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Poèmes Saturniens

de Paul Verlaine

(Adaptation moderne par Olivier Muhleisen)

Les sages d'autrefois, aussi avisés que nous,
Croyaient, bien que le mystère reste flou,
Qu'au ciel se lisent joies et désastres,
Et que chaque âme est liée à l'une des étoiles vastes.

(On s'est beaucoup moqué, sans vraiment comprendre
Que souvent le rire peut nous éprendre,
Cette explication du secret nocturne.)

Ceux nés sous l'étoile de SATURNE,
Planète sombre, prisée des enchanteurs,
Ont, selon les vieux grimoires et leurs rumeurs,
Une large part de malheur et de mélancolie.

L'Imagination, inquiète et affaiblie,
Démolit en eux l'effort de la Raison.
Dans leurs veines, le sang, aussi fin qu'un poison,

Lave rare et brûlante, elle coule, elle roule,
Dans un grésillement, leur Idéal s'écroule.
Ainsi les Saturniens doivent souffrir,
Mourir aussi—si nous devons partir,
Leur vie tracée par une influence amère,
Une logique cruelle, ligne par ligne, sévère.

Dans ces temps anciens, aux confins de l'histoire,
Où les fils de Raghû, parés de gloire,
Régnèrent au bord de la Ganga, brillant,
Et par leur vertu, dérangeant
Les Dieux, les Démons, Bhagavat lui-même,
Élevés jusqu'au Néant suprême,

Ah ! terre, mer et ciel, encore purs,
Jeunes, baignant dans une lumière d’or, leurs murmures
De tonnerres, de vagues, de moissons mûres, s'apaisaient,
Et retenaient les essaims obstinés,
Écoutant les Poètes chanter les Guerriers sacrés,
Tandis que ciel, mer et terre, fatigués,

Voyant, rouges et las de leur labeur sévère,
Les Guerriers saints s'incliner, pénitents, devant les Poètes sacrés.
Une connexion grandiose et douce
Unissait le Guerrier serein au Poète calme,
Valmiki à Rama, dans un lien tendre,
Comme deux lotus flottant sur une même onde.

Sous tes cieux clairs, Hellas antique,
De Sparte austère à l'Attique joyeuse,
Les Aèdes, Orphée, Alcaeus, étaient
Encore des héros fiers, ils combattaient.
Homère, s'il n'a pas manié le glaive,
Fait résonner, clameur qui sans fin s'élève,

Vos échos fatigués, vastes postérités,
D'Hector, d'Ulysse, d'Achille chantés.
Les héros, après leurs grandes luttes,
Dévots, offraient aux neuf Déesses chastes,
Leurs hommages pieux en gestes vastes.

Et autant qu'ils aimaient le dieu de la guerre,
Ils chérissaient l'Art dont la gloire est éternelle,
Achille, avant tout ! Et celui qu'on nomme Laërte,
Avec ses mots d'or, captivait les esprits,
Les cœurs, les âmes, toujours envoûtés,
Comme Orphée apaisait tigres et ours sauvages.

Plus tard, vers des contrées plus froides, dans des temps
Barbares, parmi les Francs turbulents, nos ancêtres,
Le Trouvère héroïque n'a-t-il pas partagé
Avec le Preux, la noble part des combats ?
Quand Théroldus chantait Charlemagne,
Et son neveu Roland resté dans la montagne,
Et le valeureux Olivier de Turpin,
En beaux vers, sur un rythme âpre et triomphant,
N'est-ce pas, cinquante ans après, sur les champs de bataille,
Que les guerriers, blessés de mille coups,
Chantaient l'épopée sans égale de Roland
Et de ceux qui connurent Roncevaux,
Et furent témoins des massacres grandioses,
Du temps de l'Empereur à la barbe fleurie ?

Aujourd'hui, l'Action et le Rêve ont rompu
Le pacte ancien, usé par les siècles,
Et beaucoup regrettent ce tragique divorce
Entre l'Harmonie immense et la Force brute.
La Force, autrefois maîtrisée par le Poète,
Cheval blanc ailé, brillant de mille feux,
La Force, maintenant, n'est plus qu'une Bête
Sauvage, bondissante, folle et prête à tout,
Prête à tout carnage, à toute dévastation,
À tout massacre, d'un bout du monde à l'autre !
L'Action, autrefois guidée par le chant des lyres,
Est troublée, ivre, en proie aux mille délires
Fumants d'un siècle en pleine ébullition,
L'Action aujourd'hui, – ô pitié ! – l'Action,
C'est l'ouragan, la tempête, la houle
Dans la nuit sans étoiles, qui roule
Et déferle, parmi les bruits sourds, la peur verte.

Et des éclairs rouges zèbrent le ciel entrouvert ?

– Pourtant, fiers et doux, loin des bruits déchaînés De la vie et des heurts chaotiques des armes Mercenaires, regarde, gravissant les cimes Ineffables, voilà le groupe des Chanteurs Vêtus de blanc, et les lueurs d'apothéoses Habillent de fierté calme leurs postures : Tous beaux, tous purs, avec des éclats dans les yeux, Et sous leur front le rêve inachevé des Dieux ! Le monde, ébranlé par leurs paroles profondes, Les rejette. À leur tour, ils rejettent le monde ! Car ils ont enfin compris qu'il ne faut plus Mélanger leur note pure aux cris déroutants Que pousse la foule vulgaire et violente, Et que la solitude convient à leur lente marche. Le Poète, l'Amour du Beau, voilà sa foi, L'Azur, son étendard, l'Idéal, sa loi ! Ne lui demandez rien de plus, car ses prunelles, Où l'éclat des choses éternelles A déposé des visions qu'il poursuit sans relâche, Ne sauraient s'abaisser une heure seulement Sur le conflit honteux des tâches triviales Et sur vos vanités plates ; et si, autrefois, On le vit parmi les hommes, partageant Leurs querelles, pleurant avec eux, les poussant Aux guerres, célébrant l'orgueil des Républiques Et l'éclat militaire et les splendeurs des cours Sur la cithare, sur la harpe et sur le luth, S'il honorait parfois le présent d'un salut Et acceptait ce rôle de prêtre D'aimer et de bénir, et s'il voulait bien être La voix qui rit ou pleure avec ceux qui rient ou pleurent, S'il inclinait vers l'âme humaine son esprit, C'est qu'il se trompait alors sur l'âme humaine.

– Maintenant, va, mon Livre, où le hasard te porte ! MELANCHOLIA

À Ernest Boutier

I. – Résignation

Dès l'enfance, je rêvais de Ko-Hinnor,
Splendeur persane, faste éclatant,
Empereurs fous, rois de décadence.

Mon désir dessinait, sous des plafonds dorés,
Parfums flottants, musiques enivrantes,
Des harems infinis, paradis de chair.

Aujourd'hui, plus serein mais tout aussi fervent,
Connaissant la vie et sa courbure inévitable,
J'ai dû tempérer mes belles folies,
Sans pour autant céder entièrement.

