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La Vendetta

d'Honoré de Balzac

(Édition exclusive 2026 en français moderne par Olivier Muhleisen)

En octobre 1800, un homme, accompagné d'une femme et d'une petite fille, s'arrêta devant les Tuileries à Paris. Ils restèrent un moment près des ruines d'une maison récemment démolie, là où l'on prévoyait de construire une aile reliant le château de Catherine de Médicis au Louvre. L'homme, les bras croisés et la tête baissée, levait parfois les yeux pour observer alternativement le palais consulaire et sa femme, assise sur une pierre à côté de lui. Bien que la femme semblait concentrée sur la fillette de neuf ou dix ans, dont les longs cheveux noirs l'occupaient, elle surveillait attentivement chaque regard de son compagnon. Un lien puissant, autre que l'amour, les unissait, une inquiétude partagée animant leurs gestes et leurs pensées. La misère, peut-être, était ce lien. La fillette, probablement leur dernier enfant, avait des cheveux noirs mêlés de mèches blanches. L'homme, malgré sa stature imposante et son allure droite, paraissait avoir plus de soixante ans. Ses vêtements usés trahissaient son origine étrangère. La femme, autrefois belle, affichait une profonde tristesse, mais s'efforçait de sourire lorsque son mari la regardait, adoptant une attitude calme. La fillette, debout malgré sa fatigue visible, avait une allure italienne, de grands yeux noirs et des sourcils bien dessinés, dégageant une noblesse et une grâce naturelles. Les passants étaient touchés par ce trio qui ne cherchait pas à masquer son désespoir, mais la curiosité parisienne s'épuisait vite. Dès que l'homme sentait les regards sur lui, il les défiait d'un air si hostile que même les plus audacieux précipitaient leur pas, comme s'ils avaient croisé un serpent. Après un long moment d'hésitation, l'homme passa la main sur son front, semblant chasser les pensées qui le tourmentaient, et prit une décision désespérée. Il jeta un regard intense à sa femme et à sa fille, sortit un long poignard de sa veste, le tendit à sa compagne et dit en italien : « Je vais voir si les Bonaparte se souviennent de nous. » Puis il se dirigea d'un pas lent mais déterminé vers l'entrée du palais, où un soldat de la garde consulaire l'arrêta, mettant fin à toute discussion.

Voyant que l'inconnu ne comptait pas céder, le soldat brandit sa baïonnette en signe d'avertissement. Par chance, le changement de garde eut lieu à cet instant précis, et le caporal, avec amabilité, indiqua à l'étranger où trouver le commandant du poste.

« Informez Bonaparte que Bartholoméo di Piombo souhaite lui parler », déclara l'Italien au capitaine de service.

Malgré les explications du capitaine précisant qu'il était impossible de rencontrer le premier consul sans avoir préalablement demandé une audience par écrit, l'étranger insista pour que le militaire aille prévenir Bonaparte. L'officier, invoquant les règles strictes, refusa catégoriquement de se plier à cette demande inhabituelle. Bartholoméo fronça les sourcils, lançant au commandant un regard chargé de menaces, comme s'il le tenait pour responsable des conséquences de ce refus. Puis, il se tut, croisa fermement les bras sur sa poitrine et alla s'installer sous le portique reliant la cour au jardin des Tuileries. Ceux qui désirent ardemment quelque chose sont souvent aidés par le hasard. Juste au moment où Bartholoméo di Piombo s'asseyait sur une borne près de l'entrée des Tuileries, une voiture arriva, et Lucien Bonaparte, alors ministre de l'Intérieur, en descendit.

« Ah ! Lucien, quelle chance de te voir ! » s'exclama l'étranger.

Ces mots, prononcés en dialecte corse, stoppèrent Lucien alors qu'il s'apprêtait à passer sous la voûte. Il reconnut son compatriote. Dès que Bartholoméo lui glissa quelques mots à l'oreille, Lucien l'entraîna avec lui chez Bonaparte. Murat, Lannes, et Rapp se trouvaient dans le bureau du premier consul. À l'entrée de Lucien, suivi de l'étrange Piombo, la conversation s'interrompit. Lucien prit Napoléon par la main et l'emmena à l'écart, près de la fenêtre. Après un bref échange, le premier consul fit un geste de la main, Murat et Lannes quittèrent la pièce. Rapp, feignant de ne rien avoir remarqué, resta sur place. Interpellé vivement par Bonaparte, l'aide-de-camp sortit à contrecœur. Entendant les pas de Rapp dans le salon voisin, le premier consul sortit brusquement et le surprit près du mur séparant le cabinet du salon.

« Tu ne comprends pas ? » dit le premier consul. « J'ai besoin d'être seul avec mon compatriote. »

« Un Corse, » répondit l'aide-de-camp. « Je me méfie trop de ces gens-là pour... »

Bonaparte ne put s'empêcher de sourire et poussa doucement son fidèle officier par les épaules.

« Que viens-tu faire ici, mon cher Bartholoméo ? » demanda le premier consul à Piombo.

« Te demander asile et protection, si tu es un vrai Corse, » répliqua Bartholoméo avec brusquerie.

« Quelle tragédie t'a chassé de chez toi ? Tu étais le plus riche, le plus... »

« J'ai tué tous les Porta, » répondit le Corse d'une voix grave en fronçant les sourcils.

Le premier consul recula de deux pas, visiblement surpris.

« Vas-tu me trahir ? » s'écria Bartholoméo, lançant à Bonaparte un regard sombre.

« Tu sais qu'il reste encore quatre Piombo en Corse ? »

Lucien saisit le bras de son compatriote et le secoua vivement.

« Es-tu venu ici pour menacer le sauveur de la France ? » intervint-il avec urgence. Bonaparte fit un geste vers Lucien, l'invitant au silence. Puis, se tournant vers Piombo, il demanda : « Pourquoi as-tu tué les Porta ? »

« Nous avions scellé une amitié », répondit Piombo. « Les Barbanti nous avaient réconciliés. Le lendemain de notre trinque pour enterrer nos querelles, je suis parti pour Bastia. Pendant ce temps, ils ont incendié ma vigne de Longone et tué mon fils Grégorio. Ma fille Ginevra et ma femme ont survécu grâce à la protection de la Vierge, après avoir communié ce matin-là. À mon retour, je n’ai trouvé que des cendres à la place de ma maison. Dans la clarté de la lune, j’ai trébuché sur le corps de Grégorio. J’ai su que c’était l’œuvre des Porta. Immédiatement, je suis allé dans les maquis et j’ai rassemblé quelques hommes à qui j’avais rendu service. Tu comprends, Bonaparte ? À l’aube, nous avons attaqué la vigne des Porta. À sept heures, ils étaient tous devant Dieu. Giacomo prétend qu’Élisa Vanni a sauvé un enfant, le petit Luigi, mais je l’avais attaché dans son lit avant d’incendier la maison. J’ai quitté l’île avec ma femme et ma fille sans savoir si Luigi Porta a survécu. »

Bonaparte observait Bartholoméo avec curiosité, mais sans surprise.

« Combien étaient-ils ? » demanda Lucien.

« Sept », répondit Piombo. « Ils vous ont persécutés autrefois », ajouta-t-il. Ces mots ne suscitèrent aucune haine chez les deux frères. « Ah ! vous n’êtes plus Corses », s’exclama Bartholoméo, désespéré. « Adieu. Autrefois, je vous ai protégés », dit-il avec un ton de reproche. « Sans moi, ta mère n’aurait jamais atteint Marseille », ajouta-t-il à Bonaparte, qui restait pensif, le coude appuyé sur la cheminée.

« En toute conscience, Piombo », répondit Napoléon, « je ne peux pas te protéger. Je suis à la tête d’une grande nation, je commande la république et je dois faire respecter les lois. »

« Ah ! ah ! » répliqua Bartholoméo.

« Mais je peux fermer les yeux », reprit Bonaparte. « Le préjugé de la Vendetta retardera longtemps l’application des lois en Corse », ajouta-t-il à lui-même. « Il faut pourtant l’éradiquer à tout prix. »

Bonaparte resta silencieux un moment, et Lucien fit signe à Piombo de ne rien dire. Le Corse secouait déjà la tête d’un air désapprobateur.

« Reste ici », reprit le consul en s’adressant à Bartholoméo. « Nous n’en saurons rien. Je ferai acheter tes propriétés pour te donner d’abord les moyens de vivre. Puis, plus tard, nous penserons à toi. Mais plus de Vendetta ! Il n’y a pas de maquis ici. Si tu utilises le poignard, il n’y aura pas de grâce possible. Ici, la loi protège tous les citoyens, et on ne se fait pas justice soi-même. »

« Il s’est fait le chef d’un drôle de pays », répondit Bartholoméo en prenant la main de Lucien et la serrant.

Mais vous me reconnaissez dans l'adversité, désormais nous sommes liés à la vie à la mort, et vous pouvez compter sur tous les Piombo.

À ces mots, le visage du Corse s'éclaira, et il jeta un regard satisfait autour de lui.

— Vous n'êtes pas mal installés ici, dit-il en souriant, comme s'il envisageait de s'y installer lui-même. Et te voilà vêtu de rouge comme un cardinal.

— Si tu le souhaites, tu pourrais réussir et avoir un palais à Paris, répondit Bonaparte en scrutant son compatriote. Il me faudra souvent chercher un ami fidèle à qui me confier.

Un soupir de soulagement s'échappa de la large poitrine de Piombo, qui tendit la main au premier consul en disant : — Il y a encore du Corse en toi !

Bonaparte sourit. Il observa en silence cet homme qui lui rappelait sa terre natale, cette île où il avait échappé de justesse à la haine des Anglais, et qu’il ne reverrait plus. Il fit un signe à son frère, qui emmena Bartholoméo di Piombo. Lucien s’enquit avec intérêt de la situation financière de leur ancien protecteur. Piombo conduisit le ministre de l'intérieur près d'une fenêtre et lui montra sa femme et Ginevra, assises sur un tas de pierres.

— Nous sommes venus de Fontainebleau à pied, et nous n'avons pas un sou, dit-il.

Lucien lui donna sa bourse et lui conseilla de venir le voir le lendemain pour discuter des moyens d’assurer l’avenir de sa famille. Les biens que Piombo possédait en Corse ne suffisaient pas pour vivre dignement à Paris.

Quinze années passèrent entre l'arrivée de la famille Piombo à Paris et l'événement suivant, qui, sans ce récit, aurait été moins compréhensible.

Servin, l'un de nos artistes les plus talentueux, eut l'idée d'ouvrir un atelier pour les jeunes femmes souhaitant apprendre la peinture. Âgé d'une quarantaine d'années, homme de mœurs irréprochables, entièrement dévoué à son art, il avait épousé par amour la fille d'un général sans fortune. Au début, les mères accompagnaient leurs filles chez le professeur, puis elles se contentèrent de les y envoyer après avoir constaté ses principes et son sérieux. Servin avait décidé de n'accepter que des jeunes filles issues de familles aisées ou respectables pour éviter toute critique sur la composition de son atelier ; il refusait même les jeunes filles voulant devenir artistes, car cela aurait nécessité des enseignements spécifiques indispensables à la peinture. Peu à peu, sa prudence, l'excellence de son enseignement, la certitude des mères de voir leurs filles entourées de jeunes femmes bien élevées, et la confiance inspirée par son caractère, ses mœurs et son mariage, lui valurent une excellente réputation dans les salons. Quand une jeune fille exprimait le désir d'apprendre à peindre ou à dessiner, et que sa mère cherchait conseil, la réponse était unanime : — Envoyez-la chez Servin !

Servin était devenu une référence incontournable pour l'enseignement de la peinture aux femmes, tout comme Herbault l'était pour les chapeaux, Leroy pour la mode et Chevet pour la gastronomie. On disait qu'une jeune femme formée par Servin pouvait, sans conteste, critiquer les œuvres du Musée, réaliser d'excellents portraits, copier des toiles et créer ses propres scènes de genre. Il répondait ainsi aux attentes de l'aristocratie tout entière. Malgré ses liens étroits avec les familles influentes de Paris, Servin restait un homme indépendant et patriote. Il conservait cette légèreté d'esprit, ce ton spirituel et parfois ironique, cette liberté de jugement qui caractérisent les peintres.

Il avait pris soin de garantir la discrétion de son atelier, où étudiaient ses élèves, en murant l'entrée du grenier au-dessus de ses appartements. Pour accéder à cet espace, aussi protégé qu'un harem, il fallait emprunter un escalier intérieur. L'atelier, occupant tout le dernier étage de la maison, surprenait par ses vastes dimensions. Illuminé par de grandes fenêtres, il était équipé de larges toiles vertes pour moduler la lumière. Les murs, peints en gris foncé, étaient ornés de caricatures et de croquis, témoignant de l'esprit fantasque et créatif de ses élèves, comparables à celui des hommes.

Un poêle, avec ses tuyaux décrivant un parcours sinueux jusqu'au toit, réchauffait cette vaste pièce. Une étagère longeait les murs, supportant des modèles en plâtre, souvent recouverts d'une fine poussière dorée. Ça et là, on pouvait voir une tête de Niobé exprimant sa douleur, une Vénus souriante, une main tendue comme pour quémander, et des écorchés jaunis par la fumée, évoquant des restes exhumés. Des tableaux, des dessins, des mannequins, des cadres vides et des toiles non encadrées complétaient le décor, conférant à l'atelier une atmosphère mêlant richesse et abandon, soin et négligence.

Cet espace immense, où tout semblait petit, même l'homme, évoquait les coulisses d'un opéra. On y trouvait de vieux tissus, des armures dorées, des fragments d'étoffe et des machines. Mais il y régnait une grandeur indéfinissable, où le génie côtoyait la mort : une Diane ou un Apollon voisinait avec un crâne ou un squelette, le beau se mêlait au chaos, la poésie à la réalité, et des couleurs éclatantes se cachaient dans l'ombre. C'était un véritable drame silencieux et immobile, un reflet de l'esprit d'un artiste.

En ce début de récit, le soleil éclatant de juillet inondait l'atelier. Deux rayons de lumière le traversaient, dessinant de larges bandes dorées dans lesquelles dansaient des particules de poussière.

Une douzaine de chevalets se dressaient fièrement, rappelant les mâts de navires dans un port. Plusieurs jeunes filles égayaient la scène par la diversité de leurs expressions, de leurs postures et de leurs tenues. Les lourdes ombres projetées par les draps verts, ajustés selon les besoins de chaque chevalet, créaient une multitude de contrastes et d'effets saisissants de clair-obscur. Ce groupe formait le plus beau tableau de l'atelier. Une jeune fille blonde, vêtue simplement, se tenait à l'écart, travaillant avec détermination tout en semblant anticiper un malheur ; aucune de ses compagnes ne la regardait ni ne lui parlait : elle était la plus jolie, la plus modeste et la moins fortunée.

Deux groupes principaux, séparés par une faible distance, révélaient deux mondes, deux mentalités, même dans cet atelier où les différences de statut et de richesse auraient dû s'effacer. Assises ou debout, entourées de leurs boîtes à couleurs, jouant avec leurs pinceaux ou préparant leurs palettes éclatantes, ces jeunes filles peignaient, parlaient, riaient, chantaient, libres de toute contrainte, laissant transparaître leur caractère. L'une, fière et capricieuse, aux cheveux noirs et aux mains élégantes, lançait des regards enflammés au hasard ; une autre, insouciante et joyeuse, le sourire aux lèvres, aux cheveux châtains, aux mains blanches et délicates, incarnait la légèreté d'une jeune Française, vivant pleinement l'instant présent ; une autre encore, rêveuse et mélancolique, pâle, inclinait la tête comme une fleur flétrie ; sa voisine, grande et indolente, d'allure orientale, aux yeux longs, noirs et humides, parlait peu mais observait en secret la tête d'Antinoüs.

Au milieu d'elles, tel un personnage comique d'une pièce espagnole, une fille pleine d'esprit et de réparties épigrammatiques les observait d'un coup d'œil, les faisait rire et relevait sans cesse son visage trop expressif pour ne pas être charmant. Elle dirigeait le premier groupe, composé de filles de banquiers, de notaires et de négociants ; toutes riches, mais subissant les dédains subtils et pourtant cuisants des autres jeunes filles issues de l'aristocratie. Celles-ci étaient menées par la fille d'un huissier du cabinet du roi, une créature aussi sotte que vaniteuse, fière d'avoir pour père un homme en charge à la cour ; elle faisait mine de comprendre les remarques du maître dès la première écoute et semblait peindre par faveur. Elle utilisait un lorgnon, arrivait toujours très apprêtée, en retard, et demandait à ses compagnes de parler à voix basse. Dans ce second groupe, on remarquait des silhouettes délicates, des visages distingués ; mais les regards de ces jeunes filles manquaient de candeur. Si leurs gestes étaient élégants et leurs mouvements gracieux, leurs visages manquaient de sincérité, et l'on devinait aisément qu'elles appartenaient à un monde où la politesse forge tôt les caractères, où l'abus des plaisirs sociaux éteint les sentiments et nourrit l'égoïsme.

Lorsque le groupe fut au complet, parmi ces jeunes filles, on pouvait admirer des visages d'une innocence enfantine, des jeunes femmes d'une pureté éclatante. Leurs sourires dévoilaient des dents immaculées, et une douceur angélique flottait sur leurs lèvres. L'atelier ressemblait alors moins à un harem qu'à une assemblée d'anges perchés sur un nuage céleste.

