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Un miracle, chapitre 19

Hector Malot

C’était à peine si Hubert avait pu voir Mlle Isabelle quatre ou cinq fois pendant son dernier séjour à Hannebault ; aussi fut-il bien surpris de cet accueil.

— Vous allez dîner avec moi, lui dit-elle.

— Mais mon oncle, le jour de mon arrivée, que dira-t-il ?

— Écrivez à votre oncle que je vous garde, je lui ferai porter votre billet : mettez-vous à ce bureau ; ouvrez ce tiroir.

Hubert faisait ce qui lui était commandé ; en ouvrant le tiroir un parfum faible, mais cependant pénétrant, le saisit au cœur.

— Eh bien, vous n’écrivez pas ?

— Je cherche.

— Et vous trouvez ?

— Je ne trouve pas.

— Alors, donnez-moi le buvard, je vous prie, et l’encrier, je vais écrire pour vous. À propos, cela ne vous peine pas trop de fausser compagnie à votre oncle ?

— Oh ! Mademoiselle.

— Pendant que j’écris, voulez-vous m’obliger de sonner un coup ?

Mme Françoise parut ; en apercevant Hubert, elle poussa un cri de joie.

— Ah ! Quel bonheur ! nous allons donc voir quelqu’un qui n’aura pas une figure de cire ? Pourtant vous n’avez pas trop, bonne mine, savez-vous ?

— J’ai été malade, et l’on m’envoie à Hannebault en convalescence ; on me met au vert.

— Malade ?

— Je ne mangeais plus.

— Et maintenant ?

— Maintenant je mangerais de l’herbe plus volontiers que du pain.

— Nourrice, dit Mlle Isabelle, qui avait fini d’écrire, fais porter cette lettre chez M. le doyen et descends à la cuisine ; tu diras qu’au dîner ordinaire, on ajoute des asperges et des haricots verts, au dessert du fromage à la crème et des fraises.

Puis, s’adressant à Hubert :

— Je connais ces dégoûts qui vous prennent à la fin de l’hiver ; on voudrait brusquement sauter à la saison des groseilles et des cerises. Aussi l’observation du carême est-elle une bonne chose. Mais, pour le neveu d’un curé, je crois que vous observez peu le carême.

— Je vous assure, dit Hubert on souriant, qu’au point de vue de l’abstinence, j’ai fait carême cette année.

— Je vous demande pardon, dit-elle vivement, craignant d’avoir touché un sujet pénible.

— Cela n’en vaut pas la peine, vraiment ; je n’ai aucune honte à reconnaître que je ne suis pas riche ; d’ailleurs, je ne suis pas pauvre au point de n’avoir pas à manger ; si j’ai fait abstinence, c’est que j’ai bien voulu : j’ai eu un caprice et je me le suis payé en faisant des économies.

— Sur votre estomac !

— 45 centimes par jour en cinq mois m’ont donné 65 fr. 25 et j’ai pu acheter une gravure, dont j’avais depuis longtemps envie.

— Qu’avait-elle de si merveilleux cette gravure ?

— C’est une sainte Élisabeth de Murillo qui n’a rien d’extraordinaire pour les amateurs ; mais pour moi elle a le grand mérite d’être un portrait.

— Le portrait de votre mère ?

— Non, ma mère était blonde, et la sainte Élisabeth représente une jeune femme brune, au teint pâle, avec des cheveux et des yeux noirs.

Il y eut un moment de silence ; puis Mlle Pinto-Soulas se leva.

— Si vous voulez m’offrir votre bras, dit-elle, nous allons du mois d’avril passer d’un bond dans le mois de juin ; autrement dit, nous allons faire un tour dans la serre aux primeurs, je veux que la vue des cerises, des fraises et des raisins vous mette en appétit.

De la serre aux primeurs on passa dans le jardin d’hiver, où les camélias et les azalées étaient dans toute la splendeur de la floraison ; puis du jardin d’hiver dans le parc.

— Si nous allions voir un peu sous bois les violettes et les primevères, dit Mlle Isabelle ; si l’herbe n’est pas bonne à manger comme vous disiez tout à l’heure, elle est douce à voir avec sa fraîcheur printanière.

— Ne craignez-vous pas la fatigue ?