Soit ! Le grandiose m'échappe, c'est vrai,
Mais adieu à l'aimable, au banal,
Je méprise encore la beauté facile,
La rime fade et l'ami prudent.

II. – Nevermore

Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L'automne
Faisait voler les oiseaux dans l'air morne,
Et le soleil lançait un rayon monotone
Sur les bois jaunis où le vent se déchaîne.

Nous étions seuls, elle et moi, perdus dans nos pensées,
Cheveux flottant, esprits vagabonds.
Soudain, elle tourna vers moi son regard profond :
« Quel fut ton plus beau jour ? » dit sa voix d'or vibrant,

Sa voix douce et claire, au timbre angélique.
Un sourire discret lui répondit,
Et je baisai sa main blanche, avec dévotion.

– Ah ! Les premières fleurs, comme elles embaument !
Et que doux est le murmure charmant
Du premier oui sur des lèvres aimées !

III. – Après trois ans

J'ai poussé la porte étroite, vacillante,
Et j'ai marché dans le petit jardin
Baigné doucement par le soleil du matin,
Chaque fleur scintillante de rosée.

Rien n'a changé. J'ai revu chaque chose : la tonnelle
Modeste, la vigne folle, les chaises de rotin...
La fontaine chante toujours son murmure cristallin
Et le vieux tremble soupire son éternelle plainte.

Les roses battent comme avant ; comme avant,

Les grands lys fiers ondulent dans le vent,

Chaque alouette qui passe m'est familière.

Même la statue de Velléda est restée là,

Son plâtre s'effrite au bout de l'allée,

Frêle, au milieu de l'odeur fade du réséda.

IV. – Souhait

Ah ! les premiers amours, les premières amantes !

L'or des cheveux, l'azur des yeux, la fraîcheur des peaux,

Et puis, parmi l'odeur des corps jeunes et chers,

La tendresse timide des caresses naissantes !

Sont-elles assez lointaines, toutes ces joies,

Et toute cette innocence ! Hélas ! elles ont fui

Vers le Printemps des regrets, loin des hivers sombres

De mes ennuis, de mes dégoûts, de mes détresses !

Me voilà seul maintenant, morne et solitaire,

Morne et désespéré, plus froid qu'un aïeul,

Tel un orphelin pauvre sans sœur aînée.

Ô la femme à l'amour tendre et réchauffant,

Douce, songeuse et brune, et jamais surprise,

Qui parfois vous embrasse au front, comme un enfant !

V. – Lassitude

« À batailles d'amour, champ de plume. »
Gongora.

De la douceur, de la douceur, de la douceur !

Apaise un peu ces élans fébriles, ma belle.

Même en plein élan, vois-tu, l'amante

Doit avoir l'abandon tranquille de la sœur.

Sois languissante, fais ta caresse endormante,

Tes soupirs égaux et ton regard apaisant.

Va, l'étreinte jalouse et le spasme obsédant

Ne valent pas un long baiser, même s'il ment !

Mais dans ton cher cœur d'or, me dis-tu, mon enfant,

La passion sauvage sonne son cor !…

Laisse-la trompetter à son gré, l'effrontée !

Pose ton front sur le mien et ta main dans la mienne,

Fais-moi des promesses que tu briseras demain,

Et pleurons jusqu'à l'aube, ô petite fougueuse !

VI. – Mon rêve familier

Je rêve souvent, un rêve étrange et profond,
D'une femme inconnue, que j'aime et qui m'aime,
Elle n'est jamais tout à fait la même,
Ni tout à fait une autre, elle m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent,
Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un mystère,
Pour elle seule, et les perles de mon front pâle,
Elle seule sait les apaiser, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? – Je ne sais pas.
Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et mélodieux
Comme ceux des aimés que la Vie a éloignés.

Son regard a la fixité des statues,
Et sa voix, lointaine, tranquille, et grave, porte
L'écho des voix chères qui se sont tues.

---

À vous ces vers, par la grâce apaisante
De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux,
Par votre âme pure et bienveillante, à vous
Ces vers du fond de ma détresse brûlante.

Car hélas ! l'horrible cauchemar qui me hante
N'a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux,
Se multipliant comme une meute de loups
Et s'accrochant à mon sort qu'il ensanglante !

Oh ! je souffre, je souffre terriblement, au point
Que le premier cri de l'homme chassé d'Eden
N'est qu'un murmure en comparaison du mien !

Et vos soucis ne sont que des hirondelles
Dans un ciel d'après-midi,
– Chère, – par un beau jour de septembre adouci.

---

Nature, rien de toi ne m'émeut, ni les champs
Féconds, ni l'écho rouge des pastorales
Siciliennes, ni les splendeurs de l'aube,
Ni la solennité triste des couchants.

Je ris de l'Art, je ris de l'Homme aussi, des chants,
Des vers, des temples grecs et des tours en spirales.

Qu'effleurent dans le ciel vide les flèches des cathédrales,

Et je regarde pareillement les bons et les méchants.

Je ne crois plus en Dieu, je renonce et je dénie

Toute pensée, et quant à la vieille ironie,

L'Amour, je voudrais qu'on n'en parle plus.

Fatiguée de vivre, craignant de mourir, pareille

Au navire perdu, jouet des vagues mouvantes,

Mon âme se prépare à de terribles naufrages.

EAUX-FORTES

À François Coppée

I. – Croquis parisien

La lune posait son zinc froid

Par angles aigus.

Des volutes de fumée en forme de cinq

Sortaient noires et denses des toits pointus.

Le ciel était gris. Le vent pleurait

Comme un basson.

Au loin, un chat transi et discret

Miaulait d'une étrange et fine façon.

Moi, je marchais, rêvant du divin Platon

Et de Phidias,

Et de Salamine et de Marathon,

Sous le regard clignotant des réverbères bleus.

II. – Cauchemar

J'ai vu passer dans mon rêve

– Comme l'ouragan sur la grève, –

Tenant d'une main un glaive

Et de l'autre un sablier,

Ce cavalier

Des ballades d'Allemagne

Qu'à travers villes et campagnes,

Et du fleuve à la montagne,

Et des forêts aux vallons,

Un étalon

Rouge-feu et noir d'ébène,

Sans bride, ni mors, ni rêne,

Ni cri, ni cravache, entraîne

Parmi des râles sourds

Toujours ! Toujours !

Un grand chapeau à longue plume

Ombrait son œil qui s'allume

Et s'éteint. Tel, dans la brume,

Éclate et meurt l'éclair bleu

D'une arme à feu.

Comme l'aile d'une chouette

Qu'un orage soudain inquiète,

Par l'air que la neige strie,

Son manteau se soulevant

Claquait au vent,

Et révélait d'un air de gloire

Un torse d'ombre et d'ivoire,

Dans la nuit obscure,
Des cris perçants
Révélaient un sourire blanc.

III. – Mer

L'océan sonore
Palpite sous l'œil
De la lune en deuil,
Et palpite encore,

Quand un éclair brutal
Fend le ciel sombre
D'un long zigzag clair,

Et chaque vague,
Dans des bonds frénétiques,
Le long des récifs
Va, vient, brille et clame,

Et dans le ciel
Où erre l'ouragan,
Le tonnerre rugit
Formidablement.

