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La Tentation de saint Antoine

de Gustave Flaubert

(Édition 2026 exclusive en français moderne par Olivier Muhleisen)

Gustave Flaubert

LA TENTATION DE SAINT-ANTOINE

1874

À la mémoire de mon ami

ALFRED LEPOITTEVIN

décédé à la Neuville Chant-d’Oisel

le 3 avril 1848

I

Nous sommes en Thébaïde, au sommet d'une montagne. Une plate-forme en demi-lune, encerclée de grosses pierres, s'y étend.

Au fond, la cabane de l'Ermite se dresse, faite de boue et de roseaux, avec un toit plat et sans porte. À l'intérieur, on aperçoit une cruche et un pain noir ; au centre, posé sur une stèle de bois, un gros livre ; par terre, des filaments de sparterie, deux ou trois nattes, une corbeille, et un couteau éparpillés.

À dix pas de la cabane, une longue croix est plantée dans le sol. À l'autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche au-dessus du vide, car la montagne tombe à pic, et le Nil, en bas, ressemble à un lac.

La vue est limitée à droite et à gauche par les roches environnantes. Mais vers le désert, de vastes ondulations blondes, comme des plages successives, s'étirent à perte de vue, s'élevant toujours plus haut. Au-delà des sables, la chaîne libyque forme un mur couleur de craie, légèrement voilé de vapeurs violettes. En face, le soleil décline. Le ciel, au nord, est gris perle, tandis qu'au zénith, des nuages pourpres, semblables à une immense crinière, s'étirent sur la voûte bleue. Les rayons flamboyants s'assombrissent, l'azur prend une teinte nacrée ; buissons, cailloux, terre, tout semble maintenant aussi dur que du bronze. Une fine poussière d'or flotte dans l'air, se mêlant à la vibration de la lumière.

SAINT ANTOINE

avec sa longue barbe, ses cheveux longs, et sa tunique en peau de chèvre, est assis, jambes croisées, tressant des nattes. Dès que le soleil disparaît, il pousse un profond soupir et, regardant l'horizon, murmure :

Encore un jour ! Un jour de plus !

Autrefois, je n'étais pas si misérable ! Avant l'aube, je commençais mes prières ; puis, je descendais au fleuve pour puiser de l'eau, remontant le sentier escarpé avec l'outre sur l'épaule, en chantant des hymnes. Ensuite, je rangeais tout dans ma cabane. Je m'appliquais à ce que les nattes soient bien régulières et les corbeilles légères ; chaque geste me semblait alors un devoir plaisant.

À des heures précises, j'interrompais mon travail ; les bras étendus, je priais, ressentant comme une source de miséricorde déversée du ciel dans mon cœur. Cette source est tarie maintenant. Pourquoi ?...

Il marche lentement à l'intérieur de l'enceinte rocheuse.

Tous m'ont blâmé quand j'ai quitté la maison. Ma mère s'est effondrée, mourante, ma sœur, de loin, me faisait signe de revenir ; et Ammonaria pleurait, cette jeune fille que je croisais chaque soir au bord de la citerne, quand elle menait ses buffles. Elle m'a poursuivi. Ses bracelets scintillaient dans la poussière, et sa tunique, ouverte sur les hanches, flottait au vent. Le vieil ascète qui m'accompagnait l'a insultée.

Nos chameaux continuaient leur course effrénée, et je n'ai plus revu âme qui vive.

J'ai d'abord choisi de m'installer dans le tombeau d'un Pharaon. Mais une étrange magie imprégnait ces palais souterrains, où les ténèbres semblaient épaissies par la fumée des anciens encens. Du fond des sarcophages, une voix plaintive m'appelait ; parfois, les peintures abominables sur les murs prenaient vie sous mes yeux. Terrifié, j'ai fui jusqu'à une vieille citadelle en ruines au bord de la mer Rouge. Là, mes compagnons étaient des scorpions rampant parmi les pierres, tandis que des aigles tournaient sans cesse dans le ciel bleu. La nuit, je subissais les griffures, les morsures, les frottements d'ailes molles ; des démons hurlants me renversaient au sol. Une fois, des voyageurs d'une caravane en route pour Alexandrie m'ont secouru et emmené avec eux.

J'ai alors cherché à m'instruire auprès du sage Didyme. Bien qu'aveugle, il surpassait tous les autres dans la connaissance des Écritures. Après chaque leçon, il demandait mon bras pour marcher. Je le guidais jusqu'au Paneum, d'où l'on voyait le Phare et l'immensité de la mer. Nous revenions par le port, croisant des hommes de toutes origines, des Cimmériens en peaux d'ours, des Gymnosophistes du Gange enduits de bouse de vache. Mais la ville était en perpétuelle ébullition, avec des rixes dans les rues causées par les Juifs refusant l'impôt ou les rebelles voulant chasser les Romains. La cité était aussi envahie d'hérétiques, adeptes de Manès, Valentin, Basilide, Arius, chacun cherchant à vous convaincre par des débats interminables.

Parfois, leurs paroles me hantent. Même sans y prêter attention, elles troublent l'esprit.

Je me suis réfugié à Colzim, où ma pénitence devint si intense que je ne craignais plus Dieu. Quelques-uns se sont joints à moi pour vivre en anachorètes. Je leur ai imposé une règle simple, rejetant les extravagances de la Gnose et les théories des philosophes. On m'envoyait des messages de partout, et des gens venaient de loin pour me rencontrer.

Pendant ce temps, le peuple torturait les confesseurs et la soif du martyre m'a poussé à retourner à Alexandrie. La persécution avait pris fin depuis trois jours.

En revenant, une foule m'a arrêté devant le temple de Sérapis. On m'a dit que le gouverneur voulait faire un dernier exemple. Au milieu du portique, sous le soleil brûlant, une femme nue était attachée à une colonne, deux soldats la fouettaient avec des lanières ; à chaque coup, son corps se tordait de douleur. Elle s'est retournée, la bouche ouverte ; à travers ses longs cheveux qui lui couvraient le visage, j'ai cru reconnaître Ammonaria...

Mais non... celle-ci était plus grande, d'une beauté stupéfiante...

Il se passe les mains sur le front.

Non ! Je ne veux pas y penser !

Plus tard, Athanase m'a appelé pour l'aider contre les Ariens. Tout s'est limité à des invectives et des railleries. Depuis, il a été calomnié, dépossédé de sa charge, forcé de fuir. Où est-il maintenant ? Je l'ignore ! Personne ne se soucie de me donner des nouvelles.

Tous mes disciples m'ont abandonné, même Hilarion !

Il était à peine adolescent, quinze ans peut-être, quand il est arrivé. Sa curiosité était telle qu'il me bombardait de questions sans cesse. Ensuite, il écoutait attentivement, songeur. Il m’apportait tout ce dont j'avais besoin sans jamais se plaindre, vif comme un chevreau, et d’une gaieté contagieuse. Il était comme un fils pour moi !

Le ciel est rouge, la terre plongée dans l'obscurité. Le vent soulève des vagues de sable, qui s'élèvent comme de grands linceuls avant de retomber. Par une trouée, des oiseaux passent en formation triangulaire, évoquant une pièce de métal dont seuls les bords frémissent.

Antoine les observe.

Ah ! Comme j’aimerais les suivre !

Combien de fois ai-je regardé, envieux, les longs bateaux à voiles semblables à des ailes, surtout quand ils emmenaient au loin ceux que j'avais accueillis ! Que de bons moments nous avons partagés ! Quels échanges ! Aucun ne m’a autant captivé qu’Ammon ; il me racontait son voyage à Rome, les Catacombes, le Colisée, la piété des femmes illustres, et tant d'autres choses ! Et pourtant, je n’ai pas voulu partir avec lui ! Pourquoi cette obstination à poursuivre cette vie ? J’aurais dû rester avec les moines de Nitrie, qui me suppliaient de rester. Ils vivent dans des cellules séparées, mais communiquent entre eux. Le dimanche, une trompette les rassemble à l’église, où trois martinets sont suspendus pour punir les fautifs, car leur discipline est stricte.

Ils ne manquent pas de petites douceurs, cependant. Les fidèles leur apportent des œufs, des fruits, et même des outils pour retirer les épines des pieds. Autour de Pisperi, il y a des vignobles, et ceux de Pabène ont un radeau pour aller chercher des provisions.

Mais j’aurais mieux servi mes frères en étant simplement prêtre. On aide les pauvres, on distribue les sacrements, on a de l’autorité dans les familles.

Tous les laïcs ne sont pas damnés, et j’aurais pu être... par exemple... grammairien, philosophe. J’aurais eu dans ma chambre une sphère de roseaux, toujours des tablettes à la main, des jeunes autour de moi, et à ma porte, une couronne de laurier suspendue comme enseigne.

Mais ces triomphes sont trop empreints d’orgueil ! Soldat aurait été mieux. J’étais robuste et audacieux, assez pour tendre les câbles des machines, traverser des forêts sombres, entrer casque en tête dans des villes fumantes ! Rien ne m’empêchait non plus d’acheter, avec mon argent, une charge de publicain à un poste de péage ; et les voyageurs m’auraient raconté des histoires, me montrant des objets curieux dans leurs bagages...

Les marchands d’Alexandrie naviguent les jours de fête sur la rivière de Canope, buvant du vin dans des calices de lotus, au son des tambourins qui font vibrer les tavernes le long des rives ! Plus loin, des arbres taillés en cône protègent les fermes tranquilles du vent du sud.

Le toit de la grande maison repose sur de fines colonnes, alignées comme les barreaux d'une grille. À travers ces ouvertures, le maître, allongé sur une chaise longue, contemple ses vastes terres. Il voit les chasseurs dans les champs de blé, le pressoir où l'on récolte le raisin, et les bœufs qui piétinent la paille. Ses enfants jouent à ses pieds, tandis que sa femme se penche pour l'embrasser tendrement.

Dans la nuit blanchâtre, des museaux pointus émergent ici et là, avec des oreilles dressées et des yeux scintillants. Antoine s'avance vers eux. Les graviers roulent sous ses pas, et les animaux s'enfuient. C'était un groupe de chacals.

Un seul reste, debout sur ses pattes arrière, le corps arqué et la tête inclinée, méfiant.

Comme il est beau ! J'aimerais tant caresser son dos, doucement.

Antoine siffle pour l'appeler. Le chacal disparaît.

Ah ! il rejoint les autres ! Quelle solitude ! Quel ennui !

Avec une amertume rieuse :

Quelle vie que de tordre des branches de palmier au feu pour en faire des houlettes, de fabriquer des paniers, de coudre des nattes, puis d'échanger tout cela avec les Nomades contre du pain dur comme de la pierre ! Ah ! quelle misère ! Cela ne finira donc jamais ? La mort serait préférable ! Je n'en peux plus ! Assez ! assez !

Il frappe du pied, arpente les rochers à grands pas, puis s'arrête, essoufflé, éclate en sanglots et se laisse tomber sur le flanc.

La nuit est paisible ; les étoiles innombrables scintillent ; seul le claquement des tarentules se fait entendre.

Les bras de la croix dessinent une ombre sur le sable ; Antoine, en pleurs, la remarque :

Suis-je donc si faible, mon Dieu ? Courage, ressaisissons-nous !

Il entre dans sa cabane, déterre un charbon, allume une torche et la fixe sur le poteau de bois, éclairant ainsi le gros livre.

Et si je lisais… la Vie des Apôtres ?… oui !… n'importe où !

« Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par les quatre coins, remplie de toutes sortes d'animaux terrestres, de bêtes sauvages, de reptiles et d'oiseaux ; et une voix lui dit : Pierre, lève-toi ! tue, et mange ! »

Donc, le Seigneur voulait que son apôtre mange de tout ?… alors que moi…

Antoine baisse la tête, pensif. Le frémissement des pages agitées par le vent le fait relever la tête, et il lit :

« Les Juifs tuèrent tous leurs ennemis avec des glaives et firent un grand carnage, disposant à leur guise de ceux qu'ils haïssaient ».

Suit le décompte des ennemis tués : soixante-quinze mille. Ils avaient tant souffert ! Et leurs ennemis étaient ceux du vrai Dieu. Quelle satisfaction ils ont dû ressentir en se vengeant, en massacrant des idolâtres ! La ville devait être saturée de cadavres ! Il y en avait partout, au seuil des jardins, sur les escaliers, dans les chambres au point que les portes ne pouvaient plus s'ouvrir ! — Mais voilà que je m'égare dans des pensées de meurtre et de sang !

Il ouvre le livre à une autre page.

« Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel ».

Ah ! voilà qui est bien ! Le Très-Haut élève ses prophètes au-dessus des rois ; pourtant, celui-ci vivait dans les banquets, constamment enivré de plaisirs et d'orgueil.

Dieu l'a transformé en bête pour le punir. Le voilà à marcher à quatre pattes !

Antoine éclate de rire. En écartant les bras, il bouscule les pages du livre du bout des doigts. Ses yeux tombent sur une nouvelle phrase :

« Ézéchias fut ravi de leur visite. Il leur montra ses parfums, son or, son argent, tous ses aromates, ses huiles parfumées, ses vases précieux, et tout ce qu'il avait dans ses trésors. »

Je m'imagine... des pierres précieuses, des diamants et des pièces d'or entassés jusqu'au plafond. Un homme avec une telle fortune n'est plus comme les autres. En les touchant, il pense qu'il détient le fruit d'innombrables efforts, comme s'il avait absorbé la vie des peuples, prêt à la redistribuer. C'est une stratégie nécessaire pour les rois. Même le plus sage n'y échappe pas. Ses navires lui rapportaient de l'ivoire, des singes... Où est-ce déjà ?

Il feuillette rapidement.

Ah, voilà :

« La Reine de Saba, fascinée par la gloire de Salomon, vint le mettre à l'épreuve avec des énigmes. »

Comment espérait-elle le piéger ? Le Diable a bien tenté Jésus ! Mais Jésus a triomphé parce qu’il est divin, et Salomon grâce peut-être à sa science magique. Cette science est incroyable ! Comme un philosophe me l’a expliqué, le monde forme un tout où chaque élément influence les autres, comme les organes d’un corps. Il s'agit de comprendre les affinités et les aversions naturelles des choses, puis de les manipuler... Peut-on vraiment perturber ce qui semble immuable ?

Soudain, les deux ombres projetées par la croix derrière lui avancent, formant de grandes cornes. Antoine s'écrie :

Au secours, mon Dieu !

L'ombre reprend sa place.

Ah... ce n'était qu'une illusion ! Rien de plus ! — Inutile de me tourmenter l'esprit ! Je n'ai rien à faire !... absolument rien à faire !

Il s’assoit et croise les bras.

Pourtant... j'ai cru sentir sa présence... Mais pourquoi viendrait-Il ? Après tout, je connais ses ruses, non ? J'ai repoussé l'anachorète monstrueux qui m'offrait des petits pains chauds en riant, le centaure qui voulait m'emporter sur son dos, et cet enfant noir apparu au milieu des sables, si beau, qui se disait l'esprit de la fornication.

Antoine marche vivement de droite à gauche.

C'est moi qui ai fait bâtir ces nombreuses retraites saintes, pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chèvres, assez nombreux pour former une armée ! J'ai guéri des malades à distance ; j'ai chassé des démons ; j'ai traversé le fleuve au milieu des crocodiles ; l'empereur Constantin m'a écrit trois lettres ; Balacius, qui avait méprisé les miennes, a été déchiré par ses chevaux ; le peuple d'Alexandrie, quand je suis réapparu, se battait pour me voir, et Athanase m’a raccompagné sur la route.

Quelles épreuves j'ai traversées ! Cela fait plus de trente ans que je gémis dans le désert. J'ai porté sur mes épaules quatre-vingts livres de bronze comme Eusèbe, subi les piqûres d'insectes comme Macaire, et veillé cinquante-trois nuits d'affilée comme Pacôme. Ceux qui subissent la décapitation, la torture ou le bûcher ne connaissent peut-être pas une telle vertu, car ma vie est un martyre perpétuel !

Antoine ralentit son pas.

Personne n'est dans une détresse aussi profonde que la mienne ! Les cœurs généreux se font rares. On ne me donne plus rien. Mon manteau est en lambeaux. Je n'ai ni sandales, ni écuelle ! J'ai tout donné aux pauvres et à ma famille, sans rien garder pour moi. Pour avoir les outils indispensables à mon travail, il me faudrait un peu d'argent. Oh, pas beaucoup ! Juste une petite somme... que je gérerais avec soin.

Les Pères de Nicée, vêtus de pourpre, trônaient comme des mages le long du mur. On les a honorés lors d'un banquet, surtout Paphnuce, borgne et boiteux depuis les persécutions de Dioclétien ! L'Empereur l'a embrassé sur son œil crevé ; quelle absurdité ! Le Concile comptait des membres si indignes ! Un évêque de Scythie, Théophile ; un autre de Perse, Jean ; un simple gardien de troupeaux, Spiridion ! Alexandre était trop vieux. Athanase aurait dû être plus conciliant avec les Ariens pour obtenir des concessions !

Auraient-ils cédé ? Ils n'ont pas voulu m'écouter ! Celui qui s'opposait à moi, un grand jeune homme à la barbe frisée, me lançait des objections sournoises avec un calme déconcertant. Pendant que je cherchais mes mots, leurs regards malveillants me fixaient, aboyant comme des hyènes. Ah, si seulement je pouvais les faire exiler par l'Empereur, ou mieux encore, les battre, les écraser, les voir souffrir ! Moi, je souffre bien !

Il s'appuie, épuisé, contre sa cabane.

C'est à force de jeûner ! Mes forces m'abandonnent. Si seulement je pouvais manger... juste une fois, un morceau de viande.

Il ferme à demi les yeux, rêveur.

Ah, de la viande rouge... une grappe de raisin juteux... du lait caillé frémissant sur un plat...

Mais que m'arrive-t-il ? Je sens mon cœur enfler comme la mer avant la tempête. Une langueur infinie m'accable, et l'air chaud semble porter le parfum d'une chevelure. Pourtant, aucune femme n'est venue, n'est-ce pas ?

Il se tourne vers le petit chemin entre les rochers.

C'est par là qu'elles arrivent, portées dans leurs litières par les bras noirs des eunuques. Elles descendent, joignent leurs mains ornées de bagues, et s'agenouillent. Elles me confient leurs inquiétudes. Le désir d'une volupté surhumaine les tourmente ; elles veulent mourir, elles ont vu en rêve des Dieux qui les appelaient ; et le bas de leur robe effleure mes pieds. Je les repousse. « Oh, non, disent-elles, pas encore ! Que devons-nous faire ? » Elles sont prêtes à toutes les pénitences, à partager la mienne, à vivre avec moi.

Cela fait longtemps que je n'en ai pas vu ! Peut-être que certaines viendront ? Pourquoi pas ? Si tout à coup... j'entendais le tintement des clochettes de mulet dans la montagne.

Antoine grimpe sur un rocher à l'entrée du sentier, scrutant les ténèbres avec intensité.

Là-bas, au fond, quelque chose bouge, comme des gens perdus. Ils sont là ! Mais ils se trompent de chemin.

Il appelle :

« Par ici ! Viens ! Viens ! »

L'écho lui répond : « Viens ! Viens ! »

Stupéfait, il laisse tomber ses bras.

Quelle honte ! Pauvre Antoine !

Et soudain, il entend chuchoter : « Pauvre Antoine ! »

« Quelqu'un ? Répondez ! »

Le vent, passant entre les rochers, produit des modulations. Dans ce brouhaha, Antoine distingue des voix, basses, insinuantes, sifflantes.

LA PREMIÈRE VOIX

« Tu veux des femmes ? »

LA SECONDE VOIX

« De grands tas d’argent, plutôt ! »

LA TROISIÈME VOIX

« Une épée qui brille ? »

ET LES AUTRES

« Le peuple entier t’admire ! »

« Endors-toi ! »

« Tu les égorgeras, oui, tu les égorgeras ! »

Simultanément, les objets se métamorphosent. Au bord de la falaise, le vieux palmier se transforme en une femme penchée sur l'abîme, ses longs cheveux flottant au vent.

Antoine se tourne vers sa cabane. L’escabeau soutenant le gros livre lui semble un arbuste couvert d’hirondelles.

« C’est sûrement la torche qui joue avec la lumière… Éteignons-la ! »

Il l’éteint, et l’obscurité devient totale.

Soudain, des visions traversent l'air : une flaque d'eau, une prostituée, le coin d'un temple, un soldat, un char avec deux chevaux blancs cabrés.

Ces images surgissent brusquement, comme des éclats de couleur vive sur un fond noir.

Leur rythme s’accélère, défilant à une vitesse vertigineuse. Parfois, elles s'arrêtent, pâlissent, se fondent, ou s'envolent pour laisser place à d'autres.

Antoine ferme les yeux.

Elles se multiplient, l'entourent, l'assaillent. Une terreur indicible l'envahit ; il ne ressent plus qu'une brûlure à l'estomac. Malgré le tumulte dans sa tête, il perçoit un silence immense qui l’isole du monde. Il essaie de parler ; impossible ! C’est comme si tout son être se désintégrait ; il cède, s'effondre sur la natte.

Une grande ombre, plus subtile qu'une ombre ordinaire, festonnée par d'autres ombres, se dessine sur le sol.

C’est le Diable, accoudé au toit de la cabane, portant sous ses ailes, comme une gigantesque chauve-souris nourrissant ses petits, les Sept Péchés Capitaux, dont les têtes grimaçantes apparaissent confusément.

Antoine, les yeux toujours fermés, se délecte de son inaction ; il s'étend sur la natte.

Elle lui semble de plus en plus douce, se transformant en un lit, puis en une chaloupe ; l'eau clapote contre ses flancs.

De chaque côté, s'élèvent deux langues de terre noire, surmontées de champs cultivés, avec un sycomore par-ci par-là. Au loin, résonnent des grelots, des tambours, des chants.

Les habitants se dirigent vers Canope pour passer la nuit au temple de Sérapis, espérant des rêves prophétiques. Antoine connaît bien cette coutume. Il dérive doucement, porté par le vent, entre les rives du canal. Les papyrus et les fleurs rouges des nymphéas, plus grandes qu’un homme, se penchent au-dessus de lui. Allongé au fond de la barque, il laisse un aviron traîner dans l'eau. Par moments, une brise tiède fait tinter les roseaux. Le murmure des vagues s'apaise peu à peu. Antoine s'assoupit, se voyant en ermite d'Égypte.

Soudain, il se redresse en sursaut.

Ai-je rêvé ? Tout semblait si réel... Ma gorge est en feu ! J'ai terriblement soif !

Il entre dans sa cabane, tâtonnant frénétiquement.

Le sol est humide... Aurait-il plu ? Oh non, ma cruche est en morceaux ! Mais où est l'outre ?

Il la trouve finalement.

Vide, complètement vide !

Il lui faudrait au moins trois heures pour atteindre le fleuve, et la nuit est si noire qu'il ne pourrait s'y aventurer. Ses entrailles se tordent de douleur. Où est le pain ?

Après une longue recherche, il ne déniche qu'une croûte à peine plus grosse qu'un œuf.

Comment est-ce possible ? Les chacals l'ont dérobé ? Malédiction !

Furieux, il jette la croûte au sol.

Aussitôt, une table apparaît, débordant de mets délicieux.

La nappe de byssus, striée comme les bandelettes des sphinx, scintille doucement. Dessus, des quartiers de viande rouge, de grands poissons, des oiseaux avec leurs plumes, des quadrupèdes avec leur pelage, des fruits aux couleurs presque humaines ; des morceaux de glace blanche et des carafes de cristal violet reflètent mille feux. Antoine repère un sanglier fumant, les pattes repliées, les yeux mi-clos ; l'idée de dévorer cette bête le réjouit. Puis, il découvre des plats inconnus : des hachis noirs, des gelées dorées, des ragoûts où flottent des champignons comme des nénuphars, des mousses si légères qu'elles semblent des nuages.

Les arômes lui rappellent la mer salée, la fraîcheur des fontaines, le parfum des forêts. Il hume profondément, salive, songeant qu'il y en a pour des années, pour toute sa vie !

À mesure qu'il contemple les plats, d'autres s'ajoutent, formant une pyramide croulante. Les vins coulent, les poissons frétillent, le sang bouillonne dans les plats, la pulpe des fruits s'avance comme des lèvres amoureuses ; la table s'élève jusqu'à sa poitrine, puis son menton, ne portant plus qu'une assiette et un pain, juste devant lui.

Il tend la main vers le pain. D'autres apparaissent.

Pour moi ! Tous ces pains !

Antoine recule, stupéfait.

D'un seul pain, les voilà nombreux ! Un miracle, comme celui du Seigneur !

Mais pourquoi ? Tout le reste est tout aussi mystérieux ! Arrière, démon, va-t'en !

Il donne un coup de pied à la table, qui disparaît aussitôt.

Plus rien ? Non !

Il respire profondément.

Ah, quelle tentation c'était...

Quelle délivrance ! Antoine redresse la tête, mais trébuche sur un objet qui résonne. Intrigué, il se penche. Une coupe ! Probablement perdue par un voyageur. Rien de surprenant. Il humecte son doigt et frotte. Le métal brille, mais il n’arrive pas à l’identifier. Il allume sa torche pour mieux voir.

La coupe est en argent, ornée d’ovules sur le bord, avec une médaille au fond. D’un coup d’ongle, il fait sauter la médaille. Une pièce de monnaie ! Elle vaut entre sept et huit drachmes, pas plus. Peu importe, ça pourrait suffire pour acheter une peau de brebis.

La lumière de la torche révèle soudain que la coupe est en or ! Oui, tout en or ! Une autre pièce, plus grande, repose au fond, et dessous, plusieurs autres apparaissent.

Cette somme pourrait suffire pour trois bœufs, peut-être même un petit champ. La coupe déborde maintenant de pièces d’or.

Cent esclaves, des soldats, toute une foule ! De quoi acheter le monde ! Les granulations du bord se détachent pour former un collier de perles. Avec ça, on pourrait même séduire la femme de l’Empereur !

Antoine passe le collier à son poignet, tenant la coupe de la main gauche, et lève la torche de l’autre pour mieux voir. Comme une cascade, des diamants, des escarboucles, des saphirs et de grandes pièces d’or ruissellent, formant un monticule sur le sable. Des staters, des cycles, des dariques, des aryandiques ! Alexandre, Démétrius, les Ptolémées, César ! Aucun d’eux n’en possédait autant !

Plus de souffrance, rien d’impossible ! Ces éclats m’éblouissent ! Mon cœur déborde ! Oui, encore, jamais assez ! Même en en jetant à la mer sans cesse, il m’en restera. Pourquoi perdre un tel trésor ? Je garderai tout, sans le dire à personne. Je me ferai creuser une chambre dans le roc, tapissée de bronze, et j’y viendrai pour sentir l’or s’enfoncer sous mes talons. J’y plongerai mes bras comme dans des sacs de grain. Je veux m’en frotter le visage, m’y allonger !

Il lâche la torche pour embrasser le tas et s’effondre sur sa poitrine. En se relevant, il découvre que la place est vide.

Qu’ai-je fait ? Si j’étais mort à cet instant, c’aurait été l’enfer, l’enfer éternel ! Il tremble de tous ses membres.

Suis-je maudit ? Non, c’est ma faute ! Je tombe dans tous les pièges ! Quelle imbécillité, quelle infamie ! Je voudrais me battre, m’arracher de mon corps ! Trop longtemps que je me contiens ! J’ai besoin de me venger, de frapper, de tuer ! Comme si un troupeau de bêtes féroces était en moi. Je voudrais, à coups de hache, au milieu d’une foule... Ah, un poignard !

Il se précipite sur son couteau, qu’il aperçoit.

Le couteau échappe à sa main, et Antoine reste adossé au mur de sa cabane, bouche bée, figé comme s'il était en transe.

Tout autour de lui s'est évanoui.

Il se retrouve à Alexandrie, sur le Paneum, une colline artificielle entourée d'un escalier en spirale, au cœur de la ville.

Devant lui s'étend le lac Mareotis, la mer à droite, la campagne à gauche. Juste sous ses yeux, un enchevêtrement de toits plats, traversé par deux grandes rues qui se croisent, bordées de portiques aux chapiteaux corinthiens. Les maisons qui dominent cette double colonnade ont des fenêtres aux vitres colorées. Certaines exhibent de grandes cages en bois où le vent s'engouffre.

Des monuments de styles variés se pressent les uns contre les autres. Des pylônes égyptiens surplombent des temples grecs. Des obélisques se dressent, tels des lances, entre des créneaux de briques rouges. Au centre des places, des Hermès aux oreilles pointues côtoient des Anubis à tête de chien. Antoine aperçoit des mosaïques dans les cours et des tapis suspendus aux plafonds.

Il embrasse d'un regard les deux ports, le Grand-Port et l'Eunoste, tous deux circulaires comme des arènes, séparés par une digue reliant Alexandrie à l'îlot escarpé où s'élève la tour du Phare, massive, à neuf étages, avec un brasier de charbons noirs fumant à son sommet.

Des petits ports intérieurs découpent les grands ports. La digue se termine à chaque extrémité par un pont en colonnes de marbre plantées dans la mer. Des voiles glissent en dessous ; des gabares lourdes de marchandises, des barques ornées d'ivoire, des gondoles sous des tendes, des trirèmes et des birèmes, toutes sortes de bateaux, circulent ou s'amarrent le long des quais.

Autour du Grand-Port, une succession de constructions royales s'étend : le palais des Ptolémées, le Muséum, le Posidium, le Cesareum, le Timonium où Marc-Antoine trouva refuge, le Soma avec le tombeau d'Alexandre. À l'autre bout de la ville, après l'Eunoste, se dessinent dans un faubourg des fabriques de verre, de parfums et de papyrus.

Des vendeurs ambulants, des porteurs, des conducteurs d'ânes s'activent, se bousculent. Ici, un prêtre d'Osiris avec une peau de panthère sur l'épaule ; là, un soldat romain au casque de bronze ; partout, des visages noirs. Devant les échoppes, des femmes s'arrêtent, des artisans s'affairent ; et le grincement des chars fait s'envoler des oiseaux picorant les déchets de viande et de poisson au sol.

Sur l'uniformité des maisons blanches, le tracé des rues dessine comme un réseau sombre.

Les marchés regorgent de bouquets d'herbes fraîches, les teinturiers sèchent leurs tissus en de vastes étendues colorées, et les temples scintillent de décorations dorées. Tout cela se trouve à l'intérieur des murs grisâtres, sous un ciel d'un bleu éclatant, près de la mer calme.

Soudain, la foule se fige, tournée vers l'ouest, d'où montent d'immenses tourbillons de poussière. Ce sont les moines de la Thébaïde, vêtus de peaux de chèvre, brandissant des gourdins, entonnant un chant de guerre religieux avec le refrain : « Où sont-ils ? où sont-ils ? »

Antoine comprend que leur cible est les Ariens.

En un instant, les rues se vident, ne laissant que des pieds en fuite. Les Solitaires envahissent la ville. Leurs bâtons cloutés tournoient comme des soleils d'acier. Des bruits de destruction résonnent dans les maisons, suivis de silences, puis de cris déchirants. Les rues sont en proie à un chaos incessant.

Certains brandissent des piques. Parfois, deux groupes se rencontrent, se fondent en un seul, puis se dispersent. Mais les hommes aux longs cheveux reviennent sans cesse. Des filets de fumée s'échappent des bâtiments. Les portes volent en éclats, les murs s'effondrent, les architraves s'écroulent.