— Cette promenade m’a fait du bien ; et puis j’ai votre bras ; il y a longtemps que je n’ai marché ; je ne suis pour ainsi dire pas sortie depuis l’automne ; comme les feuilles sont fraîches, comme les gazons sont verts ; ces oiseaux qui chantent sont meilleurs que nous ; ils témoignent leur joie et remercient le printemps.

Dans les allées sablées d’un sable jaune qui sortait de la carrière, ils s’avancèrent lentement en devisant de choses et d’autres, à bâtons rompus, parlant joyeusement pour te plaisir de parler. Déjà le parc avait reçu sa toilette printanière, partout les feuilles avaient été ramassées, la terre des massifs était fraîchement retournée, et, sur les pelouses comme dans les clairières, l’herbe nouvelle commençait à s’épaissir ; çà et là des milliers de pâquerettes blanches et des touffes de jacinthes bleues tranchaient brusquement, sur ce tapis vert velouté de reflets sombres.

— Il y a précisément trois ans, dit Hubert, que vous êtes revenue à la Haga ; ce n’est pas la même date, mais c’est le même jour ; l’air était tiède comme aujourd’hui ; c’était une belle journée comme celle qui nous éclaire en ce moment, et l’on respirait ces senteurs du renouveau, comme on les respire maintenant.

— Vous avez de la mémoire ; c’est ce jour-là que M. Mario écrivit une sotte lettre à votre oncle ; pauvre garçon, s’il s’en était tenu à cette seule sottise, il serait encore ici, mais il a si bien fait, qu’à la fin j’ai dû le renvoyer en Italie.

— Pour moi, je lui suis reconnaissant de cette sottise, car c’est elle qui m’a amené au château. Il me semble que c’était hier. L’heure était un peu plus avancée que maintenant, mais le paysage était le même. Je n’étais jamais entré dans votre parc, je fus émerveillé. Et, comme à ce moment j’avais la tête pleine de la lecture de l’Arioste, il me sembla que j’entrais dans le palais d’une enchanteresse.

— Mettons fée, dit Mlle Isabelle en souriant.

— Les cygnes qui glissaient sur le lac, ces mêmes cygnes que voilà encore, m’accompagnaient les ailes ouvertes. J’entrai dans le parloir, et, après quelques instants d’attente, je vis, par la porte ouverte, une forme blanche, une apparition surgir devant moi, au milieu du salon sombre. Cette forme blanche s’assit au piano.

— Vous n’avez pas parlé.

— J’avoue que j’ai regardé et écouté.

— Mais c’est très mal, ce que vous avez fait là.

— J’avais la tête troublée, et le sentiment désolé que vous avez mis dans votre jeu n’était pas fait pour me calmer. C’est alors que, pour la première fois, j’ai senti toute la puissance de la musique. Bien souvent depuis, le soir dans l’ombre, j’ai joué cette berceuse de Chopin et toujours il m’a semblé vous voir venir dans votre robe blanche.

— Je crois qu’il est l’heure de dîner, dit Mlle Pinto-Soulas ; si vous voulez, nous pouvons rentrer.

Ils revinrent en silence : Hubert était tremblant et ne trouvait plus une parole à dire.

Heureusement Mlle Isabelle vint à son secours, et, pendant le dîner, elle lui fournit des sujets de conversation, en l’interrogeant sur ses travaux.

Il n’était plus l’enfant d’autrefois : deux années passées à Paris, ses études, ses lectures, le monde qu’il avait vu lui avaient ouvert des idées nouvelles. Il avait la franchise et le naturel ; il parla de ses espérances avec une naïve assurance, avec une confiance juvénile qui touchèrent Mlle Pinto-Soulas. À vingt ans, ce jeune homme, qui n’avait ni pension ni patrimoine, avait déjà triomphé des premières difficultés de la vie : son travail matériel suffisait à ses besoins et lui permettait de préparer son avenir, dans une sphère plus élevée, que celle où les circonstances l’avaient jeté.

Les heures s’écoulèrent : plusieurs fois il voulut se retirer, elle le retint.

Puis, comme il allait partir, elle se mit au piano.

— Puisque vous aimez tant cette berceuse, dit-elle, il faut que je vous la joue, pour vous remercier de la bonne journée que vous m’avez fait passer.

À la porte du salon, elle lui tendit la main et lui fit promettre de venir le lendemain.

— De bonne heure ; j’ai besoin de votre gaieté.

Dans le parloir, il trouva Mme Françoise.