IV. – Effet de nuit

La nuit. La pluie. Un ciel blême déchiré
Par la silhouette de flèches et de tours
D'une ville gothique éteinte dans le lointain gris.
La plaine. Un gibet plein de pendus rabougris
Secoués par les becs avides des corneilles,
Dansant dans l'air noir des gigues sans pareilles,
Tandis que leurs pieds nourrissent les loups.
Quelques buissons d'épines épars, et quelques houx
Dressent leur feuillage sinistre à droite, à gauche,
Sur le fouillis sombre d'un fond inachevé.
Et puis, autour de trois prisonniers livides
Marchant pieds nus, deux cent vingt-cinq soldats
En marche, leurs piques dressées comme des herses,
Brillent à contre-sens des lances de l'averse.

V. – Grotesques

Leurs jambes pour seules montures,
Pour toutes richesses l'éclat de leurs regards,
Sur le chemin des aventures
Ils avancent, déguenillés et hagards.

Le sage, indigné, les sermonne ;
Le sot plaint ces fous aventureux ;
Les enfants leur tirent la langue
Et les filles se moquent d'eux.

Car odieux et ridicules,
Et véritablement maléfiques,
Ils ressemblent, dans les crépuscules,
À un mauvais rêve qu'on fait ;

Car, sur leurs guitares aigres,
Ils crispent la main des libertés,

Ils nasillent des chants étranges,

Nostalgiques et rebelles ;

Dans leurs yeux, enfin, se mélangent

Rires et larmes – lassitude –

L'amour des choses éternelles,

Des anciens morts et dieux d'antan !

– Alors partez, errants sans repos,

Vagabondez, damnés et maudits,

Le long des abîmes et des plages,

Sous le regard clos des paradis !

La nature se joint à l'homme

Pour punir comme il se doit

L'orgueilleuse mélancolie

Qui vous fait marcher la tête haute,

Et, vengeant sur vous le blasphème

Des vastes espoirs furieux,

Blesse votre front maudit

Au choc brutal des éléments.

Les étés brûlent et les hivers

Gèlent votre chair jusqu'aux os,

Et la fièvre envahit vos membres,

Déchirés par les roseaux.

Tout vous repousse et tout vous blesse,

Et quand la mort viendra pour vous,

Maigre et froide, votre corps

Sera ignoré par les loups !

PAYSAGES TRISTES

À Catulle Mendès

I. – Soleils couchants

Une aube affaiblie

Diffuse sur les champs

La mélancolie

Des soleils déclinants.

La mélancolie

Berce de doux chants

Mon cœur qui s'oublie

Aux soleils déclinants.

Et d'étranges songes,

Comme des soleils

Couchants sur les rives,

Fantômes vermeils,

Défilent sans pause,

Défilent, pareils

À de grands soleils

Couchants sur les rives.

II. – Crépuscule du soir mystique

Le Souvenir avec le Crépuscule

Rouge et tremblant à l’horizon en feu

De l’Espoir en flamme qui s'éloigne

Et s’agrandit comme un mur secret

Mystérieux où mille floraisons

– Dahlia, lys, tulipe et renoncule –

S’élancent autour d’un treillis, et circulent

Parmi l'exhalaison maladive

Des parfums lourds et brûlants, dont le poison

– Dahlia, lys, tulipe et renoncule –

Enivrent mes sens, mon âme et ma raison

Mélangeant, dans une immense déraison,

Les Souvenirs au Crépuscule.

III. – Promenade sentimentale

Le soleil couchant lançait ses derniers éclats

Et le vent berçait les nénuphars pâles ;

Les grands nénuphars, entre les roseaux,

Luisaient tristement sur les eaux calmes.

Moi, je marchais seul, traînant ma blessure

Le long de l’étang, parmi les saules

Où la brume vague laissait entrevoir

Un grand fantôme laiteux désespéré

Pleurant avec la voix des sarcelles

Qui se souvenaient en battant des ailes

Parmi les saules où je marchais seul

Traînant ma blessure ; et l’épais voile

Des ténèbres vint noyer les derniers

Rayons du couchant dans ces eaux pâles

Et les nénuphars, parmi les roseaux,

Les grands nénuphars sur les eaux calmes.

IV. – Nuit du Walpurgis classique

C’est plutôt le sabbat du second Faust que l’autre,

Un sabbat rythmique, rythmique, extrêmement

Rythmique. – Imaginez un jardin à la française,

Soigné, ridicule et charmant.

Des ronds-points ; au centre, des jets d’eau ; des allées

Droites ; des sylvains de marbre ; des dieux marins

De bronze ; ici et là, des Vénus déployées ;

Des quinconces, des pelouses ;

Des châtaigniers ; des parterres de fleurs comme des dunes ;

Ici, des rosiers nains qu’un goût docte a sculptés ;

Plus loin, des ifs taillés en triangles. La lune

D’un soir d’été sur tout cela.

Minuit sonne, et réveille au fond du parc noble

Un air mélancolique, un doux, lent et sourd air

De chasse : tel, doux, lent, sourd et mélancolique,

L’air de chasse de Tannhauser.

Des chants voilés de cors lointains où la tendresse

Les sens tremblent, l'âme frissonne dans des sons

Dissonants mais harmonieux, enivrants ;

Et voilà que les appels des cors résonnent,

Soudain se mêlent des formes toutes blanches,

Diaphanes, que la clarté lunaire

Transforme en opale parmi l'ombre verte des branches,

- Un Watteau rêvé par Raffet ! -

Elles se mêlent dans l'ombre des arbres

D'un geste alangui, empli de profond désespoir,

Puis, autour des statues, des bronzes et des marbres,

Dansent lentement en cercle, sans espoir.

Ces spectres agités, sont-ils les pensées

Du poète ivre, son regret ou son remords,

Ces spectres en cadence troublée,

Ou bien ne sont-ils que des morts ?

Sont-ils ton remords, ô rêveur que l'horreur

Invite, ou ton regret, ou ta pensée, dis-moi ?

Ces spectres qu'un vertige agite avec fureur,

Ou bien des morts devenus fous, pourquoi ?

Peu importe ! Ils avancent toujours, les fantômes fiévreux,

Menés dans une danse morne, saccadés

Comme des poussières dans un rayon lumineux,

Et s'évanouissent dès que

L'aube humide et pâle éteint, un à un,

Les cors, jusqu'à ce qu'il ne reste absolument

Rien – absolument – qu'un jardin de Lenôtre,

Correct, ridicule et charmant.

---

Les sanglots longs

Des violons

De l'automne

Blessent mon cœur

D'une langueur

Monotone.

Tout suffocant

Et blême, quand

L'heure sonne,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure ;

Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte

Deçà, delà,

Comme la

Feuille morte.