Il était environ midi, et Servin n'était pas encore arrivé. Ses élèves savaient qu'il travaillait sur un tableau pour l'exposition et passait beaucoup de temps dans un autre atelier. Soudain, Mademoiselle Amélie Thirion, chef de file du groupe aristocratique, se mit à discuter longuement avec sa voisine, plongeant les autres jeunes filles dans un silence intrigué. Le groupe de la banque, curieux, tenta de comprendre le sujet de cette conversation mystérieuse. Le secret ne resta pas longtemps caché. Amélie se leva, prit un chevalet à quelques pas et le déplaça loin du groupe noble, près d'une cloison séparant l'atelier d'un petit débarras où l'on entassait plâtres brisés et toiles rejetées, et où l'on stockait le bois pour l'hiver. Ce geste audacieux suscita un murmure de surprise. Sans se laisser perturber, Amélie continua de déménager les affaires de leur camarade absente, transportant rapidement la boîte à couleurs, le tabouret et même un tableau de Prudhon que l'élève en retard était en train de copier. Cette manœuvre provoqua une stupéfaction générale. Tandis que le côté droit se remit à travailler en silence, le côté gauche engagea de vives discussions.

« Que va dire mademoiselle Piombo ? » demanda une jeune fille à Mademoiselle Mathilde Roguin, l'esprit vif du premier groupe.

« Elle n'est pas du genre à réagir immédiatement, répondit Mathilde. Mais dans cinquante ans, elle se rappellera cette offense comme si elle l'avait subie la veille et saura se venger de manière redoutable. Je n'aimerais pas être en conflit avec elle. »

« Cette exclusion est d'autant plus injuste, ajouta une autre jeune fille, que mademoiselle Ginevra était très préoccupée avant-hier ; on dit que son père vient de démissionner. C'est donc ajouter à son chagrin, alors qu'elle a toujours été bienveillante avec ces demoiselles pendant les Cent-Jours. Leur a-t-elle jamais adressé une parole blessante ? Au contraire, elle évitait de parler politique. Mais nos Ultras semblent agir par jalousie plutôt que par conviction. »

« J'ai envie d'aller chercher le chevalet de mademoiselle Piombo et de le placer à côté du mien, dit Mathilde Roguin. » Elle se leva, mais une pensée la fit se rasseoir. « Avec un caractère comme celui de mademoiselle Ginevra, on ne sait jamais comment elle pourrait réagir à notre geste amical. Attendons de voir ce qui se passera. »

« Eccola, » murmura languissamment la jeune fille aux yeux noirs.

En effet, le bruit de pas montant l'escalier se fit entendre dans la salle.

« La voici ! » Ce murmure se propagea de bouche en bouche, et l'atelier plongea dans un silence profond.

Pour saisir l'impact de l'ostracisme imposé par Amélie Thirion, il faut préciser que cette scène se déroulait à la fin de juillet 1815. Le retour des Bourbons avait bouleversé de nombreuses amitiés, même celles qui avaient survécu à la première restauration. À cette époque, les familles étaient souvent divisées, et les querelles politiques ravivaient des tensions semblables à celles des guerres civiles ou religieuses, marquant tristement l'histoire. Enfants, jeunes filles et vieillards partageaient la fièvre monarchique qui s'était emparée du gouvernement. La discorde s'insinuait dans chaque foyer, teintant de méfiance les paroles et les gestes les plus quotidiens. Ginevra Piombo vouait un véritable culte à Napoléon. Comment aurait-elle pu le détester ? L'Empereur était son compatriote et avait été le bienfaiteur de son père. Le baron de Piombo, fidèle serviteur de Napoléon, avait joué un rôle crucial dans le retour de l'île d'Elbe. Refusant de renier ses convictions, le vieux baron restait à Paris, au milieu de ses adversaires. Ginevra, par conséquent, était facilement considérée comme suspecte, d'autant plus qu'elle ne cachait pas le chagrin causé à sa famille par la seconde restauration. Les seules larmes qu'elle avait peut-être versées furent provoquées par la nouvelle de la captivité de Napoléon sur le Bellérophon et l'arrestation de Labédoyère.

Les jeunes femmes du groupe aristocratique appartenaient aux familles royalistes les plus ferventes de Paris. Il est difficile aujourd'hui d'imaginer les excès de cette époque et la haine vouée aux bonapartistes. Bien que l'action d'Amélie Thirion puisse paraître insignifiante aujourd'hui, elle était alors une manifestation naturelle de cette animosité. Ginevra Piombo, l'une des élèves les plus brillantes de Servin, occupait la place qu'on cherchait à lui ôter depuis son arrivée à l'atelier ; le groupe aristocratique l'avait progressivement entourée. La déloger de cet emplacement, qui lui revenait presque de droit, était non seulement une offense, mais aussi une source de peine, car les artistes ont tous un lieu de prédilection pour travailler. Cependant, la politique n'était peut-être pas le seul moteur de cette animosité. Ginevra, la meilleure élève de Servin, suscitait une jalousie profonde : le maître ne cachait pas son admiration pour ses talents et son caractère, la prenant souvent en exemple. Sans que l'on puisse expliquer l'ascendant qu'elle exerçait, elle captivait ce petit monde comme Bonaparte fascinait ses soldats. L'aristocratie de l'atelier avait décidé depuis quelques jours de renverser cette reine ; mais, jusqu'alors, personne n'avait osé s'éloigner de la bonapartiste. Mademoiselle Thirion venait de porter un coup décisif, cherchant à entraîner ses compagnes dans sa haine.

Bien que Ginevra fût sincèrement appréciée par deux ou trois des royalistes, la plupart, influencées par les discussions politiques familiales, décidèrent de rester neutres dans ce conflit. À son arrivée, Ginevra fut accueillie par un silence pesant. Parmi toutes les jeunes femmes qui avaient fréquenté l'atelier de Servin, elle était la plus belle, la plus grande et la plus élégante. Sa démarche dégageait une grâce et une noblesse qui imposaient le respect. Son visage, plein d'intelligence, semblait rayonner, animé par cette vivacité propre aux Corses, sans pour autant manquer de calme. Ses longs cheveux, ses yeux et ses cils noirs exprimaient une passion intense. Même si les contours de sa bouche étaient délicats et ses lèvres un peu charnues, elles reflétaient une bonté née de la conscience de sa propre force.

Par un étrange caprice de la nature, le charme de son visage était en quelque sorte contredit par un front de marbre, empreint d'une fierté presque sauvage, révélant les mœurs corses. C'était le seul lien visible avec son île natale : dans tout le reste, la simplicité et le charme naturel des beautés lombardes séduisaient tellement qu'il aurait fallu ne pas la voir pour lui faire du mal. Elle inspirait une telle attraction que, par précaution, son vieux père la faisait accompagner jusqu'à l'atelier. Le seul défaut de cette créature véritablement poétique venait de l'intensité même de sa beauté : elle avait l'air d'être une femme. Elle avait refusé le mariage, par amour pour ses parents, se sentant indispensable à leurs vieux jours. Sa passion pour la peinture avait remplacé les émotions qui agitent habituellement les femmes.

— Vous êtes bien silencieuses aujourd'hui, mesdemoiselles, dit-elle après avoir fait quelques pas parmi ses compagnes. — Bonjour, ma petite Laure, ajouta-t-elle d'une voix douce et caressante en s'approchant de la jeune fille qui peignait à l'écart. Cette tête est très réussie ! Les carnations sont un peu trop roses, mais le dessin est magnifique.

Laure leva la tête, regarda Ginevra avec tendresse, et leurs visages s'illuminèrent d'une affection mutuelle. Un léger sourire anima les lèvres de l'Italienne, qui semblait songeuse, et elle se dirigea lentement vers sa place, observant nonchalamment les dessins ou les tableaux, saluant chacune des jeunes filles du premier groupe, sans remarquer la curiosité inhabituelle que sa présence suscitait. Elle avait l'allure d'une reine parmi sa cour. Elle ne prêta aucune attention au silence profond qui régnait parmi les patriciennes, et passa devant leur groupe sans un mot. Son esprit était si absorbé qu'elle se mit à son chevalet, ouvrit sa boîte de couleurs, prit ses pinceaux, enfila ses manches brunes, ajusta son tablier, regarda son tableau, examina sa palette sans vraiment penser à ce qu'elle faisait. Toutes les têtes du groupe des bourgeoises étaient tournées vers elle.

Les jeunes filles du camp Thirion, bien que plus discrètes dans leur impatience, ne pouvaient s'empêcher de lancer des regards vers Ginevra.

— Elle ne remarque rien, observa Mademoiselle Roguin.

À cet instant, Ginevra sortit de sa contemplation, tourna la tête vers le groupe aristocratique et les jaugea d'un regard sans dire un mot.

— Elle ne pense pas qu'on ait voulu l'insulter, ajouta Mathilde. Elle n'a ni pâli ni rougi. Elles seront bien déçues si elle se plaît davantage ici qu'à son ancienne place ! — Vous êtes vraiment à part, Mademoiselle, lança-t-elle à haute voix en s'adressant à Ginevra.

Ginevra, soit feignant de ne pas entendre, soit réellement indifférente, se leva brusquement. Elle longea lentement la cloison qui séparait le cabinet noir de l'atelier, examinant avec soin le châssis de la fenêtre. Elle monta sur une chaise pour ajuster la serge verte, prétendant vouloir mieux contrôler la lumière. Mais en réalité, elle visait une fente discrète dans la cloison. Son regard à travers cette ouverture ressemblait à celui d'un avare découvrant un trésor. Elle redescendit rapidement, retourna à sa place, et fit mine d'être insatisfaite de l'éclairage. Elle rapprocha une table, y posa une chaise, et escalada cet échafaudage de fortune pour regarder à nouveau à travers la fente. Un bref coup d'œil dans le cabinet, éclairé par une fenêtre entrouverte, suffit à la bouleverser.

— Vous allez tomber, Mademoiselle Ginevra ! s'écria Laure.

Toutes les jeunes filles fixèrent Ginevra, vacillante. La crainte de voir ses compagnes s'approcher lui donna la force de se stabiliser. Elle se tourna vers Laure, oscillant sur sa chaise, et dit avec émotion : — Bah ! c'est encore plus solide qu'un trône ! Elle arracha la serge, descendit, éloigna la table et la chaise de la cloison, et retourna à son chevalet, prétendant chercher le bon éclairage. Mais son attention était ailleurs, fixée sur le cabinet noir où elle se plaça, comme elle le souhaitait, près de la porte. En silence, elle prépara sa palette. De là, elle entendit plus distinctement le léger bruit qui avait éveillé sa curiosité la veille. Elle reconnut facilement la respiration régulière d'un homme endormi, qu'elle venait de voir. Sa curiosité était comblée au-delà de ses attentes, mais elle se retrouvait investie d'une immense responsabilité. À travers la fente, elle avait aperçu l'aigle impériale et, sur un lit de sangles faiblement éclairé, le visage d'un officier de la Garde. Elle comprit tout : Servin cachait un proscrit.

Elle frissonnait à l'idée qu'une de ses camarades puisse s'approcher du tableau et entendre le souffle du fugitif ou un soupir trop fort, comme celui qui avait résonné à son oreille lors de la dernière séance. Elle décida de rester près de la porte, comptant sur son habileté pour déjouer le destin.

« Mieux vaut que je sois là, se disait-elle, pour éviter un accident tragique, plutôt que de laisser ce pauvre homme à la merci d'une maladresse. » Voilà pourquoi elle avait feint l'indifférence en découvrant son chevalet déplacé. Intérieurement, elle en était ravie, car cela lui avait permis de satisfaire sa curiosité sans éveiller de soupçons. À cet instant, elle était trop préoccupée pour s'interroger sur la raison de ce déménagement.

Rien n'est plus frustrant pour des jeunes filles, comme pour quiconque, que de voir une méchanceté ou une insulte perdre de son impact face au mépris affiché par la cible. La haine envers un ennemi semble croître proportionnellement à la hauteur à laquelle il s'élève au-dessus de nous. L'attitude de Ginevra déconcertait ses compagnes. Amies et rivales étaient également surprises, car on lui prêtait toutes les qualités sauf celle de pardonner les offenses. Bien que les occasions de manifester ce trait de caractère aient été rares dans sa vie à l'atelier, les quelques exemples de sa nature vindicative et de sa fermeté avaient laissé des impressions durables.

Après de nombreuses suppositions, Mademoiselle Roguin finit par voir dans le silence de l'Italienne une noblesse d'âme digne de tous les éloges. Inspirée par elle, son groupe décida d'humilier l'aristocratie de l'atelier. Elles y parvinrent par une série de sarcasmes qui ébranlèrent l'orgueil du Côté Droit. L'arrivée de Madame Servin mit fin à cette joute d'amour-propre. Avec la perspicacité qui accompagne souvent la méchanceté, Amélie avait remarqué, analysé et commenté l'absorption totale qui empêchait Ginevra d'entendre la dispute polie mais acerbe dont elle était la cible.

La revanche de Mademoiselle Roguin et de ses compagnes contre Mademoiselle Thirion et son groupe eut pour effet de pousser les jeunes Ultras à chercher la raison du silence de Ginevra di Piombo. La belle Italienne devint alors le centre de toutes les attentions, observée aussi bien par ses amies que par ses ennemies. Il est bien difficile de cacher la moindre émotion, le plus léger sentiment, à quinze jeunes filles curieuses et désœuvrées, dont l'esprit et la malice ne demandent qu'à découvrir des secrets, à créer ou déjouer des intrigues. Elles savent trouver mille interprétations à un geste, un regard, une parole, et finissent par en deviner la véritable signification. Ainsi, le secret de Ginevra di Piombo se trouva rapidement en danger d'être révélé.

À cet instant, l'arrivée de Madame Servin interrompit le drame silencieux qui se jouait dans le cœur de ces jeunes filles. Leurs sentiments et pensées s'exprimaient par des phrases presque symboliques, des regards malicieux, des gestes subtils, et même par le silence, souvent plus éloquent que les mots. Dès que Madame Servin entra dans l'atelier, son regard se posa sur la porte près de laquelle se tenait Ginevra. Ce détail, bien que d'abord ignoré par les élèves, fut plus tard retenu par Mademoiselle Thirion, qui comprit alors la méfiance, la peur et le mystère dans les yeux de Madame Servin.

"Mesdemoiselles," annonça-t-elle, "Monsieur Servin ne pourra pas venir aujourd'hui." Elle complimenta chacune des jeunes filles, recevant en retour mille petites attentions féminines, exprimées autant par la voix et le regard que par les gestes. Elle s'approcha rapidement de Ginevra, cachant mal une inquiétude latente. L'Italienne et la femme du peintre échangèrent un signe de tête amical et restèrent silencieuses, l'une peignant, l'autre observant. La respiration du militaire se percevait distinctement, mais Madame Servin fit semblant de ne rien remarquer, si bien que Ginevra se demanda si elle n'ignorait pas volontairement le bruit. L'inconnu bougea dans son lit, et Ginevra fixa Madame Servin, qui déclara sans la moindre émotion apparente : "Votre copie est aussi belle que l'original. Je serais bien en peine de choisir."

Ginevra pensa alors que Monsieur Servin n'avait pas mis sa femme dans la confidence du secret. Après avoir répondu par un doux sourire sceptique, elle se mit à fredonner une canzonetta de son pays pour couvrir le bruit que pourrait faire le prisonnier.

Entendre l'Italienne studieuse chanter était si inhabituel que toutes les jeunes filles, surprises, la dévisagèrent. Plus tard, ce détail alimenterait les suppositions malveillantes de la jalousie. Madame Servin quitta bientôt l'atelier, et la séance se termina sans autre incident. Ginevra laissa partir ses compagnes, feignant de vouloir travailler encore longtemps. Mais elle trahissait son envie de rester seule, lançant des regards d'impatience mal dissimulée à mesure que les autres se préparaient à sortir. Mademoiselle Thirion, devenue en quelques heures une adversaire acharnée de celle qui la surpassait en tout, pressentit par instinct que la concentration feinte de sa rivale cachait un secret. Elle avait remarqué à plusieurs reprises l'attention avec laquelle Ginevra écoutait un bruit imperceptible pour les autres. L'expression qu'elle surprit dans les yeux de l'Italienne fut pour elle une révélation.

Elle fut la dernière à quitter la salle de classe et descendit rejoindre madame Servin pour échanger quelques mots. Prétendant avoir oublié son sac, elle retourna discrètement à l'atelier. Là, elle découvrit Ginevra perchée sur un échafaudage improvisé, absorbée dans la contemplation d'un militaire inconnu, au point de ne pas entendre les pas légers de sa camarade. Amélie, telle une ombre, s'approcha doucement de la porte et toussota. Ginevra sursauta, tourna la tête, et en voyant son ennemie, rougit. Elle s'empressa de retirer la toile pour masquer ses intentions, rangea sa boîte à couleurs et quitta l'atelier, emportant avec elle l'image gravée d'un visage d'homme aussi élégant que celui d'Endymion, chef-d'œuvre de Girodet qu'elle avait copié récemment.

"Exiler un homme si jeune ! Qui peut-il bien être, ce n’est sûrement pas le maréchal Ney ?"

Ces deux pensées simples résumaient les réflexions qui occupèrent Ginevra pendant deux jours. Le surlendemain, malgré sa hâte d'arriver la première à l'atelier, elle trouva mademoiselle Thirion déjà sur place, venue en voiture. Ginevra et sa rivale s'observèrent longuement, mais leurs visages restèrent impénétrables. Amélie avait entrevu le visage captivant de l'inconnu, mais, par chance et malchance, ni les aigles ni l'uniforme n'étaient visibles à travers la fente. Elle se perdit alors en conjectures. Soudain, Servin arriva bien plus tôt que d'habitude.

"Mademoiselle Ginevra," dit-il après un coup d'œil à l'atelier, "pourquoi vous êtes-vous installée là ? La lumière est mauvaise. Venez vous rapprocher de ces demoiselles et baissez un peu votre rideau."