Antoine retrouve tous ses ennemis, même ceux qu'il avait oubliés. Avant de les tuer, il les insulte. Il éventre, égorge, assomme, traîne les vieillards par la barbe, écrase les enfants, frappe les blessés. La vengeance s'abat sur le luxe ; ceux qui ne savent pas lire déchirent les livres, d'autres détruisent statues, peintures, meubles et coffrets, des objets raffinés qu'ils ne comprennent pas et qui les exaspèrent. Par moments, ils s'arrêtent, essoufflés, puis reprennent leur saccage.

Les habitants, réfugiés dans les cours, gémissent. Les femmes lèvent vers le ciel leurs yeux en larmes et leurs bras nus. Pour apaiser les Solitaires, elles s'agrippent à leurs genoux, mais ils les repoussent, et le sang jaillit jusqu'aux plafonds, ruisselle le long des murs, s'échappe des corps décapités, inonde les aqueducs, formant de larges flaques rouges au sol.

Antoine en a jusqu'aux genoux. Il marche dedans, sentant les gouttelettes sur ses lèvres, frémissant de joie en les sentant contre sa peau, sous sa tunique de poils trempée.

La nuit tombe. Le tumulte s'apaise.

Les Solitaires ont disparu.

Tout à coup, Antoine aperçoit sur les galeries extérieures du Phare, bordant ses neuf étages, de grosses silhouettes noires, semblables à des corbeaux. Il s'y précipite et atteint le sommet.

Un grand miroir de cuivre, tourné vers la mer, reflète les navires au loin. Antoine s'amuse à les observer, et à mesure qu'il les contemple, leur nombre croît. Ils sont rassemblés dans un golfe en croissant. Derrière eux, sur un promontoire, s'étend une ville neuve d'architecture romaine, avec ses coupoles de pierre, ses toits coniques, ses marbres roses et bleus, et une profusion de bronze ornant volutes, crêtes et corniches.

Un bois de cyprès surplombe la scène. La mer arbore un vert plus intense, et l'air se fait plus frais. Au loin, les montagnes sont saupoudrées de neige.

Antoine cherche son chemin lorsqu'un homme l'aborde : « Venez, on vous attend ! »

Il traverse un forum, entre dans une cour, se baisse sous une porte, et atteint la façade d'un palais. Là, une sculpture en cire représente l'empereur Constantin terrassant un dragon. Une vasque en porphyre trône au centre, avec une conque en or débordant de pistaches. Son guide l'invite à se servir, ce qu'il fait volontiers.

Antoine se perd ensuite dans un labyrinthe de pièces.

Les murs en mosaïque exhibent des généraux offrant, sur la paume de leur main, des villes conquises à l'Empereur. Partout, des colonnes de basalte, des grilles en argent filigrané, des sièges en ivoire, et des tapisseries perlées. La lumière descend des voûtes tandis qu'Antoine avance. Des effluves tièdes flottent dans l'air, et parfois, le discret claquement d'une sandale se fait entendre. Dans les antichambres, des gardiens, semblables à des automates, tiennent des bâtons en vermeil sur leurs épaules.

Finalement, Antoine atteint une vaste salle avec, au fond, des rideaux d'hyacinthe. Ils s'écartent pour révéler l'Empereur, assis sur un trône, vêtu d'une tunique violette et chaussé de brodequins rouges à bandes noires.

Un diadème de perles ceint sa chevelure savamment roulée. Ses paupières sont lourdes, son nez droit, son expression sournoise. Au-dessus de sa tête, quatre colombes d'or sont posées aux coins du dais, et deux lions d'émail se tiennent accroupis au pied du trône. Les colombes se mettent à chanter, les lions à rugir, l'Empereur roule des yeux, et Antoine s'avance. Ils échangent immédiatement sur les événements récents. Dans les villes d'Antioche, d'Éphèse et d'Alexandrie, les temples ont été saccagés, et les statues des dieux transformées en ustensiles de cuisine ; l'Empereur en rit aux éclats. Antoine lui reproche sa tolérance envers les Novatiens, mais l'Empereur s'agace ; Novatiens, Ariens, Meléciens, tous l'ennuient. Pourtant, il admire l'épiscopat, car en influençant quelques évêques, il peut contrôler tous les chrétiens. Il n'a donc pas hésité à leur offrir des sommes considérables. Cependant, il déteste les pères du Concile de Nicée. — « Allons-les voir ! » Antoine le suit.

Ils se retrouvent alors sur une terrasse.

Elle surplombe un hippodrome bondé, entouré de portiques où se promène le reste de la foule. Au centre de la piste, une étroite plate-forme supporte un petit temple de Mercure, la statue de Constantin, trois serpents de bronze entrelacés, des œufs en bois à une extrémité, et sept dauphins la queue en l'air à l'autre.

Derrière le pavillon impérial, les Préfets des chambres, les Comtes des domestiques et les Patrices se tiennent en rang jusqu'au premier étage d'une église, dont les fenêtres regorgent de femmes.

À droite, la tribune des Bleus ; à gauche, celle des Verts. En dessous, des soldats montent la garde, et au niveau de l'arène, une rangée d'arcs corinthiens marque l'entrée des loges.

Les courses vont commencer. Les chevaux s'alignent, coiffés de grands panaches qui flottent au vent comme des arbres. Les chars, en forme de coquilles, bondissent sous l'impulsion des cochers vêtus de cuirasses multicolores. Leurs manches sont serrées aux poignets et larges aux bras, tandis que leurs jambes sont nues. Leurs barbes sont entières, mais les cheveux sont rasés sur le front, à la mode des Huns.

Antoine est d'abord assourdi par le brouhaha des voix. Partout, il ne voit que des visages maquillés, des vêtements chamarrés, des bijoux scintillants. Le sable blanc de l'arène resplendit comme un miroir.

L'Empereur engage la conversation avec lui, partageant des confidences importantes et secrètes. Il avoue même l'assassinat de son fils Crispus et demande des conseils sur sa santé.

Antoine remarque des esclaves au fond des loges. Ce sont les pères du Concile de Nicée, en haillons, misérables. Le martyr Paphnuce brosse la crinière d'un cheval, Théophile lave les jambes d'un autre, Jean peint les sabots d'un troisième, Alexandre ramasse du crottin dans une corbeille.

Antoine passe parmi eux. Ils forment une haie, le supplient d'intercéder, lui baisent les mains. La foule entière les hue, et Antoine savoure leur humiliation, démesurément. Le voilà devenu un grand de la Cour, confident de l'Empereur, premier ministre ! Constantin pose son diadème sur le front d'Antoine, qui accepte cet honneur avec naturel.

Sous les ténèbres apparaît bientôt une salle immense, éclairée par des candélabres d'or.

Des colonnes, si hautes qu'elles se perdent dans l'ombre, s'alignent autour de tables qui s'étendent jusqu'à l'horizon. Là-bas, dans une brume lumineuse, se dessinent des escaliers en cascade, des arcades en enfilade, des colosses, des tours, et derrière, une vague silhouette de palais dépassée par des cèdres, noirs sur l'obscurité.

Les convives, couronnés de violettes, s'appuient du coude sur des lits très bas. Des amphores penchées versent du vin. Tout au fond, seul, coiffé de la tiare et couvert d'escarboucles, le roi Nabuchodonosor mange et boit.

À sa droite et à sa gauche, deux rangées de prêtres coiffés de bonnets pointus balancent des encensoirs. À ses pieds rampent les rois captifs, sans pieds ni mains, auxquels il jette des os à ronger. Plus bas se tiennent ses frères, les yeux bandés, tous aveugles.

Une plainte continue émane des profondeurs des prisons. Les sons doux et lents d'un orgue hydraulique alternent avec les chœurs. On sent qu'autour de la salle s'étend une ville immense, un océan d'hommes dont les vagues battent les murs.

Les esclaves s'activent, portant des plats. Des femmes circulent, offrant à boire. Les corbeilles ploient sous le poids des pains, et un dromadaire, chargé d'outres percées, passe et repasse, laissant couler de la verveine pour rafraîchir le sol.

Des belluaires amènent des lions.

Des danseuses, les cheveux enfermés dans des filets, virevoltent sur leurs mains, crachant du feu par leurs narines. Des jongleurs noirs s'activent, tandis que des enfants nus s'amusent à se lancer des boules de neige qui éclatent contre les argenteries étincelantes. La clameur est si intense qu'elle évoque une tempête, et un nuage plane au-dessus du festin, nourri par les fumées des plats et les souffles des convives. Parfois, une étincelle des grands flambeaux, emportée par le vent, zèbre la nuit comme une étoile filante.

Le Roi essuie d'un revers de bras les parfums de son visage. Il se nourrit dans les vases sacrés, qu'il brise ensuite, tout en comptant mentalement ses flottes, ses armées, ses sujets. Par caprice, il envisage de réduire en cendres son palais avec ses invités. Il rêve de reconstruire la tour de Babel et de détrôner Dieu.

Antoine, à distance, lit sur son front toutes ses pensées. Elles l'envahissent, et il devient Nabuchodonosor.

Il est alors saturé de débauches et de destructions, et un désir de déchéance l'envahit. Humilier ce qui effraie les hommes est une manière de les stupéfier ; et comme rien n'est plus vil qu'une bête, Antoine se met à quatre pattes sur la table et beugle comme un taureau.

Il ressent une douleur à la main, un caillou l’a blessé par hasard, et il se retrouve devant sa cabane.

L'enceinte des rochers est vide. Les étoiles scintillent. Tout est silencieux.

Encore une illusion ! Pourquoi ces visions ? Elles sont le fruit des tourments de la chair. Ah, misérable !

Il se précipite dans sa cabane, attrape un paquet de cordes terminées par des griffes métalliques, se dénude jusqu'à la ceinture, et levant les yeux vers le ciel :

Accepte ma pénitence, ô mon Dieu ! Ne la méprise pas pour sa faiblesse. Qu'elle soit aiguë, prolongée, excessive ! Il est temps ! Au travail !

Il s'assène un coup de fouet vigoureux.

Aïe ! Non ! Non ! Pas de pitié !

Il recommence.

Oh ! Oh ! Oh ! Chaque coup me lacère la peau, me tranche les membres. Ça brûle atrocement !

Eh bien ! Ce n'est pas si terrible ! On s'y habitue. Il me semble même...

Antoine s'arrête.

Allez, lâche ! Allez ! Bien ! Bien ! Sur les bras, dans le dos, sur la poitrine, contre le ventre, partout ! Sifflez, lanières, mordez-moi, arrachez-moi ! Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent jusqu'aux étoiles, fassent craquer mes os, découvrent mes nerfs ! Des tenailles, des chevalets, du plomb fondu ! Les martyrs ont subi bien pire ! N'est-ce pas, Ammonaria ?

L'ombre des cornes du Diable réapparaît.

J'aurais pu être attaché à la colonne près de la tienne, face à face, sous tes yeux, répondant à tes cris par mes soupirs ; nos douleurs se seraient confondues, nos âmes mêlées.

Il se flagelle avec rage.

Tiens, tiens ! Pour toi ! Encore !... Mais voilà qu'un chatouillement me parcourt. Quel supplice ! Quels délices ! Ce sont comme des baisers. Ma moelle se fond ! Je meurs !

Et il aperçoit trois cavaliers montés sur des onagres, vêtus de robes vertes, tenant des lis à la main, tous semblables de visage.

Antoine se retourne et voit trois autres cavaliers identiques, sur les mêmes onagres, dans la même posture.

Il recule.

Les onagres s'avancent d'un pas, frottant leur museau contre lui, tentant de mordiller ses vêtements. Des voix s'élèvent : « Par ici, par ici, c'est là ! » Des étendards apparaissent entre les fissures de la montagne, accompagnés de têtes de chameaux ornées de licols en soie rouge, de mulets chargés de bagages et de femmes voilées de jaune, juchées à califourchon sur des chevaux-pies.

Les animaux, haletants, s'allongent. Les esclaves se ruent sur les ballots, déroulent des tapis multicolores et étalent au sol des objets étincelants.

Un éléphant blanc, paré d'un filet d'or, arrive en trombe, agitant le bouquet de plumes d'autruche fixé à son front.

Sur son dos, parmi des coussins de laine bleue, une femme, jambes croisées, paupières mi-closes, se balance doucement. Elle est vêtue si somptueusement qu'elle irradie. La foule se prosterne, l'éléphant plie les genoux, et

LA REINE DE SABA

glisse le long de son épaule, descend sur les tapis et s'avance vers saint Antoine.

Sa robe en brocart d'or, ornée de volants de perles, de jais et de saphirs, lui ceint la taille dans un corsage ajusté, agrémenté de motifs colorés représentant les douze signes du Zodiaque. Elle porte des patins très hauts : l'un noir, parsemé d'étoiles d'argent avec un croissant de lune, l'autre blanc, couvert de gouttelettes d'or avec un soleil au centre.

Ses larges manches, ornées d'émeraudes et de plumes d'oiseau, dévoilent ses bras ronds, parés de bracelets d'ébène, et ses mains chargées de bagues se terminent par des ongles si aiguisés qu'ils ressemblent presque à des aiguilles.

Une chaîne d'or plate court sous son menton, remonte le long de ses joues, s'enroule en spirale autour de sa coiffure poudrée de bleu, puis redescend pour effleurer ses épaules et s'attacher sur sa poitrine à un scorpion de diamant, dont la langue s'étire entre ses seins. Deux grosses perles blondes pendent à ses oreilles. Le contour de ses paupières est souligné de noir. Sur sa pommette gauche, une tache brune naturelle. Elle respire en ouvrant la bouche, comme si son corset la comprimait.

Tout en marchant, elle agite un parasol vert au manche d'ivoire, entouré de petites clochettes vermeilles ; douze enfants noirs à la chevelure crépue portent la longue traîne de sa robe, dont un singe soulève parfois l'extrémité.

Elle déclare :

Ah ! bel ermite ! bel ermite ! Mon cœur vacille !

À force de piétiner d'impatience, des callosités ont envahi mes talons, et j'ai cassé un ongle ! J'envoyais des bergers qui guettaient sur les montagnes, la main en visière, des chasseurs criant ton nom dans les bois, et des espions parcourant toutes les routes, demandant à chaque passant : « L'avez-vous vu ? »

La nuit, je pleurais, le visage tourné vers le mur.

Mes larmes ont fini par creuser de petits trous dans le sol, comme la mer érode les rochers, parce que je t'aime tellement !

Elle lui attrape la barbe.

Allez, ris donc, bel ermite ! Je suis pleine de joie, tu verras ! Je joue de la lyre, je danse avec la légèreté d'une abeille, et j'ai une multitude d'histoires amusantes à raconter.

Tu n'imagines pas le long chemin que nous avons parcouru. Les ânes des messagers sont épuisés !

Les ânes sont étendus au sol, immobiles.

Pendant trois longues lunes, ils ont couru sans relâche, mordant un caillou pour couper le vent, la queue haute, les jarrets pliés, galopant sans cesse. On n'en trouvera jamais de pareils ! Ils étaient un héritage de mon grand-père maternel, l'empereur Saharil, descendant d'Iakhschab, d'Iaarab, et de Kastan. Ah ! s'ils vivaient encore, nous les attellerions pour rentrer rapidement chez nous ! Mais... à quoi penses-tu ?

Elle l'observe attentivement.

Quand tu seras mon mari, je prendrai soin de toi, je te parfumerai, je t'épilerai.

Antoine reste figé, aussi pâle qu'un mort.

Tu sembles triste ; est-ce l'idée de quitter ta cabane ? Moi, j'ai tout laissé derrière pour toi, même le roi Salomon, avec sa grande sagesse, ses vingt mille chars de guerre, et sa magnifique barbe ! J'ai apporté mes cadeaux de mariage. Choisis.

Elle se déplace parmi les esclaves et les marchandises.

Voici du baume de Génézareth, de l'encens du cap Gardefan, du ladanon, du cinnamome, et du silphium pour les sauces. Il y a des broderies d'Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre d'Élisa ; et cette boîte de neige contient une outre de chalibon, un vin réservé aux rois d'Assyrie, à boire pur dans une corne de licorne. Voilà des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de la poudre d'or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de Pandio, des fourrures blanches d'Issedonie, des escarboucles de l'île Palæsimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas, une créature rare qui vit sous terre. Ces coussins viennent d'Émath, et ces franges de manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a... mais viens donc ! Viens !

Elle tire saint Antoine par la manche. Il résiste. Elle poursuit :

Ce tissu fin, qui crépite sous les doigts comme des étincelles, est la fameuse toile jaune des marchands de Bactriane. Ils ont besoin de quarante-trois interprètes pour leur voyage. Je te ferai des robes pour la maison.

Ouvrez l'étui en sycomore et apportez-moi la cassette d'ivoire sur le dos de mon éléphant !

On sort d'une boîte un objet rond voilé, et on apporte un petit coffret finement ciselé.

Veux-tu le bouclier de Dgian-ben-Dgian, celui qui a bâti les Pyramides ? Le voici ! Il est fait de sept peaux de dragon superposées, fixées par des vis en diamant, tannées dans de la bile de parricide. Il représente, d'un côté, toutes les guerres passées depuis l'invention des armes, et de l'autre, toutes celles à venir jusqu'à la fin du monde.

La foudre rebondit sur lui comme une balle de liège. Je vais te le mettre au bras, et tu l'emporteras à la chasse.

Mais si tu savais ce que j'ai dans ma petite boîte ! Essaie de l'ouvrir, retourne-la ! Personne ne peut y arriver ; embrasse-moi, et je te le dirai.

Elle attrape saint Antoine par les joues, mais il la repousse d'un geste ferme.

C'était une nuit où le roi Salomon avait perdu la tête. Nous avons fini par conclure un marché. Il s'est levé et, sortant en douce...

Elle exécute une pirouette.

Ah ! ah ! cher ermite, tu ne le sauras pas ! Tu ne le sauras jamais !

Elle agite son parasol, et toutes les clochettes tintent joyeusement.

Et j'ai bien plus encore ! J'ai des trésors cachés dans des galeries où l'on se perd comme dans une forêt. J'ai des palais d'été en roseaux et des palais d'hiver en marbre noir. Au milieu de lacs aussi vastes que des mers, j'ai des îles rondes comme des pièces d'argent, couvertes de nacre, dont les rivages chantent sous les vagues tièdes qui caressent le sable. Mes cuisiniers attrapent les oiseaux dans mes volières et pêchent le poisson dans mes étangs. J'ai des graveurs qui sculptent mon portrait sur des pierres précieuses, des fondeurs qui créent mes statues, des parfumeurs qui mélangent des essences de plantes à des vinaigres et préparent des pâtes. J'ai des couturières qui taillent mes étoffes, des orfèvres qui fabriquent mes bijoux, des coiffeuses en quête de coiffures, et des peintres appliqués qui versent des résines bouillantes sur mes murs, refroidies à l'éventail. J'ai assez de servantes pour un harem, assez d'eunuques pour une armée. J'ai des armées, j'ai des peuples ! Dans mon vestibule, une garde de nains porte des trompes d'ivoire sur le dos.

Antoine soupire.

J'ai des attelages de gazelles, des quadriges d'éléphants, des centaines de couples de chameaux, et des juments à la crinière si longue que leurs pieds s'y perdent quand elles galopent, et des troupeaux aux cornes si larges qu'ils abattent les arbres en broutant. J'ai des girafes qui se promènent dans mes jardins et tendent leur tête au-dessus de mon toit quand je prends l'air après le dîner.

Assise dans une coquille tirée par des dauphins, je me promène dans les grottes, écoutant l'eau des stalactites tomber. Je vais au pays des diamants, où mes amis magiciens me laissent choisir les plus beaux ; puis je remonte à la surface et rentre chez moi.

Elle émet un sifflement aigu ; un grand oiseau descend du ciel et se pose sur sa chevelure, faisant tomber la poudre bleue.

Son plumage orange semble fait d'écailles métalliques. Sa petite tête, ornée d'une huppe d'argent, ressemble à un visage humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une immense queue de paon qu'il déploie en éventail.

Il saisit le parasol de la Reine avec son bec, vacille légèrement avant de se stabiliser, puis hérisse ses plumes et reste immobile.

Merci, beau Simorg-anka ! Toi qui m'as révélé la cachette de l'amoureux ! Merci, messager de mon cœur !

Il vole comme le désir. Il fait le tour du monde en une journée.

Le soir, il revient se poser près de mon lit et me raconte ses voyages. Il décrit les mers qu'il a survolées, pleines de poissons et de navires, les vastes déserts qu'il a observés du ciel, les champs de blé ondulant au vent, et les plantes grimpant sur les murs des villes désertées.

Elle se tord les bras avec langueur.

Oh, si seulement tu voulais ! J'ai un pavillon perché sur un promontoire entre deux océans. Ses murs sont en verre, son sol est fait d'écailles de tortue, et il est ouvert aux quatre vents. De là-haut, je vois mes flottes revenir et les peuples gravir la colline chargés de fardeaux. Nous dormirions sur des lits aussi doux que des nuages, nous boirions des boissons fraîches dans des écorces de fruits, et nous regarderions le soleil à travers des émeraudes ! Viens !

Antoine recule. Elle s'avance, irritée :

Quoi ? Ni richesse, ni coquetterie, ni amour ne t'intéressent ? Tu veux quoi alors ? Une femme lascive, avec une voix rauque, des cheveux flamboyants, et des formes voluptueuses ? Préfères-tu une peau froide comme celle des serpents, ou de grands yeux noirs, plus profonds que des cavernes mystiques ? Regarde mes yeux !

Antoine, malgré lui, les fixe.

Toutes celles que tu as rencontrées, de la fille des rues chantant sous sa lanterne à la noble effeuillant des roses depuis sa litière, toutes les formes entrevues, tous les désirs de ton imagination, demande-les ! Je ne suis pas une femme, je suis un univers. Laisse tomber mes vêtements, et tu découvriras une série de mystères !

Antoine tremble de tous ses membres.

Si tu touchais mon épaule, ce serait comme un feu dans tes veines. Posséder la moindre parcelle de mon corps te remplirait d'une joie plus intense que la conquête d'un empire. Approche tes lèvres ! Mes baisers ont le goût d'un fruit qui fondrait dans ton cœur ! Ah, tu vas te perdre sous mes cheveux, respirer ma poitrine, t'émerveiller de mes formes, brûlé par mes yeux, entre mes bras, dans un tourbillon...

Antoine fait le signe de croix.

Tu me rejettes ! Adieu !

Elle s'éloigne en pleurant, puis se retourne :

Vraiment ? Une femme si belle !

Elle rit, et le singe qui tient le bas de sa robe la soulève.

Tu regretteras, bel ermite, tu pleureras ! Tu t'ennuieras ! Mais je m'en moque ! La la la ! Oh oh oh !

Elle s'en va, le visage dans les mains, sautillant.

Les esclaves défilent devant saint Antoine, les chevaux, les dromadaires, l'éléphant, les suivantes, les mulets chargés, les enfants noirs, le singe, les messagers en vert, tenant un lys brisé ; et la Reine de Saba s'éloigne en poussant un étrange hoquet, mi-sanglot, mi-rire.

Quand elle a disparu, Antoine aperçoit un enfant sur le seuil de sa cabane.

C'est sûrement un des serviteurs de la Reine, pense-t-il.

Cet enfant est petit comme un nain, mais trapu comme un être difforme, avec un air misérable.

Des cheveux blancs recouvrent sa tête disproportionnée, et il tremble dans une tunique usée, serrant un rouleau de papyrus.

La lumière lunaire, voilée par un nuage, éclaire sa silhouette.

Antoine l'observe à distance, envahi par la peur.

— Qui es-tu ? demande-t-il.

L'enfant répond :

— Ton ancien disciple, Hilarion !

— Tu mens ! Hilarion vit en Palestine depuis des années, rétorque Antoine.

— Je suis revenu ! C'est bien moi ! insiste Hilarion.

Antoine s'approche pour mieux l'examiner. La figure d'Hilarion, autrefois éclatante et joyeuse, est désormais sombre et vieillie.

— De longs travaux m'ont épuisé ! explique Hilarion.

— Même ta voix a changé. Elle glace le sang, remarque Antoine.

— C'est que je me nourris de choses amères ! réplique Hilarion.

— Et ces cheveux blancs ? interroge Antoine.

— J'ai traversé tant de chagrins ! avoue Hilarion.

Antoine, pensif, se demande : Serait-ce possible ?...

— Je n'étais pas aussi loin que tu le penses, poursuit Hilarion. L'ermite Paul t'a rendu visite cette année, au mois de schebar. Il y a seulement vingt jours que les Nomades t'ont apporté du pain. Tu as demandé à un marin, avant-hier, de te procurer trois poinçons.

— Il sait tout ! s'étonne Antoine.

— Sache que je ne t'ai jamais vraiment quitté. Mais tu passes de longues périodes sans me remarquer, explique Hilarion.

— Comment cela ? C'est vrai, j'ai souvent l'esprit embrouillé. Cette nuit, en particulier..., admet Antoine.

— Tous les Péchés Capitaux ont tenté de t'atteindre. Mais leurs pièges sont futiles face à un Saint comme toi ! assure Hilarion.

— Oh non !... non ! À chaque instant, je vacille ! Pourquoi ne suis-je pas comme ceux dont l'âme est intrépide et l'esprit ferme, comme le grand Athanase, par exemple, se lamente Antoine.

— Athanase a été ordonné illégalement par sept évêques ! rétorque Hilarion.

— Qu'importe, si sa vertu..., commence Antoine.

— Allons donc ! Un homme orgueilleux, cruel, toujours dans des intrigues, finalement exilé comme accapareur, coupe Hilarion.

— Calomnie ! proteste Antoine.

— Tu ne nieras pas qu'il ait tenté de corrompre Eustates, le trésorier des largesses ? questionne Hilarion.

— On le dit ; je l'admets, concède Antoine.

— Par vengeance, il a incendié la maison d'Arsène ! poursuit Hilarion.

— Hélas ! murmure Antoine.

— Au concile de Nicée, il a qualifié Jésus de « l'homme du Seigneur », accuse Hilarion.

— Ah ! ça, c'est du blasphème ! s'exclame Antoine.

— Tellement limité qu'il avoue ne rien comprendre à la nature du Verbe, ajoute Hilarion.

Antoine, souriant de plaisir, reconnaît :

— En effet, il n'a pas l'esprit très... élevé.

— Si l'on t'avait mis à sa place, cela aurait été une bénédiction pour tes frères et toi. Cette vie isolée est néfaste, suggère Hilarion.

— Au contraire ! L'homme, en tant qu'esprit, doit se détacher des choses mortelles. Toute action le dégrade, conclut Antoine.

Je voudrais ne plus être attaché à la terre, même pas par la plante de mes pieds !

**HILARION**

Hypocrite ! Tu te plonges dans la solitude pour mieux céder à tes désirs secrets. Tu te prives de viande, de vin, de bains, d'esclaves et d'honneurs, mais ton imagination, elle, te sert des festins, des parfums, des femmes nues et des foules qui t'applaudissent ! Ta chasteté n'est qu'une corruption plus subtile, et ton mépris du monde n'est que l'impuissance de ta haine envers lui. C'est pour ça que les gens comme toi sont si lugubres, ou peut-être parce qu'ils doutent. Posséder la vérité, c'est être joyeux. Jésus était-il triste ? Il était entouré d'amis, se reposait à l'ombre des oliviers, entrait chez les publicains, multipliait les coupes, pardonnait aux pécheresses, guérissait toutes les souffrances. Toi, tu n'as de pitié que pour ta propre misère. C'est comme un remords qui te ronge et une folie sauvage qui te pousse à repousser la caresse d'un chien ou le sourire d'un enfant.

**ANTOINE**

éclate en sanglots.

Assez ! Assez ! Tu remues trop mon cœur !

**HILARION**

Secoue la vermine de tes haillons ! Relève-toi de ta saleté ! Ton Dieu n'est pas un Moloch qui exige des sacrifices de chair !

**ANTOINE**

Pourtant, la souffrance est bénie. Les chérubins s'inclinent pour recueillir le sang des confesseurs.

**HILARION**

Alors admire les Montanistes ! Ils surpassent tout le monde.

**ANTOINE**

Mais c'est la vérité de la doctrine qui fait le martyre !

**HILARION**

Comment peut-il prouver son excellence, puisqu'il témoigne aussi pour l'erreur ?

**ANTOINE**

Te tairas-tu, vipère !

**HILARION**

Peut-être que ce n'est pas si difficile. Les encouragements des amis, le plaisir d'insulter le peuple, le serment prêté, un certain vertige, mille circonstances les aident.

Antoine s'éloigne d'Hilarion. Hilarion le suit.

En plus, cette façon de mourir cause de grands désordres. Denys, Cyprien et Grégoire l'ont évitée. Pierre d'Alexandrie l'a critiquée, et le concile d'Elvire...

**ANTOINE**

se bouche les oreilles.

Je n'écoute plus !

**HILARION**

élevant la voix :

Voilà que tu retombes dans ton péché habituel, la paresse. L'ignorance est l'écume de l'orgueil. On dit : « Ma conviction est faite, pourquoi discuter ? » et on méprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et même le texte de la Loi qu'on ignore. Crois-tu vraiment détenir la sagesse ?

**ANTOINE**

Je l'entends toujours ! Ses paroles bruyantes emplissent ma tête.

**HILARION**

Les efforts pour comprendre Dieu sont bien plus nobles que tes mortifications pour l'apaiser. Notre mérite vient de notre soif de vérité. La religion seule n'explique pas tout, et résoudre les problèmes que tu ignores peut la rendre plus inattaquable et plus grande. Pour ton salut, il faut communiquer avec tes frères, sinon l'Église, la communauté des fidèles, ne serait qu'un mot. Écoute toutes les raisons, ne méprise rien ni personne. Le sorcier Balaam, le poète Eschyle et la sibylle de Cumes ont annoncé le Sauveur. Denys d'Alexandrie a reçu l'ordre du Ciel de lire tous les livres. Saint Clément nous ordonne d'étudier les lettres grecques.

Hermas a été converti par l'illusion d'une femme qu'il avait aimée.

ANTOINE

Quel air d'autorité ! On dirait que tu grandis...

Effectivement, la stature d'Hilarion semble s'élever peu à peu. Antoine, pour ne plus le voir, ferme les yeux.

HILARION

Ne t'inquiète pas, cher ermite !

Installons-nous là, sur cette grosse pierre, comme autrefois, quand je te saluais à l'aube en te nommant « étoile du matin », et tu commençais mes leçons. Elles ne sont pas terminées. La lune éclaire suffisamment. Je t'écoute.

Il sort un calame de sa ceinture et, assis par terre en tailleur avec un rouleau de papyrus à la main, il lève la tête vers saint Antoine, qui, assis à côté de lui, garde la tête baissée.

Après un moment de silence, Hilarion reprend :

La parole de Dieu, n'est-ce pas, est confirmée par les miracles ? Pourtant, les magiciens de Pharaon en réalisaient aussi ; d'autres imposteurs peuvent en faire. On peut se tromper. Qu'est-ce qu'un miracle, alors ? Un événement qui semble surnaturel. Mais connaissons-nous toute la puissance de la nature ? Le fait qu'une chose ne nous étonne pas d'habitude signifie-t-il que nous la comprenons ?

ANTOINE

Peu importe ! Il faut croire en l'Écriture !

HILARION

Saint Paul, Origène et bien d'autres ne la prenaient pas au pied de la lettre ; mais si on l'interprète par des allégories, elle devient accessible à peu de gens, et la clarté de la vérité disparaît. Que faire ?

ANTOINE

Faire confiance à l'Église !