---

La lune rouge sur l'horizon brumeux ;

Dans un brouillard dansant, la prairie

La fumée s'éteint, la grenouille résonne

Dans les joncs verts où un frisson s'attarde ;

Les fleurs d'eau referment leurs corolles fragiles ;

Les peupliers dressent au loin, droits et serrés,

Leurs silhouettes incertaines et fantomatiques ;

Les lucioles errent près des buissons ;

Les hiboux s'éveillent, silencieusement

Fendent l'air noir de leurs ailes lourdes,

Et le ciel se remplit de lueurs sourdes.

Blanche, Vénus apparaît, et c'est la Nuit.

---

Comme un vol d'oiseaux criards en émoi,

Tous mes souvenirs s'abattent sur moi,

S'abattent dans le feuillage jaune

De mon cœur, mirant son tronc plié d'aulne

Dans le reflet violet de l'eau des Regrets,

Qui coule mélancolique à mes côtés,

S'abattent, et puis le murmure mauvais

Qu'une brise moite apaise en montant,

S'éteint doucement dans l'arbre, si bien

Qu'au bout d'un instant on n'entend plus rien,

Plus rien que la voix célébrant l'Absente,

Plus rien que la voix — ô si languissante ! —

De l'oiseau qui était mon Premier Amour,

Et qui chante encore comme au premier jour ;

Et, dans la splendeur triste d'une lune

S'élevant blafarde et solennelle, une

Nuit mélancolique et lourde d'été,

Pleine de silence et d'obscurité,

Berce sur l'azur qu'un vent doux effleure

L'arbre qui frissonne et l'oiseau qui pleure.

---

Elle jouait avec sa chatte,

Et c'était un enchantement de voir

La main blanche et la patte blanche

Se mouvoir dans l'ombre du soir.

Elle cachait — la perfide ! —

Sous ses mitaines de fil noir

Ses griffes meurtrières d'agate,

Tranchantes et claires comme un rasoir.

L'autre aussi feignait la douceur

Et rentrait sa griffe acérée,

Mais le diable ne perdait rien ici...

Dans le boudoir où résonnait,
Son rire léger comme l'air,
Brillaient quatre points de lumière.

II. – Hypocrisie

Le chagrin qui me ronge est cruel, et mêle
L'ironie à la douleur, et ne me blesse pas
Ouvertement, mais pique avec un faux sourire
Et fait de ma souffrance un spectacle amusant,
Et, sur le cercueil où repose mon rêve à moitié pourri,
Chante un De profundis sur l'air du Traderi.

C'est un Tartuffe qui, tout en posant des roses
Sur les autels des Vierges tristes,
Tout en faisant chanter aux enfants de chœur
Ces cantiques tièdes où le cœur se baigne,
Tout en amidonnant ces voiles amoureuses
Qui serpentent au cœur sacré des Bienheureuses,
Tout en murmurant son chapelet,
Tout en caressant son petit col,
Tout en parlant de l'âme avec gravité,
N'envisage pas moins ma chute, – l'infâme !

III. – La chanson des Ingénues

Nous sommes les Ingénues,
Aux cheveux lisses, aux yeux clairs,
Qui vivons presque oubliées,
Dans les romans qu'on lit à peine.

Nous marchons bras dessus bras dessous,
Et le jour n'est pas plus pur
Que le fond de nos pensées,
Et nos rêves sont azurés ;

Et nous courons dans les prairies
Riant, bavardant sans fin
Du matin jusqu'au crépuscule,
Et chassons les papillons ;

Et des chapeaux de bergères
Protègent notre fraîcheur,
Et nos robes – si légères –
Sont d'une blancheur extrême ;

Les Richelieux, les Caussades
Et les chevaliers Faublas
Nous couvrent de regards, de saluts
Et de soupirs désespérés ;

Mais en vain, leurs mimiques
Se brisent contre les plis ironiques
De nos jupons détournés ;
Et notre innocence se moque...

Des rêveries secrètes

De ceux qui rasent les murs,

Même si parfois nous ressentons

Nos cœurs battre sous nos manteaux

À des pensées cachées,

Sachant que nous serons les amantes

De libertins à venir.

IV. – Une grande dame

Belle à faire perdre la tête aux plus saints, à troubler

Un vieux juge sous sa robe austère ! Elle marche avec majesté,

Elle parle – et ses dents scintillent –,

Italien, avec un soupçon d'accent russe.

Ses yeux glacés, où l'émail enserre un bleu profond,

Ont l'éclat insolent et dur du diamant.

Pour la splendeur de son buste, pour l’éclat

De sa peau, aucune reine ni courtisane, même

Cléopâtre la féline ou Ninon la chatte,

N'égale sa beauté aristocratique, non !

Regarde, ô bon Buridan : « C’est une grande dame ! »

Il faut – pas de juste milieu ! – l’adorer à genoux,

À plat ventre, n’ayant pour étoile que ses lourds cheveux roux,

Ou bien lui cingler le visage, à cette femme !

V. – Monsieur Prudhomme

Il est sérieux : maire et père de famille.

Son col rigide engloutit ses oreilles. Ses yeux

Flottent dans un rêve sans fin, indifférents,

Et le printemps fleuri brille sur ses chaussons.

Que lui importe l'astre d'or, que lui importe l'ombre

Où l'oiseau chante, et que lui importent les cieux,

Et les prés verts et les pelouses silencieuses ?

Monsieur Prudhomme pense à marier sa fille

Avec monsieur Machin, un jeune homme bien nanti.

Il est homme du juste milieu, botaniste et ventru.

Quant aux poètes, ces vauriens, ces fainéants,

Ces barbus mal coiffés, il les déteste

Plus que son éternel rhume,

Et le printemps fleuri brille sur ses chaussons.

Initium

Les violons mêlaient leur rire au chant des flûtes

Et le bal tourbillonnait quand je l'ai vue passer.

Ses cheveux blonds dansent autour des courbes délicates

De son oreille où mon Désir, comme un baiser volé,

Voudrait murmurer des mots, mais n'ose pas parler.



Elle avance, portée par la mazurka lente,

Son rythme paresseux l'enlace comme un poème,

– Rime mélodieuse, éclatante vision, –

Et son âme enfantine brille à travers

La profondeur sensuelle de ses yeux gris-verts.



Depuis, ma Pensée, figée, contemple

Sa beauté évoquée, en adoration,

Et dans mon Souvenir, comme dans un sanctuaire,

Mon Amour entre, empli de vénération.



Je sens que la Passion approche.



Çavitri



Pour sauver son époux, Çavitrî fit le serment

De rester trois jours entiers, trois nuits sans bouger,

Sans fléchir jambes, buste ou paupières :

Rigide, comme dit Vyaça, telle une colonne.



Ni le soleil cruel, ni la langueur

Que la lune dépose à minuit sur les sommets

Ne firent vaciller, dans leurs efforts sublimes,

La pensée et le corps de cette femme au grand cœur.



– Que l'Oubli, sombre et morne assassin, nous encercle,

Ou que l'Envie, amère, nous prenne pour cibles,

Restons impassibles comme Çavitrî,

Mais gardons, comme elle, un noble dessein dans l'âme.