Il s'assit ensuite près de Laure, dont le travail méritait ses compliments les plus flatteurs.

"Eh bien ! s’exclama-t-il, voici une tête magnifiquement réalisée. Vous serez une deuxième Ginevra."

Le maître passa de chevalet en chevalet, critiquant, flattant, plaisantant, et suscitant plus de crainte par ses plaisanteries que par ses reproches. L’Italienne, indifférente aux remarques du professeur, resta à sa place, déterminée à ne pas bouger. Elle prit une feuille de papier et commença à esquisser à la sépia le visage du pauvre reclus. Une œuvre née de la passion porte toujours une marque particulière. La capacité d'insuffler aux traductions de la nature ou de la pensée des couleurs authentiques définit le génie, et souvent la passion en tient lieu. Dans la situation de Ginevra, l'intuition nourrie par sa mémoire vive, ou peut-être la nécessité, cette mère des grandes réalisations, lui conféra un talent exceptionnel. Le visage de l'officier prit forme sur le papier, au milieu d'une agitation intérieure qu'elle attribuait à la peur, mais qu'un physiologiste aurait reconnue comme la fièvre de l'inspiration. Elle jetait de temps à autre un regard furtif sur ses compagnes, prête à dissimuler son dessin en cas d'indiscrétion de leur part.

Malgré sa vigilance constante, il y eut un instant où elle ne vit pas le lorgnon que sa rivale impitoyable dirigeait vers son dessin secret, dissimulée derrière un grand portefeuille. Mademoiselle Thirion, reconnaissant le visage du proscrit, releva brusquement la tête, et Ginevra s'empressa de cacher la feuille de papier.

— Pourquoi êtes-vous restée ici malgré mon conseil, mademoiselle ? demanda gravement le professeur à Ginevra.

L'élève tourna vivement son chevalet pour que personne ne puisse voir son travail, et dit d'une voix émue en le montrant à son professeur : — Ne trouvez-vous pas que la lumière est particulièrement favorable aujourd'hui ? Ne devrais-je pas rester ici ?

Servin pâlit. Comme rien n'échappe aux yeux acérés de la jalousie, Mademoiselle Thirion s'immisça, en quelque sorte, dans les émotions qui agitaient le maître et l'élève.

— Vous avez raison, dit Servin. Mais bientôt, vous en saurez plus que moi, ajouta-t-il en riant d'un air contraint. Il y eut un silence pendant lequel le professeur examina la tête de l'officier. — C'est un chef-d'œuvre digne de Salvator Rosa, s'exclama-t-il avec l'enthousiasme d'un artiste.

À ces mots, toutes les jeunes femmes se levèrent, et Mademoiselle Thirion s'élança avec la rapidité d'un tigre sur sa proie. À ce moment, le proscrit, réveillé par le bruit, bougea. Ginevra fit tomber son tabouret, prononça des phrases incohérentes et se mit à rire ; mais elle avait déjà plié le portrait et l'avait glissé dans son portefeuille avant que sa redoutable ennemie ne puisse le voir. Le chevalet fut entouré, et Servin détailla à haute voix les qualités de la copie que son élève favorite était en train de réaliser, et tout le monde fut dupé par ce stratagème, sauf Amélie qui, se tenant en retrait, tenta d'ouvrir le portefeuille où elle avait vu le dessin être rangé. Ginevra saisit le carton et le plaça devant elle sans un mot. Les deux jeunes filles se défièrent alors en silence.

— Allez, mesdemoiselles, retournez à vos places, dit Servin. Si vous voulez en savoir autant que Mademoiselle de Piombo, il ne faut pas toujours parler de modes ou de bals et flâner comme vous le faites.

Quand toutes les jeunes femmes eurent repris leurs places, Servin s'assit près de Ginevra.

— N'était-il pas préférable que ce mystère soit découvert par moi plutôt que par une autre ? murmura l'Italienne.

— Oui, répondit le peintre. Vous êtes patriote ; mais même si vous ne l'étiez pas, c'est à vous que je l'aurais confié.

Le maître et l'élève se comprirent, et Ginevra n'hésita plus à demander : — Qui est-ce ?

— L'ami proche de Labédoyère, celui qui, après ce malheureux colonel, a le plus contribué à rallier le septième avec les grenadiers de l'île d'Elbe. Il était chef d'escadron dans la Garde et revient de Waterloo.

— Pourquoi n'avez-vous pas brûlé son uniforme, son shako, et ne lui avez-vous pas donné des vêtements civils ? demanda vivement Ginevra.

— On doit m'en apporter ce soir.

— Vous auriez dû fermer notre atelier pendant quelques jours.

— Il va partir.

— Il veut donc mourir ? dit la jeune fille. Gardez-le chez vous pendant les premiers jours de la tourmente. Paris est encore le seul endroit en France où l'on peut cacher un homme en toute sécurité.

— C'est votre ami ? demanda-t-elle.

— Non, répondit-il. Il n'a pour seule recommandation que son malheur. Voici comment il est arrivé jusqu'à moi : mon beau-père, qui a repris du service pendant cette campagne, a croisé ce jeune homme et l'a habilement sauvé des griffes de ceux qui ont arrêté Labédoyère. Il voulait le défendre, ce fou !

— C'est vous qui l'appelez ainsi ! s'exclama Ginevra, surprise, en lançant un regard au peintre qui garda le silence un instant.

— Mon beau-père est trop surveillé pour pouvoir cacher quelqu'un chez lui, reprit-il. Il me l'a donc amené en secret la semaine dernière. J'avais espéré le dissimuler ici, le seul endroit où il puisse être en sécurité.

— Si je peux vous aider, n'hésitez pas, dit Ginevra. Je connais le maréchal Feltre.

— Eh bien, nous verrons, répondit le peintre.

Cette conversation s'éternisa, attirant l'attention de toutes les jeunes filles. Servin quitta Ginevra, fit le tour de chaque chevalet, donnant des leçons si longues qu'il était encore sur l'escalier lorsque sonna l'heure habituelle du départ des élèves.

— Vous oubliez votre sac, mademoiselle Thirion, s'écria le professeur, poursuivant la jeune fille qui jouait les espionnes par haine.

L'élève curieuse revint chercher son sac, feignant la surprise de son oubli, mais l'attention de Servin renforça sa conviction qu'un mystère se tramait. Elle avait déjà imaginé toute l'affaire et, comme l'abbé Vertot, pouvait dire : "Mon siège est fait." Elle descendit bruyamment l'escalier et claqua la porte menant à l'appartement de Servin pour faire croire à son départ, mais elle remonta discrètement et se posta derrière la porte de l'atelier. Quand le peintre et Ginevra se crurent seuls, il frappa d'une manière particulière à la porte de la mansarde, qui s'ouvrit aussitôt dans un grincement métallique. L'Italienne vit apparaître un jeune homme grand et bien bâti, dont l'uniforme impérial fit battre son cœur. L'officier, le bras en écharpe, affichait une pâleur révélatrice de souffrances intenses. En apercevant une inconnue, il sursauta. Amélie, qui ne pouvait rien voir, préféra partir discrètement, mais le grincement de la porte avait suffi à sa curiosité.

— Ne craignez rien, dit le peintre à l'officier, mademoiselle est la fille du plus fidèle ami de l'Empereur, le baron de Piombo.

Le jeune militaire n'eut plus de doute sur le patriotisme de Ginevra après l'avoir observée.

— Vous êtes blessé ? demanda-t-elle.

— Oh ! ce n'est rien, mademoiselle, la plaie se referme, répondit-il.

À cet instant, les voix stridentes des colporteurs se firent entendre jusqu'à l'atelier : « Voici le jugement qui condamne à mort… » Tous trois frémirent. Le soldat fut le premier à entendre un nom qui le fit pâlir.

— Labédoyère ! murmura-t-il en s'effondrant sur un tabouret.

Ils échangèrent un regard silencieux.

Des gouttes de sueur perlèrent sur le front pâle du jeune homme. Dans un geste désespéré, il agrippa ses cheveux noirs et appuya son coude sur le chevalet de Ginevra.

— Après tout, dit-il en se levant brusquement, Labédoyère et moi savions ce que nous risquions. Nous étions conscients du sort qui nous attendait, que ce soit après le triomphe ou après la chute. Lui meurt pour sa cause, et moi, je me cache...

Il se dirigea précipitamment vers la porte de l'atelier, mais Ginevra, plus rapide, lui bloqua le passage.

— Croyez-vous pouvoir rétablir l'Empereur ? dit-elle. Pensez-vous pouvoir relever ce géant alors qu'il n'a pas su rester debout ?

— Que dois-je devenir ? demanda le proscrit, s'adressant aux deux amis que le hasard lui avait envoyés. Je n'ai pas un seul parent au monde, Labédoyère était mon protecteur et mon ami, je suis seul. Demain, je serai peut-être proscrit ou condamné. Je n'ai jamais eu que ma solde pour vivre, j'ai dépensé mon dernier écu pour essayer de sauver Labédoyère et le faire fuir. La mort est donc inévitable pour moi. Quand on est prêt à mourir, il faut savoir vendre sa tête au bourreau. Je pensais tout à l'heure qu'une vie honnête vaut bien celle de deux traîtres, et qu'un coup de poignard bien placé peut offrir l'immortalité !

Cet accès de désespoir effraya le peintre et même Ginevra, qui comprit bien le jeune homme. L'Italienne admira cette belle tête et cette voix douce, à peine altérée par la fureur. Puis, elle apporta soudain un réconfort à cet infortuné.

— Monsieur, dit-elle, pour ce qui est de vos difficultés financières, permettez-moi de vous offrir mes économies. Mon père est riche, je suis son unique enfant, il m'aime, et je suis certaine qu'il ne me blâmera pas. N'hésitez pas à accepter : nos biens viennent de l'Empereur, chaque centime est un fruit de sa générosité. N'est-ce pas faire preuve de reconnaissance que d'aider un de ses fidèles soldats ? Prenez cette somme avec autant de simplicité que je vous l'offre. Ce n'est que de l'argent, ajouta-t-elle avec mépris. Quant aux amis, vous en trouverez ! Elle redressa fièrement la tête, et ses yeux s'illuminèrent. — La tête qui tombera demain devant une douzaine de fusils sauve la vôtre, reprit-elle. Attendez que cet orage passe, et vous pourrez chercher un poste à l'étranger si l'on ne vous oublie pas, ou dans l'armée française si l'on vous oublie.

Les consolations d'une femme sont empreintes d'une délicatesse qui a toujours quelque chose de maternel, de prévoyant, de complet. Mais lorsque ces paroles d'apaisement et d'espoir s'accompagnent de gestes gracieux, d'une éloquence sincère, et que la bienfaitrice est belle, il est difficile pour un jeune homme de résister. Le colonel sentit l'amour l'envahir par tous les sens.

Une légère teinte rose colora ses joues pâles, ses yeux perdirent de leur mélancolie, et il dit d'une voix singulière : "Vous êtes un ange de bonté ! Mais Labédoyère, ajouta-t-il, Labédoyère !"

À ces mots, ils échangèrent un regard silencieux, se comprenant immédiatement. Ils n'étaient plus des amis de quelques minutes, mais de plusieurs années.

"Mon cher," reprit Servin, "pouvez-vous le sauver ?"

"Je peux le venger !"

Ginevra tressaillit. Bien que l'inconnu fût séduisant, il n'avait pas éveillé en elle d'émotion particulière. La compassion douce que les femmes ressentent pour les souffrances dignes avait pris le dessus chez Ginevra, étouffant toute autre affection. Mais entendre ce cri de vengeance, découvrir en ce proscrit une âme italienne, un dévouement pour Napoléon, une générosité à la corse ? C'était trop pour elle. Elle regarda l'officier avec une émotion respectueuse qui bouleversa son cœur. Pour la première fois, un homme lui faisait ressentir une émotion si intense. Comme toutes les femmes, elle s'amusa à harmoniser l'âme de l'inconnu avec la beauté de ses traits, avec les proportions élégantes de sa silhouette qu'elle admirait en artiste. Guidée par le hasard de la curiosité à la pitié, puis à un intérêt puissant, elle en arrivait à des sensations si profondes qu'elle crut prudent de ne pas s'attarder.

"À demain," dit-elle, offrant à l'officier le plus doux de ses sourires en guise de réconfort.

En voyant ce sourire, qui illuminait le visage de Ginevra, l'inconnu oublia tout l'espace d'un instant.

"Demain," répondit-il tristement, "demain, Labédoyère..."

Ginevra se retourna, posa un doigt sur ses lèvres, et le regarda comme pour lui dire : "Calmez-vous, soyez prudent."

Alors, le jeune homme s'exclama : "O Dio ! che non vorrei vivere dopo averla veduta !" (Ô Dieu ! qui ne voudrait vivre après l'avoir vue !)

L'accent particulier avec lequel il prononça ces mots fit frémir Ginevra.

"Vous êtes Corse ?" s'écria-t-elle en revenant vers lui, le cœur palpitant de joie.

"Je suis né en Corse," répondit-il, "mais j'ai été emmené très jeune à Gênes ; et dès que j'ai eu l'âge d'entrer au service militaire, je me suis engagé."

La beauté de l'inconnu, l'attrait presque surnaturel de ses opinions bonapartistes, sa blessure, son malheur, son danger même, tout cela disparut aux yeux de Ginevra, ou plutôt se fondit en un seul sentiment, nouveau et délicieux. Ce proscrit était un enfant de la Corse, il parlait sa langue chérie ! La jeune fille resta un moment immobile, envoûtée par une sensation magique. Elle avait devant elle un tableau vivant, où tous les sentiments humains et le hasard se mêlaient en une palette vibrante. Sur l'invitation de Servin, l'officier s'était assis sur un divan. Le peintre avait défait l'écharpe qui soutenait le bras de son hôte et s'affairait à retirer le bandage pour soigner la blessure. Ginevra frissonna en voyant la longue et large plaie laissée par la lame d'un sabre sur l'avant-bras du jeune homme, et laissa échapper un gémissement. L'inconnu leva les yeux vers elle et sourit.

Il y avait une émotion sincère dans la manière dont Servin retirait délicatement le bandage et examinait la plaie. Le visage du blessé, bien que pâle et affaibli, exprimait plus de joie que de douleur à la vue de Ginevra. Pour une artiste, cette scène offrait un contraste fascinant : la blancheur des linges, la peau nue du bras, et l'uniforme bleu et rouge de l'officier. Une douce pénombre enveloppait l'atelier, jusqu'à ce qu'un dernier rayon de soleil illumine le proscrit, révélant son visage noble et ses cheveux noirs. Pour l'Italienne superstitieuse, cet effet simple était un bon présage. L'inconnu semblait un messager céleste, rappelant à Ginevra les souvenirs de son enfance et éveillant en elle un sentiment pur et innocent. Un instant, elle resta songeuse, perdue dans ses pensées, puis, rougissant de son trouble, elle échangea un regard tendre avec le proscrit avant de s'enfuir, le regard toujours fixé sur lui.

Le lendemain, Ginevra revint à l'atelier, bien que ce ne soit pas un jour de cours. Le prisonnier, resté auprès d'elle, bénéficia de la permission de Servin, occupé à terminer une esquisse, de rester et de jouer les mentors. Les deux jeunes gens conversaient souvent en corse. Le soldat raconta ses souffrances lors de la retraite de Moscou, à seulement dix-neuf ans, il avait traversé la Bérézina, seul survivant de son régiment, ayant perdu ses seuls amis. Il décrivit avec passion le désastre de Waterloo. Sa voix était une mélodie pour Ginevra. Élevée à la corse, elle était une fille de la nature, franche et sans artifice, loin de la coquetterie calculée des jeunes Parisiennes.

Ce jour-là, elle resta souvent immobile, sa palette dans une main, son pinceau dans l'autre, sans jamais peindre. Les yeux fixés sur l'officier, la bouche légèrement entrouverte, elle écoutait, prête à peindre mais ne le faisant jamais. Elle ne s'étonnait pas de la douceur dans le regard du jeune homme, car elle sentait ses propres yeux s'adoucir malgré elle. Puis, elle peignait avec concentration pendant des heures, consciente de sa présence. La première fois qu'il s'assit pour la regarder en silence, elle lui demanda, la voix émue après une longue pause : "Cela vous amuse donc, de voir peindre ?"

Ce jour-là, elle apprit qu'il s'appelait Luigi.

Avant de se quitter, ils décidèrent que, pendant les jours d'atelier, si un événement politique important survenait, Ginevra l'informerait en chantant discrètement certains airs italiens.

Le lendemain, mademoiselle Thirion révéla en secret à toutes ses camarades que Ginevra di Piombo était amoureuse d'un jeune homme qui venait se cacher dans le cabinet noir de l'atelier pendant les cours.

"Regardez-la bien," dit-elle à mademoiselle Roguin, "et vous verrez ce qu'elle fait de son temps."

Ginevra fut donc scrutée avec une attention malveillante. Elles écoutaient ses chansons, suivaient ses regards. Quand elle pensait être seule, une douzaine de paires d'yeux étaient fixées sur elle. Prévenues, ces jeunes filles interprétèrent avec exactitude les émotions qui traversaient le visage lumineux de l'Italienne, ses gestes, le ton particulier de ses fredonnements, et la manière attentive dont elle écoutait des sons indistincts que seule elle percevait à travers la cloison. Au bout d'une semaine, une seule des quinze élèves de Servin refusa de regarder Luigi par la fente de la cloison. Cette jeune fille était Laure, une jolie personne pauvre et assidue, qui, par un instinct de faiblesse, aimait sincèrement la belle Corse et continuait de la défendre. Mademoiselle Roguin tenta de convaincre Laure de rester sur l'escalier à l'heure du départ pour surprendre Ginevra et le jeune homme ensemble. Laure refusa de se prêter à un espionnage que la curiosité ne justifiait pas, et devint la cible d'une réprobation générale.