HILARION

Donc l'Écriture est inutile ?

ANTOINE

Pas du tout ! Même si l'Ancien Testament, je l'admets, a... des zones d'ombre... le Nouveau brille d'une lumière pure.

HILARION

Cependant, dans l'Évangile de Matthieu, l'ange apparaît à Joseph, alors que dans Luc, c'est à Marie. L'onction de Jésus par une femme se passe, selon le premier Évangile, au début de sa vie publique, et selon les trois autres, peu avant sa mort. La boisson offerte à Jésus sur la croix est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel, et dans Marc, du vin et de la myrrhe. Selon Luc et Matthieu, les apôtres ne doivent emporter ni argent, ni sac, ni même sandales et bâton ; dans Marc, Jésus leur interdit seulement de prendre autre chose que des sandales et un bâton. Je suis perdu !

ANTOINE

étonné :

En effet... en effet...

HILARION

Quand Jésus est touché par la femme hémorroïsse, il se retourne en demandant : « Qui m'a touché ? » Ne savait-il donc pas qui l'avait touché ? Cela contredit l'idée de son omniscience. Si le tombeau était gardé, pourquoi les femmes se seraient-elles inquiétées de déplacer la pierre ? Donc, soit il n'y avait pas de gardes, soit les femmes n'étaient pas présentes. À Emmaüs, il mange avec ses disciples et leur fait toucher ses plaies. C'est un corps humain, matériel, tangible, et pourtant il traverse les murs.

— Est-ce vraiment possible ?

**ANTOINE**

— Ta question demande une longue réponse !

**HILARION**

— Alors, pourquoi a-t-il reçu le Saint-Esprit s’il est le Fils ? Pourquoi se faire baptiser s’il est le Verbe incarné ? Comment le Diable a-t-il pu tenter Dieu lui-même ? Tu ne t’es jamais posé ces questions ?

**ANTOINE**

— Si, souvent ! Ces pensées, qu’elles soient discrètes ou violentes, hantent ma conscience. Je les repousse, mais elles reviennent, m’oppressent ; parfois, je me sens maudit.

**HILARION**

— Alors, pourquoi servir Dieu ?

**ANTOINE**

— J’ai toujours besoin de l’adorer !

Après un long silence, Hilarion reprend :

— En dehors du dogme, nous avons toute liberté pour explorer. Veux-tu découvrir la hiérarchie des Anges, le pouvoir des Nombres, le mystère des germes et des métamorphoses ?

**ANTOINE**

— Oui, absolument ! Mon esprit cherche à s’échapper de sa prison. J’ai l’impression qu’en concentrant mes forces, j’y parviendrai. Parfois, pendant un bref instant, je me sens suspendu dans un éclair de compréhension, puis je retombe...

**HILARION**

— Le secret que tu cherches est gardé par des sages. Ils habitent un pays lointain, sous des arbres immenses, vêtus de blanc, aussi sereins que des dieux. Un air chaud les nourrit. Des léopards se promènent sur l’herbe autour d’eux. Le murmure des sources se mêle au hennissement des licornes et à leurs voix. Écoute-les, et l’Inconnu se révélera à toi !

**ANTOINE**

— La route est longue, et je suis vieux...

**HILARION**

— Oh, mais les hommes savants ne manquent pas ! Il y en a même tout près, ici ! Allons-y !

**IV**

Antoine découvre devant lui une immense basilique. Une lumière éclatante, presque comme un soleil multicolore, illumine les têtes innombrables de la foule qui emplit la nef. Elle se répand entre les colonnes vers les bas-côtés, où l’on aperçoit des autels, des lits, des chaînettes de pierres bleues, et des constellations peintes sur les murs.

Au milieu de la foule, des groupes se forment. Des hommes, debout sur des escabeaux, haranguent d’un doigt levé ; d’autres prient, bras en croix, s’allongent par terre, chantent des hymnes ou boivent du vin. Autour d’une table, des fidèles partagent les agapes ; des martyrs montrent leurs blessures ; des vieillards, appuyés sur des bâtons, racontent leurs voyages.

Ils viennent de partout : des Germains, de la Thrace, des Gaules, de la Scythie et des Indes. Certains ont de la neige dans la barbe, des plumes dans les cheveux, des épines accrochées à leurs vêtements, des sandales noires de poussière, la peau brûlée par le soleil. Les costumes se mélangent : manteaux de pourpre, robes de lin, dalmatiques brodées, vêtements de poil, bonnets de matelots, mitres d’évêques. Leurs yeux brillent d’un éclat extraordinaire. Ils semblent à la fois bourreaux et eunuques.

Hilarion avance parmi eux. Tous le saluent. Antoine, serré contre son épaule, les observe. Il remarque de nombreuses femmes, certaines habillées en hommes, les cheveux ras. Elles l’intimident.

**HILARION**

— Ce sont des chrétiennes qui ont converti leurs maris.

Les femmes ont toujours été du côté de Jésus, même celles qui vénéraient d'autres dieux, comme Procula, l'épouse de Pilate, et Poppée, la maîtresse de Néron. Ne t'inquiète pas, avance !

Et d'autres continuent d'arriver, sans cesse.

Ils se multiplient, se dédoublent, aussi légers que des ombres, mais leur clameur est immense, mêlant hurlements de rage, cris d'amour, chants et exhortations.

**ANTOINE** (chuchotant)
— Que veulent-ils ?

**HILARION**
— Le Seigneur a dit : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire. » Ils détiennent ces choses.

Hilarion pousse Antoine vers un trône d'or à cinq marches. Là, entouré de quatre-vingt-quinze disciples, tous enduits d'huile, maigres et très pâles, siège le prophète Manès. Il est magnifique comme un archange, immobile comme une statue, vêtu d'une robe indienne, des pierres précieuses dans ses cheveux tressés, tenant dans sa main gauche un livre d'images peintes et sous sa droite un globe. Les images montrent les créatures endormies dans le chaos. Antoine se penche pour les observer.

**MANÈS**
Il fait tourner son globe et, accompagnant ses paroles d'une lyre aux sons cristallins, il explique :
— La terre céleste est tout en haut, la terre mortelle tout en bas, soutenue par deux anges, le Splenditenens et l’Omophore à six visages.
Au sommet du ciel le plus haut réside la Divinité impassible ; en dessous, face à face, se trouvent le Fils de Dieu et le Prince des ténèbres.
Quand les ténèbres ont envahi son royaume, Dieu a tiré de son essence une force qui a créé le premier homme, entouré des cinq éléments. Mais les démons des ténèbres lui ont volé une partie, et cette partie, c'est l’âme.
Il n'y a qu'une seule âme, répandue partout, comme l'eau d'un fleuve qui se divise en plusieurs bras. Elle soupire dans le vent, grince dans le marbre scié, hurle dans la voix de la mer, et pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier.
Les âmes quittant ce monde voyagent vers les astres, qui sont des êtres vivants.

**ANTOINE** (riant)
— Ah ! ah ! quelle idée absurde !

**UN HOMME**, sans barbe, à l'air austère, intervient :
— En quoi ?

Antoine s'apprête à répondre, mais Hilarion lui chuchote que cet homme est le grand Origène, et Manès reprend :

— D'abord, elles s'arrêtent dans la lune pour se purifier, puis elles montent vers le soleil.

**ANTOINE** (lentement)
— Je ne vois rien… qui nous empêche… de le croire.

**MANÈS**
— Le but de toute créature est de libérer le rayon céleste emprisonné dans la matière. Il s'échappe plus facilement par les parfums, les épices, l'arôme du vin cuit, toutes ces choses légères qui ressemblent à des pensées. Mais les actes de la vie le retiennent. Le meurtrier renaîtra dans le corps d'un éléphant, celui qui tue un animal deviendra cet animal ; si tu plantes une vigne, tu seras lié dans ses rameaux. La nourriture l'absorbe. Donc, privez-vous ! jeûnez !

**HILARION**
— Comme tu le vois, ils sont sobres !

**MANÈS**
— Il y a beaucoup de lumière dans les viandes, moins dans les herbes. Mais les Purs, grâce à leurs mérites, libèrent cette partie lumineuse des végétaux, et elle retourne à son origine. Les animaux, par la reproduction, l'emprisonnent dans la chair.

Évitez les femmes !

HILARION

Regardez comme ils sont maîtres d'eux-mêmes !

MANÈS

Ou mieux, assurez-vous qu'elles ne puissent enfanter. Il vaut mieux pour l'âme de tomber sur terre que de se perdre dans les chaînes de la chair.

ANTOINE

Quelle horreur !

HILARION

Peu importe la gravité des péchés ! L'Église a bien fait du mariage un sacrement !

SATURNIN

Vêtu à la mode syrienne :

Cela ne fait que répandre le malheur ! Dieu a ordonné aux anges déchus de créer le monde pour les punir. Le Christ est venu pour que le Dieu des Juifs, qui était l'un de ces anges...

ANTOINE

Un ange ? Lui ? Le Créateur ?

CERDON

N'a-t-il pas cherché à tuer Moïse, trompé ses prophètes, séduit les peuples, répandu le mensonge et l'idolâtrie ?

MARCION

Évidemment, le Créateur n'est pas le vrai Dieu !

SAINT CLÉMENT D'ALEXANDRIE

La matière n'a pas de début ni de fin !

BARDESANES

Habillé en mage babylonien :

Elle a été façonnée par les Sept Esprits planétaires.

LES HERNIENS

Les anges ont créé les âmes !

LES PRISCILLIANIENS

Le Diable a façonné le monde !

ANTOINE

Recule, horrifié :

Quelle horreur !

HILARION

Le soutenant :

Ne désespère pas si vite ! Tu comprends mal leur doctrine. Voici quelqu'un qui a appris de Théodas, l'ami de saint Paul. Écoute-le !

Sur un geste d’Hilarion,

VALENTIN

Vêtu d'une tunique d'argent, avec une voix sifflante et un crâne pointu :

Le monde est l'œuvre d'un Dieu en délire.

ANTOINE

Baisse la tête.

L'œuvre d'un Dieu en délire...

Après un long silence :

Comment cela ?

VALENTIN

Le plus parfait des êtres, les Éons, l'Abîme, reposait dans la Profondeur avec la Pensée. De leur union est née l'Intelligence, qui avait pour compagne la Vérité.

L'Intelligence et la Vérité ont engendré le Verbe et la Vie, qui ont à leur tour engendré l'Homme et l'Église. Cela fait huit Éons !

Il compte sur ses doigts.

Le Verbe et la Vérité ont donné naissance à dix autres Éons, soit cinq couples. L'Homme et l'Église ont produit douze autres Éons, parmi lesquels le Paraclet et la Foi, l'Espérance et la Charité, le Parfait et la Sagesse, Sophia.

L'ensemble de ces trente Éons forme le Plérôme, ou Universalité de Dieu. Comme l'écho d'une voix qui s'éloigne, comme le parfum qui s'évapore, comme les rayons du soleil couchant, les Puissances émanées du Principe s'affaiblissent toujours.

Mais Sophia, curieuse de connaître le Père, s'est aventurée hors du Plérôme. Le Verbe a alors créé un autre couple, le Christ et le Saint-Esprit, qui ont relié tous les Éons entre eux. Ensemble, ils ont formé Jésus, la fleur du Plérôme.

Cependant, l'effort de Sophia pour s'échapper a laissé dans le vide une image d'elle-même, une substance mauvaise, Acharamoth. Le Sauveur a eu pitié d'elle, l'a libérée de ses passions. Et du sourire d'Acharamoth délivrée, la lumière est née ; ses larmes ont formé les eaux, sa tristesse a engendré la matière sombre.

D'Acharamoth est sorti le Démiurge, créateur des mondes, des cieux et du Diable.

Bien en dessous du Plérôme, sans même en percevoir l'éclat, le Démiurge se pense le seul et véritable Dieu. Par la voix de ses prophètes, il proclame : « Il n'y a pas d'autre Dieu que moi ! » Il créa l'homme et insuffla dans son âme une graine immatérielle, l'Église, miroir de celle qui réside dans le Plérôme.

Un jour, Acharamoth atteindra les hauteurs et rejoindra le Sauveur ; alors, le feu caché consumera toute matière, s'anéantira, et les hommes, devenus de purs esprits, s'uniront aux anges !

ORIGÈNE

À ce moment, le Démon sera défait, et le règne du Bien commencera !

Antoine, retenant un cri, est soudainement interrompu par

BASILIDE

qui lui saisit le coude :

L'Être suprême et ses innombrables émanations portent le nom d'Abraxas, tandis que le Sauveur et ses vertus sont appelés Kaulakau, c'est-à-dire ligne-sur-ligne, rectitude-sur-rectitude.

La puissance de Kaulakau s'obtient à travers certains mots, gravés sur cette calcédoine pour en faciliter la mémorisation.

Il montre alors à son cou une petite pierre ornée de gravures étranges.

Ainsi, tu seras transporté dans l'Invisible ; au-delà des lois, tu mépriseras tout, même la vertu !

Nous, les Purs, devons fuir la souffrance, suivant l'exemple de Kaulakau.

ANTOINE

Quoi ? Et la croix ?

LES ELKHESAÏTES

vêtus de robes couleur d'hyacinthe, lui répondent :

La tristesse, l'humiliation, la condamnation et l'oppression de nos ancêtres sont effacées, grâce à la mission venue à nous !

Renie le Christ inférieur, l'homme-Jésus ; mais vénère l'autre Christ, né en lui sous l'aile de la Colombe.

Honorez le mariage ! Le Saint-Esprit est féminin !

Hilarion a disparu ; et Antoine, poussé par la foule, se retrouve devant

LES CARPOCRATIENS

étendus avec des femmes sur des coussins écarlates :

Avant de rejoindre l'Unique, tu traverseras une série d'états et d'actions. Pour te libérer des ténèbres, accomplis dès maintenant leurs œuvres ! L'époux dira à l'épouse : « Fais la charité à ton frère », et elle t'embrassera.

LES NICOLAÏTES

rassemblés autour d'un plat fumant :

C'est de la viande offerte aux idoles ; prends-en ! L'apostasie est permise quand le cœur est pur. Gave-toi de ce que ton corps désire. Épuise-le dans la débauche ! Prounikos, la mère du Ciel, s'est vautrée dans l'ignominie.

LES MARCOSIENS

parés d'anneaux d'or, ruisselants de baume :

Rejoins-nous pour t'unir à l'Esprit ! Rejoins-nous pour boire l'immortalité !

L'un d'eux lui montre, derrière une tapisserie, le corps d'un homme surmonté d'une tête d'âne. C'est Sabaoth, père du Diable. Par haine, il crache dessus.

Un autre dévoile un lit bas, couvert de fleurs, annonçant que

Les noces spirituelles vont s'accomplir.

Un troisième tient une coupe de verre, fait une invocation ; du sang y apparaît :

Ah ! le voilà ! le voilà ! le sang du Christ !

Antoine s'écarte.

Antoine est soudain éclaboussé par l'eau qui jaillit d'une cuve.

Les Helvidiens se plongent dans cette fête en bas, murmurant :

— L'homme, régénéré par le baptême, est sans faute !

Il continue son chemin et passe près d'un grand feu où les Adamites, entièrement nus, cherchent à imiter la pureté originelle du paradis. Puis, il se heurte aux Messaliens, étalés sur le sol, à moitié endormis, l'air abruti :

— Écrase-nous si tu veux, nous ne bougerons pas ! Le travail est un péché, toute activité est mauvaise !

Plus loin, il découvre les abjects Paterniens, hommes, femmes et enfants, entassés pêle-mêle sur un tas d'immondices, levant leurs visages hideux tachés de vin :

— Les parties inférieures de notre corps, faites par le Diable, lui appartiennent. Buvons, mangeons, forniquons !

Aetius proclame :

— Les crimes sont des besoins que Dieu ignore !

Soudain, un homme, vêtu d'un manteau carthaginois, bondit au milieu d'eux, brandissant un paquet de lanières. Il frappe violemment à droite et à gauche :

— Imposteurs, brigands, simoniaques, hérétiques et démons ! La vermine des écoles, la lie de l'enfer ! Marcion, c'est un marin de Sinope excommunié pour inceste ; Carpocras a été banni comme magicien ; Ætius a volé sa maîtresse, Nicolas a prostitué sa femme ; et Manès, qui se fait appeler le Bouddha et se nomme Cubricus, a été écorché vif avec un roseau ! Sa peau tannée pend aux portes de Ctésiphon !

Antoine reconnaît Tertullien et se précipite vers lui :

— Maître ! à moi ! à moi !

Tertullien continue :

— Détruisez les images ! Couvrez les vierges ! Priez, jeûnez, pleurez, mortifiez-vous ! Pas de philosophie ! Pas de livres ! Après Jésus, la science est inutile !

Tous s'enfuient, et Antoine voit, à la place de Tertullien, une femme assise sur un banc de pierre. Elle sanglote, la tête appuyée contre une colonne, les cheveux tombants, le corps affaissé dans une longue robe brune.

Ils se retrouvent l'un près de l'autre, loin de la foule, dans un silence et un apaisement extraordinaires, comme dans les bois quand le vent s'arrête et que les feuilles cessent de bouger.

Cette femme est très belle, bien que flétrie et d'une pâleur mortelle. Ils se regardent, et leurs yeux échangent un flot de pensées, de souvenirs anciens, confus et profonds. Enfin, Priscilla prend la parole :

— J'étais dans la dernière chambre des bains, m'endormant au bourdonnement des rues. Soudain, j'ai entendu des clameurs. On criait : « C'est un magicien ! C'est le Diable ! » La foule s'est arrêtée devant notre maison, face au temple d'Esculape. Je me suis haussée jusqu'au soupirail. Sur le péristyle du temple, un homme portait un carcan de fer autour du cou. Il prenait des charbons dans un réchaud et traçait de larges traînées sur sa poitrine en appelant « Jésus, Jésus ! » Le peuple disait : « Cela n'est pas permis ! Lapidons-le ! » Mais il continuait. C'était incroyable, transportant. Des fleurs aussi grandes que le soleil tournaient devant mes yeux, et j'entendais une harpe d'or vibrer dans l'espace. Le jour s'estompa.

Mes bras ont lâché prise, et mon corps s'est effondré. Il m'a emmenée chez lui.

ANTOINE

De qui parles-tu ?

PRISCILLA

De Montanus !

ANTOINE

Montanus est mort.

PRISCILLA

Ce n’est pas vrai !

UNE VOIX

Non, Montanus n'est pas mort !

Antoine se retourne et voit, assise sur le banc à côté de lui, une deuxième femme. Elle est blonde, encore plus pâle, avec des yeux gonflés par les larmes. Sans attendre de questions, elle commence :

MAXIMILLA

Nous rentrions de Tarse par les montagnes quand, à un virage, un homme apparut sous un figuier.

Il cria : « Arrêtez ! » et se précipita vers nous en hurlant des insultes. Les esclaves se sont approchés. Il s'est mis à rire. Les chevaux se cabraient. Les chiens aboyaient.

Debout, le visage trempé de sueur, son manteau claquait au vent.

Il nous appelait par nos noms, dénonçant la vanité de nos actions et l'infamie de nos corps, levant le poing vers les dromadaires à cause des clochettes d’argent qu’ils portaient.

Sa colère m’effrayait autant qu’elle me captivait, m’enivrait.

D'abord, les esclaves ont dit : « Maître, nos bêtes sont épuisées » ; puis les femmes ont ajouté : « Nous avons peur », et les esclaves sont partis. Ensuite, les enfants ont pleuré : « Nous avons faim ! » Et comme personne ne répondait, les femmes ont disparu.

Lui, il continuait à parler. J’ai senti quelqu’un près de moi. C’était mon époux ; mais j'écoutais l'autre. Il se traînait parmi les pierres en criant : « Tu m’abandonnes ? » et j’ai répondu : « Oui, pars ! » pour suivre Montanus.

ANTOINE

Un eunuque !

PRISCILLA

Ça te surprend, cœur insensible ! Pourtant, Madeleine, Jeanne, Marthe et Suzanne ne partageaient pas la couche du Sauveur. Les âmes peuvent s’unir avec plus de passion que les corps. Léonce l’évêque s’est mutilé pour garder Eustolie, préférant son amour à sa virilité. Ce n'est pas ma faute ; un esprit me pousse. Sotas n'a pas pu me guérir. C'est cruel, mais peu importe ! Je suis la dernière prophétesse, et après moi, le monde touchera à sa fin.

MAXIMILLA

Il m’a comblée de ses dons. Personne ne l’aime autant que moi, et il m’aime aussi plus que tout !

PRISCILLA

Tu mens ! C’est moi !

MAXIMILLA

Non, c’est moi !

Elles commencent à se battre.

Entre leurs épaules, la tête d’un homme noir apparaît.

MONTANUS

vêtu d’un manteau noir, orné de deux os croisés :

Calmez-vous, mes colombes ! Incapables de bonheur terrestre, notre union nous offre une plénitude spirituelle. Après l’ère du Père, l’ère du Fils ; je lance la troisième, celle du Paraclet.

La lumière m'est apparue durant quarante nuits, alors que la Jérusalem céleste brillait au-dessus de ma maison à Pepuza.

Ah ! Comme vous hurlez de douleur sous les coups des lanières ! Vos corps meurtris viennent chercher ma passion, languissant d'un amour impossible ! Cet amour est si puissant qu'il vous a ouvert des mondes, vous permettant de voir les âmes de vos propres yeux.

Antoine, surpris, fait un geste d'étonnement.

TERTULLIEN

Revenant vers Montanus :

Bien sûr, puisque l'âme a un corps — ce qui n'a pas de corps n'existe pas.

MONTANUS

Pour affiner l'âme, j'ai instauré de nombreuses mortifications, trois jeûnes par an, et des prières nocturnes en silence — de peur que notre souffle ne ternisse nos pensées. Il faut renoncer aux secondes noces, voire à tout mariage ! Les anges ont péché avec les femmes.

LES ARCONTIQUES

Vêtus de cilices de crins :

Le Sauveur a dit : « Je suis venu pour détruire l'œuvre de la Femme ».

LES TATIANIENS

En cilices de joncs :

Elle est l'arbre du mal ! Nos corps sont les habits de peau.

En avançant, Antoine croise

LES VALÉSIENS

Étendus au sol, des plaques rouges au bas-ventre, sous leur tunique.

Ils lui tendent un couteau :

Fais comme Origène et nous ! As-tu peur de la douleur, lâche ? Est-ce l'amour de ta chair qui te retient, hypocrite ?

Alors qu'il les observe se débattre, allongés dans des mares de sang,

LES CAÏNITES

Cheveux noués par une vipère, hurlent à son oreille :

Gloire à Caïn ! Gloire à Sodome ! Gloire à Judas !

Caïn est la lignée des forts. Sodome a terrifié le monde par son châtiment ; et c'est grâce à Judas que Dieu a sauvé le monde ! Oui, Judas ! Sans lui, pas de mort, pas de rédemption !

Ils disparaissent dans la foule des

CIRCONCELLIONS

Vêtus de peaux de loup, couronnes d'épines, brandissant des massues de fer.

Écrasez le fruit ! Troublez la source ! Noyez l'enfant ! Dépouillez le riche satisfait, qui mange à sa faim ! Frappez le pauvre qui envie la couverture de l'âne, le repas du chien, le nid de l'oiseau, et qui se lamente parce que les autres ne sont pas aussi misérables que lui.

Nous, les Saints, pour hâter la fin du monde, empoisonnons, brûlons, massacrons !

Le salut ne se trouve que dans le martyre. Nous nous infligeons le martyre. Nous arrachons la peau de nos têtes avec des tenailles, nous exposons nos corps sous les charrues, nous nous jetons dans les flammes des fours !

Maudit soit le baptême ! Maudite soit l'eucharistie ! Maudit soit le mariage ! Damnation universelle !

Alors, dans toute la basilique, la fureur redouble.

Les Audiens tirent des flèches contre le Diable ; les Collyridiens lancent des voiles bleus au plafond ; les Ascites se prosternent devant une outre ; les Marcionites baptisent un mort avec de l'huile. Près d'Appelles, une femme montre un pain rond dans une bouteille pour mieux expliquer son idée ; une autre, au milieu des Sampséens, distribue la poussière de ses sandales comme une hostie. Sur le lit des Marcosiens jonché de roses, deux amants s'embrassent.

Les Circoncellions s'entretuent, les Valésiens râlent, Bardesane chante, Carpocras danse, tandis que Maximilla et Priscilla gémissent bruyamment. Pendant ce temps, la fausse prophétesse de Cappadoce, nue et appuyée sur un lion, brandit trois flambeaux et hurle l'Invocation Terrible.

Les colonnes oscillent comme des arbres en pleine tempête, les amulettes des Hérésiarques dessinent des lignes de feu dans l'air, les constellations dansent dans les chapelles, et les murs semblent reculer sous la pression incessante de la foule, chaque tête devenant une vague rugissante.

Mais au cœur de ce tumulte, une chanson éclate, ponctuée de rires, où le nom de Jésus revient sans cesse.

Ce sont des gens du peuple qui frappent dans leurs mains pour donner le rythme. Au centre de ce groupe se trouve Arius, vêtu en diacre.

Les fous qui me critiquent prétendent expliquer l'inexplicable. Pour les confondre, j'ai écrit des petits poèmes si amusants qu'on les récite par cœur dans les moulins, les tavernes et les ports.

Non, mille fois non ! Le Fils n'est pas éternel comme le Père, ni de même essence ! Sinon, pourquoi aurait-il dit : « Père, éloigne de moi ce calice ! — Pourquoi m'appelez-vous bon ? Seul Dieu est bon ! — Je vais vers mon Dieu, votre Dieu ! » et bien d'autres paroles qui prouvent qu'il est une créature.

Elle est également démontrée par tous ses titres : agneau, berger, source, sagesse, fils de l'homme, prophète, chemin de vérité, pierre angulaire !

SABELLIUS

Pour moi, ils sont identiques.

ARIUS

Le concile d'Antioche a tranché autrement.

ANTOINE

Mais alors, qu'est-ce que le Verbe ? Qui était vraiment Jésus ?

LES VALENTINIENS

Il était l'époux de l'Acharamoth repentante !

LES SETHIANIENS

C'était Sem, le fils de Noé !

LES THÉODOTIENS

C'était Melchisédech !

LES MÉRINTHIENS

Ce n'était qu'un homme !

LES APOLLINARISTES

Il a seulement pris l'apparence d'un homme, il a feint la Passion.

MARCEL D’ANCYRE

Il est une extension du Père !

LE PAPE CALIXTE

Père et Fils ne sont que deux aspects d'un seul Dieu !

MÉTHODIUS

Il était d'abord en Adam, puis dans chaque homme !

CÉRINTHE

Et il ressuscitera !

VALENTIN

Impossible, son corps est d'essence céleste !

PAUL DE SAMOSATE

Il n'est devenu Dieu qu'à son baptême !

HERMOGÈNE

Il réside dans le soleil !

Tous les hérétiques forment un cercle autour d'Antoine, qui pleure, la tête dans ses mains.

UN JUIF

À la barbe rouge et la peau marquée de lèpre, s'approche de lui en ricanant horriblement :

Son âme était celle d'Ésaü ! Il souffrait de la maladie de Bellérophon ; et sa mère, la parfumeuse, s'est donnée à Pantherus, un soldat romain, sur des gerbes de maïs, un soir de moisson.

ANTOINE

Reprend vivement ses esprits, les fixe sans un mot, puis s'avance vers eux :

Docteurs, magiciens, évêques et diacres, hommes et spectres, éloignez-vous ! Vous n'êtes que mensonges !

LES HÉRÉSIARQUES

Nos martyrs sont plus martyrs que les tiens, nos prières plus ardues, nos élans d'amour plus élevés, nos extases plus longues.

ANTOINE

Mais vous n'avez ni révélation, ni preuves !

Tous brandissent alors des rouleaux de papyrus, des tablettes de bois, des morceaux de cuir, des bandes de tissu, se bousculant les uns les autres :

LES CÉRINTHIENS

Voici l'Évangile des Hébreux !

LES MARCIONITES

L'Évangile du Seigneur !

LES MARCOSIENS

L'Évangile d'Ève !

LES ENCRATITES

L'Évangile de Thomas !

LES CAÏNITES

L'Évangile de Judas !

BASILIDE

Le traité de l'âme advenue !

MANÈS

La prophétie de Barcouf !

Antoine lutte, se libère ; et il aperçoit dans un coin sombre,

LES VIEUX ÉBIONITES

desséchés comme des momies, le regard éteint, les sourcils blancs.

Ils disent d'une voix tremblante :

Nous l'avons connu, nous l'avons connu, le fils du charpentier ! Nous étions de son âge, nous vivions dans sa rue. Il jouait avec de la boue pour modeler des petits oiseaux, sans crainte des outils tranchants, aidait son père dans son travail, ou rassemblait pour sa mère des pelotons de laine teinte. Puis, il a voyagé en Égypte, d'où il a rapporté de grands secrets. Nous étions à Jéricho quand il est venu voir le mangeur de sauterelles. Ils ont parlé à voix basse, sans que personne ne puisse les entendre.

C'est à partir de ce moment-là qu'il a commencé à faire parler de lui en Galilée, et que de nombreuses histoires, parfois farfelues, ont circulé à son sujet.

Ils murmurent, tremblants :

— Nous l’avons connu, nous, nous l’avons connu !

ANTOINE

— Parlez, je vous en prie ! Comment était-il, son visage ?

TERTULLIEN

— Il avait un air farouche et repoussant, comme s'il portait en lui tous les crimes, toutes les douleurs et toutes les difformités du monde.

ANTOINE

— Oh non, je ne peux pas le croire ! Je l’imagine plutôt doté d’une beauté presque divine.

EUSÈBE DE CÉSARÉE

— À Paneades, il y a une vieille statue en pierre, perdue dans les herbes, censée avoir été érigée par une femme souffrant d’hémorroïdes. Mais le temps a effacé ses traits et la pluie a abîmé l’inscription.

Une femme s'avance depuis le groupe des Carpocratiens.

MARCELLINA

— Autrefois, j’étais diaconesse à Rome, dans une petite église où je montrais aux fidèles des images en argent de saint Paul, d’Homère, de Pythagore et de Jésus-Christ.

Elle entrouvre son manteau.

— Je n’ai gardé que la sienne. Tu la veux ?

UNE VOIX

— Il revient quand nous l’appelons ! C’est l’heure ! Viens !

Antoine sent une main rugueuse l'attraper et l'entraîner.

Il monte un escalier plongé dans l'obscurité totale ; après de nombreuses marches, il arrive devant une porte.

Celui qui le guide (est-ce Hilarion ? Antoine l'ignore) chuchote à un autre : « Le Seigneur va venir », et ils entrent dans une pièce basse de plafond, dénudée de tout mobilier.

Ce qui attire immédiatement son attention, c'est une longue chrysalide couleur de sang, surmontée d'une tête humaine d'où jaillissent des rayons, avec le mot "Knouphis" inscrit en grec tout autour. Elle trône sur une colonne au centre d'un piédestal. Sur les autres murs, des médaillons en fer poli montrent des têtes d’animaux : un bœuf, un lion, un aigle, un chien, et encore une tête d’âne.

Les lampes d’argile suspendues sous ces images projettent une lumière vacillante. Par un trou dans le mur, Antoine aperçoit la lune qui éclaire au loin la mer, et il entend le doux clapotis des vagues, ponctué par le bruit sourd d'une coque de bateau frappant contre les pierres d'un môle.