Sous la ville



Les petits ifs du cimetière frémissent

Sous le vent hivernal, dans la lumière glacée.



Avec des bruits sourds qui blessent,

Les croix de bois des tombes récentes

Vibrent d'une étrange tonalité.



Silencieux comme les rivières,

Mais lourds de larmes comme elles de flots,

Les fils, les mères et les veuves,



Dans les détours de l'enclos triste,

S'écoulent, – lente procession, –

Au rythme heurté des sanglots.



Le sol glisse et crie sous les pieds,

Là-haut, de grands nuages tourmentés

Les cheveux s'emmêlent avec rage.

Un froid pénétrant comme le regret,
Tombe lourd, écœurant,
Il doit se glisser chez les morts,

Les pauvres morts, toujours seuls,
Tremblants sans répit,
– Qu'on les oublie ou qu'on les pleure ! –

Ah ! que le Printemps arrive vite,
Avec son soleil clair qui caresse,
Et ses oiseaux qui bavardent gaiement !

Que refleurisse la magie
Des jardins et des champs
Que l'hiver cruel tient en détresse !

Et que – du lever au coucher, –
L'or sans fin d'un ciel immense
Berce de parfums et de chants,
Vos sommeils mornes, chers endormis !

Sérénade

Comme la voix d'un mort qui chanterait
Du fond de sa tombe,
Maîtresse, entends monter vers ton refuge
Ma voix aigre et fausse.

Ouvre ton âme et ton oreille au son
De ma mandoline :
Pour toi j'ai composé, pour toi, cette chanson
Cruelle et douce.

Je chanterai tes yeux d'or et d'onyx
Purs de toute ombre,
Puis l'oubli de ton sein, puis l'ombre
De tes cheveux sombres.

Comme la voix d'un mort qui chanterait
Du fond de sa tombe,
Maîtresse, entends monter vers ton refuge
Ma voix aigre et fausse.

Puis je louerai abondamment, comme il se doit,
Cette chair bénie
Dont le parfum riche me revient
Les nuits sans sommeil.

Et pour finir je parlerai du baiser,
De ta lèvre rouge,
Et ta douceur à me torturer,
– Mon Ange ! – ma Reine !

Ouvre ton âme et ton oreille au son
De ma mandoline :
Pour toi j'ai composé, pour toi, cette chanson
Cruelle et douce.

Un dahlia

Courtisane au sein dur, au regard brun et opaque
S'ouvrant lentement comme celui d'un bœuf,
Ton grand torse brille comme un marbre neuf.

Fleur opulente, autour de toi ne flotte rien,

Pas un parfum, et la beauté tranquille de ton être

Déploie, douce, ses harmonies parfaites.

Tu n’as même pas l’odeur de la chair, ce parfum

Que celles qui fanent les foins au moins dégagent,

Et tu trônes, Idole insensible à l’encens.

Ainsi le Dahlia, roi paré de magnificence,

Élève sans fierté sa tête sans parfum,

Irritant parmi les jasmins provocants !

Nevermore

Allons, mon pauvre cœur, allons, mon vieux camarade,

Redresse et repeins tes arcs triomphants ;

Brûle un encens fané sur tes autels dorés ;

Éparpille des fleurs sur les bords du gouffre ;

Allons, mon pauvre cœur, allons, mon vieux camarade !

Élève vers Dieu ton chant, ô barde rajeuni ;

Entonne, orgue enroué, des Te Deum éclatants ;

Vieillard précoce, masque tes rides de fard ;

Revêts-toi de tapis mordorés, mur jauni ;

Élève vers Dieu ton chant, ô barde rajeuni.

Sonnez, grelots ; sonnez, clochettes ; sonnez, cloches !

Car mon rêve impossible a pris forme et je l’ai

Serré dans mes bras : le Bonheur, cet ailé

Voyageur qui fuit l’Homme, évitant ses approches,

– Sonnez, grelots ; sonnez, clochettes ; sonnez, cloches !

Le Bonheur a marché à mes côtés ;

Mais la FATALITÉ n’accorde jamais de pause :

Le ver est dans le fruit, le réveil dans le rêve,

Et le remords est dans l’amour : telle est la règle.

– Le Bonheur a marché à mes côtés.

Il bacio

Baiser ! rose trémière dans le jardin des caresses !

Vif accompagnement sur le clavier des dents

Des doux refrains qu’Amour chante aux cœurs ardents

Avec sa voix d’archange aux douceurs envoûtantes !

Sonore et gracieux Baiser, divin Baiser !

Volupté sans égale, ivresse indescriptible !

Salut ! Toi, penché sur ton verre irrésistible,
Tu t’enivres d’un bonheur sans fin.

Comme un vin d’Alsace ou une douce mélodie,
Tu réconfortes, tu apaises, et le chagrin
S’éteint, se fond dans ton sourire carmin…
Que d’autres, comme Goëthe ou Shakespeare, te chantent en rimes classiques :

Moi, pauvre poète de Paris,
Je ne t’offre que ces vers enfantins :
Sois clément, et en retour, sur les lèvres charmeuses
D’une que je connais, Baiser, descends, et ris.

Dans les bois

D’autres, innocents ou rêveurs,
Ne voient dans les bois que douceur et langueur,
Souffles frais, parfums tièdes. Ils sont heureux !
D’autres y ressentent – rêveurs – des frissons mystiques.

Ils sont heureux ! Pour moi, anxieux, rongé
Par un vague remords qui sans cesse me hante,
Je tremble dans les forêts, lâche,
Craignant un piège ou voyant des fantômes.

Ces grands arbres jamais apaisés, comme une mer,
D’où tombe un silence noir avec une ombre encore
Plus sombre, tout ce décor morne et sinistre
Me remplit d’une terreur banale et profonde.

Surtout les soirs d’été : le rouge du couchant
Se mêle au gris-bleu des brumes qu’il teinte
D’incendie et de sang ; et l’angélus au loin
Semble un cri plaintif qui se rapproche.

Le vent se lève chaud et lourd, un frisson passe
Et repasse, toujours plus fort, dans l’épaisseur
Toujours plus sombre des grands chênes, oppressant,
Et se disperse, tel un miasme, dans l’air.

La nuit tombe. Le hibou s’envole. C’est l’heure
Où l’on pense aux récits des aïeules naïves…
Sous un fourré, là-bas, là-bas, des sources vives

Un bruit de complot rôde, comme des ombres en attente.

Nocturne parisien

Pour Edmond Lepelletier

Roulez, roulez, vagues lentes de la Seine morne.
Sous tes ponts voilés d'une brume insalubre,
Ont dérivé des corps, morts, affreux, en décomposition,
Dont Paris fut le bourreau des âmes.
Mais tu ne portes pas, dans tes eaux glacées,
Autant de pensées que ton spectacle m'inspire !