— À demain, n’est-ce pas, M. Hubert ? dit la nourrice ; il y avait plus d’un an que je n’avais entendu rire ma pauvre fille. Elle a bien de l’affection pour vous, allez.

Il était si heureux qu’il ne pensait pas à l’heure indue à laquelle il rentrait au presbytère ; mais Cyrille, en lui ouvrant la porte, le rappela à la réalité.

— M. le doyen vous attend dans son cabinet de travail.

Ce fut une douche d’eau froide.

— Vous rentrez bien tard, dit l’abbé Guillemittes.

— Mais, mon oncle…

— Ce n’est pas un blâme, vous n’êtes plus un enfant : je veux dire seulement qu’étant en convalescence, il serait bon à vous de ne pas faire d’imprudence. Vous avez passé la journée avec Mlle Pinto-Soulas ; comment est-elle ? Vous a-t-elle parlé de sa maladie et de sa guérison ?

— Elle ne m’en a pas dit un mot.

— De quoi donc vous a-t-elle parlé ?

— Mais de moi, mon oncle.

— À propos, Mme Thomé est venue pour vous voir ; elle veut vous demander un plan pour une annexe qu’elle voudrait projeter à sa maison : elle reviendra demain.

— J’irai chez elle demain matin.

— Non, je crois que vous feriez bien de l’attendre : madame Thomé est veuve, elle ne désire pas que les jeunes gens aillent chez elle, attendu que sa fille est légataire de la fortune du père Thomé, et que, si sa fille se mariait, l’administration de cette fortune échapperait à ses mains, plus avaricieuses que maternelles. N’oubliez pas qu’autrefois on vous a accusé de vous occuper de Mlle Héloïse.

— Je vous jure que je n’y ai jamais pensé.

— Enfin, attendez la mère ici, ce sera plus prudent.

— Est-ce qu’elle viendra de bonne heure ?

— Pourquoi donc ?

— C’est que demain, je dois passer la journée à la Haga.

— Mon cher Hubert, dit gravement l’abbé Guillemittes, vous êtes maintenant un homme ; n’oubliez pas la distance qu’il y a entre vous et Mlle Pinto-Soulas ; cette distance est considérable sous tous les rapports.

— Mais, mon oncle, je ne comprends pas.

— Vous comprenez très bien, et, par la réflexion, vous comprendrez mieux encore. Bonsoir.

Hubert espérait trouver dans sa chambre la liberté de se souvenir et de rêver ; mais il avait à peine fermé sa porte, qu’on y frappa deux coups discrètement. C’était l’abbé Colombe.

— Je guettais votre retour, dit celui-ci, car j’ai un conseil à vous demander.

— Un conseil, à moi, vous l’homme sage et excellent !

— Un conseil artistique. Vous savez, mon cher ami, dans quel état de souffrance physique j’étais lorsque vous êtes parti pour Paris : tous les remèdes de la médecine avaient été impuissants contre cette malheureuse maladie. J’avais renoncé à me soigner, lorsque j’ai été soulagé, miraculeusement soulagé par l’intercession de sainte Rutilie. Je voudrais donc offrir à notre sainte un témoignage de ma gratitude, un ex-voto. Mais quelle forme donner à cet ex-voto ? Là est la difficulté. Un boiteux guéri offre ses béquilles. Mais moi ?

— Le fait est que, guéri d’une maladie d’estomac, je ne vois pas trop quelle forme donner à l’ex-voto qui rappellera cette guérison.

— Comme vous, j’ai commencé par ne pas voir, mais à la fin, à force de chercher, je crois que j’ai été inspiré. Voici ce que j’ai trouvé. Ce dont je souffrais surtout, c’était d’un poids très lourd, qui me pesait sur l’estomac. Ce poids je ne le porte plus. Je pourrais donc offrir un poids en argent. Ce serait une allégorie. Qu’en pensez-vous ?

— Très joli, dit Hubert qui avait l’esprit ailleurs.

— Un kilogramme d’argent coûte deux cents francs ; je pourrais dans quelques mois avoir ces deux cents francs ; alors, si vous vouliez me donner un dessin, je ferais fondre mon poids ; d’ici là, je chercherais une inscription laudative.

— Comptez sur le dessin, dit Hubert ; seulement dans votre inscription, il faudra glisser l’allégorie ; car un poids est un poids, et, en voyant le vôtre, on pourrait penser à la reconnaissance d’un boucher ou d’un charbonnier, plutôt qu’à celle d’un vicaire.