Des hommes accroupis, cachés sous leurs manteaux, émettent par moments des bruits semblables à des aboiements étouffés. Des femmes dorment, le front posé sur leurs bras croisés, perdus dans leurs voiles, ressemblant à des tas de chiffons le long du mur. À côté d’elles, des enfants à moitié nus, couverts de vermine, regardent fixement les lampes brûler, l'air absent. Personne ne bouge ; tout le monde attend.

Ils chuchotent à propos de leurs familles ou échangent des remèdes pour leurs maladies. Plusieurs prévoient de partir en bateau à l’aube, car la persécution devient trop intense. Pourtant, tromper les païens n'est pas si difficile.

« Ils pensent, ces idiots, que nous vénérons Knouphis ! »

Soudain, l'un des frères, inspiré, s'avance vers la colonne où trône un pain sur une corbeille débordante de fenouil et d'aristoloches.

Les autres prennent position, se tenant debout en trois lignes parallèles.

L'INSPIRÉ

déroule une bannière ornée de motifs cylindriques entremêlés et commence :

Sur les ténèbres, le rayon du Verbe est descendu, libérant un cri puissant, semblable à la voix même de la lumière.

TOUS

répondent en balançant leurs corps :

Kyrie eleïson !

L'INSPIRÉ

Puis l'homme fut créé par le Dieu d'Israël, avec l'aide de ceux-ci :

Il désigne les médaillons,

Astophaios, Oraïos, Sabaoth, Adonaï, Eloï, Iaô !

Et l'homme gisait dans la boue, hideux, faible, informe, sans pensée.

TOUS

d'un ton plaintif :

Kyrie eleïson !

L'INSPIRÉ

Mais Sophia, compatissante, lui insuffla une parcelle de son âme.

Voyant alors l'homme si beau, Dieu entra en fureur. Il l'enferma dans son royaume, lui interdisant l'arbre de la connaissance.

Sophia le secourut à nouveau ! Elle envoya le serpent, qui, par de longs détours, le fit désobéir à cette loi de haine.

Et l'homme, ayant goûté à la connaissance, comprit les choses célestes.

TOUS

avec force :

Kyrie eleïson !

L'INSPIRÉ

Mais Iabdalaoth, pour se venger, précipita l'homme dans la matière, et le serpent avec lui !

TOUS

très bas :

Kyrie eleïson !

Ils se taisent, leurs bouches closes.

Les senteurs du port se mêlent à l'air chaud, à la fumée des lampes. Les mèches crépitent, prêtes à s'éteindre ; des moustiques tournoient. Antoine râle d'angoisse, sentant une monstruosité flotter autour de lui, l'effroi d'un crime imminent.

Mais

L'INSPIRÉ

frappe du talon, claque des doigts, hoche la tête, psalmodiant avec fureur au son des cymbales et d'une flûte aiguë :

Viens ! viens ! viens ! sors de ta caverne !

Toi, rapide sans pieds, capturant sans mains !

Sinueux comme les rivières, rond comme le soleil, noir taché d'or, comme le ciel étoilé ! Tel les vrilles de la vigne et les circonvolutions des entrailles !

Inengendré ! mangeur de terre ! éternellement jeune ! perspicace ! honoré à Épidaure ! Bienfaiteur des hommes ! qui a guéri le roi Ptolémée, les soldats de Moïse, et Glaucus fils de Minos !

Viens ! viens ! viens ! sors de ta caverne !

TOUS

répètent :

Viens ! viens ! viens ! sors de ta caverne !

Mais rien ne se manifeste.

Pourquoi ? Que se passe-t-il ?

Ils se concertent, proposent des solutions.

Un vieillard offre une motte de gazon. Alors, un mouvement se produit dans la corbeille. La verdure s'agite, des fleurs tombent, et la tête d'un python apparaît.

Il glisse lentement sur le bord du pain, tel un cercle tournant autour d'un disque immobile, puis s'étend, s'allonge ; il est énorme et d'un poids considérable. Pour éviter qu'il ne touche le sol, les hommes le maintiennent contre leur poitrine, les femmes sur leur tête, les enfants au bout de leurs bras ; et sa queue, sortant par une ouverture dans le mur, s'étire indéfiniment jusqu'au fond de la mer.

Les anneaux se multiplient et envahissent la pièce, emprisonnant Antoine.

Les fidèles

Collent leurs lèvres contre sa peau, arrachent le pain qu’il a mordu.

C’est toi ! C’est toi !

D’abord élevé par Moïse, détruit par Ézéchias, rétabli par le Messie. Il t’avait absorbé dans les eaux du baptême, mais tu l’as abandonné au jardin des Olives, et il a ressenti toute sa faiblesse.

Accroché à la croix, plus haut que sa tête, bavant sur la couronne d’épines, tu le regardais mourir. Car tu n’es pas Jésus, toi, tu es le Verbe ! Tu es le Christ !

Antoine s’évanouit de terreur, s’effondrant devant sa cabane parmi les éclats de bois, où la torche, tombée de sa main, brûle doucement.

Cette secousse lui fait entrouvrir les yeux ; il voit le Nil, ondulant et lumineux sous la lune, comme un immense serpent au milieu des sables. L’hallucination le reprend, les Ophites l’entourent, l’appellent, transportent des bagages, se dirigent vers le port. Il s’embarque avec eux.

Un temps indéfini s’écoule.

Puis, il se retrouve sous la voûte d’une prison. Des barreaux devant lui tracent des lignes noires sur un fond bleu ; à ses côtés, dans l’ombre, des gens pleurent et prient, entourés d’autres qui les exhortent et les consolent.

Dehors, un bourdonnement de foule, la splendeur d’un jour d’été.

Des voix criardes vendent des pastèques, de l’eau, des boissons glacées, des coussins d’herbes pour s’asseoir. Par moments, des applaudissements éclatent. Il entend des pas au-dessus de sa tête.

Soudain, un long rugissement résonne, profond et caverneux comme l’eau dans un aqueduc.

En face, derrière les barreaux d’une autre loge, il aperçoit un lion qui se promène, puis une rangée de sandales, de jambes nues et de franges pourpres. Plus loin, des gradins de spectateurs, symétriquement disposés, s’élargissent de l’arène jusqu’à la plus haute, où des mâts soutiennent un voile d’hyacinthe tendu dans l’air. Des escaliers rayonnent vers le centre, divisant ces grands cercles de pierre. Les gradins, remplis de chevaliers, sénateurs, soldats, plébéiens, vestales et courtisanes, en capuchons de laine, manipules de soie, tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches de plumes, des faisceaux de licteurs ; tout cela grouillant, criant, tumultueux et furieux l’étourdit, comme une immense cuve bouillonnante. Au milieu de l’arène, sur un autel, un vase d’encens fume.

Ainsi, les gens autour de lui sont des chrétiens condamnés aux bêtes. Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne, les femmes les bandelettes de Cérès. Leurs amis se partagent des morceaux de leurs vêtements, des anneaux. Pour entrer dans la prison, ils ont dû, disent-ils, payer cher. Qu’importe ! Ils resteront jusqu’à la fin.

Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique noire, dont le visage lui semble familier ; il parle du néant du monde et de la félicité des élus. Antoine est transporté d’amour.

Il rêve de donner sa vie pour le Sauveur, incertain d'être lui-même un martyr en devenir.

À part un Phrygien aux longs cheveux, les bras levés, tous affichent une mine sombre. Un vieil homme pleure sur un banc, tandis qu'un jeune homme, tête baissée, se perd dans ses pensées.

LE VIEILLARD

refuse de payer devant une statue de Minerve à un carrefour. Il jette un regard aux autres, plein de reproches :

"Vous auriez dû m'aider ! Parfois, des communautés s'arrangent pour qu'on les laisse en paix. Certains d'entre vous ont même obtenu de fausses lettres affirmant qu'ils ont sacrifié aux idoles."

Il demande :

"Est-ce que ce n'est pas Petrus d'Alexandrie qui a dit quoi faire quand on cède sous la torture ?"

Puis, intérieurement :

"C'est si dur à mon âge ! Mes infirmités me rendent si faible ! J'aurais pu vivre jusqu'à l'hiver prochain, encore !"

Il se remémore son petit jardin avec tendresse et jette un coup d'œil vers l'autel.

LE JEUNE HOMME

qui a perturbé une fête d'Apollon en frappant, murmure :

"J'aurais pu fuir dans les montagnes !"

— "Les soldats t'auraient attrapé," dit un frère.

— "Oh ! j'aurais fait comme Cyprien ; je serais revenu, et la deuxième fois, j'aurais été plus fort, c'est sûr !"

Il pense aux innombrables jours qu'il aurait pu vivre, aux joies qu'il ne connaîtra pas, et regarde vers l'autel.

Mais

L'HOMME EN TUNIQUE NOIRE

s'approche vivement :

"Quel scandale ! Toi, une victime choisie ? Toutes ces femmes te regardent, pense donc ! Et puis Dieu fait parfois des miracles. Pionius a paralysé la main de ses bourreaux, le sang de Polycarpe a éteint les flammes de son bûcher."

Il se tourne vers le vieillard :

"Père, père ! Ta mort doit nous édifier. En la retardant, tu pourrais commettre une mauvaise action qui annulerait le fruit des bonnes. La puissance de Dieu est infinie. Peut-être que ton exemple convertira tout le peuple."

Dans la loge en face, les lions passent et repassent, rapides et incessants. Le plus grand fixe Antoine, rugit soudain, laissant échapper une vapeur de sa gueule.

Les femmes se serrent contre les hommes.

LE CONSOLATEUR

passe de l'un à l'autre :

"Que dirais-tu si on te brûlait avec des plaques de fer, si des chevaux t'écartelaient, si ton corps couvert de miel était dévoré par les mouches ? Tu n'auras qu'une mort de chasseur surpris dans les bois."

Antoine préférerait tout cela plutôt que d'affronter les bêtes féroces ; il imagine leurs dents, leurs griffes, entend ses os craquer sous leurs mâchoires.

Un belluaire entre dans le cachot ; les martyrs frémissent.

Seul le Phrygien reste impassible, priant à l'écart. Il a incendié trois temples et avance, bras levés, bouche ouverte, regardant le ciel comme un somnambule.

LE CONSOLATEUR

s'écrie :

"Arrière ! Arrière ! L'esprit de Montanus pourrait vous posséder."

TOUS

reculent en criant :

"Damnation au Montaniste !"

Ils l'injurient, crachent sur lui, prêts à le frapper. Les lions se cabrent et se mordent la crinière.

La foule hurle : « Aux bêtes ! Aux bêtes ! »

Les martyrs, en larmes, s'embrassent. On leur tend une coupe de vin narcotique, qu'ils se passent rapidement.

Près de la porte de la loge, un autre dresseur attend le signal. La porte s'ouvre ; un lion en sort.

Il traverse l'arène d'un pas oblique. Derrière lui, en file indienne, apparaissent d'autres lions, puis un ours, trois panthères, des léopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie.

Le claquement d'un fouet résonne. Les chrétiens vacillent, et pour en finir, leurs compagnons les poussent. Antoine ferme les yeux.

Il les rouvre, mais des ténèbres l'entourent.

Peu à peu, elles se dissipent ; il distingue une plaine aride et vallonnée, semblable à celles qui entourent les carrières abandonnées.

Ici et là, des bouquets d'arbustes émergent parmi des dalles affleurantes ; des formes blanches, plus floues que des nuages, se penchent sur elles.

D'autres arrivent, légères. Des yeux brillent à travers les fentes de longs voiles. À la lenteur de leurs pas et aux parfums qu'elles laissent derrière elles, Antoine reconnaît des patriciennes. Il y a aussi des hommes, mais de condition inférieure, à en juger par leurs visages à la fois naïfs et grossiers.

L'UNE D'ELLES

respirant profondément :

Ah ! que l'air de la nuit froide est agréable au milieu des sépulcres ! Je suis si lasse de la douceur des lits, du vacarme des jours, de la lourdeur du soleil !

Sa servante sort une torche d'un sac en toile et l'allume. Les fidèles allument d'autres torches à partir de celle-ci et vont les planter sur les tombeaux.

UNE FEMME

haletante :

Ah ! enfin, je suis là ! Mais quel ennui d'avoir épousé un idolâtre !

UNE AUTRE

Les visites aux prisons, les conversations avec nos frères, tout est suspect pour nos maris ! Et même, nous devons nous cacher pour faire le signe de la croix ; ils prendraient ça pour une sorte de magie.

UNE AUTRE

Avec le mien, c'était des disputes quotidiennes ; je refusais de me plier aux abus qu'il exigeait de mon corps ; et pour se venger, il m'a dénoncée comme chrétienne.

UNE AUTRE

Vous souvenez-vous de Lucius, ce jeune homme si beau, traîné par les talons derrière un char, comme Hector, depuis la porte Esquilienne jusqu'aux montagnes de Tibur ; et de chaque côté du chemin, le sang tachait les buissons ! J'en ai recueilli les gouttes. Les voici !

Elle sort de sa poitrine une éponge toute noire, la couvre de baisers, puis se jette sur les dalles, en criant :

Ah ! mon ami ! mon ami !

UN HOMME

Il y a trois ans jour pour jour que Domitilla est morte. Elle a été lapidée au fond du bois de Proserpine. J'ai recueilli ses os qui brillaient comme des lucioles dans les herbes. La terre les recouvre maintenant !

Il se jette sur un tombeau.

Ô ma fiancée ! ma fiancée !

ET TOUS LES AUTRES

dans la plaine :

Ô ma sœur ! Ô mon frère ! Ô ma fille ! Ô ma mère !

Ils sont à genoux, le front dans les mains, ou allongés, les bras étendus ; et les sanglots qu'ils retiennent secouent leur poitrine jusqu'à la briser.

Ils lèvent les yeux vers le ciel et implorent :

"Aie pitié de son âme, ô mon Dieu ! Elle erre dans le royaume des ombres ; accorde-lui la Résurrection pour qu’elle puisse enfin goûter à ta lumière !"

D’autres, les yeux rivés au sol, murmurent :

"Repose en paix, ne souffre plus. Je t’ai apporté du vin, des mets !"

UNE VEUVE

"Voici du pultis, préparé par moi, comme tu l’aimais, avec beaucoup d’œufs et une double dose de farine ! Nous allons le partager, comme avant, n’est-ce pas ?"

Elle en goûte un peu, puis se met à rire, d’un rire dément et frénétique.

Les autres, à son image, grignotent un morceau, boivent une gorgée.

Ils se racontent leurs souffrances ; la douleur s’intensifie, les libations se multiplient. Leurs yeux embués de larmes se croisent. Ils balbutient, ivres de chagrin ; peu à peu, leurs mains se cherchent, leurs lèvres se rencontrent, les voiles se soulèvent, et ils se mêlent sur les tombes, entre les coupes et les torches.

Le ciel s’éclaircit. Le brouillard imprègne leurs vêtements ; — et, sans un mot, ils s’éloignent les uns des autres par des chemins différents à travers la campagne.

Le soleil brille ; les herbes ont poussé, la plaine a changé de visage.

Antoine aperçoit, à travers les bambous, une forêt de colonnes gris bleuâtre. Ce sont des troncs d’arbres issus d’un seul tronc. De chaque branche tombent d’autres branches qui plongent dans le sol ; l’ensemble de ces lignes horizontales et verticales, infiniment répétées, ressemble à une charpente gigantesque, ponctuée ici et là de petites figues et d’un feuillage sombre, comme celui du sycomore.

Il distingue dans leurs embranchements des grappes de fleurs jaunes, des fleurs violettes et des fougères semblables à des plumes d’oiseaux.

Sous les branches les plus basses, on aperçoit par endroits les cornes d’un bubale ou les yeux vifs d’une antilope ; des perroquets perchés, des papillons voletant, des lézards rampant, des mouches bourdonnant ; et au milieu du silence, on perçoit comme la pulsation d’une vie profonde.

À l’entrée du bois, sur une sorte de bûcher, se tient une figure étrange — un homme — couvert de bouse de vache, complètement nu, plus desséché qu’une momie ; ses articulations forment des nœuds aux extrémités de ses os semblables à des bâtons. Il porte des coquillages aux oreilles, un visage très allongé, un nez en bec de vautour. Son bras gauche reste dressé en l’air, ankylosé, rigide comme un pieu ; — et il est là depuis si longtemps que des oiseaux ont fait un nid dans ses cheveux.

Aux quatre coins de son bûcher, quatre feux brûlent. Le soleil lui fait face. Il le fixe, les yeux grands ouverts ; — et sans un regard pour Antoine :

"Brachmane des rives du Nil, qu’en penses-tu ?"

Des flammes surgissent de toutes parts entre les poutres ; et

LE GYMNOSOPHISTE

poursuit :

"Tel un rhinocéros, je me suis retiré dans la solitude."

Je vivais dans cet arbre derrière moi.

Le grand figuier a une cavité naturelle, parfaite pour abriter un homme.

Je me nourrissais de fleurs et de fruits, suivant si scrupuleusement les préceptes qu’aucun chien ne m’a jamais vu manger.

La vie naît de la corruption, la corruption du désir, le désir de la sensation, et la sensation du contact. J’ai donc évité toute action, tout contact. Immobilisé comme une stèle funéraire, je respirais lentement par le nez, les yeux fixés sur mon nez, méditant sur l’éther dans mon esprit, le monde dans mon corps, la lune dans mon cœur. Je réfléchissais à l’essence de la grande Âme, d’où jaillissent sans cesse, comme des étincelles, les principes de la vie.

J’ai fini par percevoir l’Âme suprême en tous les êtres, et tous les êtres dans l’Âme suprême. J’ai réussi à y intégrer mon âme, après y avoir absorbé mes sens.

Je reçois la connaissance directement du ciel, comme l’oiseau Tchataka qui ne s’abreuve que de l’eau de pluie.

En comprenant les choses, elles cessent d’exister pour moi.

Pour moi, il n’y a plus d’espoir, ni d’angoisse, ni de bonheur, ni de vertu, ni jour, ni nuit, ni toi, ni moi. Plus rien.

Mes terribles austérités m’ont rendu supérieur aux Puissances. Une simple pensée peut tuer cent fils de rois, détrôner des dieux, bouleverser le monde.

Il a dit tout cela d’une voix monocorde.

Les feuilles autour se ratatinent. Les rats fuient.

Il baisse lentement les yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute :

J’ai pris en dégoût la forme, la perception, même la connaissance. La pensée ne survit pas à l’événement éphémère qui la provoque, et l’esprit est une illusion, comme tout le reste.

Tout ce qui naît doit mourir, tout ce qui est mort doit renaître ; les êtres disparus séjourneront dans des matrices encore inexistantes et reviendront sur terre pour servir douloureusement d’autres créatures.

Mais après avoir traversé une infinité de vies, sous des formes de dieux, d’hommes et d’animaux, je renonce à ce voyage, je refuse cette fatigue ! J’abandonne la misérable auberge qu’est mon corps, fait de chair, rougi de sang, couvert de peau hideuse, rempli d’ordures ; et, en récompense, je vais enfin dormir dans l’absolu, dans l’Anéantissement.

Les flammes montent jusqu’à sa poitrine, puis l’engloutissent. Sa tête passe à travers comme à travers un mur. Ses yeux restent grands ouverts.

ANTOINE

se redresse.

La torche, tombée à terre, a enflammé les morceaux de bois ; les flammes ont roussi sa barbe.

En criant, Antoine piétine le feu ; et quand il ne reste plus qu’un tas de cendres :

Où est Hilarion ? Il était là à l’instant.

Je l’ai vu !

Non, c’est impossible ! Je me trompe !

Pourquoi ? Ma cabane, ces pierres, le sable, peut-être ne sont-ils pas plus réels. Je deviens fou. Du calme ! Où étais-je ? Que s’est-il passé ?

Ah ! le gymnosophiste ! Cette mort est courante chez les sages indiens.

Kalanos s'est immolé devant Alexandre ; un autre a fait pareil à l'époque d'Auguste. Quelle aversion pour la vie faut-il avoir ! Ou alors, est-ce l'orgueil qui les motive ? Peu importe, c'est un courage digne des martyrs !... Et ces histoires de débauches qu'on m'a racontées à leur sujet, je commence à y croire.

Et avant cela ? Oui, je m'en souviens ! La foule des hérésiarques... Quels cris ! Quels regards ! Mais pourquoi tant de dérives charnelles et d'égarements mentaux ?

Ils prétendent se rapprocher de Dieu par ces chemins ! De quel droit les condamnerais-je, moi qui trébuche sur le mien ? Quand ils ont disparu, j'aurais peut-être pu en apprendre plus. Tout allait trop vite ; je n'avais pas le temps de réagir. Maintenant, c'est comme si mon esprit s'était éclairci, comme s'il y avait plus d'espace. Je suis apaisé. Je me sens capable... Qu'est-ce que c'est ? Je pensais avoir éteint le feu !

Une flamme danse entre les rochers ; bientôt, une voix saccadée résonne au loin, dans la montagne.

Est-ce le cri d'une hyène ou les sanglots d'un voyageur égaré ?

Antoine tend l'oreille. La flamme se rapproche.

Il aperçoit une femme en pleurs, soutenue par un homme à la barbe blanche.

Elle porte une robe de pourpre déchirée. Lui, tête nue comme elle, vêtu d'une tunique de la même couleur, tient un vase de bronze d'où s'élève une petite flamme bleue.

Antoine est inquiet — il veut savoir qui est cette femme.

L'ÉTRANGER (Simon)

C'est une jeune fille, une pauvre enfant que j'emmène partout avec moi.

Il soulève le vase de bronze.

Antoine l'observe, à la lueur de la flamme vacillante.

Son visage porte des marques de morsures, ses bras des traces de coups ; ses cheveux épars se mêlent aux déchirures de ses haillons ; ses yeux semblent insensibles à la lumière.

SIMON

Parfois, elle reste ainsi, longtemps, sans parler ni manger ; puis elle se réveille — et raconte des choses extraordinaires.

ANTOINE

Vraiment ?

SIMON

Ennoia ! Ennoia ! Ennoia ! Dis ce que tu as à dire !

Elle ouvre lentement les yeux comme sortant d'un rêve, passe ses doigts sur ses sourcils, et d'une voix plaintive :

HÉLÈNE (Ennoia)

Je me souviens d'une région lointaine, couleur d'émeraude. Un seul arbre s'y dresse.

Antoine tressaille.

À chaque niveau de ses larges branches, un couple d'Esprits flotte dans l'air. Les branches s'entrelacent autour d'eux, comme les veines d'un corps ; et ils observent la vie éternelle circuler des racines enfouies dans l'ombre jusqu'à la cime qui dépasse le soleil. Moi, sur la deuxième branche, j'illuminai les nuits d'été de mon visage.

ANTOINE

se touchant le front.

Ah ! je comprends ! la tête !

SIMON

le doigt sur la bouche :

Chut !...

HÉLÈNE

La voile restait gonflée, la carène fendait l'écume.

Il me disait : « Peu m'importe de semer le chaos dans ma patrie ou de perdre mon royaume ! Tu seras à moi, chez moi ! »

La chambre haute de son palais était si douce ! Allongé sur le lit d'ivoire, il caressait mes cheveux en chantant des mots d'amour.

Au crépuscule, je voyais les deux camps, les feux qui s'allumaient, Ulysse près de sa tente, Achille en armure conduisant un char le long du rivage.

ANTOINE

Mais elle est complètement folle ! Pourquoi ?...

SIMON

Chut ! chut !

HÉLÈNE

Ils m'ont enduite d'onguents et vendue au peuple pour le divertir.

Un soir, debout avec un cistre à la main, je faisais danser des marins grecs. Dehors, la pluie tombait en torrents sur la taverne, et les coupes de vin chaud fumaient. Un homme entra sans même ouvrir la porte.

SIMON

C'était moi ! Je t'ai retrouvée !

La voilà, Antoine, celle qu'on appelle Sigeh, Ennoia, Barbelo, Prounikos ! Les Esprits qui gouvernent le monde étaient jaloux d'elle et l'ont enfermée dans un corps de femme.

Elle fut l'Hélène des Troyens, maudite par le poète Stésichore. Elle fut Lucrèce, la noble violée par les rois. Elle fut Dalila, qui coupa les cheveux de Samson. Elle fut cette fille d'Israël qui se livrait aux boucs. Elle a aimé l'adultère, l'idolâtrie, le mensonge et la sottise. Elle s'est offerte à tous les peuples. Elle a chanté dans tous les carrefours. Elle a embrassé tous les visages.

À Tyr, la Syrienne, elle était la maîtresse des voleurs. Elle buvait avec eux la nuit et cachait les assassins dans son lit tiède et vermineux.

ANTOINE

Et alors ?...

SIMON

furieux :

Je l'ai rachetée, je te dis, — et restaurée dans sa splendeur ; au point que Caïus César Caligula en est tombé amoureux, lui qui voulait coucher avec la Lune !

ANTOINE

Eh bien ?

SIMON

Mais c'est elle, la Lune ! Le pape Clément n'a-t-il pas écrit qu'elle fut enfermée dans une tour ? Trois cents personnes encerclèrent la tour ; et à chaque meurtrière, on vit la lune apparaître, — bien qu'il n'y ait pas plusieurs lunes, ni plusieurs Ennoia !

ANTOINE

Oui... je crois me souvenir...

Et il tombe dans une rêverie.

SIMON

Innocente comme le Christ, qui est mort pour les hommes, elle s'est sacrifiée pour les femmes. Car l'impuissance de Jéhovah est prouvée par la transgression d'Adam, et il faut renverser la vieille loi, contraire à l'ordre des choses.

J'ai prêché le renouveau à Éphraïm et Issachar, le long du torrent de Bizor, derrière le lac d'Houleh, dans la vallée de Mageddo, au-delà des montagnes, à Bostra et à Damas ! Que viennent à moi ceux couverts de vin, de boue, de sang ; et j'effacerai leurs souillures avec le Saint-Esprit, que les Grecs appellent Minerve ! Elle est Minerve ! elle est le Saint-Esprit ! Je suis Jupiter, Apollon, le Christ, le Paraclet, la grande puissance de Dieu, incarnée en Simon !

ANTOINE

Ah ! c'est toi !... c'est donc toi ? Mais je connais tes crimes !

Tu es né à Gittoï, près de Samarie.

Dosithéus, ton premier mentor, t’a banni ! Tu détestes saint Paul parce qu’il a converti l’une de tes femmes ; et, après ta défaite face à saint Pierre, tu as jeté dans la mer le sac contenant tes tours par rage et par peur !

SIMON

Tu veux les voir ?

Antoine le fixe intensément ; une petite voix intérieure lui souffle : « Pourquoi pas ? »

Simon continue :

Celui qui maîtrise les forces de la Nature et l’essence des Esprits peut accomplir des miracles. C’est le rêve de tous les sages — et ton désir secret ; avoue-le !

Parmi les Romains, j’ai volé si haut dans le cirque qu’on ne m’a plus revu. Néron a ordonné ma décapitation ; mais c’est la tête d’une brebis qui est tombée à terre, pas la mienne. On m’a enterré vivant ; pourtant, j’ai ressuscité au troisième jour. La preuve ? Je suis ici !

Il tend ses mains à Antoine pour qu’il les sente. Elles dégagent une odeur de cadavre. Antoine recule.

Je peux faire bouger des serpents de bronze, faire rire des statues de marbre, faire parler des chiens. Je te montrerai des montagnes d’or ; je ferai des rois ; tu verras des peuples m’adorer ! Je peux marcher sur les nuages et sur les flots, traverser les montagnes, apparaître en jeune homme, en vieillard, en tigre ou en fourmi, prendre ton visage, te donner le mien, contrôler la foudre. Tu entends ?

Le tonnerre gronde, des éclairs illuminent le ciel.

C’est la voix du Très-Haut ! « Car l’Éternel, ton Dieu, est un feu », et toutes les créations jaillissent de ce foyer.

Tu vas recevoir le baptême — ce second baptême annoncé par Jésus, qui est tombé sur les apôtres, un jour d’orage alors que la fenêtre était ouverte !

Et tout en agitant lentement la flamme avec sa main, comme pour asperger Antoine :

Mère des miséricordes, toi qui dévoiles les secrets, pour que le repos nous atteigne dans la huitième maison…

ANTOINE

crie :

Ah ! si seulement j’avais de l’eau bénite !

La flamme s’éteint, produisant une épaisse fumée. Ennoia et Simon ont disparu.

Un brouillard glacial, opaque et nauséabond envahit l’air.

ANTOINE

tendant les bras comme un aveugle :

Où suis-je ? J’ai peur de tomber dans un gouffre. La croix, sûrement, est loin de moi… Quelle nuit ! Quelle nuit !

Sous une bourrasque, le brouillard se déchire ; il aperçoit deux hommes vêtus de longues tuniques blanches.

Le premier est grand, avec un visage doux et un air solennel. Ses cheveux blonds, séparés comme ceux du Christ, tombent régulièrement sur ses épaules. Il a jeté une baguette qu’il tenait en main, et que son compagnon a attrapée en s’inclinant à la manière orientale.

Ce dernier est petit, trapu, au nez camus, avec une nuque épaisse, les cheveux crépus, et un air candide.

Ils sont tous deux pieds nus, tête nue, et poussiéreux comme des voyageurs.

ANTOINE

sursautant :

Que voulez-vous ? Parlez ! Partez !

DAMIS

— C’est le petit homme qui parle. —

Là, là !... bon ermite ! Ce que je veux ? Je ne sais pas ! Voici le maître.

Il s’assoit ; l’autre reste debout.

Silence.

ANTOINE

reprenant :

Vous arrivez comme ça ?

DAMIS

Oh ! de très loin, vraiment.

ANTOINE

Et vous allez où ?

DAMIS

montrant l'autre :

Là où il décide.

ANTOINE

Mais qui est-il ?

DAMIS

Regarde-le !

ANTOINE

à part

Il ressemble à un saint ! Si seulement j'osais...

La fumée s'est dissipée. Le ciel est limpide, la lune éclaire tout.

DAMIS

À quoi pensez-vous pour rester muet ?

ANTOINE

Je réfléchis... Enfin, rien d'important.

DAMIS

s'approche d'Apollonius, tourne autour de lui, la taille courbée, sans lever les yeux.

Maître ! Voici un ermite galiléen curieux des secrets de la sagesse.

APOLLONIUS

Qu'il s'approche !

Antoine hésite.

DAMIS

Approchez !

APOLLONIUS

d'une voix puissante :

Approche ! Tu veux savoir qui je suis, ce que j'ai accompli, mes pensées ? N'est-ce pas, jeune homme ?

ANTOINE

... Si cela peut m'aider à me sauver.

APOLLONIUS

Réjouis-toi, je vais tout te révéler !

DAMIS

bas à Antoine :

Incroyable ! Il a dû percevoir en vous une passion pour la philosophie dès le premier regard ! Je vais en profiter aussi !

APOLLONIUS

Je te raconterai d'abord le long chemin que j'ai parcouru pour acquérir la connaissance ; et si tu découvres dans ma vie la moindre mauvaise action, arrête-moi, — car celui qui a mal agi ne doit pas prêcher.

DAMIS

à Antoine :

Quel homme juste, pas vrai ?

ANTOINE

Je commence à croire qu'il est sincère.

APOLLONIUS

La nuit de ma naissance, ma mère se voyait dans un rêve cueillir des fleurs au bord d'un lac. Un éclair apparut, et elle me mit au monde au son des cygnes qui chantaient dans son rêve.

Jusqu'à mes quinze ans, on m'immergeait trois fois par jour dans la fontaine Asbadée, dont l'eau rend les menteurs malades ; et on me frottait avec des feuilles de cnyza pour me garder pur.