Le Tibre borde des ruines qui élèvent
Le voyageur vers un passé profond,
Enveloppées de lierre sombre et de lichen,
Elles émergent, masses grises dans l'herbe verte.
Le joyeux Guadalquivir sourit aux orangers dorés
Et reflète, le soir, des danses légères.
Le Pactole a son or, le Bosphore sa rive
Où l'odalisque, languide, trouve son plaisir.
Le Rhin est un vieux seigneur, troubadour est le Lignon,
Et l'Adour se fait voyou.
Le Nil, au murmure de ses eaux endormies,
Berce de doux rêves le sommeil des momies.
Le grand Mississippi, fier de ses joncs sacrés,
Porte noblement ses îles dorées,
Et soudain, éclatant d'éclairs, de fracas et de splendeur,
Se jette, majestueux, en vastes Niagara.
L'Eurotas, où les cygnes domestiques
Mêlent leur grâce blanche au vert mat des lauriers,
Sous un ciel clair traversé de rapaces,
Chante, rythmique et doux, comme un poète.
Enfin, le Gange, parmi les hauts palmiers tremblants
Et les lotus rouges, avance fier et lent,
En habit royal, tandis qu'au loin la foule
Le long des temples hurle, houle vivante,
Au son lourd des cymbales de bois,
Et qu'accroupi, filant ses notes de hautbois,
Attendant l'heure du saut de l'antilope,
Le tigre jaune aux rayures s'étire et pleure.

– Toi, Seine, tu n’as rien. Juste deux quais, c’est tout,

Deux quais sales, couverts d’un bout à l’autre

De vieux livres moisis et d’une foule étrange

Qui crée des ronds dans l’eau, pêchant à la ligne.

Mais quand le soir arrive, enfin allégeant

Les passants fatigués, lourds de sommeil ou faim,

Et que le crépuscule peint le ciel en rouge,

Les rêveurs quittent leurs abris, la brise les touche,

S’accoudent au pont, face à Notre-Dame, songent

Le cœur en émois, les cheveux dans le vent !

Les nuages, poussés par le souffle de nuit,

Courent, cuivrés et roux, dans le ciel assombri.

Sur la tête d’un roi, le soleil, avant de fuir,

Pose un baiser vermeil, dernier éclat de jour.

L’hirondelle s’échappe à l’ombre qui s’étend

Et on voit voltiger la sombre chauve-souris.

Tout bruit s’apaise autour. À peine un son léger

Rappelle que la ville chante sa mélodie,

Elle lèche ses tyrans et mord ses victimes ;

Et c’est l’aube des vols, des amours et des crimes.

Puis soudain, comme un chanteur effaré

Lançant dans l’air sombre son cri désespéré,

Son cri qui se lamente, s’étire, et crie encore,

Éclate quelque part l’orgue de Barbarie :

Il hurle un de ces airs, romances ou polkas,

Que, enfants, nous jouions sur nos harmonicas

Et qui, lents ou vifs, joyeux ou tristes,

Font vibrer l’âme des exilés, des femmes, des artistes.

C’est écorché, c’est faux, c’est terrible, c’est dur,

Ça donnerait la fièvre à Rossini, c’est sûr ;

Ces rires sont traînants, ces plaintes sont hachées ;

Sur une clé de sol impossible perchées,

Les notes sont enrhumées, les do deviennent la,

Mais qu’importe ! on pleure en écoutant cela !

L’esprit, transporté dans le pays des rêves,

S'imprègne de ces vieux airs, se sent revivre en lui ;

La compassion s'éveille, les larmes montent, floues,

Et l'on voudrait saisir la paix des cieux, infinie,

Dans une harmonie étrange aux couleurs de magie,

Mêlant musique et art, une danse de lumières,

L'âme baigne de chants et de rayons crépusculaires.



Puis l'orgue s'éloigne, le silence s'installe,

La nuit terne s'avance, Vénus, doucement, oscille

Sur un nuage léger dans le ciel obscur ;

Les lampadaires s'allument le long des murs.

L'astre et les lumières dessinent des zigzags fous

Sur le fleuve plus noir que le velours des masques flous ;

Et le rêveur, penché sur le vieux pont rouillé,

Usé par le temps et les vents, le regard voilé,

S'abandonne aux souffles sombres de l'abîme.

Espérance, rêves purs, ambitions sublimes,

Tout s'échappe, tout s'enfuit, même le souvenir,

On reste seul face à Paris, la Rivière, la Nuit.



Sinistre trinité ! Portes de l'ombre dure !

Mané-Thécel-Pharès des illusions obscures !

Vous êtes toutes trois, ô goules de malheur,

Si terrifiantes que l'Homme, ivre de douleur,

Sent vos doigts spectraux percer sa chair, lacérer,

L'Homme, tel un Oreste sans sa douce Électre,

Sous la fatalité de vos regards vides,

Ne peut rien, et s'avance vers le gouffre aride ;

Et vous êtes aussi toutes trois si avides

De détruire et d'offrir au Ver des épouses livides

Qu'on ne sait choisir entre vos trois terreurs,

Et l'on hésite à préférer sombrer sous les peurs

Des Ténèbres, ou sous l'Eau sourde, profonde,

Ou dans tes bras maquillés, Paris, reine du monde.



Et tu continues de couler, Seine, rampant,

Traînant à travers Paris ton vieux cours de serpent.

Des vieux serpents de boue, glissant vers tes abris

Chargés de bois, de charbon et de dépouilles !

Marco

Quand Marco passait, tous les jeunes hommes

Se penchaient pour voir ses yeux, Sodome

Où les feux d'Amour brûlaient sans pitié

Ta pauvre cabane, ô froide Amitié ;

Autour d'elle dansaient des parfums mystiques

Où l'âme, en pleurs, s'anéantissait ;

Sur ses cheveux roux un charme glissait ;

Sa robe jouait d'étranges musiques

Quand Marco passait.

Quand Marco chantait, ses mains sur l'ivoire,

Évoquaient souvent la profondeur noire

Des airs anciens que personne ne connaît,

Et sa voix montait vers les paradis

D'une symphonie immense de rêves,

Et l'enthousiasme alors transportait

Vers des cieux familiers quiconque écoutait

Ce timbre d'argent vibrant sans trêve,

Quand Marco chantait.

Quand Marco pleurait, ses terribles larmes

Défiaient l'éclat des plus belles armes ;

Ses lèvres de sang fonçaient leur carmin

Et son désespoir n'avait rien d'humain ;

Tel un feu que l'huile exaspère,

Sa colère montait, rouge, et l'on aurait dit

D'une lionne dans la forêt âpre

Communiquant sa terrible colère,

Quand Marco pleurait.

Quand Marco dansait, sa jupe moirée

Ondulait comme une marée,

Et, tel un bambou souple, son flanc

Se tordait, révélant son sein blanc :

Un éclair jaillissait. Sa jambe de marbre,

Cynique et emphatique, s'élevait,

Révélant ses splendeurs mates, et cela faisait

Le bruit du vent de la nuit dans un arbre,

Quand Marco dansait.

Quand Marco dormait, oh ! quels parfums d'ambre

Et de chair mêlés envahissaient la chambre !