Bientôt, la fille de l'huissier du cabinet du roi estima qu'il n'était pas convenable pour elle de fréquenter l'atelier d'un peintre dont les opinions avaient une teinte de patriotisme ou de bonapartisme, ce qui, à cette époque, était perçu comme une seule et même chose. Elle ne revint donc plus chez Servin, qui refusa poliment de se rendre chez elle. Si Amélie oublia Ginevra, le mal qu'elle avait semé fit son chemin. Peu à peu, par hasard, par bavardage ou par pruderie, toutes les autres jeunes filles informèrent leurs mères de l'étrange situation à l'atelier. Un jour, Mathilde Roguin ne vint pas, la leçon suivante, ce fut une autre jeune fille, et ainsi de suite, jusqu'à ce que trois ou quatre demoiselles, qui étaient restées les dernières, ne revinrent plus. Ginevra et mademoiselle Laure, sa petite amie, furent pendant deux ou trois jours les seules à fréquenter l'atelier désert. L'Italienne ne s'apercevait pas de l'abandon dans lequel elle se trouvait, et ne cherchait même pas à comprendre l'absence de ses compagnes. Ayant récemment découvert des moyens de communiquer secrètement avec Luigi, elle vivait à l'atelier comme dans une délicieuse retraite, seule au milieu du monde, ne pensant qu'à l'officier et aux dangers qui le menaçaient. Bien qu'elle admirât sincèrement les nobles caractères refusant de trahir leur foi politique, elle pressait Luigi de se soumettre rapidement à l'autorité royale, afin de le garder en France. Luigi, cependant, ne voulait pas quitter sa cachette.

Les passions naissent souvent au creux des événements extraordinaires, et jamais autant de circonstances n'avaient semblé conspirer à unir deux personnes par un même sentiment. L’amitié entre Ginevra et Louis progressa en un mois plus qu’une amitié mondaine ne le ferait en dix ans dans un salon. L’adversité n’est-elle pas le test ultime des caractères ? Ainsi, Ginevra put aisément apprécier Louis, le comprendre, et ils développèrent rapidement une estime réciproque. Ginevra, plus âgée que Louis, trouvait un charme particulier à être courtisée par un jeune homme déjà si mature, forgé par les épreuves, qui alliait l’expérience d’un homme aux grâces de l’adolescence. De son côté, Louis ressentait un plaisir indicible à se laisser apparemment protéger par une jeune femme de vingt-cinq ans. Il y avait là un certain orgueil inexplicable, peut-être une preuve d’amour. La combinaison de douceur et de fierté, de force et de faiblesse chez Ginevra possédait un attrait irrésistible, et Louis en était totalement captivé. Leur amour était déjà si profond qu’ils n’avaient pas besoin de se le cacher ni de se l’avouer.

Un soir, Ginevra entendit le signal convenu : Louis frappait délicatement avec une épingle sur la boiserie, un bruit aussi discret qu’une araignée tissant sa toile, demandant ainsi à sortir de sa cachette. L’Italienne jeta un coup d’œil dans l’atelier, ne vit pas la petite Laure, et répondit au signal. Louis ouvrit la porte, aperçut l’écolière, et se retira précipitamment. Étonnée, Ginevra scruta les environs, découvrit Laure, et lui dit en se dirigeant vers son chevalet : « Tu restes bien tard, ma chère. Cette tête me semble pourtant terminée, il ne reste qu’un reflet à ajouter sur le haut de cette tresse. »

« Vous seriez très aimable, dit Laure d’une voix émue, si vous acceptiez de corriger ma copie, ainsi je pourrais garder quelque chose de vous… »

« Bien sûr, répondit Ginevra, convaincue qu’elle pourrait ainsi la faire partir. Je pensais, ajouta-t-elle en appliquant quelques touches de pinceau, que tu avais un long chemin à parcourir de chez toi à l’atelier. »

« Oh, Ginevra, je vais partir, et pour toujours, » s’exclama la jeune fille avec tristesse.

L’Italienne ne fut pas aussi touchée par ces paroles mélancoliques qu’elle l’aurait été un mois plus tôt.

« Tu quittes monsieur Servin ? demanda-t-elle.

— Tu n’as donc pas remarqué, Ginevra, que depuis quelque temps, il n’y a plus que toi et moi ici ? »

« C’est vrai, » répondit Ginevra, soudain frappée par ce souvenir. « Les autres filles seraient-elles malades, se marieraient-elles, ou leurs pères seraient-ils tous en service au château ? »

« Toutes ont quitté monsieur Servin, » répondit Laure.

« Et pourquoi ? »

« À cause de toi, Ginevra. »

« De moi ! » répéta la Corse en se levant, le front menaçant, l’air fier et les yeux étincelants.

« Oh, ne te fâche pas, ma chère Ginevra, » implora Laure avec douleur. « Mais ma mère veut aussi que je quitte l’atelier. »

Toutes les filles de l'atelier ont raconté que vous aviez une liaison, que Monsieur Servin permettait à un jeune homme amoureux de vous de rester dans le cabinet noir. Je n'ai jamais cru à ces calomnies et je n'en ai rien dit à ma mère. Mais hier soir, Madame Roguin a croisé ma mère à un bal et lui a demandé si elle m'envoyait toujours ici. Quand ma mère a répondu que oui, Madame Roguin lui a rapporté tous ces mensonges. Ma mère m'a sévèrement réprimandée, disant que j'aurais dû être au courant et que j'avais trahi la confiance entre une mère et sa fille en ne lui en parlant pas. Oh, ma chère Ginevra ! Moi qui vous prenais pour modèle, je suis si désolée de ne plus pouvoir rester votre amie...

— Nous nous retrouverons dans la vie. Les jeunes filles finissent par se marier, dit Ginevra.

— Quand elles sont riches, répondit Laure.

— Viens me voir, mon père a de l'argent...

— Ginevra, reprit Laure, émue, Madame Roguin et ma mère doivent venir demain chez Monsieur Servin pour se plaindre. Il faut au moins qu'il soit averti.

Ginevra fut plus surprise par cette révélation que si la foudre était tombée à ses pieds.

— Qu'est-ce que ça peut leur faire ? demanda-t-elle naïvement.

— Tout le monde trouve ça très mal. Ma mère dit que c'est contraire aux bonnes mœurs...

— Et toi, Laure, qu'en penses-tu ?

Laure regarda Ginevra, et leurs pensées se rejoignirent. Laure ne put retenir ses larmes, se jeta dans les bras de son amie et l'embrassa. À cet instant, Servin entra.

— Mademoiselle Ginevra, dit-il avec enthousiasme, j'ai fini mon tableau, il est prêt à être verni. Que se passe-t-il ? Il semble que toutes les jeunes filles prennent des vacances ou sont à la campagne.

Laure essuya ses larmes, salua Servin et s'en alla.

— L'atelier est désert depuis plusieurs jours, dit Ginevra, et elles ne reviendront plus.

— Vraiment ?

— Oh, ne vous moquez pas, reprit Ginevra. Écoutez-moi : je suis la cause involontaire de la perte de votre réputation.

L'artiste sourit et interrompit son élève : — Ma réputation ? Dans quelques jours, mon tableau sera exposé.

— Il ne s'agit pas de votre talent, dit l'Italienne, mais de votre réputation morale. Ces demoiselles ont dit que Louis était enfermé ici, que vous encouragiez... notre amour...

— Il y a du vrai là-dedans, mademoiselle, répondit le professeur. Les mères de ces demoiselles sont trop prudes. Si elles étaient venues me parler, tout aurait été clair. Mais pourquoi m'en soucier ? La vie est trop courte !

Et le peintre fit craquer ses doigts au-dessus de sa tête. Louis, qui avait entendu une partie de la conversation, se précipita.

— Vous allez perdre toutes vos élèves, s'écria-t-il, et je vous aurai ruiné.

L'artiste prit la main de Louis et celle de Ginevra, et les joignit. — Vous vous marierez, mes enfants ? leur demanda-t-il avec une touchante simplicité. Ils baissèrent tous deux les yeux, et leur silence fut leur premier aveu. — Eh bien ! reprit Servin, vous serez heureux, n'est-ce pas ? Qu'est-ce qui pourrait valoir le bonheur de deux êtres comme vous ?

— Je suis riche, dit Ginevra, et je vous dédommagerai...

— Dédommager ? s'exclama Servin.

Lorsque tout le monde saura que j'ai été la cible des calomnies de quelques sottes parce que je cachais un proscrit, tous les libéraux de Paris m'enverront leurs filles ! Peut-être que je vous devrai quelque chose à ce moment-là...

Louis serrait la main de son protecteur, incapable de parler. Finalement, il murmura avec émotion : "C'est donc à vous que je devrai tout mon bonheur."

"Soyez heureux, je vous unis !" déclara le peintre avec une solennité comique, posant les mains sur la tête des deux amoureux.

Cette plaisanterie d'artiste brisa leur émotion. Tous trois se regardèrent en riant. L'Italienne serra la main de Louis avec une étreinte passionnée, d'une simplicité qui rappelait les mœurs de son pays.

"Eh bien, mes chers enfants," reprit Servin, "vous pensez que tout est réglé maintenant ? Vous vous trompez."

Les deux amoureux le fixèrent, surpris.

"Pas de panique, je suis le seul que votre espièglerie met dans l'embarras ! Madame Servin est un peu rigide, et je ne sais pas comment nous allons nous arranger avec elle."

"Mon Dieu ! j'avais oublié !" s'exclama Ginevra. "Demain, madame Roguin et la mère de Laure doivent venir vous voir..."

"Je comprends !" interrompit le peintre.

"Mais vous pouvez vous justifier," reprit la jeune fille avec un geste de tête empreint de fierté. "Monsieur Louis," dit-elle en se tournant vers lui avec une lueur malicieuse dans le regard, "n'a plus de ressentiment envers le gouvernement royal ?" Voyant son sourire, elle poursuivit : "Demain matin, j'enverrai une pétition à une personnalité influente du ministère de la guerre, quelqu'un qui ne peut rien refuser à la fille du baron de Piombo. Nous obtiendrons un pardon tacite pour le commandant Louis, même s'ils refuseront de vous reconnaître le grade de colonel. Et vous pourrez," ajouta-t-elle en s'adressant à Servin, "réduire au silence les mères de mes charitables compagnes en leur révélant la vérité."

"Vous êtes un ange !" s'exclama Servin.

Pendant que cette scène se déroulait à l'atelier, les parents de Ginevra s'impatientaient de ne pas la voir revenir.

"Il est six heures, et Ginevra n'est toujours pas rentrée," s'écria Bartholoméo.

"Elle n'est jamais revenue si tard," répondit la femme de Piombo.

Les deux vieillards échangèrent un regard empreint d'une inquiétude inhabituelle. Trop agité pour rester en place, Bartholoméo se leva et fit deux fois le tour de son salon avec une agilité surprenante pour un homme de soixante-dix-sept ans. Grâce à sa constitution robuste, il avait peu changé depuis son arrivée à Paris. Malgré sa haute stature, il se tenait encore droit. Ses cheveux, devenus blancs et clairsemés, laissaient voir un crâne large et proéminent, reflétant son caractère fort et résolu. Son visage, marqué de profondes rides, avait pris une ampleur impressionnante et conservait ce teint pâle qui inspirait le respect. La fougue des passions brillait encore dans le regard intense de ses yeux, dont les sourcils n'avaient pas entièrement blanchi et gardaient leur mobilité redoutable. L'aspect de cette tête était sévère, mais il était clair que Bartholoméo avait le droit d'être ainsi.

Seules sa femme et sa fille connaissaient vraiment sa bonté et sa douceur. En public ou dans l'exercice de ses fonctions, il ne quittait jamais cette aura de majesté que l'âge avait sculptée en lui. Son habitude de froncer ses épais sourcils, de plisser son visage et de fixer les gens d'un regard intense lui donnait une allure glaciale. Durant sa carrière politique, sa réputation de froideur et de distance était bien établie, mais cette image s'explique aisément. Sa vie, ses valeurs et sa loyauté servaient de critique silencieuse aux courtisans. Malgré les missions délicates et potentiellement lucratives qu'on lui confiait, il ne possédait qu'une rente modeste de trente mille livres. Si l'on considère la valeur des rentes sous l'Empire et la générosité de Napoléon envers ses fidèles, il est évident que le baron de Piombo était d'une probité rigoureuse. Il n'avait reçu son titre de baron que parce que Napoléon avait besoin de lui donner une couverture diplomatique à l'étranger.

Bartholoméo haïssait profondément les traîtres que Napoléon croyait pouvoir rallier par ses victoires. On raconte que c'est lui qui, un jour, s'avança vers la porte du cabinet de l'empereur après lui avoir conseillé de se débarrasser de trois hommes influents en France, juste avant la campagne de 1814. Après le second retour des Bourbons, il ne portait plus la Légion d'Honneur. Personne n'incarnait mieux que lui l'image des vieux républicains, fidèles et incorruptibles envers l'Empire, survivants de deux régimes parmi les plus puissants de l'histoire. Bien que le baron de Piombo ait pu déplaire à certains courtisans, il comptait parmi ses amis des hommes comme Daru, Drouot et Carnot. Depuis Waterloo, le reste des hommes politiques lui importait autant que la fumée de son cigare.

Bartholoméo di Piombo avait acquis, grâce à une somme relativement modeste donnée par Madame, la mère de l'empereur, l'ancien hôtel de Portenduère en Corse. Il n'y avait apporté aucun changement. Ayant souvent été logé aux frais de l'État, il n'habitait cette maison que depuis la chute de Fontainebleau. Fidèles à leur simplicité et à leurs valeurs, le baron et sa femme ne cherchaient pas le faste : leur mobilier provenait de l'ancien aménagement de l'hôtel. Les vastes pièces hautes de plafond, sombres et dépouillées, les grandes glaces dans leurs cadres dorés presque noirs, et ce mobilier du temps de Louis XIV convenaient parfaitement à Bartholoméo et sa femme, figures dignes de l'Antiquité. Sous l'Empire et pendant les Cent-Jours, bien que ses fonctions fussent bien rémunérées, le vieux Corse menait grand train plus pour honorer sa charge que pour se montrer. Sa vie et celle de sa femme étaient si frugales et paisibles que leur modeste fortune leur suffisait amplement. Pour eux, leur fille Ginevra était plus précieuse que toutes les richesses du monde.

En mai 1814, lorsque le baron de Piombo quitta son poste, renvoya ses domestiques et ferma son écurie, Ginevra n'éprouva aucun regret. Simple et discrète comme ses parents, elle trouvait son luxe dans la profondeur de ses sentiments, et son bonheur dans la solitude et le travail. Leur amour mutuel était si fort que les apparences de la vie n'avaient aucune importance pour eux. Souvent, surtout après la terrible chute de Napoléon, Bartholoméo et sa femme passaient des soirées enchantées à écouter Ginevra jouer du piano ou chanter. Pour eux, chaque moment passé avec elle était une source immense de plaisir. Ils suivaient chacun de ses gestes avec une tendre inquiétude et percevaient le moindre de ses pas dans la cour. Comme des amants, ils pouvaient rester des heures en silence, communiquant mieux ainsi que par des mots.

Ce lien profond était la vie même des deux parents, animant toutes leurs pensées. Ce n'était pas trois existences séparées, mais une seule, comme une flamme se divisant en trois langues de feu. Parfois, les souvenirs des bienfaits et des malheurs de Napoléon, ou la politique du moment, les détournaient de leur attention constante, mais ils pouvaient en discuter sans briser leur harmonie, car Ginevra partageait leurs passions politiques. Il était naturel qu'ils se réfugient dans l'amour de leur unique enfant. Jusqu'alors, les affaires publiques avaient absorbé l'énergie du baron de Piombo. En quittant ses fonctions, il avait besoin de canaliser cette énergie dans le dernier sentiment qui lui restait. En plus des liens familiaux, il existait peut-être, sans qu'ils en soient conscients, une raison profonde à leur passion réciproque : ils s'aimaient sans partage. Le cœur de Ginevra appartenait entièrement à son père, et celui de Piombo à sa fille. Si nos défauts nous lient parfois plus que nos qualités, Ginevra correspondait parfaitement aux passions de son père.

C'était là la seule imperfection de leur vie commune. Ginevra était entière dans ses désirs, vindicative, emportée comme Bartholoméo l'avait été dans sa jeunesse. Le Corse encourageait ces instincts sauvages chez sa fille, comme un lion apprend à ses petits à chasser. Mais cet apprentissage de la vengeance se faisait surtout à la maison, et Ginevra ne pardonnait rien à son père, qui devait céder. Piombo considérait ces disputes comme des enfantillages, mais elles donnaient à Ginevra l'habitude de dominer ses parents. Au milieu de ces tempêtes que Bartholoméo aimait provoquer, un mot tendre ou un regard suffisait à apaiser les esprits, et ils n'étaient jamais aussi proches d'un baiser que lorsqu'ils se menaçaient. Cependant, depuis environ cinq ans, Ginevra, devenue plus sage que son père, évitait soigneusement ces scènes.