Hubert devait rester un mois à Hannebault. Ce mois, il le passa presque entièrement au château de la Haga. Pendant les premiers jours, il ne quittait le presbytère qu’après le déjeuner, mais bientôt il alla au château dès le matin. Mlle Pinto-Soulas possédait une assez grande quantité de statues et de vases qui n’avaient point été placées dans le parc, et elle voulut faire ce placement avec lui. Il fallait choisir les endroits favorables, diriger les ouvriers, puis, quand la statue était placée il fallait voir l’effet qu’elle produisait ; alors il y avait des arbres à abattre, pour disposer les points de vue. Ce n’était pas trop de la journée entière pour ces travaux.

Peu à peu Mlle Isabelle avait retrouvé la force, elle pouvait faire maintenant d’assez longues marches. D’ailleurs, quand elle était fatiguée, elle lui demandait son bras, ou bien l’on s’asseyait sur un banc, et l’on restait là à causer. La saison était splendide ; jamais le mois de mai n’avait eu de journées si belles et si chaudes ; les paysans se lamentaient en disant qu’il n’y aurait pas d’herbe, mais ce n’était point la question de l’herbe qui les préoccupait.

Parfois Hubert pensait aux paroles de son oncle ; mais que pouvait le souvenir de cet avertissement, contre le courant qui l’emportait ? D’ailleurs, pourquoi s’inquiéter ? Mlle Isabelle ne laissait paraître ni surprise, ni contrariété, de son empressement. Toutes leurs journées étaient si bien remplies que souvent le soir, quand il se levait pour se retirer, elle disait : « Déjà ? »

Et puis ce que lui disait la nourrice était mieux fait encore pour le rassurer.

— Je l’ai toujours répété, disait-elle, ce qu’il fallait à ma pauvre fille, c’était la distraction. Vous l’avez guérie, monsieur Hubert ; elle ne l’oubliera pas, soyez-en certain : vous lui avez passé votre bonne humeur et votre jeunesse. Ah ! si elle avait voulu se marier, je l’ai toujours dit, elle n’aurait jamais été malade : un mari, des enfants, c’est la vie d’une femme. Et une bonne femme, qu’elle ferait, monsieur Hubert, et jolie, car enfin elle est jolie, n’est-ce pas ?

— Très jolie, très belle.

— Vous ne seriez pas un homme, si vous ne la trouviez pas belle. Mais la beauté n’est rien sans le cœur. Si vous saviez comme elle aime, ceux qu’elle aime. Il ne faut pas croire qu’elle est fière de sa richesse : je suis bien sûre que si elle aimait un homme sans fortune, elle ne lui demanderait pas ce qu’il a ou ce qu’il n’a pas.

Cependant, jour par jour, le mois s’écoula ; la veille du départ fut triste, longue à passer ; les paroles se présentaient difficilement, et il y avait des silences embarrassants. Chez Hubert surtout, ces silences paraissaient avoir quelque chose de douloureux : il avait évidemment quelque chose à dire ; il voulait parler, il s’arrêtait aux premiers mots et se taisait.

Précisément le temps s’était, à la fin, mis à la pluie, et il avait tout à coup soufflé un vent âpre, comme il arrive souvent en mai. On passa la soirée dans le salon, devant le feu, les fenêtres closes. Par moments et durant de longues minutes, on n’entendait que le tic-tac de la pendule, ou les pétillements du feu dans la cheminée. Mlle Isabelle n’avait point proposé de se mettre au piano, et Hubert n’avait point osé le lui demander : il était d’ailleurs dans des dispositions où la musique gaie l’eût fait grincer des dents, et la musique sentimentale pleurer.

Quand dix heures sonnèrent, il se leva.

— Il faut partir, dit-il, il le faut.

— Vous reviendrez aux vacances.

Elle lui tendit la main ; il la prit, mais, au lieu de la serrer d’un légère pression comme à l’ordinaire, il la garda dans la sienne ; pendant plusieurs secondes, ils restèrent ainsi la main dans la main, les yeux dans les yeux. Puis, Mlle Isabelle nagea doucement.

— Ne partez pas, dit-elle ; revenez demain.

Et mettant son doigt sur ses lèvres, elle sortit du salon.

Hubert passa cette nuit-là accoudé à sa fenêtre, regardant dans les profondeurs bleues les combles et les cheminées de la Haga, que la lune éclairait selon le caprice changeant des nuages. Elle était là ; elle l’aimait !