Sous les draps, la ligne exquise de son dos

Ondulait, et dans l'ombre des rideaux

Son souffle montait, rythmique et léger.

Un sommeil paisible et doux fermait
Ses paupières, et ce tendre mystère enchantait
Les objets flous sur les étagères,
Quand Marco dormait.

Mais quand elle aimait, des flots de désir
Jaillissaient, comme d'une plaie surgit
Un sang vermeil qui fume et frémit,
De ce corps impitoyable que son péché libère ;
Le torrent brisait les barrages de l'âme,
Noyait les pensées, bouleversait tout
Sur son passage, et bondissait
Souple et vorace comme une flamme,
Puis se glaçait.

César Borgia

Portrait en pied

Sur un fond sombre noyant un riche vestibule
Où les bustes d’Horace et de Tibulle,
Lointains et de profil, rêvent en marbre blanc,
La main gauche à la dague, la droite au flanc,
Tandis qu’un doux sourire redresse sa moustache,
Le duc CÉSAR, en grand costume, se détache.

Les yeux noirs, les cheveux noirs et le velours noir
Contrastent avec l’or somptueux du soir,
Et la pâleur mate et belle de son visage
Vu de trois quarts, très ombré, à l’usage
Des Espagnols et des Vénitiens
Dans les portraits de rois et de patriciens.

Le nez palpite, fin, droit. Sa bouche, rouge,
Est mince, on dirait que la tenture bouge
Au souffle intense qui doit s’en échapper.
Et son regard, errant avec désinvolture
Devant lui, comme il sied aux anciennes peintures,
Fourmille de pensées immenses d’aventures,
Et son front, large et pur, marqué d’un grand pli,
Sans doute de projets redoutables empli,
Médite sous la toque où frissonne une plume
S’élançant d’un nœud de rubis qui s’illumine.

La Mort de Philippe II

À Louis-Xavier de Ricard

Le coucher d’un soleil de septembre ensanglante
La plaine morne et l’arête âpre des sierras
Et la brume au loin s’installe lentement.

Le Guadarrama court sur le sable, pressé,

Réfléchissant par endroits des oliviers courbés,

Leurs branches maigres tendues vers le ciel.

Le vol anguleux des rapaces, à l'ouest,

Trace dans le ciel rouge qui s’assombrit,

Leurs cris rauques déchirant l’espace.

Despotique, dressé vers le zénith,

L’Escurial, fier de ses tours de pierre,

Déploie son orgueil de granit.

Les murs carrés, percés de vitraux sans éclat,

Montent droits, blancs, nus, ornés de grils sculptés,

Et de couronnes alternées.

Avec des bruits semblables aux hurlements

D’un ours blessé par les bergers,

L’écho répète ses râles inquiétants,

Torrent de cris roulant sur les roches,

Puis se dissipant en murmures longs,

Sinistrement, les cloches résonnent dans le soir.

Dans les cours du palais, où l’ombre pèse,

Serpent hiératique, une procession de moines

Défile, vêtus de frocs blonds,

Ils avancent un par un, suivant l’ordre austère,

Pieds nus, corde à la taille, cierge en main,

Chantant d’une voix puissante un cantique.

– Qui donc ici se meurt ? Pour qui ces croix voilées

Et cette paille répandue sur le chemin,

Selon le rite catholique romain ? –

La chambre est vaste, sombre et haute.

Les portes d’acajou massif tournent sans bruit,

Leurs serrures et gonds huilés.

Une lueur rouge, plus triste que la nuit,

Filtre à travers les plis des tentures

Et les vitraux où le soleil couchant brille.

Elle fait danser les ombres sur les murs,

À l’angle des objets, dans l’ombre du plafond,

Ce halo étrange qu’on aperçoit dans les tableaux,

Dans la pénombre claire et profonde, des ombres
Errent, hommes et femmes, furtifs comme des hyènes.

Les riches étoffes des nobles et des dames,
Velours, satin, soie, brocart et hermine,
Chantent l’ode du luxe en gammes éclatantes,

Et, dans l’obscurité percée de rares éclairs,
Les armures de cuivre des gardes immobiles
Scintillent de biais, comme des éclats d’ombre.

Un homme en robe noire, au visage de bronze,
Se penche, caressant de la main ses genoux,
Sur un lit, comme on se penche sur un livre.

Des rideaux d’or rigides comme des murs
Pendent d’un dais en bois d’ébène, droits,
Éclairant par intermittence de dures gemmes.

Dans le lit, un vieillard d’une maigreur extrême
Égrène un chapelet, qu’il embrasse parfois,
Entre ses doigts crochus comme des rameaux de vigne.

Ses lèvres murmurent un long chant sourd,
Dernier souffle de vie, premier de l’agonie,
– Et son haleine empeste horriblement.

Dans sa barbe couleur d’amarante fanée,
Parmi ses cheveux blancs aux reflets roux,
Sous son linge bordé de dentelle jaunie,

Avides, pressés, grouillants, jaloux
De sucer le sang malade du mourant,
Les poux vont et viennent en rangs serrés.

C’est le Roi, ce mourant qu’assiste un médecin chauve,
Le Roi Philippe Deux d’Espagne, – saluez !
Et l’aigle autrichien s’agite dans l’alcôve,

Et de grands écussons, cloués aux murs,
Brillent, et de nombreux drapeaux où l’oiseau noir s’étale
Pendent ici et là, vaguement agités !…

– La porte s’ouvre. Un flot de lumière crue

Jaillit soudain, se répand et s’installe,
Dans l'espace de la chambre, en nappes étendues ;

Des porteurs de torches, roux, plongés dans l'extase,
Dix moines entrent, s'inclinent en prière :
L'un d'eux s'avance, droit vers le lit, il se déplace.

Il est grand, jeune, maigre, son pas résonne comme pierre,
Et les élans sauvages de la Foi
Brillent à travers ses cils, sous sa paupière ;

Son pied lourd et précis, comme le poids de la Loi,
Frappe le sol en cadence, solennel et grave :
Les yeux rivés au sol, il marche vers le Roi.

Tous, sur son passage, dans un geste extatique,
S’agenouillent, frappant trois fois leur poitrine,
Car il porte avec lui le sacré Viatique.

Le bouffon s'écarte du lit avec respect,
Le médecin du corps, en pareil moment,
Doit céder sa place à ton médecin, ô Âme.

Le visage du Roi, tendu par la souffrance,
À l’approche du moine, se calme un peu,
Tant la religion est chargée d’espérance !

Le moine, ouvrant son œil brûlant,
Brillant de pardons mêlés à des reproches,
S’arrête, messager des justices divines.

– Sinistres, dans l'air du soir, les cloches résonnent.

*

Et la confession débute. Sur le côté,
Le Roi se tourne, d'une voix sourde, faible,
Évoque feux, juifs, bûchers et sang versé.