La loyauté et l'amour indéfectible de Ginevra, son bon sens admirable, avaient fini par apaiser les colères de son père. Pourtant, cela avait entraîné une conséquence fâcheuse : une relation d'égalité s'était installée entre elle, son père et sa mère, une situation toujours délicate. Depuis leur arrivée à Paris, Piombo et sa femme, peu instruits, avaient permis à Ginevra de suivre ses propres envies en matière d'études. Elle s'était lancée dans divers apprentissages, les abandonnant aussi vite qu'elle les avait commencés, jusqu'à ce que la peinture devienne sa passion principale. Elle aurait pu atteindre la perfection si sa mère avait su diriger ses études et harmoniser ses talents naturels. Les défauts de Ginevra étaient le résultat d'une éducation chaotique que son père avait, en quelque sorte, encouragée.

Après avoir arpenté le parquet en faisant craquer les lames sous ses pas, le vieil homme sonna. Un domestique apparut.

— Va chercher Mademoiselle Ginevra, ordonna-t-il.

— J'ai toujours regretté de ne plus avoir de voiture pour elle, fit remarquer la baronne.

— Elle n'en a pas voulu, répliqua Piombo en regardant sa femme. Habituée depuis quarante ans à se soumettre, elle baissa les yeux.

Âgée de plus de soixante-dix ans, grande, sèche, pâle et ridée, la baronne ressemblait à ces vieilles femmes que Schnetz peignait dans ses scènes italiennes. Elle était si souvent silencieuse qu'on aurait pu la comparer à une Madame Shandy. Pourtant, un mot, un regard ou un geste révélaient que ses sentiments restaient vifs et intacts. Sa tenue, dépourvue de coquetterie, manquait souvent de goût. Elle restait généralement immobile, plongée dans un fauteuil, comme une sultane Validé admirant sa fille Ginevra, son fierté et sa raison de vivre. La beauté, l'élégance et la grâce de sa fille semblaient être devenues les siennes. Tout était parfait pour elle tant que Ginevra était heureuse. Ses cheveux avaient blanchi et quelques mèches apparaissaient au-dessus de son front ridé ou le long de ses joues creuses.

— Cela fait environ quinze jours que Ginevra rentre un peu plus tard, observa-t-elle.

— Jean ne sera pas assez rapide, s'exclama le vieillard impatient. Il croisa les pans de son habit bleu, attrapa son chapeau, l'enfonça sur sa tête, prit sa canne et sortit.

— Tu ne feras pas beaucoup de chemin, lui lança sa femme.

En effet, la porte cochère s'était ouverte et refermée, et la vieille mère entendit les pas de Ginevra dans la cour. Bartholoméo réapparut soudain, portant sa fille en triomphe, tandis qu'elle se débattait dans ses bras.

— La voilà, la Ginevra, la Ginevrettina, la Ginevrina, la Ginevrola, la Ginevretta, la Ginevra bella !

— Père, vous me faites mal.

Aussitôt, Ginevra fut posée à terre avec une sorte de respect. Elle secoua la tête avec grâce pour rassurer sa mère, déjà inquiète, lui indiquant que ce n'était qu'une plaisanterie. Le visage terne et pâle de la baronne retrouva alors ses couleurs et une certaine gaieté.

Piombo se frotta vigoureusement les mains, un geste qui trahissait sa joie. Il avait pris cette habitude en observant Napoléon, qui exprimait ainsi sa colère contre ses généraux ou ministres lorsqu'ils échouaient. Une fois ses traits détendus, son front lisse irradiait de bienveillance. Ces deux vieillards ressemblaient à des plantes revigorées par l'eau après une longue sécheresse.

"À table, à table !" s'exclama le baron en tendant sa large main à Ginevra, qu'il appela Signora Piombellina, un autre signe de gaieté auquel sa fille répondit par un sourire.

"Eh bien," dit Piombo en quittant la table, "sais-tu que ta mère m'a fait remarquer que depuis un mois, tu passes beaucoup plus de temps que d'habitude à ton atelier ? Il semble que la peinture ait pris le pas sur nous."

"Ô mon père !"

"Ginevra nous prépare sûrement une surprise," ajouta la mère.

"Tu nous apporteras un tableau de toi ?" s'exclama le Corse en frappant dans ses mains.

"Oui, je suis très occupée à l'atelier," répondit-elle.

"Qu'as-tu, Ginevra ? Tu pâlis !" lui dit sa mère.

"Non !" s'écria la jeune fille avec détermination, "il ne sera pas dit que Ginevra Piombo aura menti une seule fois dans sa vie."

Face à cette déclaration inattendue, Piombo et sa femme regardèrent leur fille, stupéfaits.

"J'aime un jeune homme," ajouta-t-elle d'une voix tremblante.

Sans oser affronter le regard de ses parents, elle baissa ses paupières pour cacher l'éclat de ses yeux.

"Est-ce un prince ?" demanda ironiquement son père, d'un ton qui fit frémir sa femme et sa fille.

"Non, mon père," répondit-elle humblement, "c'est un jeune homme sans fortune..."

"Il est donc très beau ?"

"Il est malheureux."

"Que fait-il ?"

"Compagnon de Labédoyère, il était proscrit, sans refuge. Servin l'a caché, et..."

"Servin est un homme honnête qui a bien agi," s'écria Piombo. "Mais toi, ma fille, tu as tort d'aimer un autre homme que ton père..."

"Je ne peux pas choisir de ne pas aimer," répondit doucement Ginevra.

"Je croyais," reprit son père, "que ma Ginevra me serait fidèle jusqu'à ma mort, que seuls nos soins, ceux de ta mère et les miens, compteraient pour elle, que notre tendresse serait sans rivale dans son cœur, et que..."

"Vous ai-je reproché votre dévotion pour Napoléon ?" rétorqua Ginevra. "N'avez-vous aimé que moi ? N'avez-vous pas passé des mois en ambassade ? N'ai-je pas supporté courageusement vos absences ? La vie impose des nécessités qu'il faut accepter."

"Ginevra !"

"Non, vous ne m'aimez pas pour moi, et vos reproches révèlent un égoïsme insupportable."

"Tu mets en cause l'amour de ton père," s'écria Piombo, les yeux enflammés.

"Mon père, je ne vous accuserai jamais," répondit Ginevra avec une douceur inattendue pour sa mère tremblante. "Vous avez raison dans votre égoïsme, tout comme j'ai raison dans mon amour. Le ciel est témoin que jamais fille n'a mieux rempli ses devoirs envers ses parents."

Je n'ai jamais vu que du bonheur et de l'amour là où d'autres ne perçoivent que des devoirs. Cela fait quinze ans que je suis restée sous votre protection, et c'était un plaisir doux de rendre vos jours plus agréables. Mais serais-je ingrate de vouloir goûter au plaisir d'aimer, de désirer un époux qui me protège après vous ?

— Ah ! tu fais des comptes avec ton père, Ginevra, répondit le vieil homme d'un ton sombre.

Un silence pesant s'installa, personne n'osant rompre le calme. Finalement, Bartholoméo reprit, sa voix déchirante : — Oh ! reste avec nous, reste auprès de ton vieux père ! Je ne peux supporter l'idée de te voir aimer un autre homme. Ginevra, tu ne tarderas pas à retrouver ta liberté...

— Mais, mon père, pensez-y : nous ne vous quitterons pas. Nous serons deux à vous aimer, et vous connaîtrez l'homme à qui vous me confierez ! Vous serez doublement chéri, par lui et par moi : lui qui est une partie de moi, et moi qui suis une partie de lui.

— Ô Ginevra ! s'écria le Corse en serrant les poings, pourquoi ne t'es-tu pas mariée quand Napoléon m'avait habitué à cette idée, et qu'il te proposait des ducs et des comtes ?

— Ils m'aimaient par devoir, répondit-elle. Et puis, je ne voulais pas vous quitter, ils m'auraient emmenée loin de vous.

— Tu dis ne pas vouloir nous laisser seuls, mais te marier, c'est nous isoler ! Je te connais, ma fille, tu ne nous aimeras plus.

— Élisa, ajouta-t-il en se tournant vers sa femme, immobile et stupéfaite, nous n'avons plus de fille, elle veut se marier.

Le vieillard s'assit, levant les mains comme pour invoquer Dieu, puis resta courbé sous le poids de sa peine. Ginevra, voyant l'agitation de son père, fut bouleversée par la douceur inattendue de sa colère. Elle s'attendait à une explosion, à des cris, mais pas à cette tendresse désarmée.

— Mon père, dit-elle d'une voix émue, jamais votre Ginevra ne vous abandonnera. Mais aimez-la un peu pour elle-même. Si vous saviez comme il m'aime ! Ah ! il ne me ferait jamais de mal !

— Déjà des comparaisons, s'écria Piombo avec une intensité terrible. Non, je ne peux tolérer cette idée, continua-t-il. S'il t'aimait comme tu le mérites, il me tuerait ; et s'il ne t'aimait pas, je le poignarderais.

Les mains de Piombo tremblaient, ses lèvres frémissaient, son corps tout entier était secoué, et ses yeux lançaient des éclairs ; seule Ginevra pouvait soutenir son regard, car elle aussi avait un feu intérieur qui égalait celui de son père.

— Oh ! t'aimer ! Quel homme pourrait être digne de cet amour ? reprit-il. T'aimer comme un père, n'est-ce pas déjà vivre un paradis ; qui donc pourrait être assez digne pour être ton époux ?

— Lui, dit Ginevra, lui dont je me sens indigne.

— Lui ? répéta Piombo, presque mécaniquement. Qui, lui ?

— Celui que j'aime.

— Est-il possible qu'il te connaisse assez pour t'adorer ?

— Mais, mon père, dit Ginevra avec une pointe d'impatience, même s'il ne m'aimait pas, du moment où moi je l'aime...

— Tu l'aimes donc ? s'écria Piombo. Ginevra inclina doucement la tête.

— Tu l’aimes donc plus que nous ?

— Ces sentiments ne se comparent pas, répondit-elle.

— L’un doit être plus fort, insista Piombo.

— Je pense que oui, admit Ginevra.

— Tu ne l’épouseras pas ! s’écria le Corse, sa voix résonnant dans le salon.

— Je l’épouserai, répondit calmement Ginevra.

— Mon Dieu ! s'exclama la mère, comment cela va-t-il se terminer ? Sainte Vierge, intervenez !

Le baron, après avoir arpenté la pièce, s'assit. Son visage sévère se durcit encore, mais sa voix, douce et affaiblie, s'adressa à sa fille : — Ginevra, tu ne l’épouseras pas. Ne dis pas oui ce soir... Laisse-moi espérer le contraire. Voudrais-tu voir ton père à genoux, ses cheveux blancs prosternés devant toi ? Je vais te supplier...

— Ginevra Piombo n’a pas appris à promettre sans tenir parole, répliqua-t-elle. Je suis votre fille.

— Elle a raison, dit la baronne, nous sommes nées pour nous marier.

— Tu l'encourages dans sa désobéissance ? demanda le baron à sa femme, qui, frappée par ses mots, se figea.

— Ce n’est pas désobéir que de refuser un ordre injuste, répondit Ginevra.

— Un ordre de ton père ne peut être injuste, ma fille ! Pourquoi douter de moi ? Ma réticence est peut-être un avertissement d'en haut. Je te protège peut-être d'un malheur.

— Le vrai malheur serait qu’il ne m’aime pas.

— Toujours lui !

— Oui, toujours, affirma-t-elle. Il est ma vie, mon bien, ma pensée. Même en obéissant, il serait toujours dans mon cœur. M'interdire de l'épouser, c'est risquer de me faire vous haïr.

— Tu ne nous aimes plus, s’écria Piombo.

— Oh, dit Ginevra en secouant la tête.

— Oublie-le, reste avec nous. Après nous... tu comprends.

— Mon père, voulez-vous que je souhaite votre mort ? s’écria Ginevra.

— Je vivrai plus longtemps que toi ! Les enfants qui n'honorent pas leurs parents meurent jeunes, s’écria son père, à bout.

— Raison de plus pour me marier vite et être heureuse ! dit-elle.

Ce calme et cette logique déconcertèrent Piombo, son visage s'empourpra sous l'effet de la colère. Ginevra frissonna, se jeta sur les genoux de son père, l’enlaça, caressa ses cheveux, et s’écria émue : — Oh ! que je meure la première ! Je ne te survivrais pas, mon père, mon cher père !

— Ô ma Ginevra, ma folle, ma Ginevrina, répondit Piombo, sa colère fondant comme neige au soleil sous cette tendresse.

— Il était temps que vous arrêtiez, dit la baronne, la voix tremblante.

— Pauvre mère !

— Ah ! Ginevretta ! ma belle Ginevra !

Le père jouait avec sa fille comme avec une enfant, défaisant ses tresses, la faisant sauter ; sa tendresse débordait de folie. Bientôt, elle le gronda gentiment en l’embrassant, essayant d’obtenir l’entrée de Louis à la maison. Mais, même en plaisantant, le père refusait.

Elle fit la moue, s'éloigna, puis revint, répétant ce manège plusieurs fois. Mais au terme de la soirée, elle était satisfaite d'avoir ancré dans le cœur de son père son amour pour Louis et l'idée d'un mariage prochain. Le lendemain, elle évita de parler de ses sentiments, se rendit plus tard que d'habitude à l'atelier et rentra plus tôt. Elle se montra plus affectueuse envers son père que jamais, pleine de reconnaissance, comme pour le remercier du consentement tacite qu'il semblait accorder à son mariage par son silence. Le soir, elle jouait de la musique pendant longtemps et s'exclamait souvent : "Il faudrait une voix d'homme pour ce nocturne !" Elle était Italienne, cela disait tout. Après une semaine, sa mère lui fit signe de s'approcher et lui murmura à l'oreille :

— J'ai convaincu ton père de le recevoir, dit-elle.

— Oh, maman ! Vous me rendez si heureuse !

Ce jour-là, Ginevra eut donc la joie de rentrer chez son père en compagnie de Louis. Pour la seconde fois, le pauvre officier sortait de sa cachette. Les démarches actives que Ginevra avait entreprises auprès du duc de Feltre, alors ministre de la guerre, avaient porté leurs fruits. Louis venait d'être réintégré sur la liste des officiers en disponibilité, un pas important vers un avenir meilleur. Informé par son amie des défis qu'il devrait affronter avec le baron, le jeune chef de bataillon n'osait avouer sa peur de ne pas lui plaire. Cet homme, si vaillant face à l'adversité, si brave sur le champ de bataille, tremblait à l'idée d'entrer dans le salon des Piombo. Ginevra sentit son appréhension, et cette émotion, née de leur bonheur, lui apparut comme une nouvelle preuve d'amour.

— Comme vous êtes pâle ! lui dit-elle en arrivant à la porte de l'hôtel.

— Oh, Ginevra ! Si seulement il ne s'agissait que de ma vie.

Bien que Bartholoméo ait été informé par sa femme de la présentation officielle de celui que Ginevra aimait, il ne se leva pas pour l'accueillir. Il resta assis dans son fauteuil habituel, le front sévère et glacial.

— Mon père, dit Ginevra, je vous présente quelqu'un que vous serez sûrement heureux de rencontrer : monsieur Louis, un soldat qui se battait aux côtés de l'empereur à Mont-Saint-Jean...

Le baron de Piombo se leva, jeta un coup d'œil furtif à Louis et lui dit d'une voix sarcastique :

— Monsieur n'est pas décoré ?

— Je ne porte plus la Légion d'Honneur, répondit timidement Louis, restant debout avec humilité.

Ginevra, blessée par l'impolitesse de son père, avança une chaise. La réponse de l'officier satisfit le vieux serviteur de Napoléon. Madame Piombo, remarquant que les sourcils de son mari reprenaient leur position naturelle, ajouta pour relancer la conversation :

— La ressemblance de monsieur avec Nina Porta est étonnante.

— Ne trouvez-vous pas que monsieur a tout le visage des Porta ?

— C'est normal, répondit le jeune homme, sous le regard perçant de Piombo. Nina était ma sœur...

— Tu es Luigi Porta ? demanda le vieillard.

— Oui.

Bartholoméo di Piombo se leva, chancela, s'appuya sur une chaise et fixa sa femme. Élisa Piombo s'approcha de lui, et ensemble, silencieux, ils quittèrent le salon, laissant leur fille derrière eux avec une sorte de répulsion. Luigi Porta, stupéfait, regarda Ginevra. Elle devint aussi pâle qu'une statue de marbre, les yeux rivés sur la porte par laquelle ses parents venaient de disparaître. Ce silence et ce départ solennel firent naître en elle, pour la première fois peut-être, un sentiment de peur. Elle joignit ses mains avec force et murmura d'une voix tremblante, à peine audible pour un amant :

— Tant de malheur en un seul mot !

— Au nom de notre amour, qu'ai-je dit ? demanda Luigi Porta.

— Mon père ne m'a jamais parlé de notre sombre histoire, répondit-elle. J'étais trop jeune quand j'ai quitté la Corse pour la connaître.

— Sommes-nous en vendetta ? demanda Luigi, frissonnant.

— Oui. En interrogeant ma mère, j'ai appris que les Porta avaient tué mes frères et brûlé notre maison. Mon père a massacré toute votre famille. Comment avez-vous survécu, alors qu'il pensait vous avoir attaché aux colonnes d'un lit avant de mettre le feu ?

— Je ne sais pas, répondit Luigi. À six ans, j'ai été amené à Gênes chez un vieil homme nommé Colonna. Il ne m'a donné aucun détail sur ma famille. Je savais seulement que j'étais orphelin et sans ressources. Colonna me traitait comme son fils, et j'ai porté son nom jusqu'à ce que je rejoigne l'armée. Quand j'ai eu besoin de documents pour prouver mon identité, le vieux Colonna m'a dit que, même jeune et faible, j'avais des ennemis. Il m'a conseillé de n'utiliser que le prénom Luigi pour les éviter.