Le lendemain, il eut peine à attendre l’heure habituelle, pour se présenter au château. Ce fut Mme Françoise qui le reçut.

— Mademoiselle est souffrante, dit-elle, elle a passé une mauvaise nuit ; elle vous prie de ne pas quitter Hannebault ; elle vous fera dire quand vous pourrez la voir.

Pourquoi ce changement ? Mais il n’avait personne à qui demander une parole d’espérance : il resta avec son angoisse, n’osant pas quitter le presbytère, de peur que, pendant son absence, on vînt le chercher.

Trois jours s’écoulèrent ; que pouvait signifier ce silence inexplicable ? Heureusement la fièvre le prit et l’emporta dans le monde des chimères.

Le matin du quatrième jour, il reçut une lettre, qui lui fit croire qu’il était fou. Cette lettre venait de Paris et portait un en-tête imprimé : M. Mauret, agent de change, rue de Richelieu. Voici ce qu’elle contenait :

« Monsieur,

« Conformément aux instructions qui m’ont été données, j’ai employé aujourd’hui en achat de rente française 3 p. cent au cours moyen de 71 fr. 82 la somme d’un million qui m’a été versée en votre nom par le Comptoir d’escompte. Je vous prie de me faire savoir, si je dois vous envoyer les titres, ou les garder, jusqu’à votre prochain voyage à Paris. »

Après avoir lu cette lettre fantastique, Hubert regarda l’adresse, convaincu qu’il y avait erreur, c’était la sienne : « M. Hubert Guillemittes, chez M. le doyen d’Hannebault. »

— C’est la fièvre, se dit-il, ou bien ce sont les camarades de l’atelier qui me font une scie. Elle est drôle.

Une heure après, un domestique vint lui annoncer que Mlle Pinto-Soulas le priait de passer au château.

Il y courut. Mlle Isabelle était dans le salon. À son entrée, elle se leva ; il voulut s’avancer vers elle, mais de la main elle l’arrêta.

— Après ce qui s’est passé, dit-elle, ou nous ne devons plus nous voir, ou nous devons nous voir toujours. Par malheur, il y a entre nous un obstacle terrible : mon âge et ma fortune. La fortune, j’ai voulu rapprocher la distance, et vous avez dû recevoir ce matin une lettre qui vous donne toute liberté de parole. Reste la question de l’âge : voulez-vous d’une femme plus âgée que vous ?

Le mariage se fit à Milan devant le consul de France.

Quand, du haut de la chaire, l’abbé Guillemittes annonça « qu’il y avait promesse de mariage entre Mlle Isabelle Pinto-Soulas de cette paroisse et M. Hubert Guillemittes de Paris », un frémissement de surprise parcourut l’assistance ; et dans toute la contrée, il ne fut question que du mariage de la riche mademoiselle Pinto-Soulas avec le neveu du curé d’Hannebault, un petit jeune homme qui n’avait rien.

L’opinion unanime fut que c’était là le triomphe du curé, qui, décidément, était un homme très fort. Seul, le docteur Chaudun n’accepta point cette idée, et, contre tous, il soutint que l’abbé Guillemittes était fâché de ce mariage qui s’était fait malgré lui, par la toute-puissance de la jeunesse et de l’amour.

Qui avait raison du public ou du docteur ? Personne n’en sut jamais rien, car l’abbé Guillemittes ne parla jamais de ce mariage.

S’il fut peiné de perdre sa pénitente, le ciel par bonheur lui apporta une compensation à cette déception. Un jour, en glissant le guichet de son confessionnal, il trouva devant lui le visage de Mme Prétavoine qui, abandonnant l’abbé Lobligeois maladroit, malheureux et malade, venait s’agenouiller devant le curé de sa paroisse. Il ne la repoussa point ; et un mois après, il eut la satisfaction de s’asseoir dans le fauteuil où il avait vu son rival assis ; autour de lui, M. et Mme Prétavoine étaient aux petits soins, comme ils l’avaient été autrefois pour son ennemi. Il voulut les récompenser de cette soumission, et Mme Prétavoine, guidée par ses conseils, inspira à son mari l’idée de fonder une Banque des campagnes qui est en train de devenir une puissance formidable dans l’État ; cette société qui a pour but de développer l’agriculture et l’industrie, suivant les lois de la civilisation chrétienne, a l’appui d’un grand nombre de membres du clergé, qui touchent 2 p. 100 sur le montant des affaires qu’ils procurent à la Banque des campagnes.

