’avenir, répondit-il.

Il ouvrit le boîtier. À l’intérieur, une petite carte mémoire.

— Toutes les photos d’aujourd’hui sont là. Et pas seulement celles d’aujourd’hui. J’ai fait le tri, la sélection, la mise en forme. Il y a…

Il inspira.

— Il y a toute ton histoire. De la première photo de toi sous la pluie à Manille à celle qu’on vient de prendre là, sous ce manguier.

Angela sentit son souffle se bloquer.

— Julian…

— C’est ton livre, dit-il. “Angela : L’Éclat du Riz et du Satin.”

Il sourit.

— Bon, le titre, on peut le retravailler, hein.

Elle rit à travers ses larmes.

— Non… c’est parfait.

— Je savais que tu dirais ça. Toi, tu peux rendre poétique même un sac de riz troué.

Il referma doucement le boîtier et le posa dans sa main.

— Promets-moi une chose, dit-il.

— Quoi ?

— Quand je serai plus là pour râler, tu ne laisseras pas ces photos prendre la poussière. Tu les montreras. Tu les raconteras. Pas pour toi. Pour eux.

Il désigna les enfants, qui jouaient à se poursuivre autour des bancs.

— Qu’ils sachent que Lola Angela n’est pas tombée du ciel avec des diamants autour du cou. Qu’ils sachent d’où viennent leurs jardins.

Angela serra le boîtier contre elle, à côté du dé à coudre. Deux objets. Deux héritages.

— Je te le promets, dit-elle.

Ils restèrent silencieux un moment, côte à côte, à regarder les enfants.

Un petit garçon s’approcha, tenant dans ses mains un dessin froissé.

— Lola, regarde, c’est toi !

Elle prit le dessin. On la voyait, elle, debout au milieu de fleurs énormes, avec un dé à coudre géant autour du cou et une couronne sur la tête. Pas une couronne en or. Une couronne faite de…

— C’est des… cuillères ? demanda-t-elle, intriguée.

Le petit hocha la tête, fier.

— Oui ! Parce que tu nous donnes à manger.

Angela sentit quelque chose se fissurer en elle, avec douceur.

— Et ça, c’est quoi ? demanda Julian, en pointant du doigt un petit carré derrière elle sur le dessin.

— C’est la maison ! répondit l’enfant. Avec des lits. Avant, on dormait à cinq dans un lit, maintenant on dort à deux.

Il se pencha vers Angela, comme pour lui confier un secret énorme.

— J’aime dormir à deux, mais j’aime aussi quand c’est juste moi.

Angela éclata de rire en l’attirant contre elle.

— Tu as une très bonne philosophie de la vie, toi.

Elle leva le dessin, le regarda plus attentivement. La couronne de cuillères, la maison, les fleurs, les enfants autour d’elle. Elle-même, dessinée avec un sourire énorme.

— Tu sais, dit-elle doucement, à une époque, on me mettait des couronnes en diamants sur la tête.

L’enfant écarquilla les yeux.

— Des vraies ?

— Des vraies. Mais…

Elle leva le dessin.

— Je crois que je préfère celle-là.

Julian sourit en coin.

— Voilà. La véritable couronne.

Il répéta les mots, comme s’il les goûtait.

— Ça ferait un bon titre, non ?

Angela hocha la tête.

— Oui. Parce que les diamants, ça brille. Mais ça ne nourrit personne.

Elle posa le dessin à côté d’elle, le lissa du plat de la main, comme on lisse une nappe avant un repas de fête.

La nuit était tombée, maintenant, vraiment. Les lampadaires du jardin s’allumaient un à un, projetant une lumière jaune et douce sur le visage des enfants. Au loin, on entendait encore le bruit de la ville, les klaxons, les cris des vendeurs, mais ici, au milieu des Jardins d’Espoir, tout semblait un peu ralenti, un peu plus tendre.

Un petit groupe d’adolescents s’approcha, timide.

— Lola, demanda l’un d’eux, on peut te poser une question ?

— Bien sûr.

— Si tu pouvais revenir en arrière, tu changerais quoi ?

Angela réfléchit. La question, on la lui avait posée mille fois, dans des interviews, sur des plateaux, avec des lumières trop fortes et des présentateurs trop maquillés. Elle avait toujours répondu avec une pirouette, une phrase bien tournée, une anecdote drôle.

Là, devant ces visages jeunes, sérieux, affamés de vérité, elle décida de répondre autrement.

— Rien, dit-elle d’abord.

Ils parurent déçus.

— Parce que si je changeais quelque chose…

Elle montra le manguier, le bâtiment, les jardins, les bancs, les lampadaires.

— Peut-être que ça, ça n’existerait pas.

Elle fit une pause.

— Mais…

Les adolescents redressèrent la tête.

— Si je pouvais parler à la petite Angela qui vendait des brochettes, là-bas dans la boue…

Elle montra de nouveau le coin du terrain.

— Je lui dirais : “Tu vas avoir mal. Tu vas avoir peur. Tu vas avoir froid. Tu vas avoir faim. Tu vas perdre des gens. Mais un jour, tu vas voir… toutes ces douleurs, tu vas les transformer en maison. En table. En jardin. En rire.”

Elle sourit.

— Et je lui dirais : “Garde ton balut. Garde ton jasmin. Garde ton sourire. Même quand tu auras des diamants, garde le goût du riz simple.”

Un silence ému suivit ses mots. Un des adolescents avait les yeux brillants.

— Moi, dit-il, je veux devenir architecte. Je veux faire des maisons comme ça, mais partout.