— Pars, pars, Luigi, s'écria Ginevra. Mais non, je dois te suivre. Tant que tu es chez mon père, tu ne risques rien ; dès que tu sortiras, sois prudent ! Chaque pas sera périlleux. Mon père a deux Corses à son service, et si ce n'est pas lui qui te menace, ce sera eux.

— Ginevra, dit-il, cette haine persistera-t-elle entre nous ?

La jeune fille sourit tristement, baissa la tête, puis la releva avec fierté :

— Ô Luigi, nos sentiments doivent être purs et sincères pour que j'aie la force de m'engager dans cette voie. Mais il s'agit d'un bonheur qui doit durer toute la vie, n'est-ce pas ?

Luigi répondit par un sourire et serra la main de Ginevra. Elle comprit qu'un véritable amour pouvait se passer de déclarations banales. La sérénité et la sincérité des sentiments de Luigi révélaient leur force et leur pérennité. Le destin de ces deux êtres était désormais scellé.

Ginevra pressentait des épreuves douloureuses à venir, mais l'idée d'abandonner Louis, qui avait peut-être effleuré son esprit, disparut complètement. Décidée à ne jamais le quitter, elle l'entraîna avec détermination hors de l'hôtel et ne le laissa qu'une fois arrivé à la modeste demeure que Servin lui avait trouvée. De retour chez elle, elle affichait la sérénité que procure une décision ferme : aucune trace d'inquiétude ne transparaissait dans son comportement. Elle leva des yeux doux et sans défiance vers ses parents, déjà installés à table. Elle remarqua que sa mère avait pleuré ; la rougeur de ses paupières flétries ébranla un instant son cœur, mais elle cacha son trouble. Piombo semblait submergé par une douleur si intense et contenue qu'il ne pouvait l'exprimer par des mots. Le dîner fut servi, mais personne n'y toucha. Le refus de manger est souvent révélateur des grandes crises de l'âme. Ils se levèrent tous trois sans échanger un mot. Dans le grand salon sombre et solennel, Piombo voulut parler, mais sa voix le trahit ; il tenta de marcher, mais ses forces l'abandonnèrent. Il se rassit et appela :

– Jean, dit-il finalement au domestique, fais du feu, j'ai froid.

Ginevra sursauta et observa son père avec inquiétude. Le combat intérieur qu'il menait devait être terrible, son visage était méconnaissable. Ginevra mesurait le danger qui la guettait, mais elle ne tremblait pas. Les regards furtifs que Bartholoméo lançait à sa fille trahissaient une crainte de ce caractère qu'il avait lui-même forgé. Entre eux, tout était voué à l'extrême. La possibilité d'un changement dans les sentiments du père et de la fille faisait naître une expression de terreur sur le visage de la baronne.

– Ginevra, tu aimes l'ennemi de notre famille, dit enfin Piombo sans oser croiser le regard de sa fille.

– C'est vrai, répondit-elle.

– Il faut choisir entre lui et nous. Notre vendetta fait partie de notre identité. Qui ne partage pas ma vengeance n'est pas de ma famille.

– Mon choix est fait, répondit Ginevra d'une voix calme.

La tranquillité de sa fille trompa Bartholoméo.

– Ô ma chère fille ! s'exclama le vieil homme, les yeux humides de larmes, les premières et les seules de sa vie.

– Je serai sa femme, déclara brusquement Ginevra.

Bartholoméo fut pris de vertige, mais il retrouva son calme et répliqua : – Ce mariage ne se fera pas tant que je vivrai, je n'y consentirai jamais. Ginevra resta silencieuse. – Mais, continua le baron, as-tu pensé que Luigi est le fils de celui qui a tué tes frères ?

– Il avait six ans quand le crime a été commis, il ne peut en être coupable, répondit-elle.

– Un Porta ? s'écria Bartholoméo.

– Mais ai-je jamais pu partager cette haine ? rétorqua vivement la jeune fille.

M'avez-vous vraiment élevée en me faisant croire qu'un Porta était un monstre ? Comment pouvais-je imaginer qu'il en restait un seul après que vous les ayez tous tués ? N'est-il pas naturel que vous laissiez tomber votre vendetta pour mes sentiments ?

— Un Porta ? répliqua Piombo. Si son père t’avait trouvée dans ton lit, il t’aurait tuée cent fois.

— Peut-être, répondit-elle, mais son fils m’a donné bien plus que la vie. Voir Luigi est un bonheur indispensable à ma survie. Luigi m’a ouvert le monde des sentiments. J’ai peut-être croisé des visages plus beaux que le sien, mais aucun ne m’a autant charmée ; j’ai peut-être entendu des voix... non, jamais de plus mélodieuses. Luigi m’aime, il sera mon mari.

— Jamais, déclara Piombo. Je préférerais te voir morte, Ginevra. Le vieux Corse se leva, arpenta le salon à grands pas et, après des pauses révélant son agitation, lâcha : — Vous pensez pouvoir me faire changer d’avis ? Détrompez-vous : je refuse qu’un Porta soit mon gendre. C’est ma décision. Ne revenons plus sur ce sujet. Je suis Bartholoméo di Piombo, comprends-tu, Ginevra ?

— Y a-t-il un sens caché à ces mots ? demanda-t-elle froidement.

— Cela signifie que j’ai un poignard et que je ne crains pas la justice des hommes. Nous, Corses, nous nous expliquons directement avec Dieu.

— Eh bien ! dit-elle en se levant, je suis Ginevra di Piombo, et dans six mois, je serai l'épouse de Luigi Porta.

— Vous êtes un tyran, mon père, ajouta-t-elle après une pause glaçante.

Bartholoméo serra les poings et frappa le marbre de la cheminée : — Ah ! nous sommes à Paris, murmura-t-il.

Il se tut, croisa les bras, pencha la tête et resta silencieux toute la soirée. Après avoir affirmé sa volonté, Ginevra afficha un calme incroyable ; elle s’installa au piano, chanta, joua des morceaux magnifiques avec une grâce et une aisance qui montraient une parfaite tranquillité d’esprit, défiant ainsi son père dont le front restait impassible. Le vieil homme ressentit cette injure silencieuse comme un coup dur, récoltant un des fruits amers de l’éducation qu’il avait donnée à sa fille. Le respect est une barrière qui protège autant les parents que les enfants, évitant aux uns les chagrins, aux autres les remords. Le lendemain, Ginevra voulut sortir à l’heure où elle se rendait habituellement à l’atelier, mais trouva la porte de l’hôtel fermée pour elle. Elle inventa rapidement un moyen d’informer Luigi Porta des sévères mesures de son père. Une femme de chambre, qui ne savait pas lire, fit parvenir à Luigi la lettre que Ginevra lui écrivit. Pendant cinq jours, les deux amants réussirent à correspondre, grâce à ces ruses que l’on sait toujours inventer à vingt ans. Père et fille se parlaient rarement. Chacun gardait en lui une rancœur silencieuse, souffrant en silence et avec fierté. Reconnaissant la force des liens d’amour qui les unissaient, ils tentaient de les briser, mais n’y parvenaient pas.

Aucune pensée douce ne venait plus illuminer le visage sévère de Bartholoméo lorsqu'il posait les yeux sur Ginevra. La jeune fille, elle, avait un air sauvage en regardant son père, et son front innocent portait la marque du reproche. Elle s'abandonnait parfois à des pensées heureuses, mais des remords assombrissaient souvent son regard. Il était évident qu'elle ne pourrait jamais profiter pleinement d'un bonheur qui causait le malheur de ses parents. Tant chez Bartholoméo que chez sa fille, les hésitations nées de la bonté de leur âme étaient balayées par leur fierté et la rancune typiquement corse. Ils se renforçaient mutuellement dans leur colère, refusant de voir ce que l'avenir leur réservait. Peut-être espéraient-ils secrètement que l'un d'eux finirait par céder.

Le jour de l'anniversaire de Ginevra, sa mère, désemparée par cette discorde grandissante, décida de tenter une réconciliation entre le père et la fille, espérant que les souvenirs de cette journée spéciale adouciraient leurs cœurs. Tous trois étaient réunis dans la chambre de Bartholoméo. Ginevra, devinant les intentions de sa mère à travers son visage hésitant, esquissa un sourire triste. À cet instant, un domestique annonça l'arrivée de deux notaires accompagnés de plusieurs témoins. Bartholoméo fixa ces hommes, dont l'attitude froide et compassée semblait presque une offense pour des âmes aussi passionnées que les leurs. Il se tourna vers sa fille avec inquiétude et lut sur son visage un sourire de triomphe qui lui fit craindre le pire. Pourtant, il feignit l'impassibilité, comme un sauvage, observant les notaires avec une curiosité calculée. Les visiteurs s'assirent, invités par un geste du vieil homme.

— Monsieur est sans doute le baron de Piombo ? demanda le plus âgé des notaires.

Bartholoméo acquiesça d'un signe de tête. Le notaire, après un léger hochement de tête, jeta un regard à la jeune fille, avec l'air rusé d'un créancier surprenant son débiteur. Il sortit sa tabatière, en prit une pincée de tabac, et commença à l'inhaler par petites bouffées, cherchant ses mots. Lorsqu'il prit enfin la parole, il marqua de nombreuses pauses, ponctuant son discours d'une oratoire laborieuse.

— Monsieur, dit-il, je suis maître Roguin, notaire de mademoiselle votre fille. Nous venons, mon collègue et moi, accomplir le souhait de la loi et mettre fin aux divisions qui semblent s'être installées entre vous et mademoiselle votre fille, concernant son mariage avec monsieur Luigi Porta.

Cette phrase, débitée avec une certaine pédanterie, parut sans doute trop élaborée à maître Roguin pour être saisie d'un coup. Il s'arrêta, observant Bartholoméo avec l'expression typique des gens d'affaires, un mélange de soumission et de familiarité. Habitués à feindre un grand intérêt pour leurs interlocuteurs, les notaires finissent par adopter une grimace professionnelle qu'ils enfilent et retirent comme un costume officiel.

Ce masque de bienveillance, si facile à percer, exaspéra tellement Bartholoméo qu'il dut rassembler toute sa raison pour ne pas jeter monsieur Roguin par la fenêtre. Une expression de colère se dessina sur ses rides, et en la voyant, le notaire pensa : "Je fais de l'effet !"

Mais, reprit-il d'une voix mielleuse, monsieur le baron, dans ce genre de situation, notre rôle est avant tout de concilier. Je vous prie donc de bien vouloir m'écouter. Il est évident que mademoiselle Ginevra Piombo atteint aujourd'hui même l'âge où il suffit de faire des actes respectueux pour passer outre à la célébration d'un mariage, même sans le consentement des parents. Or, il est courant dans les familles respectées, celles qui ont une certaine position sociale, qui tiennent à ne pas exposer leurs divisions au public, et qui ne souhaitent pas compromettre l'avenir de deux jeunes époux (car c'est se nuire à elles-mêmes !), il est donc habituel, dis-je, parmi ces familles honorables, de ne pas laisser subsister de tels actes, qui deviennent des témoins d'une division qui finit par s'estomper. Dès qu'une jeune personne recourt aux actes respectueux, elle montre une détermination telle qu'un père et une mère, ajouta-t-il en se tournant vers la baronne, ne peuvent espérer la voir suivre leurs conseils. La résistance paternelle devient alors insignifiante, d'abord par ce fait, puis parce qu'elle est infirmée par la loi. Il est donc évident que tout parent sensé, après une dernière remontrance à son enfant, lui accorde la liberté de...

Monsieur Roguin s'interrompit, réalisant qu'il pouvait parler ainsi pendant des heures sans obtenir de réponse. De plus, il ressentit une émotion particulière face à l'homme qu'il tentait de convaincre. Une transformation extraordinaire s'était opérée sur le visage de Bartholoméo : ses rides contractées lui donnaient un air de cruauté indéfinissable, et il fixait le notaire d'un regard de tigre. La baronne restait muette et passive. Ginevra, calme et résolue, attendait, consciente que la voix du notaire avait plus de poids que la sienne, elle semblait avoir choisi de se taire. Lorsque Roguin se tut, la scène devint si intense que les témoins présents frissonnèrent : jamais peut-être n'avaient-ils été frappés par un tel silence. Les notaires échangèrent un regard, comme pour se consulter, puis se levèrent et se dirigèrent ensemble vers la fenêtre.

"As-tu déjà rencontré des clients comme ceux-là ?" demanda Roguin à son confrère.

"Il n'y a rien à en tirer," répondit le plus jeune. "À ta place, je me contenterais de lire l'acte."

Le vieil homme ne m'a pas l'air d'un plaisantin, il est furieux, et tu n'as rien à gagner à vouloir discuter avec lui...

Monsieur Roguin prit un document officiel, déjà rédigé, et demanda d'un ton glacial à Bartholoméo quelle était sa réponse.

— Il existe donc en France des lois qui détruisent l'autorité paternelle ? demanda le Corse.

— Monsieur... dit Roguin d'une voix douce.

— Qui arrachent une fille à son père ?

— Monsieur...

— Qui privent un vieil homme de sa dernière consolation ?

— Monsieur, votre fille ne vous appartient que...

— Qui le tuent ?

— Monsieur, permettez ?...

Rien n'est plus terrifiant que le calme et la logique implacable d'un notaire au milieu de scènes de passion. Les visages que Piombo voyait lui semblaient sortis des enfers ; sa rage froide et contenue perdit toute mesure quand la voix posée et presque chantante de son jeune adversaire prononça ce fatal : « permettez ? » Il se précipita vers un long poignard suspendu au-dessus de la cheminée et se rua sur sa fille. Le plus jeune des notaires et l'un des témoins s'interposèrent entre lui et Ginevra ; mais Bartholoméo les repoussa brutalement, affichant un visage enflammé et des yeux si ardents qu'ils paraissaient plus menaçants que la lame du poignard. Quand Ginevra se retrouva face à son père, elle le fixa avec un regard de défi, s'approcha lentement et s'agenouilla.

— Non ! non ! Je ne peux pas, dit-il en lançant son arme avec une telle force qu'elle alla se planter dans le bois de la boiserie.

— Eh bien, pitié ! pitié, dit-elle. Vous hésitez à me donner la mort, et pourtant vous me refusez la vie. Ô mon père, jamais je ne vous ai autant aimé, accordez-moi Luigi ! Je vous implore à genoux : une fille peut s'humilier devant son père. Mon Luigi ou je meurs.

L'émotion violente qui l'étouffait l'empêcha de continuer, elle ne trouvait plus ses mots ; ses efforts désespérés montraient clairement qu'elle était entre la vie et la mort. Bartholoméo repoussa sa fille avec rudesse.

— Pars, dit-il. Une Luigi Porta ne peut être une Piombo. Je n'ai plus de fille ! Je n'ai pas la force de te maudire ; mais je t'abandonne, et tu n'as plus de père. Ma Ginevra Piombo est enterrée là, s'écria-t-il d'une voix profonde en se frappant le cœur. — Va-t'en, malheureuse, ajouta-t-il après un moment de silence, pars, et ne reviens jamais devant moi.

Puis, il saisit doucement le bras de Ginevra et la guida en silence hors de la maison.

— Luigi, s'exclama Ginevra en pénétrant dans le modeste appartement où se trouvait l'officier, mon Luigi, notre seule richesse, c'est notre amour.

— Nous sommes plus riches que tous les rois de la terre, répondit-il avec assurance.

— Mes parents m'ont reniée, dit-elle, la mélancolie imprégnant sa voix.

— Je t'aimerai pour eux, répliqua-t-il tendrement.

— Alors, nous serons vraiment heureux ? s'écria-t-elle avec une gaieté presque inquiétante.

— Et pour toujours, affirma-t-il en la serrant contre lui.

Le lendemain de son départ de la maison paternelle, Ginevra demanda à Madame Servin de lui offrir refuge et protection jusqu'à la date légale de son mariage avec Luigi Porta. Elle commença alors à découvrir les peines que le monde réserve à ceux qui défient ses conventions. Madame Servin, préoccupée par les répercussions de cette affaire sur son mari, reçut Ginevra avec froideur et lui fit comprendre, avec politesse mais fermeté, qu'elle ne pouvait pas compter sur son soutien. Trop fière pour insister, mais surprise par cet égoïsme auquel elle n'était pas habituée, la jeune Corse s'installa dans un hôtel proche de la résidence de Luigi. Le fils des Porta passait chaque jour auprès d'elle ; son amour juvénile et la pureté de ses paroles dissipaient les nuages de réprobation paternelle qui assombrissaient le visage de Ginevra, et il peignait un avenir si radieux qu'elle finissait par sourire, sans pour autant oublier la sévérité de ses parents.

Un matin, la servante de l'hôtel remit à Ginevra plusieurs malles contenant des étoffes, du linge, et tout le nécessaire pour une jeune femme s'installant dans un nouveau foyer. Elle reconnut dans cet envoi la bienveillance prévoyante de sa mère, car en fouillant parmi ces présents, elle trouva une bourse contenant sa part d'héritage, augmentée par les économies de sa mère. L'argent était accompagné d'une lettre où sa mère la suppliait de renoncer à ce mariage désastreux, s'il en était encore temps. Elle expliquait avoir pris d'énormes précautions pour faire parvenir ces maigres secours à Ginevra et la suppliait de ne pas la juger sévèrement si elle devait, à l'avenir, la laisser sans aide, craignant de ne plus pouvoir la soutenir. Elle la bénissait et lui souhaitait de trouver le bonheur dans ce mariage, tout en assurant qu'elle pensait toujours à sa fille bien-aimée. À cet endroit, des larmes avaient effacé plusieurs mots de la lettre.