Une princesse de Palmyre est venue un soir, m'offrant des trésors cachés dans des tombes. Une prêtresse du temple de Diane s'est suicidée, désespérée, avec un couteau de sacrifice ; et le gouverneur de Cilicie, après ses menaces, a juré devant ma famille qu'il me tuerait ; mais c'est lui qui est mort trois jours après, assassiné par les Romains.

DAMIS

à Antoine, en lui donnant un coup de coude :

Vous voyez ? Quel homme !

APOLLONIUS

J'ai observé pendant quatre ans le silence absolu des pythagoriciens. Aucune douleur, même soudaine, ne m'arrachait un soupir ; et au théâtre, quand j'entrais, la foule s'écartait de moi comme d'un spectre.

DAMIS

Auriez-vous pu faire cela ?

APOLLONIUS

Une fois mon épreuve achevée, j'ai entrepris d'éduquer les prêtres qui avaient perdu leur tradition.

ANTOINE

Quelle tradition ?

DAMIS

Laissez-le continuer ! Ne l'interrompez pas !

APOLLONIUS

J'ai conversé avec les Samanéens du Gange, les astrologues de Chaldée, les mages de Babylone, les Druides gaulois, et les prêtres des peuples noirs ! J'ai gravi les quatorze Olympes, exploré les lacs de Scythie, mesuré l'immensité du Désert !

DAMIS

C'est tout vrai, je vous assure ! J'étais là !

APOLLONIUS

J'ai commencé par atteindre la mer d'Hyrcanie.

J'ai parcouru tout ce chemin, et après avoir traversé le pays des Baraomates, où repose Bucéphale, je suis arrivé à Ninive. À l'entrée de la ville, un homme s'est approché de moi.

DAMIS

C'était moi, mon cher maître ! Je vous ai aimé immédiatement. Vous étiez plus doux qu'une jeune fille et plus beau qu'un dieu !

APOLLONIUS

Sans prêter attention à Damis :

Il voulait m'accompagner pour me servir d'interprète.

DAMIS

Mais vous avez répondu que vous compreniez toutes les langues et que vous lisiez toutes les pensées. Alors, j'ai embrassé le bas de votre manteau et je vous ai suivi.

APOLLONIUS

Après avoir quitté Ctésiphon, nous avons pénétré sur les terres de Babylone.

DAMIS

Et le satrape a poussé un cri en voyant un homme aussi pâle que vous.

ANTOINE

À part :

Que veulent-ils dire...

APOLLONIUS

Le roi m'a accueilli debout, près d'un trône d'argent, dans une salle ronde parsemée d'étoiles. Du dôme pendaient, suspendus à des fils invisibles, quatre grands oiseaux d'or, ailes déployées.

ANTOINE

Rêvant :

Existe-t-il vraiment des choses pareilles sur terre ?

DAMIS

Babylone, quelle ville ! Tout le monde y est riche ! Les maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze et un escalier qui descend vers le fleuve.

Il dessine sur le sol avec son bâton.

Comme ça, voyez-vous ? Et puis, il y a des temples, des places, des bains, des aqueducs ! Les palais sont recouverts de cuivre rouge ! Et l'intérieur, si vous saviez !

APOLLONIUS

Sur le mur nord, s'élève une tour qui en soutient une deuxième, une troisième, une quatrième, une cinquième, et encore trois autres ! La huitième est une chapelle avec un lit. Seule la femme choisie par les prêtres pour le dieu Bélus peut y entrer. Le roi de Babylone m'y a logé.

DAMIS

À peine si l'on me remarquait ! Alors, je me promenais seul dans les rues. Je m'informais des coutumes, visitais les ateliers, observais les grandes machines qui amènent l'eau aux jardins. Mais être séparé du Maître m'ennuyait.

APOLLONIUS

Finalement, nous avons quitté Babylone, et sous la clarté de la lune, nous avons soudain aperçu une empuse.

DAMIS

Oui ! Elle bondissait sur son sabot de fer, hennissait comme un âne, galopait parmi les rochers. Il lui a lancé des injures, et elle a disparu.

ANTOINE

À part :

Où veulent-ils en venir ?

APOLLONIUS

À Taxilla, capitale des cinq mille forteresses, Phraortes, roi du Gange, nous a montré sa garde d'hommes noirs mesurant cinq coudées de haut, et dans les jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un éléphant gigantesque que les reines parfumaient pour s'amuser. C'était l'éléphant de Porus, retrouvé dans une forêt après la mort d'Alexandre.

DAMIS

Et qu'on avait retrouvé dans une forêt.

ANTOINE

Ils parlent avec la verve de l'ivresse.

APOLLONIUS

Phraortes nous a invités à sa table.

DAMIS

Quel pays étrange ! Les seigneurs, tout en buvant, s'amusent à tirer des flèches sous les pieds d'un enfant qui danse. Mais je n'approuve pas...

APOLLONIUS

Avant de partir, le roi m'a offert un parasol et m'a dit : « J'ai un troupeau de chameaux blancs sur l'Indus. Quand tu n'en voudras plus, souffle dans leurs oreilles. »

Ils reviendront.

Nous avons longé le fleuve, avançant la nuit guidés par la douce lueur des lucioles dans les bambous. L’esclave sifflait un air pour éloigner les serpents, tandis que nos chameaux se courbaient pour passer sous les branches, comme s’ils franchissaient des portes trop basses.

Un jour, un jeune garçon noir, tenant un caducée d’or, nous a menés au collège des sages. Iarchas, leur chef, a évoqué mes ancêtres, mes pensées, mes actions, et même mes vies passées. Il avait été le fleuve Indus et m’a rappelé que j’avais navigué sur le Nil à l’époque du roi Sésostris.

DAMIS

Pour moi, rien n’a été révélé, alors je ne sais pas qui j’ai été.

ANTOINE

Ils semblent aussi insaisissables que des ombres.

APOLLONIUS

Sur le rivage, nous avons croisé les Cynocéphales, repus de lait, revenant de leur expédition sur l'île de Taprobane. Les vagues tièdes déposaient devant nous des perles dorées. L’ambre craquait sous nos pas. Des squelettes de baleines blanchissaient dans les crevasses des falaises. La terre, à un moment, est devenue aussi étroite qu’une sandale ; et après avoir lancé quelques gouttes de l’Océan vers le soleil, nous avons tourné à droite pour rentrer.

Nous avons traversé la Région des Aromates, le pays des Gangarides, le promontoire de Comaria, la contrée des Sachantes, des Adramites et des Homérites ; puis, à travers les monts Cassaniens, la mer Rouge et l’île Topazos, nous sommes entrés en Éthiopie par le royaume des Pygmées.

ANTOINE

à part :

Quelle immensité, cette terre !

DAMIS

À notre retour, tous ceux que nous avions connus étaient morts.

Antoine baisse la tête. Silence.

APOLLONIUS

reprend :

C’est alors que le monde a commencé à parler de moi.

La peste frappait Éphèse ; j'ai fait lapider un vieux mendiant.

DAMIS

Et la peste a disparu !

ANTOINE

Vraiment ? Il chasse les maladies ?

APOLLONIUS

À Cnide, j’ai guéri un homme amoureux de la statue de Vénus.

DAMIS

Oui, un fou, qui avait même promis de l’épouser.

— Aimer une femme, je comprends. Mais une statue ? Quelle absurdité ! — Le Maître a posé sa main sur le cœur de l'homme, et l'amour s'est évanoui.

ANTOINE

Quoi ? Il peut libérer des gens des démons ?

APOLLONIUS

À Tarente, on emmenait une jeune fille morte au bûcher.

DAMIS

Le Maître a touché ses lèvres, et elle s'est relevée en appelant sa mère.

ANTOINE

Il ressuscite les morts ?

APOLLONIUS

J'ai prédit que Vespasien deviendrait empereur.

ANTOINE

Il peut voir l'avenir ?

DAMIS

À Corinthe...

APOLLONIUS

On était à table aux eaux de Baïa...

ANTOINE

Excusez-moi, étrangers, il se fait tard !

DAMIS

Un jeune homme nommé Ménippe...

ANTOINE

Non ! Non ! Partez !

APOLLONIUS

Un chien est entré, tenant une main coupée dans sa gueule.

DAMIS

Un soir, il a croisé une femme dans un faubourg.

ANTOINE

Vous ne m'écoutez pas ? Sortez !

APOLLONIUS

Il rôdait autour des lits.

ANTOINE

Ça suffit !

APOLLONIUS

On voulait le chasser.

DAMIS

Ménippe est allé chez elle ; ils sont tombés amoureux.

APOLLONIUS

Et le chien a déposé la main sur les genoux de Flavius.

DAMIS

Mais le matin, Ménippe était pâle à l'école.

ANTOINE

bondissant :

Encore ! Qu'ils continuent, puisqu'il n'y a pas...

DAMIS

Le Maître lui a dit : « Beau jeune homme, tu caresses un serpent ; un serpent te caresse ! Quand est le mariage ? » Nous sommes allés à la noce.

ANTOINE

J'ai tort de rester là à écouter !

DAMIS

Dès l'entrée, les serviteurs s'agitaient, les portes s'ouvraient ; mais aucun bruit de pas ni de portes. Le Maître s'est placé près de Ménippe. La fiancée s'est mise en colère contre les philosophes. Alors, la vaisselle d'or, les échansons, les cuisiniers, les pannetiers ont disparu ; le toit s'est envolé, les murs se sont écroulés ; et Apollonius est resté seul avec cette femme en pleurs à ses pieds. C'était une vampire qui séduisait les jeunes hommes pour dévorer leur chair, car rien n'est meilleur pour ces fantômes que le sang des amoureux.

APOLLONIUS

Si tu veux apprendre l'art...

ANTOINE

Je ne veux rien savoir !

APOLLONIUS

Le soir de notre arrivée aux portes de Rome...

ANTOINE

Oh ! Oui, parlez-moi de la ville des papes !

APOLLONIUS

Un homme ivre nous a abordés, chantant d'une voix douce. C'était un chant nuptial de Néron, et il avait le pouvoir de tuer quiconque l'écoutait distraitement. Il portait sur son dos une corde de la cithare de l'Empereur. J'ai haussé les épaules. Il nous a jeté de la boue au visage. Alors, j'ai défait ma ceinture et je la lui ai mise dans la main.

DAMIS

Vous n'auriez pas dû faire ça !

APOLLONIUS

L'Empereur m'a convoqué chez lui pendant la nuit. Il jouait aux osselets avec Sporus, accoudé sur une table d'agate. Il s'est tourné vers moi, fronçant ses sourcils blonds : « Pourquoi ne me crains-tu pas ? » m'a-t-il demandé.

« Parce que le Dieu qui t’a fait redoutable m’a rendu audacieux », répondis-je.

ANTOINE, à part :

Quelque chose d’indescriptible me terrifie.

Silence.

DAMIS, reprenant d’une voix perçante :

Toute l’Asie peut vous le confirmer...

ANTOINE, sursautant :

Je suis malade ! Laissez-moi !

DAMIS :

Écoutez. Il a vu, depuis Éphèse, l’assassinat de Domitien à Rome.

ANTOINE, essayant de rire :

Vraiment ?

DAMIS :

Oui, au théâtre, en plein jour, le quatorze des calendes d’octobre, il s’est écrié : « On égorge César ! » et ajoutait : « Il roule par terre ! Il se débat ! Il se relève, tente de fuir, les portes sont fermées, ah ! c’est fini, il est mort ! » Et ce jour-là, en effet, Titus Flavius Domitianus a été assassiné, comme vous le savez.

ANTOINE :

Sans l’aide du Diable... sûrement...

APOLLONIUS :

Domitien voulait ma mort ! Damis s’était enfui sur mon ordre, et je suis resté seul dans ma cellule.

DAMIS :

C’était incroyablement audacieux, il faut le dire !

APOLLONIUS :

Vers la cinquième heure, les soldats m’ont conduit au tribunal. J’avais préparé mon discours, caché sous mon manteau.

DAMIS :

Nous étions sur le rivage de Pouzzoles, nous pensions que vous étiez mort ; nous pleurions. Puis, vers la sixième heure, soudain vous êtes apparu et avez dit : « C’est moi ! »

ANTOINE, à part :

Comme Lui !

DAMIS, très fort :

Exactement !

ANTOINE :

Oh ! non ! Vous mentez, n’est-ce pas ? Vous mentez !

APOLLONIUS :

Il est descendu du Ciel. Moi, je monte, — grâce à ma vertu qui m’a élevé jusqu’au Principe !

DAMIS :

Thyane, sa ville natale, lui a dédié un temple avec des prêtres !

APOLLONIUS, s’approchant d’Antoine et lui criant aux oreilles :

Je connais tous les dieux, tous les rites, toutes les prières, tous les oracles ! J’ai pénétré dans l’antre de Trophonius, fils d’Apollon ! J’ai façonné pour les Syracusaines les gâteaux qu’elles portent sur les montagnes ! J’ai subi les quatre-vingts épreuves de Mithra ! J’ai étreint le serpent de Sabasius contre mon cœur ! J’ai reçu l’écharpe des Cabires ! J’ai lavé Cybèle dans les flots campaniens, et j’ai passé trois lunes dans les cavernes de Samothrace !

DAMIS, riant bêtement :

Ah ! ah ! ah ! aux mystères de la Bonne Déesse !

APOLLONIUS :

Et maintenant, nous reprenons le pèlerinage !

Nous allons au Nord, vers les cygnes et les neiges. Sur la plaine blanche, les hippopodes aveugles cassent de leurs pieds la plante d’outre-mer.

DAMIS :

Viens ! C’est l’aurore. Le coq a chanté, le cheval a henni, la voile est prête.

ANTOINE :

Le coq n’a pas chanté ! J’entends le grillon dans les sables, et je vois la lune qui reste en place.

APOLLONIUS :

Nous allons au Sud, au-delà des montagnes et des grands flots, chercher dans les parfums la raison de l’amour. Tu respireras l’odeur du myrrhodion qui tue les faibles. Tu baigneras ton corps dans le lac d’huile rosé de l’île Junonia. Tu verras, endormi sur les primevères, le lézard qui se réveille tous les siècles quand tombe à sa maturité l’escarboucle de son front.

Les étoiles scintillent comme des yeux, les cascades murmurent comme des lyres, et les fleurs libèrent des parfums enivrants. Ton esprit s'ouvrira à l'air, et ton cœur, tout comme ton visage, s'épanouira.

**DAMIS**

Maître ! C'est l'heure ! Le vent se lève, les hirondelles s'éveillent, et la feuille de myrte s'est envolée !

**APOLLONIUS**

Oui, partons !

**ANTOINE**

Non, moi, je reste !

**APOLLONIUS**

Veux-tu que je te montre où pousse la plante Balis, celle qui ressuscite les morts ?

**DAMIS**

Demande-lui plutôt l'androdamas, qui attire l'argent, le fer et le bronze !

**ANTOINE**

Oh, que je souffre, que je souffre !

**DAMIS**

Tu comprendras le langage de tous les êtres, les rugissements, les roucoulements !

**APOLLONIUS**

Je te ferai chevaucher des licornes, des dragons, des hippocentaures et des dauphins !

**ANTOINE** (en pleurs)

Oh, oh, oh !

**APOLLONIUS**

Tu découvriras les démons qui hantent les cavernes, ceux qui murmurent dans les bois, ceux qui agitent les flots, ceux qui poussent les nuages.

**DAMIS**

Serre ta ceinture ! Noue tes sandales !

**APOLLONIUS**

Je t'expliquerai pourquoi Apollon est debout, Jupiter assis, pourquoi Vénus est noire à Corinthe, carrée à Athènes, conique à Paphos.

**ANTOINE** (joignant les mains)

Qu'ils s'en aillent ! Qu'ils s'en aillent !

**APOLLONIUS**

Je te montrerai les armures des Dieux, nous pénétrerons dans les sanctuaires, je te ferai violer la Pythie !

**ANTOINE**

Au secours, Seigneur !

Il se précipite vers la croix.

**APOLLONIUS**

Quel est ton désir ? Ton rêve ? Juste le temps d'y penser...

**ANTOINE**

Jésus, Jésus, à mon aide !

**APOLLONIUS**

Veux-tu que je fasse apparaître Jésus ?

**ANTOINE**

Quoi ? Comment ?

**APOLLONIUS**

Ce sera lui, vraiment lui ! Il retirera sa couronne, et nous parlerons face à face !

**DAMIS** (à voix basse)

Dis que tu veux bien ! Dis que tu veux bien !

Antoine, au pied de la croix, murmure des prières. Damis tourne autour de lui, avec des gestes apaisants.

Voyons, cher ermite, saint Antoine ! Homme pur, homme illustre ! Ne vous effrayez pas ; c'est une expression exagérée, empruntée aux Orientaux. Cela n'empêche nullement...

**APOLLONIUS**

Laisse-le, Damis !

Il croit, naïvement, à la réalité des choses. Sa peur des Dieux l'empêche de les comprendre ; et il rabaisse le sien au rang d'un roi jaloux !

Toi, mon fils, ne me quitte pas !

Il recule vers le bord de la falaise, le dépasse, et reste suspendu.

Au-delà de toutes les formes, plus loin que la terre, réside le monde des Idées, empli du Verbe ! D'un bond, nous traverserons cet espace ; et tu percevras dans son infinité l'Éternel, l'Absolu, l'Être ! — Allons ! Donne-moi la main ! En marche !

Tous deux, côte à côte, s'élèvent dans l'air, doucement.

Antoine, embrassant la croix, les regarde monter.

Ils disparaissent.

---

**ANTOINE** (marchant lentement)

Celui-là vaut tout l'enfer !

Nabuchodonosor ne m'avait pas autant ébloui. La reine de Saba ne m'a pas autant charmé.

Sa façon de parler des Dieux donne envie de les connaître.

Je me souviens en avoir vu des centaines à la fois, sur l'île d'Éléphantine, du temps de Dioclétien.

L'Empereur avait cédé un vaste territoire aux Nomades, à condition qu'ils protègent les frontières. Le traité fut signé sous l'égide des "Puissances invisibles", car chaque peuple ignorait les dieux de l'autre.

Les Barbares avaient apporté leurs propres divinités. Ils occupaient les dunes de sable longeant le fleuve. On les voyait, portant leurs idoles comme de grands enfants immobiles, ou bien naviguant sur les rapides sur des troncs de palmier, exhibant de loin les amulettes à leur cou et les tatouages sur leur torse. Ce n'était pas plus absurde que les religions des Grecs, des Asiatiques ou des Romains !

Quand je vivais au temple d'Héliopolis, je contemplais souvent les fresques sur les murs : des vautours tenant des sceptres, des crocodiles jouant de la lyre, des hommes à corps de serpent, des femmes à tête de vache prosternées devant des dieux ithyphalliques. Ces formes surnaturelles m'emportaient vers d'autres mondes. J'aurais aimé comprendre ce que ces yeux sereins voyaient.

Pour que la matière ait un tel pouvoir, elle doit contenir une âme. L'esprit des dieux est lié à leurs images...

Ceux qui possèdent la beauté peuvent séduire. Mais les autres... ceux qui sont repoussants ou terrifiants, comment peut-on y croire ?

Et voilà qu'il voit passer, frôlant le sol, des feuilles, des pierres, des coquilles, des branches, de vagues représentations d'animaux, puis des sortes de nains hydropiques : ce sont des dieux. Il éclate de rire.

Un autre rire retentit derrière lui ; Hilarion apparaît, habillé en ermite, bien plus grand qu'avant, gigantesque.

ANTOINE

n'est pas surpris de le revoir.

Quelle absurdité d'adorer cela !

HILARION

Oh, oui, c'est d'une bêtise incroyable !

Alors, défilent devant eux des idoles de toutes les nations et de toutes les époques, en bois, en métal, en granit, en plumes, en peaux cousues.

Les plus anciennes, d'avant le Déluge, sont couvertes d'algues qui pendent comme des crinières. Certaines, trop grandes pour leur socle, craquent et se brisent en marchant. D'autres laissent échapper du sable par les trous de leur ventre.

Antoine et Hilarion s'amusent follement. Ils rient à s'en tenir les côtes.

Ensuite, apparaissent des idoles à tête de mouton. Elles titubent sur leurs jambes flageolantes, entrouvrent leurs paupières et bégayent comme des muets : « Bâ ! bâ ! bâ ! »

Plus elles prennent forme humaine, plus elles irritent Antoine. Il les frappe de ses poings, de ses pieds, s'acharnant sur elles.

Elles deviennent effrayantes — avec de hauts panaches, des yeux globuleux, des bras se terminant par des griffes, des mâchoires de requin.

Devant ces dieux, on égorge des hommes sur des autels de pierre ; d'autres sont broyés dans des cuves, écrasés sous des chariots, cloués sur des arbres. Il y en a un, tout en fer rougi, avec des cornes de taureau, qui dévore des enfants.

ANTOINE

Horreur !

HILARION

Mais les dieux exigent toujours des supplices. Même le tien a voulu...

ANTOINE

en pleurant :

Oh, ne continue pas, tais-toi !

Les rochers autour d'eux se transforment en une vallée.

Un troupeau de bœufs broute l'herbe courte.

Le berger, levant les yeux vers un nuage, lance des ordres aigus dans l'air.

HILARION

Il a besoin de pluie, alors il chante pour convaincre le roi du ciel d'ouvrir les nuages fertiles.

ANTOINE

en riant :

Quel orgueil ridicule !

HILARION

Et pourquoi fais-tu des exorcismes, toi ?

La vallée se transforme en une mer de lait, calme et infinie.

Au centre, un long berceau flotte, formé par un serpent dont les têtes s'inclinent pour ombrager un dieu endormi sur son corps.

Il est jeune, imberbe, plus beau qu'une fille, vêtu de voiles transparents. Les perles de sa tiare brillent doucement comme des lunes, un collier d'étoiles s'enroule sur sa poitrine. Une main sous la tête, l'autre bras étendu, il repose, pensif et enivré.

Une femme, accroupie à ses pieds, attend son réveil.

HILARION

C'est la dualité primordiale des Brahmanes, l'Absolu sans forme.

Sur le nombril du dieu pousse une tige de lotus, et dans son calice apparaît un autre dieu à trois visages.

ANTOINE

Quelle idée étrange !

HILARION

Père, Fils et Saint-Esprit ne forment-ils pas une seule entité ?

Les trois têtes se séparent, révélant trois grands dieux.

Le premier, rose, mord le bout de son orteil.

Le second, bleu, agite quatre bras.

Le troisième, vert, porte un collier de crânes humains.

Face à eux, trois déesses surgissent : l'une enveloppée d'un filet, l'autre tenant une coupe, la dernière brandissant un arc.

Ces dieux et déesses se multiplient. Des bras poussent sur leurs épaules, tenant étendards, haches, boucliers, épées, parasols et tambours. Des fontaines jaillissent de leurs têtes, des herbes pendent de leurs narines.

Ils chevauchent des oiseaux, se balancent dans des palanquins, trônent sur des sièges d'or, se tiennent debout dans des niches d'ivoire, rêvent, voyagent, commandent, boivent du vin, respirent des fleurs. Des danseuses tournoient, des géants chassent des monstres ; à l'entrée des grottes, des solitaires méditent. On ne distingue plus les étoiles des prunelles, les nuages des banderoles ; des paons s'abreuvent à des ruisseaux de poudre d'or, la broderie des pavillons se mêle aux taches des léopards, des rayons colorés s'entrecroisent dans le ciel bleu, avec des flèches qui volent et des encensoirs qui oscillent.

Tout cela s'étend comme une immense frise, s'appuyant sur les rochers et montant jusqu'au ciel.

ANTOINE

ébloui :

Quelle profusion ! Que veulent-ils ?

HILARION

Celui qui se gratte le ventre avec sa trompe d'éléphant, c'est le dieu solaire, source de sagesse.

Celui-là, avec ses six têtes coiffées de tours et ses quatorze bras armés de javelots, c'est le prince des armées, le feu dévorant.

Le vieillard sur un crocodile lave les âmes des morts sur le rivage. Elles seront tourmentées par cette femme noire aux dents pourries, souveraine des enfers.

Le char tiré par des cavales rouges, conduit par un cocher sans jambes, promène dans l'azur le maître du soleil.

Le Dieu de la Lune suit, confortablement installé dans une litière tirée par trois gazelles.

La déesse de la Beauté, agenouillée sur le dos d’un perroquet, offre son sein rond à son fils, l’Amour. Plus loin, elle bondit joyeusement dans les prairies. Regarde ! Coiffée d'une mitre éclatante, elle court à travers les champs de blé, survole les vagues, s'élève dans les airs, se répand partout !

Parmi ces dieux se trouvent les Génies des vents, des planètes, des mois, des jours, et bien d'autres encore ! Leurs apparences changent sans cesse, leurs transformations sont rapides. En voici un qui passe de poisson à tortue, puis adopte la tête d’un sanglier et la taille d’un nain.

ANTOINE

Pourquoi tout cela ?

HILARION

Pour rétablir l'équilibre et combattre le mal. Mais la vie s'épuise, les formes se dégradent ; ils doivent évoluer à travers les métamorphoses.

Soudain, apparaît

UN HOMME NU

assis au milieu du sable, jambes croisées.

Un large halo lumineux flotte derrière lui. Ses boucles noires et bleutées entourent symétriquement une protubérance sur son crâne. Ses bras, très longs, tombent droits le long de son corps. Ses mains ouvertes reposent à plat sur ses cuisses. La plante de ses pieds montre l'image de deux soleils ; il reste parfaitement immobile — face à Antoine et Hilarion, — avec tous les Dieux autour, disposés sur les rochers comme dans un amphithéâtre.

Ses lèvres s'entrouvrent, et d'une voix profonde, il déclare :

Je suis le maître de la grande aumône, le soutien des créatures, et j'enseigne la loi aux croyants comme aux profanes.

Pour libérer le monde, j'ai choisi de naître parmi les hommes. Les Dieux pleuraient à mon départ.

J'ai cherché une femme digne de moi : de lignée militaire, épouse d’un roi, d'une bonté et d'une beauté exceptionnelles, le nombril profond, le corps aussi solide que le diamant ; et lors de la pleine lune, sans l’aide d’aucun homme, je suis entré dans son ventre.

Je suis sorti par son flanc droit. Les étoiles se sont arrêtées.

HILARION

murmure entre ses dents :

« Et quand ils virent l’étoile s’arrêter, ils furent remplis d'une grande joie ! »

Antoine observe plus attentivement

LE BUDDHA

qui poursuit :

Un vieux religieux, venu des profondeurs de l’Himalaya, s'est précipité pour me voir.

HILARION

« Un homme appelé Siméon, qui ne devait pas mourir avant d’avoir vu le Christ ! »

LE BUDDHA

On m'a conduit dans les écoles. Je surpassais les docteurs en savoir.

HILARION

« … Au milieu des docteurs ; et tous ceux qui l’écoutaient étaient émerveillés par sa sagesse. »

Antoine fait signe à Hilarion de se taire.

LE BUDDHA

Je passais mon temps à méditer dans les jardins.

Les ombres des arbres tournaient au gré du soleil, mais celle de mon abri restait immobile.

Personne ne m'égalait dans la connaissance des écritures, le décompte des atomes, le dressage des éléphants, l'art de la cire, l'astronomie, la poésie, le combat, et tous les arts possibles ! Par convention, j'ai pris une épouse et passais mes journées dans mon palais royal, paré de perles, entouré de parfums, éventé par les éventails de trente-trois mille femmes, observant mes sujets du haut de mes terrasses ornées de clochettes tintinnabulantes.

Mais la misère du monde me détournait des plaisirs. Alors, j'ai fui.

J'ai mendié sur les routes, vêtu de haillons ramassés dans les cimetières. Un jour, j'ai voulu devenir l'élève d'un ermite très savant ; je gardais sa porte, je lavais ses pieds.

Toutes mes sensations, mes joies, mes peines s'évanouirent.

Puis, en plongeant plus profondément dans la méditation, j'ai compris l'essence des choses, l'illusion des formes.

J'ai rapidement épuisé la science des Brahmanes. Sous leurs airs austères, ils sont rongés par la convoitise, se couvrent de saletés, dorment sur des épines, croyant atteindre le bonheur par la souffrance !

HILARION

« Pharisiens, hypocrites, sépulcres blanchis, race de vipères ! »

LE BUDDHA

Moi aussi, j'ai accompli des choses incroyables — ne mangeant qu'un grain de riz par jour, et ces grains n'étaient pas plus gros qu'aujourd'hui ; mes cheveux sont tombés, mon corps a noirci ; mes yeux, enfoncés dans leurs orbites, ressemblaient à des étoiles au fond d'un puits.

Pendant six ans, je suis resté immobile, exposé aux mouches, lions et serpents ; sous les grands soleils, les averses, la neige, la foudre, la grêle et la tempête, sans même lever la main pour m'abriter.

Les voyageurs, me croyant mort, me jetaient des mottes de terre à distance !

La tentation du Diable me manquait.

Je l'ai convoqué.

Ses fils sont venus — hideux, écailleux, puant comme des charniers, hurlant, sifflant, beuglant, entrechoquant armes et ossements. Certains crachaient des flammes par les narines, d'autres obscurcissaient le ciel de leurs ailes, d'autres encore portaient des chapelets de doigts coupés, buvaient du venin de serpent dans leurs mains ; avec des têtes de porc, de rhinocéros ou de crapaud, ils inspiraient dégoût et terreur.

ANTOINE

à part :

J'ai traversé cela, autrefois !

LE BUDDHA

Ensuite, il m'envoya ses filles — belles, maquillées, ceinturées d'or, avec des dents blanches comme le jasmin, des cuisses rondes comme la trompe d'un éléphant. Certaines étiraient leurs bras en bâillant, révélant les fossettes de leurs coudes ; d'autres clignaient des yeux, riaient, ou entrouvraient leurs vêtements.

Des jeunes filles timides rougissaient, des femmes mûres affichaient leur fierté, et des reines arrivaient avec une impressionnante suite de bagages et d'esclaves.

Antoine, à part :

— Lui aussi, vraiment ?

Le Buddha, s'adressant à tous :

— Après avoir vaincu le démon, j'ai passé douze ans à me nourrir uniquement de parfums. Grâce à l'acquisition des cinq vertus, des cinq facultés, des dix forces, des dix-huit substances, et en pénétrant les quatre sphères du monde invisible, l'Intelligence m'est apparue. Je suis devenu le Buddha !

Tous les Dieux s'inclinent, même ceux avec plusieurs têtes les baissent toutes à la fois.

Il lève sa main majestueuse et poursuit :

— Pour libérer les êtres, j'ai fait d'innombrables sacrifices ! J'ai offert aux pauvres des robes de soie, des lits, des chars, des maisons, des montagnes d'or et des diamants. J'ai donné mes mains aux manchots, mes jambes aux boiteux, mes yeux aux aveugles ; j'ai même offert ma tête aux décapités. Quand j'étais roi, j'ai distribué des provinces ; en tant que brahmane, je n'ai méprisé personne. En ermite, j'ai parlé avec douceur au voleur qui m'a égorgé. En tigre, je me suis laissé mourir de faim.

Et dans cette dernière existence, ayant prêché la loi, je n'ai plus rien à accomplir. Le grand cycle est terminé ! Hommes, animaux, Dieux, bambous, océans, montagnes, grains de sable du Gange et myriades d'étoiles, tout va disparaître. Jusqu'à de nouvelles naissances, une flamme dansera sur les ruines des mondes détruits !