— Alors fais-le, répondit Angela. Et quand on te dira : “Tu viens de Tondo, tu peux pas”, tu répondras : “Regardez ma Lola.”

Elle posa une main sur son cœur.

— On vient d’ici. Ça ne veut pas dire qu’on doit y rester prisonniers. Ça veut dire qu’on a un endroit à embellir.

Julian regardait la scène, silencieux. Il sentit sa gorge se nouer. Il savait qu’un jour, cette image serait peut-être tout ce qui resterait de lui : ce vieux bonhomme en chemise blanche, assis à côté d’une reine en sandales en plastique, entourés d’enfants qui rêvent plus grand que les gratte-ciel.

Il posa sa main sur celle d’Angela. Elle la serra, sans le regarder. Ils n’avaient plus besoin de se parler pour se comprendre.

— Tu sais, murmura-t-il, quand on m’a demandé un jour : “C’est quoi, pour vous, Julian, la haute couture ?”, j’ai répondu :

Il désigna le jardin.

— C’est ça. Prendre les tissus les plus pauvres, les vies les plus froissées, et en faire quelque chose de…

Il chercha le mot.

— De digne.

Angela posa sa tête sur son épaule, un instant.

— Tu sais, quand on m’a demandé un jour : “C’est quoi, pour vous, Angela, réussir sa vie ?”, j’ai répondu :

Elle montra les enfants qui jouaient, qui se chamaillaient, qui riaient à gorge déployée.

— C’est quand tu n’as plus besoin de te demander si tu es à ta place. Parce que ta place, c’est là où les autres s’asseyent à côté de toi sans avoir peur.

Ils restèrent comme ça, un moment, deux vieux amis, deux survivants des podiums et des orages, deux complices qui avaient traversé des continents, des drames, des triomphes, pour revenir là où tout avait commencé.

Tondo.

Pas le Tondo de la misère figée dans un cliché exotique, non. Le Tondo vivant, bruyant, odorant, têtu. Le Tondo qui, grâce à une petite vendeuse de brochettes devenue mannequin star, avait peu à peu troqué quelques tas de détritus contre des jardins, quelques abris de fortune contre des maisons dignes, quelques larmes de faim contre des larmes de joie.

Plus tard, quand les enfants furent couchés, quand les lumières du jardin se firent plus rares, Angela se leva. Ses genoux craquèrent, mais elle s’en moqua. Elle fit quelques pas vers le centre, leva les yeux vers le ciel.

Les étoiles brillaient, ténues mais présentes, malgré les néons de la ville. Elle chercha du regard deux d’entre elles, plus brillantes que les autres.

— Maman, Papa, murmura-t-elle. Vous voyez ?

Elle montra le jardin, le bâtiment, les bancs.

— On a réussi.

Une brise légère passa, apportant avec elle un parfum de jasmin. Quelque part, au loin, on entendit le bruit – ou le souvenir – d’une machine à coudre.

Angela sourit.

Non pas le sourire d’une mannequin devant un objectif.

Non pas le sourire d’une célébrité recevant un prix.

Le sourire d’une Lola, couronnée de cuillères, de rires, de souvenirs, et du simple fait d’avoir tenu bon.

Derrière elle, Julian leva une dernière fois son appareil. Ses mains tremblaient un peu, mais il s’en moqua. Il ne chercha pas la perfection du cadre, ni la lumière idéale. Il chercha juste à capturer ce moment-là : une femme, debout, face au ciel, dans le quartier qui l’avait vue naître, grandir, partir, revenir.

Il prit la photo.

Le clic résonna doucement, comme une note de musique qui s’en va rejoindre d’autres mélodies.

— Ça y est, murmura-t-il. La boucle est bouclée.

Angela se retourna, les yeux brillants.

— La boucle est bouclée, répéta-t-elle.

Elle s’approcha de lui, posa une main sur sa joue.

— Merci, Julian.

— De rien, répondit-il, la voix un peu rauque. Merci à toi de m’avoir laissé marcher à côté de toi. Même quand tu marchais trop vite.

Elle rit.

— Tu sais, au final…

Elle regarda autour d’elle.

— J’ai eu des couronnes, des robes, des diamants. J’ai eu des avions, des hôtels, des tapis rouges.

Elle posa la main sur son dé à coudre, puis sur le petit boîtier en métal dans sa poche.

— Mais ma vraie couronne, c’était ça.

Elle désigna le jardin, les enfants endormis dans les dortoirs, les dessins accrochés aux murs, les cuillères à la cantine, les livres dans la bibliothèque, les lits bien faits, les rires qui planaient encore dans l’air.

— Ma vraie couronne, c’est ce que j’ai laissé derrière moi.

Julian hocha la tête.

— Et elle te va à merveille.

Ils restèrent encore un moment, à écouter la nuit respirer. Puis, lentement, ils rentrèrent à l’intérieur de la Maison de la Lumière, côte à côte, leurs silhouettes se découpant un instant dans l’encadrement de la porte avant de disparaître.

Dans le jardin, le manguier frissonna. Le vent emporta avec lui un éclat de rire, un parfum de jasmin, un écho de chanson de pêcheur.

Et quelque part, dans la mémoire d’un appareil photo, dans les murs d’un centre, dans le cœur d’un quartier, une femme au sourire lumineux continuait de marcher, éternellement, comme si chaque pas sur la terre était un pas sur un podium.

Sans talons. Sans paillettes.

Avec, autour du cou, la plus petite et la plus puissante des reliques : un dé à coudre, brillant faiblement dans la nuit, comme un minuscule morceau d’étoile tombé sur la peau d’une reine.

Source : Lireunlivre.com

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