— Ô ma mère ! murmura Ginevra, émue aux larmes. Elle ressentit un besoin urgent de se jeter à ses pieds, de la voir, de retrouver l'atmosphère bienveillante de la maison familiale. Elle était déjà prête à partir quand Luigi entra ; en le voyant, sa tendresse filiale s'estompa, ses larmes séchèrent, et elle ne se sentit pas capable d'abandonner cet homme si démuni et aimant. Devenir l'unique espoir d'une âme noble, l'aimer puis l'abandonner ? Ce sacrifice était une trahison inconcevable pour une jeune âme. Ginevra eut la générosité d'enfouir sa douleur au plus profond d'elle-même.

Enfin, le jour du mariage arriva, et Ginevra ne vit personne autour d'elle.

Profitant du moment où Ginevra s'habillait, Luigi partit chercher les témoins nécessaires à leur mariage. Ces témoins étaient de braves personnes. L'un d'eux, ancien maréchal des logis de hussards, avait une dette de reconnaissance envers Luigi depuis l'armée, une de ces dettes qui ne s'effacent jamais du cœur d'un honnête homme. Il était devenu loueur de voitures et possédait quelques fiacres. L'autre, entrepreneur en maçonnerie, était le propriétaire de la maison où les futurs époux allaient vivre. Chacun des témoins vint accompagné d'un ami, et tous quatre rejoignirent Luigi pour aller chercher la mariée.

Peu habitués aux conventions sociales et ne voyant rien de compliqué dans le service qu'ils rendaient à Luigi, ces hommes s'étaient habillés proprement mais sans luxe. Rien n'évoquait la joyeuse procession d'un mariage. Ginevra, elle aussi, s'habilla simplement, en accord avec leur situation financière. Pourtant, sa beauté était si noble et imposante que, lorsqu'ils la virent, les témoins, qui s'apprêtaient à lui faire un compliment, restèrent sans voix. Ils la saluèrent respectueusement, elle s'inclina en retour. En silence, ils ne purent que l'admirer. Cette réserve créa une atmosphère froide entre eux. La joie ne peut éclater que parmi des gens qui se sentent égaux. Par hasard, tout autour des deux fiancés semblait sombre et grave. Rien ne reflétait leur bonheur.

L'église et la mairie n'étaient pas très loin de l'hôtel. Les deux Corses, suivis des quatre témoins imposés par la loi, décidèrent d'y aller à pied, dans une simplicité qui dénuait cette étape importante de la vie sociale de tout apparat. En arrivant à la mairie, ils trouvèrent une cour remplie de voitures, signe d'une assemblée nombreuse. Ils montèrent et atteignirent une grande salle où d'autres mariés, dont le bonheur était aussi prévu pour ce jour-là, attendaient impatiemment le maire du quartier. Ginevra s'assit près de Luigi au bout d'un long banc, tandis que leurs témoins restaient debout, faute de sièges.

Deux autres mariées, somptueusement habillées de blanc, ornées de rubans, de dentelles, de perles et couronnées de bouquets de fleurs d'oranger, étaient entourées de leurs familles joyeuses et de leurs mères, qu'elles regardaient avec une expression mêlée de satisfaction et d'appréhension. Tous les regards reflétaient leur bonheur, et chaque visage semblait leur prodiguer des bénédictions. Les pères, les témoins, les frères, les sœurs allaient et venaient, comme un essaim se jouant dans un rayon de soleil sur le point de disparaître. Chacun semblait comprendre la valeur de ce moment éphémère où le cœur se trouve entre deux espérances : les souhaits du passé, les promesses de l'avenir.

Face à cette scène, Ginevra sentit son cœur se gonfler et serra le bras de Luigi, qui lui adressa un regard. Une larme roula dans les yeux du jeune Corse, réalisant plus que jamais tout ce que Ginevra lui sacrifiait. Cette larme précieuse fit oublier à la jeune fille l'abandon dans lequel elle se trouvait. L'amour inonda les deux amants de lumière, et ils ne virent plus qu'eux au milieu de cette foule : seuls, comme ils le seraient dans la vie.

Leurs témoins, peu concernés par la cérémonie, discutaient paisiblement de leurs affaires personnelles.

— L'avoine est vraiment chère, fit remarquer le maréchal-des-logis au maçon.

— Elle n'est pas encore aussi coûteuse que le plâtre, si on compare, répondit l'entrepreneur.

Ils firent un tour dans la salle.

— On perd un temps fou ici, s'exclama le maçon en rangeant une grosse montre d'argent dans sa poche.

Luigi et Ginevra, serrés l'un contre l'autre, semblaient ne faire qu'un. Un poète aurait admiré ces deux têtes unies par un même sentiment, teintées de la même mélancolie silencieuse, face à deux mariages bruyants, entourés de quatre familles tumultueuses, étincelant de diamants et de fleurs, dont la gaieté paraissait éphémère. Tout ce que ces groupes bruyants et resplendissants affichaient à l'extérieur, Luigi et Ginevra le gardaient enfoui dans leurs cœurs. D'un côté, le vacarme grossier du plaisir ; de l'autre, le silence délicat de deux âmes heureuses : la terre et le ciel. Pourtant, Ginevra, tremblante, ne put se défaire entièrement de ses appréhensions féminines. Superstitieuse comme une Italienne, elle vit dans ce contraste un présage et conserva au fond de son cœur une peur aussi invincible que son amour.

Soudain, un employé en livrée de la Ville ouvrit une porte à deux battants, imposant le silence. Sa voix résonna comme un cri strident en appelant monsieur Luigi de Porta et mademoiselle Ginevra di Piombo. Ce moment provoqua un certain embarras chez les deux fiancés. La renommée du nom de Piombo attira l'attention, et les spectateurs cherchèrent une noce qui semblait devoir être somptueuse. Ginevra se leva, ses regards fiers imposèrent le respect à toute l'assemblée, elle prit le bras de Luigi et avança d'un pas assuré, suivie de ses témoins. Un murmure croissant d'étonnement, un chuchotement général rappela à Ginevra que le monde exigeait des explications sur l'absence de ses parents : la malédiction paternelle semblait la poursuivre.

— Attendez les familles, dit le maire à l'employé qui lisait rapidement les actes.

— Les parents protestent, répondit calmement le secrétaire.

— Des deux côtés ? reprit le maire.

— L'époux est orphelin.

— Où sont les témoins ?

— Les voici, répondit encore le secrétaire en désignant les quatre hommes immobiles et silencieux, les bras croisés, semblables à des statues.

— Mais, s'il y a protestation ? demanda le maire.

— Les actes respectueux ont été légalement faits, répliqua l'employé en se levant pour transmettre au fonctionnaire les documents annexés à l'acte de mariage.

Ce débat administratif avait quelque chose de dévastateur et contenait en peu de mots toute une histoire. La haine entre les Porta et les Piombo, de terribles passions, étaient inscrites sur une page de l'État Civil, comme sur la pierre d'un tombeau sont gravées en quelques lignes les annales d'un peuple, parfois même en un seul mot : Robespierre ou Napoléon. Ginevra tremblait. Semblable à une colombe traversant les mers, n'ayant que l'arche pour se poser, elle ne pouvait trouver refuge que dans les yeux de Luigi, car tout autour d'elle était triste et froid.

Le maire affichait un air réprobateur et sévère, tandis que son assistant observait le couple avec une curiosité malveillante. Rien ne ressemblait moins à une célébration. Comme souvent dans la vie, dépouillée de ses artifices, l'essentiel se révélait simple, mais porteur de grandes significations. Après quelques questions auxquelles les mariés répondirent, quelques mots marmonnés par le maire, et leurs signatures apposées sur le registre, Luigi et Ginevra étaient unis. Ces deux jeunes Corses, dont l'union rappelait la poésie de Roméo et Juliette, traversèrent une double haie de parents joyeux auxquels ils n'appartenaient pas, impatients du retard causé par ce mariage apparemment si triste. Une fois dans la cour de la mairie, sous le ciel, Ginevra laissa échapper un soupir.

— Oh ! Une vie entière de soins et d'amour suffira-t-elle à récompenser le courage et la tendresse de ma Ginevra ? murmura Luigi.

Ces paroles, accompagnées de larmes de bonheur, firent oublier à la mariée toutes ses souffrances ; elle avait tant redouté de réclamer un bonheur que sa famille refusait de reconnaître.

— Pourquoi les hommes s'interposent-ils entre nous ? demanda-t-elle avec une sincérité touchante qui ravit Luigi.

Le bonheur allégea leurs pas. Ils ne voyaient plus ni ciel, ni terre, ni bâtiments, et s'envolèrent presque vers l'église. Ils arrivèrent enfin à une petite chapelle sombre, devant un autel dépouillé, où un vieux prêtre célébra leur union. Là encore, ils furent entourés par les deux cortèges nuptiaux bruyants. L'église, pleine d'amis et de parents, résonnait du bruit des carrosses, des bedeaux, des suisses, des prêtres. Les autels resplendissaient de tout le faste ecclésiastique, et les couronnes de fleurs d'oranger qui ornaient les statues de la Vierge semblaient toutes neuves. Partout, des fleurs, des parfums, des cierges scintillants, des coussins de velours brodés d'or. Dieu semblait complice de cette joie éphémère. Lorsque vint le moment de tenir au-dessus des têtes de Luigi et Ginevra le symbole de l'union éternelle, ce voile de satin blanc, doux et léger pour certains, lourd comme le plomb pour d'autres, le prêtre chercha en vain les jeunes garçons chargés de cet office : deux témoins les remplacèrent. L'ecclésiastique adressa rapidement aux époux une exhortation sur les dangers de la vie et les devoirs qu'ils enseigneraient un jour à leurs enfants, glissant au passage un reproche voilé sur l'absence des parents de Ginevra. Après les avoir unis devant Dieu, comme le maire l'avait fait devant la loi, il termina sa messe et les quitta.

— Que Dieu les bénisse ! dit Vergniaud au maçon sous le porche de l'église. Jamais deux êtres n'ont été mieux assortis. Les parents de cette fille-là sont aveugles.

Je ne connais pas de soldat plus courageux que le colonel Louis ! Si tout le monde avait agi comme lui, l'autre serait encore parmi nous.

La bénédiction du soldat, la seule qu'ils reçurent ce jour-là, apporta un apaisement profond au cœur de Ginevra.

Ils se quittèrent en se serrant la main, et Luigi remercia chaleureusement son propriétaire.

— Adieu, mon ami, dit Luigi au maréchal, je te suis reconnaissant.

— Tout ce que j'ai est à votre service, mon colonel. Mon âme, ma personne, mes chevaux et mes voitures, tout est à vous.

— Comme il t'apprécie ! dit Ginevra.

Luigi entraîna sa jeune épouse vers la maison où ils allaient vivre. Ils arrivèrent rapidement dans leur modeste appartement. Une fois la porte fermée, Luigi prit sa femme dans ses bras et s'exclama : — Ô ma Ginevra ! Maintenant tu es à moi, c'est ici que commence notre véritable fête. Ici, tout nous sourira.

Ils explorèrent ensemble les trois pièces de leur logement. La pièce d'entrée servait à la fois de salon et de salle à manger. À droite se trouvait leur chambre, et à gauche un grand atelier que Luigi avait aménagé pour sa chère femme. Elle y découvrit les chevalets, la boîte à couleurs, les plâtres, les modèles, les mannequins, les tableaux, les portefeuilles, bref, tout le nécessaire pour une artiste.

— Je travaillerai donc ici, dit-elle avec une joie enfantine. Elle observa longuement les tentures et les meubles, se tournant sans cesse vers Luigi pour le remercier. Il y avait une certaine élégance dans ce petit espace : une bibliothèque contenait les livres préférés de Ginevra, et au fond se trouvait un piano. Elle s'assit sur un divan, attira Luigi près d'elle et, lui serrant la main, dit d'une voix douce : — Tu as vraiment bon goût.

— Tes mots me comblent de bonheur, répondit-il.

— Mais voyons tout, insista Ginevra, à qui Luigi avait gardé le secret des détails de cette retraite.

Ils se dirigèrent alors vers la chambre nuptiale, fraîche et immaculée comme une jeune mariée.

— Oh ! sortons, plaisanta Luigi.

— Mais je veux tout voir. L'impétueuse Ginevra examina chaque meuble avec la minutie d'un antiquaire scrutant une médaille, touchant les soieries et inspectant tout avec la satisfaction naïve d'une jeune mariée découvrant les trésors de sa dot. — Nous commençons par nous ruiner, dit-elle, mi-amusée, mi-inquiète.

— C'est vrai ! J'y ai mis tout l'arriéré de ma solde, répondit Luigi. Je l'ai vendue à un brave homme nommé Gigonnet.

— Pourquoi ? demanda-t-elle avec un reproche teinté de satisfaction secrète. Penses-tu que je serais moins heureuse sous un toit plus modeste ? Mais tout cela est si joli, et c'est à nous. Luigi la regardait avec tant d'enthousiasme qu'elle baissa les yeux et dit : — Allons voir le reste.

Au-dessus de ces trois pièces, sous les toits, il y avait un bureau pour Luigi, une cuisine et une chambre pour le domestique. Ginevra était satisfaite de leur petit domaine, même si la vue était limitée par le large mur d'une maison voisine et que la cour, d'où provenait la lumière, était sombre. Mais leur cœur était si joyeux et l'avenir leur semblait si prometteur qu'ils ne voyaient que des images charmantes dans leur refuge intime.

Ils vivaient au cœur de cette vaste maison, perdus dans l'immensité de Paris, comme deux perles nichées dans leur nacre au fond des mers profondes. Pour d'autres, cet endroit aurait pu ressembler à une prison, mais pour eux, c'était un paradis. Les premiers jours de leur mariage furent entièrement consacrés à l'amour. Ils trouvèrent trop difficile de se plonger immédiatement dans le travail, incapables de résister au charme de leur passion naissante. Luigi passait des heures étendu aux pieds de sa femme, admirant la couleur de ses cheveux, la courbe de son front, le cadre enchanteur de ses yeux, et la pureté éclatante des paupières sous lesquelles ses regards glissaient lentement, exprimant le bonheur d'un amour comblé. Ginevra caressait les cheveux de Luigi, fascinée par la beauté éclatante de ce jeune homme, la finesse de ses traits, toujours séduite par la noblesse de ses manières, tout comme elle le captivait par la grâce des siennes. Ils s'amusaient comme des enfants avec des riens, ces riens les ramenant toujours à leur passion, et ils ne quittaient leurs jeux que pour sombrer dans la douce rêverie du far niente. Un air chanté par Ginevra ravivait les nuances délicates de leur amour. Puis, unissant leurs pas comme ils avaient uni leurs âmes, ils parcouraient la campagne, retrouvant leur amour partout : dans les fleurs, dans le ciel, dans les teintes flamboyantes du soleil couchant, et même dans les nuages capricieux qui se disputaient dans le ciel. Chaque jour était différent du précédent, leur amour grandissait parce qu'il était sincère. En peu de temps, ils s'étaient éprouvés et avaient instinctivement compris que leurs âmes étaient de celles dont les richesses inépuisables promettent toujours de nouvelles joies pour l'avenir. C'était l'amour dans toute sa simplicité, avec ses interminables conversations, ses phrases laissées en suspens, ses longs silences, son calme oriental et sa passion ardente. Luigi et Ginevra avaient saisi toute la profondeur de l'amour. N'est-il pas comme la mer, que ceux qui la regardent rapidement ou superficiellement jugent monotone, tandis que certains êtres privilégiés peuvent passer leur vie à l'admirer, y découvrant sans cesse de nouveaux phénomènes qui les enchantent ?

Cependant, un jour, la réalité les rattrapa, les forçant à quitter leur Éden : il leur fallait désormais travailler pour vivre. Ginevra, dotée d'un talent particulier pour copier les vieux tableaux, se mit à en faire des reproductions et se constitua une clientèle parmi les brocanteurs. Pendant ce temps, Luigi chercha activement du travail, mais il était difficile pour un jeune officier, dont les compétences se limitaient à la stratégie militaire, de trouver un emploi à Paris. Un jour, épuisé par ses efforts infructueux et désespéré de voir Ginevra porter seule le poids de leur subsistance, il eut l'idée de tirer parti de sa belle écriture. Inspiré par l'exemple de constance de sa femme, il alla solliciter les avoués, notaires et avocats de Paris. La sincérité de ses manières et sa situation touchèrent ceux qu'il rencontra, et il obtint suffisamment de travaux d'écriture pour devoir engager des jeunes gens pour l'aider. Peu à peu, il se lança dans des travaux d'écriture de plus grande envergure.

Les revenus de leur bureau et la vente des tableaux de Ginevra finirent par apporter au jeune couple une aisance dont ils étaient fiers, car elle résultait de leurs propres efforts. Ce fut pour eux une période de bonheur intense. Leurs journées s'écoulaient entre le travail et les plaisirs de l'amour. Le soir, après une journée bien remplie, ils se retrouvaient avec joie dans l'atelier de Ginevra. La musique adoucissait leurs fatigues. Jamais une ombre de tristesse n'assombrissait le visage de la jeune femme, et elle ne se plaignait jamais. Elle accueillait toujours Luigi avec un sourire radieux et des yeux pétillants. Ils partageaient un rêve commun qui rendait les tâches les plus ardues agréables : Ginevra travaillait pour Luigi, et Luigi pour Ginevra. Parfois, en l'absence de son mari, Ginevra pensait au bonheur parfait qu'elle aurait connu si cette vie d'amour s'était déroulée sous les yeux de ses parents. Elle tombait alors dans une profonde mélancolie, ressentant le poids des remords. Des images sombres traversaient son esprit : elle voyait son vieux père solitaire ou sa mère pleurant en cachette, à l'abri du regard inflexible de Piombo. Ces figures graves et blanches surgissaient dans son imagination, lui donnant l'impression qu'elle ne les reverrait plus que dans le souvenir. Cette pensée la hantait comme un pressentiment. Pour l'anniversaire de leur mariage, elle offrit à Luigi un portrait qu'il avait longtemps désiré, celui de sa Ginevra. Jamais elle n'avait créé une œuvre aussi remarquable. Au-delà de la ressemblance parfaite, l'éclat de sa beauté, la pureté de ses sentiments et le bonheur de leur amour y étaient capturés avec une magie inégalée. Ce chef-d'œuvre fut célébré. Ils vécurent encore une année de prospérité. Leur vie se résumait alors en trois mots : ils étaient heureux. Aucun événement digne d'être raconté ne vint troubler leur quiétude.