Les Dieux sont pris de vertige. Ils vacillent, tombent en convulsions, et vomissent leurs existences. Leurs couronnes éclatent, leurs étendards s'envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs sexes, jettent par-dessus l'épaule les coupes d'immortalité, s'étranglent avec leurs serpents, se dissipent en fumée. Et quand tout a disparu...

Hilarion, lentement :

— Tu viens de voir la croyance de centaines de millions d'hommes !

Antoine est à terre, le visage enfoui dans ses mains. Debout près de lui, Hilarion le regarde, tournant le dos à la croix.

Un long moment passe.

Ensuite, un être étrange apparaît, avec une tête d'homme sur un corps de poisson. Il avance dans les airs, frappant le sable de sa queue. Cette figure de patriarche avec de petits bras fait sourire Antoine.

Oannès, d'une voix plaintive :

— Respecte-moi ! Je suis l'ancêtre des origines.

J'ai vécu dans le monde informe où dormaient des créatures hermaphrodites, sous une atmosphère opaque, au fond des eaux sombres, à l'époque où doigts, nageoires et ailes se confondaient, et où des yeux sans tête flottaient comme des mollusques, parmi des taureaux à visage humain et des serpents à pattes de chien.

Au-dessus de ces êtres, Omorôca, courbée comme un cerceau, étendait son corps de femme.

Mais Bélus trancha Omorôca en deux : il façonna la terre avec une moitié, le ciel avec l'autre. Ainsi, les deux mondes, semblables, se contemplent.

Je suis la première conscience du Chaos. J'ai émergé des profondeurs pour solidifier la matière, donner forme aux choses. J'ai enseigné aux humains la pêche, les semailles, l'écriture et l'histoire des Dieux.

Depuis, je réside dans les étangs laissés par le Déluge. Mais le désert gagne du terrain, le vent y dépose du sable, le soleil les assèche. Je m'éteins lentement sur mon lit de limon, en observant les étoiles à travers l'eau. Je retourne à elles.

Il bondit et disparaît dans le Nil.

HILARION

C'est un ancien Dieu des Chaldéens !

ANTOINE

avec ironie :

Et ceux de Babylone, qui étaient-ils donc ?

HILARION

Regarde-les !

Ils se trouvent sur la plateforme d'une tour carrée dominant six autres tours, formant ensemble une pyramide gigantesque, plus étroite à chaque niveau. En bas, on distingue une grande masse sombre : sans doute la ville, étendue dans les plaines. L'air est glacial, le ciel d'un bleu profond, constellé d'étoiles scintillantes.

Au centre de la plateforme se dresse une colonne de pierre blanche. Des prêtres, vêtus de robes de lin, circulent autour, formant un cercle en mouvement, la tête levée vers les astres.

HILARION

en désigne plusieurs à Antoine :

Il y en a trente principaux. Quinze scrutent la surface de la terre, quinze les profondeurs. À intervalles réguliers, l'un descend des hauteurs vers le bas, tandis qu'un autre monte des profondeurs vers les cieux.

Parmi les sept planètes, deux sont bénéfiques, deux maléfiques, trois ambiguës ; tout dépend de ces feux éternels. Leur position et leur mouvement permettent de prédire l'avenir. Tu te tiens sur le sol le plus sacré de la terre. Pythagore et Zoroastre s'y sont rencontrés. Depuis douze mille ans, ces hommes scrutent le ciel pour mieux comprendre les Dieux.

ANTOINE

Les astres ne sont pas des Dieux.

HILARION

Oui, disent-ils ; car tout change autour de nous, tandis que le ciel, comme l'éternité, demeure immuable !

ANTOINE

Il a pourtant un maître.

HILARION

en montrant la colonne :

C'est Bélus, le premier rayon, le Soleil, le Mâle ! — L'Autre, qu'il féconde, est en dessous !

Antoine aperçoit un jardin illuminé par des lampes.

Il se trouve au milieu de la foule, dans une allée de cyprès. À droite et à gauche, des sentiers mènent à des cabanes nichées dans un bois de grenadiers, protégées par des treillages de roseaux.

Les hommes portent des bonnets pointus et des robes chatoyantes comme le plumage des paons. Parmi eux, des gens du nord vêtus de peaux d'ours, des nomades en manteaux de laine brune, de pâles Gangarides aux longues boucles d'oreilles. Les rangs et les nations semblent mêlés, car des marins et des tailleurs de pierres côtoient des princes coiffés de tiares incrustées de pierres précieuses, arborant de hautes cannes finement ciselées.

Tous avancent en respirant profondément, unis par le même désir.

Parfois, ils s'écartent pour laisser passer un grand chariot couvert, tiré par des bœufs. D'autres fois, c'est un âne qui passe, portant sur son dos une femme enveloppée de voiles, se dirigeant elle aussi vers les cabanes.

Antoine est effrayé ; il aimerait faire demi-tour. Pourtant, une curiosité irrésistible le pousse à continuer.

Au pied des cyprès, des femmes sont accroupies en ligne sur des peaux de cerf, arborant toutes une tresse de cordes comme diadème. Certaines, somptueusement vêtues, interpellent bruyamment les passants. D'autres, plus timides, cachent leur visage sous leur bras, tandis qu'une matrone, probablement leur mère, les encourage. D'autres encore, la tête enveloppée d'un châle noir et le corps entièrement nu, ressemblent de loin à des statues de chair. Dès qu'un homme leur jette de l'argent sur les genoux, elles se lèvent.

On entend des baisers sous les feuillages, parfois un cri aigu retentit.

HILARION

Ce sont les vierges de Babylone qui se prostituent pour la Déesse.

ANTOINE

Quelle déesse ?

HILARION

Regarde !

Il lui montre, tout au bout de l'avenue, sur le seuil d'une grotte éclairée, un bloc de pierre représentant l'organe sexuel féminin.

ANTOINE

Quelle ignominie ! Quelle abomination de donner un sexe à Dieu !

HILARION

Tu l'imagines bien comme une personne vivante !

Antoine se retrouve plongé dans les ténèbres.

Il aperçoit dans le ciel un cercle lumineux, soutenu par des ailes horizontales.

Cet anneau entoure, comme une ceinture trop lâche, la taille d'un petit homme coiffé d'une mitre, tenant une couronne à la main, tandis que la partie inférieure de son corps disparaît sous de grandes plumes déployées en jupon.

C'est

ORMUZ

le dieu des Perses.

Il vole en criant :

J'ai peur ! Je vois sa gueule.

Je t'avais vaincu, Ahriman ! Mais tu reviens !

D'abord, te rebellant contre moi, tu as fait périr la première créature, Kaiomortz, l'homme-taureau. Puis tu as séduit le premier couple humain, Meschia et Meschiané, et obscurci les cœurs, poussant tes armées vers le ciel.

J'avais les miennes, le peuple des étoiles ; et je contemplais, depuis mon trône, tous les astres alignés.

Mithra, mon fils, habitait un lieu inaccessible. Il y accueillait les âmes, les en libérait, et se levait chaque matin pour répandre sa richesse.

La splendeur du firmament se reflétait sur la terre. Le feu brillait sur les montagnes, image de l'autre feu dont j'avais créé tous les êtres. Pour le protéger des souillures, on ne brûlait pas les morts ; les oiseaux les emportaient vers le ciel.

J'avais organisé les pâturages, les labours, les bois du sacrifice, la forme des coupes, les paroles à prononcer pendant l'insomnie ; et mes prêtres priaient sans cesse, pour que l'hommage soit aussi éternel que Dieu. On se purifiait avec de l'eau, on offrait des pains sur les autels, on confessait ses crimes à haute voix.

Homa était donné à boire aux hommes pour leur transmettre sa force.

Tandis que les génies du ciel combattaient les démons, les enfants d'Iran chassaient les serpents. Le Roi, servi à genoux par une cour innombrable, représentait ma personne et portait ma coiffure.

Ses jardins resplendissaient d'une beauté céleste, et son tombeau le représentait terrassant un monstre, symbole du triomphe du Bien sur le Mal.

Je devais un jour, avec l'aide du temps infini, vaincre Ahriman pour de bon.

Mais le fossé entre nous se comble ; la nuit s'avance ! Amschaspands, Izeds, Ferouers, venez à moi ! Mithra, brandis ton épée ! Caosyac, toi qui dois revenir pour la délivrance universelle, protège-moi ! Quoi ?... Personne ne répond !

Ah ! Je succombe ! Ahriman, tu triomphes !

Derrière Antoine, Hilarion retient un cri de joie — et Ormuz s'enfonce dans l'obscurité.

Apparaît alors

LA GRANDE DIANE D’ÉPHÈSE

Elle est noire, ses yeux d'émail, ses coudes collés aux flancs, les avant-bras ouverts, les mains tendues.

Des lions rampent sur ses épaules ; fruits, fleurs et étoiles ornent sa poitrine ; plus bas, trois rangées de mamelles ; et de son ventre à ses pieds, elle est enserrée dans une gaine étroite d'où jaillissent à mi-corps taureaux, cerfs, griffons et abeilles. On la distingue à la pâle lumière d'un disque d'argent, rond comme une pleine lune, derrière sa tête.

Où est mon temple ?

Où sont mes amazones ?

Que m'arrive-t-il... moi, l'incorruptible, voilà que je faiblis !

Ses fleurs se fanent. Ses fruits trop mûrs tombent. Les lions, les taureaux baissent leur tête ; les cerfs, épuisés, bavent ; les abeilles, bourdonnant, s'écroulent au sol.

Elle presse ses mamelles les unes après les autres. Toutes sont vides ! Dans un ultime effort, sa gaine éclate. Elle la saisit par le bas, comme le pan d'une robe, y jette ses animaux, ses fleurs, puis disparaît dans l'ombre.

Au loin, des voix murmurent, grondent, rugissent, brament et beuglent. La nuit s'épaissit de leurs souffles. Des gouttes d'une pluie chaude tombent.

ANTOINE

Quel délice, le parfum des palmiers, le frémissement des feuilles vertes, la clarté des sources ! Je voudrais m'allonger sur la terre pour la sentir contre mon cœur ; et ma vie se régénérerait dans sa jeunesse éternelle !

Il entend le cliquetis de castagnettes et de cymbales ; — au milieu d'une foule rustique, des hommes vêtus de tuniques blanches à bandes rouges mènent un âne richement harnaché, sa queue ornée de rubans, ses sabots peints.

Une boîte, couverte d'une housse en toile jaune, ballote sur son dos entre deux corbeilles ; l'une reçoit les offrandes qu'on y dépose : œufs, raisins, poires, fromages, volailles, petites pièces ; l'autre est pleine de roses, que les conducteurs de l'âne effeuillent devant lui en marchant.

Ils portent des boucles d'oreilles, de grands manteaux, les cheveux nattés, les joues maquillées ; une couronne d'olivier ceint leur front, fermée par un médaillon ; des poignards glissent dans leur ceinture ; ils agitent des fouets à manche d'ébène, ornés de trois lanières garnies d'osselets.

Les derniers du cortège dressent au sol, tel un candélabre, un grand pin brûlant à son sommet, dont les branches inférieures ombragent un petit mouton.

L'âne s'arrête. On retire la housse. En dessous, une seconde enveloppe de feutre noir.

Un homme en tunique blanche se met à danser en faisant résonner ses crotales, tandis qu'un autre, agenouillé devant la boîte, tambourine avec énergie.

LE PLUS VIEUX DE LA TROUPE

prend la parole :

Voici la Bonne-Déesse, celle des montagnes idéennes, la grande-mère de Syrie ! Approchez, gens du pays !

Elle apporte la joie, guérit les malades, envoie des héritages, et comble les amoureux.

Nous la promenons à travers les campagnes, qu'il fasse beau ou mauvais.

Souvent, nous dormons à la belle étoile et nos repas ne sont pas toujours des festins. Les voleurs rôdent dans les bois. Les bêtes surgissent de leurs tanières. Les chemins glissants longent les précipices. La voilà ! La voilà !

Ils retirent la couverture, dévoilant une boîte incrustée de petits cailloux.

Plus haute que les cèdres, elle plane dans le ciel bleu. Plus vaste que le vent, elle embrasse le monde. Sa respiration s’échappe par les narines des tigres ; une voix gronde sous les volcans, sa colère est la tempête ; la pâleur de son visage a blanchi la lune. Elle fait mûrir les moissons, gonfler les écorces, pousser les barbes. Offrez-lui quelque chose, car elle déteste les avares !

La boîte s’ouvre légèrement, révélant sous un pavillon de soie bleue, une petite image de Cybèle — étincelante de paillettes, couronnée de tours, assise dans un char de pierre rouge, tiré par deux lions à la patte levée.

La foule se presse pour voir.

L’ARCHI-GALLE

poursuit :

Elle aime le bruit des tympanons, le martèlement des pieds, le hurlement des loups, les montagnes résonnantes et les gorges profondes, la fleur de l’amandier, la grenade et les figues vertes, la danse enivrante, les flûtes qui vibrent, la sève sucrée, la larme salée — le sang ! À toi ! À toi, Mère des montagnes !

Ils se flagellent avec des fouets, les coups résonnent sur leur poitrine ; la peau des tambourins vibre à se rompre. Ils prennent leurs couteaux et s’entaillent les bras.

Elle est triste ; soyons tristes ! Pour lui plaire, il faut souffrir ! Ainsi, vos péchés seront pardonnés. Le sang purifie tout ; laissez-en tomber les gouttes, comme des fleurs ! Elle réclame celui d’un autre — d’un pur !

L’archigalle lève son couteau sur le mouton.

ANTOINE

saisi d’horreur :

Ne tuez pas l’agneau !

Un jet de pourpre jaillit.

Le prêtre en asperge la foule ; et tous, — Antoine et Hilarion compris, — rangés autour de l’arbre en flammes, observent en silence les dernières convulsions de la victime.

Du milieu des prêtres émerge Une Femme, — identique à l’image dans la boîte.

Elle s’arrête en voyant Un Jeune Homme coiffé d’un bonnet phrygien.

Il porte un pantalon étroit, orné de losanges réguliers fermés par des nœuds de couleur. Il s’appuie contre une branche de l’arbre, une flûte à la main, dans une pose rêveuse.

CYBÈLE

lui entourant la taille de ses bras :

Pour te retrouver, j’ai traversé toutes les contrées — et la famine ravageait les terres. Tu m’as trompée ! Peu importe, je t’aime ! Réchauffe-moi ! Unissons-nous !

ATYS

Le printemps ne reviendra plus, ô Mère éternelle ! Malgré mon amour, je ne peux pénétrer ton essence.

Je voudrais me draper d'une robe peinte comme la tienne. J'envie tes seins pleins de vie, la longueur de tes cheveux, tes hanches généreuses d'où naissent les êtres. Pourquoi ne suis-je pas toi ? Pourquoi ne suis-je pas femme ? — Non, jamais ! Va-t’en ! Ma virilité me dégoûte !

Dans un accès de folie, il s'émascule avec une pierre tranchante, puis s'élance, furieux, brandissant son membre coupé. Les prêtres suivent l'exemple du dieu, les fidèles imitent les prêtres. Hommes et femmes échangent leurs vêtements, s'embrassent ; — et ce tourbillon de corps ensanglantés s'éloigne, tandis que les voix, toujours présentes, deviennent plus stridentes, comme celles des funérailles.

Un grand catafalque drapé de pourpre supporte un lit d'ébène, entouré de flambeaux et de corbeilles en filigrane d'argent, où verdissent des laitues, des mauves et du fenouil. Sur les gradins, de haut en bas, des femmes sont assises, toutes vêtues de noir, ceinture défaite, pieds nus, tenant avec mélancolie de gros bouquets de fleurs.

Au sol, aux coins de l'estrade, des urnes en albâtre pleines de myrrhe fument lentement.

On distingue sur le lit le corps sans vie d'un homme. Du sang s'écoule de sa cuisse. Son bras pend ; — et un chien, qui hurle, lèche ses ongles.

La rangée de flambeaux trop serrés empêche de voir son visage ; et Antoine est saisi par l'angoisse. Il craint de reconnaître quelqu'un.

Les sanglots des femmes cessent ; et après un moment de silence,

TOUTES

psalmodient ensemble :

Beau ! beau ! il est beau ! Assez dormi, lève la tête ! Debout.

Respire nos bouquets ! Ce sont des narcisses et des anémones, cueillis dans tes jardins pour te plaire. Réveille-toi, tu nous fais peur !

Parle ! Que désires-tu ? Veux-tu boire du vin ? Veux-tu t'allonger dans nos lits ? Veux-tu déguster des pains de miel en forme de petits oiseaux ?

Enlaçons ses hanches, embrassons sa poitrine ! Sens-tu nos doigts ornés de bagues qui parcourent ton corps, nos lèvres qui cherchent ta bouche, nos cheveux qui balaient tes cuisses, Dieu extasié, sourd à nos prières !

Elles poussent des cris, se griffant le visage, puis se taisent ; — et on entend toujours les hurlements du chien.

Hélas ! hélas ! Le sang noir coule sur sa peau pâle ! Ses genoux se tordent ; ses côtes s'affaissent. Les fleurs de son visage ont taché la pourpre. Il est mort ! Pleurons ! Lamentons-nous !

Elles viennent, une à une, déposer leurs longues chevelures entre les flambeaux, semblables à des serpents noirs ou blonds ; et le catafalque s'abaisse doucement jusqu'à une grotte, un sépulcre sombre qui s'ouvre derrière.

Alors

UNE FEMME

se penche sur le corps.

Ses cheveux, qu'elle n'a pas coupés, l'enveloppent de la tête aux pieds.

Elle pleure tant que sa douleur semble dépasser l'humain, comme si elle était infinie.

Antoine pense à la mère de Jésus.

Elle murmure :

"Tu venais de l'Orient, et tu m'enlaçais, tout vibrant de rosée, ô Soleil ! Des colombes volaient autour de ton manteau azur, nos baisers faisaient frémir les feuilles ; et je me laissais aller à ton amour, savourant la douceur de ma faiblesse.

Hélas ! Pourquoi t'élançais-tu sur les montagnes ?

Un sanglier t'a blessé à l'équinoxe d'automne !

Tu es mort ; les sources pleurent, les arbres se courbent. Le vent d'hiver siffle dans les buissons dénudés.

Mes yeux se ferment, car l'obscurité t'enveloppe. Désormais, tu habites l'autre monde, près de ma rivale plus puissante.

Ô Perséphone, tout ce qui est beau descend vers toi, et ne revient jamais !"

Pendant qu'elle parle, ses compagnes emportent le corps vers le sépulcre. Il leur glisse des mains. Ce n'était qu'un cadavre de cire.

Antoine ressent un soulagement.

Tout disparaît ; — et la cabane, les rochers, la croix réapparaissent.

Cependant, il aperçoit de l'autre côté du Nil, une femme — debout au milieu du désert.

Elle tient dans sa main le bas d'un long voile noir qui cache son visage, tout en portant sur son bras gauche un enfant qu'elle allaite. À ses côtés, un grand singe est accroupi sur le sable.

Elle lève la tête vers le ciel — et malgré la distance, sa voix résonne.

ISIS

"Ô Neith, commencement de tout ! Ammon, seigneur de l'éternité, Ptah, démiurge, Thoth, son intelligence, dieux de l'Amenti, triades des Nomes, éperviers dans le ciel, sphinx devant les temples, ibis entre les cornes des bœufs, planètes, constellations, rivages, murmures du vent, reflets de la lumière, dites-moi où est Osiris !

Je l'ai cherché à travers canaux et lacs, — jusqu'à Byblos la phénicienne. Anubis, les oreilles dressées, bondissait autour de moi, jappant, fouillant les tamarins. Merci, bon Cynocéphale, merci !"

Elle caresse le singe avec affection.

"Le vilain Typhon à la fourrure rousse l'avait tué, démembré ! Nous avons retrouvé tous ses membres. Mais il me manque celui qui me rendait féconde !"

Elle pousse des cris déchirants.

ANTOINE

s'emporte. Il lui lance des pierres, la couvrant d'injures.

"Impudique ! Va-t'en, va-t'en !"

HILARION

"Respecte-la ! C'était la religion de tes ancêtres ! Tu as porté ses amulettes dans ton berceau."

ISIS

"Autrefois, quand l'été revenait, l'inondation chassait vers le désert les bêtes impures. Les digues s'ouvraient, les barques s'entrechoquaient, la terre assoiffée buvait le fleuve avec ivresse. Dieu aux cornes de taureau, tu t'étendais sur ma poitrine — et on entendait le mugissement de la vache éternelle !

Les semailles, les récoltes, le battage des grains et les vendanges suivaient le rythme des saisons. Dans les nuits toujours claires, de grandes étoiles brillaient. Les jours baignaient dans une splendeur constante."

On voyait le Soleil et la Lune, tels un couple royal, se dresser de chaque côté de l'horizon.

Nous régnions ensemble dans un monde sublime, comme des monarques jumeaux, unis depuis l'éternité. Lui tenait un sceptre orné d'une tête de concoupha, moi un sceptre à fleur de lotus. Debout, les mains jointes, nous restions impassibles face aux bouleversements des empires.

L'Égypte s'étendait à nos pieds, majestueuse et solennelle, semblable à un long corridor de temple. À droite, des obélisques, à gauche, des pyramides, un labyrinthe en son cœur. Partout, des avenues de monstres, des forêts de colonnes, et d'imposants pylônes encadraient des portes surmontées du globe terrestre entre deux ailes. Les animaux de son zodiaque peuplaient ses pâturages, leurs formes et couleurs imprégnant son écriture mystérieuse. Divisée en douze régions comme l'année en douze mois, chaque jour et chaque mois avait son dieu, reflétant l'ordre immuable du ciel. L'homme, en mourant, conservait son apparence, saturé de parfums, il devenait indestructible et dormait pendant trois mille ans dans une Égypte silencieuse.

Cette Égypte, plus vaste que l'autre, s'étendait sous la terre.

On y descendait par des escaliers menant à des salles où les joies des bons et les supplices des méchants étaient reproduits, tout ce qui se passe dans le troisième monde invisible. Les morts, alignés le long des murs dans des cercueils peints, attendaient leur tour ; et l'âme, libérée des migrations, poursuivait son sommeil jusqu'au réveil d'une autre vie.

Osiris revenait parfois me rendre visite. Son ombre m'a donné Harpocrate.

Elle contemple l'enfant.

C'est lui ! Ses yeux, ses cheveux tressés en cornes de bélier ! Tu continueras ses œuvres. Nous refleurirons comme des lotus. Je suis toujours la grande Isis ! Nul n'a encore soulevé mon voile ! Mon fruit est le soleil !

Soleil de printemps, des nuages obscurcissent ton visage ! Le souffle de Typhon ravage les pyramides. J'ai vu, tout à l'heure, le sphinx fuir. Il galopait comme un chacal.

Je cherche mes prêtres, ceux en manteau de lin, avec leurs grandes harpes, portant une nacelle mystique ornée de patères d'argent. Plus de fêtes sur les lacs ! Plus d'illuminations dans mon delta ! Plus de coupes de lait à Philæ ! Apis n'est pas réapparu depuis longtemps.

Égypte ! Égypte ! Tes grands Dieux immobiles ont les épaules blanchies par les fientes d'oiseaux, et le vent du désert emporte la cendre de tes morts ! Anubis, gardien des ombres, ne m'abandonne pas !

Le cynocéphale a disparu.

Elle secoue son enfant.

Mais… que se passe-t-il ? Tes mains sont froides, ta tête retombe !

Harpocrate vient de mourir.

Elle pousse un cri si aigu, si funèbre et déchirant qu'Antoine y répond par un autre cri, ouvrant les bras pour la soutenir. Mais elle a disparu. Il baisse la tête, accablé de honte.

Tout ce qu'il vient de voir se mêle dans son esprit. C'est comme le vertige d'un voyage, le malaise d'une ivresse. Il voudrait haïr, mais une pitié vague adoucit son cœur.

Antoine éclate en sanglots.

**Hilarion :** Qu'est-ce qui te rend si triste ?

**Antoine :** (après une longue introspection) Je pense à toutes ces âmes égarées par ces faux dieux !

**Hilarion :** Ne crois-tu pas qu'ils ressemblent parfois à la vérité ?

**Antoine :** C'est un piège du Diable pour mieux séduire les croyants. Il attaque les forts par l'esprit, les autres par la chair.

**Hilarion :** Mais la luxure, dans mes excès, a la pureté de la pénitence. L'amour frénétique du corps précipite sa destruction et révèle, par sa faiblesse, l'étendue de l'impossible.

**Antoine :** Peu m'importe ! Mon cœur est écoeuré par ces dieux bestiaux, toujours occupés de carnages et d'incestes !

**Hilarion :** Souviens-toi des passages de l'Écriture qui te choquent parce que tu ne les comprends pas. De même, ces dieux, sous leurs formes criminelles, peuvent contenir la vérité. Il reste encore à voir. Détourne-toi !

**Antoine :** Non ! Non ! C'est un danger !

**Hilarion :** Tu voulais les connaître tout à l'heure. Ta foi vacillerait-elle face à des mensonges ? Que crains-tu ?

Soudain, les rochers devant Antoine se transforment en une montagne.

Une ligne de nuages la coupe à mi-hauteur. Au-dessus, une montagne immense, toute verte, avec des vallons inégaux. À son sommet, dans un bois de lauriers, se dresse un palais de bronze aux tuiles d'or et aux chapiteaux d'ivoire.

Au milieu du péristyle, sur un trône, se tient Jupiter, colossal, le torse nu, tenant la victoire d'une main et la foudre de l'autre. Son aigle, entre ses jambes, redresse la tête.

Près de lui, Junon roule ses gros yeux, surmontés d'un diadème d'où s'échappe un voile flottant dans le vent.

Derrière, Minerve, debout sur un piédestal, s'appuie sur sa lance. La peau de la Gorgone lui couvre la poitrine, et un péplos de lin tombe en plis réguliers jusqu'à ses orteils. Ses yeux verts, brillants sous sa visière, scrutent attentivement l'horizon.

À droite du palais, Neptune, le vieillard, chevauche un dauphin dont les nageoires battent un grand azur qui pourrait être le ciel ou la mer, tant l'Océan semble se fondre avec l'éther bleu.

De l'autre côté, Pluton, farouche, vêtu d'un manteau couleur de nuit, avec une tiare de diamants et un sceptre d'ébène, se tient au milieu d'une île entourée par les méandres du Styx. Ce fleuve d'ombre disparaît dans les ténèbres, formant sous la falaise un abîme sans fond.

Mars, vêtu de bronze, brandit son large bouclier et son épée avec fureur.

Plus bas, Hercule l'observe, appuyé sur sa massue.

Apollon, le visage rayonnant, conduit quatre chevaux blancs au galop, le bras tendu.

Cérès, dans un char tiré par des bœufs, avance vers lui, une faucille à la main.

Derrière elle, Bacchus, sur un char très bas, tiré mollement par des lynx. Gras, imberbe, avec des pampres au front, il tient un cratère débordant de vin. Silène, à ses côtés, chancelle sur un âne.

Pan, avec ses oreilles pointues, souffle dans sa flûte de Pan ; les Mimallonéides tambourinent, les Ménades lancent des fleurs, les Bacchantes dansent, la tête renversée, leurs cheveux flottant.

Diane, la tunique relevée, émerge du bois avec ses nymphes.

Dans l'ombre d'une caverne, Vulcain forge le métal entouré des Cabires ; ici et là, les vieux Fleuves, appuyés sur des roches couvertes de mousse, versent l'eau de leurs urnes ; les Muses, debout, chantent dans les vallées.

Les Heures, toutes de la même taille, se tiennent par la main ; Mercure flotte en biais sur un arc-en-ciel, avec son caducée, ses sandales ailées et son chapeau ailé. Mais là-haut, au sommet de l'escalier des Dieux, parmi des nuages doux comme des plumes, dont les volutes laissent tomber des roses, Vénus-Anadyomène se contemple dans un miroir ; ses yeux glissent langoureusement sous ses paupières alourdies.

Ses longs cheveux blonds dévalent sur ses épaules, ses seins sont petits, sa taille fine, ses hanches courbées comme le galbe des lyres, ses cuisses rondes, des fossettes ornent ses genoux, et ses pieds sont délicats ; un papillon danse près de sa bouche. La splendeur de son corps crée autour d'elle un halo de nacre éclatante ; et tout l'Olympe baigne dans une lumière rosée, qui se diffuse doucement vers les hauteurs du ciel azur.

ANTOINE

Ah ! ma poitrine s'ouvre. Une joie inconnue m'envahit jusqu'au plus profond de l'âme ! C'est magnifique ! C'est magnifique !

HILARION

Ils se penchaient depuis les nuages pour guider les épées ; on les croisait au bord des chemins, on les accueillait chez soi ; — et cette proximité donnait un caractère divin à l'existence.

Elle n'avait d'autre but que la liberté et la beauté. Les vêtements amples permettaient des postures nobles. La voix de l'orateur, aguerrie par la mer, résonnait puissamment sous les portiques de marbre. L'éphèbe, enduit d'huile, combattait nu en plein soleil. L'acte le plus sacré consistait à exposer des formes pures.

Et ces hommes respectaient les épouses, les anciens, les suppliants. Derrière le temple d'Hercule, un autel était dédié à la Pitié.

On immolait des victimes en parant les doigts de fleurs. Même le souvenir échappait à la décomposition des morts. Il ne restait qu'un peu de cendres. L'âme, mêlée à l'éther infini, s'envolait vers les Dieux !

Se penchant à l'oreille d'Antoine :

Et ils vivent toujours ! L'empereur Constantin vénère Apollon. Tu retrouveras la Trinité dans les mystères de Samothrace, le baptême chez Isis, la rédemption chez Mithra, le martyre d'un Dieu aux fêtes de Bacchus.

Proserpine est la Vierge !... Aristée, c'est Jésus !

ANTOINE

garde les yeux baissés, puis soudain, il récite le credo de Jérusalem, comme il s'en souvient, ponctuant chaque phrase d'un long soupir :

Je crois en un seul Dieu, le Père, et en un seul Seigneur, Jésus-Christ, fils premier-né de Dieu, qui s'est incarné et est devenu homme, qui a été crucifié et enseveli, qui est monté au ciel, qui reviendra pour juger les vivants et les morts, dont le royaume n'aura pas de fin ; et en un seul Saint-Esprit, en un seul baptême de repentir, en une seule sainte Église catholique, en la résurrection de la chair, et en la vie éternelle !

Aussitôt, la croix grandit, transperce les nuages et projette son ombre sur le ciel des Dieux.

Tous pâlissent. L'Olympe tremble.

Antoine aperçoit, à la base de la montagne, à demi cachés dans les cavernes ou soutenant les pierres de leurs épaules, d'immenses corps enchaînés. Ce sont les Titans, les Géants, les Hécatonchires, les Cyclopes.

UNE VOIX

s'élève, indistincte et terrifiante, comme le grondement des vagues, le fracas des arbres sous la tempête, le hurlement du vent dans les précipices :

Nous savions cela, nous ! Les Dieux doivent disparaître. Uranus a été mutilé par Saturne, Saturne par Jupiter. Lui aussi sera détruit. Chacun son tour ; c'est le destin !

Et peu à peu, ils s'enfoncent dans la montagne et disparaissent.

Pendant ce temps, les tuiles du palais d'or s'envolent.

JUPITER

descend de son trône. Le tonnerre, à ses pieds, fume comme un tison prêt à s'éteindre ; et l'aigle, allongeant le cou, ramasse ses plumes tombées avec son bec.

Je ne suis donc plus le maître des choses, moi, le très bon, le très grand, dieu des phratries et des peuples grecs, aïeul de tous les rois, Agamemnon du ciel !