– « Vous repentiriez-vous de ce zèle, peut-être ?
« Brûler des juifs, n'est-ce pas une passion ?
« En cela, vous fûtes orthodoxe et fidèle. » –

Et, pétrifié dans l’exaltation,
Le Révérend, bras croisés, tête haute,
Semble l'esprit figé de l'Inquisition.

Reprenant son souffle, d'une voix brisée,
Avec peine, comme arrachant par morceaux

Un remords amer tourmente son esprit,

Le Roi, éclairé par la lueur tragique des torches,
Son visage émacié, son front livide,
Murmure ces mots : Flandre, Albe, morts, tombeaux.

– « Les Flamands, révoltés même contre l’Église,
« Ont été justement châtiés, à votre gloire,
« Et je m’étonne, ô Roi, de ce doute ultime.

« Continuez. » Et le Roi évoqua don Carlos,
Deux larmes tremblaient en glissant sur sa joue,
Collée à l’os, vibrant de douleur.

– « Vous déplorez cet acte, moi je vous en félicite.
« L’Infant était coupable, sans aucun doute,
« Voulant traîner l’Espagne dans la boue

« De l’hérésie anglaise, et n’ayant pas craint
« De conspirer – ô ruses détestées ! –
« Contre un Père, un Maître, un Oint ! »

Le moine alors prononça les mots sacrés
Par lesquels nos péchés sont pardonnés, puis,
Prenant l’Hostie avec ses mains tremblantes,

La déposa sur la langue du Roi. Tous les bruits
S’éteignirent, et la Cour, ployant sous la détresse,
Pria, silencieuse et pâle, sans qu’on sache

Si leurs prières étaient sincères ou traîtresses.
– Qui peut dire les pensées obscures cachées
Par ce silence, brume complice qui s’élève ?

Ayant communié, le Roi s’enfonça
Dans la douceur des coussins, et la béatitude
De l’Absolution reçue ouvrit déjà

Les yeux de son âme à la lumière de la certitude,
Illuminant son visage d’un sourire exquis
Mêlant fièvre et quiétude.

Et tandis qu’autour ducs, comtes et marquis,
Anxieux, fixaient leurs regards sous les rideaux,
L’âme du Roi mourant s’élevait vers les cieux conquis,

Puis le râle des morts hurla dans sa poitrine.

Du malade auguste, des sursauts insensés :

Comme un ouragan traverse une ruine.

Et puis plus rien ; puis, s'échappant par mille fissures,

Comme des serpents frileux quittant leur tanière,

Sur le corps froid, les vers se mêlaient aux poux.

– Philippe Deux était à la droite du Père.

ÉPILOGUE

I

Le soleil, moins ardent, éclaire un ciel plus doux.

Sous le vent d’automne, les rosiers se balancent,

Le jardin s’incline en une danse lente.

L’air ambiant a la tendresse d’un baiser fraternel.

La Nature a délaissé son trône de splendeur,

Elle descend, bienveillante, vers l’homme égaré,

À travers l’air doré, elle vient apaiser

Ce sujet rebelle, en quête de réconfort.

De l'ourlet de son manteau constellé d'étoiles,

Elle essuie la sueur de nos fronts inquiets,

Son âme éternelle et sa force immortelle

Apportent calme et vigueur à nos cœurs égarés.

Le doux balancement des branches dénudées,

L’horizon vaste plein de chants vagabonds,

Tout, jusqu’au vol joyeux des oiseaux et des nuages,

Aujourd’hui, console et libère. – Réfléchissons.

II

Ainsi, c’est fini. Ce livre se referme. Chères idées

Qui illuminaient mon ciel gris de vos ailes de feu,

Le vent caressait mes tempes tourmentées,

Vous pouvez vous envoler vers l’Infini bleu !

Et toi, Vers qui résonnais, et toi, Rime sonore,

Et vous, Rythmes chantants, et vous, doux souvenirs,

Rêves, et vous encore, Images que mes désirs

Évoquaient avec anxiété,

Il est temps de nous séparer. Jusqu’à des jours meilleurs

Où l’Art, notre maître, nous réunira, adieu,

Adieu, doux compagnons, adieu, charmants complices !

Vous pouvez vous envoler vers l’Infini bleu.

Ensemble, nous avons parcouru notre chemin,

Et le jeune coursier de nos plaisirs insouciants,
Tout affolé par sa première chevauchée,
Cherche un coin d'ombre, un moment de repos.

- Car toi, Poésie, toujours nous t'avons fixée,
Notre unique étoile et notre seule passion,
Choisie pour guide et compagne fidèle,
Mère, loin des caprices de l'Inspiration.

Ah ! l'Inspiration, superbe et souveraine,
Égérie aux yeux profonds et lumineux,
Génie facile et Erato soudaine,
Ange des vieux tableaux aux fonds dorés,

La Muse, dont la voix est puissante,
Fait éclore dans les esprits agités,
Comme ces pissenlits qui bordent les routes,
Un jardin de poèmes nouveaux et éclatants,

Colombe, Saint-Esprit, Divin Délire,
Troubles opportuns, Transports complaisants,
Gabriel et son luth, Apollon et sa lyre,
Ah ! l'Inspiration, on l'invoque à seize ans !

Ce qu'il nous faut, à nous, les Poètes ultimes,
Qui vénérons les Dieux sans vraiment y croire,
À nous, sans auréole, sans guide céleste,
Sans Béatrice pour éclairer nos chemins,

À nous qui sculptons les mots comme des calices,
Et écrivons des vers émus, mais froidement,
À nous qui ne déambulons pas, le soir,
En harmonieux groupes au bord des lacs, éblouis,

Ce qu'il nous faut, c'est, à la lumière des lampes,
La science conquise et le sommeil maîtrisé,
C'est le front dans les mains, tel Faust des gravures,
C'est l'Obstination et la Volonté !

C'est la volonté saine, absolue, éternelle,
Accrochée au projet tel un noble condor
Aux flancs fumants d'un buffle, et d'un coup d'aile
Emportant son trophée à travers les cieux dorés !

Ce qu'il nous faut, c'est l'étude inlassable,

L'effort immense, le combat sans égal,

C'est la nuit, la sombre nuit du labeur, d'où s'élève

Lentement, lentement, l'Œuvre, tel un soleil !

Libre à nos Inspirés, cœurs qu'un regard embrase,

De se laisser porter par le vent comme un bouleau ;

Pauvres âmes ! L'Art n'est pas de dissiper son essence :

Est-elle de marbre, ou non, la Vénus de Milo ?

Alors, sculptons avec le burin des Pensées

Le bloc pur du Beau, Paros immaculé,

Et faisons jaillir sous nos mains ferventes

Une statue pure, vêtue d'étoiles,

Pour qu'un jour, frappant de lueurs grises et roses

Le chef-d'œuvre serein, tel un nouveau Memnon,

L'Aube de la Postérité, fille des Temps moroses,

Fasse résonner notre nom dans l'air du futur !

Note de l'éditeur : Cette adaptation des Poèmes Saturniens a été réalisée par Olivier Muhleisen (2026). L'œuvre originale de Paul Verlaine appartient au domaine public.


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