À l'hiver 1819, les marchands de tableaux conseillèrent à Ginevra de diversifier ses créations, car les copies ne se vendaient plus bien à cause de la concurrence. Madame Porta réalisa qu'elle aurait dû se lancer dans la peinture de genre pour se faire un nom, et elle se mit à faire des portraits. Mais elle se heurta à une foule d'artistes encore plus démunis qu'elle. Malgré tout, Luigi et Ginevra avaient économisé un peu d'argent et gardaient espoir pour l'avenir. À la fin de cet hiver, Luigi travaillait sans relâche. Lui aussi affrontait une concurrence féroce : le prix des travaux d'écriture avait tellement chuté qu'il ne pouvait plus employer personne, et il devait consacrer plus de temps qu'auparavant pour gagner la même somme. Ginevra avait achevé plusieurs tableaux de qualité, mais même les artistes renommés peinaient à vendre leurs œuvres. Elle offrit les siens à bas prix, mais ne parvint pas à les vendre.

La situation du couple était terriblement paradoxale : Ginevra et Luigi baignaient dans un bonheur amoureux intense, mais la pauvreté, telle une ombre sinistre, menaçait leur félicité. Chacun cachait à l'autre ses inquiétudes. Quand Ginevra voyait Luigi souffrir, elle l'enveloppait de tendresse, dissimulant ses larmes. De son côté, Luigi, malgré son chagrin, exprimait à Ginevra un amour débordant. Leur passion était leur refuge, et ils s'y plongeaient avec une intensité presque désespérée, redoutant ce que l'avenir leur réservait. Quelle force peut égaler celle d'une passion menacée de disparaître du jour au lendemain, fauchée par la nécessité ou même la mort ?

Lorsqu'ils discutaient de leur précarité, ils s'accrochaient au moindre espoir, refusant de céder au désespoir. Une nuit, Ginevra, cherchant Luigi à ses côtés, fut saisie d'effroi en ne le trouvant pas. Une faible lueur sur le mur de la cour lui révéla que Luigi travaillait encore. Il attendait qu'elle s'endorme pour monter dans son cabinet. À quatre heures du matin, alors que l'aube pointait, Ginevra retourna se coucher, feignant de dormir. Luigi, épuisé, revint enfin, et elle observa avec douleur les premières rides marquant le visage de son mari, témoins de ses efforts incessants. Des larmes lui montèrent aux yeux.

« C’est pour moi qu’il passe des nuits à écrire », murmura-t-elle.

Une idée lui traversa l'esprit, chassant ses larmes. Elle décida de suivre l'exemple de Luigi. Ce même jour, elle se rendit chez un riche marchand d'estampes. Grâce à une lettre de recommandation d'Élie Magus, un marchand de tableaux, elle obtint un travail de coloriage. Le jour, elle peignait et s'occupait de la maison ; la nuit, elle coloriait des gravures. Ainsi, ces deux amoureux ne trouvaient le repos que pour mieux se quitter, chacun feignant de dormir pour se dévouer à l'autre.

Une nuit, écrasé par la fatigue et la fièvre du travail, Luigi ouvrit la lucarne de son cabinet pour respirer l'air frais du matin. En baissant les yeux, il vit une lumière vive sur le mur en face des fenêtres de Ginevra. Comprenant tout, il descendit doucement et surprit sa femme en plein travail, en train de colorier des gravures.

« Oh, Ginevra ! » s'exclama-t-il.

Elle sursauta, rougissante.

« Comment pourrais-je dormir alors que tu te consumes de fatigue ? » répondit-elle.

« Mais c’est à moi seul de porter ce fardeau », répliqua Luigi.

« Comment pourrais-je rester inactive, » dit-elle, les yeux embués de larmes, « quand je sais que chaque morceau de pain nous coûte presque une goutte de ton sang ? Je mourrais si je ne joignais pas mes efforts aux tiens. »

Tout ne devrait-il pas être partagé entre nous, joies et peines ?

— Elle a froid, s'exclama Luigi avec inquiétude. Serre ton châle autour de toi, Ginevra, la nuit est humide et fraîche.

Ils s'approchèrent de la fenêtre. Ginevra posa sa tête sur la poitrine de son bien-aimé qui l'entourait de ses bras. En silence, ils observèrent le ciel que l'aube commençait à illuminer. Les nuages gris défilaient rapidement, et l'horizon devenait de plus en plus clair.

— Regarde, dit Ginevra, c'est un signe : nous serons heureux.

— Oui, au paradis, répondit Luigi avec un sourire amer. Ô Ginevra, toi qui mérites tous les trésors de ce monde...

— J'ai ton cœur, dit-elle joyeusement.

— Ah ! je ne me plains pas, répondit-il en la serrant fort contre lui. Il couvrit de baisers ce visage délicat, qui perdait peu à peu la fraîcheur de la jeunesse, mais dont l'expression restait douce et tendre, toujours capable de le réconforter.

— Quel silence, dit Ginevra. Mon amour, j'aime veiller. La majesté de la nuit est contagieuse, elle impose, elle inspire ; il y a une force dans cette idée : tout dort, et moi, je veille.

— Ô Ginevra, cela fait longtemps que je sais combien ton âme est gracieuse ! Mais l'aube est là, viens dormir.

— Oui, répondit-elle, à condition que je ne dorme pas seule. J'ai tant souffert la nuit où j'ai découvert que tu veillais sans moi !

Le courage avec lequel ces deux jeunes gens affrontaient les difficultés fut un temps récompensé. Mais l'événement qui apporte souvent le bonheur aux foyers leur fut fatal : Ginevra eut un fils, beau comme le jour, selon l'expression populaire. La maternité décupla les forces de la jeune femme. Luigi emprunta pour couvrir les frais de l'accouchement de Ginevra.

Au début, elle ne ressentit pas toute la dureté de leur situation, et le couple se consacra à la joie d'élever leur enfant. Ce fut leur dernier bonheur. Comme deux nageurs unissant leurs efforts pour traverser un courant, les deux Corses luttèrent vaillamment ; mais parfois, ils se laissaient aller à une torpeur semblable à ces sommeils qui précèdent la mort. Rapidement, ils durent vendre leurs bijoux. La pauvreté se présenta, non pas effrayante, mais simplement vêtue, presque supportable, sans désespoir ni spectres, mais elle effaçait le souvenir et les habitudes de l'aisance, usant peu à peu les ressorts de leur fierté. Puis, la misère arriva, dans toute son horreur, indifférente à ses haillons, piétinant tous les sentiments humains. Sept ou huit mois après la naissance du petit Bartholoméo, il était difficile de reconnaître dans la mère qui allaitait cet enfant frêle l'original du magnifique portrait, seul ornement d'une chambre vide. Sans feu durant un hiver rigoureux, Ginevra vit les contours gracieux de son visage se défaire lentement, ses joues devenant blanches comme de la porcelaine. Ses yeux semblaient avoir perdu leur éclat.

Elle observait son enfant amaigri, le teint pâle, les larmes aux yeux, ne ressentant que la douleur de cette jeune misère. Luigi, debout et silencieux, n'avait plus la force de sourire à son fils.

« J'ai parcouru tout Paris, disait-il d'une voix basse. Je ne connais personne ici, et comment pourrais-je demander de l'aide à des inconnus ? Vergniaud, le marchand, mon vieil ami d'Égypte, est impliqué dans une conspiration et a été emprisonné. Il m'a déjà prêté tout ce qu'il pouvait. Quant à notre propriétaire, il n'a rien réclamé depuis un an. »

« Mais nous n'avons besoin de rien », répondit doucement Ginevra, feignant la sérénité.

« Chaque jour apporte une nouvelle difficulté », reprit Luigi, terrifié.

La faim menaçait. Luigi rassembla tous les tableaux de Ginevra, le portrait, et quelques meubles dont ils pouvaient se passer. Il vendit le tout à vil prix, et la somme obtenue prolongea leur agonie pour un temps. Dans ces jours sombres, Ginevra révéla la grandeur de son caractère et sa résignation sans faille. Stoïque face à la souffrance, son âme forte l'aidait à supporter toutes les épreuves. Elle travaillait d'une main tremblante près de son fils malade, s'occupait du foyer avec une énergie presque miraculeuse, et parvenait à tout gérer. Elle trouvait même un peu de bonheur en voyant Luigi étonné par la propreté qu'elle maintenait dans leur unique chambre.

« Mon ami, je t'ai gardé ce morceau de pain », lui dit-elle un soir alors qu'il rentrait épuisé.

« Et toi ? »

« Moi, j'ai dîné, cher Luigi, je n'ai besoin de rien. »

Son visage exprimait avec douceur plus que ses mots l'incitant à accepter cette nourriture dont elle se privait. Luigi l'embrassa avec le désespoir de ceux qui, en 1793, montaient ensemble à l'échafaud. Dans ces moments ultimes, deux cœurs se voient vraiment. Comprenant soudain que sa femme n'avait pas mangé, Luigi partagea la fièvre qui la consumait. Frissonnant, il sortit sous prétexte d'une affaire urgente, préférant mourir plutôt que de manger le dernier morceau de pain. Il erra dans Paris, au milieu des voitures luxueuses, face à ce faste insultant qui éclatait partout. Il passa rapidement devant les boutiques des changeurs où l'or brillait, et finit par décider de se vendre, de s'offrir comme remplaçant pour le service militaire, espérant que ce sacrifice sauverait Ginevra et qu'elle pourrait se réconcilier avec Bartholoméo en son absence. Il se rendit chez un de ces hommes qui font commerce des remplaçants, et fut soulagé de reconnaître en lui un ancien officier de la garde impériale.

« Cela fait deux jours que je n'ai pas mangé », lui dit-il d'une voix lente et faible. « Ma femme meurt de faim et ne se plaint pas. Elle mourrait en souriant, je crois. »

« Je t'en prie, mon ami, » ajouta-t-il avec un sourire amer, « achète-moi à l'avance, je suis robuste, je ne suis plus au service, et je... »

L'officier tendit à Luigi une somme en guise d'acompte, promettant de lui en procurer davantage. Luigi éclata d'un rire nerveux en serrant les pièces d'or dans sa main, puis il courut de toutes ses forces vers sa maison, haletant et criant par moments : « Ô ma Ginevra ! »

Il faisait presque nuit lorsqu'il arriva chez lui. Il entra sur la pointe des pieds, redoutant de provoquer une émotion trop forte à sa femme, qu'il avait laissée affaiblie. Les derniers rayons du soleil, filtrant par la lucarne, baignaient le visage de Ginevra. Elle dormait, assise sur une chaise, son enfant blotti contre elle.

« Réveille-toi, ma chère Ginevra, » dit-il doucement, sans remarquer l'étrange posture de l'enfant dont le visage semblait lumineux.

À cette voix, la jeune mère ouvrit les yeux, croisa le regard de Luigi et sourit. Mais Luigi poussa un cri de terreur : Ginevra avait changé, il la reconnaissait à peine. Dans un geste désespéré, il lui montra l'or qu'il tenait.

Ginevra se mit à rire mécaniquement, puis soudain, elle cria d'une voix déchirante : « Louis ! L'enfant est froid. »

Elle baissa les yeux vers son fils et s'évanouit, car le petit Barthélémy était mort. Luigi la prit dans ses bras sans lui enlever l'enfant qu'elle serrait avec une force incroyable. Après l'avoir allongée sur le lit, il sortit chercher de l'aide.

« Ô mon Dieu ! » implora-t-il à son propriétaire rencontré sur l'escalier. « J'ai de l'or, mais mon enfant est mort de faim, et sa mère se meurt. Aidez-nous ! »

Il retourna, désespéré, auprès de Ginevra, laissant le maçon et plusieurs voisins rassembler tout ce qui pourrait soulager une misère jusque-là cachée par fierté. Luigi avait jeté l'or sur le sol et s'était agenouillé au chevet de sa femme.

« Mon père ! » murmurait Ginevra dans son délire. « Prends soin de mon fils qui porte ton nom. »

« Ô mon ange ! calme-toi, » lui disait Luigi en l'embrassant. « De beaux jours nous attendent. »

Ces mots et cette caresse lui apportèrent un peu de paix.

« Ô mon Louis ! » reprit-elle, le regardant intensément. « Écoute-moi bien. Je sens que je meurs. La mort est naturelle, je souffrais trop, et un bonheur aussi grand que le mien devait se payer. Oui, mon Luigi, console-toi. J'ai été si heureuse que je vivrais la même vie si c'était à refaire. Je suis une mauvaise mère : je te regrette plus que je ne regrette mon enfant. – Mon enfant, » ajouta-t-elle d'une voix profonde. Deux larmes coulèrent de ses yeux mourants, et elle serra le corps de son fils qu'elle n'avait pu réchauffer. « Donne ma chevelure à mon père, en souvenir de sa Ginevra, » reprit-elle. « Dis-lui bien que je ne l'ai jamais accusé... » Sa tête s'affaissa sur le bras de son époux.

« Non, tu ne peux pas mourir, » s'écria Luigi. « Le médecin va venir. Nous avons du pain. Ton père va te pardonner. La prospérité nous sourit enfin. »

Reste avec nous, ange de beauté ! Mais le cœur aimant de Ginevra se refroidissait peu à peu. Elle tournait instinctivement les yeux vers Luigi, même si elle ne ressentait plus rien. Des images floues envahissaient son esprit, prêt à perdre tout souvenir terrestre. Elle savait que Luigi était là, car elle serrait toujours plus fort sa main glacée, comme pour s’accrocher au bord d’un précipice où elle sentait qu’elle allait tomber.

« Mon amour, » murmura-t-elle enfin, « tu as froid, je vais te réchauffer. »

Elle tenta de poser la main de son mari sur son cœur, mais son souffle s’éteignit. À cet instant, deux médecins, un prêtre et des voisins entrèrent, apportant tout ce qu’il fallait pour tenter de sauver les deux époux et apaiser leur désespoir. Leur arrivée fit d’abord beaucoup de bruit, mais une fois dans la pièce, un silence terrible s’installa.

Pendant ce temps, Bartholoméo et sa femme étaient assis dans leurs vieux fauteuils, chacun à un coin de la vaste cheminée dont le feu ardent peinait à réchauffer l’immense salon de leur hôtel. La pendule affichait minuit. Depuis longtemps, le vieux couple avait perdu le sommeil. Ils restaient silencieux, comme deux vieillards retombés en enfance, regardant tout sans vraiment voir. Leur salon, désert mais chargé de souvenirs, était faiblement éclairé par une lampe vacillante. Sans les flammes crépitantes du foyer, l’obscurité aurait été totale. Un ami venait de les quitter, et la chaise qu’il avait occupée se trouvait entre les deux Corses. Piombo jetait des regards chargés de pensées vers cette chaise, comme des remords, car elle était celle de Ginevra. Élisa Piombo observait les expressions qui traversaient le visage pâle de son mari. Bien qu’elle soit habituée à déchiffrer les sentiments du Corse à travers les changements de ses traits, ceux-ci étaient tour à tour menaçants et mélancoliques, la rendant incapable de lire dans cette âme insondable.

Bartholoméo était-il submergé par les puissants souvenirs que réveillait cette chaise ? Était-il troublé de la voir occupée par un étranger pour la première fois depuis le départ de leur fille ? L’heure de sa clémence, tant attendue, était-elle enfin arrivée ?

Ces pensées tourmentaient successivement le cœur d’Élisa Piombo. À un moment, l’expression de son mari devint si terrible qu’elle trembla d’avoir osé utiliser une ruse aussi simple pour évoquer Ginevra. À cet instant, le vent fit claquer violemment les volets avec des flocons de neige, et les deux vieillards en entendirent le léger bruissement. La mère de Ginevra baissa la tête pour cacher ses larmes à son mari. Soudain, un soupir s’échappa de la poitrine du vieillard. Sa femme le regarda, il semblait abattu. Elle osa, pour la seconde fois en trois ans, lui parler de leur fille.

« Si Ginevra avait froid, » murmura-t-elle doucement. Piombo sursauta. « Elle a peut-être faim, » continua-t-elle. Le Corse laissa échapper une larme.

— Elle a un enfant et ne peut pas le nourrir, son lait a tari, reprit la mère avec un désespoir palpable.

— Qu'elle vienne ! Qu'elle vienne ! s'écria Piombo. Ô mon enfant chéri ! Tu m'as vaincu.

La mère se leva, prête à aller chercher sa fille. À cet instant, la porte s'ouvrit brusquement, et un homme au visage déformé par la douleur apparut devant eux.

— Morte ! Nos familles étaient destinées à s’anéantir mutuellement, car voici tout ce qui reste d’elle, dit-il en posant sur une table la longue chevelure noire de Ginevra.

Les deux vieillards frémirent, comme frappés par la foudre, et ne virent plus Luigi.

— Il nous épargne un coup de feu, car il est mort, déclara lentement Bartholoméo en fixant le sol.

Paris, janvier 1830.

Note de l'éditeur : Cette édition de La Vendetta est une adaptation exclusive réalisée par Olivier Muhleisen (2026). Le texte original d'Honoré de Balzac appartient au domaine public.


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