Aigle des apothéoses, quel souffle de l'Érèbe t'a ramené vers moi ? Ou, venant du champ de Mars, m'apportes-tu l'âme du dernier des empereurs ?

Je ne veux plus de celles des hommes ! Que la Terre les garde, qu'ils se débattent dans leur bassesse. Ils ont maintenant des cœurs d'esclaves, oublient les injures, les ancêtres, le serment ; partout triomphent la bêtise des foules, la médiocrité de l'individu, la laideur des races !

Sa respiration soulève sa poitrine jusqu'à la briser, et il serre les poings. Hébé, en pleurs, lui tend une coupe.

Il agrippe la coupe.

— Non ! Tant qu’il restera quelque part une tête pensante, détestant le chaos et rêvant de justice, l'esprit de Jupiter survivra !

Mais la coupe est vide.

Il l'incline lentement sur son ongle.

Pas une goutte ! Quand l’ambroisie manque, les Immortels disparaissent !

La coupe lui échappe des mains ; il s’appuie contre une colonne, sentant la mort approcher.

JUNON

— Tu n'aurais pas dû aimer autant ! En aigle, taureau, cygne, pluie d’or, nuage et flamme, tu as pris toutes les formes, dissipé ta lumière dans tous les éléments, laissé tes cheveux sur tous les lits ! Cette fois, le divorce est irrévocable — notre règne, notre existence se dissolvent !

Elle s'éloigne dans les airs.

MINERVE

Elle n’a plus sa lance ; des corbeaux qui logeaient dans les sculptures de la frise volent autour d’elle, mordillant son casque.

— Laissez-moi voir si mes navires, fendant la mer scintillante, sont revenus dans mes trois ports, pourquoi les campagnes sont désertes, et ce que font les filles d’Athènes.

En Hécatombéon, tout mon peuple venait à moi, guidé par ses magistrats et prêtres. Avançaient, en robes blanches et chitons d’or, de longues files de vierges portant coupes, corbeilles, parasols ; puis, les trois cents bœufs du sacrifice, des vieillards agitant des rameaux verts, des soldats entrechoquant leurs armures, des éphèbes chantant des hymnes, des flûtistes, des joueurs de lyre, des rhapsodes, des danseuses ; enfin, sur le mât d’une trirème roulant, mon grand voile brodé par des vierges spécialement nourries pendant un an ; et quand il avait défilé dans toutes les rues, toutes les places, devant tous les temples, au milieu du cortège psalmodiant toujours, il montait la colline de l’Acropole, effleurait les Propylées, et entrait au Parthénon.

Mais un trouble m’envahit, moi, la sage ! Comment se fait-il que je n’aie plus une seule idée ? Je tremble plus qu’une femme.

Elle découvre une ruine derrière elle, pousse un cri, et frappée au front, s’effondre en arrière.

HERCULE

Il a jeté sa peau de lion ; appuyé sur ses pieds, dos bombé, lèvres mordues, il s’efforce désespérément de soutenir l’Olympe qui s’effondre.

— J’ai vaincu les Cercopes, les Amazones et les Centaures. J’ai tué de nombreux rois. J’ai brisé la corne d’Achéloüs, un grand fleuve. J’ai coupé des montagnes, uni des océans. J’ai libéré des pays esclaves, peuplé des terres désertes. J’ai parcouru les Gaules. J’ai traversé le désert assoiffé. J’ai défendu les Dieux et me suis libéré d’Omphale. Mais l’Olympe est trop lourd. Mes bras faiblissent. Je meurs !

Il est écrasé sous les décombres.

PLUTON

— C’est ta faute, Amphytrionade ! Pourquoi es-tu descendu dans mon royaume ?

Le vautour qui ronge les entrailles de Tityos leva la tête, Tantale sentit ses lèvres humides, la roue d’Ixion s’immobilisa.

Cependant, les Kères étendaient leurs griffes pour retenir les âmes ; les Furies, désespérées, tordaient les serpents de leurs chevelures ; et Cerbère, enchaîné par toi, râlait, bavant de ses trois gueules.

Tu avais laissé la porte entrouverte. D’autres sont venus.

Le jour des humains a envahi le Tartare !

Il se perd dans l'obscurité.

**NEPTUNE**

Mon trident ne déclenche plus de tempêtes. Les monstres effrayants pourrissent au fond des océans.

Amphitrite, qui dansait sur l'écume, les Néréides aux teintes vertes qu'on apercevait à l'horizon, les Sirènes qui stoppaient les navires pour raconter leurs histoires, et les vieux Tritons soufflant dans leurs coquillages, tout cela est révolu ! La joie de la mer a disparu !

Je ne peux pas continuer ainsi ! Que l'immensité de l'Océan m'engloutisse !

Il disparaît dans l'azur.

**DIANE**

vêtue de noir, entourée de ses chiens devenus loups :

L'indépendance des grandes forêts m'a enivrée, avec l'odeur des bêtes sauvages et des marécages. Les femmes, que je protégeais pendant leur grossesse, donnent naissance à des enfants morts. La lune tremble sous les incantations des sorcières. J'ai des envies de violence et d'immensité. Je veux boire des poisons, me perdre dans les vapeurs, dans les rêves !

Un nuage de passage l'emporte.

**MARS**

tête nue, ensanglanté :

J'ai d'abord combattu seul, défiant une armée entière par mes insultes, indifférent aux patries, juste pour le plaisir du carnage.

Puis, j'ai eu des compagnons. Ils avançaient au son des flûtes, en ordre, d'un pas régulier, respirant au-dessus de leurs boucliers, l'aigrette haute, la lance inclinée. On se lançait dans la bataille avec des cris d'aigle. La guerre était joyeuse comme un festin. Trois cents hommes ont tenu tête à toute l'Asie.

Mais les Barbares reviennent ! Par myriades, par millions ! Puisque le nombre, les machines et la ruse l'emportent, autant finir en brave !

Il se donne la mort.

**VULCAIN**

essuie la sueur de ses membres avec une éponge :

Le monde se refroidit. Il faut réchauffer les sources, les volcans et les fleuves qui transportent des métaux sous terre ! Battez plus fort ! À pleins bras ! De toutes vos forces !

Les Cabires se blessent avec leurs marteaux, s'aveuglent avec les étincelles, et, avançant à tâtons, se perdent dans l'ombre.

**CÉRÈS**

debout dans son char, emporté par des roues ailées :

Arrête ! Arrête !

On avait raison d'exclure les étrangers, les athées, les épicuriens et les chrétiens ! Le mystère de la corbeille est révélé, le sanctuaire profané, tout est perdu !

Elle descend une pente raide, désespérée, criant, s'arrachant les cheveux.

Ah ! Mensonge ! Daïra ne m'est pas rendue ! Le bronze m'appelle vers les morts. C'est un autre Tartare ! On n'en revient pas. Horreur !

L'abîme l'engloutit.

**BACCHUS**

riant frénétiquement :

Qu'importe ! La femme de l'Archonte est ma compagne ! Même la loi succombe à l'ivresse. À moi le chant nouveau et les formes multiples !

Le feu qui a consumé ma mère coule dans mes veines.

Que le feu brûle plus intensément, même si cela doit me coûter la vie !

Hommes, femmes, je m'offre à vous, Bacchantes et Bacchants ! Que la vigne enlace les arbres ! Hurlez, dansez, contorsionnez-vous ! Libérez le tigre et l'esclave ! Mordez la chair avec férocité !

Et Pan, Silène, les Satyres, les Bacchantes, les Mimallonéides et les Ménades, avec leurs serpents, leurs torches et leurs masques sombres, se lancent des fleurs, découvrent un phallus, l'embrassent, secouent les tambourins, frappent leurs bâtons, se bombardent de coquillages, croquent des raisins, étranglent un bouc et déchirent Bacchus.

APOLLON

fouette ses chevaux, ses cheveux blanchis flottant au vent :

J'ai laissé derrière moi Délos, la rocailleuse, si pure que tout semble mort à présent ; je me presse d'atteindre Delphes avant que sa vapeur inspiratrice ne soit complètement dissipée. Les mulets broutent son laurier. La Pythie, égarée, reste introuvable.

Avec une concentration accrue, je créerai des poèmes sublimes, des monuments éternels ; et toute la matière vibrera au son de ma lyre !

Il pince les cordes. Elles éclatent, le frappent au visage, il les rejette ; puis, fou de rage, il fouette son char :

Non ! Assez des formes ! Plus loin encore ! Tout en haut ! Dans l'idée pure !

Mais les chevaux, effrayés, se cabrent, brisent le char ; empêtré dans les débris, il tombe vers l'abîme, tête la première. Le ciel s'assombrit.

VÉNUS

tremble de froid, sa peau violacée.

Ma ceinture dessinait tout l'horizon de l'Hellénie.

Ses champs brillaient des roses de mes joues, ses côtes suivaient la courbe de mes lèvres ; et ses montagnes, plus blanches que mes colombes, vibraient sous les mains des sculpteurs. Mon essence imprégnait les fêtes, les coiffures, les dialogues des philosophes, la structure des républiques. Mais j'ai trop aimé les hommes ! C'est l'Amour qui m'a déshonorée !

Elle se renverse, en larmes.

Le monde est abominable. Je manque d'air !

Ô Mercure, inventeur de la lyre et guide des âmes, emporte-moi !

Elle met un doigt sur sa bouche et, décrivant une immense parabole, tombe dans l'abîme.

On ne voit plus rien. L'obscurité est totale.

Cependant, des yeux d'Hilarion jaillissent deux faisceaux rouges.

ANTOINE

remarque enfin sa taille imposante.

Plusieurs fois, pendant que tu parlais, tu m'as semblé grandir ; — et ce n'était pas une illusion. Comment ? Explique-moi… Ta présence m'effraie !

Des pas se rapprochent.

Qu'est-ce que c'est ?

HILARION

tend son bras.

Regarde !

Alors, sous un faible rayon de lune, Antoine distingue une caravane interminable qui défile sur la crête des rochers ; chaque voyageur, l'un après l'autre, tombe de la falaise dans le gouffre.

D'abord, les trois grands Dieux de Samothrace, Axieros, Axiokeros, Axiokersa, avancent ensemble, masqués de pourpre, levant leurs mains.

Esculape s'avance, mélancolique, ignorant Samos et Télesphore, qui l'interrogent avec anxiété. Sosipolis, sous forme de python, roule ses anneaux vers l'abîme. Dœspœné, prise de vertige, s'y jette elle-même.

Britomartis, terrifiée, s'accroche désespérément à son filet. Les Centaures arrivent au galop et s'engouffrent en désordre dans l'obscurité.

Derrière eux, les Nymphes avancent en boitant, l'air misérable. Celles des prairies sont couvertes de poussière, celles des bois pleurent et saignent, blessées par les coups de hache des bûcherons.

Les Gelludes, Stryges, Empuses, toutes les déesses infernales, mêlent leurs crocs, leurs torches et leurs serpents pour former une pyramide. Au sommet, sur une peau de vautour, Eurynome, d'un bleu cadavérique, se dévore les bras.

Puis, dans un tourbillon, disparaissent ensemble : Orthia la sanguinaire, Hymnïe d’Orchomène, Laphria des Patréens, Aphia d’Égine, Bendis de Thrace, Stymphalia aux jambes d'oiseau. Triopas, désormais privé de ses trois yeux, n’a plus que trois orbites vides ; Erichtonius, les jambes flasques, se traîne comme un cul-de-jatte sur ses poignets.

HILARION

Quel spectacle réjouissant de les voir tous réduits à la misère et à l'agonie ! Monte sur cette pierre avec moi ; tu seras comme Xerxès, passant en revue son armée.

Là-bas, dans la brume lointaine, vois-tu ce géant à la barbe blonde qui laisse tomber un glaive ensanglanté ? C’est le Scythe Zalmoxis, entre deux planètes : Artimpasa — Vénus, et Orsiloché — la Lune.

Plus loin, émergeant des nuages pâles, se trouvent les Dieux vénérés par les Cimmériens, au-delà même de Thulé.

Leurs grandes salles étaient chaudes ; à la lueur des épées nues ornant la voûte, ils buvaient de l’hydromel dans des cornes d’ivoire. Ils festoyaient avec du foie de baleine dans des plats de cuivre façonnés par des démons ; ou bien, ils écoutaient les sorciers captifs jouer des harpes de pierre.

Ils sont épuisés ! Ils grelottent ! La neige alourdit leurs manteaux d’ours, et leurs pieds dépassent les sandales déchirées.

Ils pleurent les prairies où ils reprenaient souffle après la bataille, les longs navires dont la proue fendait les montagnes de glace, et les patins avec lesquels ils suivaient l’orbe des pôles, portant tout le firmament tournant avec eux.

Une rafale de givre les enveloppe.

Antoine détourne son regard.

Il aperçoit alors, se découpant en noir sur un fond rouge, d’étranges personnages avec des mentonnières et des gantelets, qui se renvoient des balles, sautent les uns par-dessus les autres, font des grimaces, dansent frénétiquement.

HILARION

Ce sont les Dieux de l’Étrurie, les innombrables Æsars.

Voici Tagès, l’inventeur des augures. Il tente d'une main d'agrandir les divisions du ciel, et de l'autre, il s'appuie sur la terre. Qu’il y retourne !

Nortia observe la muraille où elle plantait des clous pour compter les années.

La surface est recouverte, et le dernier clou a marqué la fin de l'année.

Comme deux voyageurs surpris par un orage, Kastur et Pulutuk se réfugient, tremblants, sous le même manteau.

ANTOINE

Il ferme les yeux.

Assez ! Assez !

Mais voilà que passent dans le ciel, avec un grand fracas d'ailes, toutes les Victoires du Capitole. Elles cachent leur visage de leurs mains et laissent tomber les trophées accrochés à leurs bras.

Janus, le maître des crépuscules, s'enfuit sur un bélier noir. De ses deux visages, l'un est déjà en décomposition, tandis que l'autre s'endort de fatigue.

Summanus, le dieu du ciel obscur, sans tête, serre contre son cœur un vieux gâteau en forme de roue.

Sous une coupole en ruine, Vesta s'efforce de rallumer sa lampe éteinte.

Bellone se taillade les joues, mais le sang, qui purifiait ses fidèles, ne jaillit plus.

ANTOINE

Pitié ! Ils m'épuisent !

HILARION

Autrefois, ils divertissaient !

Il lui montre, dans un bosquet d'aliziers, une femme entièrement nue, à quatre pattes comme une bête, prise par un homme noir qui tient un flambeau dans chaque main.

C'est la déesse d'Aricia avec le démon Virbius. Son prêtre, le roi du bois, devait être un assassin ; et les esclaves en fuite, les pilleurs de cadavres, les brigands de la voie Salaria, les éclopés du pont Sublicius, toute la racaille des taudis de Suburre n'avait pas de dévotion plus chère !

Les patriciennes à l'époque de Marc-Antoine préféraient Libitina.

Il lui montre, sous des cyprès et des rosiers, une autre femme, vêtue de gaze. Elle sourit, entourée de pioches, de brancards, de tentures noires, tous les accessoires des funérailles. Ses diamants brillent de loin sous les toiles d'araignées. Les Larves, squelettiques, montrent leurs os entre les branches, et les Lémures, des fantômes, déploient leurs ailes de chauve-souris.

Au bord d'un champ, le dieu Terme, déraciné, penche, couvert d'immondices.

Au milieu d'un sillon, le grand cadavre de Vertumne est dévoré par des chiens rouges.

Les Dieux rustiques s'en vont en pleurant : Sartor, Sarrator, Vervactor, Collina, Vallona, Hostilinus, tous vêtus de petits manteaux à capuchon, chacun portant un outil, une fourche, une claie, un épieu.

HILARION

C'était leur esprit qui faisait prospérer la villa, avec ses colombiers, ses parcs de loirs et d'escargots, ses basses-cours protégées par des filets, ses écuries parfumées au cèdre.

Ils veillaient sur tout le peuple misérable qui traînait ses chaînes sur les cailloux de la Sabine, ceux qui appelaient les porcs à la trompe, ceux qui cueillaient les grappes au sommet des ormes, ceux qui guidaient les ânes chargés de fumier par les petits chemins. Le laboureur, haletant sur le manche de sa charrue, les priait de fortifier ses bras ; et les vachers, à l'ombre des tilleuls, près des calebasses de lait, alternaient leurs louanges sur des flûtes de roseau.

Antoine soupire.

Et au milieu d'une chambre, sur une estrade, apparaît un lit d'ivoire, entouré de gens tenant des torches de sapin.

Ce sont les Dieux du mariage.

Ils attendent la mariée !

Domiduca devait l'amener, Virgo défaire sa ceinture, Subigo l'allonger sur le lit, et Praema lui murmurer des mots doux à l'oreille en lui ouvrant les bras.

Mais elle ne viendra pas ! Alors, ils renvoient les autres : Nona et Décima, les gardes-malades, les trois Nixii, les accoucheurs, les deux nourrices Educa et Potina, et Carna, la berceuse dont le bouquet d'aubépines éloigne les mauvais rêves des enfants.

Plus tard, Ossipago aurait renforcé ses genoux, Barbatus lui aurait donné la barbe, Stimula ses premiers désirs, Volupia sa première jouissance, Fabulinus lui aurait appris à parler, Numera à compter, Camœna à chanter, Consus à réfléchir.

La chambre est vide ; il ne reste plus qu'une vieille femme, Nænia, centenaire, marmonnant pour elle-même la complainte qu'elle chantait aux funérailles des vieillards.

Mais bientôt, sa voix est noyée par des cris aigus. Ce sont :

LES LARES DOMESTIQUES

Accroupis au fond de l'atrium, vêtus de peaux de chien, parés de fleurs, les mains sur les joues, pleurant à chaudes larmes.

Où sont passés nos repas partagés, les bons soins de la servante, le sourire de la matrone, et la joie des enfants jouant aux osselets sur les mosaïques de la cour ? Devenus grands, ils accrochaient à notre poitrine leur bulle d'or ou de cuir.

Quel bonheur quand, le soir d'un triomphe, le maître, en rentrant, nous regardait les yeux brillants ! Il racontait ses batailles, et la maison, bien que modeste, se sentait plus noble qu'un palais et sacrée comme un temple.

Que les repas de famille étaient doux, surtout le lendemain des Feralia ! Dans l'affection pour les défunts, toutes les querelles s'apaisaient ; on s'embrassait en buvant aux gloires passées et aux espoirs futurs.

Mais les ancêtres en cire peinte, enfermés derrière nous, se couvrent lentement de moisissure. Les nouvelles générations, frustrées, nous ont brisé la mâchoire ; sous la dent des rats, nos corps de bois s'effritent.

Et les innombrables Dieux qui veillent aux portes, à la cuisine, au cellier, aux bains, se dispersent de tous côtés, sous forme d'énormes fourmis qui trottinent ou de grands papillons qui s'envolent.

CRÉPITUS

se fait entendre.

Moi aussi, on m'honorait jadis. On me faisait des libations. J'étais un Dieu !

L'Athénien me saluait comme un signe de chance, tandis que le Romain pieux me maudissait les poings levés, et que le prêtre égyptien, évitant les fèves, tremblait à ma voix et pâlissait à mon odeur.

Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées, qu'on se régalait de glands, de pois et d'oignons crus, et que le bouc cuisait dans le beurre rance des bergers, sans se soucier du voisin, personne ne se gênait. Les plats solides engendraient des digestions bruyantes. Sous le soleil des champs, les hommes se soulageaient lentement.

Ainsi, je passais sans scandale, comme les autres nécessités de la vie, comme Mena, tourment des vierges, et la douce Rumina qui veille sur le sein nourricier, gonflé de veines bleuâtres. J'étais joyeux. Je faisais rire ! Et, se dilatant d'aise grâce à moi, le convive exhalait toute sa gaieté par les ouvertures de son corps.

J'ai eu mes jours de gloire.

Aristophane m'a fait arpenter la scène, et l'empereur Claude m'a accueilli à sa table. J'ai défilé fièrement dans les toges des patriciens ! Les vases d'or résonnaient sous moi comme des tambours ; et quand, repu de murènes, de truffes et de pâtés, le ventre du maître se libérait avec fracas, le monde entier savait que César avait dîné !

Mais aujourd'hui, je suis relégué parmi le peuple, et même mon nom suscite des exclamations !

Crépitus s'éloigne en gémissant.

Puis un coup de tonnerre retentit.

UNE VOIX

J'étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu !

J'ai dressé les tentes de Jacob sur les collines et nourri mon peuple en fuite dans le désert.

C'est moi qui ai brûlé Sodome ! C'est moi qui ai submergé la terre sous le Déluge ! C'est moi qui ai noyé Pharaon avec ses princes, ses chars de guerre et ses cochers.

Dieu jaloux, je haïssais les autres dieux. J'ai écrasé les impurs, abattu les orgueilleux ; et ma colère s'abattait de tous côtés, comme un dromadaire lâché dans un champ de maïs.

Pour sauver Israël, je choisissais les humbles. Des anges aux ailes flamboyantes leur parlaient dans les buissons.

Parfumées de nard, de cinnamome et de myrrhe, vêtues de robes transparentes et chaussées de talons hauts, des femmes au cœur intrépide allaient égorger les capitaines. Le vent emportait les prophètes.

J'avais gravé ma loi sur des tables de pierre, elle enfermait mon peuple comme dans une forteresse. C'était mon peuple. J'étais leur Dieu ! La terre m'appartenait, les hommes m'appartenaient, avec leurs pensées, leurs œuvres, leurs outils de labour et leur descendance.

Mon arche reposait dans un sanctuaire sacré, derrière des tentures de pourpre et des chandeliers allumés. Une tribu entière me servait en balançant des encensoirs, et le grand prêtre, vêtu de pourpre, portait sur sa poitrine des pierres précieuses, disposées avec soin.

Malheur ! Malheur ! Le Saint des Saints s'est ouvert, le voile s'est déchiré, les parfums de l'holocauste se sont évanouis dans les vents. Le chacal hurle dans les sépulcres ; mon temple est détruit, mon peuple dispersé !

Les prêtres ont été étranglés avec les cordons de leurs habits. Les femmes sont captives, les vases fondus !

La voix s'éloigne :

J'étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu !

Un silence énorme, une nuit profonde s'installent.

ANTOINE

Tous sont partis.

Il ne reste que moi !

dit

QUELQU'UN

Et Hilarion apparaît devant lui, transfiguré, aussi beau qu'un archange, lumineux comme un soleil, et si grand qu'Antoine doit lever la tête pour le voir.

ANTOINE

Qui es-tu donc ?

HILARION

Mon royaume est aussi vaste que l'univers ; mon désir n'a pas de limites. Je progresse sans cesse, libérant l'esprit et pesant les mondes, sans haine, sans peur, sans pitié, sans amour, et sans Dieu. On m'appelle la Science.

ANTOINE

se recule, effrayé :

Tu dois être plutôt... le Diable !

HILARION

fixant ses yeux sur lui :

Veux-tu le voir ?

ANTOINE

ne peut détacher son regard ; la curiosité du Diable le saisit.

La terreur d'Antoine grandit, mais sa curiosité devient insatiable.

"Si seulement je pouvais le voir... juste une fois..."

Dans un élan de colère, il s'exclame :

"L'horreur que j'en éprouve me libérera à jamais. Oui !"

Soudain, un pied fourchu apparaît.

Antoine ressent un regret.

Mais le Diable le soulève sur ses cornes et l'emporte.

Ils s'envolent, le Diable s'étendant sous lui comme un nageur, ses grandes ailes déployées le dissimulant entièrement, formant un nuage sombre.

ANTOINE

"Où vais-je ?"

Un instant, j'ai entrevu la silhouette du Maudit. Non, c'est un nuage qui m'emporte. Suis-je mort, montant vers Dieu ?

Ah, comme je respire ! L'air pur emplit mon âme. Plus de poids, plus de douleur !

En dessous, la foudre éclate, l'horizon s'étend, des fleuves s'entrelacent. Cette tache dorée, c'est le désert, cette étendue d'eau, l'Océan.

D'autres océans apparaissent, des régions immenses que j'ignorais. Voici les terres noires fumant comme des brasiers, la zone des neiges toujours voilée de brume. Je cherche les montagnes où le soleil se couche chaque soir.

LE DIABLE

"Le soleil ne se couche jamais !"

Antoine n'est pas surpris par cette voix. Elle résonne comme un écho de sa pensée, une réponse de sa mémoire.

La terre devient une sphère, visible au milieu de l'azur, tournant sur ses pôles tout en gravitant autour du soleil.

LE DIABLE

"Elle n'est donc pas le centre du monde ? Orgueil humain, abaisse-toi !"

ANTOINE

"Je la distingue à peine maintenant. Elle se fond parmi d'autres lumières."

Le firmament est un tissu d'étoiles.

Ils continuent de monter.

Aucun bruit, pas même le cri des aigles ! Rien... Je me penche pour écouter l'harmonie des planètes.

LE DIABLE

"Tu ne les entendras pas ! Tu ne verras pas non plus l'antichtone de Platon, le foyer de Philolaüs, les sphères d'Aristote, ni les sept cieux des Juifs avec les grandes eaux au-dessus de la voûte de cristal !"

ANTOINE

"De là-bas, elle semblait solide comme un mur. Mais je la traverse, je m'y enfonce !"

Ils atteignent la lune, un disque glacé, baigné d'une lumière immobile.

LE DIABLE

"Autrefois, c'était le séjour des âmes. Le bon Pythagore l'avait même ornée d'oiseaux et de fleurs somptueuses."

ANTOINE

"Je ne vois que des plaines désolées, des cratères éteints sous un ciel noir."

Allons vers ces astres à la lueur plus douce, pour contempler les anges les tenant comme des flambeaux !

LE DIABLE

L'emporte au milieu des étoiles.

Elles s'attirent et se repoussent simultanément.

Chaque étoile exerce une influence, s'inscrit dans un ensemble harmonieux, sans intermédiaire, simplement par la force de l'ordre universel.

ANTOINE

Oui, je comprends ! C'est une joie bien au-delà des plaisirs charnels ! Je suis ébahi par la grandeur divine !

LE DIABLE

Tout comme le ciel s'étend à mesure que tu t'élèves, Dieu grandira avec l'essor de ta pensée. Ta joie s'intensifiera à chaque nouvelle découverte, dans cet infini qui s'élargit.

ANTOINE

Encore plus haut ! Toujours plus haut !

Les étoiles se multiplient, scintillent. La Voie lactée, immense, se déploie comme une ceinture trouée de ténèbres. Des pluies d'étoiles, des traînées de poussière d'or, des brumes lumineuses flottent et se dissipent.

Parfois, une comète surgit, puis la tranquillité des myriades de lumières revient.

Antoine, bras écartés, s'appuie sur les cornes du Diable, embrassant toute l'ampleur du spectacle.

Il se remémore avec mépris l'ignorance passée, la modestie de ses anciens rêves. Ces globes lumineux qu'il observait d'en bas sont maintenant à portée ! Il distingue l'entrelacement de leurs trajectoires, la complexité de leurs mouvements. Il les voit surgir de loin, suspendus comme des pierres dans une fronde, tracer leurs orbites, dessiner des hyperboles.

D'un seul coup d'œil, il embrasse la Croix du Sud, la Grande Ourse, le Lynx, le Centaure, la nébuleuse de la Dorade, les six soleils d'Orion, Jupiter et ses quatre lunes, le triple anneau de Saturne ! Toutes ces planètes, tous ces astres que les hommes découvriront un jour ! Ses yeux s'emplissent de leurs lumières, sa pensée sature des calculs de leurs distances ; puis sa tête retombe.

Quel est le sens de tout cela ?

LE DIABLE

Il n'y a pas de sens !

Pourquoi Dieu aurait-il un but ? Quelle expérience pourrait le guider, quelle réflexion l'influencer ?

Avant le commencement, il n'aurait pas agi, et maintenant, cela serait vain.

ANTOINE

Pourtant, il a créé le monde d'un seul mot !

LE DIABLE

Mais les êtres terrestres apparaissent peu à peu. De même, dans le ciel, de nouveaux astres surgissent, fruits de causes variées.

ANTOINE

La diversité des causes est la volonté de Dieu !

LE DIABLE

Admettre plusieurs actes de volonté en Dieu, c'est admettre plusieurs causes, et cela détruit son unité !

Sa volonté est indissociable de son essence.

Il ne peut avoir une volonté différente, car son essence ne change pas. Et puisqu'il est éternel, ses actions le sont aussi.

Regarde le soleil ! De ses flancs jaillissent de grandes flammes qui projettent des étincelles, formant des mondes. Plus loin encore, au-delà de l'obscurité que tu perçois, d'autres soleils tourbillonnent, et derrière eux, d'autres encore, à l'infini...

ANTOINE

Assez ! J'ai peur ! Je vais sombrer dans le vide.

LE DIABLE

s'arrête et le berce doucement :

Le néant n'existe pas ! Le vide n'existe pas ! Partout, des corps se meuvent sur l'infini immuable de l'espace. Si l'espace était limité, il ne serait plus l'espace, mais un objet. Il n'a donc pas de frontières !

ANTOINE

abasourdi

Pas de limites !

LE DIABLE

Monte toujours plus haut dans le ciel ; tu n'atteindras jamais un sommet ! Descends sous la terre pendant des milliards d'années, tu n'atteindras jamais un fond, car il n'y a ni fond, ni sommet, ni haut, ni bas, aucune fin. L'espace est contenu en Dieu, qui n'est pas une portion de l'espace, mais l'immensité elle-même !

ANTOINE

lentement

La matière… ferait donc partie de Dieu ?

LE DIABLE

Pourquoi pas ? Comment pourrais-tu savoir où il s'arrête ?

ANTOINE

Je m'incline, je m'écrase devant sa puissance !

LE DIABLE

Et tu prétends le fléchir ! Tu lui parles, tu l'ornaies de vertus comme la bonté, la justice, la clémence, au lieu de reconnaître qu'il est la somme de toutes les perfections !

Penser qu'il y a quelque chose au-delà, c'est imaginer Dieu au-delà de Dieu, un être au-dessus de l'être. Il est donc l'unique Être, la seule substance.

Si la Substance pouvait se diviser, elle perdrait sa nature, elle ne serait plus elle-même, et Dieu cesserait d'exister. Il est indivisible comme infini ; s'il avait un corps, il serait composé de parties, il ne serait plus un, il ne serait plus infini. Ce n'est donc pas une personne !

ANTOINE

Comment ? Mes prières, mes larmes, mes souffrances, mes élans passionnés, tout cela se serait dissous dans un mensonge… dans l'espace… inutilement, comme le cri d'un oiseau, comme un tourbillon de feuilles mortes !

Il pleure.

Oh non ! Il y a quelqu'un au-dessus de tout, une grande âme, un Seigneur, un père, que mon cœur adore et qui doit m'aimer !

LE DIABLE

Tu souhaites que Dieu ne soit pas Dieu ; car s'il ressentait l'amour, la colère ou la pitié, il passerait d'une perfection à une autre, plus grande ou plus petite.

Il ne peut pas se réduire à un simple sentiment ni se limiter à une forme unique.

ANTOINE

Un jour, je le verrai !

LE DIABLE

Avec les bienheureux, n’est-ce pas ? Quand le fini rencontrera l’infini, dans un espace limité abritant l’absolu !

ANTOINE

Peu importe, il doit y avoir un paradis pour les bons, comme il y a un enfer pour les mauvais !

LE DIABLE

Ta raison impose-t-elle ses lois à l’univers ? Le mal semble indifférent à Dieu, vu qu’il couvre la terre !