En même temps qu’il apportait aux Prétavoine le concours de son habileté, il cédait aux instances du docteur Chaudun, et, à la fin, il associait ses efforts à ceux du médecin, pour obtenir la construction d’un hôpital. Cette construction est décidée, les fonds sont votés. M. Maridor, hostile au projet, est remplacé et bientôt les travaux vont commencer. Naturellement l’abbé Guillemittes en sera le directeur.

Cela lui fait bien des affaires sur les bras, l’église à terminer, la banque à surveiller, l’hôpital à mettre en train ; mais il n’en est point embarrassé, et il trouve encore le temps de s’occuper activement du patronat de Saint-Joseph, dont le commerce a pris un développement très étendu ; il y passe chaque jour une heure et il y maintient, dans toute sa rigueur, la règle de travail qui a présidé à sa fondation : c’est le respect de cette règle qui l’a obligé à envoyer dans le Midi la sœur Sainte-Ursule ; par ses visions et ses extases, elle était devenue une cause de distraction et de trouble ; on négligeait la couture pour le mysticisme.

Sa seule contrariété vive et persistante, dans le cours de ces succès qui s’enchaînent, lui vient de l’hostilité de son évêque. Monseigneur Hyacinthe, en effet, n’a rien oublié et n’a point cédé : la commission qu’il préside n’a point encore fait entendre le rapport de M. de Sintis, sur les faits surnaturels qui se sont passés à Hannebault. Lorsqu’on le presse de différents côtés, il répond qu’il n’est point éclairé. M. Fichon lui-même n’a pu faire faire un pas à la question, et, pour consoler l’abbé Guillemittes de cette résistance passive, il lui a obtenu de la cour de Rome, un titre qui lui permet de porter des bas violets, et de se faire appeler « monseigneur ».

Ce fut dix-huit mois seulement après leur mariage que M. et Mme Hubert revinrent à Hannebault, accompagnés de deux petites filles jumelles qu’Isabelle allaitait elle-même, et que Mme Françoise, redevenue nourrice, promenait orgueilleusement dans ses bras vigoureux.

Leur première visite fut pour le doyen, mais il n’était point au presbytère, et ils ne trouvèrent que l’abbé Colombe, qui les reçut avec embarras, car depuis que Mlle Pinto-Soulas s’était mariée, elle avait cessé d’être pour lui « une personne accomplie » : elle n’était plus qu’une « personne du sexe. »

En passant devant l’église, elle voulut y entrer, et, pendant qu’elle était agenouillée, le second suisse, qui ne la connaissait pas, lui offrit une petite brochure. Elle la prit, et, on traversant l’esplanade de la Haga, elle l’ouvrit. C’était la légende de sainte Rutilie ; au chapitre X, intitulé : Troisième cas de guérison, elle y lut son histoire, le nom seul était dissimulé sous des initiales.

— Il faudra, dit-elle à Hubert, que nous usions des anciennes relations de mon père, pour faire nommer ton oncle évêque quelque part.

— Voudra-t-il quitter son église ?

— Oh ! pour un évêché !

Lorsque l’abbé Guillemittes rentra au presbytère et apprit la visite de son neveu et de sa nièce, il se rendit aussitôt au château. Hubert et Isabelle étaient à faire une promenade dans le parc ; il les attendit en causant avec Françoise, qui surveillait les deux petites filles, étendues en plein air sur un tapis, et se roulant.

Bientôt Hubert et Isabelle parurent, marchant côte à côte, se tenant par la main : Hubert avait la démarche assurée d’un homme heureux et libre, dans celle d’Isabelle, il y avait une grâce alanguie, qui en faisait une femme tout autre que la jeune fille d’autrefois sèche et vive.

— Regardez-les donc, monsieur le doyen, fit la nourrice avec un sourire de contentement ; je l’ai toujours dit, il n’y avait pas à chercher si loin ni si longtemps, c’était ça.

Au bruit des pas sur le sable, les deux bébés avaient regardé autour d’elles et voyant leur mère venir, elles avaient tendu leurs petits bras de son côté, toutes deux en même temps.

Alors la nourrice les prenant :

— Le v’là le miracle ! dit-elle.

source : Ebooks gratuits

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