Est-ce par incapacité qu’il le tolère, ou par cruauté qu’il le maintient ?

Penses-tu qu’il soit sans cesse en train de corriger le monde comme une œuvre imparfaite, surveillant chaque mouvement, du vol du papillon à la pensée humaine ?

S’il a créé l’univers, sa providence devient inutile. Si la Providence existe, la création a des défauts.

Mais le mal et le bien ne concernent que toi, tout comme le jour et la nuit, le plaisir et la douleur, la mort et la naissance, qui sont relatifs à un endroit précis, un contexte particulier, un intérêt personnel. Puisque seul l’infini est éternel, il y a l’Infini ; et c’est tout !

Le Diable déploie lentement ses grandes ailes, qui couvrent maintenant tout l’espace.

ANTOINE

Il ne voit plus rien. Il vacille.

Un froid terrible me glace jusqu’à l’âme. C’est au-delà de la douleur ! C’est comme une mort plus profonde que la mort. Je dérive dans l’immensité des ténèbres. Elles m’envahissent. Ma conscience éclate sous cette expansion du néant !

LE DIABLE

Mais tout ce qui t’arrive passe par le filtre de ton esprit.

Tel un miroir déformant, ton esprit altère la réalité. Et tu n’as aucun moyen de vérifier ce qui est vrai.

Tu ne connaîtras jamais l'univers dans toute sa grandeur. Comment pourrais-tu comprendre sa source, avoir une notion claire de Dieu, ou même affirmer que l'univers est infini ? Pour cela, il faudrait d'abord saisir l'Infini lui-même !

Peut-être que la Forme est une illusion de tes sens, et la Substance, une création de ton esprit.

À moins que, dans ce monde en perpétuel changement, l'apparence soit la seule vérité, et l'illusion, la seule réalité.

Mais es-tu sûr de voir ? Es-tu même sûr de vivre ? Peut-être qu'il n'y a rien !

Le Diable tient Antoine dans ses bras, prêt à le dévorer, la gueule béante.

Adore-moi ! Maudis ce fantôme que tu appelles Dieu !

Antoine lève les yeux, un dernier sursaut d'espoir.

Le Diable le lâche.

VII

Antoine se retrouve allongé sur le dos, au bord de la falaise.

Le ciel commence à s'éclaircir.

Est-ce l'aube ou le reflet de la lune ?

Il essaie de se relever, puis retombe, les dents serrées :

Je suis épuisé... comme si tous mes os étaient brisés !

Pourquoi ?

Ah ! c'est le Diable ! Je me souviens ; il répétait tout ce que j'ai appris de l'ancien Didyme sur Xénophane, Héraclite, Mélisse, Anaxagore, sur l'infini, la création, l'impossibilité de connaître quoi que ce soit !

Et j'avais cru pouvoir m'unir à Dieu !

Riant amèrement :

Ah ! folie ! folie ! Est-ce ma faute ? La prière m'est insupportable ! Mon cœur est plus sec qu'un rocher ! Autrefois, il débordait d'amour !...

Le matin, le sable fumait à l'horizon comme l'encens ; au coucher du soleil, des fleurs de feu s'épanouissaient sur la croix ; et souvent, au milieu de la nuit, il me semblait que tous les êtres et les choses, dans le même silence, adoraient le Seigneur avec moi. Ô douceurs de la prière, joies de l'extase, cadeaux du ciel, où êtes-vous passés ?

Je me souviens d'un voyage avec Ammon, à la recherche d'une solitude pour fonder des monastères. C'était le dernier soir ; nous pressions le pas, murmurant des hymnes côte à côte, sans un mot. À mesure que le soleil déclinait, nos ombres s'allongeaient comme des obélisques grandissant devant nous. Avec nos bâtons, nous plantions des croix pour marquer l'emplacement d'une cellule. La nuit tardait à venir ; des vagues sombres envahissaient la terre tandis qu'une immense teinte rose colorait encore le ciel.

Enfant, je construisais des ermitages avec des cailloux. Ma mère me regardait.

Elle m'aura maudit pour mon abandon, arrachant ses cheveux blancs. Et son corps est resté là, au milieu de la cabane, sous le toit de roseaux, entre les murs en ruine.

Une hyène renifle et avance la tête par un trou. Quelle horreur !

Il éclate en sanglots.

Non, Ammonaria ne l'aurait pas abandonnée !

Où est-elle, Ammonaria ?

Peut-être qu'elle se dévêt dans une salle de bain, retirant lentement ses vêtements : d'abord le manteau, puis la ceinture, la première tunique, puis la seconde, plus légère, et tous ses colliers. La vapeur de cannelle enveloppe son corps nu. Elle s'allonge enfin sur le carrelage tiède. Ses cheveux, noirs comme une toison, entourent ses hanches. Elle respire, cambrée, les seins en avant, légèrement étouffée par la chaleur. Ah ! Mon corps se rebelle ! En plein chagrin, le désir me torture. Deux souffrances à la fois, c'est insupportable ! Je ne supporte plus mon propre être !

Il se penche pour regarder le précipice.

Tomber serait fatal. Il suffirait de se laisser rouler sur le côté gauche. Un geste, un seul.

Soudain, une vieille femme apparaît.

Antoine sursaute, terrifié. Il croit voir sa mère revenue d'entre les morts.

Mais cette femme est bien plus vieille, maigre à l'extrême.

Un drap enroulé autour de sa tête descend avec ses cheveux blancs jusqu'à ses jambes, aussi fines que des bâtons. Ses dents d'ivoire éclatent sur sa peau terreuse. Ses orbites sont pleines d'ombre, avec deux flammes vacillantes au fond, comme des lampes funéraires.

"Avance", dit-elle. "Qu'est-ce qui te retient ?"

ANTOINE, balbutiant : "J'ai peur de pécher !"

ELLE reprend : "Mais le roi Saül s'est suicidé ! Razias, un homme juste, s'est suicidé ! Sainte Pélagie d'Antioche s'est suicidée ! Domnine d'Alep et ses deux filles, trois autres saintes, se sont suicidées. Souviens-toi de tous ces martyrs qui couraient vers la mort. Les vierges de Milet se pendaient avec leurs ceintures pour en finir plus vite. Le philosophe Hégésias, à Syracuse, prêchait si bien que les gens quittaient les bordels pour aller se pendre dans les champs. À Rome, les patriciens recherchent la mort comme une forme de débauche."

ANTOINE : "Oui, c'est un amour puissant ! Beaucoup d'ermites y succombent."

LA VIEILLE : "Faire quelque chose qui te rend égal à Dieu, pense-y ! Il t'a créé, et tu détruirais son œuvre par ton courage, librement ! La jouissance d'Érostrate n'était pas plus grande. Et puis, ton corps s'est assez moqué de ton âme pour que tu prennes ta revanche. Tu ne souffriras pas. Ce sera rapide. Que crains-tu ? Un grand trou noir ! Peut-être est-il vide ?"

Antoine écoute, silencieux. De l'autre côté apparaît :

UNE AUTRE FEMME

jeune et d'une beauté éclatante. Il la prend d'abord pour Ammonaria.

Mais elle est plus grande, avec des cheveux blonds comme le miel, très voluptueuse, avec du fard sur les joues et des roses dans les cheveux.

Sa longue robe, ornée de paillettes étincelantes, brille comme du métal. Ses lèvres pulpeuses semblent teintées de rouge sang, et ses paupières lourdes, empreintes de langueur, la font paraître presque aveugle.

Elle murmure doucement :

— Vis donc, profite de la vie ! Salomon prône la joie ! Suis ton cœur et les désirs de tes yeux !

ANTOINE

— Quelle joie pourrais-je trouver ? Mon cœur est épuisé, mes yeux sont voilés !

ELLE

Elle poursuit :

— Rends-toi dans le faubourg de Racotis, pousse une porte peinte en bleu ; quand tu seras dans l’atrium où l'eau murmure doucement, une femme apparaîtra — vêtue d’un péplos de soie blanche rehaussé d’or, les cheveux lâchés, son rire résonnant comme le claquement des castagnettes. Elle est experte. Dans ses caresses, tu découvriras la fierté d’une initiation et l’apaisement d’une envie.

— Tu ignores aussi le frisson des amours interdites, les escalades, les enlèvements, la joie de découvrir nue celle que tu respectais vêtue.

— As-tu déjà serré contre toi une vierge amoureuse ? Te souviens-tu de ses abandons pudiques, de ses remords dissipés par un flot de larmes douces ?

— Vous pouvez, n’est-ce pas, vous imaginer déambulant dans les bois sous la lumière de la lune ? La pression de vos mains jointes vous fait frissonner ; vos regards échangent des ondes invisibles, et vos cœurs s’emplissent ; ils éclatent dans un tourbillon suave, une ivresse débordante…

LA VIEILLE

— Pas besoin de vivre les joies pour en ressentir l’amertume ! Rien qu’en les observant de loin, on en est dégoûté. Tu dois être épuisé par la répétition des mêmes gestes, la longueur des jours, la laideur du monde, la stupidité du soleil !

ANTOINE

— Oh ! oui, tout ce qu’il éclaire me déplaît !

LA JEUNE

— Ermite ! ermite ! Tu découvriras des diamants parmi les cailloux, des fontaines sous le sable, une délectation dans les hasards que tu méprises ; et il existe des endroits sur terre si magnifiques qu’on a envie de les serrer contre son cœur.

LA VIEILLE

— Chaque soir, en t’endormant sur elle, tu espères que bientôt elle te recouvrira !

LA JEUNE

— Pourtant, tu crois à la résurrection de la chair, qui est le passage de la vie dans l’éternité !

Pendant qu’elle parlait, la Vieille s’est encore amaigrie ; au-dessus de son crâne désormais chauve, une chauve-souris tournoie dans les airs.

La Jeune, quant à elle, est devenue plus opulente. Sa robe scintille, ses narines frémissent, ses yeux roulent avec douceur.

LA PREMIÈRE

dit en ouvrant les bras :

— Viens, je suis la consolation, le repos, l’oubli, l’éternelle sérénité !

et

LA SECONDE

en offrant ses seins :

— Je suis l’endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inépuisable !

Antoine se retourne pour fuir. Chacune pose une main sur son épaule.

Le linceul se dissipe, révélant le squelette de La Mort.

La robe se déchire, dévoilant le corps entier de La Luxure, avec sa taille fine, ses hanches opulentes, et ses longs cheveux ondulant dans l’air.

Antoine reste figé entre les deux, les contemplant.

LA MORT

lui dit :

— Maintenant ou plus tard, qu’importe ! Tu m’appartiens, comme les soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des montagnes, l’herbe des champs.

Je vole plus haut que l'épervier, je cours plus vite que la gazelle, je touche même à l'espoir, j'ai défié le fils de Dieu !

LA LUXURE

Ne lutte pas contre moi ; je suis toute-puissante ! Les forêts résonnent de mes soupirs, les vagues s'agitent sous mes mouvements. La vertu, le courage, la piété se dissolvent dans le parfum de ma bouche. Je suis aux côtés de l'homme à chaque pas ; et, au seuil de la tombe, il se tourne encore vers moi !

LA MORT

Je te révélerai ce que tu cherchais à saisir, à la lueur des torches, sur le visage des morts, ou lorsque tu errais au-delà des Pyramides, dans ces vastes étendues de sable faites de restes humains. De temps en temps, un morceau de crâne roulait sous ta sandale. Tu ramassais de la poussière, la faisais couler entre tes doigts ; et ta pensée, se mêlant à elle, s'enfonçait dans le néant.

LA LUXURE

Mon abîme est plus profond ! Des marbres ont éveillé des passions obscènes. On se précipite vers des rencontres terrifiantes. On forge des chaînes que l'on maudit. D'où vient le charme des courtisanes, la folie des rêves, l'immensité de ma tristesse ?

LA MORT

Mon ironie surpasse toutes les autres ! Il y a des spasmes de plaisir lors des funérailles des rois, dans l'extermination d'un peuple ; et on fait la guerre avec de la musique, des panaches, des drapeaux, des ornements dorés, une mise en scène grandiose pour me rendre hommage.

LA LUXURE

Ma rage égale la tienne. Je hurle, je mords. J'ai les sueurs de l'agonie et l'apparence d'un cadavre.

LA MORT

C'est moi qui te rends sérieuse ; unissons-nous !

La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles s'enlacent par la taille et chantent ensemble :

— J'accélère la dissolution de la matière !

— Je facilite la dispersion des germes !

— Tu détruis, pour mes renouvellements !

— Tu engendres, pour mes destructions !

— Renforce ma puissance !

— Féconde ma décomposition !

Et leurs voix, dont les échos s'étendent à l'horizon, deviennent si puissantes qu'Antoine en tombe à la renverse.

De temps en temps, une secousse lui fait entrouvrir les yeux ; et il distingue, au milieu des ténèbres, une sorte de monstre devant lui.

C'est une tête de mort, couronnée de roses. Elle surplombe un torse de femme d'une blancheur nacrée. En dessous, un linceul parsemé de points d'or forme comme une queue ; et tout le corps ondule, semblable à un ver gigantesque dressé.

La vision s'estompe, disparaît.

ANTOINE

se redresse

Encore une fois, c'était le Diable, sous ses deux aspects : l'esprit de luxure et l'esprit de destruction.

Aucun des deux ne me terrifie. Je rejette le bonheur, et je me sens éternel.

Ainsi, la mort n'est qu'une illusion, un voile, masquant par endroits la continuité de la vie.

Mais si la Substance est unique, pourquoi les Formes sont-elles si variées ?

Il doit exister quelque part des figures primordiales, dont les corps ne sont que des images. Si on pouvait les voir, on comprendrait le lien entre la matière et la pensée, ce qui constitue l'Être !

Ce sont ces figures qui étaient peintes à Babylone sur les murs du temple de Bélus, et elles couvraient une mosaïque dans le port de Carthage. Moi-même, j'ai parfois aperçu dans le ciel des formes d'esprits.

Dans l'immensité du désert, on croise des créatures défiant l'imagination...

Là-bas, de l'autre côté du Nil, le Sphinx se dresse majestueusement. Il étend ses pattes, secoue les bandelettes de son front, puis s'allonge sur le ventre.

La Chimère, avec ses yeux verts perçants, bondit, vole, crache des flammes par ses narines et frappe ses ailes avec sa queue de dragon. Ses cheveux en boucles s'entremêlent à sa fourrure ou pendent jusqu'au sable, ondulant au rythme de ses mouvements.

Le Sphinx reste immobile, fixant la Chimère :

— Chimère, arrête-toi !

— Non, jamais ! rétorque la Chimère.

— Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n'aboie pas si fort ! insiste le Sphinx.

— Ne m'appelle plus, ne m'appelle plus, tant que tu restes muet ! répond la Chimère.

— Arrête de me lancer tes flammes au visage et de hurler dans mon oreille ; tu ne feras pas fondre mon granit ! déclare le Sphinx.

— Tu ne m'attraperas jamais, terrible Sphinx ! réplique la Chimère.

— Tu es trop folle pour rester avec moi ! dit le Sphinx.

— Et toi, trop lourd pour me suivre ! répond la Chimère.

— Où cours-tu ainsi ? demande le Sphinx.

— Je galope dans les labyrinthes, plane sur les montagnes, effleure les flots, jappe dans les précipices, m'accroche aux nuages ; ma queue traîne sur les plages, et les collines suivent la courbe de mes épaules. Mais toi, tu restes immobile, ou tu dessines des alphabets sur le sable avec ta griffe, réplique la Chimère.

— Je garde mon secret ! Je rêve et je calcule, explique le Sphinx. La mer bouge, les blés dansent sous le vent, les caravanes passent, la poussière s'envole, les cités s'écroulent ; mais mon regard reste fixé sur un horizon inaccessible.

— Moi, je suis légère et joyeuse ! s'exclame la Chimère. Je révèle aux hommes des perspectives éblouissantes, des paradis dans les nuages, des bonheurs lointains. Je leur inspire des rêves fous, des projets d'avenir, des rêves de gloire, des serments d'amour et des résolutions vertueuses.

— Je les pousse aux voyages dangereux et aux grandes entreprises. J'ai ciselé les merveilles architecturales. J'ai suspendu les clochettes sur le tombeau de Porsenna et entouré de murs d'orichalque les quais de l'Atlantide. Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus grandes, des plaisirs inédits. Si je trouve un homme dont l'esprit repose dans la sagesse, je le fais basculer, ajoute la Chimère.

— Tous ceux que le désir de Dieu tourmente, je les ai dévorés, conclut le Sphinx. Les plus forts, pour atteindre mon front royal, grimpent sur mes bandelettes comme sur les marches d'un escalier.

La lassitude les gagne, et ils s'effondrent d'eux-mêmes.

Antoine se met à trembler.

Il n'est plus devant sa cabane, mais dans le désert, avec ces deux créatures monstrueuses dont les mâchoires frôlent son épaule.

LE SPHINX

Ô Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour chasser ma tristesse !

LA CHIMÈRE

Ô Inconnu, je suis fascinée par tes yeux ! Comme une hyène en chaleur, je tourne autour de toi, avide des fécondations qui me consument.

Ouvre ta gueule, lève tes pieds, grimpe sur mon dos !

LE SPHINX

Mes pieds, à force de rester à plat, ne peuvent plus se soulever. Le lichen a envahi ma gueule comme une maladie. À force de réfléchir, je n'ai plus rien à dire.

LA CHIMÈRE

Tu mens, sphinx hypocrite ! Pourquoi m'appelles-tu sans cesse pour ensuite me renier ?

LE SPHINX

C'est toi, caprice indomptable, qui tourbillonne sans arrêt !

LA CHIMÈRE

Est-ce ma faute ? Comment ? Laisse-moi !

Elle aboie.

LE SPHINX

Tu bouges, tu m'échappes !

Il grogne.

LA CHIMÈRE

Essayons ! — Tu m'écrases !

LE SPHINX

Non ! C'est impossible !

Et peu à peu, il s'enfonce et disparaît dans le sable, tandis que la Chimère, la langue pendante, s'éloigne en décrivant des cercles.

Son souffle a créé un brouillard.

Dans cette brume, Antoine aperçoit des spirales de nuages, des contours flous.

Enfin, il distingue des formes humaines.

D'abord, avance

LE GROUPE DES ASTOMI

semblables à des bulles d'air traversées par le soleil.

Ne souffle pas trop fort ! Les gouttes de pluie nous blessent, les sons aigus nous écorchent, les ténèbres nous aveuglent. Composés de brises et de parfums, nous dérivons, nous flottons — un peu plus que des rêves, pas tout à fait des êtres...

LES NISNAS

n'ont qu'un œil, une joue, une main, une jambe, une moitié de corps, une moitié de cœur. Et ils proclament, très haut :

Nous vivons à notre aise dans nos moitiés de maisons, avec nos moitiés de femmes et nos moitiés d'enfants.

LES BLEMMYES

dépourvus de tête :

Nos épaules en sont plus larges ; et aucun bœuf, rhinocéros ou éléphant ne peut porter ce que nous portons.

Des sortes de traits, une vague silhouette sur nos poitrines, voilà tout ! Nous pensons des digestions, nous raffinons des sécrétions. Pour nous, Dieu flotte paisiblement dans nos fluides internes.

Nous avançons droit devant nous, franchissant toutes les fanges, longeant tous les abîmes ; — et nous sommes les plus laborieux, les plus heureux, les plus vertueux.

LES PYGMÉES

Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme des parasites sur la bosse d'un dromadaire.

On nous brûle, on nous noie, on nous écrase ; et toujours, nous revenons, plus vivaces et plus nombreux, — redoutables par notre nombre !

LES SCIAPODES

Ancrés à la terre par nos chevelures, longues comme des lianes, nous vivons à l'abri de nos pieds, aussi larges que des parasols ; et la lumière nous parvient à travers l'épaisseur de nos talons. Pas de tracas, pas de travail ! — La tête le plus bas possible, c'est le secret du bonheur !

Leurs cuisses levées, ressemblant à des troncs d'arbres, se multiplient.

Et une forêt apparaît.

De grands singes galopent à quatre pattes ; ce sont des hommes à tête de chien.

**LES CYNOCÉPHALES**

Nous bondissons de branche en branche pour dévorer des œufs et plumer les oisillons ; puis nous coiffons nos têtes de leurs nids comme des chapeaux.

Nous arrachons les pis des vaches, crèvent les yeux des lynx, et du haut des arbres, nous laissons tomber nos excréments, exposant notre dépravation sous le soleil.

En déchirant les fleurs, écrasant les fruits, troublant les sources et violant les femmes, nous régnons en maîtres grâce à la force de nos bras et à la cruauté de nos cœurs.

Allez, compagnons ! Faites claquer vos mâchoires !

Du sang et du lait dégoulinent de leurs babines. La pluie ruisselle sur leurs dos couverts de poils.

Antoine respire la fraîcheur des feuilles vertes.

Les branches s'agitent, s'entrechoquent ; soudain, un grand cerf noir apparaît, avec une tête de taureau et un buisson de cornes blanches entre les oreilles.

**LE SADHUZAG**

Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des flûtes.

Quand je me tourne vers le vent du sud, ils émettent des sons qui attirent les bêtes enchantées. Les serpents s'enroulent à mes jambes, les guêpes se logent dans mes narines, et les perroquets, colombes et ibis se posent sur mes branches. — Écoute !

Il incline ses bois, libérant une musique d'une douceur ineffable.

Antoine presse son cœur à deux mains, sentant que cette mélodie pourrait emporter son âme.

**LE SADHUZAG**

Mais lorsque je me tourne vers le vent du nord, mes bois, plus touffus qu'un bataillon de lances, hurlent ; les forêts frémissent, les fleuves remontent, les fruits éclatent, et les herbes se dressent comme les cheveux d'un lâche.

— Écoute !

Il incline ses branches, produisant des cris discordants ; Antoine se sent déchiré.

Et son horreur grandit en voyant :

**LE MARTICHORAS**

Un gigantesque lion rouge, à visage humain, avec trois rangées de dents.

Les reflets de mon pelage écarlate se mêlent aux scintillements des grands sables. Je souffle par mes narines l'épouvante des solitudes, je crache la peste. Je dévore les armées qui osent s'aventurer dans le désert.

Mes griffes sont tordues en vrilles, mes dents sont comme des scies ; et ma queue, qui se contorsionne, est hérissée de dards que je projette dans toutes les directions. — Tiens ! tiens !

Le Martichoras lance les épines de sa queue, qui fusent comme des flèches dans toutes les directions. Des gouttes de sang tombent en martelant le feuillage.

**LE CATOBLEPAS**

Un buffle noir, avec une tête de porc tombant jusqu'au sol, reliée à ses épaules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vidé.

Il est affalé, ses pattes disparaissent sous l'énorme crinière de poils durs qui lui couvre le visage.

Gras, mélancolique, sauvage, je reste constamment à sentir sous mon ventre la chaleur de la boue. Mon crâne est si lourd que je ne peux le soulever. Je le fais rouler autour de moi, lentement ; — et la mâchoire entrouverte, j'arrache avec ma langue les herbes vénéneuses arrosées de mon haleine. Un jour, je me suis dévoré les pattes sans m'en rendre compte.

Personne, Antoine, n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont morts.

Si je soulevais mes paupières roses et enflées, tu mourrais instantanément.

ANTOINE

Oh, celui-là ! Si jamais j'avais envie... Sa bêtise m'attire. Non ! Je ne veux pas !

Il fixe le sol intensément.

Mais voilà que les herbes s'embrasent, et des flammes ondulantes surgit

LE BASILIC

un immense serpent violet à crête trilobée, avec une dent en haut, une en bas.

Attention, tu risques de tomber dans ma gueule ! Je bois du feu. Le feu, c'est moi ; je l'aspire de partout : des nuages, des pierres, des arbres morts, des poils d'animaux, de la surface des marécages. Ma chaleur alimente les volcans ; je donne leur éclat aux pierres précieuses et leur couleur aux métaux.

LE GRIFFON

lion à bec de vautour, avec des ailes blanches, des pattes rouges et un cou bleu.

Je suis le maître des splendeurs cachées. Je connais le secret des tombeaux où reposent les anciens rois.

Une chaîne les maintient, tête droite, contre le mur. À côté d'eux, dans des bassins de porphyre, flottent les femmes qu'ils ont aimées, sur des liquides noirs. Leurs trésors sont disposés dans des salles, en losanges, en monticules, en pyramides ; et plus bas, bien au-delà des tombeaux, après de longs périples dans des ténèbres suffocantes, coulent des fleuves d'or avec des forêts de diamant, des prairies de rubis, des lacs de mercure.

Dos à la porte du souterrain, la griffe levée, je guette de mes yeux ardents ceux qui oseraient s'approcher. La plaine immense, jusqu'à l'horizon, est blanchie par les ossements des voyageurs. Pour toi, les lourdes portes de bronze s'ouvriront, et tu respireras l'air des mines, tu descendras dans les cavernes... Vite ! Vite !

Il creuse la terre avec ses pattes, criant comme un coq.

Mille voix lui répondent. La forêt tremble.

Et des créatures terrifiantes surgissent : le Tragelaphus, mi-cerf, mi-bœuf ; le Myrmecoleo, lion devant, fourmi derrière, avec des organes inversés ; le python Aksar, long de soixante coudées, qui terrifia Moïse ; la grande belette Pastinaca, qui tue les arbres par son odeur ; le Presteros, qui rend idiot par contact ; le Mirag, lièvre cornu des îles maritimes. Le léopard Phalmant se déchire le ventre à force de hurler ; le Senad, ours à trois têtes, dévore ses petits avec sa langue ; le chien Cépus répand sur les rochers le lait bleu de ses mamelles. Les moustiques bourdonnent, les crapauds bondissent, les serpents sifflent. Des éclairs illuminent le ciel. La grêle s'abat.

Des rafales arrivent, pleines de créatures extraordinaires. Des têtes d'alligators sur des pattes de chevreuil, des hiboux à queue de serpent, des porcs au museau de tigre, des chèvres à croupe d'âne, des grenouilles velues comme des ours, des caméléons grands comme des hippopotames, des veaux à deux têtes dont l'une pleure et l'autre beugle, des fœtus quadruples liés par le nombril, valsant comme des toupies, des ventres ailés voltigeant comme des moucherons.

Ils tombent du ciel, émergent de la terre, coulent des rochers. Partout, des yeux flambent, des gueules rugissent ; les poitrines se gonflent, les griffes s'allongent, les dents grincent, les chairs palpitent.

Certains donnent naissance, d'autres s'accouplent ou se dévorent en une seule bouchée.

Débordant par leur nombre, se multipliant à chaque contact, ils grimpent les uns sur les autres. Tout autour d'Antoine, ça bouge comme si le sol était le pont d'un navire en pleine mer. Il sent les limaces glisser contre ses mollets, le froid des vipères sur ses mains, et des araignées tissent leur toile autour de lui, l'emprisonnant peu à peu.

Mais soudain, le cercle des créatures s'ouvre, le ciel devient bleu, et la LICORNE apparaît.

Au galop ! Au galop !

J'ai des sabots d'ivoire, des dents d'acier, une tête pourpre, un corps blanc comme neige, et ma corne arbore les couleurs de l'arc-en-ciel.

Je voyage de la Chaldée aux déserts tartares, le long du Gange et à travers la Mésopotamie. Je dépasse les autruches, je cours si vite que je laisse le vent derrière moi. Je me frotte aux palmiers, je roule dans les bambous, je saute les fleuves d'un bond. Des colombes volent au-dessus de moi. Seule une vierge peut me dompter.

Au galop ! Au galop !

Antoine la regarde s'éloigner.

Les yeux toujours levés, il aperçoit les oiseaux qui se nourrissent de vent : le Gouith, l’Ahuti, l’Alphalim, le Iukneth des montagnes de Caff, les Homaï des Arabes, âmes d'hommes assassinés. Il entend les perroquets parler comme des humains, puis les grands palmipèdes marins pleurent comme des enfants ou ricanent comme de vieilles femmes.

Une brise saline lui caresse les narines. Devant lui s'étend une plage.

Au loin, des jets d'eau jaillissent des baleines, et à l'horizon, LES CRÉATURES MARINES avancent, rondes comme des outres, plates comme des lames, dentelées comme des scies, rampent sur le sable.

Viens avec nous dans nos vastes profondeurs où nul n'est encore descendu !

Des peuples divers peuplent les royaumes de l'Océan. Certains vivent dans les tempêtes, d'autres nagent dans la transparence des eaux froides, broutent les plaines de corail comme des bœufs, aspirent le reflux des marées avec leur trompe, ou portent sur leur dos le poids des sources marines.

Des lueurs phosphorescentes illuminent les moustaches des phoques, les écailles des poissons. Les oursins tournent comme des roues, les cornes d'Ammon se déroulent comme des câbles, les huîtres grincent, les polypes déploient leurs tentacules, les méduses frémissent comme des sphères de cristal, les éponges flottent, les anémones crachent de l'eau, des mousses et des varechs poussent.

Toutes sortes de plantes s'étendent en rameaux, s'enroulent en vrilles, s'allongent en pointes, s'épanouissent en éventail. Des courges ressemblent à des seins, des lianes s'enlacent comme des serpents.

Les Dedaïms de Babylone, des arbres aux fruits en forme de têtes humaines, chantent comme des Mandragores, et la racine Baaras court dans l'herbe.

Les végétaux se confondent maintenant avec les animaux. Des polypiers, semblables à des sycomores, arborent des bras sur leurs branches. Antoine croit voir une chenille entre deux feuilles, mais c'est un papillon qui s'envole. Il s'apprête à marcher sur un galet, mais une sauterelle grise bondit.

Des insectes, semblables à des pétales de roses, ornent un arbuste, tandis que des restes d'éphémères forment une couche neigeuse sur le sol.

Puis, les plantes se mêlent aux pierres.

Des cailloux prennent l'apparence de cerveaux, des stalactites évoquent des mamelles, et des fleurs de fer ressemblent à des tapisseries richement décorées.

Dans des morceaux de glace, Antoine distingue des floraisons, des empreintes de buissons et de coquillages. Il se demande s'il s'agit des empreintes de ces choses ou des choses elles-mêmes. Des diamants scintillent comme des yeux, et des minéraux semblent palpiter.

Et soudain, il n'a plus peur !

Il s'allonge à plat ventre, appuyé sur ses coudes, retenant son souffle pour observer.

Des insectes sans estomac continuent de manger ; des fougères desséchées refleurissent ; des membres manquants repoussent.

Il aperçoit de petites masses globuleuses, de la taille de têtes d'épingles, entourées de cils. Une vibration les anime.

ANTOINE

en plein délire

Ô bonheur ! Bonheur ! J'ai vu la vie naître, j'ai vu le mouvement commencer. Le sang dans mes veines bat si fort qu'il menace de les rompre. J'ai envie de voler, de nager, d'aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe, tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, me répandre avec les odeurs, croître comme les plantes, couler comme l'eau, vibrer comme le son, briller comme la lumière, me fondre dans toutes les formes, pénétrer chaque atome, descendre jusqu'au cœur de la matière, — être la matière !

Le jour se lève enfin ; et tel un rideau de tabernacle qu'on relève, des nuages dorés s'enroulent en larges volutes, dévoilant le ciel.

Au centre, dans le disque même du soleil, resplendit le visage de Jésus-Christ.

Antoine se signe et reprend ses prières.

Note de l'éditeur : Cette édition est une adaptation exclusive réalisée par Olivier Muhleisen (2026). Le texte original de Gustave Flaubert appartient au domaine public.


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